Habiter les lacunes (notes du 19 mars au 1er mai 2026)

Le Flotoir, du 19 mars au 1er mai 2026, avec la question de l’écoute du monde, la photographie, les lectures …



 

photo ©florence trocmé – on peut y voir une paréidolie

 

 

Flotoir du 19 mars au 1er mai 2026



Introduction
Cette livraison du Flotoir étant particulièrement longue, je la propose aussi au format PDF. Je rappelle que depuis fin avril je publie des extraits du Flotoir en cours avec une périodicité plus rapprochée (voir ici)




Retrouver le PDF de cette parution
en cliquant sur ce lien



vendredi 20 mars 2026

Blocage ?
Belle publication de Miloma, photographe, toujours sur son compte Substack. Elle travaille sur une situation de blocage. Je retiens cela : « Il n’est pas un empêchement, mais un seuil. Un endroit où ce que je fais ne suffit plus, et où je ne sais pas encore comment faire autrement, un endroit où il ne s’agit plus simplement de produire, mais de comprendre ce qui est en train de se jouer, et d’accepter de ne pas avoir immédiatement les moyens d’y répondre. Je pourrais forcer, revenir à une méthode, à une forme, à quelque chose de plus maîtrisé mais je sais que ce serait une manière d’éviter cette exigence nouvelle, de contourner ce qui, précisément, donne au projet sa nécessité. Alors je reste là. Dans cet endroit suspendu où le projet n’avance pas comme prévu, mais ne disparaît pas non plus, où il continue de travailler en creux, de déplacer quelque chose en moi sans que je puisse encore le formuler clairement. Et je commence à penser que ce temps-là, celui qu’on appelle trop vite blocage, fait peut-être partie intégrante du travail.

Clairvoyance
Immense clairvoyance de Imre Kertesz : « Ce que j’ai toujours su et dit est arrivé : pouce baissé pour tout ce qui rappelle l’individu, la culture, la pensée indépendante et intime ! L’exil de l’esprit est institutionnel. Cependant, cette institution dont le fonctionnement est très précisément perceptible reste invisible. » (In Le Spectateur)

La lecture polyphonique selon Jean-François Billeter
La lecture polyphonique selon Billeter Jean-François Billeter, dans ses Leçons sur Tchouang-tseu, développe une approche originale de la lecture qu’il qualifie de polyphonique. Cette notion s’inspire de la musique polyphonique, où plusieurs voix distinctes coexistent et s’entrelacent pour former un tout harmonieux, sans se réduire à une seule mélodie dominante. Dans la lecture polyphonique selon Billeter
1. Multiplicité des sens. Billeter refuse l’idée qu’un texte, surtout un texte philosophique ou poétique comme celui de Tchouang-tseu, puisse avoir un sens unique ou une interprétation définitive. Pour lui, un texte est un réseau de significations qui se superposent et s’enrichissent mutuellement. Chaque lecture, chaque relecture, fait émerger de nouvelles résonances, comme des voix qui s’ajoutent à une partition.
2. Dialogue avec le texte. La lecture polyphonique implique une interaction active entre le lecteur et le texte. Billeter encourage à écouter les différentes « voix » du texte : celles de l’auteur, du traducteur, du commentateur, mais aussi celle du lecteur lui-même. Ces voix ne s’annulent pas, mais s’éclairent ou se contredisent, créant une dynamique interprétative.
3. Ouverture et indétermination. Contrairement à une lecture dogmatique ou univoque, la polyphonie accepte l’indétermination et l’ambiguïté. Billeter montre que Tchouang-tseu joue souvent sur les mots, les paradoxes et les images pour inviter le lecteur à explorer plusieurs niveaux de sens. La lecture polyphonique consiste à laisser ces niveaux coexister, sans chercher à les réduire à une seule vérité.
4. Critique de la lecture linéaire. Billeter critique les approches qui cherchent à « fixer » le sens d’un texte (comme certaines méthodes philologiques ou philosophiques traditionnelles). Pour lui, la lecture polyphonique est une pratique de liberté : elle permet d’échapper aux interprétations rigides et d’accueillir la complexité des grands textes.
→ Ce paragraphe sur la lecture polyphonique résulte d’un dialogue avec P(ia). Je suis partie de la notion de lecture polyphonique que j’ai trouvée dans le livre Leçons sur Tchouang-Tseu, et j’ai dialogué avec l’intelligence artificielle pour mieux comprendre cette notion qui me paraît essentielle.


dimanche 22 mars 2026

Chez les audionautes
en lisant le remarquable livre de Caroline Audibert, les Audionautes, me vient soudain une idée de livre augmenté. Je fais en effet fréquemment des recherches en lisant ce livre sur les personnes qu’elle cite, sur les notions qu’elle évoque, des recherches que je fais principalement bien sûr avec l’intelligence artificielle qui m’émet en général des fiches tout à fait remarquables et synthétiques. Il serait bon que je les imprime et que je les glisse tout simplement dans le livre à la page concernée.


lundi 23 mars 2026

Denis Ferdinande
Une petite note de passage, comme on dit en musique : le recevant, j’ai entrouvert le nouveau livre de Denis Ferdinande, L’Occupation littéraire du temps (Combinaisons II) et d’emblée j’ai été retenue. : « Il s’agira de rendre compte de ce que peut en ces parages une lecture, à supposer que seule – qu’il y ait d’elle idée déjà, déclencheuse de fragments à voir déferler dès lors dans le volume, innombrables aux mondes d’importance chaque fois distincte, rien d’elle ne se sait encore, si ce n’est qu’elle occasionnera en tout cas, ultérieure ou simultanément, presque, l’écriture comme résidu d’expérience à dire. » (p.7)
Titre magnifique, l’occupation littéraire du temps, il me semble si bien être ce que je vis, la présence de la lecture et de l’écriture, du réveil à l’endormissement, voire aux rêves dans la nuit.

Les Audionautes
J’avance dans ma lecture du livre de Caroline Audibert, Les Audionautes, qui complète magnifiquement le livre de Pauline Nadrigny, Sonder le monde. De sorte que je pense que je vais axer ma note pour la revue de Géopoétique uniquement sur ces deux livres qui me semblent se compléter, se parler en écho. En effet, dans le livre d’Audibert, je retrouve nombre de ceux que cite Nadrigny dans son livre. Ce sont les « audionautes ». Le livre de Nadrigny est plus philosophique et celui d’Audibert a le mérite d’être extrêmement concret. Elle décrit des expériences, des expériences d’écoute. Depuis l’écoute fondatrice, presque chamanique, dans une forêt d’Amazonie, jusqu’à l’écoute du loup dans le Mercantour, et bien d’autres expériences qui sont toutes aussi passionnantes les unes que les autres. Et elle n’élude pas l’arrière-plan scientifique avec par exemple, avec un de ses intervenants, une description très fine de l’appareil auditif humain ou bien encore ce que c’est que l’écho-acoustique. J’ai fait de nombreux relevés de citations. C’est pour moi un livre fondateur dans cette recherche que je mène sur l’écoute, au sens très large, depuis l’écoute des autres, de l’autre, mais aussi l’écoute du monde. Je tente de procéder par moment à des petits enregistrements d’ambiance sonore pour me convaincre que je n’entends qu’une part de ce que j’entends, autrement dit consciemment. Ce sont au fond des instantanés de temps exactement comme mes photographies. Et c’est important de se pencher sur ce que nous révèlent et nous transmettent nos sens autres que ceux de la vue. La vue qui s’est arrogée tous les droits et en particulier celui d’épuiser nos capacités sensorielles.

Un ange passe (Entretien avec Georges Didi-Huberman)
La revue Le Grand Continent publie ce matin un grand article autour de Walter Benjamin avec Georges Didier Huberman.  Introduction de Florent Zemmouche :
« Un ange passe.
Face à ce moment, devant cet ange, dans ce passage, Walter Benjamin avait choisi l’Angelus Novus de Paul Klee pour personnifier l’histoire – « comme une alternative possible aux anges guerriers des grands décrets eschatologiques chrétiens », ajoute Georges Didi-Huberman. Un deuxième ange apparaît alors – et d’autres pourraient le suivre. 
Des anges passent.
Ils ne viennent plus de là-haut : les anges de l’apocalypse ont été contestés, puis remplacés. Didi-Huberman nous fait signe vers autre chose : les » êtres-anges de l’histoire ».
Dans Les Anges de l’Histoire. Images des temps inquiets (Éditions de Minuit), Georges Didi-Huberman retrace l’histoire des images et des imaginations des anges et des apocalypses, de la fameuse aquarelle de Klee – dont il propose une nouvelle lecture – et d’un passeur qui peut nous aider à penser dans l’inquiétude de notre siècle : Walter Benjamin.
Car il y a encore, malgré tout, une « quantité infinie d’espoir ». 

Alarmer avant que d’armer
Georges Didi-Huberman : « La force de conjuration d’une pensée, c’est sa puissance d’alarmer avant même que d’armer : un « avertissement d’incendie », comme disait justement Benjamin, fondé sur un acte de mémoire et, au-delà, d’espoir pour l’avenir. Elle a une valeur pour le futur en convoquant le présent au tribunal de l’histoire. Elle commence par « organiser le pessimisme », façon d’envisager son dépassement. C’est pourquoi, dans son propre présent, Benjamin fut un perdant, un marginal, un suicidé de l’histoire – alors que dans notre présent, c’est un penseur crucial de l’émancipation. Sa pensée n’eut pas de valeur conjuratoire pour lui-même comme personne, mais sans doute pour autrui : les lecteurs futurs, les enfants qui grandiront… Cela pour dire à la fois la faiblesse de toute pensée devant l’action en cours de l’histoire et sa puissance prophétique adressée à un futur capable de la lire ou de la reconnaître. Cela nous rappelle pourquoi Benjamin partageait si totalement le point de vue de Kafka sur l’espérance : « Il y a une quantité infinie d’espoir, mais pas pour nous ».

Portrait de lecteur
Cette photo de Gisèle Freund de Walter Benjamin à la Bibliothèque nationale, lisant, écrivant. Il y a un autre lecteur à côté de lui, très absorbé, complètement absorbé lui aussi dans ce qu’il lit. Pouvait-il savoir qui il côtoyait ?

Sur l’Angelus Novus de Klee
Georges Didi-Huberman : le texte « Sur le concept d’histoire », dont l’écriture est si resserrée en raison des circonstances de son écriture, ne pouvait répondre aussi brièvement à l’urgence de l’histoire qu’en libérant des allégories philosophiques. L’une d’elles s’incarne donc dans l’Angelus Novus de Paul Klee. Benjamin décrit alors l’image de Klee et s’invente une sorte de récit : « Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel… ».
→ Et si je relève cette citation c’est parce qu’elle correspond profondément à ce que je ressens. Les médias et certains analystes nous donnent à voir une succession d’évènements. Ponctuellement. Sans envisager leur cause, sans suivre leurs conséquences. On surexpose l’évènement à l’instant T, puis on l’oublie. Or je suis très sensible à la notion du cumul, des strates. Les évènements sont bien souvent des apparitions disparaissantes (Jankélévitch)mais ce n’est pas pour autant qu’ils cessent d’avoir été, d’accumuler résidus et sens. Toujours ils viennent s’ajouter à ce qui les a précédés. Jamais ils ne disparaissent. Ce qui a été est toujours.

Une quantité infinie d’espoir…
Georges Didi-Huberman : « Oui, Benjamin s’est suicidé, et il avait sans aucun doute des raisons assez précises pour cela. Oui, il avait placé la Melancholia de Dürer sur le mur de son bureau de travail, dans les parages de son cher Angelus Novus. Mais tirer de ces faits une leçon générale de pessimisme sans issue, ce serait ne rien comprendre à la puissance d’émancipation portée par toute cette génération de penseurs proches de Benjamin – Ernst Bloch, Theodor Adorno, Hannah Arendt, Bertolt Brecht, Herbert Marcuse… – confrontés comme lui à la terreur nazie et aux affres de la Seconde Guerre mondiale. La leçon philosophique et politique de Benjamin va bien au-delà de son histoire personnelle, et c’est lui-même qu’il voulut répéter après Kafka : « Il y a une quantité infinie d’espoir, mais pas pour nous ». Il y a donc une quantité infinie d’espoir : puisons-la dans les œuvres de tous ces auteurs dont la relecture est, en réalité, extraordinairement vivifiante parce qu’elle nous aide à savoir comment nous soulever contre l’état présent de la vie publique, partagée qu’elle semble entre l’apathie sourde devant le monde et la brutalité aveugle devant autrui. »


mardi 24 mars 2026

Avec Boris Wolowiec
Les échanges autour de Poesibao sont assez rares mais je les apprécie énormément, surtout quand ils viennent de gens comme Boris Wolowiec qui m’a autorisée à reproduire une partie de son mail.
J’avais écrit : Wolowiec me donne des sensations musicales : accelerando, diminuendo, je pourrais aussi reprendre certaines injonctions d’Eric Satie
Boris W me répond : J’aime beaucoup Satie, cet étrange dandy populaire. Il me semble parfois même que Satie est l‘inventeur de la pop music. Ce que j’essaie à l’intérieur de Météorologie de l’Étonnement c’est d’inventer quelque chose comme une mélodie d’aphorismes, comme une mélodie enfantine d’aphorismes. Comme Satie, je propose des mélodies désinvoltes, tranquillement désinvoltes qui surgissent à la surface du vide.
Satie sautille. Satie sautille comme s’il jouait du piano avec son ombre. Satie sautille comme s’il jouait du piano à la manière de celui qui s’amuser à marcher ou à ne pas marcher sur les pieds de son ombre.
Satie sautille comme s’il jouait à la marelle avec son ombre. Satie sautille comme s’il jouait à la marelle avec le piano de son ombre. Satie sautille comme s’il jouait du piano avec la statue de son ombre.
Satie titube comme s’il faisait du trapèze avec son ombre. Satie titube comme s’il faisait du trapèze avec le piano de son ombre. Satie titube comme s’il jouait du piano avec le trapèze de son ombre.
Il poursuit : Je viens aussi de découvrir deux livres d’Igor Stravinski aux éditions Allia. Conversations avec Stravinski et Souvenirs et Commentaires. Il y a des esquisses de portraits superbes. Voici des extraits à propos de Satie et de Valéry.
« Satie. C’est sans doute l’être le plus excentrique qu’il m’ait été donné de rencontrer, mais en même temps le plus rare et le plus spirituel. (…) Il parlait très doucement, en ouvrant à peine la bouche, tout en prononçant chaque mot de manière inimitable, avec une grande précision. (…) Pour reprendre le mot des Français, il était fin. Personne ne le vit jamais se laver, car il avait le savon en horreur. A la place, il passait son temps à frotter ses doigts avec de la pierre ponce. Il resta toujours très pauvre – pauvre par conviction je crois. Il vivait parmi le peuple et ses voisins semblaient apprécier cela : ils lui manifestaient un grand respect. Son appartement lui aussi était des plus modestes. Il avait pour lit un simple hamac. L’hiver, Satie remplissait des bouteilles avec de l’eau bouillante et les alignait à plat sous celui-ci. On aurait dit un étrange marimba. »
« Paul Valéry. Il était vif, réservé (murmurant avec précipitation, sotto voce, entre ses dents) et d’une grande douceur. (…) Son esprit et son intelligence transparaissaient dans chacun de ses propos, mais pas seulement : ils émanaient de tout son être. Ce n’était guère étonnant s’agissant de Paul Valéry, mais ce qui l‘était davantage, (…) c’était son sens de l’humour sincèrement joyeux.  
(…)
Valéry ne connaissait pas grand-chose à la musique. Mais il en était parfaitement conscient et, par conséquent, se gardait bien de proférer les banalités que nous assènent si souvent les gens de lettres.
(…)
Paul Valéry ne figure pas parmi les grands novateurs de notre temps, comme ont pu l’être Joyce, Webern ou Klee. Sa fascination excessive pour les processus de création l’en a tout bonnement empêché. Qui plus est, il vénérait par trop l’intellect, au point qu’il finit par s’envisager lui-même comme un intellectuel plutôt qu’un poète. (…) Je serais même tenté d’avancer que les nombreux travaux de Valéry sur la poésie furent un obstacle pour sa poésie – bien que l’exemple d’autres poètes pourrait contredire cette affirmation. »
Et pour finir Boris Wolowiec m’a fait le cadeau de cette citation de Blanchot : « La lecture est ignorante. Elle commence avec ce qu’elle lit et découvre, par-là, la force d’un commencement. Elle est accueil et entente, non pas pouvoir de déchiffrer et d’analyser, (…) elle ne comprend pas (à proprement parler), elle entend. »


jeudi 26 mars 2026

Suinter
Relisant un entretien entre Régis Quatresous et Mathieu Jung à propos du livre « Nourritures » du premier, je relève ces mots dans une question du second : « Suinter », voilà un mot que je relie assez naturellement à Beckett, dans sa fameuse « Lettre allemande », à savoir, sa lettre au traducteur allemand Axel Kaun (9 juillet 1937). Que cette lettre soit adressée à un traducteur allemand n’est sans doute pas sans charme dans le cadre de notre échange. Beckett y dit vouloir forer des trous dans la langue : « Y creuser un trou après l’autre jusqu’au moment où ce qui se cache derrière, que ce soit quelque chose ou rien, commencera à suinter – je ne peux imaginer de plus noble ambition pour l’écrivain d’aujourd’hui. »


vendredi 27 mars 2026

Vasyl Stus
J’ai reçu hier un livre qui tout de suite m’a frappée. Il s’agit de Palimpsestes, Poésie et lettres du Goulag de Vasyl Stus. Une édition et une traduction de Georges Nivat. Or le soir j’ai trouvé dans le Monde, en une du Monde des livres, daté du vendredi 27 mars 2026, un très bel article de Florent Georgesco sur ce livre, ainsi qu’une conversation avec Georges Nivat, rapportée par Ariane Chemin. « Le 24 février 2022, écrit cette dernière, Georges Nivat a eu un grand chagrin. L’invasion de l’Ukraine par la Russie l’a pris de court. Le slavisant et surtout russisant français ne voulait pas croire que Poutine enverrait ses troupes à Kiev, et dresse aussitôt son mea culpa dans le journal suisse Le Temps. « J’ai très vite compris en revanche qu’il était désormais difficile d’aimer la Russie », explique l’érudit, quatre ans plus tard, dans son jardin d’Esery, un village de Haute-Savoie, proche d’Annemasse.
Ariane Chemin poursuit : « Comme une génération de chercheurs ayant consacré leur vie à étudier la Russie, une chape de déprime s’abat cet hiver 2022 sur le traducteur de Soljenitsyne et sur Lucile, sa femme depuis soixante ans, une agrégée de russe et merveilleuse traductrice.
→ je trouve important aussi de montrer l’incidence de la situation mondiale sur tout un chacun, conséquences matérielles, sociales, psychologiques, ontologiques souvent même. Tout ce qui arrive nous concerne, tous. « Le cataclysme géopolitique de 2022 ébranle autant ses fondations sentimentales qu’intellectuelles. Et aurait pu le foudroyer si les vers de l’écrivain ukrainien Vasyl Stus, mort au goulag en 1985, n’avaient pas débarqué dans sa vie. « Stus m’a consolé, transformé et aidé à survivre. C’est la vocation de la poésie. »
À partir de l’invasion du Donbass en 2014, Nivat décide d’apprendre l’ukrainien. Et il se lancera, plus tard, dans la traduction, 600 pages, de ce livre Palimpsestes : « L’ouvrage est d’abord prévu pour Fayard, sa maison et celle de Soljenitsyne, mais l’universitaire se tourne vers les éditeurs suisses Noir sur blanc, et leur confie les 600 pages quand Fayard est racheté par Vincent Bolloré et se met à « publier tous les chefs d’extrême droite. (…) Il aimerait faire entrer Vasyl Stus, ce « grand brûlé », dans le panthéon de la littérature européenne. Écrit dans ce vocatif si typique de la langue ukrainienne, son « envoi » au poète ukrainien, qui clôt le volume, contient ces mots bouleversants : « Vasyl, tu naquis quatre ans après moi, tu mourus il y a un demi-siècle. Et je suis encore là pour t’écouter, et tenter de faire entendre le tragique de tes vers. (…) Que tes mots guérissent l’Europe ! »
Je reprends aussi ici le chapeau de l’article de Florent Georgesco, en Une du Monde des livres : « L’écrivain est mort au goulag en 1985, à 47 ans. Moscou a cru alors effacer l’homme et son œuvre, sa poésie brûlante, hypnotique. Impossible : il est aujourd’hui un symbole de la résistance ukrainienne à l’impérialisme russe. Avec Palimpsestes, le voici traduit. Évènement littéraire dit Georgesco, mais aussi « mémoriel et politique ». Et je reprends d’autres mots du critique, car je juge son approche magnifique et exemplaire de ce peut être la critique littéraire, une leçon de vie : « on ne comprend rien à la beauté de ces textes si l’on ne voit de quelle lutte vertigineuse, de quel corps-à-corps ils sont la trace – avec l’essence même du totalitarisme, et l’oppression spécifique d’un peuple dont la culture était niée par le pouvoir soviétique, comme elle l’est aujourd’hui par le régime de Poutine. Alors, notre ignorance devient une sorte de bénédiction, tant ce qu’on apprend sur cette vie, en lisant Georges Nivat et ce qui s’écrit au sujet de Stus en Ukraine, nous saute au visage. Ce n’est pas une révélation, c’est un déferlement, comme dans un conte où, tout à coup, un géant surgit. »
Conclusion de ce très bel article : « Les Ukrainiens se souviennent qu’il s’est dressé, un jour de 1965, et que tout ce qu’il a fait depuis, tout ce qu’il a écrit, toute cette poésie de feu et de douceur, n’a été que la répétition martelée, obsédante, de ce geste si simple et pourtant inouï : dire qu’on ne veut pas, qu’on ne se laissera pas faire, et qu’on accepte de tout perdre, parce qu’on ne peut faire autrement que de dire la vérité. Une leçon vitale, quand l’ennemi est là et que, dans les territoires qu’il occupe, tout recommence. Et une leçon universelle qui, de ce côté de l’Europe, nous attendait depuis longtemps, pour nous rappeler que la liberté n’est pas un mot, qu’elle remue les corps et les esprits. Lisez Vasyl Stus. Il parle aussi de nous. »


samedi 28 mars 2026

Les sels
Je les ai un peu oubliés, ces chers sels de la vie (ainsi que les poivres !), dommage, ce matin je retrouve cette suite de Françoise Héritier et je me dis que je devrais bien continuer à les lister, en ces temps si lourds. C’est bon pour le moral et pour l’élan vital, l’envie de faire : « aimer Alexandre Vialatte et ses spirituelles chroniques, s’étirer longuement, mettre ses mains derrière sa tête et ses pieds sur la table basse (hélas ! pas possible de les mettre sur le bureau comme dans les bons vieux films américains), espérer réussir un jour à craquer une allumette sous la semelle de sa chaussure ou tenir métaphysiquement un revolver comme Humphrey Bogart, revoir Butch Cassidy et le Kid, Kiss Me Deadly, L’Homme qui rétrécit, Cyclone à la Jamaïque, Gens de Dublin, avoir écouté religieusement la lecture quotidienne à 17 heures du monologue de Molly sur Europe 1 (mais oui, à ses tout débuts, c’était une radio quasi culturelle), s’épouvanter des deadlines, feuilleter des catalogues comme celui de Manufrance dont on vous a raconté qu’à 3 ans on en tournait les pages en étudiant méticuleusement chaque image…

Mes sels
Penser à ce nouvel objectif que je me suis offert pour mon appareil photo et à tout ce que je vais pouvoir faire avec – penser à un petite fille très chère qui va venir faire sa sieste ici, car chez moi elle fait des siestes épiques – regarder le ciel de traîne parisien, si beau et qui va bien sûr passer dans l’objectif – me balader dans un vide-greniers et trouver de belles ceintures pour moi et lui – faire la liste des livres reçus et constater qu’ils affluent – sentir de la reconnaissance pour la factrice qui les a mis dans son chariot alors que le samedi le courrier n’est pas distribué dans notre immeuble – retrouver au bistrot un tout petit garçon aux joues rebondies et qui me fait de grands sourires – continuer à lire le livre Les Audionautes de Caroline Audibert et y découvrir d’impressionnantes figures –


jeudi 2 avril 2026

Ferdinande et White
Double lecture entamée hier soir, L’Occupation littéraire du temps de Denis Ferdinande qui est le deuxième volet de son ensemble Combinaisons. Et, Au fin fond du réel, une approche de l’art géopoétique de Kenneth White.
→ qu’est-ce que je vis, en effet, si ce n’est, en très grande partie, une occupation littéraire du temps, de mon temps, celui qui m’est imparti, celui qui me reste. Avec toujours plus de désir et de conviction !
J’aime beaucoup l’incipit du livre de Denis Ferdinande qui d’emblée pose un rapport entre lecture et écriture : « Il s’agira de rendre compte de ce que peut en ces parages, une lecture, à supposer que seule – qu’il y ait d’elle idée déjà –, déclencheuse de fragments à voir déferler dès lors dans le volume, innombrables au monde d’importance chaque fois distincte, rien d’elle ne se sait encore, si ce n’est qu’elle occasionnera en tout cas, ultérieur ou simultanément, presque, l’écriture comme résidu d’expérience à dire. » (p. 7)
→ L’écriture comme résidu d’expérience à dire. Cette écriture de Denis Ferdinande me fait penser à une autre écriture très aimée, celle de Philippe Grand. Ces méandres si représentatifs des méandres de la pensée, des mini-chocs qu’elle reçoit en cours de formation des autres instances du cerveau, les perceptions, les impressions… c’est très fort.

De l’usage des livres
Denis Ferdinande parle de sa « petite bibliothèque », sans doute celle des livres à lire, des livres voisins, des livres en cours, par opposition à l’autre bibliothèque, celle de tous les livres présents chez soi. Il parle des livres oubliés, ou bien de ceux non encore ouverts : « … en présence de livres oubliés ; si ce n’est de lectures s’ils n’ont pas été ouverts déjà, et il en resterait par dizaines, mais l’occasion n’y est pas encore, de leur traversée, laquelle suppose toujours quelque chose comme une décision que serait, là et idéale l’heure, puisqu’en advient l’idée. » (p. 9)
Et quelle superbe idée : « Matinée à relire, relecture errant où les phrases sont artères d’une ville intérieure… » (p. 9)
→ On aurait ainsi, à portée (ou pas), tout un jeu de bibliothèques emboîtées comme des poupées gigognes. De la toute petite bibliothèque, les livres en cours de lecture peut-être jusqu’à la très grande bibliothèque, celle de tous les livres du monde. Et l’on se promène dans les livres déjà lus comme dans les rues de son quartier. Connaissance / Reconnaissance (au double sens du mot).

Une idée folle (Jean-Michel Palmier)
Denis Ferdinande évoque l’idée de J.-M. Palmier dans son livre sur Walter Benjamin, celle de lire tous les livres lus par Walter Benjamin. Palmier (mort en 1998) a en effet écrit un livre monumental sur Benjamin, Walter Benjamin : Le chiffonnier, l’Ange et le Petit Bossu, publié en 2006 aux éditions Gallimard. J’interroge ma collègue P(ia) (mais avec méfiance car il lui est arrivé de me dire des choses inexactes), qui me dit : « Jean-Michel Palmier n’a pas seulement voulu analyser la pensée de Benjamin ; il a tenté de lire la quasi-totalité des ouvrages cités par Benjamin dans ses œuvres, notamment pour le monumental Livre des Passages pour restituer l’univers intellectuel complet du philosophe allemand. C’est précisément cette « folie » qui fait de l’ouvrage de Palmier un texte unique : ce n’est pas seulement un livre de philosophie, c’est la trace d’une traque intellectuelle absolue. Palmier est devenu, à l’image du « chiffonnier » de Benjamin, celui qui ramasse chaque fragment de savoir pour lui redonner vie.
Extrait de la préface de M. Jimenez au livre de Palmier : « Jean-Michel Palmier évoquait ainsi la nature des recherches qu’il effectuait sur Walter Benjamin : « Je me suis efforcé de lire tous les livres que lui-même [Benjamin] a lus, de retracer minutieusement son itinéraire philosophique, politique et esthétique… ». Pour un familier des écrits du philosophe allemand, une telle déclaration laisse tout d’abord perplexe et dubitatif mais il suffit d’achever la lecture de cet ouvrage pour que s’évanouisse le moindre doute. Il paraît même hautement vraisemblable que l’auteur ait eu, de surcroît, à l’époque, une connaissance précise de la totalité des travaux – biographies, études, articles et commentaires – consacrés à l’œuvre benjaminienne.
→ Il me faudra explorer plus avant cette image du « chiffonnier » chez Benjamin !
Et je suis fascinée par cette entreprise de Palmier, comme je le suis par toutes les « énormités » littéraires, qu’il s’agisse des Cahiers de Valéry, du Zibaldone de Leopardi, etc. Et bien sûr lire l’ouvrage de Palmier, même si je me suis résolue récemment à ne pas me submerger de lecture à faire, ce qui de toute évidence est un vœu pieu.

Indifférence
Dès le début de son livre, Kenneth White cite Camille Flammarion : « L’habitant de la terre, écrivait Camille Flammarion, est un être singulier. Il vit sur une planète sans savoir où il est, sans avoir la curiosité de se le demander et sans chercher à connaître sa propre nature. »
→ je viens de terminer un grand article à paraître plus tard dans la Revue internationale de Géopoétique où précisément il est beaucoup question de l’écoute du monde, de se mettre à l’écoute du monde.
Kenneth White : « J’ai toujours été frappé du fait qu’en anglais le mot pour silencieux, (silent) contient exactement les mêmes lettres que le mot pour écouter, (listen). Disons donc, en guise de définition préliminaire, que suivre la voie du silence consiste à se mettre à l’écoute du monde, à essayer de voir les lignes du monde, à essayer de raisonner en cercle fermé pour essayer de devenir conscient de réseaux (…) Lorsqu’on est amené à suivre les voies du silence, c’est qu’on veut se dégager d’un gros blocage afin de retrouver des rapports perdus, une vision des choses perdue. C’est pour cela qu’on suit tant de chemins de culture, tant de pistes de pensée, tant de sentiers du sentir. »
Kenneth White qui dit encore : « Je parle d’une esthétique tellurique, d’un mouvement qui consisterait à aller d’une conscience égologique (aux inventions de plus en plus pauvres, par manque de substance première), à une conscience écologique (liée à un sens de la découverte), d’une égo-poétique à une géopoétique. (p. 22) »
→ je suis très sensible à cette opposition égologique et écologique. Je lis tant de poésie si égologique, et je suis en accord complet avec White, manquant de substance première. Et pas assez de poésie inspirée par un vrai sens de la découverte, dans tous les domaines. Avons-nous seulement exploré une infinitésimale partie de l’univers, même de la terre ? Nous ne savons rien, devons savoir que nous ne savons rien et entreprendre de lever, très modestement, partiellement, quelques voiles. Géopoétiquement et pas égopoétiquement !


samedi 4 avril 2026

Une belle leçon de vie pour temps actuels
Je retrouve cette note de Georges Seferis dans ses Journées 1945-1971.
« Le soir, je lisais le journal comme on dénude une plaie. Cette blessure et cette plaie ; ce va-et-vient entre la lumière du jour et la tragédie de l’homme qui te retourne les entrailles : le mariage du ciel et de l’enfer (…) Il faut être très vivant, il faut s’être blessé les côtes sur quantité de Symplégades pour garder cette passion intacte. Il faut avoir aimé la vie comme un homme qui a préservé en lui, à tous les âges, l’enfant qu’il était. (p. 93)
[Les Symplégades (en grec ancien, αἱ Συμπληγάδες sous-entendu πέτραι), « qui s’entrechoquent », sont dans la mythologie grecque des roches, voire des falaises, s’éboulant dans un détroit dont elles interdisent ainsi le passage. Dans le récit de la quête de la Toison d’or par Jason et les Argonautes, le détroit est le Bosphore et les Symplégades s’entrechoquent constamment, interdisant la navigation jusqu’à l’arrivée de la nef Argo)]

Une autre merveille
qui ouvre sur tant et tant de réflexions
« Être son nom sur le littoral – nous y sommes tous – liminaux et anonymes [que pleuve la petite pluie]. C’est la liminalité qui nous rend anonymes parce que le liminal dissout le linguistique. Les premiers à s’en aller sont les noms propres, puis les pronoms, puis les noms en général. Les verbes s’accrochent quelque temps encore, et les prépositions sont les dernières à partir – elles semblent traîner éternellement, s’éloignant en bricolant leurs petites attaches. » (Cole Swensen, Et, et, et.,(p. 40)
→ N’est-ce pas aussi ce que l’on observe, un peu, parfois, chez soi, d’abord la disparition des noms propres… (revenant après un petit décalage temporel souvent). Ce que l’on observe surtout sur des proches qui perdent vraiment la mémoire. Il semblerait qu’il y ait des phases dans la disparition, dans l’effacement et sans doute pas tout à fait dans le même ordre pour tous.

Avons-nous encore les mêmes sens ?
« La plupart des ouvrages qui expliquent le passé ont des contenus, mais ces contenus sont sans vie. Ils ont changé imperceptiblement ; les mots sont les mêmes. Personne ne se rend compte qu’ils sont desséchés et morts depuis longtemps. Je suis atterrée quand je regarde en arrière : suis-je comme ces vieux qui ne peuvent plus percevoir certaines fréquences sonores, le chant des cigales, par exemple ? Est-ce quelque chose de semblable qui se produit avec le passé ? Avons-nous encore les mêmes sens ? (Anne Weber, Vaterland)

Libri incogniti (portraits de lecteur)
À la volée, à peine vu, je ne pouvais pas, les circonstances ne s’y prêtaient pas : il m’a semblé qu’il s’agissait d’un de mes libraires, il est entré dans le café un livre sous le bras. Il est allé s’installer à une petite table en encoignure dans le fond du café, bien calé, un angle banquette/mur que semble affectionner les lecteurs… cheveux abondants et bouclés, je ne verrai que cela, il est plongé dans son livre, un crayon à la main et souligne. Que j’aurais aimé savoir ce qu’il lisait et ce qui le passionnait tant… Je dis au revoir mentalement à son reflet dans une petite glace qui fait naître en moi l’idée d’une photo, mais que je ne ferai pas.
Je pense aussi à cet homme entrevu avant-hier et qui lui aussi lisait, mais en marchant. Merveille pour moi de voir un livre dans ses mains et pas un téléphone. Et cet autre lecteur avec un livre bien calé sous le bras… comme on faisait souvent, jadis ?

À Jacques Henri Michot
Très belle adresse de Pierre Escot à Jacques-Henri Michot sur libr.critique.
« … toi qui as su dans ABC de la barbarie (Al Dante, 1998) en débusquer la langue, celle de la coercition et de l’emprise. Homme aussi des dates, de naissance et de mort, des derniers instants, des premiers jours, cette humanité peuplée de plus de morts que de vivants, ces mémoires en retour ouvrant le cercle d’une vie dans l’intervalle de mots et de phrases pour un état de fait du jour, la date de l’un faisant partie de la mémoire de tous.
Puiser, extraire, agencer, extirper, mettre en exergue, en gras, en italique, des traces, des filaments, des blocs, un paysage du témoin, choisissant le motif et l’image dans la graduation aléatoire du temps. J’aime penser à toi écrivant chaque jour le mémorandum de ta vie, ce journal des états du monde intérieur et extérieur, ce point de jonction entre le dedans et le dehors appelé littérature entre dilution et contraction du moi ; un moi-journal, des moi-éphémérides, ces accroches temporelles, points devenus cercles, cercles devenus points dans la dilution-contraction de la mémoire. »
Autre citation du même article, que je scelle ici car elle donne élan et espoir : « L’écrivain comme éveilleur de mémoire, comme scribe du commerce de l’esprit, comme ces chœurs antiques précipitant l’oracle. Il reste encore des hommes pour croire en l’art, se poster devant ou de côté et regarder passer le temps, jour à jour, nous redonnant un sens à cette fuite à rebours dans des pages et des mots. J’aime penser à toi continuant inlassablement à lutter et à nous accompagner au milieu de ta bibliothèque, de tes disques, tu es un passeur »


dimanche 5 avril 2026

Quelle est l’histoire ici ?
Je suis les publications d’un photographe forestier, Matt Oliver. Non seulement il publie des photos merveilleuses, très subtiles, de l’univers forestier, mais en plus il réfléchit à sa façon de faire et c’est d’un grand enseignement pour moi : « En particulier en photographie forestière, il y a une tentation de simplement pointer l’appareil vers une scène, un groupe d’arbres, peut-être, surtout lorsque la lumière et les conditions sont bonnes. La forêt peut être pleine d’atmosphère le bon jour : lumière douce filtrant à travers les branches, brume flottant dans les troncs, feuilles qui brillent après la pluie. Lorsque vous rencontrez ces moments pour la première fois, il est facile de sentir que la photo est déjà là, attendant d’être prise. Alors on appuie sur l’obturateur. Et parfois, ça marche. Mais de plus en plus, je me surprends à ralentir et à me poser une question simple avant de prendre la photo : quelle est l’histoire ici ? Qu’est-ce qui a attiré mon attention dans cette scène au départ ? Qu’est-ce que j’essaie de montrer au spectateur ? Souvent, la réponse n’est pas évidente au début. Les scènes en forêt peuvent être visuellement complexes. Des branches se croisent partout, des couches de troncs, des taches de lumière et d’ombre se disputant l’attention. Sans sujet clair, la photographie peut rapidement devenir confuse. C’est là que l’idée de l’histoire devient utile. Quand je parle d’histoire, je ne parle pas de quelque chose de littéral ou cinématographique. Une photographie n’a pas besoin de début, de milieu et de fin. Le plus souvent, l’histoire n’est qu’une suggestion, quelque chose qui offre au spectateur un endroit où reposer son regard et une raison de rester un instant de plus dans l’image. »
Il dit aussi photographier beaucoup moins mais beaucoup plus intentionnellement. Une bonne leçon à retenir aussi pour moi, d’autant que je suis incapable de supprimer une photo faite, sauf si elle est techniquement complètement ratée.


mardi 7 avril 2026

Énumérer
Ce pourrait être un verbe pour la belle série d’émissions méta musicales de David Christoffel !
« L’écriture contemporaine, à de rares exceptions (Butor), a oublié l’art d’énumérer : les listes de Rabelais, l’énumération linnéenne des poissons dans Vingt Mille Lieues sous les mers, l’énumération des géographes ayant exploré l’Australie dans Les Enfants du capitaine Grant…). » (Perec, bien sûr, dans Penser-Classer).
→ oh que oui, dirais-je et je me rends compte le plaisir que j’ai dès que je vois s’enchaîner plus de trois mots. Comme dans ce livre que je lis en italien (je ne doute de rien !), livre de Giuseppe Montesano, Lettori selvaggi, où les énumérations abondent. À commencer, au début du livre, par une liste dingue de tous ceux dont il va parler dans le livre (qui compte 1900 pages !), depuis les hommes de la préhistoire jusqu’à quelques contemporains. Sans doute pas assez nombreux à mon goût, mais j’y reviendrai en temps et heure. Pour l’heure, en fait, je suis partie pour une lecture au long cours, car je ne peux lire que quelques pages à la fois. Parfois je demande une traduction à la liseuse mais pas systématiquement.

Pour sortir du piège, car « la vraie vie est ailleurs »
« Per uscire dalla trappola non serve la semplificazione bugiarda che falsifica sensi e pensieri, ma la concentrazione che attiva sensi pensanti. Così in queste pagine si è spesso data direttamente la parola ai Maestri, riportando intere poesie e lunghi brani come in un’antologia essenziale, un bizzarro oracolo del pensiero e una piccola arca della salvezza: per diventare lettori selvaggi, e far incontrare e scontrare Poe e Buddha, Wilde e san Paolo, Einstein e Catullo, Dante e Bolaño, e ancora e ancora,» (de «Lettori selvaggi: Dai misteriosi artisti della Preistoria a Saffo a Beethoven a Borges la vita vera è altrove »
J’en profite pour me livrer à une petite expérience sur les traductions :
1. voici celle faite directement dans Word et qui est très mauvaise.
« Pour sortir du piège, nous n’avons pas besoin d’une simplification mensongère qui falsifie les sens et les pensées, mais d’une concentration qui active les sens pensants. Ainsi, dans ces pages, les Maîtres ont souvent eu la parole directement, rapportant des poèmes entiers et de longs passages comme dans une anthologie essentielle, un oracle de pensée bizarre et une petite arche du salut : devenir des lecteurs sauvages, et faire rencontrer et affronter Poe et Bouddha, Wilde et saint Paul, Einstein et Catulle, Dante et Bolaño, et encore et encore, » (de « Wild Readers : Des mystérieux artistes de la Préhistoire à Sappho, en passant par Beethoven en passant par Borges, la vraie vie est ailleurs »
2. Celle de Google, pas terrible non plus
« Pour échapper à ce piège, il ne faut pas la simplification trompeuse qui falsifie les sens et les pensées, mais la concentration qui active la pensée. C’est pourquoi, dans ces pages, les Maîtres se sont souvent exprimés directement, citant des poèmes entiers et de longs passages comme dans une anthologie essentielle, un oracle de pensée étrange et une petite arche de salut : devenir des lecteurs passionnés, et faire se rencontrer et s’affronter, encore et encore, Poe et Bouddha, Wilde et saint Paul, Einstein et Catulle, Dante et Bolaño. (Extrait de « Lecteurs passionnés : des artistes mystérieux de la préhistoire à Sappho, de Beethoven à Borges, la vraie vie est ailleurs »)
3. Celle de Deepl, un peu mieux
« Pour sortir de ce piège, ce n’est pas d’une simplification mensongère qui fausse les sens et les pensées qu’il faut, mais d’une concentration qui éveille les sens pensants. C’est ainsi que, dans ces pages, la parole a souvent été donnée directement aux Maîtres, en reproduisant des poèmes entiers et de longs passages comme dans une anthologie essentielle, un oracle bizarre de la pensée et une petite arche de salut : pour devenir des lecteurs sauvages, et faire se rencontrer et s’affronter Poe et Bouddha, Wilde et saint Paul, Einstein et Catulle, Dante et Bolaño, et encore et encore, » (extrait de « Lecteurs sauvages : Des mystérieux artistes de la Préhistoire à Sappho, Beethoven et Borges, la vraie vie est ailleurs ») »
J’écrirai alors :
« Pour sortir de ce piège, nous n’avons pas besoin d’une simplification trompeuse qui fausse le sens mais de concentration (d’un approfondissement ?) susceptible d’activer la pensée. C’est pourquoi, dans ces pages, la parole a souvent été donnée directement aux Maîtres, en reproduisant des poèmes entiers et de longs passages comme dans une anthologie essentielle, un oracle bizarre de la pensée et une petite arche de salut : pour devenir des lecteurs sauvages, et faire se rencontrer et s’affronter Poe et Bouddha, Wilde et saint Paul, Einstein et Catulle, Dante et Bolaño, et encore et encore, »
→ Et cette confrontation, n’est-ce pas celle que mène le Flotoir, (plus de 5000 pages à ce jour et très honnêtement, je m’étonne souvent qu’il ait aussi peu d’échos dans le milieu littéraire !). Le Flotoir, que je vois parfois comme « une petite arche de salut » (pas que pour moi, pour tout ce dont je parle – comme l’arche, j’y fais entrer les espèces menacées, les animaux et plantes littéraires et ainsi de suite.)

Une autre expérience
J’interroge P(ia)  sur les données de Lettori selvaggi :
Lettori selvaggi (publié en Italie en 2016) n’est pas un simple essai, c’est une véritable cathédrale de la culture. Giuseppe Montesano y déploie une érudition monumentale pour défendre la lecture comme un acte de résistance et de vie. S’il est difficile de donner un chiffre à l’unité près (car l’index des noms est vertigineux), voici ce qu’il faut retenir de l’ampleur de cette œuvre :
Une fresque de géants
Le livre compte environ 1 900 pages dans son édition originale italienne. Montesano y convoque une armée d’esprits créatifs pour construire sa « bibliothèque idéale ».
Le nombre d’auteurs et d’artistes : On estime que Montesano cite et analyse environ 1 000 à 1 500 figures au total.
La diversité des profils : Bien que les écrivains (romanciers et poètes) se taillent la part du lion, l’ouvrage est une conversation totale entre les arts. Il ne se contente pas de citer des noms ; il crée des ponts entre eux.
Répartition par domaines :
Montesano ne fait pas de distinction étanche entre les disciplines, mais on peut dégager de grandes familles dans son exploration :
Littérature : C’est le cœur du réacteur. De Baudelaire à Dante, de Shakespeare à Proust, il explore des centaines de plumes, des classiques grecs aux contemporains.
Philosophie : Il s’appuie massivement sur la pensée de penseurs comme Platon, Nietzsche, Walter Benjamin ou Giordano Bruno pour étayer sa vision du monde.
Peinture et Arts Visuels : Le livre est une « galerie » mentale. On y croise les ombres de Caravage, Goya, Picasso ou encore les visions de l’art médiéval.
Musique : La structure même du livre est musicale. Il invoque aussi bien la rigueur de Bach que la puissance dramatique de Wagner ou l’audace de Mozart.
Pourquoi autant de citations ? :
Pour Montesano, accumuler ces noms n’est pas une démonstration de savoir, mais une stratégie de survie. Il appelle « lecteurs sauvages » ceux qui utilisent ces œuvres pour :
Éviter l’engourdissement mental de la société de consommation.
Retrouver une forme d’émerveillement et de fureur créatrice.
Relier l’art à l’existence physique et émotionnelle.
« Lire n’est pas un passe-temps, c’est une manière de ne pas mourir de faim spirituelle. »
L’index onomastique à la fin de l’ouvrage est l’un des plus denses de la littérature contemporaine. C’est moins un livre qu’une cartographie de l’esprit humain sur trois millénaires.

Traduire, lire, comprendre, avec P(ia)
Je demande ensuite à P(ia), sur la base de ses explications, de m’interpréter le passage donné ci-dessus :
Ce texte fonctionne comme un mode d’emploi pour comprendre l’architecture de Lettori selvaggi. Voici les points clés pour l’interpréter :
1. Le refus de la « simplification mensongère »
Montesano s’attaque à la culture moderne qui cherche à tout rendre « facile », court et digestible (le format réseaux sociaux ou le résumé rapide). Pour lui, simplifier une pensée complexe, c’est la tuer. Le « piège » dont il parle est celui d’une vie superficielle où l’on ne comprend plus la profondeur des choses.
2. Les « sens pensants » (sensi pensanti)
C’est une expression magnifique. Il suggère que la lecture ne doit pas être un exercice intellectuel froid. Elle doit engager vos sens (émotion, corps, instinct) et votre pensée simultanément. C’est cela, être un « lecteur sauvage » : lire avec ses tripes.
3. L’idée de l’Arche de salut
En citant intégralement des poèmes et des textes (au lieu de simplement les résumer), Montesano transforme son livre en une « arche ». Il veut sauver ces textes de l’oubli et de la destruction culturelle. Il ne veut pas parler sur les auteurs, il veut les laisser crier par eux-mêmes.
4. Le choc des contraires (Le montage électrique)
La liste finale est la plus révélatrice. En faisant s’entrechoquer des figures opposées, il crée une étincelle intellectuelle :
Poe et Bouddha : L’angoisse macabre face à la sérénité absolue.
Wilde et Saint Paul : L’esthétisme provocateur face à la rigueur de la foi.
Einstein et Catulle : La froide logique des lois de l’univers face à la brûlure du désir amoureux.
Dante et Bolaño : La structure médiévale classique face au chaos contemporain et sauvage.
En résumé : Pour Montesano, la vérité ne se trouve pas dans un seul camp, mais dans le conflit créatif entre toutes ces pensées. Son livre est le ring où ces géants se rencontrent pour réveiller l’esprit du lecteur.

Un livre pour Rosie & Wolfe !
Je sais que dans sa maison d’édition Joël Dicker, Rosie & Wolfe…a fait traduire le livre de Maryanne Wolf, lecteur reste avec nous, j’aimerais pourvoir le joindre pour lui suggérer de faire faire une traduction du livre de Montesano.
→ j’envoie un mail à la maison d’édition !
[samedi 2 mai 2026, je n’ai bien sûr eu aucune réponse !]


mercredi 8 avril 2026

Anges et démons
Je relève dans un article cette remarque merveilleuse d’Ingmar Bergman : « Je n’appartiens à aucune confession, je me fournis tout seul en anges et démons ».

Si juste analyse
J’aime beaucoup ce texte de Marie Robert sur son site Philosophy is sexy
« Il y a quelque temps, ma voisine est morte et je dois dire que ça m’a fait un choc. Il y a des gens qui entrent dans notre vie par la grande porte, avec des déclarations, des engagements, des promesses. Et puis il y a les autres. Ceux qui arrivent par la porte de service, presque par accident, et qui s’installent si discrètement qu’on ne réalise pas tout de suite ce qu’ils représentent. Le voisin qui devient une présence indispensable. La collègue avec qui on déjeune depuis dix ans sans jamais se l’être vraiment dit. La vieille dame du dessous qui connaît votre emploi du temps mieux que vous. Ces liens-là n’ont pas de nom officiel. Ils ne rentrent dans aucune case : ni famille, ni amis, ni simples connaissances. Ils échappent aux catégories et c’est peut-être pour ça qu’on les sous-estime. On ne les célèbre pas. On ne les nomme pas. On ne mesure leur profondeur qu’au moment où ils disparaissent. Car c’est souvent l’absence qui révèle ce que la présence avait tissé. On pensait avoir un voisin – on réalise qu’on avait un ancrage. On pensait avoir une habitude – on découvre qu’on avait un refuge. Le deuil de ces liens informels est particulièrement silencieux, particulièrement solitaire, parce que personne autour de vous ne comprend vraiment pourquoi vous êtes si affecté. »


jeudi 9 avril 2026

L’oreiller du poème
Je suis très réceptive à ce haïku de Laurent Albarracin, dans son livre Pierres folles que Marc Wetzel commente avec sa finesse habituelle pour Poesibao
« Où que j’aille
n’importe quelle vieille pierre :
l’oreiller du poème (p.11) »
Les résonances de ce haïku sont pour moi multiples. En arrière-plan mon amour des pierres et ma méditation sur elles, les plus banales souvent, je ne parle pas des pierres comme celles de Roger Caillois, non les cailloux, comme Albarracin, ce condensé inouï de temps. J’en ai plusieurs sur mon bureau dont un tout petit ramassé pas plus tard d’avant-hier à Paris. Il m’arrive bien sûr de les photographier surtout peut-être quand s’y cache une paréidolie, et je sais que Laurent Albarracin les affectionne, les paréidolies et les recherche. Je crois même que c’est de lui que j’ai appris ce mot de paréidolie. Mais aussi la méditation et l’évocation de deux oreillers de méditation chinois que nous avons à la maison ! (des cubes en céramique, pas spécialement confortables !).


samedi 11 avril 2026

Contredire
Cette idée intéressante trouvée ce matin dans mes lectures. L’auteur du site Scripta Manent évoque Darwin : « Devant lui, des carnets de notes, des croquis d’animaux observés aux îles Galápagos, etc. Il lit les biologistes de son temps et veut les mémoriser pour avoir un panorama complet en tête. Son premier réflexe est simple : noter.
Mais d’un coup, il ferme ses carnets et sort marcher autour de sa maison.
Et au lieu d’essayer de retenir les idées qu’il vient de lire… il fait exactement l’inverse.
Il cherche à les détruire.
Il balance tout ce qu’il connaît. Des observations, des contre-exemples, des auteurs, etc.
Et c’est là que quelque chose de contre-intuitif se produit : en essayant de les contredire, il est obligé de les comprendre à la perfection. »
Et le jeune auteur du site, Thomas Criou, qui travaille beaucoup sur la façon de lire (pas dans un contexte poétique, plutôt dans un contexte pratique, d’acquisitions de connaissances) de conclure : « Au lieu de m’acharner à comprendre un auteur… j’essaie d’argumenter contre lui. Parfois pendant la lecture. Parfois le soir avant de m’endormir. Le résultat, c’est que non seulement je les retiens mais les auteurs que je lis deviennent vraiment des amis imaginaires. »

Mode Avion
C’est le titre du très beau livre de Martin Rueff dont j’ai déjà un peu parlé dans ce Flotoir, et sur lequel je veux travailler. C’est pour moi un livre exemplaire à maints égards. Pour l’heure, je recopie ici cette citation du livre : « Il faudrait prendre la mesure des décisions mises en œuvre par Deguy en plus de 70 ans d’écriture et de réflexion poétique, montrer la marche sûre qui arracha ses poèmes à la grandiloquence revendiquée par ses aînés et qui distingua sa poétique des cauchemars de l’ontologie, des rêves fébriles de l’engagement et de certaines rêveries vaines de formalisme en quête de l’idée de forme. »
→ J’ai pensé à Char, à Eluard, à Aragon, peut-être à Saint-John Perse. Si je fais un bref entretien avec Martin Rueff, je pourrais lui poser la question.

Méthode de travail
Comment je procède ? Eh bien, ce matin, j’ai reçu comme tous les matins une sélection de notes prises dans mes différentes lectures depuis des mois. Un petit système qui s’appelle Readwise. Cette citation du merveilleux Mode Avion est ainsi arrivée jusqu’à moi au début de mon travail quotidien. J’ai alors interrogé « P(ia) » (en fait Perplexity ce matin) sur ces auteurs. En toute honnêteté, je dois dire que c’est elle qui m’a suggéré Saint- John Perse auquel je n’avais pas pensé. P(ia) m’a aussi donné quelques pistes qui pourront m’être utiles pour composer ma future note de lecture.
→ Ce système Readwise est merveilleux, car il fait revenir à moi nombre de mes lectures. Aujourd’hui, non contente de l’alimenter avec ce que je relève dans mes lectures numériques, je prends la peine d’y ajouter des extraits de mes lectures sur papier. Comme fait Bergounioux et comme il le raconte dans ses Carnets, j’extrais mes lectures. Si j’ajoute que ces notes vont automatiquement dans mon système de fiches numériques, Obsidian, c’est assez dire la base de données que je me constitue. C’est aussi dire que malgré mon âge, je n’ai pas l’intention de céder sur ma recherche et mon exploration de mes grands domaines !

De l’instant
Clarice Lispector, une de mes grandes lectures de ces dernières années, une « amie imaginaire » qui vient me rendre visite ce matin : « Mais l’instant-ci est un ver luisant qui s’allume et s’éteint, s’allume et s’éteint. Le présent est l’instant où la roue de la voiture à grande vitesse effleure à peine le sol. Et la partie de la roue qui ne l’a pas encore touché, le touchera dans un immédiat qui absorbe l’instant présent et le rend passé. Moi, vivante et tremblotante comme les instants, m’allume et m’éteins, allume et éteins, allume et éteins. Seulement ce que je capte en moi a, quand il est maintenant transposé en écriture, le désespoir des mots occupant plus d’instants qu’un clin d’œil. Plus qu’un instant, je veux son flux » (in Agua Viva)

Spinoza
En ce moment, mes lectures nocturnes, écoutes en fait via des livres audio, m’ont portée vers deux domaines bien différents, la philosophie avec Spinoza (j’écoute le livre que lui a consacré Frédéric Lenoir, Le Miracle Spinoza) et l’organisme humain, depuis hier soir, via Organique, le nouveau livre de Giulia Enders.
Je note en vrac un chapitre passionnant du Spinoza sur le rapport avec le protestantisme et chez Enders, le premier chapitre, sur les poumons. Je pense soudain à Marie-Claire Bancquart, si attentive à nos organes dans sa poésie et qui aurait sans doute apprécié ce livre. Giulia Enders, qui est médecin, s’était fait connaître avec son livre (que j’ai lu), Le Charme discret de l’intestin qui est un grand best-seller.

Retour de la musique
C’est curieux comme mes passions fluctuent, elles oscillent, tout de même très présentes tout le temps mais avec des baisses de régime. Je suis soudain un peu saturée de photo et de photographie, et la musique revient en force. Pas la pratique du piano hélas, toujours un peu bloquée, je ne sais pourquoi, même si je me suis offert la partition des Études de Phil Glass. Mais l’écoute et l’étude. Expérience précisément : le matin en faisant ma petite routine, effet structurant et dynamique bien plus poussée de l’Art de la fugue de Bach, interprétation magnifique d’Angela Hewitt à la fois merveilleusement claire quant à la conduite des voix (et dieu sait !) que presque tendre par moments) que des Études de Glass précisément (autre superbe interprétation, cela dit, celle de Vanessa Wagner.). J’écoute aussi beaucoup Eliane Radigue. Je l’écoute en streaming, mais je me suis offert, autre cadeau, les CD de Trilogie de la mort, pas encore écoutés, cette musique nécessitant sans doute d’être écoutée avec une très bonne installation musicale, que j’ai et utilise beaucoup trop peu ! J’ai été aussi très intéressée et j’ai un peu étudiée Jetsun Mila, composé autour de Milarepa, autrement dit le bouddha.
Le nom de Bach, alors : « Le nom propre est une promesse, et ce ne peut être un hasard que Bach, de tous les musiciens possibles, soit le seul nom qui corresponde à quelque chose dans la notation musicale allemande ; qui, épelé, devient musique, si bémol, la, ut, si naturel … » (André Tubeuf, Bach ou le Meilleur des mondes)
Je ne devrais plus travailler et jouer que du Bach, me dis-je, cela lèverait sans doute mon blocage. J’ai travaillé nombre d’extraits des œuvres, Le Clavecin bien tempéré, les Partitas, les Toccatas, les Suites Françaises et Anglaises, j’ai toutes les partitions, alors, qu’attends-je ?
Pas d’accord donc avec Gide dans ses Notes sur Chopin : « Moi aussi, j’ai joué du piano Mais, depuis longtemps, j’ai dû y renoncer et me contenter de lire sans exécuter. Lire ainsi la musique silencieusement et l’entendre en imagination, savez-vous que c’est une joie parfaite ? Oui, lorsque je dois rester couché, ainsi qu’il m’arrive souvent, ce ne sont pas les Pères de l’Église ou d’autres livres que je me fais apporter, mais des cahiers de musique […] Et que croyez-vous que je me fasse apporter ainsi ? … Non, ce n’est point Bach ; ce n’est même pas Mozart… C’est Chopin. […] C’est la plus pure des musiques. »
En revanche, je me dis qu’il a pleinement raison, la musique ça se lit aussi, comme un livre et j’ai la chance de savoir la lire et l’entendre… alors si je ne joue pas Bach, je vais le lire. L’Art de la fugue, par exemple, que j’ai acheté il y a longtemps en partition de poche ! Une de mes connaissances, tous les matins, commence par lire le texte et jeter un œil sur la musique d’une des Cantates de Bach et ensuite en écoute un enregistrement… en faisant sa séance de vélo d’intérieur !
Et j’ai lu récemment dans une étude fondée scientifiquement que l’écoute de la musique (et j’imagine sa pratique bien plus encore) était excellente sur le plan cognitif. Il suffit de penser à certains interprètes très âgées, certains musiciens aussi (je pense ici à Rubinstein et à Kurtág !)


dimanche 12 avril 2026

De la vérité
Je relève dans la lettre de l’excellent Le Grand continent, cette remarque d’Hannah Arendt : « Le résultat d’une substitution totale du mensonge à la vérité n’est pas que le mensonge sera accepté comme vrai – c’est que le sens même par lequel nous nous orientons dans le monde réel se trouve détruit. » (in Origines du totalitarisme)

Carnet et carnets
Dans Carnets de lecture, Andrei Minzetanu dresse un inventaire des formes de carnets : « carnets de choses vues (Hugo), carnets de projets (Baudelaire), carnets d’enquêtes (Zola), carnets d’esquisses et de brouillons (Proust), carnets de variations (Valéry), carnets de listes (Joyce, Perec), carnets d’autoanalyse (Henry James, Beckett), carnets de guerre (Sartre), carnets de poésie (André du Bouchet), carnets d’idées (Michelet, C. Noica), journal de pensée (Hannah Arendt), cahiers philosophiques (Simone Weil), journal de travail (Brecht, Rebreanu), carnets de glossolalies (Artaud), carnets de captivité (Levinas, Gramsci), carnets de voyage (Gide, Barthes), carnets intimes (Jouhandeau), carnets à l’usage du grand public (Le Bloc-notes de Mauriac, le Dietario de Pere Gimferrer), carnets de témoignage (F. Bon), carnets d’adresses (transformés en fiction chez Sophie Calle ou Alain Fleischer), carnets virtuels (L’Autofictif d’Éric Chevillard), et des carnets hybrides qui remplissent, jusqu’à un certain point, toutes ces fonctions à la fois. »
Le Flotoir est sans doute un carnet hybride.


mardi 14 avril 2026

Ubiquité du livre
Il y a, il peut y avoir plus exactement, une forme d’ubiquité du livre, aujourd’hui. À condition qu’il soit au format numérique. Je peux retrouver le même sur mon smartphone, ma tablette, mon ordinateur, ma liseuse… soit un temps d’attente, où je ne dispose que de mon téléphone, comme hier : je peux retrouver ma lecture en cours sur ma liseuse et m’y livrer en toute tranquillité, ce qui m’aide à patienter paisiblement, à abaisser mon niveau de stress si l’évènement à venir en génère.

Pas de livre
Pour moi, mais je juge depuis mon très haut niveau de confort physique et moral, ce serait sans doute une des épreuves les plus lourdes en cas de privation de liberté : pas de livres, comme ce qu’ont expérimenté les deux otages français en Iran, Cécile Kohler et Jacques Paris, tout juste rentrés en France. Trois ans, dans des conditions très difficiles et sans livre.

Musique et mémoire
Très bel article de Daniel Payot, pour Poesibao, autour du livre de Jeremy Eichler, L’Écho du temps. La guerre, la Shoah et la musique de la mémoire. J’en extrais ce passage, alors que j’écoute un arrangement pour piano d’Orphée et d’Eurydice, arrangement de Wilhelm Kempf.
« L’art, nous dit Proust, nous permet de vivre avec les fantômes de l’histoire, avec la présence du passé, et chaque forme d’art le fait à sa manière. La musique n’échappe pas à la règle : pour établir un contact authentique avec ces multiples formes de passés, elle entretient avec la mémoire une relation spécifique. C’est ainsi qu’à travers l’interprétation enregistrée par tel ou tel musicien de notes couchées sur le papier voici quelques décennies ou siècles, nous sommes à même d’entendre la substance sonore d’instants qu’on croyait perdus, évoquant depuis l’éther les lueurs d’un autre temps, un temps qui a écrit, entendu, rêvé, espéré et pleuré différemment. La musique sait également rappeler les visions d’un monde que nous percevons, à tort ou à raison, comme étant plus juste et plus équitable que le nôtre. » (p. 354).
Ce livre de Jeremy Eichler a remporté le Grand Prix du Livre France Musique-Claude Samuel


mercredi 15 avril 2026

Vive les conversations banales !
Je suis toujours avec intérêt la lettre de Cérébral, qui compile chaque semaine cinq informations importantes concernant le cerveau. Les données de sources reconnues et fiables sont résumées de façon amusant. Dans celle reçue ce matin, je relève une étonnante étude sur les bénéfices des conversations banales et ennuyeuses, type temps qu’il fait, dans l’ascenseur ! « Le paradoxe de l’ennui : pourquoi les conversations banales font du bien. Vous fuyez les discussions sur la météo dans l’ascenseur ou les banalités à la machine à café par peur de vous ennuyer mortellement ? Vous êtes victime du « biais de l’ennui » ! Une série de neuf expériences menées par l’American Psychological Association sur 1 800 personnes vient de démontrer que nous sous-estimons systématiquement le plaisir que nous procurent ces petites interactions du quotidien.
Les chercheurs ont demandé aux participants de discuter de sujets qu’ils jugeaient eux-mêmes soporifiques (la bourse, les oignons, ou même les mathématiques). Le résultat est sans appel : après la conversation, les participants ont évalué leur plaisir bien plus haut qu’ils ne l’avaient prédit. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas le sujet qui compte, mais l’engagement social. Le simple fait de se sentir écouté, de répondre à l’autre et de partager un moment crée une décharge de dopamine dans notre cerveau. Ces micro-connexions agissent comme de véritables vitamines pour notre santé mentale, réduisant le stress et le sentiment de solitude. » (source)

Edition
Je suis catastrophée par l’évolution en cours dans certains secteurs de l’édition. Olivier Nora a été débarqué hier de Grasset au profit d’un proche du milliardaire breton (je n’ai même pas envie de donner leurs noms dans ce Flotoir). Fayard, Grasset, bye-bye !

Une murmuration de mots
Cole Swensen et ça pourrait sauver ma matinée, plombée par ces mouvements sinistres dans l’édition : « Langage en mouvement Je pense aussi au langage écrit comme à une vague d’éléments migratoires, essaimant en combinaisons diverses à travers livres, poèmes, journaux, télégrammes etc. – peut-être, sitôt le livre refermé et la note bien rangée, leurs mots et lettres continuent d’essaimer. Je pensais à ça car j’ai vu, en fin d’après-midi, cette étrange agréation d’étourneaux qu’on appelle murmuration, un énorme nuage d’oiseaux sur plus d’un kilomètre, s’étirant, se rassemblant, changeant constamment de forme, évoquant le langage dans son état d’envol permanent, infiniment génératif et tout aussi infiniment répétitif. » (Et, et, et, p. 81)

Yannick Haenel
Deux occurrences de cet écrivain ce matin ! Via un mot de Laurent Margantin qui m’annonce la parution de la revue Aventures, dirigée par Haenel et dans laquelle il a écrit un texte ; et par cette citation qui revient d’un livre qui m’a marqué, Tout est accompli, que je crois bien avoir lu pendant la crise du Covid : « Nous ne vivons plus dans une époque – disait Anders –, mais dans un délai. » Et, de nos jours, ce délai est comme resserré dans l’instantanéité des connexions numériques, où les flux d’informations circulent à la vitesse de la lumière. Dès lors, le réel devient de plus en plus volatil sous l’effet de l’accélération. Celle-ci est non seulement croissante, mais elle culmine dans une abrasion du temps au profit de la simultanéité des réseaux. »

La revue Aventures
La revue Aventures est une publication littéraire dirigée par l’écrivain Yannick Haenel, publiée aux éditions Gallimard. Lancée récemment, elle se présente comme un espace de liberté et d’exploration poétique, visant à ouvrir une « brèche » dans le paysage culturel contemporain.
Yannick Haenel y défend une conception de la littérature qui « plaide l’innocence », cherchant à reconnecter l’écriture avec le monde sensible et l’expérience vivante, loin des dogmes et des conventions académiques. La revue accueille des textes variés (fiction, essais, poèmes, entretiens) et fait intervenir plusieurs auteurs et artistes, créant un collectif autour de cette démarche.
Les premiers numéros ont été salués pour leur intensité et leur volonté de renouveler le rapport à la lecture et à la création. Haenel y signe notamment l’éditorial, où il expose sa vision d’une littérature comme acte de résistance et de renaissance.
(Exploration Euria, une IA qui marche avec Infomaniak, plate-forme suisse qui semble beaucoup plus éthique que ses grands concurrents, américaines pour la plupart). J’y ai pris une adresse de courriel, un drive et l’accès à cette IA qui s’efforce aussi de respecter l’environnement.) Le résumé ci-dessus a été fait à partir des sites de la revue, de Gallimard, de France Culture et de Non-fiction.fr.
Et sur le site de non-fiction, je relève cela, qui me comble : « Yannick Haenel fonde une nouvelle revue de littérature inspirée par le goût de la poésie comme résistance aux ténèbres et conquête de la pensée pure.
Dans son bel éditorial au premier numéro de la revue Aventures, Yannick Haenel rend hommage à Philippe Sollers (« L’enfer, aujourd’hui, c’est le non-accès à la poésie »), à Michel Foucault et à Pierre Alfieri (« La littérature est de la pensée pure, c’est-à-dire libre »). Le titre choisi pour cette nouvelle revue de littérature renvoie à l’enfance et aux chevaliers de Chrétien de Troyes, mais aussi à un petit récit de Rainer Maria Rilke dont une nouvelle traduction est proposée dans ce numéro. L’emploi de ce mot au pluriel se réfère à une lettre de Flaubert à Élisa Schlésinger, son amour de jeunesse, un soir de janvier 1857 : « Les phrases sont des aventures. »
Et quand je lis Les phrases sont des aventures, je pense à ma lecture en cours de Denis Ferdinande, aventures pour l’auteur, aventures pour le lecteur, qui parfois s’y perd…

Pour le Flotoir ?
« On s’aventure à la frontière de la fiction quand on écrit un journal de lecture. C’est une bonne chose, même s’il faut gommer après coup certaines formulations, non parce qu’elles seraient trop intimes, mais parce que les exigences de la fiction le commandent ; tout comme elles incitent à forger certaines contraintes afin d’opérer les tensions nécessaires. Rien de tout cela ne doit être clairement perçu. Et peut-être ne le notons-nous que pour entretenir (paradoxalement ?) une forme de mystère. » (Christian Rosset, source)


jeudi 16 avril 2026

Une terre habitable
J’aime beaucoup cette présentation d’un nouveau Tract Gallimard, signé Baptiste Morizot et Laurent Neyret.
« Sur une terre inhabitable, aucune vie digne n’est possible. » Baptiste Morizot & Laurent Neyret
Le monde se défait. Le règne de la force veut balayer les traités, les droits, les principes. Face à cette vague, le droit ressemble à une digue qui ne retient pas la crue. Et pourtant. Sous les torrents de régression, une rivière souterraine coule – lente, puissante, patiente. Elle sourd de l’injustice ressentie par les citoyens, les juges, les experts devant ce que le droit ne sait pas encore nommer : les atteintes aux conditions de la vie sur Terre. Nommer, c’est armer le futur contre ses propres tentations.
Ce livre part d’une énigme simple, presque embarrassante : pourquoi le droit de l’environnement, immense et sophistiqué, plafonne-t-il au moment même où les enjeux deviennent existentiels ? La réponse est un vertige. Ce n’est pas un manque de règles. C’est un trou dans la fondation. Il manque une valeur cardinale.
À Nuremberg, face à des crimes qui dépassaient l’entendement, le droit s’est haussé à la hauteur de l’époque. Nous sommes appelés au même geste. Avant la consécration de la dignité, la déshumanisation était légale. Aujourd’hui, la destruction du monde vivant qui rend la Terre habitable s’accomplit sous des permis d’exploitation. Le droit protège ce qu’il nomme : égalité, liberté, dignité, sécurité. Il n’a jamais nommé leur condition première – l’habitabilité. »

De la lecture
Nombreuses et bien tristes études, sinon alarmantes (on le savait, n’est-ce pas ?) sur la lecture ces jours-ci. Lecture et édition. La terrible et très symptomatique affaire Grasset. Mais aussi ces statistiques sur la lecture qui montrent que les jeunes générations ne lisent presque plus. Alors elle résonne fort cette remarque d’Alan Bloom qui me revient ce matin : « Ils sont aussi plus plats que leurs aînés parce que, faute de capacité d’interprétation des choses, faute de poésie et d’imagination, leurs âmes sont comme des miroirs qui réfléchissent non pas la nature elle-même, mais ce qu’il y a autour. Le raffinement de l’esprit qui permet de discerner jusqu’aux plus petites différences entre les hommes, entre leurs actes et entre leurs mobiles et qui est ce qui constitue le véritable goût, ce raffinement-là ne peut être acquis sans l’aide d’une littérature de haute portée. »
Il est évident pour moi que c’est par la littérature que j’ai appris la nuance, la pluralité des mondes, la diversité, à prendre la mesure de l’immensité inatteignable de la connaissance (dont à éprouver une forme d’humilité) ; que c’est par l’art, peinture, photographie, sculpture que j’ai appris à voir ; et surtout peut-être par la musique, si intensément vécue et pratiquée (comme la littérature ! depuis l’enfance que j’ai appris à écouter.

Combat, dit Fottorino, contre la « verticale de la connivence »
J’ai eu envie de garder cet éditorial d’Eric Fottorino, ici, au cœur de ce flotoir pour qui tant comptent les livres, la pensée libre, le sapere aude (ose savoir…).
« Voici qu’avance encore la verticale de la connivence. Grasset entre les mains du projet réactionnaire – c’est un euphémisme quand on entrevoit déjà bien pire –, de Bolloré et de ses toutous ; Olivier Nora, qui porte avec une poignée d’autres l’honneur et la grandeur de l’édition, renvoyé. Après Fayard, le champ s’ouvre à l’industriel d’extrême-droite pour occuper le terrain idéologique dans toute sa chaîne, avec des publications incarnant un obscurantisme délétère que saluent déjà et salueront plus encore demain, dans un même souffle rance et dévastateur, porteur de haines et de mensonges, les médias aux ordres du maître. Et que distribuent déjà dans nos gares et aéroports les courroies de transmission de cette pensée indigne et dangereuse. S’apitoyer ne sert à rien. Il faut résister. Résister partout. Dénoncer. Démasquer. Démonter les rouages de cette entreprise de lavage des cerveaux et faire ravaler à ces faussaires de la vérité leur arrogance, leurs passions tristes, leur irresponsabilité. Pour cela il faut non pas refaire le monde, en écho à Camus, mais empêcher qu’il se défasse. Il est temps, il est l’heure. Ce soir de tristesse au moment où est brutalement écarté Olivier Nora, toutes les maisons d’éditions libres et indépendantes, tous les médias écrits, parlés et télévisés ne devraient porter qu’un seul nom qui dit celui d’un journal et d’une idée de liberté : combat.

A partir du 15 avril, publications plus rapprochées via Substack, les notes suivantes ont donc paru dans le Substack du Flotoir. Les notes ci-dessous sont donc déjà parues dans ce contexte.

samedi 18 avril 2026

Flotoir, ailleurs, autrement
Alors, voici que je me suis lancée dans un partage plus fréquent de ces notes du Flotoir. consciente que les parutions sont parfois bien espacées et que de ce fait, je publie, d’un seul coup, une vraie « tartine » plus ou moins digeste. J’ai donc créé un nouvel espace Substack, entièrement dédié au Flotoir et où je pense pouvoir publier plus régulièrement des extraits de ce travail au si long cours, commencé en 2000, qui a donc plus de 25 ans et doit comporter quelque chose comme 5000 pages… mais je reste modeste, surtout quand je pense à ceux qui furent mes inspirateurs (mutatis mutandis), tel Paul Valéry et ses Cahiers au plus de 20 000 pages.

Imaginer, il faut imaginer, dit-il
« Oui, la clé est de se forcer à imaginer les choses alors même que nous ne les comprenons pas encore, ce que très peu de gens s’autorisent à faire. », parole de David Bessis dans son excellent Mathematica. Cela m’a renvoyée immédiatement à la lecture en cours d’un livre de Bill Bryson, une histoire de tout ou presque, qui se penche sur des données scientifiques. Je lis en ce moment tout ce qui concerne l’univers, au-delà de notre minuscule, infime petite « planète bleue ». C’est étrange car je ne m’intéresse pas du tout à ladite « conquête spatiale », sans doute à cause de ce mot de « conquête » et du désir de domination sur les autres qu’il y a dans cette affaire. Ce que j’aime c’est la démarche des grands explorateurs, tels ceux qui mirent leur vie en danger, souvent la perdirent, pour aller explorer les grandes étendues glacées aux pôles. En revanche, je suis toujours sidérée par l’infiniment grand et l’infiniment petit, marquée depuis ma toute jeunesse par les propos de Pascal. Certains des chiffres donnés par Bill Bryson sont tout simplement inimaginables et il faut pourtant essayer de se faire une représentation, parfois avec des analogies, comme lorsqu’on essaie de faire comprendre le système solaire avec des oranges et des petits pois !
Un exemple de ces chiffres qui donnent le vertige et dont, peut-être, Pascal eut l’intuition : « Carl Sagan estime le nombre probable de planètes dans l’Univers à dix mille milliards de milliards – un nombre qui dépasse de loin l’imagination. »
Mais c’est quoi, ce livre ? Acheté sur ma liseuse sur un coup de tête, après avoir lu un article d’un jeune entrepreneur très inspirant (Scripta Manent) : Une histoire de tout, ou presque. est un ouvrage de vulgarisation scientifique écrit par Bill Bryson qui retrace l’histoire de la science depuis le Big Bang jusqu’à nos jours. Le livre explore de nombreux domaines tels que l’astronomie, la physique des particules, la chimie, la géologie, la paléontologie et l’évolution biologique. Il n’en fallait pas plus pour que je me précipite ! 
Et il le fait à partir de l’histoire des hommes qui firent les découvertes, des passionnés, des fous, des inspirés, des nécessaires. Voici un portrait qui fait rêver : « Quand le ciel est clair et la Lune pas trop brillante, le révérend Robert Evans, un homme aimable et discret, traîne un gros télescope sur la terrasse de sa maison située à une soixantaine de kilomètres de Sydney dans les Montagnes bleues d’Australie, et se livre à une activité extraordinaire : il plonge le regard dans le passé pour trouver des étoiles à l’agonie. » (p. 40) Car explique (ou rappelle) Bill Bryson lorsque l’on jette un coup d’œil au ciel nocturne, ce que l’on voit « est de l’histoire, des millénaires d’histoire : les étoiles non pas telles qu’elles sont, mais telles qu’elles étaient quand leur lumière les a quittées. »

Quel mélange
Si je regarde la page d’accueil de ma liseuse, c’est un sacré méli-mélo : Bill Bryson et son Histoire de tout ou presque, Lettori selvaggi, de Giuseppe Montesano (je précise que je ne sais pas l’italien !), un PDF Horace français/Latin, Les disparus de Daniel Mendelsohn que je n’ai pas encore lu… et j’écoute, en même temps, Le Miracle Spinoza de Frédéric Lenoir et Organique de Giulia Enders. Sans parler des vrais livres, Elke de Rijcke, Martin Rueff, Pierre Drogi, Denis Ferdinante, Kenneth White. Mais je m’y retrouve et grâce au Flotoir, peut-être, je sens une certaine cohérence dans tout ça. Les pôles d’attraction sur 25 ans (et au-delà bien sûr) sont toujours les mêmes, certains ont sans doute pâli, d’autres se sont renforcés, certaines étoiles ont fini de transmettre leur lumière, d’autres se sont manifestées dans mon ciel intérieur mais celui-ci n’a pas tellement changé.

Scènes d’intérieur
… en contrepoint : « Dans la pièce où vous travaillez, on voit partout des mots de toutes les couleurs, des coupures de journaux ; il y en a sur toutes les surfaces horizontales, même sur le canapé, sur un tabouret, sur l’appui de fenêtre. Des brochures, des magazines, des catalogues sont éparpillés par terre, et c’est la matière première de vos collages. On repense à la petite fille qui, assise dans un vieux tonneau, fabriquait des vêtements pour sa poupée et son chat avec des chutes de tissu, dans l’atelier de couture de sa tante, à Nitzkydorf. » (Herta Müller avec Claire de Oliveira, dans Tous les chats sautent à leur façon).


dimanche 19 avril 2026

Vocabulaire
Ce matin, une petite note dans The Conversation sur « Taco », qui veut dire que « Trump se dégonfle toujours », « T. always chickens out ». Ce qui m’amuse, d’abord parce que chicken c’est un poulet et aussi par ce que j’appelle ce personnage-bouffon, Trumpette-de-la mort, poulet aux champignons donc. Juste à espérer que Trocmé does not chicken out.
Le verbe anglais « to chicken » (souvent utilisé avec « out », soit » to chicken out ») signifie se dégonfler, avoir le trac ou renoncer à faire quelque chose par lâcheté ou par peur au dernier moment. L’image évoque celle de la poule (chicken), animal parfois associé à la peur ou à la fuite dans la culture anglo-saxonne. Et il existe un chicken taco, un taco garni de poulet, un plat très courant dans la cuisine tex-mex.

Portrait : Jacques Franck
Magnifique article dans le Figaro de ce week-end à propos de cet expert qui travaille depuis plus de 25 ans à scruter la technique picturale de Leonard de Vinci et singulièrement celle du « sfumato » et qui vient de soutenir une thèse à ce sujet, à… 86 ans ! « Jacques Franck, peintre et historien de l’art autodidacte, a soutenu sa thèse le 9 avril 2026 à la Maison des sciences de l’homme à Paris. Fruit de 25 ans de recherches, ce travail de 2000 pages a obtenu la mention « très bien » devant un jury international. Il a décrypté la technique du sfumato (la fusion des ombres et lumières sans traits ni lignes). Contrairement aux idées reçues, il démontre que Léonard n’utilisait pas de flou ni de « blaireautage » (technique du XIXe siècle). Mais qu’il pratiquait une « micro-division » de la touche, superposant jusqu’à 20 voiles de peinture translucides (des glacis) extrêmement fins (de l’ordre du micron), appliqués au pinceau sur une surface lisse (…) Cela crée une vibration optique et un modelé parfait, visible notamment dans La Joconde ou Sainte Anne. »
→ je pense avec émotion à ma tante Monique Vincent qui a soutenu aussi très tardivement une thèse de doctorat. Elle avait repris ses études vers la soixantaine, elle était dix-septièmiste et sa thèse portait sur Le Mercure Galant. Elle a soutenu cette thèse en 1986 et je pense qu’elle était née en 1916 ou 1918 ! Je l’aimais et l’admirais. Elle et mon père, son frère, furent spécialistes des défis et m’inspirent. Mon père lui avait repris le violon très tardivement aussi, après l’avoir abandonné vers 20 ans.

Un exemple concret
Toujours dans l’article d’Eric Blétry-Rivierre dans le Figaro : « Exemple par un focus sur la paupière de l’œil droit de La Joconde. Un : obtenir un panneau de peuplier bien lisse. Deux : le recouvrir d’une préparation de poudre de gypse et de colle animale jusqu’à ce qu’il ressemble à de l’ivoire. Trois : au pinceau, poser une mince couche colorée laissant transparaître le dessin initial de l’œil. Quatre : mettre en place les valeurs intermédiaires avec de la terre de Sienne très diluée dans de la térébenthine, cette couche claire d’ébauche sous-jacente indiquant par contraste les zones éclairées. Cinq : de la pointe d’un pinceau pas plus épais que deux ou trois poils de martre réunis tracer des hachures pour souligner ces ombres et ces valeurs intermédiaires. Cela permet d’obtenir un premier effet de volume. Six : appliquer entre quinze et vingt fois un mince voile translucide (chacun jusqu’à un trentième de millimètre) d’une tonalité accordée à la zone travaillée et, par des touches minuscules, recouvrir les interstices clairs entre les hachures encore trop visibles. Plusieurs semaines de séchage étant nécessaires entre chaque voile, on comprend et admet la lenteur légendaire de Léonard de Vinci lorsqu’il s’agissait de terminer ses tableaux. »
→ et tout cela alors que j’évoquais ce matin pour une amie le magnifique livre de Paul Valéry, Introduction à la méthode de Leonard de Vinci.

Éduquer dans la dignité
J’ai été très touchée aussi par un autre article, cette fois dans Libération (oui mes sources d’information sont souvent très diversifiées pour ne pas dire opposées et je tiens à cette ouverture, sachant que je suis surtout en quête d’articles de fond qui suppose une vraie réflexion approfondie, loin des approximations qui pullulent partout). Il s’agit d’un entretien autour d’un livre du philosophe spécialiste de l’Antiquité Pierre Vesperini.
Pierre Vesperini est en effet un philosophe et universitaire français, spécialiste de l’Antiquité (notamment de la philosophie romaine et de Sénèque). Mais le voici qui applique sa rigueur philosophique à la question de l’enfance. Membre du comité scientifique de la Fondation pour l’enfance, il vient de publier un ouvrage intitulé Pour les enfants. Éduquer dans la dignité, éduquer à la liberté (éd. Les Belles Lettres). Sa démarche est qualifiée de « révolution copernicienne » car il remet en cause les méthodes éducatives traditionnelles au nom de la dignité humaine. Vesperini pose que la plupart des adultes, aujourd’hui, ont été élevés dans un modèle plutôt autoritaire qui a gravement endommagé leur élan vital et qui les rend incapables de bien éduquer leurs enfants. Le fameux schéma, si délétère, de la reproduction du même.
Je note en particulier qu’il s’appuie sur la théorie de John Bowlby pour expliquer que le bébé a un besoin absolu de sécurité et de liens pour grandir. La qualité de cet attachement durant les 1000 premiers jours est déterminante pour toute la vie. Or l’éducation traditionnelle ne répond pas, pas bien ou pas du tout à ce besoin, par des formes de violences psychologiques ou physiques pour obtenir la docilité de l’enfant. « Cela donne des adultes qui vont chercher d’autres figures d’autorité : le leader de la bande à l’adolescence, le patron, le démagogue, le gourou, etc. et donc une population majoritairement conformiste et obéissante. » Vesperini utilise l’expression de Marshall Rosenberg : les « nice dead person » (gentils morts-vivants) pour décrire ces adultes vidés de leur vitalité. »
→ Il se trouve que j’ai souvent utilisé, surtout dans mon for intérieur, une expression proche de nice dead person, les « morts sur pied », ces êtres que l’on croise parfois dans la vie et qui sont complètement dévitalisés, comme certains arbres morts. Conclusion de cet article : Pierre Vesperini défend l’idée que protéger l’enfant des violences éducatives n’est pas seulement une question familiale, mais un enjeu politique et démocratique majeur pour former de futurs citoyens libres et critiques.
→ je pense aussi à ces jeunes de mon entourage proche que certains éducateurs ont failli pousser dans le cul-de-sac d’une soi-disant incompétence. Ces phrases redoutables. J’en choisi une, pas forcément gravissime : tu chantes faux. Et voilà tout un monde de possibilités, chanter dans un chœur par exemple, qui se ferme pour toujours. Souvenir aussi d’un professeur qui a déclaré à une de mes nièces « tu ne feras jamais d’études supérieures ». Laure est aujourd’hui expert-comptable, un des diplômes sans doute les plus difficiles à obtenir ! Ce jeune homme dont il m’arrive de parler, Thomas Criou (Scripta manent) dont un responsable, en prépa, avait mis en doute sa capacité à passer les concours, en raison de son niveau d’émotivité et de stress. Ici, superbe résistance au dire, Thomas Criou s’est pris en main et a réfléchi en solo et très en profondeur à sa façon de travailler et comment il pourrait travailler efficacement et de ce fait améliorer son niveau de stress et son sentiment d’incompétence. Il a merveilleuse réussi par la suite, est entré dans une grande école de commerce et coache aujourd’hui des personnes à ses méthodes pour mieux lire, mieux apprendre.
La confiance en soi est quelque chose d’extrêmement sensible et fragile. Des dires qui atteignent ce sentiment dans la période de construction d’un être humain peuvent détruire des pans entiers de sa vie personnelle et intérieure.

Milène Tournier
Guillaume Lecaplain écrit un beau portrait de Milène Tournier dans Libé. J’apprends qu’elle souffre de polyarthrite et que son dernier livre, que je n’ai pas reçu, je crois, Journal ouvert, au Castor Astral, en traite, comme il traite de ces nombreuses petites choses à laquelle l’auteur prête attention (prendre cette expression au mot !). J’admire ses photos que je vois parfois, je ne sais plus sur quel réseau social ? Polyarthrite, explique Guillaume Lecaplain, quel drame pour une femme toujours en mouvement, qui marche, qui déambule partout, en ville notamment, pour regarder, écouter le monde. « Elle dont le corps et le déplacement sont des moteurs de son écriture ». par ses photos, par ses textes, elle tente de « redonner sens et chaleur aux petites choses », démarche dont je me sens si proche (voir les Sels de la vie, par exemple ou bien sûr certaines de mes photos). J’aimerais lire ce livre dont la langue, dit encore Lecaplain, « est toujours contaminée par une forme de joie de voir, de rencontrer, de faire des liens entre les choses et les sentiments. »
La joie, thème central de mes réflexions aussi en ce moment, à travers une toute première approche de Spinoza !

Les Levinas, père et fils
Je connais mal le père, le grand philosophe, mais comme tout le monde sans doute, son nom est associé à « visage »… un peu mieux le fils, qui est un grand pianiste.
Alors deux brefs portraits : Emmanuel Levinas, philosophe majeur du XXe siècle, est surtout connu pour sa réflexion sur l’éthique comme « philosophie première » et sur la relation à Autrui. Né en Lituanie en 1906 dans une famille juive, il a vécu l’exil, la guerre et la perte de presque toute sa famille pendant la Shoah. Il s’installe en France, où il développe une pensée centrée sur l’altérité et la responsabilité infinie envers l’autre. Marié à Raïssa Lévi, il a eu deux enfants : Simone, devenue médecin, et Michaël, pianiste et compositeur renommé
Michaël Levinas, né en 1949 à Paris, est l’un des grands pianistes et compositeurs contemporains. Il a entretenu une relation forte, parfois fusionnelle, avec son père, qui lui a transmis le goût de la pensée, de la littérature et de l’art. Michaël Levinas a marqué la musique par ses interprétations (notamment de Beethoven, Debussy, Boulez) et ses compositions, souvent inspirées par la littérature et la poésie. Il a été l’élève de Vlado Perlemuter, d’Yvonne Loriod, d’Olivier Messiaen et d’Yvonne Lefébure. Il a créé le mouvement spectral en 1973 avec Tristan Murail et Gérard Grisey.
Mais pourquoi donc sont-ils ainsi invités dans le Flotoir, Et ce matin ? Eh bien parce qu’hier soir j’ai lu une belle chronique de Michaël à propos de l’édition d’œuvres de son père par Olivier Nora, tout récemment évincé de la direction de Grasset ! C’est également dans Libération et le titre est « une bascule des valeurs fondamentales qu’incarne le livre ».
Michaël Levinas : « Il m’importe de rappeler, dans ce contexte, que c’est Olivier Nora qui avait engagé – avec le soutien de Bernard-Henri Lévy, de l’institut Mémoires de l’édition contemporaine et de la communauté intellectuelle – l’édition des œuvres complètes inédites d’Emmanuel Levinas, dont à ce jour il existe quatre volumes, sous la direction scientifique de Jean-Luc Marion de l’Académie française. L’engagement éditorial d’Olivier Nora à publier ces inédits s’est inscrit dans ce qui est la signification même de l’édition : le livre, l’écrit et la transmission. Le fonds des archives, dont Levinas ne s’est jamais séparé, en dépit des drames de l’histoire et de sa vie, témoignait de sa conscience du temps long et de la complexité génétique de l’écriture – ce qu’il appelait « les biffures de l’écrit ». » Michaël Levinas écrit encore : « Je ne peux m’empêcher de penser au choc moral qu’Emmanuel Levinas aurait éprouvé en apprenant cette funeste nouvelle. Mon père, survivant de la Shoah, appartient à cette génération d’écrivains et philosophes pour qui écrire, publier, transmettre fait partie intégrante du sens de l’humain. Que deviendrait une pensée sans le temps long et la patience de l’écriture ? Que deviennent les inédits d’une œuvre aussi canonisée que celle d’Emmanuel Levinas, en France comme à l’étranger, sans le temps long et la liberté de l’éditeur ? »

Encore un portrait ?
Autre article qui m’a touchée et intéressée, car il renvoie à plusieurs de mes sujets de préoccupation. Il est signé Jakuta Alikavazovic, toujours dans Libération et porte sur les monuments commémoratifs. « A l’occasion de la journée internationale des monuments et des sites, ce samedi, hommage est rendu aux bornes du passé qui se rappellent à nous par surprise, comme ces pavés commémoratifs ou ces flaques de résine rouge coulées dans les rues de Sarajevo. »
Je connais bien sûr les Stolpersteine incrustées dans le sol devant le dernier domicile connu de maints Juifs exterminés pendant la Shoah. Je me souviens du choc extraordinaire que j’ai reçu la première fois où j’en ai vu un, à Francfort, il y a bien longtemps, d’autant que j’ignorais tout à ce moment-là de l’initiative de Gunter Demnig. Mais je ne connaissais pas du tout l’existence des flaques de résine rouge à Sarajevo. Et je me dis avec effroi que bien des lieux, dans bien des villes, pourraient, devraient être couverts de ces marques. Je pense tout particulièrement au Liban, à l’Iran, à l’Ukraine…
Les monuments sans monumentalité ! Belle découverte que ce concept. Je pense à mon amie Anne Bernou qui travaille beaucoup sur les traces mémorielles et aussi à Philippe Didion qui recense avec détermination les monuments aux morts dans une partie du territoire français. Localisation, description, liste des patronymes. Projet perecquien ! 
Dans cet article il est aussi question d’un certain Sir Thomas Browne (1605-1682) qui a traversé, « à sa façon clair-obscur, les siècles. Grand érudit, grand curieux, il s’est en son temps consacré à la théologie, à la médecine, à la biologie, à la philosophie. On pense à lui sans même savoir qu’on pense à lui. Mieux, il vit en nous sans que nous le sachions. (…) Grand inventeur de mots, il est associé, d’après l’Oxford English Dictionary, à plus de 4 000 néologismes, souvent dérivés du latin, contribuant de cette façon à faire de la langue anglaise un monument vivant. Ce qui est devenu au XXe siècle la langue par défaut de la recherche scientifique ne serait pas la même sans lui. Pensez que c’est à Sir Thomas Browne qu’elle doit les mots « électricité », « carnivore » et « migrant ». Jakuta Alikavazovic ajoute qu’il n’est pas tout à fait inconnu de tous, qu’on le rencontre dans Les Anneaux de Saturne de Sebald, ou chez Borges. Un beau personnage pour la rubrique « Hantologie » inventée par Isabelle Baladine Howald pour Poesibao !

Lenaïg Cariou
Or il se trouve que j’ai pensé hier aux Stolpersteine plusieurs heures avant de lire l’article de Libé. Car j’ai reçu un livre étrange. Une sorte de pavé, pour le dire simplement. Pas dans le sens où on parle d’un bouquin comme d’un énorme pavé. Non le livre est petit, mais il est épais, il évoque un peu certains des livres de la collection Po&Psy, mais ici les pages ne sont pas fines, elles sont en carton épais ! Ce qui crée, lors du feuilletage du livre, une sensation très particulière, qui renouvelle aussi à sa manière l’expérience de lecture. De plus le livre s’ouvre parfaitement et reste bien à plat du fait du poids des pages. C’est une production des éditions MF, connues pour de très beaux livres autour de la musique et aussi plus récemment pour la belle petite collection Poésie commune. Au recto et au verso des pages, un court texte, qui commence toujours par « elle dit… », un texte justifié à droite et à gauche, qui use de plusieurs ressources typographiques, italique et romain, parenthèses, espaces allongées… ce sont des voix, dont l’identité est floue, des relevés de conversations, parfois porteuses de tout un pan de vie. Il y a beaucoup de parenthèses, un peu comme des voix intérieures, qui viennent contrebalancer, modifier, contredire la voix principale, celle du Elle dit… Il me faut maintenant lire ces textes avec attention et je tenterai peut-être une note pour Poesibao.

Poesibao
J’ai préparé et mis en ligne hier le numéro 11, PDF de Poesibao III. Il va peut-être falloir qu’on freine un tout petit peu. Non pas parce que ça serait trop pour les lecteurs, après tout ils n’ont qu’à choisir ce qu’ils veulent, mais pour ne pas nous saturer, nous, Isabelle Baladine Howald et moi. En tout cas, ma routine de travail pour ce numéro PDF fonctionne bien : elle consiste à préparer le document en temps réel au fur et à mesure que je publie les articles. Comme ça, je n’ai pas à partir à la pêche aux 30 articles au moment de constituer le fichier final.
Il me suffit de créer la page de garde. J’ai essayé de faire un modèle réutilisable, de faire la table des matières et voilà le tour est joué. Enfin, c’est quand même un tour assez long et assez compliqué, soyons claires. Mais par rapport au premier numéro, j’ai quand même bien avancé et bien gagné en méthode.
Je me demande d’ailleurs parfois si ça sert à quelque chose. J’aimerais avoir le retour des lecteurs du site. Cela se fera peut-être. Dans le contexte de ma nouvelle façon de publier Le Flotoir dans le Substack, j’ai créé un « chat », qui peut permettre éventuellement de discuter à plusieurs, à condition d’être abonné, de ce que je raconte dans le flotoir. Ça peut être très intéressant.
L’affaire Grasset me donne du punch pour continuer à développer tous les moyens de partager des idées, de les mettre en avant, de favoriser les échanges, de développer la pensée indépendante, libre, non conditionnée par les réseaux sociaux.

Sociologie de la lecture
Je viens de « discuter » longuement avec différentes IA, pour tenter d’identifier ce que lisent les lecteurs que j’ai photographiés dans le grand square près de chez moi. Cette chère P(ia) (non générique que je donne à Perplexity, Claude, ChatGPT, Le Chat, Euria et Gemini) m’a traitée d’entomologiste de la lecture. Pas mal. Cela correspond bien à mon projet autour de « Lire ».

Le va-et-vient attentionnel
« Lire, c’est pour l’essentiel se plonger dans un va-et-vient attentionnel ; entre le texte et soi-même, entre compréhension et incompréhension, accélérations et décélérations, approbation et désaccord, fluidité et achoppements »
Thibault le Page, Lire ensemble, échanger, arpenter, cartographier.

Toute vie est une encyclopédie
Et le Flotoir a un petit côté encyclopédique, mais pas tous azimuts.
« Qui sommes-nous, qui est chacun de nous, sinon une combinatoire d’expériences, d’informations, de lectures, d’imaginations ? Toute vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un nuancier de styles, où tout peut être sans cesse rebattu et réarrangé de toutes les façons possibles. » (Maryanne Wolf, Lecteur, reste avec nous).


lundi 20 avril 2026

Photographie, écriture et spasme du temps
Un thème central ! Hier nouvelle collecte de lecteurs au square, ils étaient relativement nombreux, ils lisaient Ken Follett, André Brink, Diane Setterfield (en anglais) Bernard Werber, une Histoire de la sorcellerie et un manuel d’apprentissage de l’anglais (sur une superbe liseuse blanche) avec un texte tiré de The Scholarship. Rituel du retour, sortir les photos de la carte, zoomer sur les pages ouvertes et tenter d’identifier les livres via Internet et souvent l’IA. C’est un bon terrain d’expérimentation et d’évaluation de cette dernière. Certaines sont très mauvaises, d’autres inventent beaucoup, certaines sont plus fiables.
Alors je suis bien sensible à cette note de mes carnets : « ce serait tout un mouvement que d’entreprendre le voyage dans l’œuvre écrit de Denis Roche à partir de ce que lui est venu par la photographie et d’essayer d’identifier le point où son poème d’évitement de la poésie a enclenché, rejoint, servi, touché son idée de la photo comme spasme du temps. ». C’est un propos de Jean-Christophe Bailly, dans Une éclosion continue.

De la lecture, avec Denis Thouard
Je lis avec intérêt un livre de Denis Thouard, publié par Circé, livre au titre terrible : la réduction de la lecture. Autrement dit, elle en viendrait à une part congrue dans la vie de tous, de plus en plus petite (elle n’a jamais été immense, cela dit). Elle serait, dit-il, de plus en plus réduite à sa seule fonction d’usage. « Nous avons engagé une réflexion sur la lecture comme technique culturelle et sur sa portée, dite encore Denis Thouard. Caractérisant la spécificité de cette technique qui en commande d’autres, nous avons entrepris, afin de regagner l’amplitude la plus riche de ces fonctions, de retracer la formation des catégories fondamentales de l’entendement lecteur. Ces fonctions intellectuelles correspondent à des opérations qui ont structuré depuis l’Antiquité les apprentissages fondamentaux de l’école. Il reste encore à reprendre plus finement certaines distinctions afin de repérer dans l’activité même de la lecture sa finalité interne. La lecture s’accomplit dans la compréhension qui ouvre elle-même sur le travail indéfini de l’interprétation. »
→ Il y a une chaîne, que met bien en évidence l’apprentissage de la lecture : on commence par le ba-ba, par déchiffrer comme on dit aussi d’une partition musicale. Puis on essaie petit à petit de comprendre ce qu’on lit, c’est un saut cognitif énorme et de très grande portée ; puis, dit encore Thouard, on peut accéder alors à des fonctions supérieures, interpréter, situer.
Inscription et déchiffrement donc : « C’est la question de la mémoire culturelle qui se pose, de son actualisation, de sa préservation ou de sa négligence. » (95)
Et ces jours nous ont tous poussé à penser à la propriété de nos livres ! Qui a la propriété de nos livres, donc d’une partie de la mémoire culturelle de l’humanité ? L’auteur a si peu de droits, il n’a même pas comme les journalistes, une « clause de conscience », lui permettant de retirer ses livres d’une maison dont l’évolution ne lui convient pas. Mais il y a heureusement le dépôt légal à la BNF, l’Imec et d’autres centres d’archives.

L’entendement
Ce si beau mot, cette notion, bien relégués de nos jours, sauf pour dire que cela dépasse le nôtre !
« Nous vivons dans un monde de connaissances inactives ou de savoirs momifiés. Nous traversons des villes et leurs monuments, parcourons des écritures, contemplons les objets lointains d’une pratique inconnue. Ils ne nous parlent plus. S’ils ne nous disent plus rien, ce n’est pas qu’ils ont cessé de manifester leur volonté de dire, car celle-ci est déposée dans des œuvres, des gestes, des pratiques, des objets ou des livres, et ils ne sauraient que de s’en emparer. Mais ils ne nous parlent plus car nous ne sommes plus, aussi rarement, en état de les écouter. D’abord de prêter l’oreille, puis de chercher à les comprendre. C’est un problème d’entendement. À la limite, ils n’existent plus pour nous. Les voilà voués au néant. Au-delà de la perte de mémoire, c’est ainsi la question du statut ontologique des objets culturels qui doit être considéré. » (Denis Thouard, encore, p. 95)
Il me vient parfois à l’idée que le Flotoir est aussi un conservatoire, tout comme Poesibao. Certains m’ont dit, au moment du shut-down du premier Poezibao, qu’un patrimoine s’engloutissait, là. Mais de bonnes nouvelles se préparent, concernant la résurrection de ce patrimoine, presqu’un travail muséal et archéologique dont je ferai part prochainement.

Notre capacité à lire
Je reprends ces mots de présentation, par l’éditeur, de La Réduction de la lecture, de Denis Thouard : « Nous sommes entrés dans une culture où l’écrit est de plus en plus présent, mais où nous lisons pourtant de moins en moins. Le livre s’interroge sur ce paradoxe qui fait que nous nous entourons de facilitations technologiques de plus en plus puissantes et raffinées, mais que nous négligeons dans le même temps la clé de ces usages : notre capacité à lire »
Autre remarque : « L’ouvrage porte sur la lecture dans un contexte non scolaire, dans sa portée universelle. Il rappelle quelle conquête fut pour l’esprit la maîtrise de l’écrit et l’exercice du jugement que celle-ci permettait. En même temps il s’interroge sur les transformations que nous observons depuis peu. Nous lisons peut-être plus souvent, mais nous lisons aussi beaucoup moins. »
→ et je suis tentée de mettre mon grain de sel, en disant « beaucoup moins bien ». Savoir lire, c’est un ensemble très complexe de compétence, bien au-delà de la capacité à dire qu’il y a écrit « boulangerie » sur la vitrine. Je me souviens ici des pages magnifiques qu’Yves di Manno a écrit sur le sujet.

Ah les revues
J’adore cette note de Philippe Didion dans ses Notules dominicales. Car moi aussi j’aime les revues et je considère d’ailleurs que j’en compose une, voire deux (Poesibao, Flotoir !). J’aime sa méthode de lecture et toujours attentive à celles-ci, je transcris donc ici :
« A propos de la Revue des Revues : (…) j’ai découvert une publication plus qu’intéressante dans les deux domaines qu’elle explore, l’histoire et l’actualité des revues. J’aime beaucoup les revues. Je passe plus de temps à lire des journaux et des revues que des livres. J’ai toujours des piles de revues en cours de lecture, je les lis de façon systématique, de la première à la dernière page, une page ou deux par jour pas plus, ce qui explique que je peux mettre des mois à en venir à bout. Je lis les revues auxquelles je participe, Histoires littéraires, Les Refusés, Scribulations, je lis les revues auxquelles je suis abonné, Décapage, Schnock, Quinzinzinzili, les Cahiers Lautréamont, les publications du Collège de ‘Pataphysique, les Cahiers Pierre Michon, je lis les revues que j’achète au numéro quand quelque chose m’attire dans le sommaire, La NRf, la Revue des deux mondes, Les Moments littéraires, Europe, Esprit, Critique, La Femelle du requin, Brasero, La Gazette fortéenne, j’ai lu des revues aujourd’hui disparues, Temps noir, Bouclard, Teckel, Les Cahiers de l’enclume (sur Jean-Baptiste Botul), Le Débat, L’Infini, Les Temps modernes, Le Cabinet  d’amateur (revue d’études perecquiennes), Capharnaüm, Les Cahiers de l’Institut (sur les fous littéraires), j’en oublie sans doute. Je juge une librairie au nombre de revues qu’elle propose à la vente et je regrette le temps où l’on trouvait, à Paris, une pièce complète réservée aux revues au sous-sol de la librairie Compagnie. J’aime beaucoup les revues parce qu’elles constituent une terre d’asile irremplaçable pour celles et ceux, j’en suis, qui n’ont ni le souffle, ni le talent, ni l’envie de se lancer dans des textes de deux cents pages ou plus et de les proposer à une maison d’édition – avec le risque de blessure que ça implique en cas de refus. Pour ces gens-là, la revue n’est pas un pis-aller mais une oasis qui, non contente d’accueillir vos textes, va parfois jusqu’à les solliciter. C’est en tout cas de cette manière que j’y ai fait mon trou : je n’ai jamais rien proposé, on est toujours venu me chercher – on place sa fierté où l’on peut. J’aime beaucoup les revues et j’aime beaucoup La Revue des revues qui compte désormais un abonné de plus. »
J’aime aussi beaucoup la Revue des Revues ! Et pour composer Poesibao, les revues ont été, sont et seront un outil irremplaçable.
J’ai aussi publié cette note pour les titres de revues citées, toujours dans l’idée que le Flotoir est un conservatoire, peut-être, pour les futurs chercheurs en littérature !
Et j’ai reçu ce matin une revue de chez Gallimard, que j’ai demandée après que Laurent Margantin m’en a parlé : Aventures. « La littérature est le contraire des sujets de société ».
Je note, tristement, que je ne vois jamais de lecteurs de revues dans mes collectes de lecteurs. Je crois même que je n’ai jamais rencontré un lecteur de revue dans l’espace public.

Un cadeau
Merveille que cette évocation et cette citation, toujours chez Philippe Didion : « Mario Rigoni Stern – un écrivain d’une rare sensibilité, auteur de l’inoubliable Le Sergent dans la neige – parle admirablement des arbres, des forêts, des oiseaux, des bêtes… Il raconte qu’il avait un chien, Cimbro, qui, pendant les hivers les plus enneigés, laissait les oiseaux affamés becqueter dans son écuelle. La nuit, il leur donnait asile dans sa niche et les gardait au chaud entre ses pattes et sa poitrine. Quand il me sentait triste, il venait se frotter contre mes jambes. On disait à son maître : on ne sait pas si c’est Cimbro qui te ressemble ou toi qui ressembles à Cimbro ! (Charles Juliet, Gratitude : Journal IX 2004-2008) »
Trois coups d’un seul : Mario Rigoni Stern que j’ai lu, que j’aime ; l’histoire du chien, si douce et tendre ; et Charles Juliet avec le fait qu’il parle de gratitude. Alors gratitude moi aussi à Philippe Didion.


mardi 21 avril 2026

« Je voulais déjà parler toute ma langue »
J’aime beaucoup les mots de patois, d’argot, de langues régionales, les expressions. Je n’ai jamais songé à les cataloguer, c’est bien dommage. Ce matin, je lis cette note de Josée Kamoun dans son merveilleux Dictionnaire amoureux de la traduction : « Les mots de patois que j’ai entendus en Bourbonnais, où ma famille cultivait volontiers ce parler disparu, ont révélé leur origine occitane longtemps plus tard, « tarabater », « debiter », « masibler », « prenière », « bredin » ; j’aimais acquérir ces mots, les faire sonner ; je voulais déjà parler toute ma langue. En grandissant à Marseille, j’en ai acquis d’autres ; les « taraillettes », « jobastre », « minot », « nine », « chaler », « s’estramasser », « empégué ». Si j’ai besoin de recréer un faux vernaculaire dans une traduction, j’ai des billes occitanes, en veux-tu en voilà. »

Censure des livres
J’éprouve une sorte d’effroi en lisant cet article de Cécile Mazin : « L’ouverture de la Semaine nationale des bibliothèques aux États-Unis s’accompagne cette année d’un constat alarmant. L’American Library Association (ALA) vient de rendre publiques les statistiques de la censure pour l’année 2025, confirmant une trajectoire de confrontation idéologique au cœur des rayonnages. Selon les données compilées par l’organisation, le nombre de titres uniques ayant fait l’objet de demandes de retrait a atteint 4235 occurrences.
Ce chiffre, en progression fulgurante par rapport aux 2452 ouvrages recensés en 2024, frôle désormais le record historique de 4240 titres établi en 2023. Cette intensification des attaques témoigne d’une volonté de contrôle culturel qui ne faiblit pas, transformant l’acte de lecture en un véritable enjeu de souveraineté intellectuelle. »
→ Nous venons de vivre un épisode douloureux qui va dans ce sens, ici, en France, avec l’affaire Nora/Grasset. Je suis retombée hier aussi sur une remarque à propos des modifications que certains éditeurs apportent aux livres. Ainsi, cela peut paraître anodin, mais c’est tout sauf anodin, j’ai appris que le Club des cinq, la fameuse série pour les enfants (que je dévorais jadis) a été réécrite entièrement au présent, les temps passés devenant trop difficiles à comprendre pour les jeunes lecteurs ! Atteinte au sens des temps dans la grammaire, n’est-ce pas atteinte au sens du réel tout court, et singulièrement à notre sens du temps, tellement mis à mal par ailleurs qu’il nous faut sans cesse nous recaler dans le déroulement du temps, pour savoir où on en est ?

Le temps long, en effet
La photographe Miloma : « Autrefois, il y avait des étapes incompressibles, le développement, le temps d’attente, le passage en chambre noire, les manipulations, les tirages, les retouches à la main, les essais, les erreurs, il y avait une continuité matérielle du geste. L’image ne se donnait pas immédiatement. Elle résistait, elle demandait du temps, de l’attention, et des reprises. On passait par plusieurs états avant d’arriver à quelque chose de stabilisé.
Aujourd’hui, tout est condensé.
On voit, on déclenche, on corrige et on termine.
Le temps long a disparu de lui-même, il n’existe plus que si on le recrée volontairement. »
Elle parle de la frustration qu’engendre ce nouveau déroulement. Le manque de prolongement. Je me souviens de l’impatience à attendre les tirages, une fois la « bobine » sortie de l’appareil et confiée au photographe. J’ai un tout petit peu connu le rituel de la chambre noire mais trop peu pour en tirer ici des conclusions. Sauf peut-être en ce qui concerne ce temps magique de la montée de l’image dans le bain photo.
Miloma propose toutes sortes d’idées pour rétablir cette notion de temps (et aussi d’espace) dans la pratique de la photographie.

Le Grand Continent
Je me suis réabonnée à ce média remarquable. Pourquoi ? À cause de l’affaire Grasset qui est pour moi aussi un choc considérable. Je sens que le Flotoir doit travailler aussi sur cette dimension ! Les attaques idéologiques, politiques, contre la culture. Un grand classique, hélas, des fascismes et des totalitarismes. Je « revois » Chostakovitch tremblant de peur devant son ascenseur, tel que l’a campé Julian Barnes dans Le Fracas du temps !
Je lis ce matin un article d’Arnaud Miranda & Gilles Gressani : « Le géant du numérique fondé par Peter Thiel et dirigé par Alex Karp vient de publier 22 thèses virales sur l’avenir de l’Amérique et de l’Occident. »  
Extrait de l’article : « Dans la galaxie techno-césariste, le PDG de Palantir occupe une position singulière. Contrairement à Peter Thiel, son associé et cofondateur de Palantir, qui acte depuis 2009 la séparation entre liberté et démocratie, ou à Curtis Yarvin, qui théorise explicitement un ordre post-démocratique fondé sur la figure du PDG-monarque, Alex Karp semble demeurer ostensiblement dans l’horizon républicain, sans proposer ni rupture frontale, ni sortie évidente du cadre institutionnel américain. Son projet se présente même comme une « République technologique » – titre de son livre paru en février 2025 –, et propose une reformulation interne de la puissance face aux nouveaux défis de l’espace digital et de la rivalité géopolitique. L’apparente modération de la tête d’un colosse, qui est en train de reconfigurer en profondeur la relation entre puissance publique et capacité militaire aux États-Unis, ne doit pas nous faire faire fausse route.  Car, derrière le vocabulaire républicain, se déploie une stratégie que l’on peut résumer d’une formule : transformer l’État en une filiale de sa propre infrastructure digitale, en vidant ainsi la souveraineté de sa dimension démocratique. Le projet de Karp est clairement un postlibéralisme technologique. »

Elliott Erwitt
Hier j’ai eu la chance de trouver dans une boîte à livres un Photo poche consacré à Elliott Erwitt. Et alors que je viens de lire avec effroi les thèses de ce Karp, qui bien sûr prône la pureté de la race et le rejet de tout multiculturalisme, je tombe sur ces mots d’Erwitt lui-même sur ses parents : « Mes parents sortent de l’ordinaire. Mon père, dans sa carrière, a vendu des fourrures, fabriqué des objets électriques pour la marine italienne. Il a été ouvrier dans une usine du Bronx, importateur d’antiquités, entre l’Europe et la Nouvelle-Orléans, et portraitiste. Il a toujours vécu modestement en tirant le diable par la queue. Il était socialiste et reprochait à ma mère d’avoir abandonné la terre promise du paradis soviétique. Dans les années 50, au Japon, il est devenu bouddhiste. Mon grand-père maternel était juif. Ma grand-mère maternelle, elle, était une fervente orthodoxe russe. Elle est morte de faim en France sous l’occupation. Ma mère, pour son malheur, a été riche dans sa jeunesse. Ici, aux États-Unis, son dernier métier consistait à être aide-soignante. Elle s’occupait d’alcooliques et de malades en phase terminale. Elle ne s’est jamais plainte une minute. »
Double intérêt de ce passage pour moi : faire prendre conscience que ce sont souvent des origines très mêlées, un brassage considérable qui font naître un talent, voire un génie,  alors qu’on sait qu’un trop strict entre-soi peut aboutir à une véritable dégénérescence. Génétique et culturelle. Et il s’inscrit dans cette galerie de micro-portraits que je tente aussi de constituer.

Cartier-Bresson, Atget et Modigliani
Autre passage formidable de cette courte introduction à un choix de ses photos : « Un jour, il y a eu cette photo d’une garde d’un certain Henri Cartier-Bresson… Elle m’a sauté aux yeux d’entre les pages d’un livre technique. Je n’avais jamais réagi à une photo comme ça. Son atmosphère, sa composition parfaite, son naturel. C’est une scène que n’importe qui pouvait voir en passant. Ainsi, on n’avait pas besoin de modèle, pas besoin de mise en scène ni de rien de spécial, si ce n’est d’une manière personnelle de voir les choses. Cela m’a paru une démarche intéressante à suivre. Ce fut une révélation. ».
Il continue : « La magnifique photo d’Atget, du joueur d’orgue de Barbarie et de la petite chanteuse des rues a joué également un rôle décisif. Et il y a eu aussi Modigliani. En fait, je voulais être Modigliani. Le charme de la vie de Bohème jouait pour beaucoup sans doute. Mais je pensais aussi que ses dessins étaient superbes, presque plus intéressants à mes yeux que ses peintures. Vous voyez, la couleur ne m’a jamais intéressée, même au début. »

Un peu d’humour
Il n’en manque pas Erwitt. Il a photographié énormément de chiens, à partir de 1946 : « De temps en temps, j’examinais mes planches contacts pour voir ce qu’il y avait dessus. Et j’ai fini par remarquer qu’il y avait beaucoup de chiens. C’est comme ça que l’affaire des chiens a commencé. L’une des premières séries sur ce thème est le fruit d’une commande pour le supplément du dimanche du New York Times. Il s’agissait d’une photo de mode pour des chaussures de femmes. J’ai décidé de les photographier du point de vue d’un chien, puisque ce sont eux qui voient plus de chaussures que n’importe qui. Une de mes femmes pensait que je me projetais dans les photos de chiens. Elle pensait que je m’identifiais à eux. Peut-être, peut-être… D’ailleurs, j’aboie après les chiens. C’est pour ça que le petit chien sur l’une de mes photos bondit dans les airs. Beaucoup de gens m’interrogent là-dessus. Eh bien, j’aboyais, il sautait, j’aboyais, il sautait. » (Eliott Erwitt, Photo poche, Actes Sud, 2007)
Il y a aussi une photo extraordinaire, où l’on pense d’abord voir un passant avec son ombre. mais soudain on s’interroge, bizarre la forme de cette ombre… et pour cause, ce n’est pas une ombre, bien qu’elle occupe exactement la place que pourrait prendre une ombre, s’il y avait ombre… c’est un pipi de chien !

Valéry, toujours
« L’art suprême sera, peut-être, d’arranger les pensées des autres. Un homme admirable sans aucun amour-propre, sans aucun penchant, avec un merveilleux minimum de force, une légèreté sans prix, fera enfin de toutes ces « pensées » ou « images » qui demeurent des points, des diamants détachés, des moments noyés dans les œuvres – quelques rosaire, rivière, diadème qui vaudra des milliards de fois plus. » (Cahiers, t. XII, p.123.)


mercredi 22 avril 2026

Sans papiers !
J’aime beaucoup ce qu’écrit Karine Miermont dans la rubrique Hantologie de Poesibao, texte que je mets en ligne aujourd’hui : « Je lis les contributions associées à ce mot sur le site Poesibao qui en a fait une rubrique, une sorte de collection en ligne, en suspens dans l’immatérielle matière de l’internet où les mots circulent sans papiers. »
C’est très important cette idée que les « mots circulent sans papiers », je pense aux poèmes de Mandelstam, à ceux qui n’ont pu écrire, qui ont transmis oralement, gardé en mémoire. Les mots aussi peuvent passer les frontières, difficilement parfois, mais moins difficilement que les hommes quand ils en sont empêchés. Il y a toujours des mots qui passent.

Une autre expression que je voudrais retenir
Hier, lors d’un échange, Vincent Pélissier, l’éditeur très inspiré de Fario, à propos d’un livre publié récemment, Claudio Monterverdi, « lamento della Ninfa » et de son auteur Ramón Andrés a employé cette expression de poétique de l’érudition. J’aimerais creuser cette notion, réfléchir à quelles et quels poètes je pourrais la rattacher.


vendredi 24 avril 2026

Les écrivains et le dessin
Je lis dans le beau Dictionnaire amoureux de Pouchkine concocté par André Markowicz ces remarques : « Pouchkine dessine. Au XIXe siècle, nombreux sont les poètes qui dessinent, et le dessin était une matière importante au Lycée de Tsarskoïe Selo. Dans le cas de Victor Hugo, on le sait bien, son œuvre graphique est une part majeure de son travail ; en Russie, Vassili Joukovski est un dessinateur hors pair ; Mikhaïl Lermontov est non seulement un grand dessinateur, mais un peintre, et ses toiles sont impressionnantes. Pouchkine, quand il dessine, le plus souvent, laisse courir sa plume… quand il n’écrit pas. Quand le travail s’arrête, quand il reste en suspens, il rêve, il laisse mûrir ses variantes sur la feuille et, pendant que le travail intérieur se fait, il trace un portrait, il suit le mouvement de sa plume ou de son crayon, il esquisse un paysage, une scène, un cheval. »
→ je me demande soudain si Perec dessinait ? La réponse est oui, mais plutôt au sens de travail préparatoire de l’œuvre, notamment La Vie mode d’emploi. Sur le site de la BNF on peut voir des pages de brouillon avec des petits crobars, des pièces de puzzle, des profils, etc.


samedi 25 avril 2026

Scripta manent
Je suis assez fascinée par ce jeune type, Thomas Criou, qui a fondé Scripta manent (beau titre !). Pour moi, les scripta manent mais pas toujours, alors je me suis offert ce matin sa formation pour une lecture plus profonde et surtout qui laisse davantage de traces. Ce Flotoir est bien la preuve que la trace de la lecture est pour moi essentielle. Il y a le plaisir de la lecture, même pour les choses difficiles. Mais au-delà du plaisir, j’aime que la lecture me travaille, me fasse avancer, m’aide à me développer et cela quelle que soit la lecture. La lecture est sans doute mon principal mode de vie, merveilleux en cela qu’il n’a besoin de presque rien, d’une paire d’yeux, d’une tête qui fonctionne à peu près et d’un support pour le texte. Je pratique tous les supports ! Le livre, le journal, l’ordinateur, le smartphone, la tablette, la liseuse, le document imprimé ou manuscrit et j’en oublie sûrement. Je suis aussi passionnée par l’expérience de la lecture, objet de mon livre en cours, plus de 600 fragments sur le sujet, des sortes de miscellanées de la lecture et un journal de « Lire », que je veux tenir sur un an et qui a débuté en novembre dernier : une occurrence de lire tous les jours, du portrait de lecteur à la citation, en passant par l’auto-observation ou la réflexion personnelle

Que l’œuvre me travaille !
Alors j’aime beaucoup cette remarque de Vinciane Despret :  je dois « me laisser travailler et instruire [en devenant] moi-même l’objet de l’expérimentation : me rendre disponible à ce que les œuvres allaient créer entre elles de liens, de questions, de connivences, d’êtres nouveaux et de réponses que je devais apprendre à accueillir. J’avais enfin trouvé le moyen de rompre avec les explications. »
→ j’ose dire que c’est tout l’art du Flotoir : laisser les œuvres me travailler et travailler entre elles. Comme dans une sorte de bibliothèque active, où les livres échangent, se parlent. Bibliothèque mentale, qui est aussi une expression de Thomas Criou dont je parlais à l’instant.

Humus
Très frappée hier soir par une chronique de Gaspard Koenig, dans Le Monde (daté d’aujourd’hui) : « La transition agroécologique n’est pas un caprice de poète écolo, mais un impératif de santé publique »
Sur le modèle de l’humus, qui transforme la mort en vie, il serait possible, assure le philosophe, de fabriquer des biens de consommation recyclables en cessant d’empoisonner les sols 
La démonstration s’articule en plusieurs temps afin de mettre en lumière l’importance vitale de l’humus et d’en tirer une règle morale :
Observation du fonctionnement du sol : Le texte commence par questionner les principes moraux incarnés par le sol, en montrant que l’humus transforme la mort en vie grâce à la décomposition de la matière organique, assurée par des micro-organismes.
Élaboration d’une loi morale : Est jugé « bon » ce qui est digeste pour l’écosystème (c’est-à-dire ce qui peut être transformé et réintégré sans dommage), et « mauvais » ce qui reste indigeste, non assimilable ou polluant.
Mise en garde contre les xénobiotiques : Les molécules de synthèse, qui ne peuvent pas être décomposées par l’humus, représentent une menace durable pour la biosphère.
Proposition d’extension à la société humaine : Le texte conclut en suggérant d’élargir cette règle morale à l’ensemble des activités humaines, en ne produisant que ce qui peut être défait ou réintégré sans nuire à l’écosystème.
La démonstration progresse ainsi du constat naturaliste à une réflexion éthique, puis à une proposition appliquée à l’ensemble des actions humaines, en prenant l’humus comme modèle central de circularité, de transformation et de respect du vivant.
Je note particulièrement cela : « La fonction de l’humus dans un écosystème naturel est de transformer la mort en vie. Défaire les corps organisés ; composter les cadavres animaux comme végétaux ; réduire les chairs, les feuilles, toute la matière organique à ses éléments premiers, rendus disponibles pour alimenter de nouveau la chaîne trophique. »
C’est une notion un peu différente me semble-t-il de celle du compost, bien développé il y a plusieurs années par Jean-Pascal Dubost dans Poezibao (qui revient bientôt en ligne !).
Réflexion : je dois mourir et me décomposer, en tant que corps organique, pour que la vie puisse continuer. Je l’ai donnée certes, directement à deux reprises, indirectement à cinq reprises, à ce jour (indirectement en ce sens que si je n’avais pas été là, ces vies-là n’existeraient pas). Cela vient s’opposer à toutes ces idées non-morales pourrait dire Gaspard Koenig de trans-humanisme, de blocage de l’évolution naturelle des corps et des matières. Celles qui ne se décomposent pas, je pense aux PFAS, polluants qualifiés d’éternels, sont totalement délétères pour nous et pour notre monde.
Koenig encore : « Ainsi l’humus donne son mouvement à l’évolution naturelle, en cassant continuellement le puzzle de la vie et en permettant de nouveaux assemblages. Sans humus, pas de renouveau, pas de progrès, pas de temporalité. Nous touchons du doigt une nouvelle loi morale : est bien ce qui est digeste, c’est-à-dire ce qui, en se diluant progressivement dans son environnement, n’y provoque aucun dommage. A l’inverse, est mal ce qui est indigeste. Tout ce qui ne passe pas, qui reste trop longtemps en travers de la gorge des écosystèmes, surnuméraire, inutile, non transformable et non réutilisable. »
Il nous faut passer, passer la main, ne pas nous incruster. Règle sociale, règle morale. La vie nous a été donnée (miracle en soi, vue la phénoménale loterie qui préside à notre existence), nous devons la rendre, tout simplement.


lundi 27 avril 2026.

Victor Hugo
dans les Misérables : « Il ne sortait jamais qu’avec un livre sous le bras et il revenait souvent avec deux. »

Habiter les lacunes, pour un Flotoir qui aime les portraits
et désire en publier davantage, comme autant d’hantômes peut-être, vies pas toujours minuscules, qui le rendent habité ? Hier, dans ce numéro dominical que vient de créer le Grand Continent et que j’ai célébré sur le champ, un formidable texte d’Andrea Marcolongo. Il s’agit d’une nécrologie inversée, selon le titre donné à l’article, où l’autrice invente la vie d’une certaine Lucia Bessarion, totalement fictive, vie anticipée puisque cette Lucia reçoit un prix Nobel en 2081. Je me suis régalée à la lecture de ce qui fonctionne comme une petite nouvelle.
Un court extrait de ce texte que j’ai dûment serré dans mes archives : « Lucia Bessarion avait très tôt compris que toute histoire digne de ce nom commence ailleurs et continue plus loin que le livre qui la contient. Ses cahiers d’adolescence montrent qu’elle s’exerçait souvent à cela : prolonger des contes, corriger des fins, écrire la scène manquante d’un roman, ajouter une réplique à un personnage réduit au silence. « Bien avant de rencontrer le grec, elle s’était déjà donné pour tâche d’habiter les lacunes. Elle découvrit cette langue géniale à quinze ans, presque par hasard. Un professeur du lycée Garibaldi avait montré en classe une image abîmée de quelques vers du Prométhée enchaîné. Lucia Bessarion ne comprit rien à cet alphabet étrange. Mais elle fut saisie par quelque chose : l’impression que cette langue ne lui arrivait pas du passé comme un objet intact, mais comme une voix brisée qui demandait à être reprise. »
Autre extrait : « Elle dira plus tard que sa première expérience du grec ne fut ni philologique ni scolaire. Ce fut l’expérience d’un manque. Lire, pour elle, signifiait d’abord mesurer tout ce qui manquait au texte pour revenir jusqu’à nous : les siècles, les copies perdues, les variantes des scribes, les bibliothèques brûlées, les citations survivantes dans des traités oubliés. L’histoire de la littérature lui apparut très tôt moins comme une collection d’œuvres complètes que comme une géographie de fragments. »
Superbe idée de l’histoire de la littérature comme géographie de fragments.
Le reste du texte contient une autre idée formidable, mais je n’ai pas envie de la reprendre ici, ni pour moi, ni pour mes lecteurs (je ne sais pas si le texte de ce supplément dominical du Grand Continent est accessible librement). Je ne veux pas « spoiler », ou plutôt divulgâcher.

Yves di Manno et Flammarion
Guillaume Lecaplain, dans Libé, rend compte du dernier livre d’Yves di Manno, Élagage, que je n’ai pas encore lu (mais compte bien lire). Il rappelle aussi cette annonce de l’arrêt, si regrettable, de la superbe collection de poésie de Flammarion, qu’Yves di Manno avait reprise en 1994 et qu’il a considérablement enrichie, avec des voix très importantes, jusqu’à ce dernier livre, le sien, qui clôt de manière emblématique la collection. « C’est une petite enclave qui aura résisté trente-deux ans. La collection poésie de Flammarion s’interrompt ce printemps, après avoir accueilli des voix aussi marquantes du paysage contemporain qu’Anne-Marie Albiach, Cédric Demangeot, Eugène Savitzkaya, Dominique Quélen, Claro ou encore Ariane Dreyfus. Un crève-cœur pour Yves di Manno, qui la dirigeait depuis 1994. L’éditeur, traducteur et poète basé à Bruxelles, grand connaisseur de la littérature américaine, vient de publier Élagage, qui sera donc le dernier titre de sa collection. Il y regroupe, comme il l’avait fait dans endquote, Objets d’Amérique et Terre ni ciel, des articles théoriques dessinant la ligne qu’il a toujours suivie dans ses choix, celle d’une littérature exigeante. En 2014, à l’occasion des vingt ans de la collection, il résumait : « Le propre de la poésie n’est pas de conforter nos certitudes mais d’ouvrir au contraire des espaces que nous n’irons pas explorer sans elle, de nous révéler dans leur lumière et leur beauté propres des formes de langage dont nous n’avions pas idée. »
[ajout a posteriori, on peut lire aussi le dialogue de Philippe Beck et d’Isabelle Baladine Howald sur cette affaire dans Poesibao.]

Hybridation et zones-frontières
Je relève aujourd’hui deux remarques d’Anna Lowenhaupt Tsing dans son passionnant Frictions, écrit autour d’une de ses expériences, sur le terrain, en Indonésie.
Présentation du livre : « Comment faire de l’ethnographie sans se plier aux règles de l’orthodoxie académique, sans théorie à vérifier, mais en fabulant, en rendant perceptibles des aspects de la réalité souvent considérés comme accessoires ? Avec Anna Tsing, il faut apprendre à mettre en suspens nos routines perceptives et nos jugements normatifs, apprendre à sentir et ressentir, à développer une culture de l’attention, apprendre avec ce qui la fait hésiter, avec ce qui l’oblige à multiplier les manières de raconter, les méthodes ethnographiques. »
Les remarques que j’ai relevées et que je reprends ici, car les idées (j’allais écrire les hydées !) d’hybridation et de frontières à franchir me semblent aussi importantes dans le domaine littéraire, création et critique :
« L’idée fondatrice du livre est que l’hybridité inquiétante surgissant de la zone de contact entre différents mondes est potentiellement créatrice. » écrit A. Lowenhaupt, qui ajoute plus loin : « On se disait qu’un jour, le débordement de la zone-frontière fragmenterait les places, les statuts et les assignations, brouillerait les limites tracées par l’ancien monde, le nôtre, celui qui voulait croire en sa propre stabilité au détriment de toutes les autres, celui qui pensait tout bas que « ça » n’aurait pas de fin et qu’on allait pouvoir vivre ainsi éternellement. Il y a longtemps que cette réalisation – le monde est en train de nous déborder – est actée sur les lieux dits ‘exotiques’ et pourtant si ruinés où nous travaillons.
→ et moi de repenser à ce reportage sur les immenses exploitations agricoles et d’élevage au Brésil, vu hier soir dans « En Société », sur la 5. Et l’énorme « friction » entre les méthodes de ces exploitations (4500 ha, 6000 bovins) et les manières de faire des populations autochtones voisines, dans la forêt amazonienne ; avec des images terribles de zones déboisées et comme mortes au milieu de ce paysage foisonnant et si intensément vivant. Et leurs craintes d’une pollution du fleuve, du fait des effluents des méga-fermes.
« C’est dans ces espaces, que le colportage de nos catégories dualistes a créés, tout en les rendant paradoxalement impensables, qu’Anna Tsing organise sa réflexion. Elle fait le choix fondateur de les habiter consciemment et intellectuellement, en repeuplant, avec ses mots, les interstices de tous les dualismes qui sont nos lieux communs. Elle vient poser le fil de sa pensée quelque part dans la césure entre nature et cultures, sauvage et domestique, subsistance et économie de marché, mégapoles et arrière-pays, indigènes et migrants, etc. »


mardi 28 avril 2026

Monteverdi et le lamento della ninfa
Je lis le très beau livre de Ramon Andrés, Claudio Monteverdi « Lamento delle Ninfa », qui parait chez Fario, dans la nouvelle et passionnante collection Pérégrines dirigée par Santiago Zuluaga.
Ce livre est bien plus qu’une simple analyse musicologique. C’est un essai érudit et poétique qui explore la transition vers la modernité à travers une seule œuvre : le célèbre madrigal de Monteverdi publié en 1638. Il s’ouvre avec une réflexion sur l’humidité et les sources, puis il consacre un grand chapitre aux Nymphes et à leur histoire. Il procède en quelque sorte comme par cercles concentriques, l’eau, les nymphes, les écrivains de l’époque (dont bien sûr l’auteur du texte de l’œuvre musicale), la mutation essentielle de la musique à cette époque, de la polyphonie à la monodie accompagnée, pour arriver en point d’orgue sur l’œuvre elle-même.
C’est une véritable méditation esthétique et philosophique que mène ici Andrés, dans une démarche que j’appelle donc, à la suite de Vincent Pélissier, une poétique de l’érudition.

De la mélodie
« La mélodie est un climat, un état, une passerelle, une aile, une traînée de fréquences, une succession de sons, une combinaison de notes, une phrase qui (…) aide à définir ce qui ne pouvait être dit avec des mots. Elle se comporte comme la corde de l’arc qui, une fois la flèche libérée, prend tout son sens : C’est la vibration transmutée en signification. (…) Chanter, c’est unir, dévoiler ce qui se passe autour de nous, se transformer en son pour éprouver jusqu’à quel point nous pouvons comprendre ce qui ne nous parle pas, ce qui est silencieux. Le chant, c’est s’approcher de ce qui est réduit au silence et donner un sens à ce que la raison nie. (p.49)

De la dissonance
Livre magnifique donc qui allie la plus haute érudition à une langue magnifique, très bien traduite autant que je puisse en juger, par Mikaël Gomez Guthart.
Qu’on en juge : « La dissonance est une mise en alerte de l’auditeur, une tension qui brouille les paysages du Paradis. C’est la réfutation d’une existence sublimée. Tous n’étaient pas prêts à accepter la perte du paradis, à en être expulsés. Ceux qui venaient de la polyphonie la plus élevée, qui avaient dans les générations de Johannes Ockeghem et de Josquin Desprez un modèle, une forme de vérité – ce qui n’est pas déraisonnable au vu des prodiges que ces compositeurs étaient capables de créer –, ne pouvaient pas admettre, ou peut-être faudrait-il plutôt dire « entendre », l’art monodique. Il le voyait fragile, ne trouvait aucun argument pour justifier des dissonances jusqu’alors, et au sens littéral, ‘in auditas’, et des mélodies qui, à leur avis, répondaient à un artifice de banalité. Ils ne voulaient pas être dépossédés de la résonance de ce ‘Clama, ne cesses’ de Josquin qui rebondissait translucide sur les croisillons de l’Italie du Nord. » (p. 50)

Les premières impressions musicales
« Parfois, les discussions esthétiques ont plus à voir avec l’habitude, avec le son reçu pendant l’apprentissage, avec la définition sonore façonnant l’oreille initiale, avec cette vibration qui prend naissance à l’intérieur d’une conscience naissante, avec ce matin des jours qui nous a ouvert à l’écoute qu’avec un point de vue intellectuel ou une simple question de goût. Une première musique peut se transformer en annonce de ce que nous deviendrons. Ce n’est pas de la nostalgie, c’est une empreinte, une ‘forma’ (forme ou moule), qui délimite un espace mental, un imaginaire, cette fois-ci de sons qui conditionne une façon de percevoir, une sensibilité, une manière de vivre le temps quand il est scandé par la sonorité. » (p.51)
→ Passage essentiel à méditer, quant à l’empreinte des premières musiques reçues.

Chaque époque a sa tonalité
« Il ne semble pas déraisonnable de penser que chaque génération a son propre son, sa propre ouïe, sa façon de discerner l’écho de tout ce qui se passe. On pourrait même dire que chaque époque a sa tonalité, de la même manière que la génération de Schubert comprenait très bien l’obscurité stagnante dans les paysages de Caspar Friedrich et celle de György Ligeti, l’abstraction ramifiée de Jackson Pollock et même le silence de Mark Rothko semé dans le néant qu’il recherchait. » (p. 52)
→ je crains de penser que la tonalité de notre époque est plutôt heavy metal et Jeff Koons. Peut-être pour cela que j’ai tant besoin de me baigner dans la musique de Bach, de Mozart, de Schubert, de Debussy et dans les « tonalités » d’autres époques. « Un compositeur peut aussi être un chapitre d’une histoire des mentalités, une langue qui parle à travers la voix d’un temps précis » (p. 52)
→ Et dès qu’il est question de tonalité, je pense à ma question non résolue, avons-nous chacune une tonalité de base ? Emettons-nous une « fondamentale » ? Ou en tous cas, avons-nous des tonalités auxquelles nous sommes particulièrement « accordés », pour moi le fa# mineur par exemple ? Une pièce musicale inconnue me tire l’oreille ? il y a de fortes chances qu’elle soit en fa#mineur.

Formation de l’individu moderne
« La musique de la Renaissance ne peut être conçue sans la philosophie qui a donné naissance à une idée, jusqu’alors quelque peu diffuse, et à la cristallisation de laquelle ont contribué des penseurs, tels que le déjà mentionné Ficin, Piccolomini, Jean-Pic de la Mirandole et Pomponazzi, Mais aussi, hors d’Italie, Érasme et Vives, et des années plus tard Montaigne, parmi tant d’autres : cette idée n’est autre que la formation de l’individu moderne, déjà conçu comme une fin en soi, comme une mission, maître de son devenir. Cette forme individualiste et radicalement subjective de penser l’existence s’est détachée presque tacitement d’un monde compris comme une abstraction pour devenir, en somme, et en termes musicaux, la concrétisation d’une mélodie au tracé très défini. Une mélodie capable de raconter et de décrire la nouvelle vision du compositeur, mais aussi celle de l’auditeur. La Modernité n’est rien d’autre que la naissance de ce centre appelé individu dont la conscience se sent constituée, c’est-à-dire achevée. » (p. 59)

Une puissance mélodique du secret
Il ne s’agit plus ici de Monteverdi (mais cette belle expression pourrait sans doute très bien s’appliquer à sa musique et au Lamento delle Ninfa) mais de ce qu’écrit Yannick Haenel, dans l’édito du numéro 5 la revue Aventures, qu’il dirige : « Ce qui anime la littérature ne relève d’aucune démonstration de force, mais d’une puissance mélodique du secret. Son objet : le temps à l’intérieur du temps ; la parole à l’intérieur de la parole. »

Trou noir
Toujours dans Aventures, je note cette idée qu’il y a au cœur de notre monde comme un trou planétaire, un esprit du vide qui aspire tout. Forte métaphore, au fond, des temps actuels, où tout semble être aspiré par quelque chose que l’on peine à définir, comme si notre planète avait entamé un très long processus d’implosion puis de réduction qui la conduirait à un trou noir. Mais le peut-elle ?
Recherche donc : la terre peut-elle se transformer en trou noir ?  La réponse est non : « Dans l’ordre normal de l’Univers, la Terre n’a aucune chance de devenir un trou noir. Pour qu’un objet devienne un trou noir, il ne s’agit pas de sa masse totale, mais de sa densité. Il faut forcer toute la matière de l’objet à descendre en dessous de son « rayon de Schwarzschild ». Pour transformer la Terre en trou noir, il faudrait la comprimer uniformément jusqu’à ce qu’elle atteigne une taille critique. Le rayon cible : Environ 9 millimètres. Le processus : Il faudrait une presse hydraulique galactique capable de vaincre la pression de dégénérescence des électrons, puis celle des neutrons.
Le point de non-retour : Une fois que la Terre entière serait concentrée dans une bille de 1,8 cm de diamètre, sa gravité de surface deviendrait si intense que même la lumière ne pourrait plus s’en échapper. (recherche effectuée avec P(ia)
Et j’avais bien imaginé la seule solution pour que la terre finisse en trou noir, c’est qu’elle soit absorbée par un trou noir externe : « Le seul moyen pour que la matière de la Terre finisse dans un trou noir sans intervention humaine serait que la Terre soit avalée par un trou noir existant (par exemple, si un trou noir errant passait dans notre système solaire). La Terre serait alors déchiquetée par les forces de marée avant d’être absorbée pour nourrir la masse du trou noir visiteur. »

Stéphane Bouquet
Très émue de recevoir à l’instant (mardi 28 avril 2026, 11h25) le dernier livre de Stéphane Bouquet, Six heures plus tard. Nous ne sommes pas six heures plus tard, mais beaucoup d’heures plus tard, après sa disparition. Nous sommes six mille heures plus tard.


mercredi 29 avril 2026

P(ia) et slop !
Je rappelle que P(ia) est le nom générique que je donne aux différentes intelligences artificielles, Claude, Gemini, etc. Je tiens à continuer à suivre leur actualité, en tous cas celle qui concerne lecteurs et écrivains. Et à l’expérimenter. Cela me semble essentiel. Pour tous.
« AI slop ? L’IA a démocratisé la création, elle aide à éviter la page blanche, c’est indéniable. Mais le revers de la médaille ? Tout le monde produit la même chose. C’est ce qu’on appelle l’AI slop. Le mot « slop » vient du vocabulaire des fermes : c’est les restes liquides qu’on donnait aux animaux. Aujourd’hui, il a pris un tout autre sens. Il désigne le contenu IA généré en masse, générique, sans personnalité, celui qui ressemble à tout le monde et ne ressemble à personne. À l’origine, le terme décrivait uniquement le contenu 100 % généré par IA : textes insipides, visuels sans style, vidéos sans substance. Mais il s’est élargi. Aujourd’hui, il désigne tout contenu qui semble fait sans effort, sans point de vue, sans valeur ajoutée. »
→ Il y a là trois éléments à retenir. Fait sans effort, à la va comme je te pousse ! Une question, une demande, un copier/coller (cela m’arrive). Pas d’effort et notamment celui de relire la production et de la vérifier, comme un journaliste vérifie ses sources. 2. C’est le point de vue de tout le monde, puisque le système se fond sur du déjà formulé, pensé, etc. Et donc 3. pas de valeur ajoutée. Or il me semble qu’on peut se servir de l’IA, je le fais souvent dans toutes sortes de domaine mais que quand il s’agit de création, fut-ce dans un Flotoir, le contenu ne doit entrer que comme un petit élément, inspecté et glosé. (Inspiré par Imane Moustakir, Chroniques de l’IA)

Tourne-toi vers ta gauche
Extraordinaire conseil de Castaneda, relevé par Alexandre Grothendieck dans son dialogue avec Christian Escriva : « Lorsque tu t’impatientes, tourne-toi simplement vers ta gauche et demande un conseil à la mort. Tout ce qui n’est que mesquinerie s’oublie à l’instant où la mort s’avance vers toi (…) la mort est le seul conseiller valable que nous ayons. » (in Les Années cachées, que j’ai laissé en plan et que je devrais bien reprendre !)

À propos de Louise Glück
Je lis une belle note de Jean Bastien sur le site Nonfiction du livre Vita Nova de Louise Glück. Je retiens cette conclusion : « Vita Nova met ainsi en scène la transformation continue des expériences issues de la séparation initiale. Rien n’y reste identique à soi-même : les sentiments se déplacent, les perceptions se recomposent, le passé se reconfigure dans le présent. La poésie ne restitue pas l’expérience : elle en propose une forme intelligible et partageable, en maintenant ensemble ses dimensions hétérogènes – la douceur du monde, la persistance des traces et la douleur de la perte, qui disent la complexité irréductible de l’existence. »
→ et comme toute bonne note de lecture, selon moi, celle-ci donne bien envie de lire le livre !

La fin de la collection Flammarion vue par Claro
« Quiconque habite, visite, explore, découvre, dévore la poésie ne peut que s’incliner devant l’aventure qu’a été la collection ‘Poésie’, créée chez Flammarion en 1985 par Claude Esteban et dirigée de main de maître-poète depuis 1994 par Yves di Manno, une collection qui s’arrête aujourd’hui, marquée par la parution d’un recueil de son ‘directeur’, Élagage.
Au cours des trois dernières décennies, ‘Poésie Flammarion’ aura publié 205 titres et 69 auteurs (dont un tiers de femmes). C’est – c’était – sans doute la dernière collection grand format de poésie publié par un éditeur important (Gallimard publie de la poésie, mais sans collection attitrée). Impossible de citer ici les 69 auteurs publiés par Yves di Manno. Je me contenterai de nommer quelques-uns de mes préférés – Mathieu Bénézet, Bernard Chambaz, Paul Louis Rossi, Auxeméry, Florence Pazzottu, Hervé Piekarski, Franck Venaille, Iva Ch’Vavar, Fabienne Courtade, Jean-Michel Espitallier, Cédric Demangeot, Serge Pey, Dominique Quélen… » (site de Claro, le Clavier cannibale)
Et je rappelle donc l’échange entre Philippe Beck et  Isabelle Baladine Howald tout récemment publié dans Poesibao.

Une percée majeure en physique des particules
Je lis un article assez passionnant (Theconversation.com) sur la physique des particules, domaine qui, cela va de soi, m’échappe en grande partie mais qui me fascine depuis toujours. Des expériences récentes, au grand collisionneur de 27 kms LHC du Cern, semblent remettre en partie en cause ce qu’on appelle le modèle standard, qui repose sur la mécanique quantique et la théorie de la relativité d’Einstein. C’est une théorie qui décrit comment les particules fondamentales de l’univers interagissent entre elles. Si elle a permis d’expliquer beaucoup de phénomènes, elle bute sur d’autres, notamment la matière noire, qui compose une grande partie de l’univers et reste mystérieuse. Les chercheurs du Cern pensent avoir détecté des comportements inattendus ou des particules qui ne figurent pas dans le modèle standard. Ces découvertes sont importantes car elles suggèrent qu’il existe peut-être d’autres lois ou particules qui régissent l’univers, au-delà de ce que le modèle standard prévoit. Cela ouvre la porte à de nouvelles recherches et à l’élaboration de théories plus complètes.

Des kaons, des pions et des pingouins
Je ne résiste pas au plaisir de recopier une toute petite partie de l’article : « Nos nouveaux résultats proviennent de l’étude d’un type particulier de processus, appelé désintégration électrofaible « pingouin ». Le terme « pingouin » désigne un type particulier de désintégration (transformation) de particules de très courte durée de vie. Dans ce cas, nous étudions la manière dont le méson B se désintègre en quatre autres particules subatomiques – un kaon, un pion et deux muons.
Avec un peu d’imagination, la configuration des particules impliquées peut évoquer la silhouette d’un pingouin. Surtout, l’étude de cette désintégration permet d’observer comment un type de particule fondamentale, le quark bottom, peut se transformer en un autre, le quark étrange.

Les infrasons
Nous sommes exposés, sans le savoir à des infrasons, qui peuvent avoir un effet sur nous.  « Une nouvelle étude publiée dans Frontiers in Behavioral Neuroscience apporte une preuve scientifique solide : les infrasons, des vibrations sonores en dessous de 20 Hz, inaudibles pour l’oreille humaine, provoquent des réactions mesurables dans notre corps sans que nous en soyons conscients. Des participants exposés à des infrasons à 18 Hz ont vu leur taux de cortisol (l’hormone du stress) augmenter significativement, ont rapporté se sentir plus irritables et ont perçu la musique qu’ils écoutaient comme plus triste. Et pourtant, aucun d’eux n’avait détecté la présence de ces sons. Les infrasons sont omniprésents dans notre environnement : tuyauteries vieillissantes, systèmes de ventilation, trafic routier, machinerie industrielle. Le chercheur principal, le Pr Rodney Schmaltz, note que les bâtiments « hantés » sont souvent des endroits où les infrasons sont particulièrement présents. Une explication rationnelle pour des sensations bien réelles. » (source)
→ et bien sûr je repense à ce texte de Laurent Margantin qui a entendu, tout à fait concrètement, un son émanant des pierres sur le plateau du Larzac.
Tout cela m’intéresse d’autant plus que je suis plongée depuis plusieurs semaines dans l’écoute de la musique de la compositrice Eliane Radigue, récemment disparue. J’écoute surtout des œuvres de la première partie de son existence, des œuvres entièrement électroniques, très lentes, qui produisent des sons souvent très graves. Un jour, j’ai tenté d’écouter cette musique au casque, le soir… et j’ai dû arrêter très vite, en raison du malaise ressenti. En revanche, sur mes petites enceintes, autour de mon écran d’ordinateur, aucun problème. Au contraire même, cette musique à la fois me stimule et m’apaise !

Nos cerveaux sont tous uniques
Une autre information qui me réjouit : nos cerveaux sont tous uniques. Toujours à partir de ce site Cérébral sur les neurosciences : « Depuis des décennies, la neuroscience a fonctionné en comparant des groupes : le cerveau « moyen » des enfants atteints de TDAH, le cerveau « moyen » des personnes anxieuses, le cerveau « moyen » des personnes âgées en bonne santé. Une étude massive publiée cette semaine remet en question toute cette approche. En analysant les données cérébrales de 4 000 enfants, les chercheurs ont découvert que les dynamiques individuelles du cerveau contredisent fréquemment les moyennes de groupe. Autrement dit : si vous prenez le profil cérébral « moyen » d’un groupe d’enfants TDAH et que vous le comparez à un enfant TDAH spécifique, il y a de fortes chances que ce profil ne corresponde pas à cet enfant en particulier. La variabilité individuelle est tellement grande qu’elle rend les moyennes de groupe peu pertinentes pour les décisions cliniques. C’est une remise en question fondamentale de la façon dont on diagnostique et traite les troubles neurologiques et psychiatriques. L’avenir, selon les auteurs, est dans la neuroscience personnalisée : des outils capables de cartographier le cerveau de chaque individu et d’adapter les traitements en conséquence. Une révolution qui commence à peine. (rappel, TDAH, troubles de l’attention avec ou sans hyperactivité). » (source)


vendredi 1er mai 2026

Portrait de lecteur,
C’est un tableau, « Portrait de Paul Lerolle, lisant ». Paul Lerolle, homme politique, est le frère du peintre Henry Lerolle. J’ai vu ce tableau hier, dans un catalogue d’exposition d’œuvres d’Henry Lerolle, chez une amie qui a une parenté avec cette famille Lerolle. L’homme est assis, les deux avant-bras sur une table. Entre ses mains, un livre ouvert et à l’arrière-plan, une partie d’une étagère remplie de livres. On voit que l’homme est assis dans un fauteuil avec des accoudoirs. Il semble porter une veste vareuse avec des liserés blancs au bas des manches, mais ce qui frappe surtout c’est sa tête. C’est un profil, avec une petite barbiche en pointe, les cheveux en bataille, qui dessinent aussi une pointe sur le front, de telle sorte que barbiche et épi des cheveux convergent vers le livre. Qu’il tient bien ouvert et dans lequel il semble très absorbé. Ce Paul Lerolle (1846-1912) frère aîné du peintre était avocat et homme politique. Il parait que cette barbichette en pointe était très typique de l’époque !

Portrait de lectrice
Une image de lectrice vue en ligne. Banc en bois décati dans une gare. La femme est assise, bien calée dans une des assises compartimentées du siège. Grosses chaussures de marche, pantalon noir, gros manteau molletonné, noir aussi, un sac à dos et un sac en bandoulière, un bonnet noir descendu jusqu’aux yeux. Trois taches de couleur, un petit bout d’écharpe rose, sa main droite fermée posée sur sa cuisse droite, tandis que la gauche tient un livre ouvert, plié de cette façon particulière que l’on pratique parfois, mais plus facilement avec une revue : la page de gauche rabattue contre le dos du livre et formant à la tranche un petit cercle évidé. Derrière elle, une cabine téléphonique qui semble d’un modèle assez ancien et surtout dans cette gare, un train qui passe avec des passagers flous dont l’un tient un livre. La photo est de Ed Yourdon, illustrant un article du site Actuallité. Elle a été prise dans le métro de New York dans les années 2010.

Sels de la vie
découvrir dans la rue de véritables « types », ce matin « Wembaniya » et « Orson Welles » et « ma mère », cette vieille dame aux cheveux blancs qui lui ressemble tant : « Maude [sans Harold mais il est peut-être quelque part pas loin dans la rue)  – voir la dame à qui je fais souvent une petite obole dans la rue me courir après pour m’offrir une grosse botte de muguet – découvrir une nouvelle toute petite vie qui commence – déjeuner avec d’anciennes condisciples et s’amuser avec elles comme je ne m’amuse plus avec d’autres – faire à partir de mes innombrables photos, des tirages en noir et blanc ma foi très plaisants sur mon imprimante à laser – écouter en audiolivre, le début de Mon refuge et mon orage d’Arundhati Roy et retrouver quelque chose de l’Inde qui m’a tant marquée malgré la brièveté de mon voyage, il y a si longtemps – me revoir, là-bas, dans l’autocar tellement brinquebalant que le pare-brise avant à un moment donné est sorti de ses joints et est tout simplement tombé, lisant avec passion un des livres de Jean Herbert sur l’hindouisme –

« ramponiert »
Je découvre ce mot allemand que je ne connaissais pas et qui m’amuse et me parle : « Das Image der USA ist ziemlich ramponiert, (« l’image des USA est passablement abimée, amochée ») Ramponiert (prononcé remponirte)
Ce mot a-t-il à voir avec Ramponneau ? Sentant le mot ramponneau affleurer à mon esprit, je me livre à une petite recherche. Pour moi, ramponneau, c’est un coup. Tort ou raison ?
Allons donc voir. Wikipédia (pas encore mort et qui travaille, je le sais, à résister à l’IA qui d’ailleurs le pompe sans vergogne) : « Ramponneau (parfois écrit Rampono, Ramponòt ou Rampounou) est un personnage imaginaire qui joue un rôle traditionnel de croque-mitaine. » Mais aussi : « D’autres formes de ce même nom renvoient à des idées de coups assénés ou reçus : ramponneau, coup de poing, bourrade ; ramponneau, marteau de tapissier : ramponneau, jouet représentant un personnage sur une base semi-sphérique qui se redresse quand on l’a frappé.
Je n’avais pas tort mais j’ai appris ainsi l’existence du personnage Ramponneau !
En revanche je ne sais toujours pas s’il y a un lien entre le mot allemand ramponiert et ramponneau. Une autre recherche (Perplexity) me dit : « En allemand actuel, ramponiert signifie « abîmé, cabossé, mal en point ». Cette valeur sémantique correspond bien à l’idée d’une chose « malmenée », ce qui rapproche le mot du français familier ramponner au sens de « cogner, maltraiter ». Pas si loin, il me semble !


samedi 2 mai 2026

Lenaïg Cariou
J’apprécie ce commentaire de Raphaël Sigal, sur le site « collateral.media » que je découvre ce matin seulement, à propos de Les Dires, le livre de Lenaïg Cariou dont il a été déjà un peu question dans ce Flotoir : « Les dires de Lénaïg Cariou sont nés d’un projet d’entretiens radiophoniques, avant de devenir une série de poèmes conversationnels. Ils proposent de travailler la parole recueillie comme un matériau, de faire de la poète non pas seulement celle qui parle, mais celle qui écoute, et retranscrit. Dans la retranscription poétique, des paroles se perdent, d’autres se modifient : c’est un résidu de paroles, passées au crible de la mémoire. Des traces de dialogues, et de leurs silences.
Elles disent leur rapport à la langue maternelle, à la langue étrangère, à leur langue de désir. Elles font l’expérience de l’exil, de la désorientation, de la fragmentation du moi. Un parcours narratif qui se tisse de l’une à l’autre. »

Les poèmes conversationnels
Dans l’entretien qui suit l’introduction, Lenaïg Cariou raconte son expérience des « poèmes conversationnels »: « Cette expression de « poèmes conversationnels » m’est venue parce que les différents textes qui structurent les dires émanent de conversations que j’ai eues, avec des ami·es, des rencontres de passage. Ils en sont les traces, après-coup. Au début, ces conversations se faisaient dans le cadre d’entretiens radiophoniques, pour une émission radiophonique de Radio Campus Paris, à laquelle je contribuais, et dans laquelle on réalisait des portraits sonores de personnes que l’on rencontrait. Je prenais des notes par écrit après ces entretiens, comme pour laisser décanter les idées après ces longues conversations, qui duraient parfois des heures et étaient de véritables plongées dans la vie d’autrui. Puis le projet radio s’est estompé, le micro a disparu – mais les conversations sont restées. Il m’arrivait régulièrement d’avoir de longues conversations avec des ami·es, ce genre de conversations un peu vertigineuses dont on sort un peu étourdi·es. Et j’ai gardé cette habitude de prolonger ces moments sous forme de poèmes. C’est comme ça que sont nés ces « poèmes conversationnels ». « Poèmes conversationnels », aussi, parce que ce n’étaient pas des « dialogues » : j’ai conscience que ce qu’il reste de la conversation dans ces textes, est à l’état de traces, que ce n’est déjà plus tout à fait la langue de l’ami·e ou de l’autre, qui parle, mais bien la mienne. Mais ce qui l’a mise en mouvement, c’est la parole de quelqu’un d’autre – ce que je trouve, en soi, très émouvant. »
Et belle question de Raphaël Sigal : « À te lire et t’écouter (puisqu’il s’agit bien d’écoute), à revenir à tes poèmes aussi, l’expression de « résidu » me vient à l’esprit, comme un résidu de paroles passées au crible de la mémoire. Des traces de dialogues, de mots, de silences, des traces fantômes de non-dits. Et tout cela se joue, me dis-tu, dans une transcription, qui est un mot auquel j’attache beaucoup d’importance. Une écriture qui ne trouve pas son origine dans une tension vers le mot, mais une attention au mot qui vient du dehors, une traversée des mots de l’Autre. La poète n’est pas seulement celle qui dit, mais celle qui écoute et, écoutant, se laisse traverser par le dire, ou quelque chose comme ça ? »
J’ai enregistré cet entretien dans mes archives, je le recommande.

Collatéral
« Collateral, plus qu’un manifeste : des manifestations. »
J’aime bien la présentation du site que j’ai inscrit dans mon lecteur RSS pour bien suivre ce qu’il fait. « Collateral est une revue culturelle née d’un constat brûlant sur les temps sombres que nous traversons. A l’heure où la catastrophe écologique apparaît désormais sans retour et à l’heure où s’opèrent des bascules politiques, économiques et sociales d’une brutalité inouïe, le temps n’est peut-être plus seulement aux dénonciations. Car sans doute notre temps critique sinon le temps de la critique ont-ils irrésistiblement changé en nous intimant, à notre tour, une profonde mutation. Désormais piégé dans un présent apparemment sans issue, notre temps n’est-il ainsi possiblement plus exclusivement voué aux condamnations des effondrements, aux réquisitoires contre les maltraitances et autres diatribes contre les violences qui nous condamnent. Peut-être le temps est-il venu où il ne s’agit plus uniquement de dénoncer mais bien plutôt d’énoncer. D’ouvrir la parole à l’action, d’ouvrir la pensée à la possibilité d’habiter le monde à nouveau et de le réinvestir par le déploiement de la culture. Se donner la chance d’inventer, pas à pas, une critique capable de tourner la page. »

Ah les pierres
Très grande joie à découvrir, dans le livre de Kenneth White, Au fin fond du réel, lors d’une sorte de visite de son Atelier Atlantique, cette longue réflexion sur les pierres : « Ce qui frappe d’abord, ce sont sans doute les pierres. Il y en a partout, posées à même le sol sur les étagères. Parfois, elles m’ont attiré par leur forme tout simplement. D’autres ont des incrustations cristallines ou sont couvertes de concrétions marines ou contiennent des fossiles. Plusieurs sont posées sur des tas de manuscrits, selon leur taille ou leur couleur, en correspondance avec l’importance du tas et la couleur de la chemise qui contient les feuilles. D’autres juxtapositions de ce genre me plaisent : un gros morceau de pierre grise incrustée d’un œil blanc (cercle blanc, pupille noire), se tient à côté de The Dawn in Britain, de Charles Doughty. Au début, je ne marquais pas la provenance des pierres. Le seul fait de penser qu’elles venaient de diverses régions de la terre me suffisait. Mais depuis un certain temps, je note les lieux où je les ai trouvées. Causse Méjean, Aubeterre, Anse Macabou, La Caravelle (Martinique), Tobago-Keys, Skagen (Baltique), Montserrat, Hokkaido. »
→ 1. je me reconnais tellement dans cette passion des pierres et je parle des pierres ordinaires, les pierres à paréidolie, mais pas seulement. Chez moi aussi il y en a partout, dans des boîtes, sur les étagères. Hélas aucune compétence géologique pour les identifier (mais je pense soudain que P(ia) pourrait peut-être m’aider. J’aime tellement les noms des pierres, les noms de plantes, ceux des oiseaux, des arbres, en français et en latin…
→ 2. Je frémis en pensant à toute l’affaire autour de cette maison de Kenneth White en Bretagne. Que va-t-elle devenir. Il est évident qu’il faudrait qu’elle reste au maximum dans son jus, comme la maison de Kenneth White et un centre mondial pour la géopoétique. J’ai signé la pétition, bien sûr, il faut la signer je pense
« Kenneth White (né en 1936) « poète mondial d’origine écossaise [est] mort à Gwenved [sa maison à Trébeurden, Côtes-d’Armor] catastrophiquement heureux le 11 août 2023 »
→ 3. J’ai aussi pris l’habitude d’écrire sur mes « cailloux » la date et le lieu de la collecte. Je me souviens avoir offert à Muriel Pic un caillou ramassé dans cet étrange endroit, Prora, sur l’île de Rügen, en Allemagne du Nord, dont elle a si bien parlé dans un de ses livres. Un immense complexe destiné au délassement des serviteurs du nazisme.