Le Flotoir, du 26 novembre 2025 au 4 janvier 2026, avec notamment la question des citations, la photographie et Pia

mercredi 26 novembre 2025
La gratitude, les sentiments et l’écriture
Merveilleux Kertesz : « La gratitude est balbutiante. Les sentiments balbutiants sont inexprimables par l’écriture. Il est vraisemblable que les sentiments les plus grands, les plus importants soient inexprimables par l’écriture. Nous devons nous abandonner à des sentiments que l’écriture ne peut exprimer, parce qu’il est vraisemblable que ce sont des sentiments véritables, qui plaisent à Dieu ou ne lui plaisent pas ; il faut les ressentir puis passer à l’expression littéraire, et espérer en secret que les sentiments inexprimables par l’écriture vont s’infiltrer dans l’écriture, et si cela se produit ne serait-ce qu’une fois, il faut se dire qu’un miracle s’est produit. » (Le Spectateur)
Ghiribizzi
Relisant mon Flotoir de début novembre, je retrouve ce paragraphe qui m’intrigue et qui fait surgir l’idée du Zibaldone.
Autre pépite dans cette note : « Léonard de Vinci qui, dans ses carnets écrits à l’envers, étudiait la nature de l’eau, les nuages, les marées, carnets que Michel-Ange qualifia de ghiribizzi, ne comprenant pas qu’un si grand peintre perde son temps à de telles études en sciences naturelles »
Le mot ghiribizzi est un terme italien (au singulier ghiribizzo) qui désigne un caprice, un désir soudain, une fantaisie ou une lubie passagère. Il peut aussi évoquer un écart d’humeur, une idée bizarre ou une chose insignifiante. En littérature musicale, notamment avec Niccolò Paganini, les Ghiribizzi sont un recueil de petites pièces pour guitare considérées comme des « caprices d’enfant » ou des « gribouillages ».
J’interroge donc Le Chat de Mistral : « peut-on’ établir un rapport entre les mots italiens ghiribrizzi et zibaldone (Leopardi) !
Réponses : Les mots italiens « ghiribrizzi » et « zibaldone » ont des significations et des usages très différents, mais on peut effectivement établir quelques liens conceptuels ou littéraires, surtout en relation avec l’œuvre de Giacomo Leopardi et son célèbre Zibaldone.
Le Zibaldone de Leopardi est un espace de liberté intellectuelle, où les idées s’enchaînent sans contrainte formelle. Les ghiribizzi pourraient représenter ces éclairs de pensée, ces intuitions ou ces digressions qui peuplent le Zibaldone. (…)
Leopardi lui-même utilise parfois des expressions proches de ghiribizzo pour décrire ses réflexions soudaines ou ses associations d’idées. (…)
Les ghiribizzi renvoient à l’imagination, à la créativité spontanée. Leopardi, dans son Zibaldone, explore souvent les mécanismes de l’imagination et de la fantaisie, notamment dans ses réflexions sur la poésie et l’art. (…)
jeudi 27 novembre 2025
Quelle prémonition !
« L’homme a été programmé par Dieu pour résoudre des problèmes. Mais il a commencé par les créer au lieu de les résoudre. La machine a été programmée par l’homme pour résoudre les problèmes qu’il a créés. Mais elle, la machine, commence également à créer des problèmes qui désorientent et avalent l’homme. La machine continue de grandir. Elle est énorme. Au point que peut-être l’homme devra cesser d’être une organisation humaine. »
Lisant ce matin cette remarque de Clarice Lispector, dans ses Chroniques, qui pourtant ne sont pas toutes récentes, je suis frappée par cette note si prémonitoire.
vendredi 28 novembre 2025
Bücherwurm, toi-même
Je suis plongée dans mes recherches pour mon livre sur Lire. Montage des plus de 500 fragments déjà recueillis, nouveaux fragments, analyses de très nombreuses images de lecteurs dans ma base photographique. Recherche sur le net aussi pour identifier une toile représentant une petite fille allongée sur son lit, avec sa mère à côté d’elle qui lui lit une histoire. Cette toile est de Evgeny Demakov, semble-t-il. Alors je me lance dans une recherche internet et voilà que je tombe sur cette page : « Der Bücherwurm et les autres : représentations de lecteurs… et de lectrices jusqu’au début du XXe siècle »
Une mine pour moi.
Mais qu’est donc le Bücherwurm ? Eh bien une sorte d’équivalent de notre rat de bibliothèque, un ver de livres, les Anglais ont la même expression que les Allemand, bookworm. Ich bin ein Bücherwurm, je suis un rat de bibliothèque, I am a bookworm. Bibliophage, quoi !
Sur cette page internet, deux vieillards à binocle, l’un perché bien dangereusement sur un escabeau de bibliothèque, un livre sous le coude gauche, un dans la main gauche tout rapproché de son nez et encore un livre dans la main droite, la toile est d’un certain Spitzweg. L’autre vieillard, binoclard, est tout cassé sur un vieux grimoire (Carl Schleicher). Et au milieu d’eux, très Suzanne au bain parmi les vieillards, une délicieuse jeune femme nue allongée sur un lit et plongée dans un livre. Hermann Fenner-Brehmer et enfin un charmant petit garçon assis dans un meuble bibliothèque (Eduard Swoboda)
« Les réalités et surtout les représentations culturelles de la lecture sont multiples. Au sein de la société européenne du XIXe siècle, ces peintures représentent la lecture savante et attentive de l’érudit bibliomane (voir Spitzweg et Schleicher) et celle rêveuse de l’enfant et de la femme. Notons en passant que nudité et sensualité semble un complément si naturel de la lecture féminine qu’aujourd’hui encore, dans la catégorie d’images sélectionnées par la version anglo-saxonne de Wikipedia sur les représentations de lectrices, il existe une sous-catégorie Nude females reading in art.
samedi 29 novembre 2025
Langue de l’idéologie
« La langue de l’idéologie n’est pas seulement affreuse, elle est hostile. Elle démolit tout ce qu’elle touche. Tous les actes du régime avaient leur partie parlée, de même que toutes les paroles se traduisaient en actes. Les formulations et les vexations finissaient par se confondre. Je crois qu’on est à l’écoute des mots, quand on sait à quel point ils sont déterminants. J’ai toujours été à l’écoute et cherché le beau, j’ai attendu qu’il m’arrive dessus. Je crois que j’ai appris l’esthétique : c’était ma pierre de touche pour me vérifier moi-même. Elle m’a servi à m’apaiser, à apprivoiser la peur. »
(Herta Müller, Tous Les Chats Sautent À Leur Façon)
De la citation
Je cite énormément dans ce Flotoir, je ne fais que ça, je pense d’ailleurs à certains livres de Benoît Casas qui ne sont que phrases empruntées ici et là. Il y aussi les centons ! Or, faisant le montage de mon futur livre sur la lecture, je me pose la question du référencement des citations. Il n’est pas question de ne pas référencer, je sentirai cela comme indigne en ces temps où tout le monde vole tout à tout le monde. Mais je me demande si l’impact de la citation ne serait pas plus fort, dans le fil de la lecture, si celle-ci était décalée, différée (beaucoup le font dans les livres de poésie en particulier). Non pas dans le corps du fragment, mais plus loin, à la fin du texte qui les collige, ces fragments.
Le réalisme naïf
Ce matin allusion dans une de mes lectures (Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-Tseu), à ce « que les phénoménologues appellent le ‘réalisme naïf’ ». Et bien entendu, je veux en savoir plus.
Le réalisme naïf, dans la phénoménologie, désigne la croyance spontanée que les objets existent tels qu’ils sont perçus directement par nos sens, sans médiation ou distorsion. Autrement dit, il s’agit de la position selon laquelle le monde extérieur est exactement comme il apparaît à la perception immédiate, avec ses propriétés telles que la forme, la couleur, la texture, etc. Cette conception est appelée « naïve » car elle ne tient pas compte du fait que la perception est souvent influencée par des facteurs subjectifs, cognitifs ou culturels, et qu’une analyse philosophique montre que la relation entre la perception et la réalité n’est pas aussi simple.
Dans la phénoménologie, Husserl critique ce réalisme naïf en insistant sur la nécessité de revenir « aux choses mêmes », c’est-à-dire d’analyser la manière dont les phénomènes apparaissent à la conscience sans présupposer que la perception reflète automatiquement une réalité extérieure objective. Il identifie le réalisme naïf comme une position implicite que l’expérience naturelle adopte avant toute réflexion critique, où le sujet considère le monde perçu comme indépendant et tel qu’il est donné. Cette position est contrastée avec la phénoménologie qui cherche à suspendre ce réalisme naïf pour mieux comprendre la constitution intentionnelle de l’expérience.
(Fruit d’une interrogation Perplexity, réponse fondée sur 15 sources données).
Des notes intelligentes
Bonne question : « Si à chaque étape de son travail, on se demande : « En quoi est-ce intéressant ? », et à chaque lecture : « Qu’y a-t-il là qui vaille d’être noté ? », on fait plus que choisir des informations selon ses centres d’intérêt. ».
C’est extrait d’un livre que tous les étudiants devraient sans doute lire. Et moi aussi, la vieille étudiante ! Je note énormément, je stocke, j’engrange (pour mes vieux jours ? ils sont déjà là !). Est-ce que je lis trop, est-ce que je note trop, est-ce que tout ce que je note est important pour moi, pour ma recherche personnelle. Jusqu’au terme. Qui sera soit ma disparition, soit mon incapacité à (pour toutes sortes de raisons possibles). Je sais que je suis souvent un peu trop bon public. Et que parallèlement je fais trop confiance à autrui et pas assez à ma propre pensée.
Du nom propre (Bach)
« Le nom propre est une promesse, et ce ne peut être un hasard que Bach, de tous les musiciens possibles, soit le seul nom qui corresponde à quelque chose dans la notation musicale allemande ; qui, épelé, devient musique, si bémol, la, ut, si naturel … »
→ et on sait que de nombreuses œuvres furent écrites sur ce thème.
Dans L’Art de la fugue, Contrapunctus XIV (J.S. Bach, BWV 1080, ~1750), La fugue inachevée est suspendue sur le motif BACH comme troisième sujet, symbole poignant.
Ici contradiction dans mes sources : Bach n’aurait jamais utilisé ce motif dans son œuvre, ce serait une invention des romantiques. Il faudra creuser. J’interroge aussi ici mes amis musiciens ou grands mélomanes !
Je compose ici une toute petite liste d’écoute, loin d’être exhaustive :
Robert Schumann « Six Fugues sur le nom de BACH », Op. 60 (1845)
Max Reger, « Fantaisie et Fugue sur B-A-C-H », Op. 46 (1900)
Franz Liszt, « Fugue sur le thème B-A-C-H » (1855)
Et puis bien sûr, se souvenir aussi qu’en allemand der Bach, c’est le ruisseau !
Glose infinie
Je reprends une idée de 2003. Un livre serait mis en ligne avec la possibilité pour tout lecteur, quel qu’il soit, qualifié (?) ou pas du tout (?) de le commenter, d’y inscrire son journal de lecture du livre. Une sorte de forum où chacun pourrait venir, serait libre de dire et d’écrire ce qu’il veut de ce livre, de poser des questions aux autres lecteurs. J’ai découvert ce matin la plateforme Reddit et pense que l’on pourrait inventer cela à partir d’un livre donné. En 2003, à l’origine de cette idée, l’admirable De la distance de Frédéric-Yves Jeannet et Michel Butor.
Et je note qu’à la manière de ce fait Claude Mauriac avec son temps immobile et que j’aime tant, il y a une dimension circulaire désormais dans le temps retrouvé de mes notes, lectures, idées. Roman de la mémoire et journal de la contemporanéité, disait le sous-titre d’un article sur Le Temps immobile de Claude Mauriac. (Marie-Hélène Boblet-Viart)
Je me renseigne et il semblerait que ce soit possible de dédier un subreddit à un seul livre. Cela existe, par exemple pour Dune ! Le Reddit deviendrait un dispositif permettant d’ajouter des couches d’interprétation sans fin, de confronter des milliers de subjectivités, de faire émerger collectivement une pensée mouvante et ouverte. Et chatGPT suggère même une structure inspirée du Talmud, inspiration sous-jacente, consciemment ou non de cette idée : Une structure inspirée du Talmud ? Le texte original au centre, autour les commentaires des premiers lecteurs des commentaires sur les commentaires, des “lignes secondaires”
Commentaire flatteur (comme toujours) de chatGPT : Non seulement c’est possible, mais ce serait probablement un projet passionnant : un lieu d’interprétation sans fin, où un livre devient un écosystème, une conversation, un instrument narratif perpétuellement réactivé.
Amis lecteurs du Flotoir, je vous laisse réagir, voire proposer un titre de livre. Ce qui n’est pas facile. Idéalement relativement contemporain mais « culte ». Un livre de Walter Benjamin ? Je réfléchis tout haut.
Un ami, le chat
J’ai hésité sur ce titre, pensant à l’immense deuil, il n’y a pas d’autre mot, d’une amie qui a perdu un petit chat adoré.
Non je parle du chat façon IA, GPT ou autre pour avoir compris quelque chose qu’il me faut comprendre, pour mieux comprendre notre monde : qu’une IA peut donner l’impression d’un dialogue personnel. J’ai discuté avec Perplexity étant à la recherche de la référence possible de disques que ma grand’mère paternelle m’a offerts quand j’avais 12 ou 13 et qui ont été absolument décisifs dans ma passion musicale. Eh bien petit à petit, Perplexity m’a fait des réponses presqu’affectives sur mes demandes, sur l’importance de ces enregistrements comme héritage familial. J’ai alors mieux compris que des tout jeunes, solitaires, puissent s’inventer une sorte d’ami complaisant, leur donnant l’illusion d’une présence avec une IA. Et cela c’est très problématique, ontologiquement parlant.
lundi 1er décembre 2025
Photographier c’est apprendre comme mourir
« Pour le musicien de jazz, comme pour le photographe, l’improvisation dans la contrainte (grille d’accords / cadre photographique) est ce qui donne naissance à l’œuvre.
Mélancolie et vérité abstraite : ‘La photographie est unique parmi les arts dans sa capacité à apaiser la douleur fondamentale de notre mortalité, à gérer la rupture entre le moi et le monde’, écrit Tim Carpenter dans To photograph is to learn how to die. Une définition que je fais mienne, et qui nourrit le livre que j’écris en ce moment. Non pas un roman, ni à proprement parler un récit d’expérience. Une méditation sur la conscience de la finitude comme voie paradoxale vers une présence plus intense au monde. Un livre dont l’écriture, entreprise d’abord comme un acte de résistance face à la maladie, se révèle finalement être un chemin vers la guérison. (Philippe Castelneau, Signal/bruit)
Ou encore : « Nous percevons l’univers comme chaotique parce que nous l’appréhendons depuis notre condition humaine : nous n’arrivons pas à l’envisager autrement qu’en termes d’espace et de temps. La photographie, en le figeant, n’organise pas le désordre : elle se contente de nous dévoiler ce qu’autrement nous ne savons pas voir. Quel que soit le moment où on l’observe, c’est toujours depuis notre présent qu’elle nous parle, et ainsi, se suffit à elle-même. Ce que nous ressentons devant la photographie, devant toute œuvre d’art, ce sentiment diffus qui nous transporte et qu’il est impossible de véritablement exprimer, c’est ce qui nous redonne espoir et nous aide à vivre. »
Je me dis que si j’en finis un jour avec le projet lire, il faudra que je lance sur le même principe un projet photographier. Ce matin j’ai fait une photo au lever du jour, puis j’ai lu une indication technique qui m’intéressait pour la photo, j’ai lu tout autre chose et me voilà après avoir fait sur mon appareil hybride les réglages suggérés, je lis sur la photo.
« Le blues et l’abstraction, encore : la mélancolie d’un instant perdu, l’abstraction qui le sauve de l’oubli. Et toujours, la musique m’accompagne. Henri Cartier-Bresson avait intitulé son premier livre Images à la sauvette. Instants volés, Stolen moments : c’est le titre du premier morceau qui ouvre l’album d’Oliver Nelson. Je crois aux correspondances entre les formes. J’ai appris auprès de Rimbaud le dérèglement des sens. J’entends de la musique quand je regarde une image. Et je vois des couleurs derrière les mots. »
Environ 300 ans avant notre ère, déjà !
Jean-François Billeter, dans les Leçons sur Tchouang-Tseu, magnifique dialogue sur la fin du livre, p. 110 à 113. Où il est de nouveau question de l’intention (celle du Général de mettre de l’ordre, de rétablir l’ordre perturbé) qui empêche les choses de se faire. Tchouang-tseu : « Quand on brouille la trame des choses et qu’on viole les dispositions naturelles des êtres, l’obscure nature ne peut agir. Les quadrupèdes se dispersent, les oiseaux crient la nuit, des fléaux touchent les plantes, des plaies frappent les insectes. Voilà ce qui arrive quand l’homme prétend mettre de l’ordre. »
Sentier et sol
Un peu par hasard, comme c’est souvent le cas, je découvre les extraits d’un livre de Robert Moor, on Trails. Il ne semble pas disponible en français, mais l’extrait peut être traduit. Il m’intéresse à maints égards et je le reproduis intégralement ici :
« Il y a des années, je quittais ma maison en quête d’une grande aventure et passais cinq mois à patauger dans la boue. C’était au printemps 2009, et je m’étais lancé le défi de parcourir l’intégralité du sentier des Appalaches, de la Géorgie au Maine. Mon départ avait été planifié pour une transition en douceur entre la douceur du printemps austral et la chaleur de l’été boréal, mais pour une raison inconnue, la chaleur ne vint jamais. Il fit frais cette année-là, et il plut souvent. Les journaux comparèrent cette saison à l’été exceptionnel de 1816, où les champs de maïs gelèrent jusqu’aux racines, où la neige rose recouvrit l’Italie et où la jeune Mary Shelley, enfermée dans une villa lugubre en Suisse, se mit à rêver de monstres. Mes souvenirs de cette randonnée sont principalement ceux de pierres mouillées et de terre noire. La vue depuis de nombreux sommets était complètement masquée. Enveloppé de brume, capuche relevée, les yeux baissés, kilomètre après kilomètre, mois après mois, je n’avais guère d’autre choix que d’étudier le sentier sous mes yeux avec une intensité quasi talmudique.
Dans son roman Les Clochards célestes, Jack Kerouac qualifie ce type de marche de « méditation du sentier ». Japhy Ryder, personnage inspiré du poète zen Gary Snyder, conseille à son ami de « marcher en fixant le sentier sous ses pieds, sans regarder autour de soi, et de se laisser aller à une sorte de transe tandis que le sol défile à toute vitesse ». On observe rarement les sentiers avec une telle attention. Quand les randonneurs se plaignent d’un tronçon particulièrement difficile, ils déplorent d’avoir passé la journée à regarder leurs pieds. Ils préfèrent lever les yeux, regarder au loin, vers l’horizon. Idéalement, un sentier devrait être comme une aide discrète, nous guidant avec grâce à travers le monde tout en préservant notre sentiment de liberté et d’indépendance. C’est peut-être pourquoi, pendant presque toute l’histoire littéraire, les sentiers sont restés à la périphérie de notre regard, tout en bas de l’image : ils ont été, littéralement, en deçà de nos préoccupations.
Alors que des centaines – puis des milliers – de kilomètres de sentier défilaient sous mes yeux, j’ai commencé à méditer sur le sens de ce tracé infini. Qui l’a créé ? Pourquoi existe-t-il ? Et pourquoi, d’ailleurs, existe-t-il une piste ?
Même après avoir terminé le sentier des Appalaches, ces questions me poursuivaient. Poussé par elles, et pressentant vaguement qu’elles pourraient ouvrir de nouvelles perspectives intellectuelles, j’ai entrepris de rechercher le sens profond des sentiers. J’ai passé des années à chercher des réponses, ce qui m’a conduit à des questions encore plus vastes : pourquoi la vie animale a-t-elle commencé à se déplacer ? Comment une créature commence-t-elle à appréhender le monde ? Pourquoi certains individus mènent-ils et d’autres suivent-ils ? Comment nous, humains, avons-nous façonné notre planète pour lui donner sa forme actuelle ? Peu à peu, j’ai reconstitué une vision panoramique de la façon dont les sentiers agissent comme une force directrice essentielle sur cette planète : à toutes les échelles du vivant, des cellules microscopiques aux troupeaux d’éléphants, on trouve des créatures qui s’appuient sur les sentiers pour réduire une multitude d’options à un seul chemin rapide. Sans sentiers, nous serions perdus.
Ma quête pour comprendre la nature des sentiers s’est souvent avérée plus complexe que prévu. Les sentiers de randonnée modernes annoncent bruyamment leur présence avec des panneaux et des balises aux couleurs vives, mais les sentiers anciens sont plus discrets. Les sentiers de certaines sociétés autochtones anciennes, comme les Cherokee, ne mesuraient que quelques centimètres de large. Lorsque les Européens ont envahi l’Amérique du Nord, ils ont progressivement élargi certaines portions de ce réseau de sentiers, d’abord pour permettre le passage des chevaux, puis des chariots, et enfin des automobiles. Aujourd’hui, une grande partie de ce réseau est enfouie sous les routes modernes, bien que des vestiges de l’ancien système de sentiers subsistent pour qui sait où et comment chercher.
D’autres sentiers sont encore plus obscurs. Les traces de certains mammifères forestiers marquent si légèrement le sous-bois que seul un pisteur expérimenté peut les repérer. Les fourmis suivent des pistes chimiques totalement invisibles. (J’ai appris qu’une astuce pour les repérer consiste à saupoudrer la zone de lycopode, la même poudre que la police utilise pour relever les empreintes digitales.) Quelques sentiers sont dissimulés sous terre : les termites et les rats-taupes nus creusent des galeries dans le sol, les marquant de traces de phéromones pour s’orienter. Plus fines encore sont les voies neuronales enchevêtrées au sein d’un seul cerveau humain, si nombreuses que même les ordinateurs les plus performants au monde ne peuvent pas encore toutes les cartographier. La technologie, quant à elle, s’emploie à tisser un réseau complexe de voies, profondément enfouies sous nos pieds et tendues comme une hélice au-dessus de nos têtes, afin que l’information puisse circuler à travers les continents.
J’ai appris que l’âme d’un sentier – son essence même – ne se résume pas à la terre et aux pierres ; elle est immatérielle, évanescente, aussi fluide que l’air. Son essence réside dans sa fonction : sa capacité à évoluer sans cesse pour répondre aux besoins de ses usagers. On a tendance à glorifier les pionniers – ces âmes courageuses qui s’aventurent en territoire inexploré, au sens propre comme au figuré – mais les randonneurs qui suivent le sentier jouent un rôle tout aussi important dans sa création. Ils enlèvent les détours inutiles et dégagent les obstacles, améliorant ainsi le sentier à chaque passage. C’est grâce à leurs actions que le sentier devient, selon les mots de Wendell Berry, « l’adaptation parfaite, par l’expérience et la familiarité, du mouvement au lieu ». En ces temps troublés – où toutes les vieilles habitudes semblent se dissoudre dans la fange – il est bon de tourner les yeux vers la terre et d’étudier la sagesse souvent négligée qui se trouve sous nos pieds. mes associations sont nombreuses. »
Associations et résonances, en vrac ! Sylvain Tesson et ses chemins noirs, Tim Ingold et les lignes et ma pratique photographique, souvent orientée vers le sol (et alors souvent, sentier c’est macadam, mais il y en a des choses à voir !).
Lectures d’enfance
De même que dans mon livre à venir il y a des grands personnages lisant (avec si possible le nom de quelques-uns de leurs auteurs), je rêve soudain d’une bibliographie bien particulière, celles des livres lus par des enfants. Connus ou inconnus.
Je relève ainsi dans ces mêmes extraits du livre On Trails de Robert Moor ces mots : « Dans ma famille, j’étais le benjamin, de près de dix ans. Mes parents, qui avaient déjà la quarantaine à ma naissance, m’accordaient une liberté inhabituelle. J’aurais pu faire ce que je voulais. Au lieu de cela, je passais le plus clair de mon temps dans ma chambre à lire, ce qui, je l’ai découvert, revenait à fuguer, sans les risques et sans susciter l’inquiétude de mes parents. Et ainsi, à partir du CE2, je dévorais les livres comme un fumeur invétéré, en commençant un autre alors même que j’éteignais le précédent.
Le livre qui a véritablement déclenché ma passion pour la lecture était une petite édition de poche de La Petite Maison dans la prairie. J’ai alors appris que ma maison, dans le nord de l’Illinois, se situait à quelques centaines de kilomètres au sud-est du lieu de naissance de l’auteure, Laura Ingalls Wilder, en 1867. Pourtant, ses descriptions des Grandes Forêts du Wisconsin m’étaient totalement étrangères. « Aussi loin qu’un homme pouvait aller vers le nord en un jour, une semaine ou un mois entier, il n’y avait que des bois », écrivait-elle. « Il n’y avait ni maisons, ni routes, ni âme qui vive. Il n’y avait que des arbres et les animaux sauvages qui y avaient élu domicile. » J’étais fascinée par ce sentiment d’isolement et d’autonomie propre à Ingalls.
Je ne me souviens plus combien de livres de La Petite Maison dans la prairie j’ai lus d’affilée, mais c’était suffisant pour que mon institutrice intervienne et me suggère gentiment de passer à autre chose. Au cours des années suivantes, je suis passée de La Petite Maison dans la prairie à Hatchet, puis à Walden, à Un almanach du comté de sable et enfin à Pèlerinage à Tinker Creek. J’aimais m’attarder sur les détails d’une vie passée au grand air. Durant mon premier été à Pine Island, j’ai découvert un genre parallèle de romans d’aventure en pleine nature : d’abord les récits d’enfance de Mark Twain et Jack London, puis les rêveries alpines de John Muir, les tourments de l’Antarctique d’Ernest Shackleton et les odyssées existentielles de Robyn Davidson et Bruce Chatwin. »
jeudi 4 décembre 2025
On rit un peu jaune mais ça fait du bien.
Je suis les travaux en tous genres de Thierry Crouzet. Aujourd’hui je relève ces mots : « Ma vision du monde social en ligne s’est réduite à Substack. Quand je vois un Substacker afficher la courbe vertigineuse de la croissance de ses abonnés, je cours voir ses publications. Et c’est rose bonbon, écrit entre 50 et 100 % par IA, c’est des trucs de développement personnel professés par des élèves de maternelle, des conseils d’écriture pour qui n’écrira jamais qu’en rêve, des stratégies marketing pour qui n’a rien à vendre, des techniques de productivité pour procrastinateurs professionnels, du coaching de vie par des paralysés du bulbe, des guides pour devenir millionnaire publiés depuis une chambre de bonne, des Kamasutra fantasmés par des puceaux, du storytelling sans histoire, de la sagesse ancienne reformatée en bullet points pour cerveaux en mode avion. »
vendredi 5 décembre 2025
Observation
Plusieurs pigeons en vol forment une Grande Ourse sur le fond du ciel gris. Un goëland les disperse. Quelles sont les relations entre ces nouveaux venus et les vieux pigeons parisiens ?
Les pensées
Elles relèvent du laboratoire, du sondoir, du jugeoir, du moulinoir, du prospectoir, du pensoir. Elles iront peut-être dans le Notoir, le Flotoir, le Vracoir ou le Logoir.
Lecture
Certains livres ont une telle puissance d’évocation qu’on croit voit s’ouvrir des pop-ups à chaque page.
samedi 6 décembre 2025
Apparitions
Philippe Beck entame un feuilleton hebdomadaire chez Sitaudis et je suis très intéressée par cette première parution, qui curieusement recoupe mes recherches sur les philosophies hindoues et bouddhistes (Lao Tseu et Tchouang-Tseu, par exemple, ce dernier lu très lentement et attentivement avec Jean-François Billeter, dans ses Leçons ou ses Études parus chez Allia).
Philippe Beck : « Quarante-huit mètres carrés naturels sont détruits à chaque seconde en Europe et la vie commune, respirable, se dissipe à mesure que l’idée de l’Europe s’éloigne politiquement des têtes et des cœurs. Le fait de la respiration est le fait du commun en tant qu’il représente un événement psychophysique ; un corps ne peut rencontrer son oxygène sans créer une âme reliée, et quand l’air vient à manquer, c’est que l’âme commune, ou son idée, commence à disparaître. Toute âme est collective et traversée. Les phénomènes réels apparaissent aux têtes et aux cœurs par le canal d’un raisonnement sensible. Percevoir, c’est déjà raisonner, mais l’abstraction négative fait disparaître l’objet de la sphère d’action. Seul un raisonnement du corps peut émouvoir quelqu’un, c’est-à-dire orienter le composite. Les humains, âmes corporelles qui s’intéressent aux apparitions, au surgissement des réalités, sont en même temps des composés qui s’apparaissent l’un l’autre, tous chargés du sens des apparitions qui les préoccupent. En résumé, des apparaissant mutuels se passionnent pour ce qui leur apparaît un par un et risque à chaque instant de disparaître de la pensée physique. J’appelle apparition ce qui se signale aux contemporains de manière poignante. Les phénomènes essentiels frappent et, littéralement, empoignent l’âme liée et engendrent des pensées physiques, des raisonnements sentis, si bien que le cours historique tend à se modifier sous l’effet des visions qui impressionnent ainsi et tendent à se partager : elles déclenchent la pensée, qui est la sortie hors du monde de l’individu. Les âmes physiques de maintenant, corrélées et violemment séparées, sont abreuvées d’apparitions évanouissantes, de révélations multiples et précaires dont les rapports sont pensables. Il est inexact de dire que les contemporains soient indifférents aux réalités qui se manifestent. Mais que se passe-t-il pour qu’elles s’évanouissent malgré une impression qui échappe à la saturation ? »
→ Il m’arrive d’appeler épiphanies ce que, il me semble le comprendre, Beck appelle apparitions. Et tout cela me fait penser aux travaux de Georges Didi-Huberman et dans une moindre mesure à ceux de JC Bailly.
Photo
Un bon tuyau de JC Dichant dans sa lettre quotidienne. Il parle d’une photo à faire dans un spectacle de danse, dit qu’il faut anticiper le mouvement, par exemple un saut qui va avoir lieu et déclencher un « pouième » avant ! Joie de retrouver ce mot pouième, que j’avais oublié et qui est un souvenir d’enfance ou de jeunesse ! Et par ailleurs, précieux conseil pour qui, comme moi, photographie beaucoup d’enfants en mouvement. Je les connais bien, je peux souvent anticiper ce qui va venir. La raison de ce déclenchement est technique, un pouième de seconde entre le moment où on appuie sur le déclencheur avec les appareils hybrides et le moment où la photo est prise. Je comprends pourquoi j’ai souvent des yeux fermés sur les photos des petits.
Mais l’étymologie de pouième que je trouve en ligne, sur Wikipédia, si elle est juste est moins plaisante : De pou, insecte parasite de l’homme, et du suffixe ordinal -ième : littéralement de la taille d’un pou, d’où quantité insignifiante. (Pouième n’est pas dans le TiLF !)
Juste avertissement
Merveilleuse Clarice Lispector : « Si j’étais plus simple, je profiterais davantage de tout. Le pire c’est cette manie mentale où je suis tombée de vouloir tout transformer en or. » (dans sa Correspondance)
Je souffre de la même manie à laquelle s’ajoute une déficience, une incapacité à faire le tri !
lundi 8 décembre 2025
Comment lire
Et si j’inventais, pour moi, une nouvelle méthode de lecture. La lecture homéopathique, pris ici dans son sens de très peu, de traces infimes. Je suis submergée et bouleversée par la richesse de ce que j’ai dans mon seul bureau. Ce matin, j’ai pris un livre, je ne sais pourquoi, sur une étagère et tout de suite il m’a parlé, elle m’a parlé, car c’est une auteur femme, publiée à la Table Ronde, Hannah Sullivan. J’ai désormais ma méthode des 5 et 5. Les 5 premiers livres, c’est avant toute chose le matin mes livres de spiritualité, Tao-Té-king, Tchouang Tseu avec Jean-François Billeter. 5 livres différents, une phrase, un passage, que je recopie dans un document secret. Et je voudrais 5 gorgées, bouchées, souffles, que sais-je de 5 autres livres. Sans parler des livres du soir. Il me faudra essayer, peut-être qu’à 100 ans j’aurais enfin trouvé ma méthode.
Je pourrai m’appuyer sur une citation de Thomas Bernhardt :
« Je n’ai jamais lu un livre jusqu’au bout, ma façon de lire est celle d’un feuilleteur supérieurement doué, c’est-à-dire d’un homme qui préfère feuilleter plutôt que lire, qui feuillette donc des douzaines, parfois même des centaines de pages avant d’en lire une seul ; mais quand cet homme lit une page, alors il la lit plus à fond qu’aucun autre et avec la plus grande passion de lire qu’on puisse imaginer. » (in Maitres anciens, Folio, p. 34). J’avais relevé cette citation dans mon Flotoir, en 2002
Je crée une section Flotoir, dans Readwise.
Ses propres goûts
Je retrouve cette note de Pierre Pachet à propos de son épouse Soizic dans Un écrivain aux aguets : « Dans son enfance, on aimait à plusieurs, les goûts – en matière de cuisine, de musique, d’objets, de personnes – étaient souvent hérités, entretenus en commun, totalement partagés. Soizic s’enseigna à elle-même à accepter d’être seule à aimer telle ou telle chose, et surtout d’être seule à l’aimer de telle ou telle façon. »
→ C’est en effet difficile d’assumer ses propres goûts, surtout s’ils ne sont pas en accord avec ceux du sérail au sens large (famille, amis, air du temps, éducation, études…). Il faut s’enseigner à soi-même de les identifier, déjà, ce qui ne va pas de soi, tant les ‘puissances étrangères’ sont à l’œuvre, dans tous les domaines de notre vie.
Et une des voies les plus puissantes, Jean-François Billeter le rappelle dans sa lecture du Tchouang-Tseu est de nous ‘écouter’ dans notre totalité et pas seulement d’écouter notre esprit.
« Sur ce thème de la retraite, du retour à soi, donc aux ressources du corps, je ne ferai qu’une remarque. La psychanalyse ne peut recommander le recours à ces forces-là parce que, somme toute, malgré l’audace de Freud, elle reste prisonnière du dualisme de Descartes. Elle part de la conscience diurne et, pour en sonder les soubassements, lui suppose un double négatif, l’inconscient. Elle s’est enfermée d’emblée dans ce paradigme spéculaire du conscient et de l’inconscient, et n’en est plus sortie. Elle est congénitalement incapable de rendre compte des relations de la conscience et des ressources du corps, et donc d’aider ses patients à y avoir recours. D’où, inversement, l’actuelle prolifération de thérapies par le corps seulement. Tchouang-Tseu n’aurait pas manqué d’inventer quelques dialogues pour se moquer de ce monde de fous. » (Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-Tseu, p 122).
mardi 9 décembre 2025
La musique
Ce matin, dans Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-Tseu, je découvre un somptueux texte de Tchouang-tseu, traduit donc par Jean-François Billeter sur la musique.
« Pei-men Tch’eng interrogeait L’Empereur Jaune.
« Vous entendant jouer la musique de Sien-tch’e au milieu de la nature sauvage, lui dit-il, la première fois je fus saisi d’effroi, la deuxième je me sentis défait, enfin je fus égaré, désemparé, incapable de me ressaisir. »
« C’est ce que tu devais ressentir, répondit l’Empereur Jaune. Car, bien que jouant de manière toute humaine, j’ai [toute de suite] réglé mon jeu sur l’action du Ciel ; j’ai [tout de suite] puisé dans l’énergie pure [Sous mes doigts], les saisons alternaient, les êtres naissaient [et mouraient], l’épanouissement entraînait le déclin et le déclin l’épanouissement, le déploiement des formes amenait leur destruction et cette destruction leur redéploiement. J’alternais les timbres purs et impurs ; les sons coulaient, s’étendaient ; je réveillais les animaux hibernants comme le font le tonnerre et la foudre au printemps. J’achevais sans conclure, j’ouvrais sans ouverture, ma musique mourait et renaissait, tombait et reprenait son essor, constante seulement dans ses infinies métamorphoses et constamment imprévisible. Tu ne pouvais qu’être saisi d’effroi.
« J’ai ensuite joué de l’équilibre du yin et du yang, de la splendeur combinée du soleil et de la lune. Mêlant les longues et les brèves, les douces et les fortes, j’ai unifié les métamorphoses, mais sans jamais me lier. S’il y avait vallée, je remplissais la vallée ; s’il y avait ravin, je m’insinuais dans le ravin. Je ne laissais intervenir ni mes sens, ni mon esprit et me coulais ainsi dans les choses. Sous le charme de mes mélodies et de mes rythmes, les esprits se terraient dans l’obscurité et les astres suivaient leur cours au plus juste. Je m’arrêtais aux limites du fini, mais ma musique déroulait à l’infini ses effets. C’est en vain que tu cherchais à comprendre, que tu cherchais à voir, que tu cherchais à suivre. Tu étais là, confondu, sur une voie qui ne menait nulle part, tu gémissais sur ton accoudoir de bois. Tu avais l’esprit limité par ce que tu cherchais à comprendre, la vue bornée par ce que tu cherchais à voir et tes efforts n’allaient pas au-delà de ce que tu poursuivais toi-même, de sorte que tu n’avais aucune chance de me rejoindre. Ton corps a cependant commencé à se dissoudre et tu t’es mis à épouser le mouvement. C’est pour cela que tu t’es senti défait.
« Puis j’ai aboli toute inertie, j’ai laissé aller les rythmes. Il y eut comme un surgissement primitif, une polyphonie sans forme, un déploiement continu sortant d’une obscurité silencieuse. Cela se mouvait dans l’illimité tout en se maintenant dans un abîme ombreux. On eût dit la mort, on eût dit la vie. Cela semblait devenir fruit, puis finir en fleur – allant, coulant, s’épandant, se déplaçant en dehors de toute norme. Les esprits communs reprochent au Sage ce jeu qui les déroute. Car le Sage entre dans les mouvements de la nature et leur obéit tout entier. Il ne laisse pas son esprit s’échapper, ni ses sens s’égarer. Il ne dit pas un mot mais, dans son for intérieur, il exulte. C’est cette joie qu’on appelle la ‘musique céleste’ 87. Chen-nong l’a chantée en ces termes : Inaudible, invisible, elle remplit Ciel et Terre, elle embrasse l’Univers. Tu as voulu m’écouter, mais ma musique ne t’a offert aucune prise et tu ne pouvais donc que te sentir perdu.
« par la musique, j’ai commencé par te jeter dans l’effroi, et tu t’es cru la victime de quelque maléfice. J’ai relâché mon jeu et tu as commencé à perdre pied. J’ai joué l’égarement et tu as sombré dans l’abêtissement. Par cette abêtissement, tu as rejoint la Grande activité. C’est en se laissant porter qu’on entre dans la Grande Activité. » (pp. 113 à 116)
Texte que j’avais envie de serrer ici, parmi mes autres trésors citationnels.
Ah, Joubert
« Les esprits sont semblables aux champs : dans quelques-uns, ce qui vaut le mieux, c’est la superficie ; dans quelques autres, c’est le fonds, à une grande profondeur. »
Heureusement : Publier la totalité des Sudelbücher dans la langue originale était donc une nécessité, mais il ne faut pas oublier que cette publication est fort récente en Allemagne. L’édition de Wolfgang Promies, sur laquelle se fonde la présente traduction, est la première qui donne la totalité des Brouillons de Lichtenberg (du moins la partie qui nous est parvenue). Or elle date de la dernière décennie du XXe siècle.
mercredi 10 décembre 2025
Fascinant cerveau
J’en apprends toujours plus sur le cerveau et cela ne cesse de me passionner et de m’émerveiller. Par exemple, cela :
« Mesurer la vraie fatigue : le cerveau, lui, ne ment pas. « Nous sommes de piètres juges de notre propre fatigue. » C’est le constat lucide de Daniel Forger, mathématicien à l’Université du Michigan. Pour dépasser ce simple ressenti, une équipe internationale a réalisé une prouesse technique : visualiser l’activité cérébrale complète de souris, neurone par neurone, sur 24 heures. Les chercheurs ont combiné une modification génétique rendant les cellules actives fluorescentes – un peu comme des lucioles biologiques – avec la microscopie à feuille de lumière pour obtenir des images 3D, le tout traité par une analyse mathématique complexe. Verdict ? Le cerveau n’est pas statique. Au réveil, l’activité bouillonne dans les couches profondes (subcorticales) puis migre progressivement vers la surface (le cortex) à mesure que les heures passent, avant que le sommeil ne vienne « corriger » ce schéma. C’est une véritable réorganisation du trafic neuronal, comparable aux flux routiers d’une ville qui évoluent selon l’heure de pointe. Si la technique reste invasive (on évitera de faire briller vos neurones demain matin), l’algorithme mathématique, lui, est transférable à l’Humain. Selon les auteurs, il pourrait s’appliquer à nos IRM ou EEG classiques pour mieux comprendre certains troubles psychiatriques ou tester l’efficacité de médicaments contre la fatigue. Une avancée majeure dédiée à Steven Brown, co-auteur de l’étude, décédé tragiquement. (l’étude)
Mémoire ! pas si fidèle que ça
Toujours dans la même newsletter décidément bien intéressante :
Vos souvenirs sont des montages, pas des archives. « Un témoin clé peut-il affirmer « je l’ai vu de mes yeux » tout en se trompant de bonne foi ? Absolument, et une nouvelle publication parue dans Neuroscience & Biobehavioral Reviews nous explique enfin la mécanique précise de cette infidélité mémorielle. En synthétisant des décennies de recherches, les professeurs Louis Renoult (UEA) et Michael Rugg (UT Dallas) révèlent que nos souvenirs ne sont pas des données fixes, mais des entités dynamiques qui attendent dans l’ombre. Pour qu’un souvenir remonte à la surface, il lui faut d’abord un déclencheur environnemental précis, un peu comme une clé dans une serrure. Mais attention, une fois la porte ouverte, le cerveau ne se contente pas de lire le passé : il le reconstruit activement en mélangeant l’événement initial avec le contexte présent. Pire encore, ce souvenir recomposé est ensuite sauvegardé à la place ou par-dessus l’ancien via un mécanisme de “ré-encodage”. Autrement dit, se souvenir, c’est altérer. Résultat : votre souvenir précis de ces vacances en 2010 est sans doute un “remix” actualisé par votre cerveau, ce qui a des implications lourdes pour la justice ou l’éducation, car si la base est réelle, les détails, eux, sont terriblement malléables. (l’étude)
La musique
Toujours dans ses Leçons sur Tchouang-tseu, Jean-François Billeter déroule tout ce qui se passe en nous lorsque nous écoutons de la musique et que nous sommes dans un état de profonde réceptivité… « Dans ces moments-là, la musique a le pouvoir de faire vibrer et de mettre en accord quasiment tous les registres de notre activité – la perception de soi, la spatialité du corps propre, la perception intérieure du geste, l’émotion, la mémoire et les formes les plus hautes de l’intelligence. La musique unit alors dans une même synergie toutes les forces du corps, des plus élémentaires au plus évoluées » (p. 127)
jeudi 11 décembre 2025
Tchouang-tseu et Bach, lecture polyphonique
Dans son livre Leçons sur Tchouang-Tseu, Jean-François Billeter donne à la toute fin de ce petit opus une sorte de leçon de lecture du Tchouang-tseu. Il explique qu’il faut d’abord s’arrêter à chaque morceau, ne pas faire une lecture philosophique, littéraire ou linéaire. Et c’est alors que vient une superbe comparaison avec la pratique de Bach : « Il convient de toute façon de s’arrêter à chaque morceau et de le considérer pour lui-même. Il faut prendre ensuite le temps de le rapprocher d’autres morceaux avec lesquels il présente une affinité ou entre en résonance, où qu’ils se trouvent dans l’ouvrage. Pratiquée de cette façon, la lecture devient polyphonique, et la réflexion le devient avec elle. J’y ai souvent pensé en pratiquant le Tchouang-tseu. Dans Bach, la complexité n’est pas dans les éléments, mais résulte de leur combinaison. Bach ne pourrait pas les combiner comme il le fait s’ils n’étaient simples, la plupart du temps, et surtout parfaitement dessinés, nets et finis. Le caractère fini des éléments et, plus généralement, la discontinuité sont une condition nécessaire de sa polyphonie toujours renouvelée. À cause de ce caractère fini, Bach n’est jamais (ou rarement) pompeux. Il ne tire rien au-delà de ce qui est nécessaire. L’emphase est nulle, l’intérêt constant. Dans une suite ou une toccata, quand un morceau est achevé, il passe au suivant qui ne lui ressemble pas. Je trouve les mêmes qualités dans le Tchouang-tseu. Chez Bach comme chez Tchouang-tseu, cette forme finie et polyphonique est l’expression d’une pensée.
→ Et pendant ce temps j’écoute de merveilleuses sonates de Scarlatti dans l’interprétation de Javier Perianes qui me donne exactement la même impression de lumière que celle que j’eus, il y a très longtemps, plusieurs décennies je pense, en écoute pour la première fois ces sonates dans l’interprétation de Christian Zacharias. Pianiste que je découvrais dans le même temps et que je n’ai jamais quitté ensuite. J’ai toujours eu du mal avec le clavecin, mais au piano (j’en ai travaillé quelques-unes) c’est toujours un enchantement. Et depuis j’ai découvert maintes autres belles interprétations, dont celle de Lucas Debargue, d’Anne Queffelec, Horowitz, Marcelle Meyer…
Une couverture formidable
Je suis très sensible aux couvertures des livres et j’en serre un certain nombre, même de livres non achetés ou reçus, dans mes tablettoirs ! Ce matin, un livre sur Erik Satie d’Ornella Volta, avec une idée que je trouve géniale, surtout pour cet artiste si paradoxal : une photo en négatif ! (voir ici, avec une belle présentation du livre)
vendredi 19 décembre 2025
Notes de lecture et Valéry
Le chapitre d’Andrei Minzetanu à propos de Valéry, dans son livre Carnets de lecture, est remarquable. Non seulement il m’explique ce que j’avais bien constaté, l’absence de « lectures » dans les Cahiers, mais il analyse à fond le mode de travail de Valéry dans ses Cahiers, où il cherche avant tout à penser par lui-même, strictement, en se détachant des influences et en particulier de celles des lectures. Je reprends cette citation déjà faite : « C’est par rapport à cette tradition épistémologique qui valorise la table rase et la pensée autonome (vis-à-vis de la doxa, des autres écrivains, du langage) que j’essaierai de comprendre les relations qu’entretient l’entreprise valéryenne avec l’art de l’extrait, lequel présuppose, lui, un éloge de l’influence et une reconnaissance forte de la topique, de la dialectique ou de ce que l’on pourrait encore appeler la créativité verbale. »
→ C’est pour moi une question aujourd’hui taraudante, après 25 ans de Flotoir. J’y pense trop peu par moi-même, sans aucun doute et j’y suis à très grande échelle dans l’éloge de l’influence. Bien souvent, je ne me donne même pas la peine de développer ou de « paraphraser » ce que je lis et qui m’a retenue. Il y a aussi un manque de retenue dans ma collecte, elle est considérable, sans répit et sans repos. Est-ce une juste attitude en ce qui concerne son propre développement et pas seulement intellectuel, sa propre construction ?
Le fonctionnement de l’esprit humain.
Valéry l’a dit lui-même, maintes et maintes fois, ce qu’il cherchait, tous les matins à 5 heures, dans ses Cahiers, c’est à comprendre le fonctionnement de l’esprit humain et cela au travers de son propre esprit. Je cite (oui, je cite quand même, encore et encore, Minzetanu) ! « Si Valéry mérite d’être inséré dans l’histoire et la théorie qui m’occupent ici, c’est à la fois parce que d’un point de vue thématique ses cahiers représentent un des résultats les plus fondamentaux, dans l’historiographie de la pensée moderne, d’une introspection très approfondie dont les objectifs étaient de rendre compte du fonctionnement de l’esprit humain en reposant le moins possible sur le savoir livresque, et que, du point de vue de l’histoire de la lecture citationnelle, ses cahiers incarnent une des œuvres qui ont contribué le plus, directement ou indirectement, à une délégitimation des gestes et des pratiques du lettré excerpteur. »
→ me voilà déligitimée, même si je ne suis en rien une lettrée, mais une sacrée excerpteure, oh que oui. Il me reste la consolation de penser à l’incroyable enrichissement que m’a apporté ma pratique maniaque, qui m’a construite en grande partie et celle, importante également, de penser qu’elle a pu apporter un peu à quelques-uns. Ma propre pensée n’étant sans doute pas suffisamment forte et profonde pour être retenue par autrui (ma pratique, si, peut-être ?) mais j’aurais transmis, énormément transmis. Il y a une nécessité très forte de conservation aujourd’hui où le savoir, la connaissance, la littérature, la création humaine sont sapés de toutes parts au service de ce que j’appelle la trilogie de mort, fric, sexe, pouvoir.
On a pu écrire : la beauté sauvera le monde. J’aurais tendance à écrire : la lecture sauvera le monde, si elle n’est pas entièrement détruite.
Les poètes
Ils en prennent pour leur grade chez Valéry, je ne résiste pas à un certain plaisir malin, ayant eu parfois à souffrir d’eux, de citer, encore et encore, cette fois Valéry lui-même ! : « J’ai connu bien des poètes. Un seul était ce qu’il faut ou ce qui me plaît [il s’agit, bien sûr, de Mallarmé]. Le reste était stupide, ou plat, d’une lâcheté d’esprit inébranlable. Leur impuissance, leur vanité, leur enfantillage, et leur grandiose, dégoûtante répugnance à voir clairement ce qui est. Leurs superstitions, leur gloire, leur terrible ressemblance à n’importe quoi, aussitôt la besogne faite, leur servilité d’esprit. Enfin, ils portent toutes les chaînes du langage, ce qui en fait, dans le monde actuel, des villageois, des provinciaux. Tout ceci indépendamment de ce qu’on appelle le talent littéraire qui vit parfaitement d’accord avec la sottise la plus aiguë. »
Un peu sauvée ? (« Créer la soif »)
Mais Valéry donne sa méthode de lecture et toutes proportions gardées, je trouve quelques analogies avec la mienne. Ou encore : « Ce que j’ai tiré des livres, l’a été assez étrangement ou singulièrement. Il en est peu que j’aie lus exactement, mais tels passages de trop près, et le reste tout juste du bout des yeux… Je feuillette, je vole ; rarement me pose, mais, si je me pose, c’est à fond. En général, je suis attiré et ne retiens que ce à quoi j’étais ‘sensibilisé’ et il m’est impossible de lire le reste et tout à fait impossible de le retenir. Ma mémoire n’est pas indépendante de mon attente inconsciente. Et il me suffit de feuilleter pour m’exciter souvent à inventer ce qui doit être dans le livre. Mais ceci échoue toujours. Mais ceci crée pourtant en moi une sensibilité, ou demande précise, et si l’occasion se présente, je serai plus prêt à saisir la question – à interroger en personne l’ouvrage, l’homme ou les faits jusqu’à la limite de mon exigence – Créer la soif. »
Minzetanu m’amuse en expliquant que Valéry avait horreur de trouver chez autrui ce qu’il aurait aimé trouver lui-même, une forme de vanité ou de jalousie, dont je suis, heureusement, totalement libre. « Je suis en colère de n’avoir pas trouvé cela et qu’on me le donne gratis » dit encore Valéry dans ses Cahiers. Je crois que dans mon Flotoir, je ne cesse de dire mon bonheur d’avoir trouvé cela et ma reconnaissance qu’on me le donne gratis !
Le statut du livre pour Valéry
« Il est intéressant de remarquer à ce sujet le statut ambivalent qu’a le livre dans la pensée de Valéry dans la mesure où le livre peut représenter pour lui à la fois un excitant, un déclencheur de la réflexion, mais aussi un obstacle de celle-ci, un élément qui détourne la pensée, pour différentes raisons, de la vérité. »
Une découverte ! ?
Et voilà une belle justification s’il en faut une (ce n’est pas nécessaire) de la lecture, une superbe citation que fait Valéry d’un auteur de moi totalement inconnu : « N’y voyez pas [dans la lecture], une vile matière de programmes, une dose amère de médecine pour examens. Lisez-les de tout près, et pesez tous les mots. Vous sentirez alors la vie de l’esprit même, et quand vous aurez cessé votre lecture, il en sera de vous comme si vous aviez pensé et créé vous-mêmes. […] Apprenez donc à vous parler à vous-même avec les égards, la précision, la sincérité et la grâce dont est digne une jeune personne si précieuse. Du même coup, vous auriez appris à écrire ».
Citation faite après que Minzetanu insiste sur le fait que Valéry incite les jeunes lecteurs à lire « en auteur ».
De qui cette citation ? Antoine Albalat. Cité par Valéry dans un « Discours prononcé à la maison d’éducation de la légion d’honneur à Saint-Denis ».
Antoine Albalat, né à Brignoles (Var) le 4 février 1856 et mort dans le 6e arrondissement de Paris le 21 septembre 1935, est un écrivain et critique littéraire français. Il s’est fait connaître notamment par ses enseignements sur l’art d’écrire. Et je note parmi les titres de ses écrits : « Le travail du style enseigné par les corrections manuscrites des grands écrivains »
Ce qui est légèrement troublant c’est que le sieur Albalat était aussi romancier et qu’à ma connaissance, il n’a pas laissé un souvenir impérissable, malgré toute sa science sur l’art d’écrire !
Pour me résumer et expliquer la double ponctuation du titre : oui découverte d’une citation intéressante sur la lecture, mais question sur l’intérêt de l’auteur de la citation !
samedi 20 décembre 2025
Push and pull
J’eus préféré titrer en français ! Thierry Crouzet explique faire une différence fondamentale entre culture alphabétique et culture numérique. Il imagine quelqu’un qui va dans un librairie et qui choisit un livre. Puis ce même quelqu’un rentré chez lui qui reçoit toutes sortes d’informations (comme celle que je suis en train de relever dans sa lettre d’information !) qu’il n’a pas forcément demandées ou cherchées.
Dans le premier cas, on tire (pull) les informations vers soi, on va les chercher. Dans le second cas, elles sont poussée vers nous. Avec toutes les dérives possibles.
Je réfléchis beaucoup en ce moment sur la difficulté à se modérer quand on est doué, et c’est plutôt un bienfait, d’une très vivante et constante curiosité pour un nombre élevé de domaines. Ce matin, j’ai commencé par me désabonnner de la plupart de mes lettres d’information. J’ai un autre système qui me permet de « suivre » ce que je veux suivre et par phases, j’ai des sortes d’accès qui me poussent à multiplier les sources d’information. Il me faut tendre petit à petit vers le moins mais mieux, vers le peu mais plus pertinent. C’est à la fois une question de méthode de travail, mais aussi un point important dans la construction de soi.
Non pas des canaux
Je fais aussi le rapprochement avec ce que je lis dans un ouvrage de Pierre Citton sur l’écologie de l’attention. Les médias, explique-t-il, ne sont pas tant des canaux de transmission, mais plutôt des milieux de diffusion, formant un écosystème, qui reconditionne la réalité. « Cet écosystème fonctionne comme une chambre d’écho dont les résonances ‘occupent » nos esprits (au sens militaire du terme) : le plus souvent, nous pensons (au sein de notre ‘for intérieur’) ce que la voûte médiatique fait résonner en nous à partir des échos dont elle nous environne. Autrement dit, les envoûtements médiatiques forment un ÉCHOSYSTÈME, à comprendre comme une infrastructure de résonances conditionnant notre attention à ce qui circule autour de nous comme en nous. »
C’est pour moi un des enseignements majeurs de ce livre : « avant d’être une affaire de choix individualisés, l’attention relève d’abord de phénomènes indissociablement architecturaux et magnétiques d’envoûtements collectifs induits par les dispositifs médiatiques mettant en circulation certaines formes (plutôt que d’autres) entre nous et en nous. C’est à partir de cette capacité collective de penser – le noûs commun dont nous émergeons en tant que collectivité – que les phénomènes d’attention doivent être analysés au niveau de la médiasphère. »
Constat terrible : « L’attention que je prête à ce qui m’environne et à ce que je rencontre est condamnée, au moins dans un premier temps, à suivre les voies frayées par les images et les discours qui circulent autour de nous et en nous. D’où un PRINCIPE D’ATTENTIONALITÉ TRANSINDIVIDUELLE : à travers moi, c’est toujours nous/noûs qui fait attention. »
dimanche 21 décembre 2025
Un canon ?
Canon de chambre noire, le dernier roman d’Enrique Vila-Matas paru en 2025 chez Seix Barral, met en scène Vidal Escabia, un narrateur lecteur-écrivain obsédé par la création d’un canon littéraire personnel et dissident. Vidal Escabia, le protagoniste principal, est un robot.
Plus exactement, c’est un « Denver-7 ». Mais il est en tout – ou presque – pareil à un être humain. D’autant plus qu’il est un grand lecteur ; il écrit et se fixe une grande mission : établir son propre « Canon » personnel et intime de la littérature mondiale.
Tous les matins, cet androïde choisit un livre dont un extrait intégrera la pièce, la « chambre noire », dans laquelle prend forme le fameux canon au quotidien, au fur et mesure de la lecture – et d’une écriture qui semble simultanée et elle-même influencée par les textes choisis.
Dans un élégant concert de citations et références parfaitement équilibrées, Vila-Matas nous emmène dans l’univers de ses sujets de prédilection : la fiction, le simulacre, le double, l’écriture, le narrateur/auteur – cette figure avec laquelle l’écrivain catalan aime jouer – l’absurde mais aussi l’absence.
(Florent Zemmouche, le Grand continent, 20 juillet 2025, le livre de Vila-Matas n’est pas traduit en français pour l’instant)
→ Et je me demande alors si le Flotoir n’est pas mon Canon. Peut-être qu’il tirera plus tard des ballons de fleurs, d’idées, de bribes sauvegardées d’un monde en voie d’extinction.
samedi 27 décembre 2025
La musique
« La musique nous entraîne dans un processus imaginaire incroyablement complexe, mais qui dans le même temps élargit incroyablement nos pensées et nos émotions : donner corps à travers l’instabilité de l’écoute à une sorte d’image – que nous ne pouvons ni voir ni lire – qui nous projette dans un lieu où nos facultés peuvent être continuellement augmentées. Lorsque cela ne se produit pas, l’oreille de notre esprit reste sourde tout comme l’oreille de notre cœur, et la musique la plus délicate qu’il soit n’est plus qu’un vulgaire bruit. Et pourtant il n’est pas difficile de devenir des auditeurs sauvages et d’écouter avec la plus grande émotion même une musique réputée exigeante comme la Fantaisie pour violon et piano d’Arnold Schönberg : il suffit de se préparer à dix minutes de grande concentration, comme si l’on se préparait pour un voyage vers Aldébaran ou pour un rendez-vous avec un inconnu qui pourrait enflammer notre vie. » (in Comment Devenir Vivant de Giuseppe Montesano)
Que je complète avec :
« La musique ne parle ni elle ne signifie. Elle crypte et elle retrouve. Elle ressuscite le perdu au fond de l’ombre du crâne. Elle revient en arrière et s’élance, elle regagne, mouvement par mouvement, lentement, et brusquement rapide, tout ce qui a ému. » (in l’Amour La Mer de Pascal Quignard)
dimanche 28 décembre 2025
Quatre lectures
Je lis Fred Griot, La tendresse puis le soir T.R.N.C de Jean-Marie Gleize (interrogation IA sur le concept de Tarnac chez Gleize), le début de Fictions philosophiques du Tchouang-Tseu, un livre de 2006 qui vient d’être réédité en tel/Gallimard. Et le début de Météorologie de l’étonnement. Bon plan de piocher dans les livres et au fond de les « essayer ». Pour les trois, succès.
Traversée inévitable
La mort et l’amour traversent inévitablement tout écrit, tout livre, tout texte.
Le texte érotique
Le texte érotique (a fortiori le texte pornographique) transforme (presqu’) inévitablement le lecteur en voyeur.
Jean-Marie Gleize
« Des volumes jouent gagnant, de jour comme de nuit.
Il y a d’abord, l’attente. Le temps. Être dans le temps, comme dans une pièce, un espace. Le respirer, le tendre, le touche. Se voir dedans, comme en miroir. Le temps de la réflexion, sans raison, sans rime ni raison, sans réserve, le temps d’être, obscurément.
Travaux préparatoires, méditation, laisser venir, affronter le chaos, comme Billeter montre que Tchouang-tseu le préconise. Car « C’est dans le temps que s’accomplit la construction, d’abord mentale. Une forme est donnée, trouvée, tracée. Dégagée. Puis accueillie, faite, mesurée. Menuisée. C’est alors que s’y joue le geste, mouvement danse : la peinture. » (9)
C’est ici que je marche
« C’est ici que je marche. Il n’y a plus de temps. La langue ou ces linges. Il y a des secondes de pluie et des secondes de silence. »
Les morts, partout dans les livres
Jean-Marie Gleize ne me contredit pas, bien au contraire, les morts sont partout dans son livre T R N C : « Un cercle pour ceux qui sont morts. // Je les entends, ils se parlent sans se connaître, mais ils se confondent, ils viennent tous de très loin ici, leurs mots sont avalés, ils parlent sans avoir besoin de se parler, ils sont entrés à nouveau dans leur nom couvert de poussière, serrés transparents dans le cercle. » (p. 22)
→ n’est-ce pas aussi une superbe image de la bibliothèque ?
Où je m’achève
« Je ne sais en tous cas où je m’achève, ni si je m’achève (ce serait la question de ma mort), je sais que je prends le courant, et je ne suis, instant par instant, qu’inachevé inachèvement, pluie plus ou moins, et incalculable, invraisemblable, murmure sans cesse » (p. 62)
Expérience de poésie
« La poésie serait cela, qui transforme toutes limites.
J’estime les grammairiens qui m’ont enseigné l’ordre des mots, les subordinations, les parties du discours, l’arbre des surfaces et des profondeurs, les mille vertus du lien.
Je m’y couche à l’ombre.
Mais je ne puis (aussitôt refermé le livre) … ai-je décidé de prendre parole, moi-même en ce curieux état d’équilibre, entre le froid et le chaud, la vie et la nuit, en l’absence de température… que me sentir, tout à coup, sans voix, à me rafraîchir la mémoire, toujours guettée par un trop chaud, l’émotion vive, l’emportement, à tenter de retrouver ces liens, contours, épingles, articulations et jointures, à les refaire.
Je consens à la vérité (à l’amour)
Je ne convoite pas la destruction ».
Je sens ici Jean-Marie Gleize très proche de certaines intuitions de Claude Royet-Journoud.
Contemplation formatrice des jeux de l’eau
J’ai vécu une expérience semblable, ces derniers temps, contemplant et photographiant, longuement, les mouvements de la mer, le clapot, vagues et écume, venant heurter la digue sur laquelle je me trouvais en surplomb, découvrant mille mouvements, mais aussi des figures, figures géométriques, spirales en particulier, mais aussi images formées par l’écume, animaux, visages, si éphémères, si parlant.
Jean-Marie Gleize : « La Vienne, précisément observée depuis le Pont Lagorce, à Tarnac, Corrèze. (…) C’est que, là s’étant formées mes premiers images – j’y suis, sur ce haut, et sur quelques-uns des rochers par-dessous, restée des heures à simplement considérer ce qui s’y passait -, c’étaient en premier lieu les figures d’un incompréhensible enchevêtrement, courants, contre-courants, tourbillons, lutte autour des obstacles, qui requéraient mon attention ; et qui, par la suite,, formèrent le plus clair (ou le plus trouble) de mon difficile rapport au langage. Si j’étais le non-poète que je voudrais être, je dirais que je le suis devenu depuis ces planches » (p. 64)
Tarnac
Je sais que « Tarnac », ici T R N C est omniprésent dans l’œuvre de Jean-Marie Gleize. Je cherche à en savoir plus et j’effectue une recherche avec l’intelligence artificielle, qui me conforte dans ce que je pressentais. Ce n’est pas un concept, ce n’est pas simplement une évocation du fait divers de 2008, c’est bien plus que cela. C’est d’abord un lieu de retrait, d’écart : Tarnac est d’abord un village du plateau de Millevaches, en Corrèze, territoire rural marginal, faiblement peuplé, historiquement éloigné des centres de pouvoir. Ce caractère périphérique est essentiel. Qui semble apparaître dans la vie ou l’œuvre vers les années 2000 donc antérieurement aux évènements de Tarnac, vol de câbles attribué à Julien Coupat et ses amis, affaire devenue pour Gleize un symbole de l’état sécuritaire. Mais c’est aussi un site poétique, vrai laboratoire d’une poésie fondée sur le document, la note, le fragment, sans effusion ni ornement, post-lyrique, en somme. C’est aussi une sorte d’utopie, finalement, d’une forme de vie possible, plus solidaire, moins productiviste.
Je remarque aussi l’écriture du titre de ce nouveau livre, sans les voyelles. J’ai noté plusieurs allusions de Gleize au judaïsme, dans le livre. Faut-il voir dans ce titre à consonnes seules, sans voyelle, une référence à l’hébreu. ?
Gleize vit à Tarnac, sur le plateau de Millevaches (Corrèze), depuis de nombreuses années. Ce n’est donc pas un lieu imaginé mais un lieu d’expérience quotidienne : marcher, habiter, observer, se retirer, écrire. Il y a dans le livre de nombreux noms de lieux,
Cette dimension est essentielle, car son travail repose sur une poétique de la situation plutôt que de la représentation.
Il y a d’ailleurs tout une approche autour de la cabane, qui me rappelle à la fois Fred Griot, que je suis en train de lire et bien sûr Ivar Ch’Vavar. L’IA, encore elle, me propose cette formule, qui me semble très claire : Tarnac est le lieu où la poésie peut encore tenir debout, à condition d’accepter de ne tenir que comme une cabane.
Il y a d’autres lieux chez Gleize, cités dans le livre, parfois dans les titres des sections, ainsi Écouffe et Le Pletz, qui font allusion à la forêt d’Écouves dans l’Orne et Le Pletz qui est un lieu-dit du plateau de Millevaches. Les Tournelles en référence à un lieu urbain, Paris, habité autrefois ou encore Le Chemin des Toupies, dont le nom ne peut que m’enchanter, moi la collectionneuse de toupies ! qui est un petit chemin de Tarnac.
La sculpture
Pas par soustraction, comme ce serait le cas chez Gleize, mais par addition. Le processus me saute aujourd’hui aux yeux en lisant le nouvel opus de Boris Wolowiec, Météorologie de l’Étonnement. Il y a un lancer de phrase, elle est reprise, augmentée, puis reprise et encore augmentée. Elle s’enrichit, sans altérer le noyau fondamental.
« Le problème c’est de trouver comment chercher. Le problème c’est d’abord de trouver comment chercher. Le problème c’est d’abord de trouver comment chercher l’entrée de la sortie. »
Il y a un effet rythmique et un effet d’avalanche. La base roule et s’augmente.
D’où l’importance de lire en avalanche, en mouvement, de se laisser rouler bouler dans le flux de la parole.
lundi 29 décembre 2025
Les lieux
Dans T R N C de Jean-Marie Gleize, je sens bien la sensibilité aux lieux et ce qui en émane. Je me souviens de mon texte publié par Nadine Agostini dans sa revue Bébé et qui évoquait trois « spots », trois sites en Bretagne, qui me parlent particulièrement. Dont un que je partage avec Yves Boudier que je salue, s’il passe par ici !
Cette note de David Le Breton dans son beau Marcher la vie : « L’espace n’est pas seulement une géographie. En changeant de zones, en marchant près des ruisseaux ou en escaladant les collines, en cheminant sur les sommets ou dans la plaine, au bord d’un lac ou de la mer, et selon les circonstances et l’alchimie des lieux, le marcheur se transforme lui-même à son insu selon les lignes de sensibilité qui scandent le chemin, selon les génies des lieux qu’il croise sans soupçonner leur présence amicale à ses côtés. »
→ il y a une sensibilité évidente aux éléments du paysage, à la topographie. Je me souviens d’avoir été, parfois, mal à la montagne, comme écrasée peut-être par les reliefs, le manque d’horizon, gênée aussi physiquement par l’altitude. Car cette sensibilité joue aussi beaucoup sur le corps, les pressions, les perceptions. Et je tiens que les lieux sont habités, comme je crois à la mémoire de l’eau. Ce qui a été là, a laissé une trace, sans doute infime mais réelle. C’est pourquoi certains lieux sont effrayants et je suis sûre qu’en nous, l’inconscient collectif réagit à ces lieux, même si nous ne savons pas ce qui s’y est passé. Peut-être que la surface ultrasensible du capteur photo est susceptible d’enregistrer un infime de cet ordre ?
mercredi 31 décembre 2025
Une superbe conclusion
Superbe conclusion que j’offre à ce Flotoir 2025 : « En tout ce qui est pensable il y a au moins un petit rappel d’impensable. Le pensable est là pour le masquer, et là pour le protéger, car l’invisible comme l’impensable sont incroyablement vulnérables. Tout nus, ils n’ont pas encore développé de coquilles, ni même de contours. Ne cesse pas de penser, sachant que tu protèges quelque chose de très fragile des dommages de la lumière du jour. » (Cole Swensen, Et, et, et, p. 21)
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dimanche 4 janvier 2026
Flotoir
Et voici donc que commence une nouvelle année de Flotoir. Une nouvelle année avec cet ami fidèle, et à qui je suis fidèle, depuis 25 ans maintenant. Cet ami que des outils modernes, j’ai décidé de les nommes pour l’instant Pia, comme un prénom féminin, m’aide à explorer beaucoup mieux. Masse de milliers de pages, dizaines de sujets, dizaines de milliers de notes en tous genres.
Pia
Oui, j’aimerais désigner dans ces notes tous les outils d’intelligence artificielle que j’explore et dont je me sers par ce joli prénom, Pia. Il s’agit de Perplexity, de Gemini, de Claude, du Chat, de ChatGPT, de Copilot et de Notebooklm. Ce dernier avec un statut particulier sur lequel je vais revenir.
Car lire, c’est si important
Comme une lampe dans le noir, dans l’obscurité. Et dans le chaos informationnel qui mêle de plus en plus de faux, de truqué.
J’écoute : « Il lut tout ce qu’il put trouver sur les extrêmes droites, les nazis et les néonazis, le NPD et l’AfD, les Nationalistes autonomes, les Identitaires, les Artamans, les Völkisch, leurs colonies et leurs zones nationalistes délivrées, leurs organisations féminines et de jeunesse. Ce fut une lecture déprimante ; il n’avait pas soupçonné l’ampleur de leur prolifération, la mobilité de leur adaptation aux courants contemporains, la force de l’appui qu’ils trouvaient dans la classe moyenne, ni la présence, dans leurs organisations de jeunesse, d’enfants de médecins et d’avocats, d’enseignants et d’universitaires. » C’est un extrait de La Petite-Fille, de Bernhard Schlink, traduction française de Bernard Lortholary
→ La lecture pour m’éclairer. Pas seulement celle des journaux sérieux, mais celle aussi des livres. Pas seulement des livres documentaires, mais les romans, la poésie, les essais, philosophie, sciences humaines, sciences. Je pense avoir appris autant sur la vie et les choses dans les livres que dans la vie et plus sans doute que de « maîtres » ou de professeurs. Les livres m’ont prise au sérieux, pas toujours les personnes ! Je vis avec eux, il y en a partout, j’ai de la tendresse pour eux, je les choie. Je les aime. Depuis ce premier livre, un Larousse illustré en couleur au format italien, qui m’a si bien consolée alors que je me morfondais de cafard dans un home d’enfant pendant une absence de mes parents partis en voyage ! Livre qui me fait penser à ma sœur bien aimée, décédée il y a presqu’un an, puisque j’étais avec elle et que nous nous consolions ensemble avec les images et les mots de ce livre. Il y a deux enfants assis dans l’herbe sur la couverture, elle et moi !
Les carnets de Pia
Alors donc Pia, ma précieuse assistante (on peut avoir des discours positifs sur l’IA, même s’il faut aussi en comprendre les risques, majeurs et pour cela, je pose qu’il faut s’informer au maximum, et surtout la pratiquer – on ne peut comprendre que si on pratique et lutter contre le pernicieux que si on le comprend, un tout petit peu : ceci pour tous ceux qui poussent des cris en excluant toute pratique, tout usage : ne me parlez pas d’Ia, je ne m’en servirai jamais. Et là je pense en particulier aux enseignants.
Donc j’ai envie dans ce Flotoir, de rendre compte de mes expériences dans le cadre du travail de Poesibao, de mes recherches sur la lecture et la poésie, la littérature, mais aussi la musique et la photographie, qui sont mes trois grands champs de culture !
Exemple détaillée d’une recherche
J’ai lu récemment deux livres pas faciles, ne connaissant pas bien leurs auteurs, mais avec l’envie d’approfondir ma lecture. Je peux les nommer, il s’agit de T R N C de Jean-Marie Gleize et de En lieu et place (en cours de lecture encore) de Jacques-Henri Michot.
Situation, très concrète, car je crois que c’est important. J’ouvre Gleize, un premier soir, je ne cache pas que je suis au chaud sous ma couette. Pas d’ordinateur près de moi. Simplement mon téléphone. Ce T R N C que j’ai tout de suite identifié comme Tarnac me turlupine. Je faisais déjà une association Gleize/Tarnac mais en la limitant à l’affaire politique. Or je pressens que c’est bien autre chose. Que fais-je : je prends mon téléphone, j’ouvre Gemini et je pose la question : Qu’en est-il de « Tarnac » dans l’œuvre de JM Gleize ? Je reçois une réponse qui synthétise plusieurs sources du web, qui est extrêmement claire. Et comme les sources sont citées, je peux tester la fiabilité de la réponse. S’ouvre alors tout le champ Tarnac chez Gleize et dieu sait qu’il est riche. Pour le livre que je lis, pour comprendre l’œuvre en général de Gleize mais aussi pour beaucoup de questions de poésie qui sont toujours sous-jacentes quand je lis de la poésie.
Le lendemain je récupère les différentes phases de la conversation avec l’IA, et j’ouvre un autre type d’outil, que je connais mal encore et que je vais explorer. Il s’agit de Notebooklm. Oui, hélas, c’est encore du google, je sais… mais quel outil fabuleux pour travailler. C’est, comme son nom l’indique une sorte de carnet, de dossier de travail.
Je poursuis mon exemple : j’ouvre un nouveau Notebooklm (gratuit) et je vais y installer mes propres sources. Car c’est la chose principale à retenir, ce système d’IA ne va lui travailler que sur les sources que je vais lui donner et que j’ai choisies : références de sites Web sérieux (disons par exemple Wikipédia), articles divers en ligne, PDF, et mes propres sources, par exemple des notes que j’ai prises en lisant, des citations, des extraits du livre, la présentation presse, etc. Notebooklm va travailler à ma demande mais uniquement sur ces sources choisies par moi. Je peux lui poser une question comme dans tout IA générative. Exemple, j’ai nourri mon Carnet Gleize avec plusieurs sources, j’y ai copié les réponses faites par Gemini, des citations du livre, j’ai cherché des articles et des sources web sérieuses sur l’auteur, etc. Je vais donc maintenant enrichir ma question : Peux-tu me faire une synthèse de ce que recouvre « Tarnac » chez Gleize. Notebooklm comporte aussi depuis peu une série d’outils assez bluffants : on peut faire un résumé audio des sources, une présentation, des fiches d’apprentissage, un quiz, une infographie, une carte mentale.
J’ai travaillé plusieurs heures sur des livres ou des auteurs avec cet outil.
Alors ma question ?
Elle est à la fois déontologique et presqu’éthique. Certaines notes de synthèse, fruit de mon travail de recherche mais pas forcément de ma mise en forme à moi, feraient de fabuleuses recensions. Que faire ? Les garder pour moi ? En priver les lecteurs ? Je suis indécise.