Le Flotoir, du 20 au 31 mars 2025, avec Jonas Mekas, Régine Detambel, Marianne Alphant, la lecture, les oiseaux, etc.

jeudi 20 mars 2025
La collection Poésie commune
J’ai passé un long moment sur la nouvelle collection Poésie Commune des éditions M.F. Très intéressée par ces quatre petits livres de Florence Jou, Séverine Daucourt, Camille Slova et Gabrielle Schaff. Veules-les-Roses, le livre de cette dernière, déclinant à l’envi, de manière souvent très drôle, les noms de lieuw, les lieux-dits, jouant avec et sur la toponymie, etc. J’ai même rencontré la ville d’Eu ! : ayant lu pour l’instant les extraits, pas encore le livre, je ne sais pas si allusion il y a au célèbre maire d’Eu (un de mes arrière-grands-pères fut maire d’Eu !). Les quatre livres sont arrivés ensemble, accompagnés d’un excellent livret-accordéon de même format, donnant des extraits de chacun des quatre livres, avec en regard deux notes de lecture des membres du comité de rédaction de la collection Il y a là un vrai travail éditorial, une collection pensée, une présentation soignée, un vrai travail d’accompagnement. Trop de livres sont aujourd’hui « balancés » vers les lecteurs, parfois sans même quatrième de couverture.
Piano
Je n’ose pas, comme si déchirer le silence, c’était faire remarquer que je suis là.
Note de passage
Cette étrange sensation, lisant, d’être déjà passée par là, presque comme une impression de déjà-vu. Il y a soudain une familiarité… surtout en contraste immédiat avec d’autres textes qui eux n’avaient pas encore été « abordés).
Des livres
« Chaque livre comme un miroir sans tain
On y regarde le vide d’avoir vécu
sans rien relire de ce qu’on a lu »
James Sacré, dans sa bibliothèque ! In Des objets nous accompagnent (ou l’inverse) tout juste paru aux Presses universitaires de Rouen et du Havre (PURH).
vendredi 21 mars 2025
Canon sonique
Je suis épouvantée par ce que je lis dans un article de Libération. Les autorités serbes auraient utilisé un canon sonique lors d’une manifestation d’étudiants à Belgrade. Il y aurait plus de 500 récits (importance du récit) témoignant de ce qui s’est passé et des troubles physiques que cela a engendré chez nombre de personnes, rythme cardiaque, acouphènes.
Extrait de l’article : « L’événement au cœur de toutes les spéculations s’est produit vers 19h11, alors que les manifestants observaient quinze minutes de silence en hommage aux victimes de Novi Sad. Il y avait un profond silence, et vous ne pouvez pas imaginer le choc de ce son incroyable. Ce n’était pas un son strident qui fait mettre les mains sur ses oreilles, mais comme si un avion nous survolait, raconte [une témoin, tandis qu’une une autre manifestante, décrit] un son comme un drone, mais très intense et qui volait lentement. Ces deux femmes ont eu le sentiment que la police utilisait une force invisible.
(Libération de ce jour vendredi 21 mars 2025, mais je n’ai ensuite vu aucune allusion, nulle part, à cet évènement)
Utopies
Sont-elles mortes ? Définitivement ? Remplacées par les dystopies, qui elles fleurissent. Et qui n’ont même pas besoin d’être imaginées par un brillant auteur : elles sont là, sous nos yeux, dopées aux hormones de la croissance.
Je pense à nos écrivains qui travaillent autour des utopies, Brice Bonfanti ou dans une autre mesure Patrick Quillier. Qu’ils nous en disent, des utopies, qu’ils en relatent, qu’ils en composent. Nous en avons tellement besoin !
Télescope
Heureusement, il y a des actualités qui me font rêver, même si les découvertes dont il est question m’effraie, dans un sens pascalien : le télescope spatial Euclid dévoile ses premières plongées dans l’univers profond !
« La première fournée de données couvre trois petites régions du ciel, l’équivalent de plus de 300 fois la surface de la pleine lune, et a déjà permis de détecter pas moins de 26 millions de galaxies, dont certaines distantes de plus de 10 milliards d’années-lumière. « Ces observations permettent de vérifier ce qu’on va avoir sur une zone bien plus grande, qui couvrira pas loin d’un tiers du ciel en fin de mission, précise Francis Bernardeau, adjoint au responsable scientifique du consortium Euclid et chercheur à l’Institut de physique théorique du CEA. C’est un début de recensement systématique. » (Le Figaro, jeudi 20 mars 2025)
Et dans cet article, un montage montre une floraison de galaxies de toutes formes. Ce montage m’a fait penser aux merveilleuses compositions de herman de vries, dont il a été question dans ce Flotoir, ce 28 février 2025.
Rationner la pensée ?
« Les efforts pour rationner la pensée, l’entraver au sein de circuits autorisés, circonscrits, nichent au cœur même de la tyrannie. Anarchique, ludique, dissipatrice, la pensée est ce que les régimes totalitaires craignent le plus. »
Georges Steiner, dans Dix raisons (possibles) à la tristesse de la pensée, tristesse que j’éprouve terriblement quand je constate les décapitations de toutes sortes dans ce domaine. Institutions, organisations, associations. Ici et ailleurs. Que les couperets s’appellent l’argent ou l’idéologie.
Par ailleurs, sur la question de l’intelligence artificielle, j’ai une attitude très ambiguë pour l’instant. Oui, elle peut conduire la pensée sur des circuits autorisés, on découvre déjà tous les biais de certains systèmes, en fonction de la nourriture qu’ils ont reçue (équivalent d’une forme de bourrage de crâne, dans ce deep-learning là ?) – mais elle peut aussi aider à la faire travailler. Mais pour cela il faut avoir développé, travaillé en continu un vrai esprit critique, une vraie capacité de contrôle et de croisement des sources.
Et je peux ajouter cette autre citation d’Imre Kertesz, dans Le Spectateur.
« Je réponds à Ligeti : qu’est-ce que l’existentiel ? Tout ce qui n’est pas fonctionnel. Le totalitarisme séculaire industriel et/ou politique qui nous entoure ne fait qu’assigner un rôle et une fonction à l’individu qui peut vivre sa vie au sein de ces fonctions, sans regarder une seule fois en face sa situation humaine ni prendre conscience des devoirs individuels qui découlent de son existence individuelle, de la vraie réalité de sa vie, de sa différence et du fait qu’il doit en conséquence de tout cela aspirer à l’autonomie. Aspirer à sa propre vie, à ses moyens d’expression et, pour reprendre Rilke, “à sa propre mort” »
→ Et je pense à cette jeune femme allemande, si bouleversante, vue dans un reportage d’Arte, quittant son rôle, son mari et sa mère, pour aller combattre en Ukraine et qui en est morte.
De la lecture
M’est venue cette idée un peu particulière à propos de la lecture. De ma pratique quotidienne de la lecture. Eh bien, de même qu’une alimentation équilibrée doit être très variée, je pense qu’une pratique lectrice bonne pour la santé mentale doit être variée et puiser à de nombreuses sources. Est-ce que je me justifie ainsi de mon papillonnage entre les livres ? Pas sûr, je constate que c’est comme ça que je fais mon miel, pour ma pensée, pour mon écriture, pour mon travail en général.
De la poussière
Je lis un article du Monde sur et avec Marianne Alphant et son projet poussière. Et bien sûr, je pense à cette citation de Vialatte : « l’homme n’est que poussière, c’est dire l’importance du plumeau ».
Marianne Alphant raconte à propos de ce projet : « ’Je me suis donc lancée dans de longues recherches, mais le livre s’est arrêté à la mort de Paul Otchakovsky-Laurens [fondateur des éditions P.O.L, disparu accidentellement en janvier 2018] : je ne suis pas la seule à avoir eu l’impression, alors, que je ne pourrais plus écrire. Et puis les choses ont fini par repartir, j’ai écrit César et toi, et je suis revenue en même temps à ce que j’appelais le « projet poussière ». Quand, enfin, j’ai envoyé le manuscrit à Frédéric Boyer [le successeur de Paul Otchakovsky-Laurens], il n’avait pas de titre, c’est le lendemain seulement que je l’ai trouvé, pour témoigner d’un travail où j’ai tout mélangé, la poussière réelle du ménage, les poudres et les excitants, les atomes et la réflexion sur l’infiniment petit… c’était comme un bazar, et je trouvais que le terme d’atelier convenait bien’ Ce bazar est en ordre, en vérité, puisque le livre se présente comme une sorte de relecture méthodique, souvent très drôle, de l’histoire de la philosophie à travers les relations des penseurs avec leur domesticité à commencer par Hegel, dont les aventures avec son valet Knecht constituent une sorte de gimmick comique au long des chapitres, où l’on croise aussi Lampe, le domestique de Kant, ou Limousin, celui de Descartes. ‘On a beaucoup fait l’impasse sur la vie matérielle des philosophes, constate Marianne Alphant, on a l’impression qu’ils ont passé leur temps à réfléchir à la matière, alors qu’ils ne la connaissent pas et ne veulent rien avoir à faire avec elle ! Ils ne l’abordent souvent que d’un point de vue métaphysique, même s’il y a des exceptions, comme Pascal, assez peu présent ici parce que je lui avais déjà consacré un livre entier [le formidable Pascal. Tombeau pour un ordre, 1998, P.O.L, « Format poche », 2023], mais chez qui la matière pécheresse, pour ainsi dire, est importante : le corps, ses mortifications, le motif de la silice… la seule qui se soit vraiment affrontée, matériellement, à la poussière, c’est Simone Weil, lorsqu’elle travaillait en usine.’ »
Commentaire de Fabrice Gabriel, du Monde, à propos de cet Atelier des poussières : « Voici un livre qui ne ressemble à aucun autre, et qui est simplement merveilleux : L’Atelier des poussières, de Marianne Alphant. Dira-t-on que c’est un essai ? Peut-être, mais alors au sens le plus libre, son autrice ne cessant de s’essayer à travers de courts chapitres qui sont autant de relances contre l’ennui. Sans respect pour les convenances de la démonstration ou de l’énoncé linéaire, son texte procède par sauts et gambades pour interroger l’infini en partant de l’infime. L’infime, ce sont les poussières, les riens du ménage, les à-côtés de la domesticité, auxquels généralement on s’intéresse peu, leur préférant les grands hommes ou les hautes œuvres de l’esprit… »
Lire pour relier
C’est le beau titre du livre de Régine Detambel, à la fois romancière et soignante, et qui a déjà écrit un autre livre sur la bibliothérapie, sujet qui me tient à cœur. Elle parle de bibliothérapie créative ou de bibliocréativité. « Une personne en aide une autre à se reconstruire en lui rendant, par la médiation d’une certaine lecture et les effets thérapeutiques de la voix, une puissance d’imagination et de création. Dans cette transmission, il y a du soin. Ce soin auquel nous pouvons toutes et tous prendre part, c’est le soin au sens large, le ‘prendre soin’. »
→ Je me prends à rêver que lisant aussi d’une certaine façon, ici, pour les autres, j’apporte une forme de soin à certains !
Régine Detambel se base sur les recherches dans le domaine de la neurologie et ce n’est pas rien, ce que l’on découvre : « Lire renforce les synapses, permettant de compenser les pertes de neurones chez les patients atteints de pathologies neuro-évolutives comme la maladie d’Alzheimer ; lire améliore la mémoire et la réflexion, régule l’humeur, est anxiolytique, développe l’empathie, et même augmenterait d’environ 20 % l’espérance de vie des lecteurs par rapport à celle des non-lecteurs. »
Plus loin dans le livre, je relèverai aussi : « Un bon livre est également sculpteur. Mot après mot, il remodèle notre psychisme et nos manières de penser. Les neurosciences ont en effet étudié l’activité d’un cerveau de lecteur. L’imagerie médicale montre comment les parties de notre cerveau qui régissent les souvenirs et les émotions sont mises en mouvement par la lecture. Les pages parlent directement à nos souvenirs. Elles se combinent avec eux, elles se nouent à notre expérience, elles travaillent notre propre histoire. Ainsi elles nous transforment et nous recomposent. [je souligne]J’aime à penser que lire ne nous renvoie pas seulement au passé mais nous aide aussi à nous projeter dans le futur, en nous fournissant armes et matériaux pour bâtir demain. »
Magnifique
« On ne lit pas les livres, on les vit », écrit-elle un peu plus loin. C’est tout l’objet de ma recherche autour de Lire, que ce soit lors de mes portraits de lecteurs, photographiques ou écrits, de ma collecte de données sur la lecture, de mes propres auto-observations !
Régine et Walter
Régine Detambel ne rejoint-elle pas complètement Walter Benjamin, lorsqu’ils nous disent, l’un comme l’autre, l’importance des récits, des histoires : « S’il va de soi qu’il est important de raconter des histoires aux enfants, on oublie parfois que les adolescents, les adultes et les super-adultes (qu’on appelle parfois aussi les personnes âgées), bien portants ou non, en ont besoin tout autant. Bref, quels que soient notre âge et notre situation, nous avons tous besoin d’histoires. Nous avons besoin de penser ce que nous vivons, de nous représenter ce que nous avons traversé, afin de pouvoir l’intégrer pour en tirer de nouvelles perspectives, parce que notre relation au monde et à notre entourage se fonde sur des récits dans lesquels nous nous reconnaissons. Ces récits modèlent notre intériorité, ils nous donnent l’envie et le pouvoir d’agir ou de nous transformer. Ces récits forment la matière de notre for intérieur, ils nous renforcent, ils nous rouvrent, ils nous fortifient contre les aléas de chaque jour. »
Et notre pensée propre, que certains veulent empêcher ?
Essentielle lecture. « Nous sommes pétris de croyances et de mythes, qui fondent notre mode de vie et notre regard sur nous-mêmes, qui déterminent nos opinions. En général, ce que nous pensons du monde s’appuie sur les dialogues qui nous traversent, sur les discours et les propos qui nous viennent du dehors. C’est pourquoi chaque lecture nous apporte une profusion d’éléments nous permettant d’accéder à de nouvelles expériences, de perfectionner notre rapport aux autres, de combattre l’asphyxie simplifiante. D’accepter et d’enrichir encore nos contradictions, nos paradoxes, donc de modifier nos manières de penser. »
Elle montre par ailleurs que des lectures très variées (Kafka dirait des lectures dérangeantes aussi) sont la source de notre empathie, de notre connaissance des autres, seules susceptibles de briser la mer gelée qui est en nous. « En lisant, nous devenons ainsi plus sensibles à la signification et à l’importance de certains moments dont nous n’aurions pas conscience autrement, sans ce guide, sans cette autorisation. Ainsi, nous pouvons dire que la lecture est une véritable expérience de vie, à la fois intellectuelle et sensible. Une vraie aventure de l’être, qui nous enrichit et nous transforme. »
Mais c’est aussi, nous dit-elle, que « Refuges réparateurs, les livres augmentent nos capacités de résistance. »
Et avec Proust, bien sûr, la vraie vie
Merci à Régine Detambel de me rappeler cette assertion de Proust ; « Cette vie du lecteur, cette vie que nous vivons dans les livres, Marcel Proust l’appelait ‘la vraie vie’, l’opposant au quotidien dans lequel, avançait-il, nous n’avons qu’une connaissance conventionnelle de la réalité : ‘La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature’. »
Une réserve d’énergie
« Les personnages de fiction » sont des réserves d’énergie », dit encore Régine Detambel après avoir dressé une liste de quelques-uns de ceux qui l’habitent. Liste que je devrais peut-être tenter de faire. Quels sont les personnages de fiction mais aussi les images d’hommes ou de femmes qui m’habitent, qui me donnent de l’énergie, qui m’inspirent, qui me font rêver ? [j’ouvre derechef un fichier !]
Réserve d’énergie et consolation : « Un bon livre est aussi une présence assurée qui nous réconforte et peut nous procurer, dans certains cas, un soin efficace. »
→ Je souscris totalement, via toute mon expérience depuis des décennies, à ces dires de Régine Detambel. Fondatrice lecture, dans tous les domaines, même affectif.
« Un bon livre serait donc cela : un cérémonial de guérison magique, apte à déterminer en nous un changement profond, onde de calme, choc salutaire ou frisson d’excitation, selon les besoins. Un bon livre engendre la formidable rencontre avec les forces du langage, celles des incantations des temps archaïques. (…) Ainsi, quand nous nous sentons impuissants ou exténués, le livre peut devenir une inépuisable source d’énergie psychique. »
Le syndrome de Stendhal
Régine Detambel raconte ce qui est arrivé à Stendhal en Italie. Envahi d’émotions esthétiques, il aurait soudain éprouvé une immense angoisse, engendrant un malaise. Trop c’est trop. Alors que fait-il ? Il se précipite hors de l’église San Croce à Florence, s’affale sur un banc et tire de sa poche un recueil de poèmes écrits par le Vénitien Ugo Foscolo. Pour se calmer, il lit et relit ces vers avec délices. Leur rythme régulier l’aide à sortir de son trouble. Remet de l’ordre dans les battements de son cœur. Que s’est-il passé entre Foscolo et son lecteur ? À ce moment de sa vie, le voyageur avait besoin, expliquera Stendhal, de la voix bien timbrée d’un ami partageant son émotion. Or un poème abrite toujours le grain d’une voix et l’amplitude d’un souffle.
Le syndrome de Stendhal, également appelé « syndrome de Florence », est un ensemble de troubles psychosomatiques (accélération du rythme cardiaque, vertiges, suffocations, voire hallucinations) survenant chez certains voyageurs exposés à une œuvre d’art qui prend une signification particulière pour eux, ou à une profusion de chefs-d’œuvre en un même lieu dans un même temps.
Un seul petit bémol : dans l’article de Wikipédia, cité ci-dessus, il est dit que la lecture de Foscolo n’aurait fait qu’aggraver le malaise de Stendhal. J’ai effectué une recherche et pour l’instant, impossible de déterminer qui a raison.
Lecture et corps
« On pourrait avancer que, depuis toujours, la lecture est nourricière. Les livres nous apportent des nutriments symboliques et esthétiques. (…) C’est vrai, notre corps se fait toujours une place dans le texte. Lire permet de générer du mouvement, lire permet de refaire des liens entre le corps et les mots, entre la langue et le sensoriel, entre l’expérience d’un autre qu’on me raconte et la mienne que j’éprouve. »
samedi 22 mars 2025
Des oiseaux
Très bel ensemble hier dans Libération, sur les oiseaux et même l’orni-thérapie. Je ne cesse de tomber sur des articles traitant de -thérapie, bibliothérapie, art-thérapie et voici orni-thérapie. Titre d’un livre, dans lequel l’auteur écrit : « L’été dernier, nous traversions la gare du Nord à la nuit tombée, noyée dans la foule des fondus de Jeux olympiques cherchant désespérément l’accès aux RER et aux métros, quand soudain une volée de pépiements nous a cueillie par surprise. Nous avons pilé net, regardé en haut, en bas, à droite, à gauche. Rien. Pas la moindre plume à l’horizon. Les gazouillis semblaient sortir des murs de béton. Autour de nous, des sourires s’esquissaient, des visages se détendaient. Ces chants d’oiseaux, en quelques secondes, nous avaient fait l’effet d’un ‘baume sonore’, pour reprendre l’expression de l’ornithologue Jean-Noël Rieffel. Certes, ils n’étaient pas naturels, nous l’avons compris le jour d’après et un mois plus tard quand les mêmes pépiements continuaient à percer les murs. Ils avaient pour simple but de détendre les passagers stressés. C’était artificiel mais bien tenté. Car les bienfaits des chants d’oiseaux sur la santé mentale sont multiples, de nombreuses études le prouvent. Et ces bienfaits sont décuplés quand ces mélodies sont captées en pleine nature, accompagnées d’un bruissement dans un feuillage ou du ruissellement d’une rivière. Ils agissent alors comme une bouffée d’oxygène, un moment suspendu, dépoussiéré, dépollué, un ancrage dans le monde qui nous environne, nous ont expliqué la naturaliste Elise Rousseau et l’écologue Philippe J. Dubois à l’occasion de la publication de leur livre, Ornithérapie. Oui, le chant des oiseaux est une véritable thérapie, certains médecins britanniques le prescrivent en cas de crises d’anxiété ou de dépression, et c’est bien pour cela que nous avons choisi, en ce début de printemps, d’en faire notre une. Ce monde qui bascule sous nos yeux dans un nouvel ordre encore incertain, ces massacres qui se multiplient en divers coins de la planète, créent une angoisse et un sentiment d’impuissance qui peuvent facilement nous anéantir. Il ne s’agit surtout pas de détourner les yeux ni de baisser les bras, bien au contraire, mais de parvenir à trouver, l’espace d’un instant, de quoi nous permettre de continuer à avancer.
Article d’Alexandra Schwartzbrod, publié le 20 mars 2025.
Dans un article connexe : « Dans un livre salutaire, Ornithérapie, la naturaliste Elise Rousseau et l’ornithologue Philippe J. Dubois nous invitent à écouter et à contempler les grives, hérons, alouettes ou chouettes pour fuir le tragique de l’actualité. »
Elise Rousseau : « Tous les naturalistes ressentent cela. Les animaux sont dans l’instant présent, le carpe diem. Ce que nous, les humains, avons tant de mal à mettre en œuvre. Quand j’observe un oiseau, je suis ici et maintenant. Ils m’aident à m’ancrer dans le moment présent et m’offrent des moments magiques. Ça fait un bien fou. Dans ce monde très anxiogène, la nature, les animaux, sont pour moi un refuge. Régulièrement, je me reconnecte à l’actualité de la nature qui n’est pas la même que l’actualité humaine. (…) De plus en plus de travaux scientifiques démontrent que le bien-être que nous ressentons lorsque nous allons dans la nature n’est pas une simple impression. Cela a de réels effets bénéfiques sur notre santé, sur le taux de cortisol (l’hormone du stress), l’hypertension, les maladies cardiovasculaires… D’ailleurs, les méditations guidées que l’on trouve sur Internet sont souvent accompagnées de sons de la nature, surtout de chants d’oiseaux. (…) Comme ils peuvent vite s’envoler, si on veut les approcher, être un peu en relation avec eux, il faut faire un travail sur soi-même. Nous, les humains, avons des attitudes très prédatrices, nous avons tendance à marcher droit devant, à être très bruyants. Il faut réapprendre le silence, l’écoute, l’observation, la patience, la discrétion, l’humilité. »
Mais, mais … Philippe J. Dubois : « La moitié des 11 000 espèces d’oiseaux recensées dans le monde sont en déclin. Je vais être très clair. Des printemps silencieux, comme ceux que redoutait déjà la biologiste américaine Rachel Carson dans les années 1960, signifieraient le début de la fin d’une forme d’humanité. Au XIXᵉ siècle, les mineurs anglais emmenaient un canari avec eux. Quand il cessait de chanter, cela voulait dire qu’il fallait vite remonter car il était mort à cause de trop de monoxyde de carbone. Quand les oiseaux cesseront de chanter, il sera plus que temps de remonter, si je puis dire, en espérant qu’il ne soit pas trop tard. Ce sont des sentinelles, des indicateurs de l’état de santé de la planète et l’effondrement de leurs populations devrait davantage alerter.
Retour sur l’utopie
Parution d’un livre : Les trésors de Ernst Bloch sauvés par ses amis Theodor W. Adorno, Günther Anders, Walter Benjamin, Emmanuel Levinas
« Depuis son ouvrage fondateur l’ Esprit de l’utopie jusqu’au Principe espérance, et dans la suite des ouvrages de E. Bloch, l’utopie joue pour lui un rôle moteur dans l’histoire humaine pour transformer l’être-devenu et le conduire vers le non-encore-advenu, vers ce qui reste à achever. Si E. Bloch n’a pas réellement fait école, son œuvre a joué un rôle de repère, de recours, d’opposition et parfois de révélateur pour des penseurs et des œuvres très importantes au XXe siècle. Cet ouvrage porte sur l’utopie de E. Bloch s’appuyant sur ses amis qui dévoilent les trésors contenus par la conception blochienne de l’utopie, Theodor W. Adorno, Günther Anders, Walter Benjamin, Emmanuel Levinas.
De la carte
Et cet autre ouvrage, que je tiens à me signaler ici (!), sur la carte et la cartographie. A l’heure où tant tentent de tripatouiller les cartes, renommant ici un golfe ou, plus gravement, effaçant là une frontière, Matthieu Noucher, Blancs des cartes et boîtes noires algorithmiques, dont je découvre l’existence chez Fabula : « Chaque carte présente ses propres blancs, inconscients ou volontaires. Ces lacunes ou ces oublis, d’aucuns l’ont bien montré, ont joué un rôle déterminant dans l’histoire, en particulier coloniale. Hier privilège des États, ce pouvoir de blanchir ou de noircir la carte est aujourd’hui celui des données numériques. Car le déluge d’informations géographiques, produit par une multitude d’acteurs, n’est pas uniformément réparti sur l’ensemble des territoires, laissant des zones entières vides. S’inscrivant dans le champ émergent des critical data studies, cette recherche singulière, abondamment illustrée, revient sur les enjeux politiques des cartes et nous invite à explorer les rouages les plus profonds de la cartographie contemporaine. En s’attachant à l’Amazonie, Matthieu Noucher déconstruit les vides pour interroger le sens de la géonumérisation du monde. Pour mener son enquête, il s’intéresse à trois dispositifs en particulier : la détection de l’orpaillage illégal, la mesure de la biodiversité et le repérage des habitats informels. Ce livre débouche sur deux modalités de résistance au comblement des blancs des cartes : la contre-cartographie et la fugue cartographique pour appréhender les blancs des cartes comme une opportunité de diversifier nos manières de voir le monde.
→ vaste champ de réflexions pour moi qui suis fan depuis toujours de la remarquable émission d’Arte, le Dessous des cartes.
→ Et je frémis en pensant que par sa nature même, mais aussi par les mots qu’inévitablement il contient, ce livre-là est ou va être sûrement banni des bibliothèques américaines, voire des librairies ? (biodiversité fait partie de la liste des mots bannis, il me semble).
Ce que l’on peut faire dire aux cartes.
« Matthieu Noucher : Tout processus de création cartographique implique un travail d’abstraction pour sélectionner les objets qu’on souhaite voir représenter, les généraliser en fonction de l’échelle du document à produire et les agencer graphiquement pour rendre compréhensible la carte. Ces processus nécessitent de faire des choix, de filtrer l’information jugée utile et donc, in fine, de mettre en visibilité certains objets, territoires, ressources ou populations au détriment d’autres. Le blanc des cartes est ainsi inhérent au processus même de fabrique de la carte : pour que leurs productions soient lisibles, les cartographes rendent visibles certains bâtiments, certaines forêts, certains sentiers tout en plongeant dans le blanc des cartes tout ce qu’on ne peut ou ne veut pas voir représenter. Dit autrement, la cartographie c’est aussi l’art de l’omission. » (article de non-fiction)
Des langues étrangères
« C’est pur, une langue étrangère. Nous n’avons pas encore souffert dans ses mots, nos souvenirs sont tissés d’autres verbes et d’autres sonorités. »
→ A priori, assertion un peu surprenante. Comment une langue peut-elle être pure, c’est contraire à sa nature et fort heureusement. On sait ce que veut dire épurer une langue ! Mais juste, si juste, en réalité. Lorsque nous lisons dans une langue étrangère, d’autres mots nous sont donnés pour parler de réalités que nous connaissons parfois trop bien, ou que nous nous imaginons bien connaître. « C’est que nous parlons une langue ordinaire, celle de notre famille, de notre milieu socioprofessionnel. Nous sommes comme enfermés dans ses formules répétitives, dans son vocabulaire parfois peu créatif. Car il y a une vraie insuffisance de la langue commune devant les profondeurs de notre être, et surtout devant nos angoisses. »
Régine Detambel, Lire pour relier.
Extension du champ
« Lire est une façon d’accueillir en nous de nouveaux outils de perception et de compréhension de soi, par l’entrechoquement d’images nouvelles, dans une langue riche, plus sensible, plus sensuelle que celle de la communication au quotidien. »
Recopier
J’ai tant copié, recopié, extrait, depuis ma première jeunesse jusqu’à maintenant. J’ai tant voulu retenir ce qui passait là et qui allait disparaître, s’engloutir. Et cela à une époque, quelques décennies en arrière, où la plupart des moyens pour enregistrer ce qui passait, mots, musique, images, n’existaient pas ou étaient très coûteux. J’en ai passé des heures à monter des stratagèmes avec magnétophones à cassettes pour enregistre des émissions de France Culture ou Musique quand je n’étais pas chez moi. Maintenant, toute l’archive est disponible en deux ou trois clics et souvent gratuitement ! J’en ai passé des heures à recopier des extraits de livres, je le fais encore, pour l’anthologie permanente tenue pendant des années et des années d’abord sur zazieweb pendant mille jours, puis dans les différents Poesibao. La photo elle, en revanche, existe depuis longtemps, mais autrefois cela coûtait cher de prendre des photos, on se rationnait la pellicule et les tirages !
Régine Detambel : « L’exercice de recopiage est très utile aussi pour nous approprier plus profondément les phrases que nous lisons. L’on se nourrit mieux de leurs principes actifs. La mastication lente a quelque chose de réconfortant. Et recopier, c’est aussi faciliter la mémorisation. En réécrivant à la main, vous lisez vraiment de tout votre corps, et je pense même que l’action de recopier quelques vers équivaut à colorier un mandala. Si l’on prête attention à la forme de chaque lettre, à l’organisation spatiale des syllabes, au chantonnement du feutre ou de la bille sur le papier, on y gagne une méditation de pleine conscience. »
Du journal
et quelle belle idée et heureuse formule, si encourageante quand elle parle de : « (…) celles et ceux qui alimentent chaque jour leur journal intime. Il se peut que le papier de leurs grands cahiers leur tienne lieu de bras contenants. Car beaucoup d’entre nous s’égratignent aux aspérités des relations humaines. Heureusement, le papier est un véritable interlocuteur. Grâce à son hospitalité, nous pouvons construire des représentations de nos expériences, nous raconter notre propre histoire. C’est un abri, une maison de poupée, une cabane dans les arbres. Un refuge qui nous permet de voir le monde de plus haut. »
→ et je me souviens de mon grand travail pour la préface du livre (3 tomes prévus, 1 paru) d’Ivar Ch’Vavar, Échafaudages dans les bois.
dimanche 23 mars 2025
Crapaudrome, un petit récit
Je me suis régalée avec celui-là, qui a fait travailler mon imagination et m’a enrichie de ce nouveau mot si drôle de crapaudrome : « Crapaudrome de Dracourt, dans les Vosges, 9 h 30. Des élèves en BTS gestion et protection de la nature inspectent les seaux enfoncés dans le sol : en ce début du mois de mars, ils sont vides. Les amphibiens qui passent l’hiver dans la forêt voisine ne sont pas encore sortis de leur refuge. Dès que les températures seront plus clémentes, ils le quitteront pour foncer se reproduire dans les étangs situés… de l’autre côté de la route. Pendant des années, nombre d’entre eux sont morts là, écrasés. Désormais, des filets sont installés de chaque côté du bitume : les crapauds, grenouilles ou tritons sont bloqués par ce dispositif, qu’ils suivent jusqu’à tomber dans un seau. Deux fois par jour, de février à avril, des bénévoles viennent faire traverser ceux qui s’y trouvent (201 en 2024). » (Le Monde, 23 mars 2025).
→ J’aime tant voir ces histoires de nature dans ces journaux si sérieux, les oiseaux dans Libération hier, les crapauds dans Le Monde. Ils sont au cœur de notre monde et la condition de notre survie.
Inventaire des lieux
Je découvre l’existence de » l’Herbarium parisiensis qui loge dans un bâtiment austère, à l’arrière du Jardin des Plantes. Les Parisiens ignorent son nom et son existence, et ne se doutent pas que la majeure partie de ce qui pousse sur la surface de la planète y est documenté, vaste amas de connaissances, huit millions d’échantillons sur lesquels mes collègues et moi-même veillons précieusement. »
(Charlotte Fauve & Marc Jeanson, Botaniste. )
Il y a dans ce lieu huit millions de plantes séchées, trois cent cinquante ans de cueillette et pressage, fruits d’une course folle nourrie par l’appétit des explorateurs et conquérants lancés à corps perdus, dans le défrichage d’une nature vaste, alors riche et méconnue. Bienvenue dans le plus grand herbier du monde – où tout bruisse, vit, témoigne…
→ Il faudrait dresser une liste des conservatoires.
mardi 25 mars 2025
Jonas Mekas
Ma grande découverte de ces jours. Ses poèmes, magnifiques et très divers, dans le beau livre publié par Nous, Debout parmi les choses. L’homme aussi, via des vidéos. Il était en fait poète et cinéaste.
Jonas Mekas, né le 24 décembre 1922 dans le village de Semeniškiai, près de Biržai (Lituanie) et mort le 23 janvier 2019 à Brooklyn, New York (États-Unis ) est un écrivain et réalisateur de nationalité lituanienne et américaine. Figure du cinéma underground, il est aussi critique et enseignant de cinéma. Il a popularisé le journal filmé.
Son enfance (il dira que ce fut un paradis que son enfance campagnarde lituanienne, paradis qui se transforma en enfer lors de l’arrivée des troupes soviétiques (que de résonnances !) ! : « De 1944 à 1945, Jonas Mekas, après avoir quitté la Lituanie, est interné avec son frère Adolfas Mekas dans un camp de travail à Elmshorn près de Hambourg en Allemagne nazie. Les deux frères s’évadent et se cachent dans une ferme près de la frontière danoise. Après la guerre, il vit dans des camps de personnes déplacées à Wiesbaden et Cassel. Entre 1946 et 1948, il étudie la philosophie à l’université de Mayence. Le 29 octobre 1949, il arrive aux États-Unis où il a choisi de s’exiler.
Référence du livre : Debout parmi les choses – Poèmes 1948-2007, éd. complète et inédite des poèmes de Mekas, traduit du lituanien par Stéphane Bouquet, Jean-Baptiste Cabaud, Miglė Dulskytė, Roxana Hashemi, Anne Portugal, Ainis Selena, Marielle Vitureau, avec la participation de Tadas Bugnevičius, avant-propos de Michaël Batalla, préface de Stéphane Bouquet, Caen, Nous, coll. Now, 448 p., 2024
Je lis aussi dans un ancien article du Point : «
Passionné de cinéma, il aborde la matière sous plusieurs angles, comme cinéaste, mais aussi comme journaliste, conservateur, historien et porte-voix d’un cinéma alternatif et expérimental. Il a réalisé plus de 70 films, essentiellement sous forme de documentaire, avec le désir de capter des moments de vie, souvent passés au filtre d’un montage radical, saccadé, avec des effets et de la superposition. (…) ‘Je filmais, c’est tout’, disait-il. ‘Et c’est toujours ce que je fais aujourd’hui. Je ne travaille pas avec des idées préconçues. Je filme ce qui se produit et je ne sais jamais ce qui va se passer. Je ne vis pas en suivant des plans.’
Je lis aussi sur le site des Editions P.O.L., qui ont publié en 2004 Je n’avais nulle part où aller, cette note : « Jonas Mekas est une des figures les plus emblématiques du cinéma contemporain. Son œuvre a révolutionné l’autobiographie filmée en y appliquant un travail formel qui en était en général totalement absent, et en introduisant le cinéma dans l’art contemporain. Il a eu aussi aux États-Unis une activité qui en fait, en quelque sorte, un analogue de notre Henri Langlois, pour le cinéma d’avant-garde. Je n’avais nulle part où aller est le récit très émouvant de son départ de Lituanie en 1944, au début de la déroute allemande, avec Adolfas son frère, leurs séjours en camps de travail, puis en camps de personnes déplacées, les problèmes de visas, l’arrivée et l’installation aux États-Unis. C’est le voyage initiatique d’un exilé, une réflexion sur le déplacement, et sur ce qu’il induit de bouleversements dans une sensibilité en formation. »
C’est aux États-Unis qu’il commença à tenir un journal filmé (Walden, Lost Lost Lost, Scenes from the life of Andy Warhol, etc.).
Quatre types d’écrits
[quels seraient les miens ?]
Dans la présentation du livre, Michaël Batalla explique que les écrits de Mekas relèvent de registres variés et peuvent être rangés en quatre groupes principaux : les chroniques et critiques de cinéma, les journaux et brefs récits, les lettres, les poèmes.
La poésie était jusqu’à présent absente de ce qui est publié en français. Or « avec ce volume composé de sept livres, il est désormais possible d’apprécier l’ampleur et de percevoir la régularité de [cette] écriture poétique ». Et autre parti pris du livre, ne sont publiés ici que les poèmes écrits en lituanien.
La poésie est la chose même
Sous ce beau titre, Stéphane Bouquet donne une préface profonde et émouvante. Il s’interroge en premier lieu sur le retour de Jonas Mekas dans son village natal en Lituanie et les retrouvailles avec sa mère, qu’il n’avait pas revue depuis 27 ans. Ce village s’appelle Semeniškiai, il est situé au nord-est de la Lituanie, près de la frontière lettone.
→ Je relève cela pour deux raisons : ma fascination de toujours pour les pays baltes (où je ne suis jamais allée !) et le fait que le premier livre, magnifique, de cet ensemble de recueils proposés par Nous s’appelle Idylles de Semeniškiai ; et que ses évocations sont si fortes que j’ai presque l’impression d’avoir été là-bas. Et j’avais fait un lapsus calami bien révélateur puisqu’au lieu d’écrire Idylles, j’avais écrit Elégies !
Re-
Stéphane Bouquet : « Comme on le sent, revoir le village comptait pour Mekas. Revenir au village, retrouver, reparcourir, refaire, redire. Re- est un dispositif très mékasien comme en témoignent les reprises, répétitions et refrains innombrables. Cette poésie veut toujours re- :(…) Plus tard, bien plus tard, en 2019, Mekas sera enterré à Semeniškiai. La boucle était donc bouclée pour lui mais il n’avait jamais lâché le fil qui constitue la matière justement de ce livre : la poésie écrite en lituanien qu’il continuera à écrire toute sa longue vie américaine, comme s’il poursuivait pour lui-même une sorte de murmure intime, ancien. » [je souligne] (p. 14)
Souvenirs, non, plutôt réminiscences
Non pas vraiment souvenirs, écrit encore Stéphane Bouquet, plutôt réminiscences : « évocations (…) remontées involontaires d’images du puits de la mémoire : anamnèses des paysages, des activités agricoles, des ciels, des marchés du bourg, du bétail et des fruits rouges qu’on cueille à la lisière des bois dans des poèmes qui mêlent volontiers le temps (passé, présent, futur) pour dire qu’il s’agit avant tout de faire saisir la temporalité cyclique de la nature et de la vie paysanne. » (p. 15)
→ et en effet les 26 longs poèmes sont agencés selon le cycle des saisons. Avec une dominante, peut-être, la pluie, omniprésente, merveilleusement évoquée et décrite à maintes reprises.
« C’est ici comme une combinatoire du souvenir : les choses, les mêmes, ne cessent de donner d’autres images, d’autres poèmes. »
→ Évocation pour moi de quelque chose que j’ai lu, hier, dans le livre de Maxime Rovere, Parler avec sa mère : à savoir que la répétition, malgré l’apparence, ne se fait jamais à l’identique.
Bouquet fait ensuite une analogie avec la manière cinématographique de Mekas : les images décrites, plutôt que d’être articulées en une structure syntaxique élaborée, s’additionnent les unes aux autres dans la phrase en une litanie de ‘et’ et de ‘comment’, au point qu’il arrive que la logique des phrases se perde (…) Faire image-souvenir du monde consiste finalement à en accumuler les détails au fur et à mesure qu’ils arrivent au présent des choses sans trop se soucier de tisser des liens. Le monde sera là, à la fin, de toute façon : désordonné et émouvant. »
mercredi 26 mars 2025
Lire pour l’autre
Lire à haute voix, notamment, ce que j’ai beaucoup pratiqué pendant deux ans environ, avec ma mère, devenue malvoyante. Je reprends donc mes notes dans le livre de Régine Detambel, Lire pour relier, titre qui me touche d’autant plus que ma mère, avant de souffrir, très précocement de dégénérescence maculaire liée à l’âge, pratiquait aussi la reliure, avec passion. Lire, relier, faire lire, tout cela a disparu de sa vie en quelques mois et ce fut terrible. Je pense que cela me hante et que le Flotoir est aussi là pour retenir ce que je lis, dans l’espoir que le cas échéant, si par malheur, moi aussi… je pourrai relire mes presque 10 000 pages de Flotoir, donc relire tous ces livres lus pendant toutes ces années.
Régine Detambel : « Lire pour l’autre est donc une très haute fonction. On y travaille à la réappropriation de la langue, à la réalisation du potentiel de parole de chacun, on cherche à dynamiter méthodiquement les décors stéréotypés qui abîment la pensée du monde et de nous-mêmes, mais on aide à dynamiser l’imagination. »
Lire pour les enfants, lire avec les enfants
Là aussi, un souvenir très personnel. Une psychiatre avec qui je parlais de mon projet d’écrire des livres pour enfants, m’avait vivement encouragée en me disant que « l’imaginaire des enfants était gravement pollué ». Et c’était pourtant il y a plus de 30 ans, avec l’irruption d’internet et des réseaux sociaux, dont l’usage altère sans doute gravement l’imaginaire des enfants.
Régine Detambel : « En 2018, à la demande de Françoise Nyssen, alors ministre de la Culture, Sophie Marinopoulos, psychologue et psychanalyste, experte de l’enfance et de la famille, a produit un rapport tout à fait alarmant sur ce qu’elle a nommé la “malnutrition culturelle” des enfants. Elle a tiré la sonnette d’alarme en appelant à la nécessité de renforcer leurs liens sensoriels, émotionnels, relationnels à leurs parents grâce à un éveil symbolique et artistique, notamment au travers de la lecture de contes et d’histoires à voix haute. (…) Quant aux signes sévères de malnutrition qu’elle a rencontrés lors de son enquête et qu’elle attribue en partie à l’utilisation trop précoce des tablettes numériques, Sophie Marinopoulos en dresse la liste : “Nos enfants bien nourris présentent des signes de malnutrition culturelle : appauvrissement du langage, faible sécurité interne, perte d’estime de soi, baisse de la résistance à la frustration, excitabilité relationnelle, manque d’expérience sécurisante… Un mal-être auquel nos conditions de vie ne sont pas étrangères.” »
Lire pour soigner
« L’idée d’utiliser les mots dans une perspective thérapeutique est apparue il y a des dizaines de milliers d’années quand, autour du feu de camp, quelqu’un a pris la parole pour raconter une histoire de chasse ou de dieu, de déesse ou de chamane… Les histoires, les récits, la transmission des contes et des mythes sont nés avec les tout premiers humains. Et nous avons vu comment les médecins de l’Antiquité grecque et latine s’étaient déjà emparés de la lecture comme remède. (…) Car la voix humaine, qu’elle soit entendue ou proférée, a de multiples propriétés bibliothérapeutiques. Nous avons posé que l’écoute d’une lecture à voix haute développe la réceptivité et la concentration, renforce la confiance en soi, l’estime de soi. Notre voix enveloppe littéralement nos auditeurs. Mais si l’on inverse les rôles en confiant cette fois la lecture aux participants, on s’apercevra alors que leur voix vive aura sur eux-mêmes des effets positifs physiques et psycho-cognitifs identiques à ceux du chant, et leur permettra de découvrir leurs ressources personnelles de concentration et de mémoire. »
Régine Detambel a créé, du temps du Covid, pour les personnes âgées totalement abandonnées dans leurs Ehpad, une très belle association qui s’appelle Lire & Relier : « Lire & Relier ne pratique donc pas le soin de masse. Nous ne prescrivons pas un titre que lisent des milliers de personnes, nous n’enregistrons pas un fichier audio pour engranger des milliers de clics, mais nous nous rendons, un par un, vocalement, au chevet de chacun. Un authentique “prendre soin” qui s’adresse à chacun individuellement. D’autant plus que, dans la mesure du possible, auditrices et auditeurs sont suivis par un même lecteur, ce qui favorise le lien lors de rendez-vous réguliers rythmant le temps. » [je souligne]
→ C’est au fond sans doute un peu de bibliothérapie que j’ai fait auprès de ma mère, si triste, si déprimée, n’en pouvant plus de cette vie et qui me disait souvent, quand je repartais, que « grâce à moi, elle avait passé une merveilleuse après-midi », après mes visites du dimanche. Elle n’est plus aujourd’hui mais cette expérience-là qui a aussi beaucoup guéri une part complexe de notre relation est toujours très présente pour moi.
Du vieillissement encore
Régine Detambel continue à s’interroger sur ce que lire peut apporter non seulement donc aux très jeunes mais aussi aux beaucoup moins jeunes, qu’elle appelle merveilleuse les super-adultes ! « Car on ne sait presque rien des super-adultes ; on sait seulement, mais sans en avoir encore suffisamment conscience, que ce que nous appelons vieillesse est aussi une chose culturellement construite. Cet âge de la vie a très peu été pensé, sinon sous forme d’images d’Épinal, presque toutes négatives et répétitives. Il faudrait tout reprendre. De quoi sont faites nos représentations de l’adulte âgé ? Sur quels modèles (à renouveler, à repenser) sont-elles construites ? Dans quelle langue, sur quel lexique, sur quels récits reposent-elles ? (…) C’est dès le plus jeune âge qu’il convient de se frotter à des textes originaux permettant le brouillage des codes, pour entraîner, progressivement, une modification des normes de la vieillesse en Occident car nous avons de plus en plus de témoignages d’une approche nouvelle.
Lire pour l’autre devrait avoir pour mission de propager ces exemples dynamiques de vieillissement en création, afin de rouvrir le champ des possibles, afin d’offrir à la communauté des milliers de modèles de vie originaux, refusant de se conformer aux manières de vivre répétitives et stéréotypées. N’oublions pas l’efficacité que peuvent encore avoir, par exemple, quelques pages de la pièce Harold et Maude, de Colin Higgins, contre la pensée unique qui condamne les sujets âgés. Et d’autres ouvrages encore trop peu connus, dans lesquels la vieillesse a un avenir, où elle bâtit, où elle fonde sur demain. »
Des lignes
Un livre sur les lignes ? « Qu’y a-t-il de commun entre marcher, tisser, observer, chanter, raconter une histoire, dessiner et écrire ? » se demande Tim Ingold dans l’avant-propos de Une brève histoire des lignes, qui vient de paraître dans un format poche.
« La réponse est que toutes ces actions suivent différents types de lignes. Avec ce livre, je me propose de poser les fondements de ce qu’on pourrait appeler une anthropologie comparée de la ligne. Autant que je sache, rien de tel n’a été entrepris jusqu’à présent. De fait, lorsque j’ai fait part de mon idée à des amis et collègues, leur première réaction a souvent été celle d’une franche incrédulité. M’avaient-ils mal entendu : leur parlais-je bien de « lignes ? Oui, c’est bien ça, de lignes, affirmais-je. Leur étonnement pouvait se comprendre. La ligne ne fait pas vraiment partie des sujets auxquels on prête une grande attention. Il existe des travaux d’anthropologie sur l’art visuel, la musique et la danse, la parole et l’écriture, l’artisanat et la culture matérielle, mais aucun ne traite de la production et de la signification des lignes. Il suffit pourtant d’y réfléchir ne serait-ce qu’un instant pour s’apercevoir que les lignes sont partout. »
→ Tim Ingold avait dès 2006 expliqué que ce qui le fascinait depuis longtemps, c’était l’histoire comparée entre la parole, le chant, l’écriture et la notation musicale. Autant dire que je suis « sur zone », comme j’aime à le dire quand j’approche de mes grands sujets d’intérêt ! De fil en aiguille, ou plutôt de fil en fil, il va s’orienter vers « la fabrication humaine des lignes sous toutes ses formes » et il ajoute « Sans le vouloir, j’étais tombé sur une mine d’or ».
→ et moi derechef de à mes recherches photographiques !
Fils et traces
Tim Ingold : « Quelque peu déconcerté par la profusion des différents types de lignes, je décidai d’en établir une taxinomie provisoire. Même si j’ai dû en laisser beaucoup de côté, deux grands types de lignes se détachaient nettement des autres, les fils et les traces. À examiner la question de plus près, il m’est apparu que les fils et les traces n’étaient pas tant des catégories différentes que des transformations réciproques de l’une et de l’autre.
→ Et voilà, que peut-être je vais retrouver les Transformations silencieuses de François Jullien ?
jeudi 27 mars 2025
Jonas Mekas
Je continue ma lecture éblouie du livre de Jonas Mekas. Il est vraiment Debout devant les choses et je m’interroge sur la puissance de son art. Les moyens semblent simples, les thèmes, beaucoup axés sur l’exil et la nostalgie, pas nouveaux. Mais il y a une puissance d’évocation sensible, qui n’est en rien fabriquée, qui donne beaucoup de force à ses poèmes, alors même qu’ils ne sont accessibles qu’en traduction (certainement excellentes, vu la cohorte des traducteurs, que je rappelle ici : traductions du lituanien par Stéphane Bouquet, Jean-Baptiste Cabaud, Miglė Dulskytė, Roxana Hashemi, Anne Portugal, Ainis Selena, Marielle Vitureau, avec la participation de Tadas Bugnevičius.
Montage
« Si Mekas achète une Bolex quelques semaines après son arrivée à Brooklyn, il est possible qu’il ait pressenti que le montage – seulement s’attacher et se séparer– soit mieux qu’une opération esthétique mais une opération existentielle : le foyer, le foyer enfin, qui se trouve au moment où il se perd, qui git justement dans la collure, laquelle manifeste la séparation (un plan ne suit pas l’autre) tout en l’annulant (un plan suit quand même l’autre). » (La préface de Stéphane Bouquet, p. 20)
Et la chose elle-même est poésie
« Installé désormais à Brooklyn, qu’il ne quittera plus guère, fondant une famille, tissant des liens avec une large communauté artistique, Mekas continue à écrire de la poésie en lituanien, même quand il saura suffisamment d’anglais pour savoir très bien l’écrire – à preuve son journal et bien d’autres textes. C’est que lituanien aussi était son foyer. Mais la poésie qu’il se met désormais à écrire change, par à-coups certes, mais radicalement. Il est difficile de dire ce qui a pu influencer cette inflexion majeure. Sûrement, d’une part, la poétique de l’instant ponctuel que Mekas peaufine dans ses expérimentations cinématographiques ; sûrement, d’autre part, l’état de la poésie américaine qu’il découvrait autour de lui. Né en 1922, Mekas est contemporain de la troisième grande vague moderniste de la poésie américaine. Ni les grands modernistes (Williams, Stevens, Pound, Moore, Eliot) ni les objectivistes mais une foultitude de groupes (la Beat Generation, la New York School, la San Francisco Renaissance), sans parler de quelques électrons libres. On sait que Mekas les rencontra et fréquenta certains d’entre eux puisqu’il les filma dans The First 40 en 1958, nous léguant une des rares images mouvantes de Frank O’Hara. »
Autres focus de S. Bouquet :
Le présent continu : « le besoin d’inscrire le poème dans le présent continu, comme il va et comme il arrive, car comme l’écrit Mekas dans Seul je marche : ‘Je prends / une chose – / et / la chose elle-même est poésie’ ». (19)
La marche : « Le poète semble majoritairement marcher seul (il marche beaucoup car ‘poésie / est marcher’ (23)
Extraits
Dans Idylles de Semeniškiai qui date de 1948
Première idylle
Ancestral, le ruissellement de la pluie
Ancestral, le ruissellement de la pluie sur les branches,
le tonnerre des grands tétras dans l’aurore rouge de l’été,
ancestral, notre patois d’ici
pour dire les champs blonds d’avoine et d’orge,
les bergers et leur feu solitaire dans le vent humide de l’automne,
la récolte des pommes de terre,
dire les chaleurs suffocantes de l’été,
l’éclat blanc de l’hiver, les traîneaux carillonnants sur des routes sans fin.
Et les chariots lourds de troncs coupés, la pierre des jachères,
les poêles en briques rouges et les champs calcaires ;
et, lors des veillées à la lueur des lampes, dans la grisaille des champs d’automne
dire les chariots des marchés du lendemain,
les chemins inondés et défoncés d’octobre, la récolte mouillée des pommes de terre.
Ancestrale, notre vie ici : de longues générations
ont foulé les champs et laissé des traces,
chaque arpent recèle toujours la voix et le souffle des ancêtres.
(…) (33)
→ Pour moi, maints échos avec notamment Gustave Roud et O.V. de L. Milosz.
Il y a là 26 Idylles, qui tournent autour des saisons, de la vie rurale, de la vie de la nature. Chacune commençant par Xième idylle, suivi d’un bref titre. Exemple : « Cinquième Idylle / La laîche jaune en fleurs et le temps des semailles. ». Ou encore « Septième Idylle / Pluie d’été ». Il faut souligner l’omniprésence de la pluie, au point qu’on voudrait faire une petite anthologie des pluies dans ce livre. Et presque toutes ces évocations allument en moi des expériences de pluie, que je n’ai jamais si bien différenciées ! « Sans cesse, lentement, tout le jour ça giboule » (68)
Il y même, Huitième Idylle, des « Jours de pluie des sept frères dormants ». À propos de ces frères, surgit le souvenir du si beau livre de Marie Etienne, Dormans.
Un récit merveilleux
(Les Sept Dormants d’Éphèse est un récit miraculeux chrétien mettant en scène des jeunes gens chrétiens fuyant une persécution religieuse. Ils se seraient endormis dans une caverne pendant une très longue durée).
Jonas Mekas : « L’histoire se déroule au temps de la persécution de l’empereur Dèce (règne de 249 à 251) contre les chrétiens. Sept officiers du palais, originaires de la ville d’Éphèse, sont ainsi accusés : il s’agit de Maximien, Malchus, Marcien, Denys, Jean, Sérapion et Constantin (selon une autre source, il s’agit de Maximilien, Jamblique, Martinien, Jean, Denis, Constantin et Antonin). Alors que l’empereur est en voyage, ils distribuent leurs biens aux pauvres et se réfugient dans la montagne voisine. L’empereur, à son retour, fait rechercher les sept chrétiens. Ceux-ci, prenant leur repas du soir, tombent mystérieusement endormis : c’est dans cet état qu’ils sont découverts. Dèce les fait alors emmurer dans leur cachette. Et c’est en 418, qu’un maçon ouvre par hasard la grotte où sont enfermés les Sept Dormants. Ceux-ci se réveillent, inconscients de leur long sommeil. Aussitôt, l’empereur Théodose II accourt, et voit dans le miracle une preuve contre ceux qui nient la résurrection des morts. » (source)
Dans le poème de Mekas, les paysans désespérés devant une pluie sans fin sont décrits ainsi :
et, allongés dans la resserre sombre de la cour,
ils écoutent sur le toit métallique de la grange,
sur les seaux à lait traînant près du puits,
le vacarme continu de la pluie
harcelant les hameaux détrempés,
les buissons, les champs, les rivières argileuses…
jusqu’à ce qu’un jour, soudain – il cesse de pleuvoir. (45)
Une sorte de miracle donc, que cette cessation, enfin, de la pluie.
Les sensations
Il y a une grande attention aux sensations (et pourtant, il faut rappeler que ces poèmes sont écrits en 1948, donc longtemps après la fuite de Lituanie). Par exemple les sons dans un très beau poème, La Onzième Idylle, intitulé « La musique merveilleuse de la terre ».
La musique merveilleuse de la Terre
Avec le premier bourdonnement des mouches se cognant au carreau,
le bruissement doux des pieds autour du berceau,
s’éveillent en nous les sons, la merveilleuse musique
qui nous accompagnera jusqu’au silence de la tombe.
Le grondement matutinal des roues, le tintement des seaux
ou en hiver, ces carillons lointains et légers des traîneaux,
et le grincement des portes, l’aboiement des chiens
et les rouleaux, les lourds rouleaux à broyer le lin,
les sabots du cheval sur l’argile tassée…
Et puis le soir; un chant au loin,
ou le vrombissement des insectes dans le feuillage des tilleuls,
le dernier sifflement de la faux dans le champ de trèfles.
Ah! Et ce frôlement du vent, de la brume tiède,
le crépitement des gouttes de pluie sur le toit,
le bruissement des feuilles, le frisson peureux des trembles,
la pluie d’automne par-dessus les forêts de pin,
chaque envol d’hirondelle,
et même les racines de l’arbre creusant toujours plus profond la terre
laissent derrière eux, toujours, un murmure neuf.
Et le bruit sourd des troncs, le craquement des forêts,
et les batteuses ronronnantes, le frottement de la paille dans la grange,
le claquement des moissonneuses dans les champs de seigle,
encore un nouveau son, encore un.
Et quand dans les cimetières, quand sous les pins verts,
même ici, aussi, dans le dernier silence,
quand s’éteindra le tintement des dernières clochettes,
les portes verrouillées, impitoyablement refermées…
Ah, non, ce n’est pas non plus le silence:
c’est un écho familier,
un lacis infini de sons qui te chantent à l’oreille,
elle sonne, résonne la musique merveilleuse de la Terre,
à travers les racines de l’arbre, les bras du terreau noir,
dans les cordes du soleil
(51)
Traversée de l’Allemagne
Le livre suivant, Réminiscences, 1951, évoque la traversée de l’Allemagne, après la fuite de Lituanie et le départ pour l’Amérique.
« Cet automne-là – plein septembre déjà,
et le temps des premières pluies, – nous quittâmes Wiesbaden
/
A Cassel, la boue nous accueillit
et les baraques de bois blanchi, et l’automne.
(…)
écoutant pour la dernière fois
les bruits du camp, regardant les baraques,
ce nuage de poussière qui flottait sur la route – dernier voile
qui restait, recouvrait les années,
les amis et le passé, nos souvenirs
regardant par-dessous la bâche,
yeux muets fixés sur la route. (97-99)
→ On sent constamment le cinéaste derrière l’écrivain, celui qui regarde de tout son corps, qui écoute, qui cadre aussi tel ou tel fait, tel ou tel phénomène. Cette interpénétration des deux modes d’expression artistiques de Mekas est très bouleversante, en ce qu’elle dit aussi la tragédie d’une vie, hachée en menus morceaux. Et les tentatives de Mekas de donner non pas une cohérence, qui serait factice, mais une existence, dans tout son disparate, à ce qui est vécu, a été vécu. C’est magnifique.
« causant à mi-voix de choses et d’autres
nous souvenant et encore oubliant,
et laissant la nuit noyer,
nous étreindre d’inconnu »
(107)
« N’étions-nous
rien qu’une résonance ? »
dira un poème d’un autre livre, un peu plus loin. (120)
Mots isolés
et puis voici une toute autre manière, Mots isolés, beaucoup plus tard, 1967, un seul mot par ligne. Mais encore au fond, la découpe et le montage !
« Et
la
pluie
repleut » (149)
Quelque chose qui évoque le haïku pour le côté instantané de l’image, sa solitude aussi. Sous-jacentes les évocations :
« En forêt
1
Et,
à
mi-chemin
de
ma
vie,
j’entre
au
sombre
bois »
(155)
nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per une selva oscura
(Dante, incipit de L’Enfer)
Sur cette forme
« 2
J’espère
de
nouvelles
formes,
capable
capables
d’ouvrir
l’entière
mémoire
de
ma
vie. » (160)
où l’on voit à l’œuvre, déjà évoquée, la présence des répétitions, presque litaniques, des ritournelles peut-être, dans les poèmes de Mekas. Elles sont omniprésentes, à la fois reprises de l’antérieur et accélération motorique vers la suite du poème.
« s’efforce
s’efforce
vers
dehors » (161)
et à propos des choses, celles du titre du livre, peut-être :
« lesquelles
d’un
œil froid
percent
percent
restent
restent
impénétrables,
muettes
//
conspiration
de l’être. » (164)
Sur la pierre
Là aussi, fort écho pour moi et ma fascination des pierres et des cailloux !
Dans
la
pierre
j’ai
trouvé
mon
début
pé-
trifié,
qui
attend. » (167)
Ne serait-ce pas toute la thématique de mes « cailloux-têtes » ?
Scrutatrice errance et chuchotement des âmes
Nouvel extrait :
« de-
ci
de-
là
sans
aucun
but
//
en scru-
tant
cha-
que
nouveau
//
bat-
tement
irré-
gulier
de
cœur,
//
chaque
nouveau
mot,
bruit
insi-
gnifiant,
//
chaque
chucho-
tement
des
âmes
(…)
(187)
On ne peut que…
sans fin citer !
« A Cassis
sonnent,
sonnent
les heures,
//
les lames
entaillent
le fond
du cœur
//
Midi
de la
montagne
s’abat
précipité.
//
Seul
dans
la ville
j’ai
marché. »
(213)
→ et ici, n’entends-je pas Apollinaire et Le Pont Mirabeau… ?
« La pluie fouette
les feuilles,
et la crainte encore sera,
et la tristesse encore sera. » (244)
« Tu bruis, ma pauvre tête, de vaines paroles » (256)
et là j’entends Milosz !
Je clos, momentanément, cette longue séquence, par ces vers qui résonnent tant aujourd’hui, mais qui disent aussi l’exil terrible des artistes, dans les années 40.
« j’avais bien tenté de déchiffrer
l’énigme de l’Amérique
//
Ni mon sang ni mes veines
ne répondaient,
(…)
(274)
vendredi 28 mars 2025
De la mauvaise lecture
J’adore relire ces propos : « En déconstruisant les stéréotypes liés à la lecture, Maxime Decout introduit la figure du mauvais lecteur comme un lecteur audacieux, apte à creuser les textes et à présenter la littérature sous un nouveau jour. Il s’agit d’une invitation à lire autrement, ou à ‘mal lire’ les textes, tout en remettant en question les grilles stéréotypées de lecture. Cette entrée inédite permet de revivifier les savoirs littéraires dans un épanouissement de la création littéraire. Cette mauvaise lecture s’avère fertile puisqu’elle permet de nouveaux horizons littéraires. Comme l’écrit Maxime Decout, la mauvaise lecture ‘ne peut pas être assimilée à une lecture ratée. Elle est une lecture qui emprunte des voies détournées, dévalorisées, et dont les forces créatrices sont fréquemment sous-estimées.’ Il faut lire l’expression ‘mauvaise lecture’ dans le sens d’une antiphrase. Car elle est en réalité une lecture créatrice qui refuse de collaborer avec le texte et s’écarte ainsi des sentiers battus. En cela, elle remet en question le lecteur modèle, décrit par Umberto Eco. La mauvaise lecture est une manière d’interroger les habitudes de lecture pour revaloriser le rapport subjectif et libre avec les corpus littéraires et autres.
→ Je pratique assidument la mauvaise lecture, n’est-ce pas ? 6 ou 8 livres en même temps, par bribes, rarement terminés, parfois à peine effleurés mais néanmoins utilisés à mes fins, extraits ? Si j’étais universitaire, je ferais honte à l’université, mais je ne suis pas universitaire, je suis très libre de lire comme je l’entends et de faire de mes livres et de mes lectures ce que je veux, comme je le veux, quand je le veux. Je me suis imposé énormément de contraintes dans ce domaine, certaines venues de mon éducation un tantinet janséniste, d’autres de mes pratiques professionnelles, mais je suis désormais dans mon « style tardif » (!), ce qui veut dire que je fais comme je veux. Au-delà des totems et des tabous.
Article extrait de Fabula, qui propose aussi un important dossier critique (n° 84), « Nouveaux regards sur la lecture », Dir. Léo Mesguich, Marion Moll et Capucine Zgraja
dimanche 30 mars 2025
La bipolarité
Grosse opération de « com », un peu dérangeante autour du coming-out de Nicolas Demorand, sur sa bipolarité. J’ai acheté derechef le livre, Intérieur Nuit (titre magnifique, tiré d’emblée à 100 000 exemplaires) sur ma liseuse. Que dire ? C’est émouvant, courageux, décevant. Coming out de bipolarité, voulant provoquer peut-être un #moiaussi ?
Demorand décrit beaucoup son errance thérapeutique, il règle sans doute quelques comptes, y compris bancaires, avec les psy de toutes sortes, pontes ou pas. Mais il y a trop peu d’analyse, d’expression des ressentis de ce qu’est la bipolarité, peu de données scientifiques, j’attendais tout cela. Il aurait pu faire un grand livre, il aurait fallu sans doute qu’il arrive à se décaler un tout petit peu de lui-même (mais voir citation rapportée ci-dessous !), de sa souffrance, de sa « honte ». C’est un thème passionnant, il veut faire œuvre utile, l’aveu ne suffit pas pour cela. Venant de lui, il aurait fallu presqu’un essai, un livre enquête, le récit d’une expérience. Il y a bien quelques éléments de récits, principalement les visites chez les psychiatres ou à la pharmacie. Quelques portraits parfois hilarants. Mais je trouve que l’on est devant une occasion ratée.
Je note quelques éléments cependant : « Pendant des années, j’ai eu mal, très mal. J’en concluais que je devais donc être malade. Mais de quoi ? Pourquoi les médecins ne formulaient-ils aucun diagnostic ? Pourquoi les médicaments me faisaient-ils souffrir au lieu de me soigner ? Pourquoi l’idée de la mort m’est-elle si longtemps apparue comme la seule échappatoire ? Pourquoi n’ai-je pas parlé à des proches, à des amis, à ma famille ? Pourquoi ce silence ? »
Et un peu sur le même thème, qui aurait mérité un grand développement : « La dépression, c’est me soigner à l’idée de la mort, penser à elle, la belle, et la désirer, la laisser envahir mon esprit car elle seule pourrait enfin m’apaiser. »
Et cela, très important, qui explique peut-être ce que je ressens comme l’inaboutissement du livre de Nicolas Demorand : « Découvrir que l’écriture accentue et aggrave les cycles que les médicaments sont censés lisser m’a sidéré sur le plan intellectuel. Et détruit sur le plan psychique. N’y a-t-il donc pas moyen de partager l’expérience de cette maladie sans prendre le risque d’en réveiller les symptômes ? ».
Nicolas Demorand, homme de radio, écouté par des centaines de milliers de personnes, le matin et qui dit : « La radio ne trompe pas. Tout s’entend : la camelote des faux monnayeurs comme la sincérité et l’émotion. »
→ Je me souviens avoir fui certaines émissions à l’écoute des voix.
Les lignes, la voix, le chant
De la voix il est justement question avec ma lecture du livre difficile de tim Ingold, Une brève histoire des lignes. Toute sa pensée me déconcerte et tant mieux ! Un peu comme celle de Philippe Descola, d’ailleurs. Ce ne sont pas les écritures qui sont difficiles, mais la pensée, car totalement aux antipodes de mes façons habituelles de penser et de mes lectures. Très bien, très bien. Raison de plus pour continuer !
Le premier chapitre aborde une question dont l’auteur dit lui-même qu’elle l’a laissé perplexe : quelle est la distinction et la relation entre parole et chant ? Nous avons tendance, nous, dit-il, formés par la tradition ‘classique’ occidentale à assimiler la distinction entre ces deux usages de la voix, à celle qui oppose le langage et la musique. ?
→ Immense question. Que je me souviens avoir abordée jadis avec les Bancquart, Alain et Marie-Claire, plus précisément sur la question de la possibilité d’écrire de la musique sur ou pour la poésie. Alain étant compositeur, Marie-Claire poète.
« Dans le langage parlé, on dirait que le sens des mots ne se trouve ni dans leurs sons ni dans les effets qu’ils ont sur nous, mais plutôt derrière les sons. L’attention des auditeurs ne serait pas portée vers les sons des mots prononcés, mais plutôt vers le sens qu’ils expriment et qu’ils servent à transmettre. À l’écoute d’un texte, notre conscience va au-delà du son, cherchant á atteindre un autre univers de signification verbale, absolument silencieux – aussi silencieux que les pages d’un livre. Bref, si l’on peut dire du son qu’il est l’essence de la musique, le langage, quant à lui, est muet. (Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, 2025, 26)
Il parcourt une longue tradition en se demandant comment nous en sommes arrivés à cette conception particulière du silence du langage ainsi qu’à celle de la nature non verbale du son musical. Il démontre que cette distinction n’aurait pas eu beaucoup de sens pour nos ancêtres du Moyen-Âge ou de l’Antiquité. Par exemple la première musique d’église au Moyen-Âge était chantée « dans un style déclamatoire conçu pour donner la priorité à la parole » (citation de Lydia Goehr, fait par Ingold). St Jérôme au IVe siècle disait lui que « ce n’est pas avec la voix, mais avec les paroles qu’on prononce » qu’on devrait chanter. Et il cite aussi le poète et chef de la tribu des esquimaux Netsilik, Orpingalik, magnifique parole : « Le rôle de la voix n’est pas tant de produire les sons des paroles que, à travers le chant, de les faire jaillir. » (27).
→ je songe à l’émotion incroyable procurée par le récit chanté dans les Passions de Bach, sans aucune commune mesure avec la lecture de ces mêmes récits dans l’Évangile.
→ toutes ces populations du Nord que l’on a envie de chérir et de protéger, devant les terribles desseins qui naissent tant à l’Ouest qu’à l’Est : propager le ravage de la terre jusque chez eux. Je repense à Malaurie aussi et à son magnifique livre, Des pierres à l’âme.
Une trop grande familiarité avec le mot écrit ?
« Quand les mots sont couchés sur le papier, immobiles et en attente d’un examen prolongé, nous avons tendance à les percevoir comme des objets dont l’existence et le sens sont dissociés de leur sonorité dans les actes de parole. C’est comme si le fait d’écouter un texte parlé, relevait de la vision et qu’on voyait avec les oreilles ; comme si entendre prononcer des paroles, c’était les regarder. » (30)
A propos des lectures difficiles
ces mots de Marc-Alain Ouaknin : « Il s’agit de faire une expérience avec le Texte. Étudier ne signifie plus alors savoir à l’avance le résultat de la recherche. Rien ne doit correspondre à notre attente. ‘Faire une expérience est toujours, pour commencer, une expérience de la négativité : la chose n’est pas telle que nous le supposions. Notre savoir et son objet se modifient tous les deux avec l’expérience d’un autre objet’. Faire une expérience, c’est s’inscrire dans l’ouverture, dans l’ouvrir. Ainsi l’homme d’expérience – dans notre contexte, l’interprète – n’est pas seulement celui qui est devenu tel grâce à des expériences (acquises), mais celui qui est ouvert à des expériences : au hidouch. »
Marc-Alain Ouaknin, Tsimtsoum
Une rencontre autour de Pasolini
Vendredi soir, 28 mars 2025, j’ai assisté à un de ces moments quasi-miraculeux que propose régulièrement Emile Viteau dans sa Librairie Les Volontaires. Moments miraculeux parce que tellement en marge de l’ambiance actuelle, mais sans en être coupés.
L’avant-dernière lecture était consacrée à Pétrarque. Celle de ce vendredi à Pasolini, à l’occasion de la traduction, l’an dernier, des Cendres de Gramsci par Jean-Paul Manganaro. Federico Pietrobelli, à qui nous devons de magnifiques lectures autour de la Divine Comédie de Dante et de Pétrarque dans cette même librairie, a introduit Pasolini.
D’emblée il a insisté sur l’importance du livre Les cendres de Gramsci, moyeu, noyau, de son expérience poétique. Pasolini avait aussi une très importante dimension critique, c’était un très grand critique. Une brève allusion sera faite à sa mort, qui en fait serait peut-être autant un assassinat politique qu’un fait divers. Le recueil Les cendres de Gramsci date de 1957.
Jean-Paul Manganaro a ensuite pris la parole et a décrit Pasolini comme un touche-à-tout. Il pense que ce n’était pas un grand romancier, qu’on sent un peu son effort pour arracher des larmes, mais qu’en revanche, c’était un immense critique littéraire et politique, très carré et impitoyable. J.P. Manganaro a beaucoup hésité à s’attaquer à la traduction de sa poésie, n’étant ni poète ni très féru de poésie. Il l’a fait sur l’insistance d’Isabelle Checcaglini, fondatrice et directrice d’Ypsilon Éditeur. C’est une édition bilingue, ce qu’il ne savait pas, cela lui a fait peur quand il a su ! (Jean-Paul Manganaro est plein d’humour).
Le texte a été écrit entre 1951 à 1956, la composition est très tendue, le livre parle de l’Italie, avec un hommage humble à Gramsci, il y a comme un voyage, il part de l’Apennin, il circule de Lucques jusqu’aux Pouilles et analyse histoire et aussi géographie (Manganaro cite Deleuze qui disait qu’on ne comprenait rien à un pays si on ne comprenait pas sa géographie). Il est question d’un sarcophage de la première Renaissance, à Lucques, le tombeau d’Illaria del Carretto, figure du féminin, une femme morte très jeune, à la naissance de son deuxième enfant, avec un masque mortuaire magnifique, un petit chien et des putti, à la base du sarcophage, comme une musique de statuaire, une pavane sculpturale.
Pasolini avec une affection très profonde pour l’Italie, sur laquelle il est aussi très lucide ; il crée des paysages trafiqués dans la noirceur. Pasolini est sombre, violent, lugubre, toute son attitude est politique, on passe d’un paysage au non-paysage de l’urbanisation sauvage. Son théâtre est tragique comme lui.
Il y a une forme d’espièglerie avec quelque chose de tragique chez Manganaro. Il nous fait rire avec sa comparaison du joli petit livre des Cendres de Gramsci si bien édité par Ypsilon, avec un missel et nous suggère d’en lire un peu tous les soirs et de prier Jésus avant d’aller nous coucher. J’ai d’ailleurs acheté le livre !
Il sera aussi un peu question du cinéma de Pasolini, et Manganaro affirmera avec force qu’il fut le destructeur du néo-réalisme italien. Il fait beaucoup la part des choses, n’est pas du tout dans l’hagiographie et montre les forces et les faiblesses de Pasolini. Passionnant.
La soirée est complétée par la lecture de deux grands poèmes du livre, lus d’abord en italien par Federico Pietrobelli puis en français par Jean-Paul Manganaro.
Sur le bandeau du livre, une photo en noir et blanc où l’on voit Pasolini, si beau, dans son grand imperméable, sur la tombe de Gramsci.
→ Inutile de dire que malgré la pluie battante, on sort de là avec un peu de baume dans le cœur.