Le Flotoir, carnets de notes personnels de Florence Trocmé, est désormais publié hebdomadairement sur Substack et mensuellement sur ce site.

photo florence trocmé
Je publie désormais le Flotoir de manière hebdomadaire sur Substack
Je reprendrai ici ces publications, une fois par mois désormais.
Flotoir de mai 2026 (à partir du 10 mai, exceptionnellement)
dimanche 10 mai 2026
Gérard Macé et la photo
J’apprends ce matin que Gérard Macé est aussi photographe, ou plutôt qu’il s’est mis, assez tardivement, à pratiquer la photographie, « pour de vrai ». Car dans le livre dont il est rendu compte dans Fabula, Gérard Macé, Photo/Graphie, qui parait aux Editions Le Temps qu’il fait, Gérard Macé détaille sa pratique de photographe sans appareil. Et je comprends très bien ce qu’il veut dire.
« Depuis toujours ou presque, je pratiquais la photographie sans appareil. Pas seulement, comme chacun d’entre nous, en repassant à volonté dans la chambre de l’esprit les vues que leur persistance rétinienne sauve du naufrage de la mémoire, mais qui perdent jour après jour de leur netteté. Pas non plus, comme Man Ray et quelques autres, en prenant l’empreinte d’un objet dans la chambre noire brièvement insolée, puisque j’en aurais été incapable. Non, ce que j’appelle la photographie sans appareil est bien plutôt cette curieuse façon, maniaque mais esthétique, de découper le réel sans laisser de traces ; de scruter un visage, de regarder une coiffure ou le bas d’une robe comme on regarde une œuvre d’art; d’encadrer un paysage en disposant partout des fenêtres et des miroirs, ou leur équivalent mental; de cerner le réel comme le ferait un vitrail, mais en effaçant les couleurs pour mieux mettre en relief l’éphémère construction des lumières et des ombres. Bref, les mille et une façons d’échapper au chaos des impressions visuelles, ce qui revient à faire du temps une succession d’images impossibles à fixer. »
→ Bref, ce que j’appelle le cadrage. Je me souviens avoir montré, il y a longtemps, un poème d’autobus à une amie qui m’avait tout de suite dit : on voit que tu es photographe, tu cadres !
La chambre noire, c’est le cerveau
« Avec ou sans appareil la pratique reste la même, si l’on n’est pas obnubilé par la technique. Car il s’agit toujours, grâce à un mélange de surprise et de déjà vu, de reconnaître et de saisir au vol les images qu’on portait en soi, suffisamment transposées pour qu’elles soient autre chose que des pâles copies. Des images latentes, surgies de la mémoire ou du musée imaginaire, qui n’attendaient qu’une rencontre au grand jour pour se révéler à nous. De ce point de vue, c’est le cerveau qui est la véritable chambre noire, où la mélancolie prend la pose plus souvent qu’on ne voudrait. » (extraits du livre publiés dans l’article de fabula.org)
Emmanuel Regniez, Jacques-Henri Michot
Un bel ensemble de souvenirs du premier, autour du second et notamment de l’ABC de la barbarie. « essayer de dire l’importance d’Un Abc de la barbarie, qui fait partie de ces livres qui ne me quittent pas, auxquels je pense tout le temps, quand je lis et quand j’écris. Un livre-guide, un livre phare, qui me donne la balise de ce que doit être l’écriture, l’acte d’écrire, le besoin d’écrire. Je pourrais aussi parler des autres livres de Jacques-Henri Michot, mais ce premier rencontré est celui qui m’a fait la plus forte impression, est celui qui continue, oui, à me fasciner. Ce que j’aime et admire dans le travail d’écriture de Jacques-Henri Michot, c’est son éthique, héritée de Brecht, de Breton, de Leiris, de Perec, et j’en passe. Une éthique de l’écriture qui passe par le besoin de dire, bien dire, toujours bien dire, et de ne pas oublier l’autre, celui qui lit, celui qui vit. Un lecteur, un non-lecteur, qui est là et qui avance dans les brumes opaques de notre époque, qui n’est pas si drôle que cela. ». (Sur le site libr-critique)
« Le livre de Jacques-Henri Michot est un livre qui donne envie de lire, les auteurs qu’il cite, bien sûr, mais aussi, et surtout, le monde tel qu’il se déploie devant nous dans son langage. Ce que montre Jacques-Henri Michot, dans ses listes, dans ses analyses, dans ses retours, dans ses notes, c’est que le monde a son langage et que ce langage il faut l’apprendre pour ne pas en être esclave. Cette attention si particulière, si fine et si acérée au langage du monde est pour mieux nous ouvrir les yeux. »
Et puisqu’ici, on est dans l’éloge de la citation (ce qui me fait beaucoup de bien) je continue : « Cette citation de Walter Benjamin, tirée du Livre des passages, pourrait parfaitement s’appliquer au travail d’écriture de Jacques-Henri Michaux : ‘Méthode de ce travail : le montage littéraire. Je n’ai rien à dire. Seulement à montrer. Je ne vais rien dérober de précieux, ni m’approprier des formules spirituelles. Mais les guenilles, le rebut : je ne veux pas en faire l’inventaire mais leur rendre justice de la seule façon possible : en les utilisant’. »
Des ABC
Regnez poursuit sur le principe de l’Abc : « Un ABC est un ouvrage qui se veut pédagogique. Qu’il soit de la lecture, de la guerre ou de la barbarie. Un ABC est un ouvrage qui classe le monde en un ordre aléatoire, mais ordonné, qui est celui de l’alphabet. Un ABC est un ouvrage qui nous permet de retourner en enfance et d’ouvrir les yeux, naïvement, sur le monde.
Un ABC nous apprend à lire, mais est aussi le premier élément d’une science, d’une technique, d’un art, d’une activité. Un ABC nous donne les premiers outils pour maîtriser, pour se guider dans un univers dont nous ne sommes pas familiers. Univers de la lecture, de la guerre ou de la barbarie. »
→ C’est un peu l’idée aussi de la belle collection des Dictionnaires amoureux de… dont certains sont de magnifiques réussites. Il me faudrait, un jour, écrire des ABC : de l’écoute, de la lecture, du vert… par exemple.
De la musique
« Et si mélancolie il y a, et il y a, c’est aussi une mélancolie spinoziste, une mélancolie qui met des mots et des notes, des mots pour moduler, pour montrer la diversité de la personne, pour montrer qu’il n’est pas un, mais plusieurs, des notes en bas de pages, des notes sur une partition, car chaque livre de Jacques-Henri Michot est, ne l’oublions pas, composé, comme un morceau de musique. Je crois que c’est pour cela que Jacques-Henri Michot aime tellement la musique, car tout mélancolique aime la musique, car tout mélancolique sait que seule la musique pourra le sortir de son état : Bach, Beethoven. La musique classique, le jazz, aussi. Je me souviens avoir vu chez lui le coffret d’Albert Ayler. Mais aussi Dolphy, que j’aime tant. Et d’autres.Qu’elle seule, la musique, peut le libérer de tous ses délires interprétatifs, qu’elle seule, la musique, peut le faire entrer dans un grand monde, détaché. »
lundi 11 mai 2026
Cécité, obscurité
J’ignorais totalement cela, que relate Pascal Quignard dans L’Amour la mort : « Le duc de La Rochefoucauld est blessé à l’œil dans les combats de rue, enclos pour six mois dans une chambre entièrement obscure, les vantaux de bois des fenêtres tenus fermés et recouverts d’épais et opaques velours. Il songe dans le noir à des phrases qui sont autant d’attaca qui forent l’âme. Il ramasse le secret de l’univers. Il est peut-être plus musicien encore que tous les musiciens d’alors. C’est l’oreille la plus sûre qui se soit trouvée dans la langue qu’il parle. »
→ J’ai été confronté deux fois à la cécité totale ou partielle. M. atteinte de DLMA très précocement, alors que sa vie tournait autour de la lecture (les chiens ne font pas des chats !). Bibliothécaire bénévole, pratique de la reliure et bien sûr lecture à hautes doses. Plutôt mainstream, mais peu importe. Son équilibre qui n’était pas excellent vacilla très fortement et elle ne se remit jamais. Nous lui fîmes la lecture à haute voix, ce qui a aussi développé chez moi toute une réflexion sur cette pratique-là. L’autre, beaucoup moins proche, a perdu la vue en 48 heures à la suite d’une maladie de Horton. Terrifiant.
À propos de Kafka, en écho aux « métamorphoses » ici relatées : « Le lecteur s’accommode-t-il de l’effroi corporel causé par la ‘métamorphose’, il voit s’ouvrir une dimension plus profonde, où l’horreur se teinte de tragique. L’enfermement dans un corps difforme compte sans doute parmi les cauchemars les plus anciens et les plus profondément enracinés de l’humanité : destinée aussi irrévocable que la mort, mais dénuée de ses consolations. » (Reiner Stack, Kafka, le temps des décisions, T. 1, traduit par Régis Quatresous que nous avons eu le bonheur d’accueillir dans Poesibao !).
Lorsque le rêvé et le connu se rencontrent
« Lorsque le rêvé et le connu se rencontrent, et que les fausses apparences sont franchies, alors on reconnaît le paysage vrai d’une vie. Ces apparences qui s’offraient à nous, peut-être a-t-il fallu rien de moins qu’un déluge pour les emporter : mais après le tourment se propose à nos yeux un monde neuf, intensément vivant avec ses fleurs, ses feuilles, ses animaux, ses couleurs, son enfance. Trouvons le nom de ce déluge : cela n’empêchera qu’on se rappelle ‘ce qu’on ne peut pas oublier en ce moment dans le monde’ ».
Signé Zs Sz, merveilleuses initiales en chiasme de la poète et traductrice Zsófia Szatmári, autrice de Paysages du faux et du vrai, que présentent ce matin les éditions L’usage, dans une lettre d’information.
Ce que peut le poème
« La présence du poème est tantôt familière, lorsqu’il éveille spontanément des sensations connues ; tantôt étrange, lorsqu’il résiste à la saisie. Entre ces deux pôles, toutes les nuances de la clarté à l’obscurité, et cette zone indistincte où précisément quelque chose peut émerger, sortir de l’ombre. Deux mots peuvent tomber comme la foudre : baigner instantanément d’une lumière intense l’ensemble du texte ou du paysage, qui retombent aussitôt dans l’obscurité, laissant l’impression puissante d’une vérité entrevue, qu’il me faudra redécouvrir par moi-même. ». Je relève ce propos que je trouve éclairant sur la lecture du poème, dans un entretien dont je prépare la publication dans Poesibao, entretien entre le peintre Jean-Baptiste Née et Guillaume Dreidemie.
→ et je note que cela est vrai pour tout texte. Je me rends compte que, lisant, soudain des zones très particulières du texte s’avancent, s’éclairent, acquièrent presqu’une une troisième dimension en venant vers moi. Ce sont bien souvent celles-là que je retiens, souligne, extrais…
Je relève aussi cette remarque du peintre : « Quant au statut plus général de ma peinture, je dirais que c’est un moyen d’accès au réel. Un moyen et non un but. Un moyen de rester longtemps au contact des choses, dans le désir d’en saisir un fragment, tourné vers elles, tendu vers le monde au sens où l’on tend l’oreille dans l’oubli de soi. Sur le motif, je suis à l’école ; la montagne m’enseigne la conjugaison physique de ces trois éléments : eau, terre, air. J’apprends le réel d’avant la langue. »
Merleau-Ponty
Autre phase de ce dialogue, autour de la phénoménologie et de Merleau-Ponty : « Ah ! Merleau-Ponty !, dit Jean-Baptiste Née. Il y a beaucoup de poésie dans sa philosophie, non ? Il est très important pour moi, même si je n’ai toujours pas fini de comprendre l’étendue des implications de la phénoménologie sur mon travail, ni de pointer les contradictions qu’elle soulève avec d’autres pensées qui comptent pour moi. Le phénomène perçu dans et depuis la chair du monde n’a plus à s’incliner devant l’idée comme un vassal devant un suzerain, et le regard d’un peintre à la surface des choses est lavé du péché d’être superficiel. Le soupçon change même de camp, puisqu’à être hors sol, le survol idéel risque de rater la complexité du donné. La notion d’ancrage dans le site, consubstantielle à ma pratique depuis 2008 environ, est directement liée à la lecture de L’Œil et l’Esprit. Être traversé, oui. Les phénomènes perçus pénètrent en moi, deviennent des sensations, puis des formes exprimées dans la peinture.
jeudi 14 mai 2026
Du jugement
Très forte remarque de Deleuze, transmise par Georges Didi-Huberman. Une remarque que l’on devrait avoir en tête chaque fois que l’on « critique », autrement dit quand on tente de faire de la critique mais aussi quand critiquer est employé transitivement : « Deleuze pouvait alors conclure en ces termes sur la mise en œuvre d’une véritable critique du jugement : « Le jugement empêche tout nouveau mode d’existence d’arriver. Car celui-ci se crée par ses propres forces, c’est-à-dire par les forces qu’il sait capter, et vaut par lui-même, pour autant qu’il fait exister la nouvelle combinaison. C’est peut-être là le secret : faire exister, non pas juger. S’il est si dégoûtant de juger, ce n’est pas parce que tout se vaut, mais au contraire parce que tout ce qui vaut ne peut se faire et se distinguer qu’en défiant le jugement. Quel jugement d’expertise, en art, pourrait porter sur l’œuvre à venir ? Nous n’avons pas à juger les autres existants, mais à sentir s’ils nous conviennent ou disconviennent, c’est-à-dire s’ils nous apportent des forces ou bien nous renvoient aux misères de la guerre, aux pauvretés du rêve, aux rigueurs de l’organisation. (in Brouillards de peines et de désirs).
Boat School
Très émue ce matin par une photo qui figure dans la lettre d’information du Collège de France. Il s’agit d’une assemblée de 18 enfants, installées en rond autour d’une table. Je découvre qu’en fait ils sont sur un bateau et que c’est une classe. Légende de l’image : Boat School in Bangladesh, children in a class seated at a lesson – Crédit : Abir Abdullah/Climate Visuals Countdown.
« Interpréter »
« L’interprétation musicale (de même que la lecture d’un texte écrit, et à plus forte raison son commentaire, son « interprétation ») est une forme de l’imitation. Plus un créateur « inexistant », donc imitant et créant la vie même, est doué de génie, plus il attire d’autres inexistants qui en l’imitant cherchent eux-mêmes la vie. » (René Belletto, in Jean-Sébastien Bach)
→ à méditer aussi bien en lisant et en tentant d’écrire quelque chose à partir de cette lecture, de quelque nature que ce soit, qu’en jouant du piano, voire en écoutant une interprétation. Ce qui fait sans doute comme je l’ai souvent remarqué, qu’en écoutant de la musique sans vraiment faire attention (type playlist sur une plate-forme de « streaming », je peux avoir soudain l’oreille « tirée ». C’est sans doute que l’interprète, en inexistant, crée de la vie, sinon la vie, dans ce qu’il joue.
Décrire de manière plus approfondie
Je découvre ce matin que je peux m’aider de l’intelligence artificielle pour mieux décrire une image, une photo, prise par moi ou par autrui. Je pense que cela peut fonctionner aussi comme une technique d’apprentissage et d’analyse. Je l’ai expérimentée sur une photo de lectrice prise dans le métro. Ma description de la personne, mon sujet au fond, était précise, mais Gemini m’a montré toutes sortes d’aspect que je n’avais pas « pensés », ainsi par exemple du contraste entre le contexte, une rame de métro et l’installation très particulière de la liseuse, créant une sorte de bulle.
Journal de tête
Oserais-je dire que je pense aux travaux matinaux de Valéry, ce serait bien prétentieux, mais il me hante et rôde par là. Voici ce dont il s’agit : Ce matin, deux mots ont surgi dans ma tête, tout à fait impromptu. Le premier, c’était Himmelfahrt, le mot allemand qui désigne l’Ascension qui a pour moi un côté très figuré -voyage vers le ciel, Himmel le ciel, Fahrt, le trajet, le voyage- que n’a plus le mot français que je connais trop. Et le second, c’était Figueras, qui m’a fait penser à Montserrat Figueras. Et tout cela à partir d’un pot de confiture de figues. J’ai entendu figue, figuerras…
Montserrat Figueras, soprano catalane renommée pour son interprétation de la musique médiévale et baroque, est décédée le 23 novembre 2011 à 69 ans des suites d’un cancer. Elle était notamment connue pour son travail avec son mari, Jordi Savall.
Et je peux ajouter qu’entendant dans ma tête Montserrat j’ai pensé à cette autre cantatrice, Montserrat Caballé
Je ne l’écris pas ici pour étaler ma science, on s’en fiche, mais pour montrer le travail associatif permanent, à partir des mots, qui se fait à mon insu, dans ma tête. Sans doute quand mon cerveau est dans ce régime qu’on a découvert il n’y a pas si longtemps, le mode par défaut.
Et je trouve cette petite précision : Le toponyme Figueras provient du latin ficaria qui signifie plant de « figuiers » et dont on trouve la trace dès le Xe siècle (je ne parle pas espagnol, mais j’ai étudié le latin pendant ma scolarité). J’ai une grande sensibilité onomastique !
Portrait de lecteur
C’est un magnifique tableau d’Octavian Smigelschi, young man reading, 1892, qui se trouve au Brukenthal National Museum, en Roumanie. Un jeune homme dont on ne voit que le buste et la tête. Il est allongé, semble-t-il, sur une sorte de méridienne directoire. Tout le fond est dans les rouges foncés Et les ocres. Peau rose, pommette rouge, il est peut-être malade, il a trop chaud. Sa chemise blanche est grande ouverte sur sa poitrine. Sa tête aux cheveux très bruns repose sur un gros oreiller brodé à la blancheur éclatante. Il est plongé dans une sorte de revue que tiennent ses grandes mains, totalement absorbé. On ne peut que penser aux journées d’enfance où l’on était malade et où l’on n’allait pas en classe. Au royaume de la lecture, malgré la fièvre et le mal de tête. N’imagine-t-on pas Marcel Proust ainsi à l’adolescence ?
Les portraits de lectrices et lecteurs
J’ai ouvert ce matin, au sein d’une application de « journalisation » que j’apprécie beaucoup, DayOne, un nouveau « journal », consacré à mes portraits de lecteur. J’y inscris les images qui ne seront jamais publiées en principe, puisqu’on reconnait souvent les visages… et mes notes, voir ma note, autour de ces portraits. Je me rends compte déjà qu’il y a quelque chose de fascinant à les voir dans leur succession, un peu comme dans un flipbook, tous, plongés dans leur livre. Mon grand projet autour de la lecture, ces miscellanées, avance bien. La seconde partie, un journal quotidien des occurrences de la lecture dans ma vie, est quasiment à jour. Je l’ai commencé le 28 novembre 2025. Les portraits incluent aujourd’hui mes propres photos ou « notes croquées sur le vif », mais aussi des tableaux, des photographies, etc.
vendredi 15 mai 2026
Inertie
Mon cher Grothendieck continue de m’accompagner, si présent. Oh, pas en tant que mathématicien, bien sûr, je suis incapable de comprendre quoi que ce soit de son travail. Mais en tant que chercheur sur le moi, le soi, la pensée, et avec les fruits de ce qu’il appelle la méditation. C’est ce terme qui m’a attirée vers lui, j’ai lu Récoltes et Semailles et la Clé des songes, en laissant tomber tout ce que je ne comprenais pas mais en profitant pleinement de l’immense travail, très courageux et sans concessions, qu’il a entrepris sur lui. Il y a tout une approche sur le rapport entre l’accueil qui a été fait à son travail (d’immenses éloges mais aussi de terribles trahisons) et la façon dont il l’a ressenti.
« Il y a dans la psyché des forces d’inertie immenses, inhérentes à sa structure même, qui font une opposition invisible et muette, et ô combien efficace ! à tout ce qui pourrait la changer, si peu que ce soit – à tout ce qui ferait mine de toucher à l’armature des idées et images (la plupart à jamais informulées) qui structurent le moi. » (in La Clef des songes)
→ La notion d’inertie est quelque chose qui me fascine. Je pense en particulier au temps qu’il faut à de gros navires ou à des trains à grande vitesse pour s’arrêter sur leur lancée.
Euria : « C’est moins une force physique au sens traditionnel qu’une illusion créée par notre propre accélération, une sorte de rébellion silencieuse de la matière qui souhaite simplement conserver son élan initial face aux bouleversements du monde qui l’entoure. »
→ Dans le cadre de la psyché, on sait qu’il est beaucoup question de résistances. Donc résistance et force d’inertie, ensemble !
La mort créatrice
« Ratures ou coupes, disent les écrivains. Scansions ou castrations, disent les psychanalystes. Suicides cellulaires, disent les biologistes. Apoptoses végétales, disent les naturalistes. Il s’agit toujours de la mort créatrice, c’est-à-dire la vie par recomposition incessante, c’est-à-dire l’activité fiévreuse et effervescente et périlleuse par laquelle la vie recourt passionnément à la mort comme s’il s’agissait d’un instrument interne à elle-même. » (Pascal Quignard, L’Homme aux trois lettres)
→ Ces propos de Quignard, qui cite le mot apoptose, me renvoie à une lecture passionnée que j’avais faite d’un livre de Jean-Claude Ameisen, où il parlait longuement de l’apoptose (j’y avais appris ce mot) et de la nécessité pour certaines cellules de mourir pour ne pas entraver les processus vitaux. N’est-ce pas notre destinée à tous, n’en déplaise à certains Américains soi-disant transhumanistes qui voudraient nous prolonger ou nous rendre éternels (et pas tous bien sûr ce qui ajoute à la grave « faute » contre l’esprit qu’ils commettent !)
Petite plongée dans mon Flotoir 2004 : Le nom pour la mort cellulaire programmée est apoptose, c’est un nom qui signifiait chute en grec ancien et qui était utilisé pour décrire la chute des feuilles d’arbre en automne ou la chute des pétales. Une bonne métaphore pour une mort à la fois naturelle, inéluctable et programmée. Il y a une analogie entre le fameux Chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles qui s’efface progressivement et la façon dont se déroule l’apoptose. « La cellule se détache de ses voisines, implose, puis se dissout sur place progressivement. Mais comme persiste un temps le sourire du chat, alors que le chat n’existe plus, il reste quelque chose de la cellule qui s’efface. Ce sont des signaux qu’elle libère dans son environnement, ce sont des phrases qu’elle prononce en mourant » (JC Ameisen, La Sculpture du vivant).
Siegfried Plümper Hüttenbrink, lecteur et lecteurs / lectrices
Demain Siegfried fait une conférence au cipM à Marseille. Je relève deux choses importantes dans la présentation de l’évènement
« Depuis 1980, Siegfried Plümper-Hüttenbrink poursuit en parallèle à son parcours d’écrivain, un travail d‘investigation photographique qui recourt à une vision en infra-mince, par reflets vitrés et ombres portées, ce qui l’amena à s’interroger sur tout ce qui est susceptible de vous faire entrer en présence de votre propre absence, de s’incarner in absentia ou de faire l’objet d’une disparition.
Depuis 2020, il tend à rejeter le statut d’auteur, pour ne garder que celui, anonyme, de lecteur. L’idée de disparition telle que la livre le terme latin d’Exeo, qui a donné exil, pourrait survenir en exergue à tout ce qu’il tente de lire ou d’écrire. »
Et ces mots qui sont de lui :
« Vœux & aveux d’un lecteur
Contrairement à l’auteur qu’il lit, un lecteur n’a pas de nom, ni d’identité fixe. Dira-t-on qu’il agit dans l’anonymat ?
En ouvrant un livre, il est en mesure de mener une existence pour le moins hypothétique, pour ne pas dire spectrale, et ce le temps d’une lecture.
Il croit savoir que lire est un acte solitaire, quasi clandestin, et qui fait de vous un isolé finissant par devenir injoignable pour quiconque.
Sans doute ne fait-il en tout et pour tout qu‘incarner une ombre passante dépourvue de […] »
La citation est interrompue sur le site du cipM, mais l’annonce est accompagnée d’une photo extraordinaire, une ombre portée sur une page de livre. Je pense à Walter Benjamin à la Bibliothèque Nationale !
→ Depuis des années Siegfried et moi, nous dialoguons sur la lecture, sur nos « injoignables » et il m’a toujours encouragée dans la constitution de mes « portraits de lecteurs ». Et à monter cette énorme collection de fragments que j’ai colligés sur la lecture. Montage en cours, accompagné d’un journal sur la lecture, tenu quotidiennement depuis novembre 25 et qui est la seconde partie de ce projet, dont j’ignore s’il trouvera un jour un éditeur ! Mais que je tiens à composer comme un livre. Non pas les Miscellanées de Mr Schott mais celles de Mme Troc.
Les tortues pleurent
« Si les tortues pleurent ce n’est peut-être pas parce qu’elles souffrent. Certes elles en bavent mais ces larmes ont une raison de tortue que la raison humaine tente de s’accaparer. Il n’empêche que je ne sais par quelle opération le courant parfois passe sans que l’on se comprenne pour autant, comme si nos idiomes étrangers se frayaient une passe l’un à travers l’autre. En tout cas, il est ahurissant que l’Homme se soit octroyé à lui-seul le pouvoir du langage – et du rire, et des larmes. Deux êtres humains, du reste, ne se comprennent pas davantage ; ils ne malaxent jamais le même référent mais leurs musiques parfois s’accordent. Si nous nous comprenions à mots entiers, nous deviendrions stériles parce que transparents, nus et vulnérables. Le demi-mot est essentiel parce qu’il fabrique le suspense d’une histoire. Il est sur une crête. »
Une très belle intervention de Tristan Felix sur le site de libr.critique.
samedi 16 mai 2026
Élagage
Non il ne s’agit pas de la douloureuse nécessité périodique qui amoche grave pendant quelques mois mon cher eucalyptus breton mais du livre d’Yves di Manno qui est passionnant. Particulièrement pour moi en ce sens qu’il est le reflet de bien des choses connues et vécues pendant ces vingt-cinq dernières années. Les notes sur certains poètes sont magnifiques et parfois seront en mesure de corriger de grandes indifférences du monde poétique, par exemple à l’égard de Mathieu Messagier, dont je dois reconnaître que même Poesibao n’a pas parlé ou très peu.
Périodicité
Je m’interroge toujours sur ce constat de la périodicité des désirs. Celui de musique par exemple, constant mais qui fluctue beaucoup. Idem pour la photographie. En revanche il me semble que le désir-besoin de lecture surtout et écriture aussi est parfaitement intense et stable.
→ J’écoute ce matin le pianiste Emil Gilels, abondamment cité par Christian Zacharias dans un podcast de France Musique.
Lectures en cours
Toujours donc Élagage d’Yves di Manno et en « lecture-écoute », Arundhati Roy, Mon refuge et mon orage. Livre absolument passionnant, très vivant dans sa belle écriture et très bien lu puisque je l’écoute le soir, avant de m’endormir. Chers amis lecteurs, si vous passez par là et si vous êtes par hasard abonné à la plate-forme Spotify, il y a beaucoup de livres audio, avec un quota d’une dizaine d’heures par mois. J’ai ainsi « lu », Kolkhoze d’Emmanuel Carrère, La Maison vide de Laurent Mauvignier et maintenant Arundhati Roy, livres que je n’aurais sans doute pas pu lire autrement… Mais j’ai constaté que ce sont les récits et les romans qui sont les plus agréables à écouter, les essais c’est beaucoup moins plaisant. Essentielle aussi la qualité du lecteur. J’ai fui certains livres que j’aurais aimé écouter pour cette seule raison ! Le livre d’Arudhati Roy est lu par Micky Sebastian. Je suis doublement choquée, sur la couverture du livre audio, il y a simplement la mention « interprétation humaine » sans nom et quand en cherchant bien on trouve le nom de cette lectrice, on découvre que son nom de famille et son prénom ont été inversés. Et par ailleurs le nom de la traductrice est très peu apparent, il s’agit d’Irène Margit. Beaucoup de désinvolture je trouve.
Faire le point
Je trouve aussi que le livre Élagage d’Yves di Manno permet de faire le point sur maints champs parcourus pendant les dernières 25 dernières années par nous qui sommes attentifs à la poésie contemporaine et en particulier hors nos murs. Un exemple : « Ce n’est sans doute pas hasard si le cercle indistinct des poètes qu’on a pris l’habitude de regrouper sous l’étiquette de « Black Mountain » a été pour l’essentiel occulté chez nous, malgré l’intérêt souvent ambigu que nous accordons à la poésie nord-américaine depuis plusieurs décennies. En prolongeant dès l’après-guerre et en infléchissant de manière significative la voie inaugurée par Ezra Pound, les livres de Charles Olson, Robert Duncan, Robert Creeley, Paul Blackburn et quelques autres ouvraient à leur tour des pistes dont les fondements esthétiques s’avéraient en effet incompatibles avec les rhétoriques négatives qui dominaient largement les débats dans l’hexagone. » (p. 95)
→ Non seulement rappel de noms importants, qu’il faudrait sans doute lire ou relire, mais aussi raison de leur accueil mitigé chez nous et c’est une constante chez Yves di Manno de montrer comment certaines œuvres, françaises ou étrangères, lui ont permis de répondre à maintes questions qu’il se posait et à ses difficultés à se situer et à trouver son compte dans les grands mouvements poétiques des années 50 à 80 en France, en gros.
Et il précise dans une note de la page 95 que les choses ont bien évolué depuis l’époque où il écrivit ces mots. Grâce notamment à Serge Fauchereau, Jean Daive, Jacques Roubaud, Denis Roche, Auxeméry, Martin Richet ou encore Stéphane Bouquet. N’est-ce pas bien intéressant de rapprocher ces noms-là de ceux des poètes américains qu’ils ont traduits et contribué à faire connaître. Comme une sorte de « nuage ».
Et même chez eux ces poètes furent bien isolés dans le paysage de la poésie américaine à partir des années 70, sauf Duncan. (p. 99)
Je ne détaillerai pas plus avant la suite de ces pages sur la poésie américaine, mais il est bien sûr question des traductions d’Olson par Auxeméry, des Techniciens du Sacré de Jerome Rothenberg, largement accueilli à l’époque dans Poezibao ou bien d’un intéressant axe Reverdy/Williams.
Le surréalisme bruxellois
La suite est pour moi très étrangère à l’origine, le surréalisme bruxellois dont je découvre quYves di Manno est un très fin connaisseur, ce que j’ignorais. Je me contenterai de citer les noms, ce qui me permettra d’y revenir le cas échéant : Paul Nougé, Paul Colinet. Avec au passage quelque chose qui m’a toujours intéressée pour des raisons plus personnelles, le groupe Cobra auxquels plusieurs des poètes belges et singulièrement Dotremont furent associés.
Les livres ne sont pas égaux
« Les livres ne sont pas égaux, non seulement par leur taille, leur valeur marchande, leurs qualités intrinsèques – mais par le simple désir qu’ils sont à même de susciter en nous, à leur corps plus ou moins défendant. Il y a les livres qu’on espère, qu’on attend parfois dans l’impatience ou l’inquiétude. Les livres inconnus qui surgissent un beau jour au détour d’un rayon et s’imposent à nous avec une brusque évidence, nous détournant du cours ordinaire de nos lectures. Il y a les livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas. Les livres rares, longtemps traqués et qu’on ramène enfin dans ses filets. Les livres décevants, redécouverts, ignorés … et l’immense fatras des livres indifférents qui n’auront jamais provoqué en nous le moindre élan. Il y a enfin la catégorie nettement plus limitée des livres dont on rêve, qui n’existent qu’à l’état latent et que nous n’entreverrons probablement jamais … Livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heure d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore… Dans l’espoir d’un brusque sursaut éditorial, le plus souvent déçu, chacun compose ainsi sa propre liste d’attente.
Christian Dotremont
Voilà précisément quelqu’un dont j’ai plusieurs livres en attente de lecture. Car ce personnage me fascine et le chapitre d’Élagage qu’Yves di Manno lui consacre est formidable. « Dotremont est l’exemple type du poète qui aura privilégié les marges plutôt que le centre présumé du monde littéraire »
→ Surprenant (ou pas tant que ça finalement ?) comme certains relevés peuvent être autobiographiques ! en fait je pense qu’ils le sont tous, mais à des degrés moindres sur une échelle de 1 à 10 (comme la douleur, ou le plaisir, ou la satisfaction !!!).
Il est question ici de l’immense page blanche que fut pour Dotremont, la Laponie, de sa pratique de peintre de l’écriture, d’un travail incessant d’inscription, des logogrammes. Di Manno cite Dotremont dans l’avant-propos de son livre Lettres d’amour qui date de 1943 : « La pensée naît dans la bouche. Et sur le papier. Dans les mots. La première chose à faire est un travail nominal. Verbal. Alphabétique. Grammatical. Ce travail technique, le surréalisme ne l’a pas encore commencé, Dada l’a permis. » (p. 151)
La conclusion d’Yves di Manno est superbe (il est parti d’une exposition d’œuvres de Dotremont à Bruxelles, en 2022)’ : « Quelque chose m’a frappé en parcourant cette bouleversante exposition, qui rend enfin justice dans son propre pays – où il vécut pour l’essentiel dans un parfait anonymat– au singulier génie de Christian Dotremont. Cela tient sans doute au nombre exceptionnel et à la qualité des logogrammes rassemblés à cette occasion, des plus amples aux plus condensés, et dont la prolifération au gré des salles s’impose avec une évidence stupéfiante. Mais aussi à l’énergie, à la beauté fulgurante qui émane de cette écriture sans antécédent. En déplaçant – pour la poésie – l’axe du travail créateur, en s’appuyant sur la force intuitive du geste plutôt que sur la pensée abstraite, et sur le mouvement de la main dans l’épaisseur du langage, on obtient en effet un texte dont l’obscurité fondatrice est enfin restituée : visible avant d’être lisible – et s’imposant d’abord par son tracé énigmatique qui en laisse entrevoir l’impulsion originelle. Mais dont le sens n’en est pas moins présent, illisible ou caché : l’œuvre portant ainsi la trace du mouvement qu’il a mise au jour – étant ce mouvement même fixé par l’encre à la surface des papiers. Encore fallait-il en trouver le principe – et se donner les moyens de son exécution. » (p. 153) (un exemple de logogramme)
→ Oserais-je dire que j’ai intensément pensé à Boris Wolowiec en lisant ces mots. Il faudra que je sache s’il s’est intéressé à Dotremont (apparemment pas de traces de cela sur son site) et ce qu’il pense du rapprochement que je fais ici avec le mouvement de son écriture. Que je rêverai de voir manuscrite !
Impossible de tout citer
… mais j’égrène les noms pour inciter à la lecture de ce livre. Avec d’autres « complices » poursuit Yves di Manno, qui consacre certaines de ses « digressions » à Franck Venaille, la revue Java (joie de retrouver le nom de Vannina Maestri, connue lors de ma première participation à la commission poésie du CNL) Anne-Marie Albiach dont il fait un magnifique portrait, Ivar Ch’Vavar, Esther Tellerman, Eugène Savistzkaya. Très émouvant chapitre sur Mathieu Messagier. (Je n’ai pas tout à fait fini le livre).
Arundhati Roy
Beaucoup de belles choses dans le livre d’A. Roy, mon refuge et mon orage, que je ne peux relever avec mes méthodes habituelles, puis que j’écoute ce livre. Mais je retrouve en ligne une ou deux citations qui m’ont frappée. Celle-ci en particulier, qui montre la qualité du regard et de l’écriture (traduite sans doute magnifiquement par Irènge Margit) d’Arundhati Roy : « Durant les deux dernières heures du trajet, nous traversions un parc naturel protégé. Je garde un souvenir très vif d’un de ces voyages. C’était par une belle nuit claire. Nous avons dépassé une charrette tirée par un buffle, une lanterne allumée suspendue à l’arrière. Son conducteur allongé sur le dos chantait aux étoiles, confiant à son animal le soin de le ramener chez lui. Je me rappelle avoir éprouvé de la jalousie envers cet homme à la pensée qu’en Inde, quelles que soient la constance et la pugnacité dans nos combats, quelle que soit sa religion, sa classe, sa caste ou son école de pensée, jamais aucune femme ne se sentirait assez tranquille sur une route déserte pour retourner chez elle en chantant aux étoiles »
→ Il y a très longtemps, j’ai traversé ainsi des villages en Inde, non pas couchée sur une charrette, mais dans un autocar brinquebalant, avec sur le siège avant un employé qui a tenu un énorme gâteau sans piper tout le long de la très longue route ! Je me souviens si bien de ces villages dans la pénombre, de ces lanternes partout, une impression extrêmement forte. Et je lisais aussi le livre sur l’hindouisme de Jean Hébert entre deux cahots. Magnifiques, merveilleux, inoubliables souvenirs. Je reprends aussi cette autre citation qui me semble assez emblématique de la rebelle (et souvent très drôle)Arundhati : « Pour des raisons qui me restent incompréhensibles, la directrice de l’université pour femmes m’a convoquée dans son bureau. Elle était bouffie comme un gros rapace sans ailes dans son nid très élaboré, plein de trophées et de souvenirs qu’elle avait rassemblés à l’époque où elle pouvait voler. Elle pianotait de ses serres sur le plateau en verre de son bureau et le reflet pianotait en retour. Elle occupait cet emploi depuis dix ans, m’a-t-elle dit, et savait reconnaître les ennuis avant même qu’ils ne se produisent. Elle m’a sermonnée pour toutes les infractions que, selon elle, je m’apprêtais à commettre, m’a promis de me tenir à l’œil et prévenue qu’elle ne laisserait rien passer, la responsabilité de ma bonne conduite et de ma réputation – comme celle de toutes les filles – lui en lui ayant été confiée par nos parents. J’étais interloquée. Qui était cette personne en moi qu’elle semblait connaître et que je n’avais jamais rencontrée ? Quel que soit son caractère, elle semblait valoir la peine d’être connue. L’odeur déplaisante d’humidité et de moisi dégagée par le tapis du bureau de la directrice m’est restée en mémoire. Heureusement, deux jours plus tard, après l’abandon de plusieurs inscrits, la nouvelle liste des admis à l’École d’architecture a été publiée et mon nom y figurait. J’ai fait ma valise et pris mes jambes à mon cou. »
dimanche 17 mai 2026
Poésie et cosmologie
Magnifique projet qui me fait beaucoup rêver : « A l’occasion de la parution de son essai Vide. L’élégance cachée de l’univers (Dunod, mai 2026), les poètes Elke de Rijcke et Alessandro De Francesco s’entretiendront avec le physicien Guido Tonelli, qui a joué un rôle central dans la découverte du boson de Higgs au CERN. Cette rencontre a lieu dans le cadre du projet Kosmologein A/E, dédié aux interactions entre poésie, cosmologie et métaphysique. Le projet, initié par Elke de Rijcke et Alessandro De Francesco, prévoit des rencontres publiques autour de poésie et cosmologie, des publications à venir, et la constitution progressive d’un collectif. La présentation du livre de Guido Tonelli dans un tel cadre vise à faire émerger quelques-unes des analogies entre la pensée poétique et la recherche scientifique, lorsque ces deux approches de la connaissance humaine unissent leurs forces dans l’exploration des plus grands mystères de l’univers.
Livre de Tonelli pré-commandé sur ma liseuse. Envie de suivre ce projet ! Mot en ce sens à Alessandro De Francesco qui me répond son enthousiasme quasiment par retour.
Le sentier des poètes de trois pays
Lisant ce matin la belle lettre du Saute-Rhin de Bernard Umbrecht, je découvre cette merveille : « Le Dreyland Dichterweg. Le sentier des poètes des trois pays (image ici). La littérature d’Alsace fait partie des langues régionales qui partagent une langue dépassant les frontières. Le Sentier des Poètes des Trois pays, dont on vient de fêter, à Huningue, les dix ans d’existence, a pour singularité de traverser et relier avec la poésie trois pays le long d’un fleuve commun. Il se compose de 30 poèmes en version bilingue d’autrices et d’auteurs de trois nationalités répartis sur 27 stations et 3 panneaux d’information, de part et d’autre du Rhin. Un QR code permet de les écouter. Depuis le haut Moyen Âge, l’Alsace, le pays de Bade du Sud et Bâle sont étroitement liés par leur langue commune, l’alémanique. Le projet de ce sentier, qui a eu pour modèle celui de Munster, en Alsace, a été initié, conçu et développé par l’Association culturelle Elsass-Freunde Basel (les Amis de l’Alsace à Bâle). Sa réalisation a été menée en étroite collaboration avec les communes de Weil am Rhein, Huningue ainsi que le Département des travaux publics et des transports de Bâle-Ville, et grâce à leurs financements.
Bernard Umbrecht en parle dans le cadre d’une note sur la publication d’une anthologie Florilangues, et il donne ce court extrait de la préface de Barbara Cassin et Bernard Cerquiglini : « Avec science et avec cœur, Florilangues nous rappelle opportunément que, face à la dictature du semblable, le plurilinguisme est un recours. La France détient dans la floraison de ses idiomes l’une de ses richesses ; elle trouve dans leur protection et leur enseignement son honneur et, quand tout se globalise, une politique salutaire. »
Impossible d’entrer ici plus avant dans ce passionnant article, je l’ai inscrit pour ma part dans mes tablettes. Il y a beaucoup à apprendre ici. Et j’ai demandé l’anthologie à l’éditeur pour la présenter un peu mieux dans Poesibao.
Collection de légendes d’images
J’inaugure ici ce qui ne sera peut-être qu’une rubrique éphémère (cela m’arrive si souvent !) mais je suis une idée nocturne, d’autant que j’ai une belle pièce à conviction. Il s’agirait de collecter des légendes d’images, de toutes natures et sans commentaires.
○ Un homme passe à moto devant une installation représentant un livre ouvert contenant des vers tirés du « Divan de Hafez » du poète persan du XIVe siècle Hafez-e-Shirazi, à Téhéran, le 17 mars 2025. La poésie, très présente dans l’univers mental et la vie quotidienne des Iraniens, est régulièrement mobilisée par la population pour exprimer discrètement des opinions interdites. Atta Kenare/AFP (source)
→ je pourrais m’inspirer ici de cette remarque de Vinciane Despret dans Au bonheur des morts : « Ce sont des énigmes, c’est-à-dire des débuts d’histoires qui mettent ceux qu’elles convoquent au travail sur un mode très particulier : qu’est-ce qu’on fait avec cela ? À quel type d’épreuves est-on appelé et quel régime de vitalité rendra possible de se laisser saisir par elles ? »
Comprendre ne pas comprendre, David Bessis et les Shadock
Deux citations bien encourageantes pour tout travailleur intellectuel :
« L’une des grandes leçons de mon aventure, c’est que c’est seulement en faisant face à notre impression de ne rien comprendre que nous avons une chance de finir par comprendre. » (David Bessis, grand mathématicien, auteur du remarquable Mathematica qui ne cesse de m’inspirer bien que je sois un vrai zéro en maths depuis toujours !)
« En essayant continuellement on finit par réussir. Donc, plus ça rate, plus on a de chances que ça marche ». Shadock, très inspirant aussi. J’y pense souvent quand je « fais de l’informatique » ! par exemple quand j’ai construit le nouveau Poesibao, sans aucune notion au départ de WordPress, de ce que c’est qu’un hébergement, ou que je tente d’installer une fonctionnalité ou une page qui me semblent pouvoir aider les lecteurs. Je rate énormément. L’autre jour, j’ai raté pendant deux ou trois heures, je suis partie diner et en revenant je me suis aperçue que la solution était sous mes yeux, dans mon carnet !
Peut-être que la clé de tout ça est simple : notre cerveau continue à travailler, même quand nous ne sommes plus concrètement en train de plancher sur le problème. C’est le fameux Euréka, il me semble.
La tâche d’une vie
Extraordinaire Clarice Lispector, qui me semble rejoindre ici la pensée de Jung sur le but de toute vie humaine, qui serait l’individuation, devenir ce que nous sommes.
« Vous êtes une dramatique vocation d’intégrité et de totalité. Vous cherchez, passionnément, votre self – centre nucléaire de confluence et d’irradiation de la force – et cette tâche vous consume et vous fait souffrir. Vous essayez de marier, en vous-même, la lumière et l’ombre, le jour et la nuit, le Soleil et la Lune. Quand vous y parviendrez – et c’est le travail d’une vie – vous découvrirez en vous le masculin et le féminin, le concave et le convexe, l’avers et envers, le temps et l’éternité, le fini et l’infinitude, le yang et le yin, dans l’harmonie du tao – la totalité. Alors vous connaîtrez l’homme et la femme – vous et moi ; nous. » (in Chroniques).
→ Je pense souvent à sa notion de neutre, très importante chez elle, très difficile à appréhender. Petite anecdote : le matin, je fais quelques équilibres sur une jambe et je fixe … une multiprise électrique qui est posé sur une table. Et bien souvent je me dis « c’est cela le neutre » (et je ne pense pas au neutre électrique, mais à quelque chose dans cette paréidolie qui évoque pour moi la notion de neutre).
Photographie et histoires
« Je photographie cette zone boisée depuis plusieurs années maintenant et, comme dans une grande partie de ma pratique, il faut du temps pour vraiment comprendre un lieu, pour en apprendre les rythmes, les humeurs, les changements silencieux. Le bois est rempli de bouleaux. Ils ne sont pas conventionnellement beaux, pas les formes fines et élégantes auxquelles on pourrait s’attendre. Au contraire, ils sont tordus, noueux et marqués par leur environnement, endommagés par endroits, mais résistants. Il y a en eux une force tranquille, un personnage façonné par le sol humide et ombragé qu’ils appellent chez eux. C’est un endroit sombre par moments, la lumière souvent filtrée et tamisée, et les arbres poussent très proches, comme en petits groupes soudés. Ils ressemblent moins à des individus qu’à des rassemblements, des clans ou des tribus, blottis sous un auvent partagé. Au sein de ces groupes, je commence à voir émerger de petits récits, des fragments de conversation, des moments de tension ou de calme, des interactions subtiles entre formes. »
lundi 18 mai 2026
Écris !
« Écris, continue d’effleurer les tendons et les nerfs les plus sensibles en toi, ne cherche pas à être trop intelligente, ne sois pas trop modeste non plus, sois simplement toi, et ne laisse personne t’empêcher d’aller là où tu sens que tu dois aller » (Valérie Zenatti, Dans le faisceau des vivants)
→ Je lui donne entièrement raison, et cela me réconforte alors que je traverse une période de doute par rapport à mon travail en général, aussi bien Poesibao que mes écrits personnels, le Flotoir et les miscellanées.
J’ai de la chance
Hier soir j’ai pris conscience de la chance immense que j’avais de pouvoir lire et écrire. J’ai reçu une vraie claque en regardant attentivement un documentaire d’Arte sur la dyslexie et en découvrant que certaines personnes, même de haut niveau, même très intelligentes, ne pouvaient tout simplement pas lire et parfois même écrire. J’ai pris conscience de leur calvaire scolaire en général, d’autant que leur problème est rarement détecté et que leurs difficultés, qui sont de l’ordre neurologique et en partie génétique, les invalident. Pauvres petits, traités de paresseux quand ce n’est pas de crétins. Il y avait tout un passage sur un ministre allemand (mais nous avons aussi une personnalité politique qui est dyslexique), comment il a progressé, comment il contourne ses difficultés. On voyait aussi un jeune graphiste très talentueux lire un passage d’un livre, parfaitement mais être incapable de dire ce qu’il avait lu. J’ai soudain imaginé ma vie sans la lecture… Il semblerait que de très grandes personnalités, Einstein, Beethoven, Mitterrand aient souffert de dyslexie. (Une petite recherche infirme le tableau de personnalités entr’aperçu dans le documentaire d’Arte pour Beethoven (dyscalculie cependant sans doute) et Mitterrand).
mardi 19 mai 2026
Légendes
(relevé de légendes de photographies, sans les images, bien sûr]
○ Caméléon panthère (Furcifer pardalis) endormi sur sa branche. © Paul-Antoine Libourel / CEFE / CNRS Images
○ Lorsque l’éléphant de mer austral (Mirounga leonina) revient à terre après un long séjour en mer, il consacre l’essentiel de son temps à dormir (ici, sur les îles Kerguelen, dans le sud de l’océan Indien). ©Christophe GUINET / CEBC / CNRS Images
Maximes
« Le soir de la vie apporte avec soi sa lampe. » (Joubert)
Je suis en train de commencer le livre de Mathieu Terence, Le livre libre, riche de maximes. Donc il y en aura d’autres à venir ! Dans ce livre de plus de 3000 fragments, décrit comme un « autoportrait en trois mille morceaux », Mathieu Terence mêle, sous une forme toujours très courtes, des aphorismes, des maximes, des notes….
Merveilleuse dédicace générale du livre : à la vôtre !
Et tout de suite on est tenté de lui appliquer la question centrale du fragment n° 1 : « (1) On écrit comme on vit / Et le style de vie fait la vie du style. »
Quelques autres exemples :
« (9) Jamais est un mot qui ne dure pas / toujours. »
« (17) La sophistication technique gagne les / domaines dont elle assure la disparition. »
→ qu’on craint d’entendre comme une terrible prémonition.
J’aime beaucoup aussi : « (28) Mes pensées vont sur la pointe des mots / de peur de réveiller un dogme endormi »
D’emblée je me dis qu’il va me falloir trouver une sorte de nomenclature de ces fragments. On détecte ici : une attention au langage, au mot, au style, à l’écriture ; une nécessité d’éviter les pièges (dogmes, technique, pièges pour soi-même et pièges tendus par notre société) ; un certain goût du paradoxe et un vrai sens de l’humour. Il y a aussi des annotations comme de brèves prises de vue : « (29), il faut tout un matin pour remettre la / lumière debout »
Une observation critique des humains : « (36) Les mêmes peignes-culs refusent de / reconnaître tel talent de son vivant mais / révèrent son semblable mort, justement / parce qu’il ne fut pas reconnu de sn vivant. »
→ Je m’interroge sur la disposition des fragments, je donne ici leur vraie mise en page, le slash indiquant coupe et renvoi à la ligne. Je sais que Terence a aussi écrit de la poésie. Et puisque nous parlons littératures et auteurs, qu’il vient de publier également, en contrepoint du Livre libre et également au Cerf, un petit opus pamphlétaire qui s’intitule La Littérature d’ameublement. J’y reviendrai sans doute.
Notes sur la société
Il y aussi manifestement toute une observation très fine et très personnelle (qui apporte du nouveau à la pensée sur la société, ce qui est rare et cela par l’écriture, par les mots.
« (60) L’enfant incestué est réduit à sa plus
interdite expression »
« Malgré » : titre de ma joie.
« (76) Vivant, malgré les machines qui traient
le vivant, malgré la neige toujours déjà
touillée, malgré le “plus grand nombre” et sa
gueule de loup.
Malgré les bouches du mensonge, malgré le
cercle du poison et le secret décarcassé.
“Malgré” : titre de ma joie. »
Cailloux
(81) Il reste encore, pour les cailloux, des
chemins où être, ni plus ni moins. »
→ Je dédie ce relevé à Laurent Albarracin
Attention aux riens
(146) Rien d’insignifiant pour
l’anthropologue. Le journaliste, lui, ne sait
voir que ce qu’il a grossi mille fois
→ et je pense soudain au si beau titre d’Arundhati Roy dont j’ai encore continué hier l’écoute avec le même enthousiasme : Le dieu des petits riens. [L’écoute en cours est celle de Mon refuge et mon orage – Je n’ai pas lu Le Dieu des petits riens]
Un poème
Certains fragments sont des poèmes, en tout état de cause !
(164) « Le cheval blanc ne bronche plus dans le
tourbillon.
Il glisse le long des lentes profondeurs qui
donnent des ailes à sa noyadde. »
→ Je pense au magnifique livre de Katja Petrowskaya, La photo me regardait, avec sur sa couverture, un cheval blanc, qui me regarde.
Moraliste, aussi, dans la grande veine
(176) Il y a vingt oreilles pour une bouche de
crétin.
Une pour vingt bouches de sages.
Et il n’y a jamais vingt sages mais souvent
deux cents crétins.
Nouvelle attestation de la dimension humoristique de certains fragments.
Comment l’entendre
« (178) Une pensée qui n’allume aucune
nouvelle lumière mais qui éteint des tonnes
de vieilles lunes. »
→ Je ne sais quoi en penser, est-ce totalement négatif pour la pensée en question, ou positif, un peu positif. En ce sens que si elle n’apporte pas de nouveau, elle est néanmoins active, elle « fait » quelque chose en détruisant les vieilles pensées usagées. Elle n’est pas créatrice, mais peut-être libératrice ?
Terrible pensée
« (316) Pour dix choses qui disparaissent, une
innovation qui fera disparaître cent autres
choses »
→ Cela pose la question de là où nous regardons. Nous nous obnubilons, je prends un exemple, sur la disparition de telle ou telle espèce, et c’est justice, mais nous ne faisons pas assez attention à ce qui est en train d’advenir et qui peut être infiniment plus grave encore.
Et heureusement qu’il y a les livres, non ?
« (359) Le livre s’ouvre comme la main tendue
au-dessus du danger. »
jeudi 21 mai 2026
De la pierre à l’âme
Deux pôles, clairement, pour moi. J’ai été profondément marquée par la lecture de ce livre (De la pierre à l’âme, donc) superbe, long, pas toujours facile de Jean Malaurie : « Si l’homme se met à penser, en oubliant de laisser courir ses sens à fleur d’écoute, tout est perdu. Le bon chasseur est un méditant qui fait le vide intérieur pour être en mesure de recevoir les forces issues du milieu naturel qui vont et viennent. »
vendredi 22 mai 2026
Ondulation (légendes photo sans photo)
Des bâtiments ondulent à cause de l’affaissement du sol dans le centre-ville de Mexico, le 27 mai [nous sommes le 21 !] @josh haner.
Cette rubrique sera désormais « légendes et titres »
toujours la même
Après une nuit mouvementée où j’ai été appelée pour aider une toute proche en difficulté après une chute (5 heures aux urgences), je suis très sensible à ces mots de Pierre Pachet, écrit à propos de son épouse : « cette personne âgée, là, devant moi, a été jeune ; que la jeunesse lui a pleinement appartenu, en son temps ; et que c’est bien la même personne, pas seulement parce qu’elle a conservé des souvenirs de ce temps-là de sa jeunesse, plus ou moins nombreux, plus ou moins vivaces, mais parce qu’elle est toujours le même lieu crucial du monde, le même corps pensant qui vit la même aventure continue, à travers le tunnel des nuits, des crises de croissance, des maladies, des expansions ou des rétrécissements de la conscience. » (in Un écrivain aux aguets)
légendes et titres
[ce qui a retenu mon attention aujourd’hui).
○ En librairie, la profusion de nouveautés rend-elle le fonds invisible ?
○La présomption d’utilisation des œuvres par l’IA discutée à l’Assemblée nationale en juin
○ Poésie et poétique de la carte postale / Postcard Poetry and Poetics (Sorbonne Université, Paris)
○ Forme chorale et effet-puzzle. Joindre/disjoindre récits et points de vue dans les romans, films et séries de fiction (Caen)
○ Des matins nuageux et des soirées dégagées : le bulletin météo d’une exoplanète
○ Pour rester souverain, Infomaniak se rend « invendable » aux GAFAM
○ Trois ans après la capture de Bakhmout par l’armée russe, la ligne de front a bougé de moins de 10 kilomètres
○ Schubert / Heinrich Wilhelm Ernst : Grand Caprice pour le Roi des Aulnes
○ La nouveauté à ne pas manquer : Photoshop détecte maintenant 26 distractions automatiquement
○ La substance de l’absence, lee vide, entre science et philosophie.
○ Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis (rééd.)
○ L’écocatalyse, une révolution verte et durable en chimie
○ Les scientifiques craignent un nouvel épisode de blanchissement du corail sous l’effet d’El Niño
→ Je tente donc une extension de la rubrique légendes. Liste succincte, sans les références, des légendes d’images et des titres de toutes natures qui m’auront marquée ce jour. Mais liste quand même, je les ai toujours aimées et je me souviens que le Flotoir a commencé avec des listes ! J’ai toujours scrupule à ne pas sourcer, mais ici je me sens entre documentation et poésie… Par ailleurs, il est sans doute très facile avec le titre complet de retrouver l’article correspondant en ligne (article que je lis parfois, mais pas toujours).
Guido Tonelli et le vide
J’ai entamé la lecture du livre de Guido Tonelli. Chercheur invité au CERN et professeur à l’université de Pise, Guido Tonelli est l’un des principaux protagonistes de la découverte du boson de Higgs. Au-delà de ses travaux scientifiques, Tonelli s’est imposé comme un grand vulgarisateur. Il est l’auteur d’une trilogie de physique publiée chez Dunod en français : Genèse, Temps, et Matière – chaque livre explorant une notion fondamentale de l’univers avec un mélange de rigueur scientifique et de narration accessible. Son nouveau livre : Vide – L’élégance cachée de l’univers (2026)
→ Je n’ai pas lu les précédents mais celui-ci m’a attirée d’emblée par son sujet. « Avec un style narratif certain, Tonelli tisse un lien entre l’histoire des sciences, la philosophie et la cosmologie moderne, nous entraînant dans l’exploration des révolutions qui ont bouleversé notre conception de la matière et de son absence. Il nous emmène dans les laboratoires où la physique des particules tente de percer les secrets de la matière, voyage avec nous à travers les paradoxes quantiques et les réflexions des plus grands penseurs, de Platon à Heisenberg, afin de démontrer que le vide est loin d’être une absence. »
Tonelli et Wagner
Il me semble en effet un conteur inspiré si j’en juge par le début du livre, qui entretient même un petit suspens… de qui parle-t-on donc dans le prologue, avec une scène qui se passe en 1853 à la Spezia ? En fait il s’agit de Wagner ! : « Tout commence avec un mi-bémol ultra-grave, joué par les contrebasses. Un son profond, tenu, qui évoque le chant d’une caverne, la vibration primordiale qui donne vie à l’univers. Les cors font ensuite leur entrée, suivis des autres instruments à vent ; les notes qui forment l’accord de mi-bémol majeur courent les unes après les autres, se développent dans des registres toujours plus élevés. De l’abysse insondable naît une harmonie qui insiste, implacable, sur 136 mesures, et crée un monde encore non corrompu par l’action de l’homme : une atmosphère unique qui a changé pour toujours notre conception de la musique. »
Dans le tout premier chapitre, Guido Tonelli écrit : « Ce livre cherche à dépasser ces préjugés en mettant en avant l’incroyable beauté du vide, ses merveilles incomparables. La science contemporaine nous a permis d’aller au-delà de l’ahurissement qui a paralysé l’humanité pendant des millénaires. Quand les scientifiques ont sondé le vide, ils ont découvert qu’il s’agissait en réalité d’un état de la matière, doté de propriétés très singulières. »
→ Me voilà doublement accrochée par ce livre.
La peur du vide ! « Le problème que Wagner devait résoudre à sa façon pour avancer dans sa tétralogie est une pierre d’achoppement primordiale : depuis des temps immémoriaux, les humains cherchent des instruments aptes à pénétrer l’abysse sans prendre de risques. Car regarder en face un puits sans fond est dangereux. La quintessence du non-être est la substance la plus formidable de toutes, dotée du pouvoir d’annihiler, en l’engloutissant, toute forme d’existence. Les mots nous manquent, il n’y a ni image ni son capable de décrire ce que l’Occident a toujours associé au néant. Aujourd’hui encore, il reste difficile de parler du vide sans réveiller des peurs ancestrales et de terribles malentendus. Devant le déploiement du vide, nous aussi, hommes et femmes du XXIe siècle, sentons nos mots se bloquer dans notre gorge, notre respiration s’arrêter, nos inquiétudes monter. » (pp. 12-13)
→ N’est-ce pas au fond typiquement un « problème » de poète ? Espérons que Tonelli l’est un peu aussi. Cette première partie s’intitule : « La substance de l’absence, la vide, entre science et philosophie. ». Et je me souviens que je suis venue à ce livre par un communiqué des poètes Elke de Rijcke et Alessandro de Francesco, autour de leur projet C’était ce 20 mai : « A l’occasion de la parution de son essai Vide. L’élégance cachée de l’univers (Dunod, mai 2026), les poètes Elke de Rijcke et Alessandro De Francesco s’entretiendront avec le physicien Guido Tonelli, qui a joué un rôle central dans la découverte du boson de Higgs au CERN. Cette rencontre a lieu dans le cadre du projet Kosmologein A/E, dédié aux interactions entre poésie, cosmologie et métaphysique. Le projet, initié par Elke de Rijcke et Alessandro De Francesco, prévoit des rencontres publiques autour de poésie et cosmologie, des publications à venir, et la constitution progressive d’un collectif. La présentation du livre de Guido Tonelli dans un tel cadre vise à faire émerger quelques-unes des analogies entre la pensée poétique et la recherche scientifique, lorsque ces deux approches de la connaissance humaine unissent leurs forces dans l’exploration des plus grands mystères de l’univers. »
samedi 23 mai 2026
Titres et légendes
Je reviens à cette rubrique, je ne suis pas sûre de la pérenniser, pas sûre d’en mettre le contenu dans les publications en ligne. Mais elle me semble baliser le temps, le contexte du Flotoir et mes préoccupations, de façon allusive mais claire et en ce sens pouvoir m’être très utile. Ce qui est aussi un des rôles du Flotoir (serrer ce qui compte)
○ comment ce qui était impensable hier est devenu banal aujourd’hui
○ première exposition à Paris des peintures de Laurent Fabius
○ Tiphaine Samoyault, toutes sortes de Misérables.
Des mots et de la musique
« Le mot “violon” est une sorte de faute linguistique de la France du XVIIIe siècle. En effet, l’étalon était alors plutôt la viole de gambe, la tessiture du violoncelle. Or le suffixe -on ou -one indique en italien un sens de “grave” comme dans trombone, trompette grave. Le violon se retrouverait ainsi quasiment être un violoncelle grave, une contrebasse. Alors que -in signifie aigu. Le violon pourrait donc s’appeler violin, prononcé à la française. Nous serions alors des violinistes. » (Ami Flammer, apprendre à vivre sous l’eau)
De la vie intérieure
« La vie intérieure, un marqueur menacé de notre humanité ? Cette intériorité élaborée – cette capacité à “ressentir avec sa pensée et à penser avec sa sensibilité” selon la subtile formule de Fernando Pessoa, nous rend libres et inprogrammables, uniques, imprévisibles et créatifs. Pleinement humains. Les menaces sur notre vie intérieure sont nombreuses, et les plus grandes résident dans les pollutions mentales insidieusement liées à nos modes de vie contemporains »
→ Et curieusement, je fais une association immédiate et puissante entre cette remarque de Christophe André et le titre du livre d’Arundhati Roy : mon refuge et mon orage. C’est cela la vie intérieure, à la fois un refuge et un monde de hautes turbulences, que j’apprends à traverser dans le temps qui m’est donné et à comprendre. Sans cette zone-là, comment comprendre le monde dans lequel je vis. Si rien n’entre véritablement dans ce monde intérieur, sauf des injonctions à me soumettre à la pensée dominante, à ne pas juger, à consommer et à croire tout ce qu’on me dit. Et pour moi l’immense réservoir de nourriture pour le for intérieur, c’est la lecture. De livres, d’articles. Pas celles de dits réseaux sociaux.
Naviguer sur terre
Vive les notes de lecture de Poesibao ! C’est après avoir lu et mis en ligne une note de Mathieu Jung sur le livre Naviguer sur terre de Julien Starck que j’ai eu envie de m’y plonger. Plongeon sur terre, mais plutôt heureux ! La première divagation se passe dans les alpages : « (Re]garder : Divagation sur la garde du troupeau comme exercice de communion ».
Un très beau chapitre sur des bêtes à l’estive, brebis et chèvres, avec des considérations importantes sur la topographie, sur la dispersion du troupeau, sur les éléments de forme du paysage, du berger, -qui dit n’être qu’intérimaire-, Julien Starck.
« Tout commence par la découverte sensuelle du relief : de l’épaule, de l’échine, du pli, de l’arête, du plat, de la bosse, des textures de la terre, de la pierre et des vents ; par le parcours visuel, qu’accompagne la marche et que précède le toucher (les yeux nous prennent la main, la main les yeux), des concavités et des convexités de la montagne, ses cimes, ses gouffres, ses vagues, ses forêts, ses déserts. Tous endroits où se niche l’herbe drue, l’herbe tendre ! l’herbe riche, l’herbe pauvre. Et les myrtilles, et les airelles, et les feuilles des arbres pour les chèvres ! (p. 13)
La voix
La deuxième divagation, magnifique, porte sur la voix ; en exergue, Fred Deux : « Au commencement de cette corde tirée hors de moi, c’est le son, la couleur de la voix, la musique. Ça change tout. ». Julien Starck s’attache à la figure de Fred Deux, que je connais mal (bonne occasion d’aller y voir d’un peu plus près) : « [Fred Deux] s’étonne de l’acuité qu’il a toujours eu de reconnaître, au milieu des conversations dans lesquelles il baignait, enfant, le timbre spécifique de celui qui dit “vrai”. Son oreille, comme ses dieux égyptiens au moment du passage dans le monde des morts, était capable d’effectuer la pesée des paroles qui s’échangeaient. » (p. 26)
→ Je l’ai souvent pensé, je l’ai écrit dans ce Flotoir, je crois que je suis douée de cette acuité. Notamment quand j’écoute la radio et qu’il n’y a rien alors qui parasite ma perception. Que de fois il m’est arrivé de quitter sur le champ une émission, à cause de la voix de l’interviewé.
Une physique, celle de l’écoute
« Voilà une physique dont on ne parle pas beaucoup. (”Le monde des voix est un domaine où la société n’a jamais mis son nez”, écrit Jacques Lusseyran, dans et la lumière fut.) Mais elle touche de trop près la tectonique des relations dont la garde de troupeau nous a mis le séisme à l’oreille, pour qu’on ne s’essaie pas à deux ou trois équations. » (p. 26)
« C’est qu’il y a un jeu de forces souterraines dans l’élément de la parole : un jeu de forces paradoxal où la matière de la voix est mise en balance avec l’antimatière du silence »
→ Voilà qui résonne fortement après mes premiers pas dans le livre sur le vide de Guido Tonelli.
« Les paroles signifient par leur contenu, mais aussi par la façon dont le silence les ponctue. Et à l’écrit, c’est la même chose, où la ponctuation est une pondération, une façon d’équilibrer la phrase autour du centre de gravité de silence qu’elle suppose. » (p. 27)
Ou encore : « Nous faisons le pari qu’il en va du poids de la parole comme des “situations gravitationnelles” du berger avec son troupeau, du lutteur avec son adversaire, du nageur avec la mer : de même que l’espace n’est pas vide, avec ce tranchant que peut avoir l’air, de même le silence opère invisiblement ses distinctions.
Je ne connais pas Jacques Lusseyran mais les évocations ou citations qu’en donne Julien Starck donnent envie de le lire : « Je finissais par lire dans les voix tant de choses et sans le vouloir, sans y penser, qu’elles m’intéressaient plus que leurs paroles. Il m’arrivait pendant des minutes entières en classe de ne plus rien entendre : ni les questions du professeur, ni les réponses de mes camarades. J’étais bien trop absorbé par les images que leur voix faisait défiler à travers ma tête. » (p. 36)
Voir par l’ouïe
Julien Starck : « Il y a une façon de voir par l’ouïe qui ne tient pas tant à l’objet de la parole qu’à la couleur de sa voix ; une vérité qui affleure dans les modulations, un “milieu” qui s’ouvre dans la voix et la rend passible d’un monde en soi, d’une note imaginale : non pas seulement d’un logos (qui aurait ses raisons), mais d’un pneuma (perçu au diapason). Il semble alors qu’il soit possible de lire les voix comme une partition : hauteurs, durées, rythmicité. » (p. 36)
Des mots qui alertent, un défi non technique mais anthropologique
Prémices de la publication d’une encyclique sur l’IA par le pape Léon XIV : « Comme en témoigne la promotion et la mise en œuvre effrénées de la technologie au détriment de la dignité humaine, nous sommes véritablement en train de vivre une éclipse du sens de ce que signifie être humain. C’est en ce sens que le défi auquel nous sommes actuellement confrontés n’est pas technologique, mais anthropologique, et j’espère que la Lettre Encyclique qui sera publiée [ce lundi] contribuera à répondre à ce défi. »
dimanche 24 mai 2026
De la citation
« S’intéresser à la note-citation, à cette unité de lecture, c’est essayer de comprendre un phénomène très complexe qui a été trop souvent négligé à cause de son caractère dit subjectif ; la question que pose la note-citation est celle de savoir, dans la mesure du possible, quel a été l’élément, la nuance, le plaisir qui ont déterminé un certain lecteur à prendre une note, à prélever une citation. » (A. Minzetanu, Carnets de lecture, p.70)
→ Je pourrai reprendre tout le Flotoir et me poser cette question ! Mais me souviendrais-je de tous les contextes ?
Boris Wolowiec et Christian Dotremont
Je posais récemment dans ce Flotoir la question d’une analogie entre le travail de Boris Wolowiec et celui de Christian Dotremont. Et cette question je l’ai posée à Boris Wolowiec, qui m’a autorisée à reproduire sa réponse ici : « … les mots ne m’intéressent pas profondément, pas même d’autres mots (Dotremot) pas même les autres mots, les autres images-mots que Dotremont cherche à révéler. Dotremont évolue en effet dans un univers de mots-images. A l’inverse, je n’accorde pas une importance décisive au langage. Ce qui me plait plutôt c’est d’affirmer de quelle manière le langage approche et rencontre le monde, de quelle manière les formes du langage approchent et rencontrent les formes du monde. J’essaie ainsi plutôt de projeter mon existence que ce soit par l’écriture ou par la calligraphie à l’intérieur d’un espace de formes de sensations, de formes de sensations insensées. C’est pourquoi même si je trouve l’invention des logogrammes de Dotremont indiscutablement très belle, la relation entre ces logogrammes et ce que j’écris reste finalement lointaine. »
La santé du cerveau
J’ai enregistré en partie la conférence d’Yves Agid et de Stéphanie Debette, proposée par « The Conversation » puis j’ai demandé à l’IA de me sortir les principales idées
– Augmentation globale des maladies du cerveau :
Leur progression s’explique surtout par le vieillissement de la population, mais elles touchent en réalité tous les âges.
– Poids économique et sociétal colossal :
Le coût mondial est immense (plusieurs milliers de milliards) et inclut aussi une perte de productivité et d’innovation.
– Inégalités Nord/Sud très marquées :
Les maladies cérébrales sont plus fréquentes et plus graves dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires, avec un accès limité aux soins et à la prévention.
– La santé cérébrale dépasse la maladie :
Elle inclut la capacité du cerveau à s’adapter, à fonctionner dans la vie quotidienne et à participer à la société.
– Deux grands types de maladies cérébrales :
Maladies vasculaires (AVC, petits vaisseaux)
Maladies neurodégénératives (Alzheimer, Parkinson)
– Rôle central et sous-estimé de la maladie des petits vaisseaux :
Très fréquente, elle contribue à un tiers des AVC et à de nombreuses démences, souvent détectable précocement par IRM.
– Prévention possible mais insuffisamment exploitée :
Hypertension, alimentation, diabète, isolement, déficits sensoriels ou éducation jouent un rôle majeur et modifiable.
– Complexité extrême du cerveau :
Organe très hétérogène, avec des milliards de cellules interconnectées, protégé par la barrière hémato-encéphalique, ce qui complique les traitements.
– Maladies neurodégénératives : difficultés majeures :
Développement très lent (diagnostic tardif)
Mécanismes encore mal compris
Besoin de thérapies multi-cibles
– Tournant récent de la recherche :
Progrès liés à la convergence de trois facteurs :
neurosciences fondamentales
technologies (génomique, imagerie, multiomique)
intelligence artificielle pour exploiter les données massives
→ je dois dire que je suis assez époustouflée par les performances de l’IA. J’avais un énorme paquet de notes, sans aucune structure, enregistrées avec transcription à partir de l’audio de la conférence. Très découragée par cette masse informe, j’ai tenté de demander à une IA de me sortir les 10 idées principales de ce que j’avais enregistré (pas tout à fait toute la conférence, il y a eu des trous). Le résultat correspond exactement à ce dont je me souviens, mais que je n’aurai pas forcément su retrouver ainsi. Par exemple, tout le développement sur la « maladie des petits vaisseaux » dont je n’avais jamais entendu parler et qui m’a hautement intéressée. Ou bien la classification des maladies du cerveau…Et j’avais à peine copié dans la requête cette masse informe de mots, que le plan ci-dessus sortait.
Suffixe
Le suffixe –omique est utilisé en sciences pour désigner une discipline étudiant l’ensemble des éléments d’un certain type, comme la génomique (étude des gènes) ou la protéomique (étude des protéines).
Et donc la multiomique est une discipline de la biotechnologie alliant les dernières avancées et analyses des champs de recherche de la génomique, de la métabolomique, de la transcriptomique et de la protéomique.
Philip K. Dick : après l’homme, il y a nous
Grosse surprise pour moi en lisant ces propos de Guillaume Erner dans la lettre Dimanche du Grand Continent : « Auteur ignoré par ses contemporains, vivotant de sa plume, Philip K. Dick est devenu l’écrivain le plus adapté par Hollywood. C’est qu’il a fait mieux que décrire son époque : il a percé les secrets de celle qui venait après – la nôtre. Et il l’a fait en révélant que le technologique, le politique et le théologique ne sont qu’une seule et même question : celle de la conscience. Philip K. Dick est au XXIe siècle ce qu’Orwell et Kafka ont été pour le XXe : la clef qui ouvre toutes nos portes, le questionnement poétique essentiel. »
→ Le trio de choc, donc, et c’est tellement lumineux ; le technologique, le politique et le religieux, presque toutes les informations qui nous arrivent de part et d’autre ont trait à l’une de ces sphères, parfois deux, parfois les trois mêlées !
Hum hum : « Idéalement, pour le comprendre, il suffit donc de s’installer au volant d’une voiture autonome. Toute l’œuvre de Dick repose derrière ce volant, ou plutôt dans l’expérience que l’on peut faire derrière ce volant. Car cette voiture réalise une opération jusqu’ici réservée aux humains. Elle le fait mieux que nous, ou en tout cas beaucoup mieux que moi. Ce que j’ai en plus – ou en moins – c’est la conscience. J’ai des émotions ; je puis être fatigué, défoncé, distrait. Elle, non. Cette dichotomie fournit sa matière à nombre de romans de Dick, et notamment au plus célèbre d’entre eux, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, qui a inspiré Blade Runner. Chez Dick, les robots sont plus « intelligents » que les humains : sur des tâches spécifiques, ils surpassent de loin les mortels. »
→ Et voilà que je me souviens, souvenir pas encore exploré, qu’à l’adolescence j’étais tout à fait passionnée de science-fiction (celle quon pouvait lire, au moment de mon adolescence, dans les années 60). J’ai une image totalement informe dans un coin de ma conscience, c’est très étrange, un livre, c’est un livre précis, mais il se présente comme un chiffon, un souvenir en chiffon et je ne suis pas sûre de pouvoir tirer mieux de ma mémoire. Je n’ai en tête ni titre, ni auteur, juste l’aspect d’un livre, comme une sorte de grosse boule froissée… Ensuite je n’ai plus retrouvé ce goût là et je n’ai jamais lu Philip K. Dick.
Terrible : « On mesure alors le chemin parcouru par la fiction. La première littérature met en scène des héros – Ulysse dans l’Odyssée, Roland dans sa Chanson – célèbres pour leurs actions ; leur psychologie compte peu au regard de leurs exploits. Quelques siècles plus tard, le héros proustien est victime de sa psychologie ; ses actes sont devenus insignifiants, et ce qui importe chez Swann, c’est son intériorité. Dick, lui, nous entraîne dans une autre dimension. La question centrale n’est plus l’intériorité, mais la conscience : en avoir, ou pas. Dans son univers, les objets ont une âme, et les âmes ont des objets. Ses héros ne savent plus si les souvenirs qui les hantent sont les leurs, les émotions leur viennent par voie chimique, la conscience devient finalement une affaire de réglage. Avant Dick, la littérature s’intéressait aux hommes ; avec lui, elle se penche sur ce qui vient après l’homme. Et après l’homme, il y a nous. »
Largeur de vue
Ensuite Erner s’attaque au théologique et fait le pont avec la pensée hassidique : « Là où Dick demande “mes souvenirs sont-ils les miens ? ”, la pensée hassidique demandait déjà “ce monde est-il le vrai, ou seulement l’écorce d’un autre ? ”. Dick avait pressenti que nos machines nous obligeraient à rouvrir le dossier de la Création, du libre arbitre et de la grâce.
Et pour finir il renvoie à un livre de Loïc Hecht, La simulation. J’ai serré dans mes archives ce remarquable et passionnant article.
Et merveille, ce n’est pas du rabâché, du déjà lu ou perçu comme 75% de ce que lis. Je pense que la propension au rabâché va augmenter exponentiellement avec l’IA, qui n’est au fond qu’un rabâchage !
lundi 25 mai 2026
Quelle richesse
Extraordinaire sentiment de richesse (et donc de bonheur) ce matin. Hier soir j’ai assisté à une présentation de Leopardi, dans ma petite librairie magique du 15ème arrondissement de Paris, chez Emile Viteau. Federico Pietrobelli, dont j’ai déjà parlé dans ce Flotoir pour ses très belles lectures de Dante, nous présentait Leopardi (en fait, je lui avais suggéré cela, il y a un an environ, je ne sais pas s’il s’en est souvenu). Dans le même temps, le courriel, parfois bien tristounet ou pesant (demandes, demandes, demandes) m’apporte deux merveilles. Pierre Vinclair peut entreprendre le feuilleton qu’il nous a proposé à Isabelle Baladine Howald et moi, autour de l’œuvre de Jean-Christophe Bailly (que nous aimons tant l’une et l’autre). Et Pierre Magnier, après un long silence dû à toutes sortes de complications de sa vie personnelle, m’écrit pour reprendre notre dialogue, avec en vue un troisième entretien et l’idée de faire, peut-être, de nos entretiens, une œuvre à part entière. Je pense qu’il pourrait en aller ainsi aussi de notre correspondance.
Leopardi
La séance était organisée autour de deux poèmes majeurs de Leopardi, L’infinito et A se stesso. Elle était en effet plutôt axée sur la présentation de l’écrivain et sur sa poésie, les Canti. Il y en aura une autre, le 14 juin -mais malheureusement je ne serai pas là- sur mon cher Zibaldone. Zibaldone que j’ai pas mal fréquenté, notamment parce qu’au moment de la parution de sa première grande traduction en français par Bertrand Schefer, nous avions fait avec Angèle Paoli un grand entretien avec le traducteur, pour le défunt site Zazieweb. Un entretien passionnant que j’ai d’ailleurs envoyé à F.Pietrobelli et à Emile Viteau ce matin. Zibaldone qui est aussi -avec les cahiers de Paul Valéry- un peu à l’origine de l’idée de mon flotoir. Zibaldone, que Leopardi a commencé à 19 ans, tenu presque jusqu’à la fin de sa vie, fin prématurée, puisqu’il est mort à 39 ans, Zibaldone que Federico Pietrobelli nous a bien présenté comme un journal non pas intime mais intellectuel.
D’emblée, il insiste sur deux points : le fait que Leopardi a anticipé énormément de penseurs ultérieurs ou contemporains mais qui n’ont sans doute pas pu le connaître, comme Nietzsche ; et aussi qu’il a été beaucoup marginalisé pendant sa vie. Et pourtant, aujourd’hui, tout le monde en Italie sait par cœur le poème L’infinito sur lequel va porter une partie de la séance. Double dimension chez Leopardi, la poésie et la philosophie. Sa vie fut brève et pas aventureuse, mais il est devenu au fil du temps une figure iconique, un peu caricaturale : mélancolique, bossu, moche, portant une sorte de malédiction du destin. Dominée aussi par une forme de dépression dont Pietrobelli dit bien qu’elle n’est pas la résultante de sa situation dans la vie, mais plutôt d’une hyperactivité intellectuelle et cérébrale. Il est né en 1798, dans une période plutôt révolutionnaire, dans une famille noble à Recanati. La famille avait des moyens mais les a quelque peu dilapidés. Le père était un lettré mais faisait des investissements malheureux et toute sa vie Leopardi sera poursuivi par des soucis d’argent. Le père aimait aussi passionnément les livres. Sa bibliothèque était énorme, magnifique, mais très classique. Il était plutôt réactionnaire, ce père. La mère était très stricte, marquée par une énorme religiosité. L’enfance de Leopardi est plutôt calme, il entend beaucoup de fables et de contes, et il est d’ores et déjà très attentif au récit et à la parole. Il est aussi extraordinairement précoce et va dès cette époque s’installer littéralement dans la bibliothèque de son père, ne la quitter que très peu et cela lui causera bien des soucis de santé, notamment respiratoire & ophtalmique. A 13 ans, il traduit l’Ars Poetica d’Horace ! A 14 ans, il entreprend d’étudier le grec tout seul et deux ans plus tard, il écrit des commentaires philologiques. A 19 ans, il cherche à s’émanciper et en 1819, il écrit le magnifique poème L’infinito. Il voyagera un peu en Italie, à Milan, à Florence, à Bologne. Il fréquentera quelques cercles littéraires. Il connaîtra Stendhal. Et de 1833 à 1837, il vit plutôt à Naples. Il meurt à 39 ans, en 1937. En 1830, il avait rencontré celui qui deviendra son ami, mais pas toujours bienveillant, Ranieri. Ce dernier, à sa mort, rassemble les écrits, mais il cache le Zibaldone et ses quelques 5000 pages pendant toute sa vie. Et ensuite, ce monument essentiel de la littérature et de la philosophie est transmis à deux bonnes analphabètes. Donc il aura été inconnu jusqu’au début du XXe siècle. Et Nietzsche n’a pas pu le lire. Dans ce Zibaldone, il peut développer des sujets très différents le même jour, avec des fragments de tous types et de toutes longueurs. Il produira aussi des œuvres philosophiques comme Le Operette morali. En fait sa production poétique est un peu inégale, quelques immenses chefs-d’œuvre inégalés, « huit poèmes par-dessus tout » mais aussi des œuvres moins inspirées. On n’est pas en face d’un poète pur, comme Pétrarque. Et la singularité de la poésie de Leopardi est de se trouver au croisement de la philosophie et de la poésie. Jolie anecdote de Federico : son professeur, une sommité universitaireitalienne, plutôt austère je crois, balbutiait quand il parlait de L’infinito (je vais publier les deux poèmes dans l’anthologie permanente de Poesibao sous peu). Nous ferons ensuite une vraie explication de texte sur ces deux poèmes, dont Emile Viteau nous a donné la version originale avec les traductions d’Yves Bonnefoy. Federico Pietrobelli dans ses commentaires nous fait profiter de son immense culture italienne, latine, grecque. C’est un régal. Et je vais ressortir mon Zibaldone.
Pierre Magnier
J’ai reçu donc ce matin une superbe lettre de Pierre Magnier qui me donne plein de pistes pour reprendre et poursuivre notre passionnant dialogue autour de son livre Un homme selon et autour de la musique.
Dans cette lettre, il emploie une formulation que je ne connaissais pas et qui va être l’occasion d’une nouvelle petite expérience IA. Il m’écrit : « Je ne m’attarderai par sur mes shauris comme l’écrivait Blixen dans sa correspondance. ». Shauri ? Première interrogation, Perplexity, qui me répond n’importe quoi, me parle de salaison. Tout en tenant compte du contexte et confirmant ce que j’avais pensé en lisant la phrase de Pierre : petites affaires, soucis, etc. Gemini est beaucoup plus précis : « Le terme shauri (au pluriel mashauri) est un mot swahili, emprunté à l’arabe (šawr), qui occupe une place centrale dans la vie quotidienne en Afrique de l’Est et, par extension, dans l’imaginaire colonial de Karen Blixen. Au sens littéral il désigne n conseil, une délibération ou un plan ; une affaire, un litige ou une palabre à régler ; un problème ou une préoccupation personnelle (l’expression populaire “shauri yako” signifie aujourd’hui encore “c’est ton problème”).
Siegfried Plümper-Hüttenbrink
et je ne dois pas oublier la reconnexion, il y a quelques jours, avec cet écrivain tellement attentif à tout ce qui touche à la lecture. Il participait à une rencontre au cipM à Marseille et il m’a envoyé des extraits de son intervention, une formidable nourriture pour mes miscellanées sur la lecture.
Tellement inspirant
À l’heure où je vais reprendre mon travail d’approfondissement avec Pierre Magnier, ces mots de Pierre Vinclair, en ouverture du feuilleton qu’il nous donne pour Poesibao, tombent à pic, car ce sont au fond les mots de la méthode :
« Je vais lire et relire, chercher des prises, dire ce qui vient, poser des questions, témoigner de troubles, suggérer des objections : je vais m’aventurer, tenter de respirer sans négliger aucun des niveaux où le sens peut se mouvoir et perdurer : le plan du monde ; celui de l’œuvre ; celui du livre ; celui de l’essai ; celui du poème et peut-être, du petit mot lui-même, voire du signe de ponctuation. Surtout, je voudrais dans cette double aventure – ma traversée de l’œuvre de Jean-Christophe Bailly, qui doit dire quelque chose de son voyage à lui – décrire une vie dans le monde des phrases. »
L’encyclique
Le grand continent la publie intégralement et donne une première analyse, dans un entretien mené avec un jésuite qui a conseillé le Pape, Antonio Spadaro. Cent trente-cinq ans après Rerum Novarum, l’Église du premier pape américain prend position dans le débat sur l’avenir de l’humanité au temps de l’intelligence artificielle, avec une encyclique qui s’attaque au transhumanisme, au colonialisme numérique et à la nouvelle religion de la Silicon Valley. Sujet de la plus haute importance, vrai tournant anthropologique : « L’intelligence artificielle ne frappe pas à la porte, elle est déjà entrée dans la maison. On ne parle plus d’un simple ensemble d’outils mais d’un environnement mental, culturel et spirituel qui est devenu l’air que nous respirons, le code qui structure notre façon de penser et de croire. ». « L’encyclique a été signée le 15 mai 2026, soit exactement 135 ans après Rerum novarum de Léon XIII. C’est une revendication de continuité et de rupture qui n’a rien d’une coïncidence. Tout comme Rerum novarum répondait à la question ouvrière de la première révolution industrielle, Magnifica Humanitas répond aux res novae de la révolution numérique. Le parallèle est méthodologique : ce que Léon XIII a fait pour le salaire, le temps de travail et le droit d’association des travailleurs, Léon XIV le fait pour la dignité de la personne à l’ère de l’algorithme. »
Et voici en effet le fondement de tout cela : « L’Église ne se prononce pas sur l’IA parce qu’elle prétend avoir une compétence technique. Elle intervient parce que la question technologique est, fondamentalement, une question spirituelle. Il ne s’agit pas seulement d’évaluer ce que la technologie fait à l’homme, mais ce qu’elle fait de l’homme : comment elle modifie notre façon de percevoir la réalité, de nous relier les uns aux autres, voire de croire. À notre époque, la véritable question n’est pas de savoir si l’intelligence artificielle pourra devenir humaine, mais si l’intelligence humaine pourra rester humaine. Cette question est anthropologique, donc théologique. » ; et l’idée n’est pas d’offrir une parole définitive, de type dogmatique, mais des « critères de discernement ». Or si ce Flotoir revient si souvent sur l’IA, c’est bien parce que je pense manquer de critères de discernement et qu’il me semble aussi nécessaire d’en chercher quelques-uns dans la pratique que je peux en avoir, dans mon travail, dans ma vie, dans mes recherches surtout. Je dois les interroger et tenter de le faire avec de vrais critères de discernement.
Cinq nouveautés doctrinales
« Premièrement : l’IA n’est pas moralement neutre, tout artefact technique comporte des choix et des priorités (§ 104). Deuxièmement : la subsidiarité est redéfinie pour le monde numérique, où le « niveau supérieur » n’est plus l’État mais les grandes plateformes technologiques qui fixent les conditions d’accès à la vie publique (§ 71). Troisièmement : les données sont reconnues comme faisant partie de la destination universelle des biens – brevets, algorithmes, infrastructures numériques sont des biens qui ne peuvent rester concentrés entre les mains de quelques-uns (§ 67). Quatrièmement : le document introduit le concept de « désarmement de l’IA » : soustraire cette technologie à la logique de la compétition armée, qui n’est plus seulement militaire mais aussi économique et cognitive (§ 110). Cinquièmement : le colonialisme numérique est identifié comme une nouvelle forme d’extraction non plus seulement des ressources naturelles, mais aussi des données sanitaires, des profils épidémiologiques, des cartes génétiques. Ce sont là les « nouvelles “terres rares” du pouvoir »
→ Cela permet de situer d’emblée de très grand niveau de profondeur et d’intelligence des choses présent dans ce document. Je remarque d’ailleurs ici que rien n’a à voir avec la foi, la religion mais avec ce qu’est un être humain. Et le respect absolu qu’on lui doit, en toutes circonstances.
« Magnifica Humanita [s’] ’inscrit dans une vision globale de la doctrine sociale, la relie explicitement à la question de la guerre, des armes autonomes, du travail, de l’éducation, des nouvelles formes d’esclavage. Surtout, elle introduit un élément fondamental : la critique structurelle de la concentration du pouvoir entre les mains d’acteurs privés transnationaux, qui redéfinissent les conditions d’accès à la vie publique (§ 95). L’encyclique est donc plus politique, plus géopolitique mais aussi plus conflictuelle…[que la note note Antiqua et Nova de janvier 2025]
« Léon XIV intègre l’IA dans la structure même de la doctrine sociale, non pas comme un thème supplémentaire, mais comme une lentille à travers laquelle repenser tous les principes, du bien commun à la justice sociale. C’est la première encyclique qui consacre des pages systématiques à l’IA et à la révolution numérique en tant que question centrale de la coexistence humaine. »
Conclusion provisoire sur ce document et sa réception : « Je vois deux écueils possibles. D’une part, que les catholiques lisent le texte comme un manuel de réponses et non comme ce qu’il est : une invitation au discernement. D’autre part, que les laïcs le rejettent comme une ingérence confessionnelle. C’est la raison pour laquelle Léon XIV a été très attentif au registre utilisé. L’encyclique s’adresse explicitement « à tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté » avec la formule johannique de Pacem in terris. Les principes qu’elle propose – dignité inaliénable, bien commun, justice sociale, subsidiarité – ne sont pas confessionnels : ils sont l’héritage d’une tradition de pensée qui dialogue avec la raison. En citant Arendt, Guardini, Platon, Frankl, et même Tolkien, le texte construit un langage commun. Le fondement théologique est là et il est solide –l’Incarnation comme critère anthropologique –, mais la structure argumentative est accessible à quiconque prend au sérieux la question de savoir ce que signifie être humain. »
→ le pari est déjà un tout petit peu réussi, car je crois bien que c’est la première fois de ma vie que je m’intéresse à une encyclique papale. Petite anecdote dont je tiens à me souvenir et au fond à partager avec mes lecteurs potentiels : je partage très vite cet article dans un petit groupe familial, non sans dire c’est un comble … ils connaissent tous ma distance avec la foi catholique qui les anime pour la plupart. Et ne voilà-t-il pas qu’un de mes tout jeunes neveux, prêtre depuis deux ans, œuvrant à Sarcelles, me répond avec énormément d’humour « Florence, tu files un mauvais coton ».
mardi 26 mai 2026
Émulation
Un nouveau venu dans Substack, AnthonyB, professeur de langues semble-t-il, propose une réflexion intéressante : « Alors que j’étais en plein cours avec un groupe de niveau B1, j’ai souhaité leur proposer un exercice pour travailler simultanément leur capacité à formuler des questions et leur connaissance de la culture francophone. Chaque groupe avait pour mission de préparer 15 questions de culture générale pour piéger l’autre équipe. Au début de l’activité, j’ai observé un groupe s’empresser d’interroger une IA pour obtenir leurs questions. Le résultat fut immédiat, mais fade : des propositions génériques, sans relief, comme la sempiternelle question sur la différence entre le « tu » et le « vous ». J’ai alors interrompu l’expérience : je leur ai demandé de mettre la machine de côté et de puiser dans leurs propres connaissances et vécus pour concevoir des questions qui parlent vraiment à la classe. À partir du moment où ils ont dû s’impliquer personnellement, une émulation s’est créé. Les échanges ont fusé. Se mesurer aux autres possède une valeur inestimable que la machine ne pourra jamais égaler. C’est un peu comme comparer un coureur de 100 mètres à une voiture de course : bien que la machine aille infiniment plus vite, c’est la performance du coureur qui nous passionne, car elle est humaine.
Et nous ?
« Entre les extrêmes des tropiques et des pôles, aux latitudes moyennes, un arbre tombé dans une forêt tempérée a des chances de perdurer dans la mort aussi longtemps qu’il s’est dressé de son vivant. » (David George Haskell, Écoute l’arbre et la feuille)
Isomorphisme et hétéroclite
« Mais Caillois a arraché les pierres figurées au versant de la rareté allusive et presque sculptée propre au règne minéral, pour les introduire au cœur du langage de l’univers où s’étend – écrit Lovejoy – La Grande Chaîne de l’être ; où les formes s’imitent et se contaminent les unes les autres, où l’isomorphisme de la contigüité prévaut sur l’hétéroclite de la dissemblance. » (Carlo Ossola, entrez sans frapper)
→ L’isomorphisme de la contiguïté prévaut sur l’hétéroclite de la dissemblance. Cela m’explique tellement bien ma propension à voir des formes et des visages partout. J’ai envie d’une nouvelle série photographique, qui s’intitulerait Peintures bitumesques, par allusion aux peintures rupestres, certaines traces de trottoir, en tous genres, me faisant souvent penser aux grottes préhistoriques. Il y a aussi ma série origami des villes, ces déchets de papier, sacs, mouchoirs, jetés à même le sol et qui prennent des formes quasi sculpturales. Je me souviens d’un mouchoir transformé en piéta !
Se souvenir de ses rêves
« Se souvenir de ses rêves n’est pas un don qu’on reçoit à la naissance. C’est une faculté qu’on développe soi-même, par la pratique. Il existe des techniques pour débuter et des techniques pour se perfectionner. Plus on sait transcrire fidèlement ce qu’on voit, plus on voit de choses. »
→ J’aimerais tant mais pour l’instant chou blanc, je ne sais pas planter les choux ! J’ai essayé, j’ai appliqué des techniques puis j’ai laissé tomber. Je rêve beaucoup à l’aube, mais comme on le sait, tout s’enfuit la plupart du temps si on ne fait rien de concret pour retenir ces visions fugitives – tiens je vais écouter quelques-unes de celles de Prokofiev, et je trouve la version de Michel Béroff, ce qui fait remonter bien des souvenirs de jeunesse.
Titres, légendes, etc.
Pour mémoire : petits prélèvements lors de mes parcours et recherches. Je ne (me) donne intentionnellement pas les sources. Légendes de photos, titres d’articles, ils ont attiré mon attention, m’ont ouvert un monde, des pistes à suivre peut-être…, ont stimulé ma curiosité (qui n’en a pas vraiment besoin !)
○ Robe de cour à la française en pékin peint
○ Le Grand-Dauphin : le récit manuscrit d’un tour du monde (1714-1717)
○ Henri Rivière – Mathurin Méheut : Regards japonisants en Bretagne.
○ Musée départemental de l’école rurale
○ Plus ou moins bêtes. Les animaux et l’éducation.
○ Hippocampe femelle, Jean Painlevé, vers 1934-1935, épreuve gélatino argentique solarisée, Les documents cinématographiques, archive Jean Painlevé.
○ L’Espalmage du Jupiter à Locmaria (Groix) Détail, Jean Tonnerre, 1868-1946, Huile sur toile, 1894, Collection Musée de Groix
→ Cela je l’ai souvent vu faire en Bretagne.
○ Machines des mers : les inventions extraordinaires d’Henri Dupuy de Lôme
→ Je me souviens de toutes les considérations sur les progrès de la marine dans P’tit bonhomme de Jules Verne !
○ Gertrude Stein a 152 ans
Espalmage
MAR., vx. Nettoyer la carène d’un navire et l’enduire d’un mélange de suif et de goudron pour le calfater. On trouve des amas inépuisables de bitume marin tout formé, à l’embouchure de l’Orénoque, (…) ils y sont connus sous le nom de fontaines de goudron. (…) Les marins s’en servent pour espalmer leurs vaisseaux (Bern. de St-P., Harm. nat.,1814, p. 213).
− P. ext. Nettoyer soigneusement certaines pièces avant de les peindre. Espalmer une pompe, des roues d’affût, etc., avant de les peindre ou de les suiver (Ac.1835, 1878).
Quelle déception !
Nous voulions avec Isabelle Baladine Howald relancer un nouveau feuilleton dans Poesibao et nous avions tendu la perche à Pierre Vinclair qui nous avait répondu avec intérêt et gentillesse. Il nous proposait un superbe feuilleton critique autour de l’œuvre de Jean-Christophe Bailly. Comme il est éminemment correct (ce qui n’est pas le cas de tous les poètes, j’en sais quelque chose !), il a demandé à Bailly si ça lui conviendrait. Eh bien monsieur a répondu non, qu’il n’aimait pas être « accompagné » Voilà trois personnes profondément déçues, Pierre qui avait commencé à travailler, la réponse de Bailly tardant, et Isabelle et moi qui étions, osons le dire, très heureuses de ce feuilleton sur un auteur que nous lisons et apprécions et qu’Isabelle connaît bien. Pauvre Poesibao !
mercredi 27 mai 2026
Titres, légendes, etc.
○ Mardis de l’histoire : l’étonnante histoire des objets trouvés
○ Vos directives anticipées correspondent-elles toujours à vos souhaits ?
○ Une étude cartographie 175 boucles vicieuses en santé mentale
○ Pourquoi le commerce est-il devenu la guerre ?
○ Légendes arthuriennes : un rarissime manuscrit du XIIIe aux enchères
○ Maylis de Kerangal, La lentille et le roman
○ Comme l’humain, le chimpanzé a son propre style de dessin et le garde pendant des années
Le sommeil, le bon temps et le Rire
Un bon article de Cérébral, ce site qui me tient au courant des recherches en neurosciences. « Dormir moins de 6 heures ou plus de 8 heures vieillit prématurément 17 organes. On savait que le manque de sommeil était mauvais pour la santé. On découvre maintenant l’ampleur exacte des dégâts. Une étude publiée le 19 mai 2026 dans Nature Aging par des chercheurs de l’Université Northwestern (Chicago) a analysé les données de 500 000 participants de la UK Biobank (une gigantesque base de données médicales britannique) pour mesurer l’impact de la durée du sommeil sur l’horloge biologique de 17 organes différents, dont le cerveau, le cœur, les poumons et le système immunitaire. Résultat : la relation entre durée du sommeil et vieillissement biologique suit une courbe en U. Dormir moins de 6 heures ou plus de 8 heures accélère le vieillissement biologique de façon mesurable. La “fenêtre de longévité” identifiée par l’étude : entre 6,4 et 7,8 heures par nuit. En dehors de cette fenêtre, chaque heure de déficit ou d’excès correspond à une accélération du vieillissement biologique de 1,5 à 2 ans sur les marqueurs épigénétiques (les modifications chimiques de l’ADN qui reflètent l’âge biologique réel des cellules, indépendamment de l’âge chronologique). Pour le cerveau spécifiquement, les personnes dormant moins de 6 heures montraient une accélération du vieillissement cérébral de 3,7 ans par rapport aux dormeurs dans la fenêtre optimale. Concrètement : si vous dormez régulièrement 5 heures par nuit depuis 10 ans, votre cerveau est biologiquement plus vieux de 3 à 4 ans que celui d’un dormeur de 7 heures. (source)
Et autre nouvelle qui me réjouit : « Le rire recâble physiquement le cerveau des enfants. Le rire n’est pas qu’une réaction sociale : c’est un outil de construction neurologique. Une étude publiée le 22 mai 2026 dans Developmental Cognitive Neuroscience par des chercheurs de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) révèle que le rire déclenche chez les enfants de 3 à 7 ans une cascade de modifications physiques dans l’architecture du cerveau en développement. Les chercheurs ont suivi 120 enfants pendant 18 mois, en mesurant leur activité cérébrale par EEG (électroencéphalogramme, un casque qui mesure les signaux électriques du cerveau) pendant des sessions de jeu incluant des épisodes de rire spontané. Résultats : chaque épisode de rire intense déclenche une libération synchronisée de dopamine (le neurotransmetteur du plaisir et de la motivation), d’ocytocine (l’hormone du lien social) et de BDNF (Brain-Derived Neurotrophic Factor, une protéine qui stimule la croissance et la survie des neurones, littéralement un “engrais pour neurones”). » (source)
Les idées fixes
Encore une bonne découverte : La sérotonine libère le cerveau de ses “idées fixes”, clé pour le TOC. Vous avez déjà eu une pensée qui tourne en boucle, impossible à chasser ? C’est ce que les neuroscientifiques appellent la “stickiness” cognitive (la viscosité des croyances), la tendance du cerveau à s’accrocher à une idée même face à des preuves contraires. (source)
ça, j’aime
… surtout après la triste expérience d’hier soir (éconduits pour le feuilleton !). C’est Romain Frezzato qui nous propose une superbe note critique sur Cœurfailli de Patrick Wateau et qui écrit : « Wateau joue du je comme d’un outil poétique de plus à partir duquel travailler une philosophie du vivre en langue et non comme d’une structure identitaire à proprement parler. Car s’il y a bien un éthos watien, l’ego lui est toujours de trop. Et c’est en cela qu’il est, comme je le disais plus haut, rafraîchissant de se baigner dans la mer du poème watien alors qu’ailleurs la « poésie », dans un repli réactionnaire, tend à n’être plus qu’un consommable de plus, un outil de renforcement narcissique hautement capitalisable (avec sourire à l’appui du dit-poète pour qui le texte ne serait finalement qu’un fond flou sur quoi se détache, lisse et licite, sa personne). »
Lenaïg Cariou encore
J’ai aimé le livre de Lenaïg Cariou, son aspect, son projet, j’en ai parlé ici. Je ne suis pas la seule, voici ce qu’écrit Maud Lecacheur sur le site Collatéral découvert récemment : « Une ville qu’on quitte, des langues qui se cherchent, des paroles qu’on échange : c’est par ces motifs que l’on entre dans le deuxième livre de Lénaïg Cariou, paru aux éditons MF. D’À main levée (LansKine, 2024) aux Dires, la poète chemine d’un sens à l’autre, du toucher à l’ouïe, du contact entre les peaux aux circulations de bouche à oreille. Car c’est bien sous le signe de l’écoute que se place Les Dires, ensemble de « poèmes conversationnels ». La formule rappelle les tentatives d’Apollinaire, qui composait déjà « Lundi rue Christine » à partir de bribes de conversations consignées sur le coin d’une table, pour faire de la parole prononcée – la plus ordinaire, la plus triviale – un matériau poétique. On pense aujourd’hui au versant d’une poésie documentaire, testimoniale, qui de Violaine Schwartz à Perrine Le Querrec en passant par Frank Smith fait du livre de voix la caisse de résonance de paroles recueillies. »
→ Très belle contextualisation de l’ouvrage, ce qui manque parfois aux notes critiques.
Forte conclusion de la note : « Dès lors, l’expérience dont le livre devient le réceptacle est tout à la fois formelle, existentielle et politique : les poèmes tracent autant de lignes, dessinent autant de perspectives auxquelles rêvent les voix dans la nuit des possibles, fabulant « une contre société tout contre avec ses contre règles ». Le texte se referme dans ce suspens, entre inquiétude et promesse, crainte et désir d’une efficience du verbe, « de peur que n’ adviennent , enfin paroles et choses . »
jeudi 28 mai 2026
Titres, légendes
○ Tess Jaray, Influential Painter of Understated Abstractions, Dies at 88
○ À qui appartient la science des Lumières ?
○ Smart’Flore évolue : une courte interruption de service à prévoir
○ Projet participatif en réflexion : un poison dans ma rue
○ Un auteur, 11 éditeurs : le pari fou d’Antoine Volodine
○ En Papouasie, un bateau-librairie géant accoste pour sa foire du livre
Cancel Culture
Je suis évidemment consternée par ce qui remonte jusqu’à moi de ces pratiques qui consistent à supprimer des livres des bibliothèques publiques, pour différents motifs, à mettre en œuvre toutes les pratiques de censure qui me semblent en croissance exponentielle, partout dans le monde. J’ai entrepris la lecture du livre de Tiphaine Samoyault, Toutes sortes de Misérables, et je fais ce premier relevé : « Si chaque culture se fonde sur un équilibre toujours différent entre mémoire et oubli, il est possible d’affirmer que toute culture est, à sa manière, une “cancel culture”. Tout simplement parce que toute culture est la configuration singulière d’une mémoire collective, incluant sa part d’oubli temporaire et d’oubli définitif. C’est ainsi, on le verra, que réécrire n’est pas effacer, mais faire jouer les ombres et les lumières d’une façon chaque fois différente. »
De la relecture
T. Samoyault démarre avec une triple expérience de lecture. Elle raconte avoir lu trois fois les Misérables. La première fois dans une version abrégée et édulcorée, « Cosette », puis dans La Pléiade, puis dans une autre édition encore : « Trois lectures à trois âges différents, donc, et jamais le même texte. Non seulement ce livre a effectivement varié selon la lettre – changement majeur de la première lecture en édition abrégée à la seconde en trois volumes complets ; changements plus mineurs de la deuxième à la troisième lecture, même si l’examen soigneux des manuscrits par les éditeurs a légèrement modifié et augmenté le texte. Mais il a aussi varié selon l’esprit puisque je n’en ai pas fait du tout la même lecture. Nos expériences changent les textes, pas seulement les adaptateurs, les traducteurs ou les censeurs. Nous lisons ce que nous sommes bien plus que nous ne sommes ce que nous lisons. Nous mettons les textes en harmonie avec nos joies et nos détresses, nos regrets et nos désirs. Et ce qui vaut à l’échelle individuelle vaut aussi à l’échelle collective. Les œuvres ne sont pas immuables. Elles changent dans le temps, avec le temps. »
vendredi 29 mai 2026
légendes, titres, etc.
○Nous n’avons pas encore pris la mesure de ce que Pékin a fait à l’histoire du monde
○Les glaciers européens sont parmi les plus vulnérables face à la hausse des températures
Il ne faut pas être poète
« Il ne faut pas être poète. Il faut écouter toujours plus les choses autour de soi, parce que le langage, celui que l’on maîtrise – et on sait qu’on le maîtrise, là est tout le danger – finit par bâtir des couches tellement protectrices autour de soi, des choses, du monde. Il diminue la sensibilité, il entraîne vers là où lui-même, le langage, s’est déjà éprouvé, se connaît. Vers là où il se mire dans la pure reconnaissance de soi » (Stéphane Bouquet, « correspondance avec Ariane Dreyfus », publié ce jour dans Poesibao)
De la vie !
« Je veux mettre la poésie dans la vie, l’infuser de vie, la remplir, la gorger, la faire débonder, déborder, se répandre. Si un poème n’est pas à la fois une augmentation de la vie qu’on vit et un sauvetage de la vie qu’on a vécue, alors vraiment à quoi bon. Si ce n ‘est pas une préparation de la vie (et de la mort) qui vient… » (ibid.)
« J’arrive, je te répare »
« Que quelqu’un, ou la page d’un livre, ou l’image d’un film, ou le geste d’une danse, te dise à chaque instant : j’arrive, je te répare. Oui cela, j’espère que ça n’arrêtera jamais de t’arriver »
→ Tout cet article est profondément émouvant, d’abord parce que Stéphane Bouquet n’est plus et qu’il manque à beaucoup d’entre nous, en tant que personne et en tant que poète, qu’il manque particulièrement à Ariane Dreyfus, qui l’a très bien connu et qui correspondait avec lui. Ils se sont épaulés dans leurs œuvres communes et dans la réception de leurs œuvres. Ils se sont critiqués mutuellement avec beaucoup de bienveillance, mais aussi de lucidité et d’exigence.
samedi 30 mai 2026
Écriture manuscrite
Très intéressée ce matin par la note de Philippe Castelnau dans son Substack, Signal/Bruit (titre magnifique au demeurant). Il y parle de l’écriture manuscrite, dont les neurosciences démontrent de mieux en mieux les bienfaits.
« C’est le livre de Roland Allen, The Notebook, a history of thinking on paper (non traduit), qui m’a finalement convaincu de revenir à l’écriture manuscrite. Comme souvent, c’est la contrainte qui stimule le plus l’esprit. J’écris très mal : je suis obligé de m’appliquer si je veux pouvoir me relire. Le stylo dans ma main va moins vite que mes doigts sur le clavier. Ça m’oblige à formuler plus clairement mes idées avant de les écrire. Le cerveau s’active plus, et différemment. Je ne renonce pas pour autant au numérique. Je ne choisis pas l’un au détriment de l’autre : je m’ajoute un intermédiaire, un temps de travail supplémentaire, peut-être, mais ce temps-là est toujours bénéfique. »
Il raconte aussi avoir acheté un « Midori » qui lui permet de mettre ensemble plusieurs petits carnets. « Il y a quatre carnets dans mon Midori. D’abord, le waste book – qui reçoit tout ce qui m’intéresse ou m’interpelle, sans chercher à organiser. Certaines idées se cristallisent autour d’un projet et migrent vers un carnet dédié ;d’autres intégreront le journal, les newsletters, un article. »
Et c’est sa conclusion qui me touche le plus : « Ces carnets sont devenus autre chose qu’un outil de travail. Une nécessité. L’oncologue m’a prévenu : les traitements que je prends assomment la volonté. Le risque, c’est l’abandon de soi. Je dois retrouver l’énergie qui m’animait avant la maladie, qui m’anime encore par moments : je peux, si je le veux, écrire le premier jet d’un livre en quelques semaines. Écrire à la main, c’est reprendre la main. Mes notes, choses vues, haïkus, réflexions pour plus tard, sont une façon de signifier mon ancrage dans la vie. Non plus témoin passif, mais témoin essentiel : présent au monde. »
Titres, légendes, etc.
○ Décès d’Edgar Morin : un siècle à relier les savoirs et les êtres
○ Un herbier manuscrit de 1746 retrouvé dans un couvent italien
○ Jef Rosman, Rimbaud blessé, Musée-Bibliothèque Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières
○ Un biomatériau inspiré du calamar
dimanche 31 mai 2026
Titres, légendes, etc.
○ Plus rien ne vous choque ? Comment l’intolérable se transforme en norme dominante
○ Comme l’humain, le chimpanzé a son propre style de dessin et le garde pendant des années
○ Depuis 1971, Guy et Marion Naggar collectionnent les livres d’artistes qui pour eux sont des œuvres à part entière.
Io o Firenze ?
Je m’amuse de ce titre dans l’édition Dimanche du Grand continent
« Machiavel ou l’art républicain de la guerre : Pour Florence, comme pour nous, il s’agit de retrouver les « armes propres », sans lesquelles aucune république ne peut conserver sa liberté. »
→ J’ai cru qu’il s’agissait de moi !
Les choses, jeter ou garder
Voici d’ailleurs le début de la chronique de Guillaume Erner, dans cette édition dominicale : « J’ai toujours aimé Les Choses. Je parle bien sûr du livre de Georges Perec, dont j’ai d’ailleurs reçu récemment, en cadeau, un très bel exemplaire en édition rare. C’est un livre magnifique parce qu’il raconte le moment où les Français découvrent les objets. Non pas les objets nécessaires, ceux qui servent à vivre, mais les objets désirables, ceux qui permettent d’imaginer une existence, ceux qui font de vous un cadre. Les héros de Perec rêvent d’appartements, de canapés, de lampes, de tissus. Ils veulent vivre comme des dieux. Mieux encore : comme des cadres. » Je passe sur tout son topo sur la voiture, les Ferrari, les DS, Barthes, le pape et Cie, pour en venir à cela : « Le progrès n’est peut-être ni dans le culte du neuf ni dans la nostalgie. Il est dans cette opération infiniment délicate qui consiste à savoir ce qu’il faut jeter et ce qu’il faut garder. Aussi cette question – que faut-il jeter, que faut-il garder ? – Je l’ai posée à une jeune philosophe Louise Valentin. Elle termine une thèse à Sorbonne Université, au sein du laboratoire de métaphysique et du centre Victor Basch, sur ces choses qui peuplent nos intérieurs et, à bas bruit, nous façonnent. Le rapport intime que nous entretenons avec les objets. Moi je suis un jeteur ; en un emportement, je suis capable de faire tout disparaître. Louise Valentin se considère plutôt comme une gardeuse. »
Article délectable comme sa conclusion : « Garder ou jeter ? Louise Valentin me l’aura appris : il n’y a pas, d’un côté, ceux qui aiment les choses et, de l’autre, ceux qui s’en moquent. Le jeteur et le gardeur cherchent la même chose – un intérieur qui leur ressemble, un monde qui tienne ensemble. Tout cela raconte la même inquiétude. Savoir ce qui mérite de durer. »
→ On peut cependant remplacer le vilain « jeter », par « donner » (pas « revendre », ce qui se fait beaucoup. Recycler peut-être ?
Cet arrière-monde
Ce que j’aime dans ces articles du dimanche de Grand Continent, c’est l’immense arrière-plan culturel invoqué. Un revivoir de souvenirs de lecture, d’art, etc. Un exemple ? Le début de l’article sur la bibliothèque de François Sureau. Guillaume Erner -encore lui- et Florent Zemmouche se rendent chez François Sureau : « Il y a tout Sureau chez Sureau. L’adresse est à Paris mais sitôt la porte cochère franchie, on change tout. On est à la campagne, et dans le passé. Un réseau de cours, de doubles et triples carrières, de recoins où le lierre prend ses aises : on se croirait à Bar-le-Duc au XIXe siècle, dans ces provinces profondes où le temps s’est arrêté entre deux guerres et trois générations. Ou peut-être chez Balzac – dans les Illusions perdues exactement, quand Lucien de Rubempré découvre que Paris n’est pas une ville mais un labyrinthe, que chaque porte cochère cache un monde qui n’a rien à voir avec celui qu’on vient de quitter, et qu’au fond de chaque cour sommeille une vie entière qui n’a pas besoin du boulevard pour exister. Une vie qui a ses propres règles, sa propre lumière, son propre rapport au temps – et qui, précisément parce qu’elle tourne le dos au spectacle de la rue, en dit infiniment plus long sur ceux qui l’habitent.
→ arrière-plan référentiel magique et aussi il faut le souligner, qualité de l’écriture. Je lis en ce moment un livre tout à fait intéressant autour de relectures et réécritures à partir des Misérables de Victor Hugo, mais je n’y trouve pas ce plaisir d’être embarquée à bord d’une écriture, comme je le suis ici tout de suite : « Et puis, au bout de ce labyrinthe, la bibliothèque. Peut-être la plus belle que nous ayons vue. Pas la plus grande, pas la plus intimidante – la plus habitée. Les livres ici ne décorent pas, ils travaillent : ils ont été lus, annotés, reposés, repris. Ils forment, avec les objets qui les entourent – le képi de la Légion étrangère sous cloche vitrée, la maquette de voilier, les portraits d’ancêtres –, une sorte de carte d’identité secrète, plus révélatrice que n’importe quel curriculum vitae. Il y a tout Sureau chez Sureau, disait-on : l’avocat et le romancier, le légionnaire et l’académicien, l’homme de droite philosophiquement de gauche. Ici, dans cette bibliothèque qui ressemble à une vie bien vécue, tout cela tient ensemble. »
Fort récit où l’on voit Sureau parler de son grand père, médecin, héroïque combattant de la 1ère Guerre Mondiale, accoucheur clandestin de femmes juives pendant la 2ème Guerre, envoyant les bébés en lieu sûr… ou d’un grand-oncle : « Le grand-père avait trois fils. L’un d’eux, l’oncle Max, médecin lui aussi, a été détaché à l’Armée rouge un peu comme les pilotes de Normandie-Niemen, et fut l’un des premiers officiers du service de santé soviétique à entrer dans le camp de Theresienstadt. Il en est revenu avec les papiers de Desnos, qui venait d’y mourir du typhus. » La suite de l’entretien porte plus sur la politique en général que sur le contenu de la bibliothèque, dommage !
Pour quel texte résistez-vous ?
Autre belle initiative de cette édition : « Pour quel texte résistez-vous : Une bibliothèque essentielle en forme de constellation, dessinée et introduite par douze grands écrivains contemporains ». Aujourd’hui l’écrivain Benjamin Labatut (que je ne connais pas encore) choisit un grand poème du Chilien le Chilien Enrique Lihn. Je ne me permets pas de le reproduire ici, j’ai déjà assez largement cité Le Grand Continent, mais je reprends en revanche les mots de Labatut pour introduire ce poème : « Pour moi, l’écriture est une forme de résistance. Contre l’absurdité, contre la tristesse, contre l’ennui qui ronge et empoisonne l’âme. L’écriture sincère – celle qui naît de l’inconscient et se suffit à elle-même – est l’un des meilleurs antidotes pour lutter contre l’ambition, l’ignorance, la soif de pouvoir et la peur. Écrire vous oblige à connaître le monde et à ouvrir les yeux sur l’abîme. C’est une sorte de yoga, une forme d’extase, un chemin qui vous montre l’ombre que vous ne voulez pas voir. »
→ et si cette superbe idée de « bibliothèque » n’appartenait pas au Grand Continent, je l’aurai bien embarquée comme nouvelle rubrique de Poesibao. Mais j’en ai une sous le coude qui n’est pas si loin et à l’initiative de laquelle je suis.
NB : Benjamin Labatut est un romancier chilien, auteur de Lumières aveugles (Éditions du Seuil, 2020), de Maniac (Grasset, 2024) et de La Pierre de folie, postface de L’Empire de l’ombre. Guerre et terre au temps de l’IA (Gallimard, 2025). Maniac a été considéré comme l’un des meilleurs livres de l’année 2023 par The Washington Post, Publishers Weekly, et Barack Obama.
Un inventaire des lieux de lecture.
« Lire, ce n’est pas seulement lire un texte, déchiffrer des signes, arpenter des lignes, explorer des pages, traverser un sens ; ce n’est pas seulement la communion abstraite de l’auteur et du lecteur, la noce mystique de l’Idée et de l’Oreille, c’est, en même temps, le bruit du métro, ou le balancement d’un wagon de chemin de fer, ou la chaleur du soleil sur une plage… » (Georges Perec, penser-classer)
→ la chambre au papier peint rose et blanc à rayures avec les petits médaillons en plâtre (Les Jalna) – la somptueuse salle de classe Louis XV (Pascal, Pensées) – un hôtel en bord de Meuse, en Allemagne (Journal de Gide) … début d’un inventaire des lieux de lecture ? Et un constat : ce n’est pas forcément si facile de se souvenir des lieux où l’on a lu tel ou tel livre. Peut-être cela ne vaut-il que pour les lectures les plus marquantes pour soi ?
Abir Abdullah, Yves Agid, Laurent Albarracin, Anne-Marie Albiach, Roland Allen, Jean-Claude Ameisen, Christophe André, Guillaume Apollinaire, Hannah Arendt, Albert Ayler, Auxeméry, Jean-Christophe Bailly, Isabelle Baladine Howald, Roland Barthes, Victor Basch, Jean-Sébastien Bach, Ludwig van Beethoven, René Belletto, Walter Benjamin, Michel Béroff, David Bessis, Karen Blixen, Yves Bonnefoy, Stéphane Bouquet, Bertolt Brecht, André Breton, Montserrat Caballé, Roger Caillois, Lenaïg Cariou, Emmanuel Carrère, Barbara Cassin, Philippe Castelnau, Bernard Cerquiglini, Ivar Ch’Vavar, Paul Colinet, Robert Creeley, Jean Daive, Alessandro De Francesco, Stéphanie Debette, Gilles Deleuze, Robert Desnos, Vinciane Despret, Fred Deux, Philip K. Dick, Georges Didi-Huberman, Yves di Manno, Eric Dolphy, Christian Dotremont, Ariane Dreyfus, Guillaume Dreidemie, Robert Duncan, Henri Dupuy de Lôme, Albert Einstein, Guillaume Erner, Heinrich Wilhelm Ernst, Laurent Fabius, Serge Fauchereau, Tristan Felix, Montserrat Figueras, Ami Flammer, Viktor Frankl, Romain Frezzato, André Gide, Emil Gilels, Alexandre Grothendieck, Romano Guardini, Hafez-e-Shirazi, David George Haskell, Jean Hébert, Loïc Hecht, Werner Heisenberg, Victor Hugo, Carl Gustav Jung, Mathieu Jung, Franz Kafka, Atta Kenare, Maylis de Kerangal, Karl Kraus, Benjamin Labatut, François de La Rochefoucauld, Perrine Le Querrec, Maud Lecacheur, Michel Leiris, Giacomo Leopardi, Enrique Lihn, Clarice Lispector, Jacques Lusseyran, Gérard Macé, Vannina Maestri, Pierre Magnier, Jean Malaurie, Irène Margit, Laurent Mauvignier, Maurice Merleau-Ponty, Mathieu Messagier, Jacques-Henri Michot, A. Minzetanu, François Mitterrand, Edgar Morin, Jean-Baptiste Née, Friedrich Nietzsche, Paul Nougé, Barack Obama, Charles Olson, Carlo Ossola, Pierre Pachet, Jean Painlevé, Angèle Paoli, Blaise Pascal, Georges Perec, Fernando Pessoa, Katja Petrowskaya, Federico Pietrobelli, Platon, Siegfried Plümper-Hüttenbrink, Ezra Pound, Sergueï Prokofiev, Marcel Proust, Régis Quatresous, Pascal Quignard, Antonio Ranieri, Emmanuel Regniez, Pierre Reverdy, Martin Richet, Arthur Rimbaud, Henri Rivière, Denis Roche, Roland, Jerome Rothenberg, Jacques Roubaud, Arundhati Roy, Tiphaine Samoyault, Jordi Savall, Eugène Savistzkaya, Bertrand Schefer, Ben Schott, Violaine Schwartz, Micky Sebastian, Octavian Smigelschi, Antonio Spadaro, Reiner Stack, Julien Starck, Stendhal, Gertrude Stein, François Sureau, Zsófia Szatmári, Esther Tellerman, Mathieu Terence, J. R. R. Tolkien, Guido Tonelli, Florence Trocmé, Bernard Umbrecht, Louise Valentin, Paul Valéry, Franck Venaille, Jules Verne, Emile Viteau, Antoine Volodine, Richard Wagner, Patrick Wateau, William Carlos Williams, Boris Wolowiec, Christian Zacharias, Valérie Zenatti, Florent Zemmouche