Terlibien-Les-Ouches


Flotoir du 13 juin au 4 juillet 2024, où il est question de Kafka, de photo et de son …



photo ©florence trocmé

vendredi 14 juin 2024

Lumière du jour
Cette lumière, blanche, dure, sans soleil, filtrée par les nuages, presque méchante soudain qui donne envie de fermer les stores, les rideaux, les volets.

Kafka, la biographie
J’ai donc eu une sorte de profond désir de me lancer dans la biographie de Kafka par Reiner Stach. Isabelle Baladine Howald m’a conseillé de prendre les tomes dans l’ordre de parution, même s’ils ne sont pas dans l’ordre chronologique. Traduction de Régis Quatresous qu’Isabelle a récemment interviewé à Strasbourg et avec qui elle prépare un entretien pour Poesibao.
Ce tome 1 est titré, Kafka, Le temps des décisions. Ouverture : « la vie du Dr Franz Kafka, fonctionnaire des assurances et écrivain juif pragois a duré 40 années et 11 mois ». (p. 15). Avec d’emblée cette problématique « de l’horizon herméneutique à adopter, [qui] est d’autant plus pressante lorsque l’individu que nous cherchons à comprendre se montre indépendant et créatif. La richesse de l’existence de Kafka s’est déployée pour l’essentiel dans le domaine psychique, dans l’invisible, dans une dimension verticale qui n’a en apparence strictement rien à voir avec son environnement social, et qui pourtant le recoupe partout, en tout point. »
Reiner Stach, Kafka, le temps des décisions – Tome 1 (pp. 21-22). Cherche Midi.

Un monde inhospitalier
« Le monde de Kafka est inhospitalier, il faut du temps pour s’y retrouver. Mais ses phrases vous passent sous la peau, donnent à penser, ne vous lâchent plus », écrit Reiner Stach. Kafka dit, lui : « La seule chose que j’ai, ce sont je ne sais quelles forces qui se concentrent en littérature à une profondeur totalement indiscernable dans un état normal… », « Parfaitement indifférent et apathique. Un puits asséché, de l’eau à une profondeur inaccessible et ce n’est même pas sûr. » (p. 23).
→ Je ressens comme une urgence à me plonger dans cette œuvre, urgence renforcée par la situation actuelle en France et dans le monde. L’été dernier, ayant reçu en cadeau pour mon anniversaire, les deux tomes de la Pléiade, je m’étais mis en tête de l’aborder tranquillement. Ce ne fut pas le cas. Mais il y a comme une insistance et je préfère prendre le biais de commencer par la biographie, pour ouvrir une porte qui peine à s’ouvrir. Avec curieusement, récurrente, le souvenir de ma lecture de La Passion selon G.H de Clarice Lispector qui elle, a bel et bien dominé l’été dernier. Moi aussi, je fais mes « grandes traversées ».

De l’art biographique
Abordant la biographie monumentale de Kafka par Reiner Stach, je pense aussi à celle, tellement impressionnante que Mark Thompson a dédiée à Danilo Kiš, que je n’ai d’ailleurs pas encore tout à fait terminée.
Reiner Stach : « La plupart des biographies, y compris les meilleures, pourraient bien avoir été conçues de la sorte : comme une succession d’alvéoles. L’image d’une vie achevée se scinde d’abord en un nombre limité de segments thématiques relativement indépendants, et qui exigent en général d’être examinés indépendamment : origine, formation, influences, réussites (ou méfaits), entourage, religion, arrière-plan politique et culturel. » (pp. 28-29).

Kafka ne dort jamais
« Car Kafka ne dort jamais. Il ne laisse rien passer, ni grande phrase, ni impureté sémantique, ni faiblesse dans la métaphore – même à la plage, lorsqu’il écrit des cartes postales. Sa langue ne ‘déborde’ pas, elle ne sort jamais de son lit ; elle reste maîtrisée, tel un scalpel incandescent qui fend la pierre. Kafka ne néglige rien, n’oublie rien. De ces absences et de cet ennui dont il se plaint toujours, à peine une trace, au contraire : cette incessante présence d’esprit nous touche presque douloureusement, parce qu’elle le rend inaccessible. ‘Il faut que quelqu’un veille’. » (pp. 31-32).
→ Il faut que quelqu’un veille. Règle de vie.

Traduire sa vie
« Mais rien n’allait ‘de soi’, chaque décision, jusqu’à la plus infime, devait au préalable être arrachée à ce flux d’associations. ‘Tout me donne aussitôt à penser’, a-t-il écrit un jour. Tout lui donnait aussitôt à écrire. Pour vivre sa vie, cependant, il devait d’abord la traduire. » (pp. 32-33).
→ toutes ces notions sont essentielles. Et mutatis mutandis, je m’y reconnais tellement. Quant au biographe, le voilà convoqué par son sujet : « Comment une conscience à qui tout donne à penser a pu devenir une conscience qui donne à penser à tous », le montrer, telle est selon Reiner Stach sa tâche de biographe. Et il précise un peu plus loin sa méthode. S’il a décidé d’ouvrir l’obturateur en 1910, c’est parce que c’est l’année où commencent ceux des journaux qui nous sont parvenus. (p. 37)

Le journal, précisément
« De quoi et en vue de quoi ils vivaient : chez ses parents, ses sœurs, ses proches et ses collègues, c’était là une seule et même chose. Chez lui, ‘de quoi ?’ et ‘en vue de quoi ?’, ‘pourquoi ?’ et ‘dans quel but ?’, motif et objectif, origine et visée, début et fin s’écartaient l’un de l’autre en un funeste grand écart qui déchirait toute sa vie. ‘Je ne quitterai plus le journal. C’est ici que je dois tenir, car ici seulement je le peux’ » (p. 78).
« D’aussi loin qu’il se souvenait, il s’était toujours absorbé dans ces cahiers à couverture cirée, nulle part ailleurs il n’était tant lui-même que dans ces pages où ses sens ne percevaient rien que la trace laissée par l’encre et le faible grattement de la plume. Une page imprimée ne laissait rien paraître de cet état d’esprit chatoyant, fluide, planant ; une page imprimée était une copie, l’image d’une image, et Kafka n’avait jamais compris qu’avec peine, et après coup, le sens de l’acte de publication. » (p. 79).

Annie le Brun, Qui Vive
Bel article de Fabien Ribéry dans son site sur la réédition d’un ouvrage d’Annie Le Brun dont il montre la très brûlante actualité. « ‘La médiocrité de notre univers ne dépend-elle pas essentiellement de notre pouvoir d’énonciation ?’ Yeux de feu perçant les ténèbres du présent aux aveuglantes lumières, Annie Le Brun est une vigie. [Kafka : ‘il faut que quelqu’un veille’]
Il est bon de la lire pour se rappeler les noirs mystères de la condition humaine, et les éblouissements possibles, par l’image et le verbe (Sade, Jarry, Lautréamont, Artaud, Roussel, Ivsic). A l’occasion des cent ans du Manifeste du surréalisme, d’André Breton, les éditions Flammarion republient, trente-trois ans après son apparition tranchante, l’essai Qui Vive – complété de cinq textes plus récents -, soit la tentative de traverser l’asphyxie culturelle (célébrations, discours, expositions) pour ranimer l’énergie insurrectionnelle d’un mouvement révolutionnaire (triade art-poésie-amour).
Il s’agit d’abord de se renouveler intégralement, de se libérer par l’image désarrimée de la raison raisonneuse/raisonnante, de dépasser, au nom du ‘fonctionnement réel de la pensée’ (André Breton) les vieilles antinomies dans lesquelles se complaisent les asservis volontaires et autres donneurs de leçons. (…) L’image poétique ne nous apportera pas le confort de la quiétude, mais le réveil de sauvegarde.
Méfions-nous de l’esthétisme, cette plus-value, quand l’inattendu de la formule est d’abord une énergétique, une découverte alchimique, un abus, une implosion. » (source)


samedi 15 juin 2024

Paysage sonore
Cette notion de paysage sonore, récemment découverte et que je commence à explorer plus systématiquement, je l’ai retrouvé cette nuit. Une vilaine insomnie marquée par beaucoup d’angoisse sur la situation actuelle en France et dans le monde m’a conduite à me brancher sur France Culture qui dans le cadre de ses Nuits (souvent formidables !) rediffusait « Un bon plaisir » (merveilleuse émission d’autrefois) de Claude Régy. Or au début de ce document, Claude Régy déambulait dans deux lieux bien particuliers, la cale abandonnée du paquebot France au Havre (très bonne audiodescription, si je peux dire, dans l’émission, les murs en brique, les sanies de toutes les couleurs dues à l’humidité, etc.) puis l’ancienne Manufacture de tabac de la Seita (rien que ce nom, tout un monde ressurgit !) à Marseille. Je vais poursuivre l’écoute de cette émission magnifique. J’ai tant besoin de réflexions profondes et d’expressions artistiques en face du monstrueux tohu-bohu actuel. Employant de mot de tohu-bohu, je n’oublie pas qu’il désigne le chaos primordial, dont émergera la création ! Note d’espoir ?

De la mémoire
Je me promène encore dans le très beau Vivarium de Tanguy Viel qui par sa densité se prête très bien à cette déambulation rêveuse. Nous voilà en Bretagne, dans des coins que je connais bien : « Je suis bien obligé de constater, comptant sur la seule mémoire fixée des instants et des choses, que l’évaporation mentale du vécu est telle que le monde des souvenirs et des images se ramène trop souvent à une galerie de tableaux abstraits – quelque chose d’aussi évanescent qu’une toile de Rothko. Ainsi les rochers de Port-Manech, quittés il y a une heure, ne sont déjà plus qu’une masse grise à l’aplomb de la mer, absents de varech ou d’algues ou même d’escarpement. Je sais combien cette déperdition peut faire le jeu d’une autre fécondité et que le défaut même de cette vue intérieure se présente volontiers comme le début d’une grande carrière poétique. Mais quand même : j’écris aussi, et surtout, pour adhérer au monde. » (Tanguy Viel, Vivarium, p. 87)
→ En réalité c’est après ce passage-là qu’il parle de mon coin de St Malo. Port-Manech est dans le Finistère Sud !
Il évoque un jour de tempête à St Malo et conclut : « Plus tard, quand on marchera à marée basse sur le sable humide, sur la roche sous-marine érodée par le vent, il y aura encore le fantôme de l’eau qui planera au-dessus de nous, les douze mètres de marnage qui dans quelques heures recouvriront l’estran et filtreront à nouveau la lumière du jour – immense réservoir d’eau qui se vide et se remplit au rythme de la lune, comme un espace amphibie qui donne le sentiment de l’être soi-même. Là-bas, au bout du sable, se trouve la tombe de Chateaubriand. Mais la tombe de Chateaubriand n’est jamais submergée, affleurante encore même par grande marée, supportant sagement l’iode et le sel, sans craindre la noyade véritable. » (p. 89).

Le carnet photographique
Après avoir donné dans son livre sur la photographie quelques études, souvent passionnantes et riche d’enseignement sur la pratique mais aussi la philosophie de la photographie, Jean-Christophe Bailly ouvre une section intitulée « Le Carnet photographique » et qui va être une grande réflexion, magnifique, sur la notation. Qu’elle soit photographique ou manuscrite. « Depuis des années je me promène toujours avec sur moi un carnet de petites dimensions où je note non seulement adresses utiles et renseignements divers mais aussi des phrases que j’emprunte à des livres ou au texte de la rue, la principale fonction restant celle de la notation au jour le jour d’impressions ou de remarques diverses liées à ce que je peux voir ou entendre dans les espaces que je traverse. » (Jean-Christophe Bailly, Une éclosion continue: temps et photographie, p. 287).
Et un peu plus loin, il enfonce le clou : « cette pratique s’est systématisée, au point de confiner non à la manie, mais tout de même à une addiction, d’ailleurs empreinte de superstition : ne pas noter, ne rien noter du tout par exemple au cours d’un voyage en train, même bref, cela prend un sens négatif, où plane le spectre de la déchéance mentale, que tout écrivain, je crois, amplifie et redoute. » (p. 287) Il qualifiera aussi ces notes de brouillon discontinu qui aurait à la fois un rôle d’inscription et de maintenance. (p. 289)
Ou encore : « il semble qu’il y ait dans la notation, au moins virtuellement, une qualité qu’aucun autre travail d’écriture ne peut acquérir, car justement cette qualité ne s’acquiert pas, elle est mystérieusement donnée. Il ne s’agit pas d’inspiration : celle-ci agit en effet autrement, et surtout se place ailleurs, dans un processus de travail déjà engagé où elle exerce une accélération et entraîne une délivrance. Non, la notation n’a pas cette hauteur ou ce pouvoir, avec elle c’est juste comme si le lien qu’elle a avec l’instant avait une vertu secrète ou comme si ce que Benjamin a pointé en parlant de ‘teneur de vérité’ (Wahrheitsgehalt) avait rencontré le terrain propice et inattendu d’une actualisation non intentionnelle. » (pp. 290-291)

Mais quid de la photo, chez lui ?
« Mais pour compléter cet examen rétrospectif je dois parler aussi de l’usage de la photographie. Il m’a toujours semblé, et je le pense encore davantage aujourd’hui pour avoir fréquenté de nombreux photographes, que la photographie est une pratique artistique intégrale et que comme telle elle ne peut pas être exercée en même temps ou au même titre que l’écriture, s’il s’agit d’avoir un rapport avivé à ce que l’on rencontre. Autant c’est pour moi un travail conséquent que d’accompagner un photographe et de tenter d’écrire parallèlement à ses images, autant il me semblerait impensable d’utiliser mes propres photographies autrement que comme de simples auxiliaires de la notation. Longtemps j’ai tout bonnement évité de prendre des photos, puis j’ai commencé à me servir, à l’occasion, d’appareils jetables, pour finalement être rejoint par ce moyen beaucoup plus immédiat et contaminant qu’est l’appareil photo indexé au téléphone portable. Je peux même dire qu’ayant longtemps refusé d’utiliser de tels appareils, c’est en fait la fonction photographique, lorsque j’ai fini par en avoir un en ma possession, qui m’a le plus séduit. » (p. 288).

L’inconscient optique
Bailly évoque ensuite ce concept de Walter Benjamin, l’inconscient optique (optisch-Unbewusste). « Ce qu’il désigne, et qui avait déjà été remarqué par les premiers théoriciens de la photographie, notamment Talbot, est moins en rapport avec l’inconscient psychique qu’avec la faculté qu’a la saisie photographique de s’emparer de la totalité de ce qui a été cadré par son geste, quand bien même l’opérateur n’aurait visé, lui, qu’un seul point de ce qui apparaît dans l’image. » (p. 291)
→ Passionnante remarque et qui donnerait envie de revisiter sa photothèque, en étudiant tout ce qui n’est pas le sujet central, celui sur lequel attention et appareil se sont focalisés, mais tout ce qu’il y a autour. Et une fois de plus je pense au film Blow up et à la quête de ce qu’il y a sur le négatif qui va permettre une découverte fondamentale pour la narration. Je relève d’ailleurs dans la fiche du film sur Wikipédia que Blow-up en anglais peut signifier aussi bien ‘agrandir’, s’agissant d’un cliché photographique, que ‘exploser’, soit au sens littéral, soit au sens d’une soudaine explosion de colère, ou encore ‘exposer’, dans le sens d’exposer un secret scandaleux

Rien d’insignifiant, rien qui ne fasse signe, qui ne soit signe
« À dire vrai, l’idée qui gouverne cette pulsion de notation, qu’elle se fasse par le canal des mots ou par la voie des images, c’est une sorte de ‘on ne sait jamais’, c’est l’idée qu’il n’y a de par le monde, où que l’on porte ses pas, rien d’insignifiant et que tout, à commencer par ce qu’on ne remarque qu’en passant, a potentiellement une valeur d’indice. » (p. 292).

De la notation et du poème
« La notation, telle que je la conçois, est strictement contiguë au poème : bien qu’existant hors de lui, elle se déploie à pas comptés et par fragments dans l’espace même de sa venue – une sorte de pas japonais qui n’aurait pas de but, qui se perdrait toujours dans la nature – le poème, la volonté du poème pouvant alors se comprendre comme celle de retrouver et d’identifier un chemin. » (p. 293).
→ or, souvent, lisant ces pages de Jean-Christophe Bailly, je pense aux poètes qui sont souvent de grands noteurs, je pense à du Bouchet, je pense à Antoine Emaz, par exemple et parmi d’autres.
C’est que par conséquent, « envers le dehors, envers le silence bruissant du dehors, envers le visible et tout ce qu’on peut toucher, tout se passe comme si nous étions en devoir de répondre. (…) littéralement je ne parviens pas à comprendre comment ou par quels ressorts (par quelle sagesse peut-être ?) l’on pourrait s’exempter de ce devoir d’inscription qui jamais ne s’apaise et qui sans fin répond, non à des questions, mais à la rumeur même de l’existence telle qu’elle se déploie dans l’espace en variations infinies, et c’est à cela bien sûr qu’il faut en venir. »(p. 294).
→ Cela même aussi peut-être qui nous permet de tenir, comme dit Kafka, de nous tenir au monde, au réel, de le tenir, de ne pas le laisser se déliter, en nous et hors de nous ?
Comme une « l’actualisation de l’intuition formidable qu’avait eue Novalis lorsqu’il avait écrit que ‘nous vivons dans un roman colossal, en grand et en petit’. Cette phrase, j’ai beau l’avoir citée tant de fois, écrit encore Jean-Christophe Bailly, (…) jamais elle n’a à mes yeux perdu de sa force. » (296)


dimanche 16 juin 2024

Quand Valéry anticipait le renversement du cours historique que nous vivons
Ce matin, je reçois la lettre de Bernard Umbrecht qui choisit de donner à lire à ses lecteurs un substantiel extrait d’un ouvrage de Bernard Stiegler. Dans ce livre, Bernard Stiegler annonçait en quelque sorte tout ce qui arrive aujourd’hui et il s’appuie largement sur Paul Valéry qui avait largement pressenti tout cela dès le début du siècle précédent. Je me permets ici de reprendre et donc de propager modestement une partie de ce chapitre
« En 1919, Paul Valéry, presque un siècle avant nous (…) anticipe le renversement du cours historique par où l’Europe puis sa projection américaine avaient installé leur domination. Il considère tout d’abord sur un planisphère la place de l’Europe dans le monde et les conditions de sa domination :
La petite région européenne figure en tête de la classification, depuis des siècles. Malgré sa faible étendue – et quoique la richesse du sol n’y soit pas extraordinaire –, elle domine le tableau. Par quel miracle ? Certainement le miracle doit résider dans la qualité de sa population. Cette qualité doit compenser le nombre moindre des hommes, le nombre moindre des milles carrés, le nombre moindre des tonnes de minerai, qui sont assignées à l’Europe [Paul Valéry, La crise de l’esprit, deuxième lettre]
La ‘qualité’ de sa population n’est évidemment pas la supériorité des ‘races’ européennes : il s’agit de ce qui a fait de l’Europe un haut lieu de la ‘vie de l’esprit’ et de la valeur esprit, de la vie des idées et de leur circulation par la culture et l’acculturation de ses habitants, c’est-à-dire de la formation de leur attention (…)
Or cela ne durera pas :
Et Valéry présente ici ce qu’il nomme son ‘théorème fondamental’ :
L’inégalité si longtemps observée au bénéfice de l’Europe devait par ses propres effets se changer progressivement en inégalité de sens contraire. C’est là ce que je désignais sous le nom ambitieux de théorème fondamental.
Ce théorème fondamental qui anticipe un dépérissement de la situation privilégiée de l’Europe résulte d’une transformation des idées en valeurs d’échange :
Une fois née, une fois éprouvée et récompensée par ses applications matérielles, notre science devenue moyen de puissance, moyen de domination concrète, excitant de la richesse, appareils d’exploitation du capital planétaire, cesse d’être une « fin en soi » et une activité artistique 
Le savoir devient une denrée
qui se préparera sous des formes de plus en plus maniables ou comestibles ; elle se distribuera à une clientèle de plus en plus nombreuse ; elle deviendra une chose du Commerce, chose enfin qui s’imite et se produit un peu partout.
Résultat : l’inégalité qui existait entre les régions du monde au point de vue des arts mécaniques, des sciences appliquées, des moyens scientifiques de la guerre de la paix – inégalité sur laquelle se fondait la prédominance européenne – tend à disparaître graduellement…
Et donc, la balance qui penchait d’un autre côté, quoique nous paraissions plus léger, commence à nous faire doucement remonter – comme si nous avions sottement fait passer dans l’autre plateau le mystérieux appoint qui était avec nous. Nous avons étourdiment rendu les forces proportionnelles aux masses ! »
Bernard Stiegler reprend la parole : « il est étonnant de penser que cette analyse, qui est des plus célèbres, et qui a été évidemment lue par tant des économistes, politistes et défenseurs de la ‘mondialisation’ français et européens, ne les ait jamais conduits à la prendre au sérieux : à prendre au sérieux cette menace non pas contre l’Europe, ou contre les ‘valeurs européennes’, mais contre la valeur esprit, partout dans le monde, par une mutation et une dégradation des ‘valeurs européennes’ et du devenir de l’Europe elle-même (et de l’Amérique qu’elle aura projetée hors d’elle-même), tout autant qu’une exportation de ces ‘valeurs’ dévaluées, et constituant ainsi elles-mêmes une menace contre l’attention sous ses formes les plus subtiles. »
Ces notes sont extraites du livre de Bernard Stiegler, Pharmacologie du Front national, publié en 2013.
→ Je n’en écris pas plus ici, je note la référence de la page du site de Bernard Umbrecht, Le Saute-Rhin et j’ai surtout bien noté la référence du texte de Valéry, Tome 1 des Œuvres complètes dans la Pléiade, édition 1980

Note de passage
Je passe une fois, deux fois, elle est là, absorbée dans son livre. Je repasse une troisième fois, elle n’est plus là, je ne l’ai pas vue s’en aller, il y a soudain comme un vide incompréhensible, je ressens une grande étrangeté : elle est là-plus-là.

Note de passage
Là-haut, dans la vitre lointaine fermée, mouvements – balancement du grand arbre, loin devant.

Une écoute par-delà les paroles
Un très beau passage du Bon Plaisir de Claude Régy (1994, rediffusé dans les magnifiques Nuits de France Culture qui, selon moi, sont devenues le seul vrai programme de France Culture !) évoque l’écoute de Claude Régy. Nathalie Sarraute (une vraie voix) raconte comme il faisait partie des très, très rares personnes à qui elle parlait de ce qu’elle avait envie de faire, de ses projets, même ratés, dit-elle. Et elle ajoute « il a(vait) une écoute par-delà les paroles », ce qui est particulièrement fort chez elle dont on sait que c’est précisément dans ce par-delà des paroles qu’elle a tant travaillé. Autour de ses fameux tropismes, « ces mouvements subtils, à peine perceptibles, fugitifs, contradictoires, évanescents, de faibles tremblements, des ébauches d’appels timides et de reculs, des ombres légères qui glissent, et dont le jeu incessant constitue la trame invisible de tous les rapports humains et la substance même de notre vie »

La force de l’ébranlement
Peter Handke, dans ses notes : « La plus grande, la plus étendue des forces : la force de l’ébranlement – celle-ci étant en même temps liée – main dans la main avec l’extrême faiblesse.(p. 98) 
→ La force de l’ébranlement vient de ce qui le précède, de la tension antérieure, de la polarisation du courant qui s’accumule, malgré l’extrême faiblesse, notamment celle du désir, malgré la terrifiante force dite d’inertie. Toutes forces qui presque nécessairement finiront par se décharger et provoquer l’ébranlement. Alors soudain quelque chose se révèle possible. Cela a bougé !

Dit au sortir de la nuit
Je suis frappée dans ces notes par une mention récurrente, entre parenthèses et en italique, à la fin des assertions souvent les plus difficiles à comprendre. (Dit au sortir de la nuit). Alors je cherche et découvre qu’il y eut ce livre publié Au Bruit du temps…. une année dite au sortir de la nuit. 2012, traduction Anne Weber. voilà ce que je lis sur le site de l’éditeur, qui m’éclaire : « Dans ce livre singulier, né à l’ombre de son œuvre romanesque, Peter Handke donne à lire des phrases surgies de la nuit, qui sont comme des messagers d’un autre monde. Situées quelque part dans un espace intermédiaire, aux abords de la conscience, elles nourrissent son œuvre romanesque et théâtrale. Voici ce qu’il en dit lui-même : C’est quelque chose qui m’est apporté comme par le vent, de l’intérieur ou de l’extérieur – ou des deux à la fois ? Et je suis assez bien entraîné, depuis toutes ces décennies, si bien que je pense de façon concise. Ce que j’ai pensé là, malgré moi, a une forme étrange, sans même que j’aie la volonté ni l’idée d’une formulation. Je le note, et cela me fait du bien. Je tombe parfois sur ces phrases comme sur des messages, et alors je pense : “C’est curieux, il n’y a encore jamais eu cette forme ou cette figure de phrase. Ce serait dommage que ce que ce vent m’apporte soit emporté loin de moi” – et alors je le saisis doucement, sans l’emprisonner.
Ces phrases surgies de la nuit sont toutes placées entre guillemets et dépourvues de point final, comme s’il s’agissait de retranscrire ces voix entendues dans l’entre-deux, entre rêve et veille, et dont l’expression est restée en suspens. Certaines relèvent de la pure poésie, d’autres revêtent un caractère étrange – ce sont alors des énigmes, laconiques, magnifiques. De l’ensemble, qui compose une sorte d’autoportrait séduisant et ironique, se dégage une drôlerie qui ne laisse pas de nous surprendre. »
→ double bienfait, je suis éclairée ; et je découvre que de telles phrases, il m’arrive d’en entendre, d’en recueillir, bribes de rêves parfois, formulations spontanées. L’autre jour par exemple, demeurée totalement mystérieuse, in-rattachable à quoi que ce soit : Evelyn [sans e] grain de suisse.

Comme il ne peut pas !
Handke : « ‘Chacun comme il peut’ ? – Oui, et surtout comme il ne peut pas. » (p. 102)
→ ai pour ma part noté récemment faire non pas ce que je peux, mais ce que je suis.

Nunc Stans
J’aime bien les formules latines, donc j’aime bien ce Nunc stans, que l’on peut traduire de manière chic, par maintenant debout ou de manière plus familière, qui me convient mieux, car moins théâtrale, hop, debout ! [voir la suite !]
Or je constante que si Handke dit « maintenant debout », on peut l’entendre autrement et je découvre qu’une œuvre de Dubuffet se nomme précisément Nunc Stans [une branche de L’Hourloupe] : « Pour Dubuffet, les interminables applications du style de L’Hourloupe correspondent à leur capacité à s’étendre à l’infini dans l’espace, et plus particulièrement à leur potentiel d’élaboration de compositions ‘sans jalons ni limites comme […] la mer’. L’échelle de Nunc Stans témoigne de cette possibilité tout en suggérant une interprétation métaphysique complémentaire. La locution latine ‘nunc stans’ désigne ‘l’éternel présent’ et s’emploie en philosophie pour décrire l’idée de l’existence de l’éternité en marge des notions du temps. (source)

Nunc Stans encore
→ Je saute à gué sur la rivière internétique et découvre ce site autour de Schopenhauer : « Aucun homme n’a vécu dans le passé et aucun ne vivra dans l’avenir ; le présent seul est la forme de toute vie, mais celle-ci est alors ce qu’il possède de façon sûre et que personne ne peut lui ôter. Le présent est toujours là, ainsi que son contenu : tous deux se tiennent fermement, sans défaillance, comme l’arc-en-ciel sur la chute d’eau. Car la vie est sûre et certaine pour la volonté, comme le présent l’est pour la vie » (Le monde comme volonté et comme représentation, § 54).
Schopenhauer donne au présent un nom emprunté à la scolastique médiévale : ‘Nunc stans’, ‘le présent constant’ ou encore ‘l’éternel maintenant’. ‘Le nunc stans est au centre de la roue du temps’ C’est notre mode d’appréhension qui découpe le nunc stans intemporel en succession d’instants. L’être en soi des choses demeure immobile dans un présent dont il est également dit en un sens métaphysique : « La source et le porteur de son contenu est la volonté de vie, ou la chose en soi — que nous sommes. » (source)
Enfin Nunc Stans est aussi le titre d’un livre de photographie d’Andrea Graziosi : « Nunc Stans (Instant d’éternité) est le résultat d’une prospection longue de cinq ans sur la montagne Sainte Victoire. Pendant mes recherches j’ai essayé de capturer et saisir l’irreprésentable, en travaillant sur un motif abordé plusieurs fois dans l’Histoire de l’Art. Que reste-t-il d’invisible lorsqu’on a tout vu ? Que peut-on représenter qui n’ait déjà été donné à voir ? Ce sont ces questionnements qui ont déterminé l’approche de ce travail. Ma méthode était de parcourir des chemins non balisés, souvent au tomber de la nuit, de m’aventurer vers l’inconnu, là où il est difficile de marcher, afin de trouver un angle intéressant et ainsi de provoquer la rencontre avec l’inattendu. C’est dans des moments de solitude, de crainte, de recherche intérieure que j’ai voulu photographier. J’avais décidé de me mettre dans des conditions émotionnelles étranges, pour attendre un signe, une réponse et donc une photographie. Paul Cézanne, a été pendant les années de travail sur ce projet, mon guide spirituel face à la montagne, apprendre à ne pas voir. » (source)
→ Et tout de même, la traduction littérale, puisque c’est celle de Peter Handke, nunc, latin, adverbe de temps, maintenant ; stans, du verbe sto, stas, stare, participe présent stans, stantis. Se tenir debout, demeurer immobile, rester en place, etc. Sauf qu’il pourrait y avoir dans la traduction de Handke quelque chose de dynamique alors que stans serait statique, non pas je me mets debout maintenant, mais je suis, je me tiens debout maintenant. Littéralement maintenant étant debout.

La question du non-sens et le comment lire
Dans le bon plaisir de Claude Régy, il est question plusieurs fois du sens, d’une lecture d’un texte auquel il ne comprend rien dans un premier temps. Il explique qu’après avoir éliminé l’hypothèse de la non-sincérité de cette écriture (faire mode), il lit et relit et que petit à petit le sens se manifeste, il découvre les répétitions, la construction se dessine et il explique qu’on devrait être plus prudents avec nos jugements hâtifs ou impatients. Je retiens cela pour ma gouverne !
Handke : « Et à nouveau : comment donc le non-sens, comme entreprise, expédition, persistante et persévérante, peut porter ses fruits – précisément le non-sens. » (p. 110) ; il s’agit de « provoquer la rencontre avec l’inattendu » comme dit le photographe Graziani, avec ce que nous n’avons pas encore décrypté, avec ce pour quoi nous n’avons pas encore d’explications (sachant que pour maintes choses, les explications acceptées, admises parfois par beaucoup, ne sont pas nécessairement les bonnes… ? Question ouverte.
C’est très énigmatique cette remarque. Je ne sais déjà pas très bien comment comprendre non-sens ! Veut-il dire qu’il faut partir à la recherche de ce qui ne fait pas sens pour nous.
Et sur le site Sitaudis, sous la plume de Christophe Stolowicki (écrivant sur Joe Bousquet) je lis : « Lisez / Lentement. Lisez comme un fou. Bousquet appelle un comment taire qui le préserve de l’explication de texte pratiquée par des myopes – plus alentie encore, diffuse se diffusant comme la fumée blanche qui annonce l’élection d’un pape. Il faut lui laisser le temps de travailler en nous. »




photo ©florence trocmé

 

mardi 18 juin 2024

Un lieu-dit
Suivant le bon exemple de Peter Handke, j’essaie de relever ces bouts de phrases, ces formules, ces mots, ces noms qui surgissent, quelqu’étranges soient-ils. Ce matin Terlibien-Les-Ouches. Qui bien sûr n’existe pas. Le moteur de recherche me renvoie à une obscure controverse, Animadversiones, de juin 1690. Laissons ce nom garder son mystère. J’ai toutefois une hypothèse, un rapport avec un quelconque pétaouchnoc.

Les Rossignols
J’avance, un peu difficilement car il est souvent très technique, dans le livre Un Rossignol dans la ville, de David Rothenberg. Longue mise en dialogue de l’approche scientifique et de l’approche artistique dans l’étude et l’écoute du chant du rossignol. Dont j’apprends avec stupéfaction qu’il peut avoir plusieurs centaines de motifs différents. Je m’étonne de ne voir citer nulle part, jusqu’à présent, Messiaen, qui a fait des relevés d’écoutes d’oiseaux si magnifiques (une exposition jadis à la BNF de la rue de Richelieu).

De la répétition
Motif récurrent de ce Flotoir ! « Quelles sont les parts de répétition et la part d’invention dans les phrases d’un rossignol ? Et parmi toutes les musiques, qu’elles soient humaines ou animales, quelle est la proportion entre les deux espèces ? » (p. 87). J’en viens à penser qu’une part de ma gêne à la lecture vient non pas du propos de l’auteur mais plutôt de la traduction. « Pourquoi la musique semble-t-elle tolérer beaucoup plus de répétitions que le langage ? Elizabeth Hellmuth Margulis a écrit un très beau livre sur ce sujet intitulé, On Repeat : How music plays the Mind. [Titre très difficile à traduire, pour le coup, il me semble, j’aurais envie de demander son avis à Josée Kamoun !] Elle est fascinée par la question de savoir pourquoi nous avons le goût de la répétition en musique (…) Sur le plan neurologique, il s’agit de toute évidence d’un mystère. Le fait d’entendre la répétition des mêmes enchaînements sonores doit probablement être bénéfique pour l’esprit et pour le corps. » (Un Rossignol dans la ville, p. 87)
→ et si cela avait affaire en réalité avec le rythme, la pulsion vitale qui elle est à la fois totalement répétitive (les battements du cœur, le mouvement de la respiration) et varie sans cesse ? Est-ce la répétition stricto sensu qui nous fait du bien ou ce rythme profond qu’est la répétition ? Question ouverte. 

Écologie du son
Oui à cette formulation, une écologie du son, écouter davantage, dit Rothenberg, ne pas écouter seulement des êtres vivants isolés qui chantent et font de la musique seuls. (p. 101) De nouveau surgit cette idée du paysage sonore. Inspirée aussi par l’écoute d’un disque passionnant de la musicienne contemporaine Lin-Ni Liao, Bagatelles. De courtes pièces, chaque fois comme un monde sonore, de résonances, beaucoup de percussions, des ondes qui se heurtent, se répondent, se prolongent.
C’est une compositrice et musicologue taïwanaise née en 1977.
→ Me vient l’idée que je peux sans doute cadrer un ensemble sonore, comme je cadre en photographie, c’est-à-dire me concentrer sur un plan large certes, mais délimité. Avec aussi toutes les possibilités d’un zoom, du grand angle au gros téléobjectif.

Ultracrépidarianisme
Toujours le même plaisir à lire les neuvains de Jean-Pascal Dubost (Au fait e& au prendre), mais à lire avec modération à mon avis, pour bien les goûter. Il en a écrit un par jour entre le 14 juin 2020 et le 13 juin 2021. Vrais petits exercices de langue, d’une richesse de ressources considérable, puisant à tous les registres et tous les lexiques, du plus contemporain, voire argotique ou populaire au plus savant, notamment médiéval. Un régal. Exemple, le 10 août 2020 : « Les toutoulogues en temps de crise [tiens, tiens, quatre ans plus tard, si différent ?] : Par les rues au bistrot dans les commerces / sur les ondes radio à la télé dans la presse / dans les stades en famille entre amis / ne supra crepidam sutor iudicaret ça converse / chacun y allant de sa devisance prophéteresse / avoir le dernier mot sur tout il est admis / mais n’admettant point mot l’opinion adverse / c’est ainsi qu’ultra-trépidant il progresse / l’ultra crépidarianisme très très abouti.
Décryptage un poco ? J’apprends que l’ultracrépidarianisme est le « Aussi appelé effet de sur-confiance, ce biais cognitif désigne le fait que les personnes les moins qualifiées dans un domaine surestimeraient leur compétence, alors que celles qui sont les plus qualifiées ont tendance à se sous-estimer. L’explication est simple : moins la personne possède de connaissances dans un domaine, moins elle est consciente d’être ignorante. » (source)
Wikipédia, quant à lui, m’apprend que le mot ultracrépidarianisme est un barbarisme dérivé de la locution latine’ Sutor, ne supra crepidam’, qui signifie littéralement ‘Cordonnier, pas plus haut que la chaussure !’ et qui équivaut à l’expression moderne ‘À chacun son métier, et les vaches seront bien gardées’ » et voilà ma locution latine traduite !

Et poc a poi
qui me plait tant. Poc en catalan veut dire petit…et poi, puis, donc quelque comme petit à petit, poc à poi (je prononce poye, à tort ou à raison mais c’est ainsi que cela me va). En fait, en italien, oui, petit à petit, peu à peu, et ma prononciation est la bonne 

Bagatelles
J’écoute les très intéressantes Bagatelles de la compositrice contemporaine taïwanise Lin-Ni Liao. De très courts paysages sonores, à scruter en détail. Et dont la découverte tombe bien en ce temps où je m’interroge sur les perceptions sonores. Je me souviens avoir tenté dans Musibao de demander à plusieurs personnes comment elles écoutaient la musique et aucune réponse ne m’a jamais satisfaite ! Car ce n’était pas du tout les phénomènes d’écoute et d’attention dont on me parlait, mais chaines hi-fi, disques, pièces musicales, etc. Or moi, ce que je cherche, c’est à décrypter un monde sonore d’une part et à savoir l’effet que les sonorités, y compris les sonorités de la musique, font au cœur et à l’esprit. En écoutant ces « Bagatelles », je suis un son, de son émission à sa disparition, j’entends les résonances, je me fais une idée d’une sorte de paysage sonore pour chaque Bagatelle. Parmi les références de la compositrice, je lis Philippe Leroux et Emily Dickinson. Je pense que ça en dit long (voir ici, sur le site du Centre de documentation sur la musique contemporaine). Je vais peut-être acheter ce disque car je rêve de l’écouter sur ma chaîne hi-fi de très haute qualité !

Kafka et les notes
« Irresponsable de voyager et même de vivre sans prendre de notes », Kafka, journal du 5 septembre 1911. Cité dans la biographie de Reiner Stach, le tome 1, p. 139. En allemand, Unverantwortlich ohne Notizen zu reisen, selbst zu leben. Source et ressource !

Toutes les problématiques rencontrées par Kafka
Reiner Stach : « La question exacerbée du célibat. Le conflit autour de la fabrique d’amiante et le sentiment d’aliénation vis-à-vis de sa famille. L’échec du travail avec Brod. La rencontre avec le théâtre juif d’Europe de l’Est, l’amitié avec Jizchak Löwy, l’étude de l’histoire juive, le discours. Tout cela se produisit presque en même temps : une explosion existentielle telle que Kafka n’en avait jamais connu. Il était grand temps d’y mettre un frein et de se souvenir du seul enjeu réel : ‘Je ne peux rien oser pour moi- même tant que je n’ai pas mené à bien un travail d’assez grande ampleur qui me satisfasse totalement’. » (p. 142)

La maison de Goethe
Le 29 juin 1912, Kafka est avec Max Brod à Weimar, dans la maison de Goethe que j’ai eu le bonheur de visiter au moins deux, si ce n’est trois fois ! « Il connaissait très bien l’œuvre de Goethe ; au lycée déjà, il avait profité du savoir d’un véritable connaisseur ; il avait aussi appris à goûter la prose de cet écrivain (ce qui n’allait pas de soi à cette époque) ; et le moteur de cette œuvre, cette universalité de l’intellect et des sens, cette assimilation de toutes choses, puisant dans des réserves apparemment illimitées, était vite devenu pour lui un idéal existentiel – longtemps sans doute avant que la littérature relègue ses autres centres d’intérêt à l’arrière-plan. Son admiration pour Goethe était pourtant loin d’être aveugle ; il abominait ses imitateurs, déplorait que Goethe freine ‘sûrement l’évolution de la langue allemande par la puissance de ses œuvres’ et projetait même un article sur ‘l’effrayante nature de Goethe’. Mais plus il était oppressé par toutes les questions liées à sa propre identité, plus l’attention de Kafka se portait sur cet homme qui avait réussi à demeurer lui-même pendant plus de 80 ans sans un instant de vide ni d’ennui. Puis, l’hiver précédent, Kafka avait lu sur la vie et la personne de Goethe tout ce qui lui tombait sous la main : textes biographiques et autobiographiques, lettres, conversations, journaux. Il en avait retiré d’abord une influence intellectuelle vivifiante, puis, une fois passé le bonheur de la lecture, le sentiment exacerbé de sa propre inutilité. Pas un objet d’admiration : une drogue. » (pp. 144-145).

Hygiène de vie
Un peu plus tard, Kafka séjourne longuement, pour sa santé déjà bien perturbée, au Jungborn [Fontaine de jouvence !], une sorte de sanatorium, le « Centre de cure de Rudolf Just. Établissement de naturopathie et centre de repos. Pour une thérapie et un mode de vie naturels. » « Si Kafka, malgré tout, se sentit bien au Jungborn (sans pour autant souhaiter y revenir un jour), c’est d’abord qu’il était persuadé du sens de cette hygiène personnelle et qu’il l’avait depuis longtemps intégrée à son plan de vie : qu’il s’agisse de son régime végétarien, de sa gymnastique quotidienne ou de la ‘méthode Fletcher’, qui consistait à mastiquer chaque bouchée de nourriture pendant de longues minutes, jamais Kafka n’en démordit – même si son père, à table, levait le journal devant ses yeux pour ne pas le voir mâchonner. D’un autre côté, Kafka n’éprouvait pas le besoin de corriger les obscures convictions de ceux qui croisaient sa route, et une assemblée composée d’une proportion inhabituelle de sectaires et d’hypocondriaques lui paraissait plus intéressante que pénible. » (p. 159).

En route vers la publication !
Reiner Stach montre très bien tous les doutes et les atermoiements de Kafka à l’idée de publier, il a des fragments et des ébauches plein ses tiroirs, mais quand il s’agit de les compiler, d’en faire quelque chose, sous l’insistante pression de Brod, il cale. Mais « habitué qu’il était à reconnaître l’harmonie et la cohésion internes des textes pour seuls critères de réussite dans l’écriture – leur ‘caractère indubitable’, comme il le dira peu après au sujet du Verdict – il lui fallait maintenant envisager leur effet potentiel sur un lectorat parfaitement anonyme. » (p. 166)


mercredi 19 juin 2024

La Création continue
Je continue ma lecture du livre Poèmes scénarios chansons de Robert Filliou, une collection de textes de ce créateur bien particulier. Excellente préface et mise en situation de Emma Gazano.
Elle pointe ce concept de Création permanente, propre à Robert Filliou et qui m’intéresse et surtout me parle en profondeur, comme une incitation et un indicateur.
« La Création permanente est une invention utile sur le plan lexical pour remplacer le mot ‘art’ dévitalisé. En tant que définition, elle recouvre le vaste spectre des pratiques réelles tout en ne les pré-disant ou pré-pensant pas. Elle fait système sans enfermer, puisqu’elle est forgée à l’image de la création permanente de l’univers, principe vital qui gouverne la vie terrestre. Le geste poétique est enté à la biologie, il revient à ‘être, agir et faire’, comme le dit Filliou, ou encore à ‘faire et fabriquer’. La tautologie signale la fin des catégories. Filliou fait bien de tout : il est poète, méditant, acteur, inventeur, maître spirituel, pédagogue, mais aussi, selon ses termes, harmonisateur, animateur de pensée, transmetteur… Toutes ces pratiques étant ramenées, in fine, à la Création permanente qui ne peut être réduite à quelques formules. Activité de recherche et œuvre collective, elle est un réseau dense et complexe articulé sur des principes, des secrets (absolu et relatif), des centres, une République, des outils. Elle n’implique aucune hiérarchie – étant ‘chemin d’errance’ – tout en mettant au travail les impensés dont dépendent les catégories dominantes et en aménageant des espaces nouveaux. » (p. 18-19).

Auto-archivage
M’intéresse aussi beaucoup le concept d’auto-archivage, bien que je me sente incapable d’archiver quoi que soit, si ce n’est quelques fichiers, dont l’intégrale du Flotoir, dans Dropbox. Filliou, entre 1972 et 1973 « entreprend de consigner dans une valise en bois trente-deux manuscrits et tapuscrits fac-similés, rassemblant son œuvre écrite entre 1958 et 1965. Cette qualité portative de l’œuvre, sil elle résonne profondément avec sa philosophie de la durée, répond aussi aux exigences politiques et économiques du temps. L’artiste assume le rôle de conservateur de son propre travail, dont il ne délègue plus la gestion. Davantage, il considère cette conservation comme une source dynamique propice à la réactivation et à la mise au présent. Cet auto-archivage lui permet de contourner les institutions. Pratique prolifique chez les Fluxus, la constitution de boîtes, de valises, de musées en réduction fut en effet une des formes paradigmatiques de l’évitement de la forme-livre ou de l’exposition. » (p. 20-21)

De la recherche
« La recherche n’est pas le privilège exclusif de ceux qui savent. C’est plutôt le domaine de ceux qui ne savent pas : chaque fois qu’on se tourne vers quelque chose que l’on ne comprend pas – les chats, par exemple, l’eau, la colère, les cheveux, l’injustice, les arbres, etc. – on fait de la recherche. » (Robert Filliou, cité p. 24 dans la préface d’Emma Gazano. Livre Poèmes scénarios chansons, éditions Les Petits Matins, 2024)
→ C’est absolument magnifique, quelle incitation au travail, à la recherche, en fait recherche absolument permanente qui est la mienne depuis presque toujours, depuis l’éveil de la conscience, vers douze ans il me semble. J’appelle cela curiosité, volontiers taxée d’insatiable, mais c’est bien plus profond, c’est une recherche que je peux qualifier sans doute de spirituelle. Création et recherche permanente, voilà comment je vis. Et comment j’espère vivre jusqu’à la fin qui maintenant n’est plus une vague idée lointaine mais du tangible, un évènement qui se rapproche, de facto et in fine (c’est le cas de le dire).
J’apprécie aussi beaucoup l’humour et l’auto-ironie qui semblaient caractériser Robert Filliou. Il m’arrive de penser à Ben, dont je recevais régulièrement les immenses lettres, qui vient de mourir, étrange personnage qui suscitait un mélange d’agacement et d’admiration (n’est-ce pas parfois le signe d’une personnalité importante, j’ai souvent ce sentiment par rapport à un Pascal Quignard, ou une Hélène Cixous par exemple, je ne leur passe pas grand-chose !).

Du livre plurilingue
[Je dédie ce paragraphe à Jean-René Lassalle]
« Le livre plurilingue est à l’image de la générosité de Robert Filliou et convoque une lecture-traduction dans l’esprit d’une reprise. Fatigué de sa double nationalité franco-américaine, ne revendiquant plus que celle de poète, Filliou greffe à sa traversée incessantes des pays et des villes une traversée théorique et expérimentale des langues qui fait que son œuvre deviendra finalement ‘son pays à lui’ » (p. 27)
→ une ‘œuvre’, un travail, le vrai lieu où habiter (peut-être à Terlibien-les-Ouches)

A propos de Robert Filliou
Emma Gazano : « Comment laisser enfermée une œuvre littéraire majeure de la seconde moitié du XXème siècle, si injustement réduite la plupart du temps à un bricolage post-dadaïste . La ‘réactualiser » par une publication, c’est en effet révéler son actualité multiple et profonde : un objet conçu pour se dissoudre dans le continuum existentiel, qui anticipe et inclut sa propre obsolescence. L’œuvre de Filliou et un ‘dernier adieu’ au monde de l’art en tant que champ restreint de la création. Elle fait de la disparition des frontières disciplinaire un simple moment d’une dissolution plus vaste, celle de toute parole auctoriale, dans une écologie des relations qui voit dans toute création un cocréation ontologique qui ne se passe pas du vivant puisque, à son image, elle est en fait un déjà-là, un réseau éternel auquel s’incorporer ».
→ où l’on retombe, me semble-t-il sur l’idée de Création permanente. Comme le monde s’engendre en permanence, comme l’individu lui-même s’engendre en permanence. 

Cosmologie bouddhiste
Dans une note, Emma Gazano précise cela qui est important : Filliou a très tôt adopté la cosmologie bouddhiste. « À la différence de la grande majorité des artistes et poètes Fluxus, Filliou ne rencontre pas le bouddhisme par cette voie royale qu’ a constituée pour cette génération le tandem Cage-Suzuki. Filliou a une relation singulière et intime au bouddhisme, d’abord zen, qu’il découvre lors de ses voyages successifs au Japon en 1951 puis en Corée du Sud en 1953. Il suivra ensuite l’enseignement tibétain, tradition syncrétique qui résonne particulièrement avec son désir ‘d’harmoniser’ diverses voies spirituelles sans jamais se poser en maitre. » (note p. 31)

Photos, le soir, la nuit
Je relève dans sa lettre quotidienne cette remarque bien intéressante de Jean-Christophe Dichant, souvent cité dans ce Flotoir : « C’est une remarque que je me fais chaque fois que je sors alors que le soleil s’est couché. Il suffit de quelques éclairages artificiels pour transformer un lieu, un décor, la vie. Et tout ça attend que nous le saisissions. C’est aussi ce que j’aime dans la photographie, ces changements liés aux conditions naturelles. Car après tout, si la nature a décidé de créer des jours et des nuits, pourquoi vous limiter à photographier les jours ? Surtout avec un appareil capable de voir la nuit. »


jeudi 20 juin 2024

Ces épiphanies
Kafka m’accompagne ! Je pense à lui plusieurs fois par jour, me remémorant des passages de la biographie de Reiner Stach que j’ai entrepris de lire. Pour elle-même, mais aussi parce que je pense que ce sera une belle introduction à une lecture plus approfondie de l’œuvre. J’y découvre ce grand passage qui évoque quelques-unes de ces épiphanies, de ces moments-clés dans la vie de telle ou tel artiste, quand soudain une sorte de révélation, certes préparée plus ou moins consciemment depuis des mois, voire des années, advient. Reiner Stach dit que le 13 août 1912, date à laquelle Franz Kafka fait la connaissance de Felice Bauer, évènement qui semble a priori peu déterminant, va tout changer. Il se souvient alors d’autres épisodes déterminants : « Non moins que la grande histoire, celle des œuvres de l’esprit et de la littérature possède ses dates marquantes, qui s’impriment dans le fond culturel de la postérité et parfois même dans le souvenir des intéressés comme des instants ‘fatidiques’, des instants de décision. Dans bien des cas, il s’agit de moments où des pulsions et des représentations depuis longtemps élaborées, mais accumulées inconsciemment, font irruption dans la pensée sous l’effet d’un événement fortuit et la submergent tout à coup : c’est Jean-Jacques Rousseau, dilettante universel, s’éveillant à la critique de la civilisation par une après-midi d’octobre 1749 sur la route de Paris à Vincennes ; la première rencontre de Hölderlin avec Susette Gontard, future ‘Diotima’, le 31 décembre 1795 à Francfort ; la naissance de l’idée d’un ‘éternel retour’ dans le cerveau de Nietzsche pendant une marche sur les bords du lac de Silvaplana au début du mois d’août 1881 ; l’adieu de Valéry à la littérature lors de l’orageuse nuit de Gênes du 4 octobre 1892. Il n’est pas rare que ce genre d’expériences soient stylisées sous forme d’ ‘épiphanies’ : les intéressés se sentent portés à la crête de la vague indépendamment de leur volonté ; leurs sensations et leurs pensées s’élèvent à une intensité jusqu’alors inconnue, des zones d’ombre s’éclaircissent ; et le chemin à prendre, si longtemps recherché, s’ouvre soudain en pleine lumière. De telles minutes peut procéder le flot d’inspiration de toute une vie, qui dissimule ensuite les circonstances prosaïques dans lesquelles a eu lieu le douloureux choc initial. Parmi ces dates figure aussi le soir du 13 août 1912, qui a changé une fois pour toutes la face de la littérature de langue allemande, si ce n’est de la littérature mondiale. » (pp. 169-170).


jeudi 27 juin 2024

Kafka
Je suis subjuguée et habitée par la biographie de Kafka par Reiner Stach. J’ai entrepris de lire le tome 1, qui tourne autour des années où il accède enfin à l’écriture. Nouveau chapitre « Extase des commencements, Le Verdict et Le Chauffeur ». Il est d’’abord question du choix, considéré comme un peu étrange, de Felice Bauer comme correspondante et interlocutrice, elle qui sans doute à son insu allait jouer un si grand rôle dans le déclenchement de la véritable écriture de Franz Kafka.

Le Verdict
Et voilà qu’elle fait littéralement irruption cette écriture : « Cette histoire, “le Verdict”, je l’ai écrite d’une seule traite dans la nuit du 22 au 23 entre 10 heures du soir et 6 heures du matin. J’avais les jambes si raides à force d’être assis que c’est à peine si j’ai pu les retirer de dessous le bureau. Le terrible effort et la joie à mesure que l’histoire se déployait devant moi, que je fendais les eaux. Plusieurs fois au cours de cette nuit j’ai porté tout mon poids sur mon dos. Comme tout peut être tenté, comme toutes les idées, même les plus étranges sont attendues par un grand feu où elles disparaissent et renaissent. Comment tout a bleui à la fenêtre. Une voiture est passée. Deux hommes ont traversé le pont. À 2 heures, j’ai regardé ma montre pour la dernière fois. Quand la bonne est passée pour la première fois dans l’antichambre, j’écrivais la dernière phrase. Éteint la lampe, clarté du jour. Les légères douleurs au cœur. La fatigue qui disparaît au milieu de la nuit. Mon entrée tremblante dans la chambre de mes sœurs. Lecture à haute voix. Comment, avant cela, je me suis étiré devant la bonne en disant : ‘J’ai écrit jusqu’à maintenant.’ La vision de mon lit intact, comme si on venait de le déposer là. La certitude confirmée que je me trouve dans les bas-fonds honteux de l’écriture quand j’écris mon roman. Il n’y a qu’ainsi qu’on peut écrire, avec une telle cohérence, avec une ouverture aussi totale du corps et de l’âme. » (p. 197).
Stach : « Pour mesurer le bonheur de Kafka face à ce sursaut de productivité, il faut se rappeler le temps qu’il avait mis à prendre son élan, la succession interminable de ratages qui l’avaient précédé, et la capacité d’obstination inouïe qu’il récompensait enfin. (…) Nul besoin en effet d’une décision consciente pour savoir que plus rien n’était acceptable en dessous du standard esthétique fixé par Le Verdict. Après une telle nuit, il était proprement impensable de continuer à retoucher de pauvres exercices de débutant. » (p. 198)
→ C’est totalement mystérieux, déconcertant et incroyablement encourageant, quel que soit le niveau auquel on se situe, même le plus modeste. Cela m’évoque, mais c’est une comparaison tragique, ce torrent de boue qui a enseveli récemment un hameau, dont on dit qu’il a résulté d’une sorte de poche qui se serait formée poc a poi (petit à petit !) du fait de la fonte des glaciers, poche qui soudain s’est ouverte et qui a répandu un tsunami d’eau, de boue, de roches.

Brisance esthétique
« Cette brisance esthétique, cette heureuse exaltation contenue à grand-peine puis souverainement communiquée à l’auditeur, il ne l’avait jusqu’à présent connue qu’avec les textes d’autrui, par exemple avec Le Pauvre Ménétrier de Grillparzer, qu’il avait lu à sa sœur Ottla quatre jours avant de rencontrer Felice : un jaillissement d’une ‘évidence inhumaine’, se rappelait-il un an et demi plus tard à propos de cette extase. Et voilà que ce même surgissement – à la fois familier et d’une étrangeté terrible – le gagnait au contact d’un de ses propres textes, au point de lui tirer des larmes, à lui, l’observateur toujours réservé. Non : cette fois, ce n’était plus un jeu. C’était une éruption sans égale dans l’histoire de la littérature mondiale : d’un seul coup, apparemment sans préalable et sans prémices, l’univers de Kafka était là, peuplé de tous ces éléments ‘kafkaïens’ qui confèrent à l’œuvre son unité sérielle incomparable : l’instance paternelle à la fois toute-puissante et ‘sale’, la rationalité creuse qui caractérise le point de vue du personnage, la superposition de structures juridiques au monde quotidien, la logique onirique du récit, et enfin, non des moindres, la spirale d’un flux narratif toujours à contre-courant des attentes et des espérances du héros. » (pp. 199-200).

Quel emploi du temps !
Malgré les intenses pressions familiales pour qu’il s’occupe plus activement de la fameuse fabrique d’amiante (!), Kafka est désormais déterminé à se consacrer pleinement à son œuvre littéraire et il met au point son emploi du temps.
« Bureau de 8 à 14 heures ou 14 h 20, déjeuner jusqu’à 15 ou 15 h 30, ensuite au lit […] jusqu’à 19 h 30, puis dix minutes de gymnastique, nu, la fenêtre ouverte, puis une heure de promenade seul ou avec Max ou avec un autre ami, puis dîner à l’intérieur de la famille […] puis à 22 h 30 (souvent même à 23 h 30) s’asseoir pour écrire et rester là, en fonction de mes forces, de l’envie et de la chance, jusqu’à 1, 2, 3 heures, une fois même jusqu’à 6 heures du matin. » (pp. 201-202).
Plus loin, je relève : « l’écriture nocturne, polarisant toutes ses activités comme les vecteurs d’un champ magnétique, lui coûtait une énergie corporelle et mentale à peine compensée par sa brève sieste de l’après-midi. » (p. 218).

Une pluie de nervosités
Splendide et terrible remarque de Kafka : « Une pluie de nervosités s’abat constamment sur moi ». (p. 210)
C’est que « sa vie s’était intensifiée de façon vertigineuse ; depuis quelques jours seulement, il comprenait que cette intensité tant recherchée était devenue réelle et qu’on pouvait la maintenir. » (p. 212)

Beaucoup de mystère
Profonde honnêteté du biographe : « Dans la biographie de Kafka, on rencontre sans cesse des épisodes qui – bien que documentés avec toute la précision souhaitable, et même souvent de plusieurs points de vue – restent plongés dans un étrange demi-jour, dans une pénombre qui tient la curiosité et le doute en éveil et qui convaincrait presque le lecteur que tout s’est passé autrement, que l’essentiel demeure dissimulé. Même en tenant compte du fait qu’on est sujet à une sorte de contre-transfert, et qu’on cède facilement à la posture herméneutique douteuse qui consiste à juger Kafka à l’aune de son propre purisme, il reste un flou, un tremblement qui trouble le contour des faits et qui n’a pas sa source que dans l’œil de l’observateur. C’est comme si le caractère tiraillé et ambivalent de Kafka ne cessait de cristalliser des événements non moins ambivalents et objectivement inextricables. « (pp. 226-227).

Un regard rétrospectif
Quand je jette un regard rétrospectif sur la semaine qui se termine, je prends conscience que je me souviens de photos, celles que j’ai prises. Et de « blocs », marché de la poésie, évènement familial, visite familiale.

Il y eut présence
Autre expérience forte, potentiellement douloureuse. Je passe à un endroit précis, où la veille j’ai pris une photo d’une petite fille très aimée. Le lendemain, la petite-fille repartie, passant au même endroit, un vide fantômal, dont il ne reste qu’une image spectrale.


vendredi 28 juin 2024

Robert Filliou
Bon article de Tiphaine Samoyault dans Le Monde des livres daté de ce vendredi 28 juin 2024 sur le livre de Robert Filliou dont j’ai déjà parlé dans ce Flotoir :
« ‘L’ART EST CE QUI REND LA VIE PLUS INTÉRESSANTE QUE L’ART’; ‘Eclairez-vous au poème’ : Robert Filliou (1926-1987) a le sens de la formule. Les rares personnes qui le connaissent aujourd’hui l’associent au monde de l’art contemporain de la seconde moitié du XXe siècle, pas forcément à la littérature. Or, s’il a produit des installations et des œuvres conceptuelles, Filliou a surtout beaucoup écrit: des pièces de théâtre, des contes, des poèmes, des proverbes, des chansons. Il a écrit sur toutes formes de support, la plupart du temps à la main, attentif aux propriétés plastiques de l’écriture, accrochant ses textes dans des galeries ou les dispersant à tous vents. Cette écriture hors du livre, artisanale, éloignée des circuits éditoriaux et de l’institution littéraire est difficilement accessible : les performances sonores ne sont pas toutes archivées, les cartes postales, les boîtes, les papiers d’emballage, les microéditions à quelques exemplaires de certains textes se trouvent chez des collectionneurs ou des amis morts. En rassemblant une sélection de ces écrits en un volume publié, Emma Gazano met à disposition une œuvre invisible, totalement dispersée et enfouie.  (…)il a rencontré des artistes d’avant-garde, avec lesquels il va créer et proposer des actions individuelles ou collectives: Daniel Spoerri, John Cage, Emmett Williams, George Brecht, Joseph Beuys. (…) Ses textes insistent sur la nécessité de renoncer aux évaluations, à l’autorité de la norme, au sérieux de la littérature ou de l’art. D’où la part accordée au jeu, à l’esprit d’enfance, à l’éducation à rebours, respectant la spontanéité, la boîte à outils, la fidélité à certaines propositions surréalistes (par exemple dans les poèmes à compléter ou à terminer soi-même, les poèmes collectifs qui rappellent les Cent mille milliards de poèmes, de Raymond Queneau – Gallimard, 1961). Le goût de Filliou pour la pédagogie transparaît dans ses contes pour enfant, en particulier dans le magnifique Monsieur Bleu, écrit pour sa fille. Les franchissements de frontière entre l’art et la littérature, entre l’art et la vie, se manifestent aussi dans l’écriture bilingue, jamais installée dans une seule langue, qui pose aussi des problèmes d’édition et de lisibilité. Cette poétique nomade est marquée par les principes bouddhiques du kôan, du non- agir et par une spiritualité intense. Elle met hors-jeu certains principes de la rationalité, comme le sens, la non-contradiction, et elle tend vers le vide, ce qui défait les hiérarchies entre les sujets, conduit à prôner une éthique de l’attention fondée sur le fugace et la ténuité, une certaine douceur. »


mardi 2 juillet 2024

Les dix minutes
Tanguy Viel : « Par la fenêtre, un autre matin de janvier : rare ciel d’or issu de l’aube, alvéolé dans les branches du vieux cèdre, dont l’ombre noire se veine d’incandescence. Voilà qu’un instant tout est rénové, hors du monde oublié de la veille, tout crie la genèse édénique. Dix minutes est la durée d’une telle promesse. Après quoi, pour parler comme Francis Ponge, ‘de gros camions se remettent à passer en nous’ »(Vivarium, p. 100, un livre à déguster).

Pépites
La pépite d’or est partout. Qu’est l’or ? La tesselle qui manque à mon dessein

L’ire des ir
Trahir, mentir, démolir, c’est courir l’ire et pour finir, périr

Un autre ethos
Pages importantes aussi sur l’engagement de l’écrivain, sur la question de savoir si toute écriture doit être « politique ». Viel en débat longuement avec lui-même et je relève cela : « je ne cesse d’entrevoir, au cœur de l’écriture et de la lecture, la lueur d’un autre éthos – celui que d’aucuns, donc, appellent frivole, mais que pour ma part je préfère dire poétique, et qui prend toujours la forme d’une échappée, pour ne pas dire d’une exfiltration des affaires du monde. Et s’il fallait encore, devant tel tribunal politique, se justifier d’une telle pratique, alors il resterait que la désignation insistante d’un horizon paradisiaque, la compagnie d’êtres qui rappellent à chaque instant qu’un autre monde est là, à portée de nos cœurs, me semble être ce qui sous-tend la nécessité de tous les combats. Malgré tout ce qu’il y a de fragile et de souvent nébuleux dans les discours ‘écosophiques’ d’à présent, il serait malhonnête de ne pas y reconnaître les traits d’un nouveau grand récit surgi à la faveur des perspectives écologiques les plus redoutées, pour ne pas dire les plus avérées. Non plus donc le grand récit civique de l’Antiquité, ni celui médiéval de la Jérusalem Céleste, non plus celui moderne du progrès ni de l’égalité, mais un simple récit de la survie : eschatologie sans autre échelle que celle des pompiers, à laquelle finiront sans doute par joindre leurs forces, comme en un autre temps communistes et catholiques face à l’ogre nazi, les romantiques les plus résistants avec les décideurs les plus héroïques, où l’on verra peut-être des poètes faire la courte échelle à des hommes d’action et même, allez savoir, réciproquement. » (pp. 99-100).
→ c’est magnifique et tellement réconfortant dans ces temps si troublés politiquement.

Photographie
J’aime bien l’idée de la mini-histoire proposée ce matin par Jean-Christophe Dichant dans sa lettre photo quotidienne. Arrivant sur un lieu, un endroit dirait sans doute plutôt Denis Roche, au lieu de prendre des photos un peu au pif, il décide de raconter l’histoire de cette balade, en mêlant bien sûr techniques et plans. « Je choisis donc l’exercice “mini histoire”. Un exercice simple qui permet de travailler la narration, il ne faut pas s’en priver. Ma mini histoire du jour contiendra donc trois types de plans afin de rythmer la présentation des photos :
– des plans larges, pour situer le décor et le lieu
– des plans moyens pour mettre en valeur certains sujets particuliers
– des plans serrés pour attirer l’attention sur quelques détails
Je tourne autour des moindres sujets.
Les plaques historiques.
La vue, grandiose.
Les gens qui regardent le paysage.
Photos, photos, photos …
Je m’amuse aussi avec la faible profondeur de champ sur les plans larges.
À f/4, la mise au point sur quelques fleurs proches permet d’attirer l’attention sur cette touche de couleur.
Alors que l’arrière-plan majestueux sert d’écrin au premier plan. » (©JC Dichant)

Felice Bauer
Je ne cesse de m’alimenter, littéralement, à la biographie de Kafka de Reiner Stach. Ce dernier s’attache à rendre justice à tous les protagonistes, à démonter les clichés. Il s’attarde longuement sur la figure de Felice Bauer, alors que pour tant et tant de commentateurs c’est un profond mystère que l’engouement de Kafka pour cette femme, que l’effet déterminant que sa rencontre eut sur l’écriture de l’auteur. Il parle « d’une grossière ébauche de portrait ; mais il s’en dégage incontestablement des traits d’humanité et de féminité qui relèguent dans l’oubli l’ectoplasme ‘Felice Bauer’, ce fantôme de la littérature. » (p. 238).
Ce que voulait Kafka, dit encore Stach, c’est être « relié à une vie par un flux continu d’énergie, ou plutôt une circulation d’énergie « (…) « Dans ses lettres comme dans son travail nocturne sur le Disparu, Kafka voulait la continuité à tout prix. » (p. 241)

Felice encore
Ce qui m’amuse c’est que « Felice Bauer travaillait depuis août 1909 à la Carl Lindström AG, l’un des plus grands producteurs allemands de gramophones et d’équipements bureautiques. Embauchée comme sténotypiste, elle avait été ensuite nommée responsable des ventes de ‘parlographes’, forme alors la plus évoluée du dictaphone. » (p. 243)

Une analyse importante
« On ne peut comprendre la façon dont Kafka finit par résoudre ce problème, qu’à condition de suivre à la trace la logique imaginaire qui le caractérise. Les fragments de réel assimilés par Kafka ne s’ordonnaient pas en lui dans le cadre bien délimité d’une vision de la société ou même du monde. Ce n’est pas un hasard si on ne trouve qu’une seule fois le mot « typique » dans ses journaux, où tout un arsenal de gestes humains est pourtant décrit avec précision. Kafka ne pensait pas par types ; il condensait son expérience de la réalité sous forme de mouvements, d’images et de scènes chargés de signification. » (p. 245) (…) Kafka s’est volontiers abandonné à la dynamique propre de telles constructions scéniques, et ce qu’on nomme souvent la logique onirique de ses œuvres repose essentiellement sur l’effet inconscient produit par des condensations d’images. » (p. 246)

La houle de l’écriture
Superbe note de Kafka dans une de ses lettres à Felice : « La houle de l’écriture est tout ce qui me détermine ». (p. 253)
Il tente sans cesse de faire comprendre à Felice, « de quelle façon immédiate et lancinante son amour-propre et même son équilibre psychique dépendaient littéralement à chaque seconde des constantes vitales de son écriture ». Et quand elle préconise la « mesure », il lui répond : « De la “mesure”, la faiblesse humaine en impose déjà suffisamment. Ne dois-je pas m’engager avec tout ce que j’ai sur la seule parcelle où je peux me tenir debout ? Quel sot je serais si je ne le faisais pas ! Il se peut que mon écriture ne soit rien, mais dans ce cas il est tout à fait sûr et hors de doute que je ne suis rien du tout non plus. Si je me ménage sur ce point, alors, à bien y regarder, je ne me ménage pas, je me tue. » (p. 258).

Correspondance et journal intime, ainsi que téléphone !
On sent bien à quel point le biographe, dans l’élaboration de son travail,  croise le Journal et la correspondance, d’autant plus que Kafka au fond les liait. Expérience que je connais bien, mutatis mutandis, puisque souvent je prélève des fragments d’un de mes documents quotidiens pour une lettre et vice-versa. « Il est donc cohérent que Kafka ait régulièrement attribué les fonctions d’un journal intime à ses différentes correspondances, qu’il ait même proposé par deux fois à Felice de remplacer leurs lettres par des feuillets de journaux. Comme les lettres, les notes d’un journal agissent de façon constituante sur celui qui les écrit ; elles sont des moyens de se diriger et de se façonner soi-même, des techniques de méditation réflexive. L’exemple de Kafka permet de comprendre pourquoi le sujet menacé, vacillant, qui ne trouve qu’à grand-peine une forme idoine pour s’exprimer, qui ne parvient à se ‘faire comprendre’ qu’au prix d’un effort psychique démesuré – pourquoi ce sujet, plus qu’un autre, place de grandes espérances dans les vertus curatives de la lettre et, ce faisant, ne cesse de retomber dans le soliloque. Du même coup se dissipe une autre apparence de paradoxe : toujours en quête de proximité, Kafka privilégiait le médium lent et exigeant de la lettre ; il était difficile, surtout pour les femmes, de l’amener à téléphoner…»

Lettre versus téléphone
Pages formidables sur l’usage de la lettre et celle du téléphone : « il était difficile, surtout pour les femmes, de l’amener à téléphoner, alors que ce moyen de communication offre au moins l’illusion de la présence physique. Or la redondance protocolaire qu’on observe encore aujourd’hui dans un grand nombre de conversations téléphoniques donne raison à Kafka. Ni la rapidité, ni l’apparente immédiateté d’un moyen de communication ne suffisent à générer une proximité sereine. L’usage spontané du téléphone est un acquis culturel très récent. À l’origine, on éprouvait une crainte indéfinie face aux voix fantomatiques qui émanaient du pavillon et qui (comme l’évoque Walter Benjamin) s’invitaient tels des ‘bruits nocturnes’ dans la vie des premiers usagers – crainte qui se perpétue dans notre réticence à parler à un répondeur. L’abstraction et la déformation des voix, l’inutilité de tout geste, l’occultation du visage, le vide menaçant de silences que le regard ne peut compenser, l’obligation de réagir pour ainsi dire aveuglément au moindre appel, enfin le risque d’une interruption brutale de l’échange – tout cela place le moi sous une pression accrue au lieu de lui offrir une prise et une forme, comme le fait la lettre. » (pp. 265-266).

Un entretien
Et dans le contexte de cette lecture, quel bonheur de lire le très bel entretien qu’Isabelle Baladine Howald a mené avec le traducteur de cette biographie de Kafka par Reiner Stach, Régis Quatresous et que je viens de mettre en ligne. Elle l’avait d’abord interviewé dans le cadre d’une manifestation sur la traduction à Strasbourg puis lui a envoyé des questions auxquelles il a largement répondu pour Poesibao. Contrepoint.


©florence trocmé, 2024