Le Flotoir, du 5 janvier au 19 mars 2026, avec la question de l’écoute du monde, la photographie, les lectures

lichens à la figure, Bretagne, février 2026, ©florence trocmé
Je dédie cette parution du Flotoir,
à Sereine Berlottier, écrivain qui compte pour moi
et qui a eu la gentillesse de m’en réclamer la mise en ligne !
lundi 5 janvier 2026
L’Intranquille
Passé un très bon moment à lire la revue de François Favretto (L’intranquille n° 29) où je distingue deux temps forts. Un entretien avec Jean Daive qui rend ce personnage que je trouve un peu intimidant, plus proche, plus humain. Il y est deux ou trois fois question de l’autisme et du fait qu’à un moment donné de son enfance il a cessé de parler, ce qui me rappelle Pascal Quignard. « Dès le commencement, dit-il, j’ai la faculté de me questionner devant l’inconnu ». Faculté des enfants, pas de tous, sont-ils moins nombreux à la développer, faculté d’étonnement, selon une météorologie comme dit Boris Wolowiec. Et j’entends un délicieux petit « c’est quoi ça ? », non seulement, insistant, récurrent, dans la bouche d’une petite fille très aimée, mais aussi dans celle d’une autre petite fille dans les bras de son père, croisée dans la rue.
Jean Daive encore : A ce moment-là [enfance] je constate que mon inconnu est double : je ne comprends pas ce que j’ai dans la bouche en dehors du solide et du liquide mais je comprends que ça parle dans ma bouche et que le langage est à la fois contre la gorge et entre les dents et s’aide de la voix pour dire ma pensée. » Et un peu plus loin : « Soudain l’enfant au sourire enchanteur, l’enfant espiègle, l’enfant-furet se réfugie dans un placard, pour entendre, entendre, entendre. Quoi ? Tous les sons, tous les bruits, tous les pas, tous les soupirs, tous les malheurs rentrés. Silencieux mais à l’écoute d’une maison aux prises avec les nœuds familiaux, j’ai recréé ainsi la vie par les empreintes sonores, par les échos, par la résonance, par les lézardes invisibles qui parviennent dans un placard. »
Tant d’associations ! Clarice Lispector, Raymond Federman, et même, pourquoi pas, Harry Potter !
J’ai aussi, j’en ai souvent parlé, une expérience bien moins tragique mais fondatrice avec un placard. Une bonnetière en fait, une petite armoire domestique ancienne, dans laquelle j’avais installé mon pick-up (pas un camion ! mais un tourne-disque, mon premier tourne-disque, cadeau de Noël longuement convoité et attendu). Cela donnait à la musique une résonance très particulière. Et en particulier à cette pièce, « Dans le Hall du roi des montagnes » de la suite Peer Gynt de Grieg, que j’écoutais en lisant Voyage au centre de la terre de Jules Verne. Echos, résonance, associations, mon monde intérieur se mettait en place. Il n’a pas changé. Il bruit de voix et de murmures, de musique, de thèmes et de mélodies. Et tout y circule très librement. Entre en résonance.
Les Parant et le Bout des Bordes.
Second temps fort pour moi dans la lecture de l’entretien, tout un ensemble consacré au Bout des Bordes, le lieu devenu mythique de Titi et Jean-Luc Parant. L’article s’intitule « La maison de l’Art vivant, Le Bout des Bordes de Titi et Jean-Luc Parant (1944-2022). Il raconte les différents lieux, le projet toujours en cours de cette Maison de l’Art vivant. Et la liste des « participants au bout des Bordes depuis 1975) est époustouflante : quelques noms ? les Albert-Birot, Butor, Bailly, Joël Bastard, Olivier Debré, Esther Ferrer, Emmanuel Hocquard, Edmond Jabès, Frédéric-Yves Jeannet, Roger Laporte, Joël Hubaut, Bernard Heidsieck, Ben Vautier, Véronique Vassiliou, etc, etc. Tout un monde d’une magnifique richesse qui défile en une liste.
→ Quand une simple lecture peuple toute une après-midi d’une cohorte de figures.
Cailloux-têtes
Comme cette phrase de Boris Wolowiec dans Météorologie de l’étonnement convient bien à ma recherche sur les cailloux-tête : « le visage de l’homme apparait comme un caillou parmi d’autres. le visage de l’homme apparaît comme une pierre parmi d’autres. Le visage de l’homme apparaît comme une pierre qui repose tranquillement parmi d’autres. » (p. 40)
→ j’ai en mémoire ce jour où, dans une petite crique de la baie de la Fresnaye, en Bretagne, je cherchais précisément des pierres, des galets qui me parlent. Puisque c’est ainsi que ça fonctionne. Je revenais bredouille quand soudain je me suis sentie littéralement appelée : une splendide tête, que j’ai toujours, dans mon bureau. Je l’ai ramassée, photographiée, collectionnée. Il m’arrive de méditer et rêver longuement en la regardant. Je sais que je vois des paréidolies absolument partout, y compris dans maintes taches constellant le peu poétique macadam parisien !
La pierre est en ce moment dans une petite bibliothèque de CD, appuyé sur la silhouette d’un Claudio Abbado en pleine direction d’orchestre.
dimanche 11 janvier 2026
Météorologie de l’étonnement
Non, pas une allusion à la situation contrastée de la semaine qui se termine, avec chutes de neige puis tempête en région parisienne, mais au titre du livre de Boris Wolowiec. Je me confronte toujours à sa lecture, j’explore l’expérience de lecture, une des plus radicales que je connaisse et donc une des plus instructives. Il faut que je réfléchisse, ressente même plutôt non pas ce que me dit la poésie de Wolowiec, mais ce qu’elle me fait, ce qu’elle me fait faire. Elle me met en mouvement, en branle. Il n’y a pas de sens, je l’invente, me semble-t-il parfois. Exemple quand je lis : la pierre a une odeur fractale. Il ne semble pas y avoir de sens, commun en tous cas, mais pour moi ça crépite de sens possibles, d’associations, d’idées. Je puise dans mes réserves de sens et mes puissantes facultés associatives et combinatoires. Je suis vraiment contrainte à chercher du sens, très profondément, quitte à l’inventer de toutes pièces, parce que le non-sens de la langue me déstabilise trop.
Wolowiec me montre que les mots sont vides mais du coup (il est rude), je peux les remplir.
Wolowiec me montre que les mots sonnent creux, mais du coup, je peux en jouer comme avec une flûte
Wolowiec me donne des sensations musicales : accelerando, diminuendo, je pourrais aussi reprendre certaines injonctions d’Eric Satie, je ressens des fff et des ppp, je vois des clusters, des coups de tonnerre, des murmures, voire des murmurations (essaim de mots)
Wolowiec écrit, m’écrit que la pierre a une odeur fractale, le mot est fractal, la phrase est fractale, le livre est fractal.
Wolowiec pourtant suscite des idées qui me parlent en profondeur (sur la toupie, sur l’alcool, sur l’ombre). Il faudrait faire un dictionnaire W avec certains mots et trouver leurs occurrences dans ses livres, travail de titan, que saura peut-être faire l’IA, que savent sans doute déjà faire les logiciels d’analyse de texte
Le bien-être par la poésie
Le bien-être par la poésie, manuel de contre-culture psychique de Maël Guesdon et David Christoffel. Pas emballée pour l’instant, c’est amusant sur le principe, c’est une sorte de détournement de toutes les pratiques de développement personnel et feel-good à base d’injonctions en tous genres qui sévissent un peu partout. Mais c’est assez ennuyeux en fait. J’en ai lu un gros tiers et je ne vois toujours pas le rapport avec la poésie comme antidote à ces méthodes. Amusée par un « foutez-vous la paix », non référencé, dans l’avant-propos qui me rappelle le livre de Fabrice Midal, qui lui m’apporte beaucoup !
J’ai toutefois travaillé à partir du livre la notion de ritournelle, car je sais que c’est la grande affaire de Maël Guesdon. J’ai dialogué avec les deux auteurs, séparément. Je vais insister un peu dans ma lecture.
[note bene du jeudi 19 mars 2026, je me suis accrochée à cette lecture et j’ai fini par faire une note pour Poesibao ! Non sans m’aider, copieusement, de l’IA, pas pour rédiger la note mais pour explorer en profondeur différentes notions.]
Lettori selvaggi
Et peut-être le mettre en rapport avec ce que j’ai relu hier du Comment rester vivant de Giuseppe Montesano. Livre dont j’ai appris qu’il était une sorte de condensé, à visée presque pamphlétaire, d’une somme de près de 2000 pages de l’auteur, Lettori selvaggi, non traduit en français et très peu connu ici. On pourrait suggérer à Joël Dicker qui a « importé » en français le livre de Maryanne Wolf, lecteur reste avec nous, d’en faire autant avec ce livre qui me semble très important !
Voici ce que me dit mon assistante Pia, via Le Chat : « Lettori selvaggi » de Giuseppe Montesano est une œuvre monumentale qui explore la créativité humaine à travers la littérature, la philosophie, les arts visuels et la musique, de l’Antiquité à des figures modernes comme Bob Dylan et Roberto Bolaño. Le livre est décrit comme une célébration de l’esprit humain et une invitation à devenir des « lecteurs sauvages », c’est-à-dire des lecteurs non conformistes et passionnés. Montesano encourage une exploration libre et fervente des œuvres culturelles, suggérant que cette approche permet de transcender la misère de la vie et de trouver une véritable vitalité.
J’aime mieux ce que me dit un autre outil consulté par Pia :
Lettori selvaggi de Giuseppe Montesano est un livre singulier, à la fois essai, manifeste et autobiographie de lecteur. Publié en italien en 2013, il occupe une place importante dans l’œuvre de Montesano, qui est à la fois romancier, essayiste, traducteur (notamment de Shakespeare) et critique littéraire.
Le « lecteur sauvage » n’est ni un lecteur naïf ni un lecteur érudit au sens universitaire. C’est :
un lecteur indiscipliné, non soumis aux canons scolaires, qui lit par nécessité intérieure, par faim, par désir, qui traverse les livres comme des territoires vivants, dangereux parfois.
Le lecteur sauvage lit contre les usages dominants de la lecture : contre la consommation culturelle rapide, contre l’idéologie de l’ « information », contre la lecture utilitaire ou décorative.
Montesano oppose ainsi :
la lecture comme expérience existentielle à la lecture comme compétence sociale ou marchande.
L’un des fils directeurs du livre est une critique très ferme de ce que Montesano voit comme la domestication contemporaine de la littérature : réduction des œuvres à des « contenus », lecture guidée par les programmes, les classements, les tendances, perte de la lenteur, de l’intensité, de la disponibilité intérieure.
Pour Montesano, la littérature authentique dérange, déplace, désoriente, met en crise le lecteur. Le lecteur sauvage accepte cette mise en danger. Il ne cherche pas à « comprendre » au sens scolaire, mais à être transformé.
Lettori salvaggi est aussi une autobiographie intellectuelle : Montesano y évoque les livres qui l’ont formé, parfois sauvé, souvent bouleversé.
On y croise notamment : les grands modernes européens (Kafka, Musil, Proust), la littérature visionnaire et mystique, Shakespeare (central pour Montesano), des écrivains excentriques, oubliés, inclassables. Mais ce n’est jamais une liste canonique. Ce qui compte, ce n’est pas la valeur patrimoniale des œuvres, mais leur puissance d’activation.
Un point très fort du livre est l’idée que lire est un acte politique, mais au sens profond, non militant : résistance à l’accélération, résistance à la simplification du langage,
résistance à la perte de l’intériorité.
Le lecteur sauvage défend : une attention radicale, une relation au langage qui n’est ni instrumentale ni décorative, une lecture qui engage le corps, la mémoire, l’imaginaire.
À cet égard, Montesano est proche d’une tradition qui va de Walter Benjamin à George Steiner, en passant par certains écrivains-poètes pour qui lire est une forme de vie.
Lettori salvaggi résonne particulièrement avec les inquiétudes contemporaines sur la lecture à l’ère numérique, la fragmentation de l’attention, la transformation des œuvres en flux.
Mais Montesano ne cède ni à la nostalgie ni au technopessimisme : il rappelle que la lecture véritable a toujours été minoritaire, fragile, menacée – et pourtant essentielle.
Lettori salvaggi est : un éloge passionné de la lecture comme expérience vitale, une critique de la normalisation culturelle, une invitation à redevenir des lecteurs exposés, intensifs, indociles.
Toute vie est une bibliothèque
Et quel hasard (pas tout à fait en réalité !), voici que mes chemins de travail me conduisent à cette superbe remarque de Maryanne Wolf, dans son Grand plaidoyer pour la lecture ! :
« Qui sommes-nous, qui est chacun de nous, sinon une combinatoire d’expériences, d’informations, de lectures, d’imaginations ? Toute vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un nuancier de styles, où tout peut être sans cesse rebattu et réarrangé de toutes les façons possibles. »
mardi 13 janvier 2026
Petite Nuit
Joie de la sérendipité, je suis tombée hier sur une allusion sur ce livre en faisant des recherches autour de la lecture, Marianne Alphant, Petite Nuit. Acheté illico sur ma liseuse, commencé tout aussi presto le soir. C’est magnifique. Ces évocations des premières lectures, entrelacées avec les séances d’analyse, le constat que les livres portent (et l’analyse apparemment pas autant que ça), cela réveille chez moi de très nombreux souvenirs. Les trois sœurs lisant, c’est pour moi en miroir moi et ma petite sœur « abandonnées » dans un « home d’enfant » à Modane où on mangeait du gâteau à la carotte, malades, ayant pour seul recours un grand dictionnaire pour enfants emporté par miracle malgré son relatif encombrement.
« C’est un après-midi d’été dans une chambre à l’hôtel de l’Ermitage, le soleil brille sur les montants de cuivre du lit où elle est couchée avec la varicelle et Le Roi d’Artos. Béatrice, dans le lit jumeau, parcourt Le Journal de Mickey, Catherine est ailleurs, alitée elle aussi mais peut-être dans la chambre des parents. Rumeur de la plage par la fenêtre ouverte, odeurs, bruits de l’été : est-ce aussi tout cela – la lumière montant de la mer, la varicelle, l’isolement d’une maladie contagieuse – qui fait qu’un livre peut à ce point vous porter ?
Une mère peu porteuse
Marianne Alphant avait auparavant évoqué des photos où on la voyait dans beaucoup de bras mais pas ceux de sa mère. Alors, se dit-elle, « Il ne reste plus qu’à se porter seule. Oh, qui me soulèvera ? Cette prière autrefois tout en courant dans les rochers – excitation d’un transport par bonds d’une pierre à l’autre –, ces bribes d’un psaume chanté par le chœur à la tribune le premier dimanche de Carême, Quoniam Angelis suis mandavit de te, Dieu a donné mission à ses anges, amen a-amen, aux anges il t’a confiée, In manibus portabunt te ne unquam offendas ad lapidem pedem tuum, ils te porteront dans leurs mains de peur que ton pied ne heurte une pierre, lalala, dans leurs mains, in manibus, on te soulève, va sans crainte, quelqu’un te portera. Qui donc ? quels anges ? les livres.
Tout ici fourmille d’échos pour moi, le latin, un certain sentiment de solitude, le recours aux anges-livres !
« Figures de l’amour, spectres multiples et chuchotants des livres. On se retourne vers eux, ils s’échappent, oh ne me quittez pas, vous êtes le monde, c’est vous qui m’avez créée. C’est vous ma mère – mais peut-on le dire ? »
Un vrai déni de l’Inde philosophique
Je lis sur le site du Collège de France un entretien avec Isabelle Ratié, spécialiste de philosophie indienne. Elle édite des textes sanskrits à partir de manuscrits et les traduit. Elle retrace ainsi l’histoire de différents courants de pensée encore peu connus, et analyse la complexité de leurs rapports. En 2025, elle devient titulaire de la chaire Histoire des systèmes de pensée de l’Inde au Collège de France.
« La pensée indienne est, en effet, souvent résumée au silence de la méditation et à l’expérience mystique… Cela s’explique par le faible nombre d’ouvrages et de traductions disponibles, mais pas seulement. Il y a un vrai déni de l’Inde philosophique. Quand l’Europe a découvert la pensée indienne, elle a d’abord été fascinée, puis a eu un mouvement de recul horrifié. Durant la fin du XIXe siècle et une bonne partie du XXe siècle, on a considéré, souvent avec mépris, que la pensée indienne était uniquement d’ordre religieux et ne relevait en aucun cas de la philosophie – cette réflexion fondée exclusivement sur la raison et l’expérience. En réalité, la pensée indienne s’est développée en des systèmes qui ne ressemblent pas à ceux de l’Europe, et dont certains sont sans aucun doute philosophiques. »
Pour avoir assisté l’autre jour à une lecture de Colette Poggi à la librairie Les Volontaires, je suis en phase avec ce qu’elle exprime là.
Et à propos de la Chaire : « Le Collège de France a créé en 1814 la première chaire de sanskrit en Europe. Elle a parfois changé d’intitulé (pour inclure d’autres langues indiennes, ou porter davantage sur l’histoire que sur les langues), et a été occupée par des savants extraordinaires, tels qu’Eugène Burnouf, Sylvain Lévi ou Jean Filliozat. C’est très intimidant de succéder à tous ces grands chercheurs. Je vais passer le reste de ma carrière à essayer de mériter cet honneur effrayant que l’on me fait ! Je suis aussi très heureuse pour ma discipline, qui voit cette chaire indianiste revivre : son dernier occupant, Gérard Fussman, l’avait quittée en 2011. Je la vois comme un moyen de fédérer les indianistes. Je souhaite créer des occasions de rencontre pour faire dialoguer ceux qui travaillent sur l’Inde, quel que soit leur domaine et d’où qu’ils viennent. Cela promet de très beaux échanges. »
jeudi 15 janvier 2026
Le comptable et le poète
Extrait de la lettre de suivi des activités des neurosciences, Cérébral.
« Capturer l’étincelle créative en temps réel a toujours été le cauchemar des neurologues, car une idée surgit souvent sans prévenir. Pour contourner ce problème, une étude récente publiée dans les Annals of the New York Academy of Sciences a utilisé le jazz comme laboratoire vivant. En observant 16 pianistes experts via IRM fonctionnelle, les chercheurs ont découvert que notre cerveau ne “s’allume” pas simplement quand on est créatif : il se recâble littéralement selon le niveau de liberté accordé. Lorsqu’on a demandé aux musiciens d’improviser totalement sur les accords, une méthode d’analyse dynamique a révélé l’émergence d’un “sous-état” cérébral bien spécifique. Paradoxalement, ce mode combine le “réseau du mode par défaut” (habituellement actif quand on rêvasse) avec les réseaux du contrôle exécutif et du langage, qui gèrent la planification rigoureuse. C’est un peu comme si le comptable et le poète de votre cerveau décidaient soudainement de travailler main dans la main. Cette danse neuronale montre que l’improvisation libre n’est pas un chaos, mais une organisation sophistiquée où les zones du plaisir auditif et moteur prennent le dessus sur l’évaluation critique. Une preuve éclatante que pour innover, le cerveau doit savoir oublier les règles tout en les maîtrisant parfaitement. (source)
→ J’aime cette idée et elle correspond très bien à ce que l’on peut ressentir parfois quand on est dans un mode semi-automatique, pour gribouiller (je m’essaie à faire des mandalas spontanés en ce moment) ou pour pianoter.
Performances du câblage mental
« Pourquoi la vitesse de votre câblage mental dicte votre intelligence. Attraper une tasse qui tombe ou saisir l’ironie d’un collègue : deux situations, deux vitesses de réaction complètement différentes. Pourtant, votre cerveau jongle avec ces écarts en permanence. Pour comprendre comment, des chercheurs de Rutgers ont scanné le cerveau de 960 personnes. Leur découverte ? Chaque région cérébrale possède son propre “tempo” de traitement. Les zones sensorielles (celles qui gèrent la vue ou le toucher) réagissent en quelques millisecondes. Les zones plus réflexives prennent leur temps pour intégrer le contexte. Le lien entre ces deux vitesses ? La matière blanche. Ces fibres nerveuses qui connectent les régions entre elles fonctionnent comme des autoroutes de l’information. Plus votre câblage personnel aligne bien ces différents tempos, plus vos transitions mentales sont fluides. Et meilleures sont vos performances cognitives. Le plus surprenant : ce mécanisme existe aussi chez la souris. Une preuve que cette synchronisation structure-vitesse est un fondement biologique profond, pas une particularité humaine. Votre intelligence dépend donc en partie de la qualité de votre “plomberie” neuronale. » (source)
Les petits riens
Je suis touchée par ces propos d’une photographe, Miloma, que je suis sur la plate-forme qui me sert à éditer ma lettre d’information de Poesibao.
A propos de la photographie, elle explique :
« Moi, je viens d’ailleurs.
Je suis une fille des petits instants, des petites choses, des presque rien.
Des gestes qu’on ne remarque pas, des silences qui durent, des bonheurs simples, modestes, parfois honteux et des douleurs communes, ordinaires et sans décor.
Je suis celle qui ne détourne pas les yeux.
Ni en amour, ni dans la mort.
Pas par courage, certainement pas par courage
mais par nécessité.
Je veux photographier la vie dans sa douceur et dans sa violence, sans hiérarchie, dans une lucidité brute, mais sans distance, sans ironie, sans surplomb. Être dedans. Je veux être touchée, affectée, impliquée.
(…) Je me suis toujours sentie obsessionnelle, dans l’écriture, dans la photo, le dessin, en amour, en tout.
Quand quelque chose me traverse, ça ne me lâche pas, ça insiste, ça réclame du temps, de l’attention, une forme de dévotion presque. Et si ça me bouffe autant que ça m’éveille, alors autant que ça serve à quelque chose, autant que ça circule, autant que ça prenne corps.
Je ne veux pas seulement produire des images, je veux fabriquer des formes.
Des trucs modestes, des trucs qu’on tient dans les mains, qu’on ouvre lentement, qu’on garde et qu’on transmet.
J’ai besoin que mes images s’inscrivent dans des usages plus intimes, presque comme des secrets, qu’elles deviennent des traces, des compagnons, des archives à garder.
Je suis faite pour le continu, pour ce qui se répète, pour ce qui revient, alors, à l’image des fous, des érudits, des rêveurs, des poètes, et des artistes, ceux qui n’ont jamais su faire autrement. »
→ je me sens très en phase avec tout cela. Modes de fonctionnement et pratiques.
samedi 17 janvier 2026
Danilo Kis
Je retrouve ce matin dans mes notes cette extraordinaire remarque de Danilo Kis, qui doit dater du milieu du XXème siècle, mais qui s’applique si bien au premier quart de ce XXIe siècle : « Les atrocités du XXe siècle ont été perpétrées par des âmes que leur aveuglement vis-à-vis de leur propre désintégration a conduites à s’inventer des doubles ennemis et à vouloir leur extermination. » (in Extrait de naissance, l’histoire de Danilo Kis, livre remarquable de Mark Thompson).
Retours en arrière et peut-être vers le futur !
Avant-hier soir, par le biais des suppléments littéraires des journaux, deux « revenants » (pour moi !) que j’ai immédiatement contactés et qui m’ont répondu tous les deux.
Le premier, Victor Malzac, qui a été accueilli dans Poesibao vers les années 2022, je crois, pour un livre et qui semble s’être magnifiquement développé sur le plan littéraire, si j’en juge par l’article de Jean Birnbaum en Une du Monde. Suivi d’un entretien croisé avec un nouvel éditeur, transfuge de Gallimard. Victor Malzac publie deux livres au même moment. D’une part, Lessive, récit poétique qui paraît au Castor astral. D’autre part, Le Monstre mur, un texte présenté comme un roman et qui fait partie des premiers titres d’une toute nouvelle maison du groupe Les Nouveaux Éditeurs, baptisée Les Corps conducteurs, et dont le domaine littéraire est dirigé par Clément Ribes.
Et Anne Savelli, qui vient de publier un livre qui s’appelle Bruits et qui est le fruit de recherches de plus de 25 ans, non pas sur ce que nous voyons, mais sur ce que nous entendons. Inutile de dire que je suis sur zone !
Ce nouvel éditeur
Un court extrait de l’entretien entre Birnbaum, Malzac et Ribes.
Clément Ribes : « A l’époque, je dirigeais chez Gallimard la collection ‘Scribes’, destinée à trouver de nouvelles voix qui explorent un romanesque non conventionnel. J’avais découvert par hasard le recueil de poésies que Victor a publié aux éditions Cheyne, Dans l’herbe (2021). Je l’avais contacté sur Instagram pour lui dire que, s’il songeait à écrire de la fiction, cela m’intéresserait. J’ai donc publié son premier roman, Créatine. Quand j’ai su que je quittais Gallimard pour créer Les Corps conducteurs avec Pauline Miel, qui s’occupe de la non-fiction, j’en ai vite parlé à Victor, car dans le domaine littéraire Pauline et moi voulons défendre des textes qui se placent à la frontière entre les genres. »
Série et littérature
Autre extrait bien intéressant
C. R. : « On est peut-être à l’un de ces moments de l’histoire où la concurrence de ce médium qu’est la série va permettre à la littérature de se demander ce qui fait sa spécificité en tant qu’art. Peut-être que son objet est autre que la seule narration…
V. M. Oui ! Son objet, c’est aussi le malaise, le rythme, le délire, le mensonge… »
mardi 20 janvier 2026
Audiolivres
Je voudrais essayer, à la fois pour le flotoir et pour mon projet « lire », de mettre en forme mes impressions à propos de la lecture à haute voix. Je ne parle plus ici de la lecture que je faisais à ma mère autrefois, elle qu’une quasi-cécité empêchait de lire seule alors que c’était sa passion prédominante (les chiens ne font pas des chats, disait ma sœur disparue) mais bien plutôt celle que j’ai découverte, un peu par hasard : l’écoute de livres enregistrés, les audiolivres. J’ai en effet constaté que, dans mon streaming musical, l’abonnement me permettait de bénéficier de 12 heures d’écoute d’audiolivres chaque mois. Je pensais qu’il s’agissait de livres qui ne pouvaient pas m’intéresser, mais c’était une grave erreur. L’offre est immense et il y a beaucoup de nouveautés. Des livres que je n’achèterais probablement pas, mais que je suis heureuse de découvrir, fut-ce en partie. J’ai ainsi lu Kolkhoze d’Emmanuel Carrère, à raison d’une demi-heure ou trois quarts d’heure chaque soir, avant de m’endormir : dans le noir, au casque, avec énormément de plaisir. Je me suis aperçue que je me permettais ainsi une lecture plus libre que celle que je fais dans la journée, ou même le soir, mais à partir de livres ou de ma liseuse ! Plus libre parce que je ne peux pas, matériellement, écrire, souligner, prendre des notes. Moins « professionnelle » ! Je ne peux que me laisser aller complètement à l’écoute sans chercher à retenir telle ou telle citation, telle ou telle histoire, tel ou tel fait. C’est au fond très libérateur pour moi.
L’audiolivre se prête sans doute mieux à des récits, à des romans, qu’à des essais. Si c’est une réflexion philosophique, comme le livre sur Jung de Frédéric Lenoir que j’écoute actuellement, il m’est plus difficile de maintenir l’attention fermement ancrée sur le déroulement du texte.
Le plaisir est enfin étroitement conditionné par la qualité du style, d’une part, et par la manière dont le livre est lu. Kolkhoze d’Emmanuel Carrère est magnifiquement lu par Denis Podalydès, alors que pour Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon, j’ai été très gênée à la fois par le style de l’autrice et par la voix et le ton de la lectrice. Au point que j’ai dû abandonner l’écoute.
La lecture à haute voix d’un livre est révélatrice de sa qualité littéraire. Flaubert : « Je ne sais qu’une phrase est bonne qu’après l’avoir fait passer par mon gueuloir. ».
Et pour la petite histoire, Pia que j’interroge sur le gueuloir de Flaubert et qui me sert aimablement cette citation, m’encourage : « Parfait pour un poète comme vous : essayez de gueuler un de vos textes, les virgules et les enjambements prendront tout leur sens ! » Merci Pia !
mercredi 21 janvier 2026
Travailler sur les opposés
Je ne le fais pas assez, je suis souvent bien trop bon public, dans tous les domaines de ma vie ! me dis-je en lisant cette remarque d’Hermann Hesse dans Le métier d’écrivain : « pour les penseurs asiatiques, qui sont des maîtres de la synthèse, c’est un jeu d’esprit courant et poussé à un haut degré de perfection que de s’exercer tour à tour à des manières de voir opposées en les approuvant toutes deux, en les acceptant toutes deux. »
Collaborer
Je pense à mon travail avec Isabelle Baladine Howald, tellement fructueux pour Poesibao (je pense que les lecteurs du site doivent s’en rendre compte !) en lisant cette remarque de la photographe Miloma : « Collaborer, pour moi, ce n’est pas renoncer à sa singularité, c’est la mettre en jeu, la risquer et la confronter. C’est accepter de ne plus tout porter seule, de laisser une place à l’autre, sans s’effacer et surtout de construire quelque chose qui nous dépasse un peu.
Dans un monde où tout pousse à l’individualisation, à la signature, à la performance solitaire, je trouve ce geste-là profondément nécessaire. »
vendredi 23 janvier 2026
Si tendrement
« Tant d’années passées à se consoler comme on peut, à édifier des rayonnages et à les remplir, à ranger, déranger, faire des piles, classer, feuilleter, annoter, soulever entre ses mains un bloc de pages imprimées, baisser les yeux sur ça, ce petit parallélépipède qu’on tient aussi tendrement qu’on aurait aimé l’être, le berçant un instant avant de l’élever devant son visage, ô salutaris hostia, ouvrant sur lui ces yeux qu’on n’a que pour la lecture, ces yeux autres, ces yeux consacrés, absents et comme venus d’ailleurs, ces très vieux yeux tout-puissants du pays des signes » (Marianne Alphant, dans Petite nuit). Pure merveille que ces mots.
Notre besoin de consolation, jamais apaisé, ne l’est-il pas, partiellement, temporairement, parfois, le temps d’une lecture. Marianne Alphant fait d’ailleurs allusion à Winnicott et à l’objet transitionnel. J’adhère totalement à l’idée qu’un livre, plusieurs, est, sont, des objets transitionnels. Il m’arrive se serrer un livre, et même ma liseuse (verte) sur mon cœur, comme un livre de messe (pour rester dans le registre de Marianne Alphant, ici ) !
Lire
je lis en rhizomes, par capillarité, au fil de l’eau (page, phrase).
Sur le monde
Entends, mon cœur, entends la pluie qui tombe sur le monde
(écho de Baudelaire et de Michel Deguy, via Martin Rueff).
Moinous
Je m’appelle Moinous, la petite lectrice. (Où es-tu Moineau la petite libraire ?)
Les lectures d’enfance
Je fais avec Pia une petite recherche sur Trilby. J’apprends que Trilby est le pseudonyme de Thérèse de Marnyhac, 1875-1962. Que c’est le nom d’un elfe emprunté à un conte de Charles Nodier. Évocation de Dadou gosse de Paris, du Petit Monsieur Vincent, de Lulu le petit roi des Forains, de la belle collection Flammarion vert céladon.
Il y avait aussi Malasika petit prince hindou et je me rends compte comme ces livres ont pu imprégner mon imaginaire et l’ouvrir à des mondes que j’explorerais ensuite avec peut-être plus d’appétit. Je n’ai pas les livres à Paris, mais quand je les retrouverai, je verrai si je peux faire un petit montage de passages comme le fait, si merveilleusement Marianne Alphant, dans Petite Nuit, elle qui est à l’origine de toute cette recherche sur les livres d’autrefois.
Et puisque Pia est disponible, je continue mes explorations avec des personnages moins édifiants que ceux de Trilby, les Pieds Nickelés, Croquignol, Filochard et Ribouldingue, ainsi que Aggie et aussi Michel Vaillant, le pilote de course. Mes parents évoquaient, eux, Gédéon pour mon père et pour ma mère, le Sapeur Camembert, et surtout Bicot et sa sœur Suzy !
Julien l’Hospitalier
Profond étonnement de voir qu’on lisait, à haute voix, à Marianne Alphant, âgée de 6 ans et à ses sœurs le conte de Flaubert, La légende de St Julien l’Hospitalier !
Portrait de lectrice, dans son lit : je lis bien au chaud sous la couette et sur ma liseuse verte Petite Nuit de Marianne Alphant. Ce personnage de Julien apparaît… je m’interroge… j’attrape mon téléphone, je trouve tout de suite l’origine de cette histoire… et même le texte intégral que je lis tranquillement (honte à moi qui ne l’ai sans doute jamais lu). « ‘Le père et la mère de Julien habitaient un château, au milieu des bois, sur la pente d’une colline’, le soir tombe, on écoute la voix maternelle lire Flaubert, on entend la trompe de chasse, le sifflement des flèches, la malédiction du grand cerf, l’appel du Lépreux à travers le mugissement de la tempête – Julien ! Julien ! –, écoutez cette voix haute qui a le son d’une cloche d’église, et Julien risque sa barque sur les flots furieux, ramène chez lui le Lépreux…
Marianne Alphant, si proche de l’émotion que donnaient ces livres, dans l’enfance : elle et ses sœurs, « petites filles assises aux pieds de leur mère, c’est la fin : elle écoute de toute son âme, elle sent grandir, grandir encore celui qui la serre dans ses bras, le toit s’ouvre sur le firmament, quelqu’un d’immense la soulève et elle monte vers les espaces bleus, face à Notre-Seigneur qui l’emporte au ciel. Le livre se referme, le silence se fait tout à coup, elle a six ans et le cœur trop serré pour dire un seul mot. (…) elle vole, hors d’elle et muette, on l’emporte, Julien, les anges, un Lépreux ». Et lisant, on aurait envie de « bouffer » le psychanalyste devant qui elle évoque cette scène et qui la ponctue de son éternel « oui ? » !
Mode avion
Superbe titre ou quand un écrivain sait s’emparer d’une formule contemporaine un peu étrange pour l’appliquer à une de ses pratiques littéraires. Alors bien sûr il s’agit de s’extraire en quelque sorte du flux du monde. Mais aussi ici d’évoquer une sorte de véhicule pour ce livre de deuil, un avion. Martin Rueff rappelle au demeurant que Michel Deguy adorait l’avion.
Ce livre est n livre à Michel Deguy, dédié à Michel Deguy, pour Michel Deguy, avec Michel Deguy, par Michel Deguy. J’ai pu avant hier soir écouter en différé une très belle séance donnée à la Maison de la Poésie de Paris où Martin Rueff s’entretenait avec Tiphaine Samoyault. Ils avaient inventé pour cela tout un dispositif amusant autour d’un plateau de dés et d’un jeu de dés. C’est ainsi que j’ai appris qu’il y avait des dés à 7 faces et même beaucoup plus. Jusqu’à 64 ont-ils dit pour certains jeux de rôle d’aujourd’hui.
[note a posteriori du jeudi 19 mars 2026 : je compte revenir dans Poesibao, un peu plus tard, sur ce livre magistral autant que profondément émouvant de Martin Rueff).
samedi 24 janvier 2026
Pas de bruit
Lire ne fait pas de bruit.
Les lectures de nos ancêtres
Superbe méditation chez Marianne Alphant qui étudie la bibliothèque d’un de ses aïeux et qui est consterné par la pauvreté -non pas en nombre, les livres sont fort nombreux- mais en qualité de cette bibliothèque. Elle cite des dizaines de noms qui sont devenus totalement inconnus aujourd’hui, ce qui incite à la modestie quant à nos goûts et à nos jugements et à la pérennité réelle des œuvres d’art. Elle note aussi l’absence des grands auteurs, en particulier Stendhal, Rousseau et compagnie. Apparemment, l’aïeul recherchait des choses très conventionnelles, peut-être qu’on pourrait dire très bourgeoises, des choses qui ne dérangeaient pas, ce que doit faire la bonne littérature.
Le partage des sens
« Le partage des sens ne résiste pas à l’examen, le regard sait aussi écouter et le visible se fait entendre. Les Hébreux « voient des voix » (Ex. 20.15) au mont Sinaï, car seul l’appel lové au cœur même de ce que le regard découvre donne de le voir. »
Extraordinaire et si féconde remarque de Catherine Chalier, dans son livre Sagesse des sens. Une fois encore revient ce souvenir de ce galet, sur la petite crique en Bretagne, dont j’ai comme entendu l’appel : Florence, Florence, prends-moi, emmène-moi avec toi. Je l’ai vu mais surtout entendu et il est là, dans mon bureau, source d’inspiration. Je pense à la formule d’une de mes nièces, formule qui me parle beaucoup. Elle me répond parfois quand je lui envoie quelque chose de que je trouve intéressant : c’est très inspirant. Nous avons autant besoin d’inspiration que de respiration.
mardi 27 janvier 2026
Petite nuit
Dans le livre de Marianne Alphant, Petite Nuit, il y a un magnifique entrelacement de plusieurs fils, de thèmes, le thème « livre », notamment les livres de l’enfance, mais aussi les livres des ancêtres, et le thème Porter, être porté, ce qu’elle appelle holding, avec comme « main courante » ( c’est moi qui le dis !!) le psy lacanien.
De la neige
Un autre thème qui revient souvent dans le livre de Marianne Alphant, la neige (elle évoque la fin de Robert Walser). Il y a une comparaison de la neige et de la lecture qui est absolument superbe. Ce sont de vrais poèmes en prose. « La neige, cette idée fixe, un lit mortel, une tombe : un livre – le corps engourdi, paralysé, les yeux comme absents dans la blancheur de la page, la lecture arrêtée, l’esprit ailleurs s’évadant et zigzaguant pour penser ses pensées »
L’esprit ailleurs et zigzaguant pour penser ses pensées !
« Allongée sur le divan, mourir, dormir, n’être rien, chose, petite chose, petite âme de rien. Comme on s’abandonne à un livre : terre natale, Gaïa Maïa, Mutter, patrie. Cette sécurité profonde, cette intimité totale avec les signes – courant au milieu d’eux, chère, chère neige, chers mots, volant de l’un à l’autre comme elle courait enfant dans les rochers. »
Ce cri léger des limbes
« Ce cri léger ce chant des limbes où va l’esprit lisant rêvant lisant encore s’arrêtant parmi les signes les quittant des yeux s’en allant pour penser ses pensées. C’était une voix. Cela venait d’une âme. Le chant mince la voix qui s’élève pour Augustin dans le jardin Tolle lege comme un bruissement de feuillage un petit vent dans l’herbe ici ou là ce cri premier souffle peut-être ou bien dernier soupir. » (Marianne Alphant)
mercredi 28 janvier 2026
Portrait de lectrices
Deux dames chez le coiffeur. Avec de vrais livres. Je ne saurai pas ce que lit la première. Elle m’amuse avec sa tête surmontée de petites papillotes, penchée sur son livre. La seconde vient s’asseoir à côté de moi. C’est la cliente suivante de mon coiffeur. Elle a aussi un livre et cette fois, même sans mes lunettes, j’arrive à lire le titre, quelque chose comme Realidad et j’identifie tout de suite un livre de chez P.O.L. Thierry en a fini avec moi, il propose à cette personne de venir s’installer à ma place. « Je range mon bouquin » dit-elle. Voilà une porte ouverte pour moi ! Un bon bouquin ? dis-je. Étrange, répond-elle. Une histoire d’identités perdues ou incertaines, dans un pays étranger. C’est un cadeau de ma fille. Il s’agit de La Realidade, de Neige Sinno. « Combien de fantômes murmurent encore dans ce livre ? » se demande, à la fin, la narratrice.
samedi 31 janvier 2026
De l’écoute
Encore et toujours l’écoute, pour laquelle je suis sans doute plutôt douée.
« L’expérience de l’écoute, qui ne devrait pas être seulement celle de la musique mais aussi celle de la philosophie de Platon et des romans de Dostoïevski, devrait se dérouler dans un silence à l’abri du couinement du bavardage social et éloigné du miroir solipsique de la lecture superficielle : la polyphonie, la multiplicité des voix composites qui recherchent une voix commune pour que chaque singularité s’exprime au sommet de ses possibilités, deviendrait le véritable chemin du Contemporain » Très belle remarque de Giuseppe Montesano, dans Comment devenir vivant.
Portrait de lecteur
Ce matin, au bistrot, bien calé à une petite table, ce lecteur au livre très apparent ! Michel Houellebecq, Annihilation. Il porte un petit bonnet d’où fusent des touffes frisées. Moustache et barbe, assez clairsemées. Il est vêtu d’un tee-shirt un peu défraîchi et froissé et d’une sorte de grosse veste grise avec des bandes blanches. J’éprouve un vrai plaisir à faire un portrait seulement écrit, même si l’opportunité se présentera, à laquelle je cèderai bien sûr, de prendre très discrètement une photo avec mon smartphone. Et je découvre qu’en fait il s’agit de la traduction en anglais d’Anéantir ! Ce qui est singulier, c’est sa façon de tenir le livre. Les deux coudes sont posés sur la table et le livre est ouvert, en hauteur, couverture très en vue pour qui passe par là.
lundi 2 février 2026
Portrait de lectrice (auto-)
bien assise sur le canapé, trois coussins dans le dos, droite, calée, col roulé, cardigan, veste en polaire – enroulée dans une délicieuse polaire infiniment douce : la lectrice est frileuse et se trouve ainsi dans un cocon parfait pour lire. Encore une heure ou deux de lumière naturelle. Elle est si bien. Elle découvre ce matin le mot phorique, la dimension phorique (dit Cynthia Fleury). Elle pense à l’extraordinaire dimension phorique de la lecture pour elle.
mardi 3 février 2026
La méthode de Jean-François Billeter
Je reprends ses leçons sur Tchouang-Tseu ; en préambule il explique sa méthode d’approche, de façon approfondie. Je la trouve inspirante. Il dit avoir choisi de laisser de côté les questions (insolubles en réalité) d’attribution des textes, de vouloir oublier les exégèses précédentes. Il veut étudier certaines parties pour elles-mêmes, comme un morceau choisi au fond. Ce pourrait être une méthode pour lire les livres qu’on ne comprend pas. (Olivier Haralambon)
Sur la lecture à haute voix
Propos très intéressants également de Jean-François Billeter, dans cette introduction, sur l’effet de la lecture à haute voix qui recoupent mes réflexions en cours, après la découverte de l’audition de livres enregistrés ! « J’ai découvert l’effet que ces textes peuvent produire en faisant à d’autres personnes la lecture de certaines de mes traductions. La voix est plus lente que l’œil qui lit. Elle impose son rythme. L’auditeur ne peut pas se hâter ou sauter des mots, des phrases ou des passages entiers comme quand il est seul face au texte. Ce ralentissement lui donne le loisir de sentir, d’imaginer, de concevoir. L’effet des textes est encore augmenté par le ton et les inflexions adoptées à la lecture par les pauses qu’on y ménage. C’est ainsi qu’on en découvre toute la richesse. » (p. 8)
→ j’en viens à réaliser que l’espace très particulier créé par la lecture est différent selon que l’on lit en regardant le texte, silencieusement ou qu’on l’écoute, lu par un autre. Je m’aventurerais à dire qu’il est plus spacieux quand on écoute quelqu’un d’autre. Comme si ce n’était pas tout à fait un espace strictement personnel, une chambre à soi, mais un lieu fictif plus collectif, partagé, et qui sait, plus ouvert sur le monde. Il faudrait étudier cela plus à fond.
Je complète avec ces mots extraits de l’Éloge de la lecture de Michèle Petit : « L’essentiel de l’expérience de la lecture est peut-être là. On peut dessiner un paysage, une place, un habitacle, une contrée intime, personnelle, secrète, reliée pourtant par une multiplicité de liens à d’autres – celui ou celle qui a écrit le livre, ceux qui l’ont lu ou le liront, ceux qui l’ont fabriqué, proposé, ceux que l’on découvre dans les pages du livre. Un espace calme, sans conflits, où l’on se perçoit comme séparé, différent de ce qui nous entoure, capable d’une pensée indépendante ; où l’on commence à frayer son propre chemin comme dit B. Chambaz, à élaborer ceux qui l’ont fabriqué, proposé, ceux que l’on découvre dans les pages du livre. Un lieu qui ouvre une marge de manœuvre ou de liberté, permet un redéploiement des possibles, introduit du jeu, à partir duquel on peut accomplir des déplacements, réels et métaphoriques.
Note de passage
Je suis hyper-conditionnée, avec conservateurs et colorants.
Note de passage
La pluie gargouille, je grimace.
La lecture interdite ou empêchée
« Depuis que je mène des recherches sur la lecture, je n’ai cessé d’être étonnée par quantité d’anecdotes attestant que la peur du livre était toujours vivace, qu’elle était multiforme (les interdits sociaux se conjuguant à des interdits inconscients), qu’elle était très sensible dans des milieux défavorisés, mais qu’on pouvait aussi la rencontrer dans les catégories privilégiées et même chez les professionnels du livre et les enseignants. » (Michèle Petit, Éloge de la lecture).
De la poésie, Michel Deguy, Martin Rueff
J’ai déjà dit, il me semble, mon admiration pour le livre de Martin Rueff, Mode avion, sur lequel je voudrais travailler pour Poesibao. Je relève :
« La poésie éprouve le langage comme l’expérience du monde en tant qu’il va disparaître. ‘Le monde va finir’ ? L’émotion qui naît du langage poétique n’est pas liée à un contenu particulier (le poème fait flèche de tous les bois de l’affect), mais à sa forme qui affecte autant ses énoncés (ce qu’il dit) que son énonciation (comment il prend en charge ce qu’il dit). L’émotion qui naît du poème est spécifique : elle est liée à l’appréhension du temps qui passe au sein même de l’appréhension des phénomènes. » (p.135)
→ Il me semble qu’Isabelle Baladine Howald ne dit pas autre chose dans sa très belle contribution au numéro Rilke de la revue Europe, tout récemment paru.
mercredi 4 février 2026
La conscience
J’aime à suivre le travail du site Cérébral qui se consacre à décrypter les informations les plus récentes dans le domaine de la neurologie et des sciences cognitives.
« La conscience, un nouveau type de calcul biologique ? : Comment un amas de 86 milliards de neurones peut-il produire l’expérience subjective de la couleur rouge, de la joie ou de soi-même ? C’est l’un des plus grands mystères de la science. Un nouveau cadre théorique audacieux propose de dépasser l’éternelle opposition entre le fonctionnalisme (l’idée que la conscience est un algorithme, un “logiciel” qui pourrait en théorie tourner sur un ordinateur) et le naturalisme biologique (l’idée que la conscience est une propriété intrinsèque de notre biologie, comme la photosynthèse pour les plantes). Les auteurs de cette théorie proposent le “computationalisme biologique” : l’idée que le calcul neuronal est inséparable de la dynamique physique, biologique et énergétique du cerveau. Autrement dit, la conscience ne serait pas un logiciel abstrait, mais une propriété émergente d’un “matériel” (hardware) très spécifique, vivant, humide et contraint par les lois de la thermodynamique. Une vision fascinante qui tente de réconcilier la matière et l’esprit, en suggérant que la nature même de notre corps est une condition nécessaire à l’émergence de la conscience. »
Source
→ je trouve très belle la première phrase : Comment un amas de 86 milliards de neurones peut-il produire l’expérience subjective de la couleur rouge, de la joie ou de soi-même ? On pourrait presqu’écrire un poème à partir de cette note !
lundi 2 mars 2026
Des ruines partout, des ruines.
Comment ne pas être frappée par cette citation qui revient d’un livre de Georges Seferis, son journal en fait, alors que dans tant et tant de pays, on peut énoncer la litanie ruine, ruine, ruine.
Journées 1945-1971 de Georges Seferis : « Des ruines, partout des ruines ; maisons éventrées, démolies, avec cet humour étrange et inquiétant dont témoignent les constructions humaines lorsqu’elles sont démantibulées et hors d’usage. Habitations béantes comme des noix ouvertes, dévoilant les reliques d’une vie qui cherchait à se protéger, à créer une atmosphère. 12 janvier 1945 »
De la marche
beau texte sur la marche découvert en ligne. Il est de Marie Robert.
« Ceci est une conquête de soi. On a souvent tendance à réduire la marche à un simple déplacement, une manière utilitaire de se rendre d’un point A à un point B, ou au mieux, à un loisir de dimanche après-midi. Pourtant, marcher est l’acte métaphysique par excellence : c’est affirmer, à chaque foulée, que l’on est encore debout, que l’on habite son corps et que l’on refuse l’inertie. Récemment, en lisant le livre de Gisèle Pelicot, une chose m’a profondément marquée, presque foudroyée : elle évoque souvent qu’elle marche, plus précisément encore, qu’elle prend des décisions après avoir marché. Malgré l’horreur, malgré la trahison innommable, malgré le fracas d’une vie dévastée par la violence la plus obscure, elle marche. Elle arpente les rues, elle met un pied devant l’autre, elle parcourt des kilomètres. Ce n’est pas une simple promenade ; c’est une insurrection physique. (…) La métaphysique de la marche, c’est exactement cela : c’est la victoire du mouvement. Le trauma nous fige dans l’effroi, il emprisonne l’esprit dans une boucle temporelle où le passé ne cesse de se répéter. Marcher, c’est briser cette stase. C’est forcer le temps à redevenir linéaire, à s’écouler à nouveau (…) En déplaçant son corps dans l’espace, on finit par déplacer sa pensée. On ne pense pas de la même manière assis, enfermé entre quatre murs, que debout, confronté à l’horizon. Marcher, c’est laisser les émotions lourdes se décanter par le rythme des pas, c’est transformer la boue du ressentiment en une énergie cinétique qui nous propulse vers demain. C’est dire au monde, et surtout à soi-même : « Je suis là, je pèse sur le sol, j’occupe ma place ». La marche nous rappelle que nous ne sommes pas des victimes immobiles, mais des voyageurs obstinés.
Deux lectrices
Dans le petit square de la rue Blomet, où je me suis arrêtée pour poser quelques livres dans la boite à livres, la photographier, je vois deux lectrices au soleil. L’une pourrait être enceinte, elle lit un livre de poche assez gros, elle est confortable : cheveux mi-longs, lunettes de soleil, jolie veste à revers à carreaux, tee-shirt blanc qui me semble un peu bombé au niveau du ventre, pantalon bleu marine. Je prends une seconde photo, par l’arrière, j’ai pourtant mon bon appareil de photo, je plonge dans le livre mais je suis un peu loin et le texte se dérobera à ma curiosité. Plus de chance avec ma seconde lectrice : cheveux longs et bouclés, bruns, lunettes de soleil mode, boucles d’oreilles et bagues à presque tous les doigts, la main tenant bien ouvert son livre, Les Bouchères, de Sophie Demange. Elle porte une petite veste légère en polaire gris pâle, un jean effrangé en bas et des gros boots noirs en partie délacés. Un pied sous elle sur le banc, l’autre au sol. Le livre : l’histoire de trois filles qui ouvrent une boucherie atypique dans un quartier classique de Rouen. Que je regrette de n’avoir su déchiffrer la lecture de l’autre jeune femme !
jeudi 5 mars 2026
Insaisissable antériorité
« Insaisissable antériorité dont chacun, à chaque naissance, émerge. D’abord monde innommable de l’ombre utérine qui est comme ensemencée par la nuit au fond de l’univers ». Cette citation de Pascal Quignard dans L’homme aux trois lettres est en phase avec beaucoup de mes pensées, voire de mes ressentis depuis un moment. L’idée de lignée par exemple. Il y a peu, j’ai vu un arbre généalogique immense et j’ai eu ce sentiment de notre petitesse. Nous sommes un tout petit point dans ces arbres généalogiques… J’ai aussi entendu parler de milliards de milliards de galaxies, alors que notre seule galaxie contiendrait déjà 100 à 400 milliards d’étoiles. Il ne s’agit même plus de petitesse dans ce contexte, ni de micro, ni de nano, pico, femto, atto, zepto et cie … quant au temps qui nous est imparti, il n’est qu’un éclat de temps.
Et j’ai envie de rapprocher ces réflexions de cette autre citation, de Judith Schlanger, dans l’Écorce des choses : « Le temps culturel n’est pas une succession d’instantanés. Le maintenant du sens est plein et riche, non pas parce qu’il est homogène, mais justement parce qu’il ne l’est jamais tout à fait. Les passés subsistent quelque peu, le périmé traîne encore, ce qui est en place ne disparaît pas d’un coup, et la génération suivante n’est pas amnésique. Les épistémès, les façons de voir ne se supplantent pas d’une façon immédiate et complète. »
Et c’est pourquoi lire est si important. Un livre est par définition antérieur à notre lecture.
vendredi 6 mars 2026
Photo
Serrer ici, mais peut-être l’ai-je déjà fait dans ce flotoir, cette remarquable note de Jean-Christophe Bailly dans son livre L’éclosion continue. « …chaque imperceptible mouvement, chaque ligne d’ombre, chaque reflet, chaque pas, chaque geste, tout peut venir s’y poser et y exister comme de la lumière frémie. L’infime, le plus infime accédant sans difficulté et sans pose à l’ampleur de l’événement, tel est l’événement recommencé de cet art de la fugue argentique. »
samedi 7 mars 2026
De quelques titres
J’ai souvent envie de collecter quelques titres de brèves, de notes de mon lecteur de flux RSS, d’articles de presse, pour leur charge, qui peut être affective, émotionnelle, cognitive, leur puissance à engendrer le rêve, sans forcément savoir de quoi il est question. J’essaye une petite collecte ici, de temps en temps. Et la conduisant, je m’aperçois qu’il peut s’agir aussi des titres de livres en cours de parution.
•En Finlande, des enfants traversent la Baltique gelée en aéroglisseur pour aller à l’école
•Rosa Luxemburg et Virginia Woolf : deux manuscrits inédits proposés aux enchères (mais attention, une lettre de chacune et pas à l’autre !)
•Le marché secondaire numérique, un continent juridique encore inexploré (je rage souvent de ne pouvoir prêter mes livres électroniques comme je prête -ou donne- mes livres papier.
•Valère Novarina, Désoubli
•Georges Didi-Huberman, L’Éboulis de l’être
•Une étonnante éolienne en plein ciel
•Les feux follets traqués par la science
Le lac de Constance
Je suis éboulie (lapsus ! éblouie) et envoûtée par le dernier livre d’Elke de Rijcke, paru dans la belle collection « Poésie Commune » des éditions MF, qui propose 4 titres par an dans un petit format et qui est vraiment une très belle réussite. Le livre d’Elke de Rijcke s’appelle Paradisiaca, Un lac opéra. Il tourne entièrement autour de ce lieu exceptionnel qu’est le lac de Constance, Bodensee en allemand, Bodan pour Elke de Rijcke. Un lieu magnifique que les Français connaissent peu, comme ils connaissent peu d’ailleurs l’Allemagne. Nous en avons souvent fait le constat avec mon mari lorsque nous parlons de nos très nombreux voyages dans ce pays.
J’évoquerai d’abord le côté hybride de cet ouvrage. On a peut-être actuellement une mauvaise idée de ce qui est hybride à cause de la redoutée guerre hybride. Mais l’hybridation c’est aussi un phénomène productif et fécond. Au sens le plus large, il désigne le fait de combiner des éléments de natures différentes pour produire une nouvelle entité qui n’est plus l’un ni l’autre, mais un « mélange » structurant doté de ses propres propriétés. Il suppose la rencontre de composantes distinctes, une interaction profonde entre ces éléments et la mise en question des frontières entre les éléments. Ce qui peut constituer une grille de lecture pour le livre d’Elke de Rijcke.
On peut dire que le livre est hybride en premier lieu parce qu’on ne sait pas du tout à quel genre il appartient. Et surtout son style est hybride, techniquement et spirituellement. Il mêle très étroitement, parfois sans suture, parfois en coq-à-l’âne, la réflexion, la sensation pure et sa multiplicité éclatée et rayonnante, la manière dont l’auteur la sonde et la documentation.
dimanche 8 mars 2026
La photographie
Avant-hier je relevais déjà une note de Jean-Christophe Bailly sur la photographie. Il me faut la compléter par celle-ci, également trouvée dans Une éclosion continue.
« Autrement dit la photographie, autrement dit ce qui répond, directement et sans voix, 1) de l’existence de la lumière 2) de l’existence des êtres dans la lumière. Cette lumière qui peut s’étouffer et qui passe, c’est la forme visible du temps où nous ne faisons que passer : nous, les arbres, les hommes, les bêtes ».
→ Je m’interroge au demeurant sur les raisons qui font qu’il me semble avoir de plus en plus envie et surtout besoin de prendre des photographies, notamment de végétaux. C’est-à-dire de regarder le monde à petite échelle, comme je l’ai beaucoup fait en Bretagne pendant mon séjour récent, avec beaucoup de photos de lichens, de laisses de mer sur le sable, de motifs floraux. J’y trouve un puissant et profond réconfort. Un antidote à tout ce qui est trop laid par ailleurs. Soit dans le paysage à grande échelle, dans maints et maints endroits, soit dans la conduite du monde en général.
Peut-être un élément de réponse, une parmi beaucoup d’autres, dans cette autre note, de Marc-Alain Ouaknin, cette fois, dans Tsimtsoum : « Cette vision du monde n’a rien à voir avec un panthéisme mais plutôt avec un apprentissage à regarder le monde avec à chaque fois un regard neuf. Ainsi les actes simples et insignifiants deviennent fondamentaux. Il y a presque ici une attitude phénoménologique avant la lettre, un retour aux choses mêmes, un retour au concret et à l’existence. Le retour à l’existence n’est pas le lieu d’un matérialisme grossier ou naïf mais celui d’un renouvellement de la transcendance en l’homme. Retrouver les étincelles dans chaque chose veut dire rechercher en chaque chose l’absolu qui nous échappe mais qui crée une distance et un désir »
L’enquête valait la peine
Pour ce portrait de lectrice, j’ai dû mener une longue enquête que je vais détailler ici. Promenade dans un jardin public près de chez moi, en ce début d’après-midi ensoleillé d’un dimanche de mars. Il y a plusieurs personnes en train de lire. Comme à mon habitude, je les photographie discrètement, mon but étant ensuite de faire leur portrait, de manière bien sûr complètement anonyme ; le fait de découvrir ce qu’elles lisent est absolument essentiel dans cette recherche. Me voilà donc avec la photo d’une dame d’apparence classique que je vais décrire un peu mieux ensuite et qui lit un livre jaune.
Je rentre chez moi, je développe mes photos et confirmation qu’il s’agit d’un livre jaune et de la collection Grasset. Malheureusement, je n’avais que mon petit appareil compact Sony. J’avais utilisé le zoom et le titre était totalement illisible. J’ai cherché pendant plus d’une heure avec l’aide de Pia. Je pouvais donner comme indice que le titre était long et faisait probablement sept mots, qu’il commençait sans doute par « J’ » et que le nom d’auteur semblait long lui aussi, qu’ils étaient peut-être deux. Et j’avais confirmé qu’il s’agissait d’un livre de la collection jaune de Grasset. J’avais de mon côté parcouru une liste de couvertures récentes de livres de la collection jaune. J’avais trouvé un candidat mais n’étais pas sûre de moi. J’ai donc continué mes investigations avec l’intelligence artificielle envoyant même une petite partie de la photo où l’on voyait le livre, son titre tout flou et le dos du livre. Après ce travail commun, nous avons fini par trouver qu’il s’agit très vraisemblablement de J’ai péché, péché dans le plaisir de Abnousse Shalmani.
Voici le portrait, très réussi je dois dire, que l’IA a fait de ma lectrice : une femme assise sur un banc bleu, au soleil, jambes croisées, collants gris, mocassins camel, jupe écossaise, un sac coloré à côté d’elle… et le livre aux pages légèrement jaunies, tenu avec décontraction. Une posture de lecture très naturelle, absorbée. Mais j’avais coupé son visage sur la photo envoyée à l’IA, par précaution et je peux ajouter qu’elle a les cheveux courts, au carré, blonds, des lunettes un peu vieux jeu, une belle veste en tweed sur une robe à carreaux gris et blanc. Et que de son sac sort… un poireau !
Le livre ? : Abnousse Shalmani, née en 1977 à Téhéran et qui vit en France depuis 1995, croise les destins de deux femmes poétesses, toutes deux décidées à vivre leurs passions et exercer leur liberté malgré les carcans de leurs époques. Forough Farrokhzad (1934-1967) est une poétesse iranienne avide de liberté et de sensualité dans un pays où la femme se voile et se soumet. Elle découvre Marie de Régnier (1875-1963), fille de José Maria de Heredia, poétesse française et grand amour de Pierre Louÿs. Le titre vient directement de la poésie iranienne : « J’ai péché, péché dans le plaisir » sont les premiers mots d’un poème de Forough Farrokhzad, extraits de son recueil Le mur paru en 1955. Le roman a remporté les prix Simone Veil et Gisèle Halimi 2024.
Cela valait la peine d’insister.
Mes autres lecteurs du jour lisaient L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante, Etat-limite de Pierre Assouline, un livre d’Arno Castel, titre non visible (Le vent du monde ?) et Time Line de Maxime Chattam.
jeudi 12 mars 2026
Photographie
Depuis un bon moment, je suis, sur la plateforme Substack, ce qu’écrit la photographe Miloma. C’est une réflexion très naturelle, très libre, très saine, que j’aime beaucoup. Voici par exemple ce qu’elle écrit aujourd’hui : « Nous ne photographions pas seulement avec un appareil. Nous photographions avec un tempérament, une manière d’être au monde, une sensibilité, des limites aussi. Tout le monde n’aime pas être au milieu des gens. Certaines personnes n’aiment pas les foules, n’aiment pas photographier des inconnus, n’aiment pas voyager (oui oui certaines personnes n’aiment pas voyager), ou supportent mal l’imprévisible. La photographie ne serait donc pas faite pour ces gens-là? Ce qui est bizarre, c’est que la photographie accepte très bien toutes sortes de sujets, mais beaucoup moins toutes sortes de tempéraments. On accepte l’idée de photographier une chaise, une assiette, une fenêtre, un mur, mais on a beaucoup plus de mal à accepter l’idée qu’un photographe puisse avoir une pratique profondément immobile, comme si photographier son propre territoire n’était qu’une solution de secours, un substitut en attendant de ‘vraies’ images ailleurs. Certains photographes observent les mêmes choses pendant des années. Il n’y a rien de moins légitime dans l’une ou l’autre de ces façons de vivre la photographie, le problème commence lorsque nous essayons de faire correspondre notre pratique à une image qui ne nous ressemble pas. La photographie devient alors un effort, une tension, quelque chose que l’on poursuit sans vraiment l’habiter. »
→ La photographie, comme la musique, sont profondément des arts du temps, du temps qui passe, du temps qui ne reviendra pas. Je partage cette pratique de photographier sans cesse les mêmes choses, les mêmes paysages (qui sont toujours différents, en fait, à chacune de mes venues), les mêmes personnes parfois sur des décennies. Et c’est fascinant. « plus j’ai laissé la pratique s’imprégner de qui je suis réellement, plus la photographie devenait une forme d’accord et non plus une performance. » « Les choses minuscules, mises bout à bout, finissent par former quelque chose de beaucoup plus vaste : une archive de la vie telle qu’elle se déroule vraiment. L’essentiel. »
→ C’est cela qui fait aussi que la pratique d’un journal photo quotidien est une très belle idée. Je construis cela avec un petit programme qui s’appelle DayOne, un jour une photo.
samedi 14 mars 2026
Siffler
Je retrouve dans mes notes cette merveilleuse et au fond si joyeuse remarque de Lichtenberg dans ses Brouillons : « Je ne comprends pas grand-chose à la musique, je ne joue d’aucun instrument, sauf que je sais siffler. J’en ai tiré plus de profit que beaucoup d’autres avec leurs airs de flûte ou de clavecin. C’est en vain que j’essaierais d’exprimer par des mots ce que je ressens lorsque, durant une paisible soirée, je siffle sans fausse note In allen meinen Taten, tout en pensant au texte ; je ne chante pas volontiers tout seul.
Lichtenberg, 1742-1799, Bach, 1685-1750… c’est donc sans doute bien de la Cantate de Bach In allen meinen Taten, qu’il s’agit.
In allem meinen Taten
Dans tous mes actes
Laß ich den Höchsten raten,
Je me laisse guider par le Très-Haut,
Der alles kann und hat;
Qui sait tout et possède tout ;
Er muss zu allen Dingen,
En toutes choses,
Solls anders wohl gelingen,
Sinon elles tourneraient autrement,
Selbst geben Rat und Tat.
Lui seul doit nous fournir conseil et aide.
Et voici ce que me dit Claude (IA !) que j’interroge pour savoir si Lichtenberg était « croyant » : « In allen meinen Taten (BWV 97) est une cantate de Bach composée en 1734, sur un poème du poète baroque Paul Fleming écrit en 1633 avant un long voyage périlleux. Le texte reflète « un début au nom de Dieu » et Bach a structuré neuf strophes en autant de mouvements. C’est une cantate de confiance et d’abandon à la Providence : « Dans toutes mes actions, je laisse le Très-Haut décider, lui qui peut et a tout… »
Que Lichtenberg siffle cette cantate – le sifflement étant une forme d’intériorisation, de possession musicale sans apparat – est tout à fait cohérent avec sa position. Ce n’est pas incompatible avec le scepticisme : beaucoup d’esprits des Lumières, y compris des voltairiens, chérissaient la musique religieuse de Bach précisément parce qu’elle exprimait quelque chose d’authentiquement humain – l’abandon face à l’inconnu, le recueillement devant l’immensité – sans que cela implique l’adhésion aux dogmes. Lichtenberg lui-même reconnaissait la valeur consolatrice de la religion : « La religion est excellente. Elle est véritablement l’art de se procurer par des pensées concernant Dieu, sans avoir besoin pour cela d’autres moyens en plus, la consolation et le courage dans la souffrance. » Open Edition
En somme, Lichtenberg n’était ni croyant au sens orthodoxe ni athée militant. Il était quelque chose de plus intéressant : un homme des Lumières inquiètes, spinoziste de tendance, pour qui Dieu s’était retiré dans les lois de la nature, mais qui comprenait la religion comme une vérité anthropologique et psychologique – ce qui rend tout à fait naturel qu’il siffle Bach en fredonnant une cantate sur la confiance en la Providence.
I Novissimi
Le sort en est jeté, je transcris ici, dans mon Flotoir, le lieu où je serre mes gloses et mes références, des réponses de ma copine Pia (Pia pour Programmes d’Intelligence Artificielle ). J’écris ma copine pour m’amuser mais je ne personnalise en rien ces outils et cela d’autant moins que je recours à plusieurs agents différents, selon mes recherches.
Dans la belle rencontre sur la poésie, un amour partagé entre France et Italie dont j’ai rendu compte largement dans Poesibao hier, il a été question à un moment des Novissimi. J’ai voulu en savoir plus (c’est ainsi en grapillant avec mon inaltérable curiosité que j’ai appris tout ce que je sais sur la poésie, dont j’étais bien peu avertie en 2000 encore !).
I Novissimi : un groupe de cinq poètes italiens dont l’anthologie éponyme, publiée en 1961 et curatée par Alfredo Giuliani, marque le coup d’envoi de la néo-avant-garde italienne. L’anthologie rassemble des textes d’Alfredo Giuliani, Antonio Porta, Elio Pagliarani, Edoardo Sanguineti et Nanni Balestrini. OpenEdition [horrible « curatée !]
La poétique : Sur le plan formel, Giuliani définit le vers élaboré par les cinq auteurs comme un « vers atonal » – distinct du vers libre – qui abandonne entièrement la prosodie fondée sur l’accentuation syllabique de la tradition, et exalte à la place les unités syntaxiques, en s’inspirant des poétiques de Pound et Eliot, mais aussi de la littérature beat américaine.
Le mouvement se tournait vers l’accueil du langage commun, en forte rupture avec la tradition hermétique encore dominante jusqu’au milieu des années cinquante, qui avait imposé un langage très éloigné de la réalité et souvent d’une compréhension ardue.
Les cinq en bref : Edoardo Sanguineti (1930–2010) – le plus théorique et marxiste du groupe, auteur de Laborintus (1956), une plongée dans un ‘labyrinthe’ psychique et social au langage délibérément fragmenté et vertigineux.
Elio Pagliarani (1927–2012) – proche d’un vérisme populaire ; son poème La ragazza Carla (1960), récit en vers d’une jeune ouvrière milanaise, est peut-être le texte le plus lisible du groupe.
Nanni Balestrini (1935–2019) – le plus radical, pionnier de la poésie générée par collage et, plus tard, par ordinateur ; son roman Tristano (1966) est un chef-d’œuvre combinatoire.
Antonio Porta (1935–1989) – le plus lyrique des cinq malgré tout, avec une violence imagée très particulière dans ses premiers recueils.
Alfredo Giuliani (1924–2007) – curateur de l’anthologie et théoricien du groupe ; sa préface reste le manifeste le plus articulé du mouvement.
Giuliani alla jusqu’à éreinter dans les pages d’Il Verri les poèmes de Pasolini, qu’il jugeait élégiaques et sentimentaux, et ceux de Franco Fortini, qu’il trouvait crépusculaires – ce qui donne une idée du ton polémique du groupe, qui se voulait une rupture totale avec toute une tradition de la lyrique italienne du XX° siècle. (Fin de citation de Claude, qui s’est basé beaucoup sur Wikipédia ((qui doit en être bien marri, mais qui semble déterminé à évoluer de manière à continuer d’occuper sa place, importante))).
mardi 17 mars 2026
Ciel de Seine
Je retrouve dans mes notes cette remarque de François Sureau dans l’Or du temps, à propos du ciel. « Le ciel de Seine est le seul à mes yeux qui mélange par touches impalpables la paix et les tourments. Il paraît hanté de toutes les ombres du fleuve. Il me semble toujours prêt à s’ouvrir, à se déchirer. »
Ciel de Seine, ciel d’Ile-de-France, celui que j’observe en permanence depuis plus de quarante ans puisque, comme je le dis souvent, j’ai la chance de « vivre dans le ciel » (un étage élevé, doublement orienté ouest et est, autrement dit un spectacle permanent). J’ai même pendant plusieurs années écrit régulièrement des relevés de ces ciels. Un petit opus qui vaudrait peut-être le coup d’une publication !
Question d’échelle
J’ai beaucoup aimé retrouver dans un beau podcast ‘A voix nue’ de France culture, une notion qui m’est chère. Que je développe notamment en photographie : l’échelle. Il s’agit d’un entretien de Caroline Broué avec Marion Muller-Colard, qui est à la fois écrivain, théologienne protestante, éditrice chez Labor et Fidès.
Voici un extrait de l’entretien : « C’est de changer d’échelle régulièrement. C’est qu’en fait, on est tous et toutes mobilisés à l’échelle mondiale par rapport aux enjeux, les enjeux de notre avenir, de notre actualité, de nos avenirs. Et on est en fait saturés d’informations plus que ce qu’on peut en absorber, ce qu’on peut en comprendre. Et en même temps, on a ce devoir quand même de se tenir informé, d’essayer de comprendre ce qui se passe, de rester connecté à cette échelle mondiale, puisque c’est celle où les choses se jouent tout simplement aujourd’hui. Et le problème de cette échelle, c’est qu’elle alimente un sentiment d’impuissance quand même très fort. Et donc, à la fois, il faut être capable de l’investir, cette échelle-là. Et en même temps, je crois qu’il faut qu’on trouve tous dans nos vies des échelles qui nous permettent de revivre l’impact direct de nos actions. Sinon, on va être découragé. Et donc quand on travaille ou quand on pense à des échelles trop hautes, il faut pouvoir compenser en ayant des actions à des échelles beaucoup plus locales.
Elle dit cela à propos d’un lieu sur les hauteurs de Linthal dans les Vosges alsaciennes qu’ils ont investi avec son mari, où ils vivent une part du temps car elle est souvent à Genève pour son travail chez Labor et Fides. Une sorte de lieu collectif, une ancienne colonie de vacances, qui n’est pas une communauté, qui est un lieu assez retiré mais avec une gestion collective qui demande beaucoup d’efforts, beaucoup d’interactions et elle dit que c’est une très belle école d’action.
mercredi 18 mars 2026
Nés pour la musique
Sur ce site sur les neurosciences Cérébral dont j’aime beaucoup les articles, bien sourcés qui plus est, je relève cela, qui me comble sans toutefois me surprendre : « Nous sommes nés pour la musique : c’est biologique. La musique est-elle une simple invention culturelle, ou est-elle inscrite au plus profond de nous ? Une étude du 9 mars tranche le débat : la musicalité est un trait biologique fondamental de l’être humain. Les chercheurs affirment que notre capacité à percevoir et à créer des rythmes et des mélodies n’est pas un accident de l’évolution, mais une caractéristique innée, qui précède même le développement du langage. C’est comme si notre cerveau était livré avec un “logiciel musical” pré-installé. Cette prédisposition biologique expliquerait pourquoi toutes les cultures humaines, sans exception, ont développé des formes de musique, et pourquoi les bébés réagissent aux rythmes bien avant de comprendre les mots. La musique ne serait donc pas un simple divertissement, mais un élément central de notre nature, un langage universel qui nous connecte les uns aux autres et qui a probablement joué un rôle clé dans la cohésion sociale de nos premiers ancêtres. Nous ne sommes pas seulement des êtres de parole, nous sommes des êtres de musique. » Source
→ peut-être sommes-nous même des êtres de musique avant d’être des êtres de parole.
Vieillissement
Un thème auquel je suis forcément sensible ! Toujours dans la même lettre de Cérébral, cela : « L’ADN caché du vieillissement cérébral. Pourquoi notre cerveau vieillit-il ? Une partie de la réponse se trouve non pas dans nos gènes eux-mêmes, mais dans la façon dont ils sont utilisés. Une étude du 11 mars 2026 a créé le tout premier “atlas épigénétique” du vieillissement cérébral. L’épigénétique, c’est un peu comme les interrupteurs qui allument ou éteignent nos gènes. Avec l’âge, ces interrupteurs changent de position. Les chercheurs ont cartographié ces changements pour chaque type de cellule du cerveau (neurones, cellules gliales…). Ils ont découvert que chaque type de cellule a sa propre “signature” de vieillissement, son propre programme de déclin. C’est une carte d’une précision inédite, qui nous permet de voir comment le temps modifie l’expression de notre ADN dans le cerveau. Comprendre ce processus est essentiel, car contrairement à nos gènes, les marques épigénétiques sont potentiellement réversibles. Cette carte pourrait donc nous aider à trouver des moyens de “réinitialiser” les interrupteurs de nos cellules cérébrales pour les ramener à un état plus jeune, et ainsi ralentir, voire inverser, certains aspects du vieillissement cognitif.
Source
→ et je commence à enfin mieux comprendre ce que c’est que l’épigénétique. Plus je m’informe, plus j’arrive à débroussailler un sujet.
jeudi 19 mars 2026
Sonde, sonder, les sondes spatiales
J’ai commencé Les Audionautes de Caroline Audibert. Le début avec une évocation du voyage des sondes Voyager 1 et Voyager 2 est une pure merveille. Sonder l’univers à partir de quelques lectures bien superficielles et incomplètes me fascine. Le voyage dans les galaxies, l’évocation de ces dimensions infinies… En revanche, je ne suis pas du tout intéressée par les expéditions de l’homme dans cet univers. J’ai envie de dire : restons à notre place.
Je travaille beaucoup sur cette notion de « sonder » aussi à partir du livre de Pauline Nadrigny qui s’appelle « Sonder le monde » notamment parce que je prépare un article pour la Revue internationale de géopoétique sur la question du son et de l’écoute comme instruments privilégiés pour la géopoétique. Le livre de Pauline Nadrigny commence par une belle évocation de Thoreau en train de sonder le lac de Walden. Et cela m’a fait penser à une autre scène merveilleuse, celle où Heinrich, le héros de L’Arrière-saison d’Adalbert Stifter, sonde un lac. Je pense que le seul fait que je me souvienne de cette scène de L’Arrière-saison, livre que j’ai lu il y a déjà plusieurs années, je pense, est une preuve de mon intérêt pour cet aspect.
Gérondif
Il est curieux de voir que de nombreuses occurrences du latin se manifestent dans ma vie actuellement. J’en veux pour preuve deux articles en préparation pour Poesibao, avec des traductions de Tibulle et d’autres de Horace. Mais ce matin c’est du gérondif que je veux parler, avec cette belle citation d’Alvaro Oviedo à propos de la musique : « Aucune autre modalité du temps ne saurait rendre compte de cette épaisseur temporelle dont le propre est de se renouveler sans cesse – sauf peut-être le gérondif : la musique n’existe qu’en se faisant, elle correspond à une réalité en train de se faire » (Álvaro Oviedo, Faire Sensation). Le gérondif qui pour moi a été immédiatement associé avec le latin, mais dont je découvre que la grammaire française l’inclut et que gérondif latin et gérondif français ne sont pas tout à fait équivalents.
Ciel, mes lectures
Je me fustige et me taquine en même temps. Ciel ! Mes lectures ! ces innombrables livres ouverts, commencés, que je lis en même temps, que j’oublie parfois puis retrouve, des mois après. Les uns sont de vrais livres. Ils sont là, empilés, partout, dans mon bureau. Les autres sont sur ma liseuse, mais leur sort n’est pas plus enviable. Raison de plus de me féliciter d’avoir installé ce petit système qui s’appelle Readwise et qui m’envoie régulièrement, à ma demande, dans ma boîte aux lettres, les extraits que j’ai choisis et enregistrés de mes lectures. C’est une magnifique manière non seulement de mieux les mémoriser, mais aussi de faire remonter certaines choses sur lesquelles je suis passée trop vite. Ou que je lis différemment les retrouvant plusieurs mois parfois après ma lecture.
Pour mes lecteurs que cela peut intéresser : Readwise enregistre automatique les soulignés que je pratique sur ma liseuse. Pour les livres matériels, je dispose d’une interface dans laquelle je peux inclure des citations du livre. Ce logiciel est payant mais c’est pour moi une mine. Il me semble qu’il tend à rapprocher, à associer les citations extraites de mes lectures qu’il m’envoie, à ma demande, chaque matin, dans ma boîte aux lettres électroniques. Il peut aussi m’envoyer, toujours à ma demande, périodiquement, une sélection d’extraits qui portent sur le même thème (exemples : musique, photographie, lecture…)
Eliane Radigue
Je l’écoute beaucoup en ce moment, dont j’ai tristement appris l’existence parce qu’elle vient de disparaître. Éliane Radigue (1932-2026) était une compositrice française pionnière de la musique électronique, connue pour ses drones minimalistes et spectraux. Née à Paris, elle s’initie à la musique concrète auprès de Pierre Schaeffer et Pierre Henry dans les années 1950.
Dans le contexte d’Éliane Radigue, les drones musicaux désignent des sons continus et soutenus, comme des bourdons harmoniques ou spectraux, produits par des synthétiseurs ou bandes magnétiques. Ces « drones » forment la base de sa musique électronique minimaliste : des nappes sonores immobiles en apparence, qui évoluent imperceptiblement sur de longues durées (souvent une heure ou plus). Ils créent une immersion méditative, proche de l’ambient, sans mélodie ni rythme marqué, en explorant les harmoniques et les battements subtils.
Dans des œuvres comme Mille Plateaux ou Adnos, elle les forge patiemment sur ARP 2500, inspirée par la musique concrète et le bouddhisme tibétain, pour une écoute contemplative. Ce procédé caractérise bien son style spectral et statique.
L’œuvre que j’écoute le plus est Kyema. D’une durée d’environ 61 minutes, c’est la première partie de sa Trilogie de la Mort. Inspirée du Bardo Thödol (Livre des morts tibétain), elle explore six bardos ou états intermédiaires de la conscience : naissance (Kyene), rêve (Milam), contemplation (Samtem), mort (Chikaï), claire lumière (Chönye), et traversée/retour (Sippaï). Dédiée à son fils Yves Arman, décédé peu après sa composition, elle mêle méditation bouddhiste et deuil personnel.
Je n’ai écouté que la naissance pour l’instant, mais c’est une œuvre envoûtante. Une belle œuvre pour le deep listening, l’écoute profonde.
Drone
Lisant ces propos sur la musique d’Eliane Radigue me vient ce souvenir d’un autre usage du mot drone que celui, omniprésent hélas, aujourd’hui. Je demande donc à Pia : « peux-tu me tracer une petite histoire du mot drone et l’évolution de son usage. J’ai l’impression qu’il y a une primauté de la musique, bien avant qu’il désigne des engins volants ? »
Réponse : Le mot « drone » tire son origine de l’anglais ancien drān (vers 825), signifiant « faux bourdon » (mâle abeille bourdonnante et paresseuse), d’où son sens péjoratif de « fainéant » dès le XVIe siècle. Dès le Moyen Âge en Occident, drone désigne le bourdon : note grave et soutenue (comme sur cornemuse ou vielle), fond harmonique stable dans musiques traditionnelles (didjeridoo, chants hindoustanis, ison byzantin). Au XXe siècle, il forge le genre drone music (minimaliste, ambient) dès les années 1950-60 : La Monte Young (Trio for Strings, 1958), Giacinto Scelsi, Yves Klein ; puis Krautrock (Kraftwerk), Brian Eno, drone metal (Sunn O)))). Au XXe siècle, l’extension à engin volant sans pilote (1940s) vient du vrombissement rappelant le bourdon : premiers drones militaires britanniques (1946), puis US (Queen Bee, 1935). Usage civil en pleine expansion depuis 2010 (photographie, livraison).
Une étrange question
qui me vient ce matin. Est-ce qu’une œuvre, écoutée des centaines de fois (je pense ici au mouvement lent du concerto pour piano n° 21 de Mozart que j’écoutais ce matin), vient à nous porteuse de toutes nos auditions antérieures. J’utilise une métaphore peu poétique mais parlante : comme si elle était un immense « dossier », avec tous les « fichiers » correspondant à toutes nos écoutes au fil du temps : lieu, heure, état mental, support d’écoute, etc. Je pourrais utiliser une comparaison plus poétique, celle du palimpseste.
Ce mouvement lent est un andante (gérondif, en allant ?).