De la lecture comme rêve éveillé


Le Flotoir, du 9 au 19 mars 2025, avec André Markowicz, David Le Breton, Bernard Plossu, Geneviève Asse, la photographie.


 

 

dimanche 9 mars 2025

« Le Convive de pierre », Don Juan, Pouchkine
Je lis l’entrée « Convive de pierre Le » dans le Dictionnaire amoureux de Pouchkine composé par André Markowicz. Surgissement de multiples réminiscences, surtout musicales et scéniques, Le Don Giovanni de Mozart surtout ! film, disques, soirées à l’opéra ! j’entends l’interrogation spectrale du Commandeur et la résistance folle et courageuse de don Juan !
« Le Convive de pierre » est une des Petites tragédies de Pouchkine.
Je m’amuse d’abord de ce vers, pour des raisons personnelles : … Tiens la voilà … oh, qu’elle est lourde, / Cette dextre de pierre (…) ! C’est cela qui m’a accrochée (comme la main du Commandeur entraînant Don Juan vers les Enfers ?) car j’ai eu la sensation d’une main de pierre, non la dextre mais la senestre, la semaine dernière, après une anesthésie loco-régionale du bras gauche pour une intervention sur un pouce à ressauts ! Ce bras qui n’en faisait qu’à sa tête, que je croyais replié sur ma poitrine alors qu’il « avait foutu le camp » sans rien me demander et pendait le long de mon corps. Je me souviens avoir pensé à Michaux et à Bras cassé où il parle des sensations induites par son bras cassé. Il y aurait aussi des allusions semblables dans La vie dans les plis.
« Je fis un jour une chute. Mon bras, n’y résistant pas, cassa. Ce n’est pas grand-chose qu’un bras cassé. C’est arrivé à plusieurs, à beaucoup. Ce serait néanmoins à observer bien. Cet état que la fortune m’envoya avec ensuite quelques complications, je le considérai. Je pris un bain dedans. Je ne cherchai pas tout de suite à rejoindre le rivage. » (Bras cassé)
Je relève aussi dans cette entrée du Dictionnaire :
« Don Juan est dans l’éternel présent non pas de la séduction, non pas de la conquête, mais de leur musique, il est l’image de l’absolu d’une liberté de l’instant. Comme si la poésie tenait à cette liberté-là. Il l’est de la même façon que Laura, à laquelle le sombre Don Carlos demande ce qu’elle fera d’ici à cinq ans, quand ses beautés auront commencé à faner :
Pourquoi / Penser à ça ? En voilà des questions ! /C’est le genre d’idées que tu rumines ? /Viens – sors sur le balcon. Ce ciel serein…/ L’air immobile est chaud ; la nuit embaume/ L’orange et le laurier, la lune claire /Brille dans un azur obscur et dense /Et l’on entend l’écho traînant du guet Alors que, loin, dans le nord – à Paris – /Le ciel, peut-être, est couvert de nuages, /Il tombe une pluie froide et le vent souffle – /Mais nous, que nous importe ? … » (p. 138)

Inge Müller
Je découvre ce matin dans le très intéressant site « Saute-Rhin » de Bernard Umbrecht, la poète allemande Inge Müller (elle épousa en troisièmes noces Heiner Müller). Elle vécut une expérience terrible, l’ensevelissement pendant trois jours sous les décombres d’une maison, lors des terribles bombardements de Dresde en 1945. Tout son œuvre découle de cette expérience.
Elle a aussi écrit un surprenant poème, tellement prémonitoire de l’intelligence artificielle générative, fait remarquer Bernard Umbrecht (qui réfléchit sur les ruines, a écrit sur Stiegler, etc.).
« Cauchemar
Dans 100 ans quand les cerveaux électroniques
Produiront des vers par logarithmes
Il pourrait arriver
Que tous les mots riment
Comme meurtre et blattes écrasées
Quand dans les asiles pour schizophrènes
Les poètes se tendront la main
Bannis sur un astre quelconque
Les typographes d’électrons
Formeront des pieds de versification
et chercheront quelqu’un pour
Les scander et perforer Prométhée
Comme les aigles dévoraient son foie
et demander au correcteur comment la mèche
Peut brûler sans bougie
Et ce que c’est : des cerveaux
 »
Traduction de Bernard Umbrecht, texte allemand et source

Un autre monde russe
Après un long article dans lequel il revient sur les nationalismes et que je ne reproduis pas ici, ces mots d’André Markowicz qui me nourrissent et qui me touchent : « Il y a un autre monde russe. Il y a le monde de ceux qui n’ont pas accepté le mensonge. Et là encore, ce monde n’est russe que parce que les hommes et les femmes qui le composent parlent ou parlaient russe, mais il n’a rien de spécifiquement russe : c’est le monde des gens qui, d’une façon ou d’une autre, considèrent que la vérité est quelque chose d’important, et que leur liberté leur dicte (paradoxe essentiel) de ne pas se taire. Mon monde russe, outre des personnes que j’ai rencontrées, que j’ai connues, ou que je connais encore, pour moi, ce sont les écrivains et les poètes que je lis et que j’essaie de traduire, et que, depuis 2019, avec Françoise, nous essayons de publier aux éditions Mesures. Ce monde russe-là, c’est le seul monde national acceptable : il n’est pas national, il est privé. Je veux dire, chacun, chacune, peut se le composer, et vivre dedans, et vivre en même temps dans beaucoup d’autres mondes, parce que, par la grâce de la lecture et de la traduction, ce qui distingue les hommes des arbres, c’est que, nous, nos racines, nous pouvons nous les créer, et qu’elles sont, quoi qu’on dise, aériennes. Et que chacun peut se créer les siennes. En dehors de la meute. Dans une solitude non pas subie, mais naturelle et juste, – celle de la conscience de son existence propre, seule source possible de l’empathie envers les autres.
Je traduis, nous publions Blok, Boulgakov, Tsvétaïéva, Volochine, Akhmatova, Mandelstam, Zamiatine – et Léonid Andréïev, et Evguéni Tchirikov, et des poètes comme Kari Unksova ou Guennadi Aïgui. Je n’énumère pas les auteurs que j’ai traduits avant, chez Actes-Sud et d’autres éditeurs (il y en plus d’une cinquantaine). Je ne parle pas de notre travail sur Tchekhov, à Françoise et moi. Ça, c’est mon monde russe à moi. »

Frédéric Yves Jeannet
Je l’ai suivi passionnément il y a plusieurs années, notamment au travers de sa relation avec Michel Butor. Nous avions un peu correspondu à l’époque. Je le retrouve avec joie sur un réseau social et je note aujourd’hui ce qu’il écrit et qui me touche profondément : « Ces moments de réflexion intense dans la nuit où il m’est devenu impossible de rester couché, de me remettre à lire le livre laissé ouvert en m’endormant, où la seule issue est de descendre à la cuisine, de m’asseoir devant ce carnet, parfois sans rien y ajouter – ces moments-là sont une clef dans mon déchiffrement ou déchiffrage. Il y aura demain quarante-trois ans qu’est né à Mexico mon fils Mathieu, et comme chaque année je me souviens de cette nuit de sa naissance, passée à l’hôpital américain – American British Coudray Hospital – à écrire déjà sur des feuilles de papier bleu un long texte équivalent à cette parturition. Le bonheur & la délivrance de l’aube, malgré la frustration de devoir laisser ce nourrisson en couveuse à l’hôpital pour retourner travailler, puis la joie de rentrer avec lui à la maison, colonia Jardin Balbuena, toutes ces sensations reviennent. Puis le cahier de dessin où je lui avais raconté sa vie, les origines de sa venue au monde, au moyen d’aquarelles et d’un récit. Ces documents existent, se trouvent dans la malle noire, ce sont peut-être des preuves que ceci a eu lieu ; mais le travail essentiel est celui de la distance, de la mémoire que les années écoulées n’émoussent pas ; tout est resté aussi vif. Dès le moment de sa conception, à Mérida, en juillet 1978, j’ai senti qu’un événement capital de ma vie se déroulait, prenait essor de jour en jour sous mes yeux, et j’en ai conservé toutes les traces, éparpillées dans mes livres depuis quarante ans. »


lundi 10 mars 2025

Lire, écrire, un dialogue avec Siegfried Plümper Hüttenbrink
Voici ce qu’il m’écrivait il y a quelque temps :
1. De la lecture comme rêve éveillé :
« Je souscris entièrement à votre hypothèse d’une sorte de rêve éveillé et auquel convie la lecture. On visionne la description écrite d’un paysage sans l’avoir sous les yeux.
Tout comme on entend les voix des personnages d’un récit sans qu’elles soient audibles. Une part, si minime soit-elle, d’hallucination, visuelle et auditive semble ainsi être en jeu.
La seul différence entre rêve et lecture, est qu’en plein rêve, c’est nous qui secrétons les images et les voix, en faisant à guichet fermé notre propre cinéma. »
2. De l’écriture
« (…)  je me suis arrêté subitement d’écrire, comme j’avais coutume de le faire, rituellement, et à raison de cinq heures par jour, depuis une douzaine d’années. Je ne sais si ce fut par lassitude ou saturation, toujours est-il que la nécessité quasi vitale à frayer des pistes de recherche par écrit ne s’imposait plus. Écrire n’était plus une stratégie de survie en solitaire.
Au sortir de l’été, je m’attendais en conséquence à vivre le désarroi d’un désœuvré, de quelqu’un qui aurait fini par abdiquer, en lâchant prise, alors que ce fut un état de grâce que ma défection engendra. Si j’ai ainsi arrêté d’écrire, sans même en avoir vraiment pris la décision, je m’aperçois que ça continue toutefois à s’écrire dans ma tête – sans écran, ni papier – dès que l’on se laisse embarquer en solitaire dans un monologue intérieur avec soi-même.
3. De la lecture
Comme je n’ai plus rien à écrire, je me suis résolu à lire assidûment, à raison de cinq heures par jour, mais sans rien retenir. Seul m’importe l’emprise immersive qu’exerce ma lecture, elle me captive, fait de moi son agent de liaisons à distance, en me maintenant en état de rêve éveillé. Si bien qu’au réveil j’ai oublié à tout jamais ce que j’ai cru lire. 
→ Une part de ma réponse :
« Merci de me faire partager cette expérience, pour vous, de l’interruption subite de l’écriture.
Pour moi, comme ce le fut pour vous, inconcevable de ne pas frayer mes pistes de recherche par écrit. (…)  
Je pense que je souffre du syndrome de peur de l’oubli, une sorte d’amnésiophobie. Et de notomanie !

Amnésiophobie et notomanie
Je viens de faire l’expérience d’un intéressant « brainstorming » avec deux intelligences artificielles génératives [mon bilan carbone du jour sera mauvais !]. Je cherchais à trouver, voire à forger des termes, pour désigner d’une part la peur d’oublier et d’autre part la manie de noter, qui est de toute évidence ma stratégie pour ne pas oublier et apaiser ma peur d’oublier. Le Flotoir relève de cela, très clairement !
Peur et manie renforcées par la cancel cultur qui explose partout. La culture du bannissement. J’emploie le terme exploser à dessein. Partout on efface, on modifie, on interdit des livres, on bannit des mots. Ce qui est implicitement dire leur force. Alors à chacun de nous, par l’écriture, la lecture, la parole, l’annotation, les archives que nous constituons, de lutter contre l’éradication des mots. Conservons-les en sécurité (et là aussi, beaucoup à dire), dans nos conservatoires ! Quand je dis en sécurité, cela implique des copies dans des archives vraiment privées, qui peuvent être numériques (mais on sait que les langages numériques sont vite atteints d’obsolescence). Et lisons ou relisons LTI, le langage du IIIème Reich de Viktor Klemperer.
Avec les deux IA, il y a eu apparence de dialogue, avec relance de ma part des questions sur les racines grecques et latine, pour note, mémoire, peur et crainte, oubli, etc. Très intéressant. M’a permis de forger les deux mots en question, qui existent peut-être quelque part : amnésiophobie, je crains d’oublier ce que je lis, j’ai peur d’oublier tout court, j’ai peur et je regrette aussi, souvent. Et j’ai une vraie manie d’annoter, de noter, pour ne pas laisser perdre, bien sûr, pour ne pas oublier, mais pas seulement, pour travailler. Nous sommes sans doute nombreux à être marqués par l’omniprésence des maladies neuro-dégénératives et à redouter, par-dessus tout, cette « perte de la mémoire », dont on voit bien qu’elle constitue une part très importante de notre identité.

Cancel culture
Culture du bannissement, pas si loin finalement de génocide, dans la démarche. La culture du bannissement, si elle s’applique à l’être humain, mène au génocide. Supprimer le droit d’exister à… c’est terrifiant.
Cherchant une traduction, en français, de cancel culture, je trouve ces propos intéressants, sur le blog d’un Québécois, bien sûr : « On voit souvent cancel culture traduit par ‘culture d’annulation’ parce qu’‘annulation’ est le premier mot qui vient à l’esprit quand on voit le mot anglais cancel. En même temps, la plupart des gens sentent bien que cette expression ‘ne colle pas’. Et pour cause. Que peut bien signifier ‘annuler une personne’ en français ? Et on se dit que, décidément, les anglophones ont une façon bien bizarre de dire les choses. Mais le problème n’est pas chez les anglophones : il est dans cette traduction trop rapide. Car le mot anglais cancel a un sens global beaucoup plus large que simplement ‘annuler’. Par exemple, to cancel a stamp, c’est l’oblitérer, c’est-à-dire lui apposer un cachet qui le marque, voire le masque, afin d’empêcher sa réutilisation. Le Robert & Collins traduit to cancel an application par retirer une demande et non pas juste l’ ‘annuler’.. Ce même ouvrage (…) précise par ailleurs que si on parle d’un vol d’avion ou d’une ligne ferroviaire, il y a deux traductions possibles : annuler d’abord, mais aussi supprimer, dans le sens de withdraw permanently (donc supprimer définitivement une liaison). On voit bien ici que le champ sémantique de cancel est plus large que celui d’ ‘annuler’. Un peu plus loin dans le même article, on signale que to cancel peut aussi signifier barrer ou rayer.
François Lavallée propose donc de traduire cancel cultur par culture d’oblitération, culture de l’effacement. Belle page de réflexion linguistique !

Allergie numérique
Je me suis régalée de ces propos de Siegfried Plümper Hüttenbrink :  
« De plus en plus je prends l’écran pixellisé de mon ordi en aversion. Même les touches de mon clavier me rebutent. Ce qui fait que je retrouve l’écriture, manuscrite ou imprimée, sur une feuille ou dans un livre. Il faut croire que je suis définitivement allergique à l’ère numérique. Sans doute est-ce dû à la manière éhontée dont on nous traite en tant qu’internaute dans le Netland. Ça mérite un pamphlet flamboyant au possible, à plus forte raison lorsqu’un simulateur comme ChatGPT s’en mêle.  Les tours de magie que nous livre le Netland nous replongent en pleine caverne platonicienne ! Comme si de la caverne à l’écran, le chemin était tout tracé, et qui fait de l’internaute une sorte de fantônaute se laissant téléguider dans ce Royaume d’Ombres errantes qu’est le Net.  Je suppose que la cybernétique, par les multiples pouvoirs quasi occultes de l’intelligence artificielle, parviendra un jour à faire qu’une ombre se passe de son porteur (…) ce qui n’était pas envisageable dans la caverne platonicienne où les ombres étaient encore dotées d’un porteur, alors que depuis elles ne disposent plus que d’un portable. »
→ On rêve de le voir écrire ce fameux pamphlet ! En voici en tous cas les prémices.  

Les transformations silencieuses
Deux mots m’ont attirée vers ce livre de François Jullien, transformation et silence.
« ‘Silencieux’ est plus juste, en effet, qu’invisible, à cet égard, ou plutôt en dit plus. Car non seulement cette transformation en cours, on ne la perçoit pas, mais elle s’opère elle-même sans crier gare, sans alerter, ‘en silence’ : sans se faire remarquer et comme indépendamment de nous ; sans vouloir nous déranger, dirait-on, alors même que c’est en nous qu’elle fait son chemin jusqu’à nous détruire… »
→ J’ai entendu parler de ce livre un peu par hasard, dans un petit bout d’émission de France Culture saisie au vol sur le vieillissement (« La Conversation scientifique », Etienne Klein). Le vieillissement comme transformation silencieuse. « Car le vieillissement n’est pas qu’une propriété ou qu’un attribut de mon être, ni même une altération graduelle portée à sa constance et sa stabilité ; mais bien un enchaînement conséquent, global et s’auto-déployant, dont ‘je’ est le produit successif…) (p. 21)


mardi 11 mars 2025

Grève intime généralisée
Heureuse de retrouver dans mes notes ces mots de Barbara Cassin : « Mais peut-être aussi que, pour de bon, je préfère rater un certain nombre de choses. ‘I would prefer not to’, comme Bartleby. J’aime mieux dire que je préfère plutôt que de dire que je rate tout court. C’est plus simple comme ça. Les choses peuvent se passer sans douleur quand elles ne comptent pas. Peut-être que je n’aime pas être jugée et que c’est juste du narcissisme. Mais peut-être aussi qu’il faut s’abstenir de faire ce qu’on n’aime pas vraiment et que c’est à chaque instant le bon moment pour ne pas. Aujourd’hui plus que jamais, la grève intime généralisée, simul et singulis, ‘tous ensemble et un par un’ (c’est la devise de la Comédie-Française, qui convient à l’Académie française et à l’Europe), pourrait faire bouger une démocratie non violente postconfinée. »
Dans Le Bonheur, Sa Dent, Douce À La Mort qui me fait toujours irrésistiblement penser au titre de Marie-Claire Bancquart, Avec la mort, quartier d’orange entre les dents !

Une autre forme de résistance
Je mesure à quel point j’ai du mal à résister à tout ce qui est offert et proposé dans le domaine des livres et autour des livres et de la réflexion en général. Pourquoi donc me faut-il retenir tout cela, mentalement et même concrètement ? Sans toujours, je dois être franche, bien l’assimiler, même si c’est sans doute une des fonctions de ce Flotoir, en lien avec ce que j’appelle désormais mon amnésiophobie

Poète préféré ?
« Demandez à quiconque a le russe comme langue maternelle quel est son poète préféré – vous montrerez juste que vous n’êtes pas russe. La question est absurde. Évidemment, que c’est Pouchkine. Pourquoi ? Là encore, question absurde ».
Je note l’art du portrait d’André Markowicz, que ce soit dans celui de l’affreux Georges-Charles d’Anthès (p. 157), qui a tué Pouchkine en duel ou dans celui de Konstantin Danzas (p. 162) qui fut son témoin lors de ce duel fatal. Dans un cas comme dans l’autre, portraits de caractères, presqu’à la manière de La Bruyère. Infiniment instructif pour le lecteur ! Voici ce qu’on peut être, ce que certains sont !
J’ai beaucoup aimé aussi l’entrée « La Dame de pique », dont Markowicz dit que c’est « peut-être la plus sombre, la plus désespérée » des œuvres de Pouchkine. (p. 157)
→ et je cherche la Dame de Pique, alias The Queen of Spades, de Tchaïkovski. Vidéo. [Mais je n’aime pas du tout les positions politiques du chef d’orchestre]. Cela dit l’entrée de l’enfant, au tout début, est magnifique !

La transformation
François Jullien dans Les Transformations silencieuses va opposer la pensée grecque et la pensée chinoise sur ce sujet. Opposer n’est d’ailleurs pas le bon mot, il va plutôt les comparer, et il cherche à comprendre pourquoi « la transition fait littéralement trou dans la pensée européenne, la réduisant au silence. » (Les transformations silencieuses, p. 45). « Autant déjà le reconnaître : ce n’est pas dans la pensée de l’‘au-delà’, dans l’audacieuse construction du meta de la méta-physique et du dépassement, que la pensée grecque vacille, mais bien dans ce trou laissé inopinément béant de l’entre-deux ; ou, si j’ai parlé précédemment de symptôme, c’est que, de façon révélatrice, rien de moins que tout ce parti pris de l’Être et son grand bâtiment dit ‘ontologique’ se trouvent mis en défaut, et prennent l’eau, par la transition… » (p. 55)
→ Il se trouve que j’ai souvent réfléchi, très mal et incomplètement, faute peut-être de bons outils philosophiques, à la question de l’entre-deux, de la transition, de la métamorphose, surtout quand elle est progressive (parfois insidieuse). Je suis d’ailleurs fascinée par ces vidéos en accéléré ou au contraire au ralenti qui montre par exemple la construction d’un bâtiment ou l’éclosion d’une fleur.
Et comment ne pas souscrire à cela : « On a tort, je crois, d’envisager la diversité des cultures sous l’angle de la différence. Car la différence renvoie à l’identité comme à son contraire et, par suite, à la revendication identitaire – on voit assez combien de faux débats s’ensuivent… » (p. 67)
puis, complémentaire, « toute culture est plurielle autant qu’elle est singulière et qu’elle ne cesse elle-même de muter ; qu’elle est portée à la fois à s’homogénéiser et à s’hétérogénéiser, à se désidentifier comme à se réidentifier, à se conformer mais aussi à résister : à s’imposer en culture dominante mais, du coup, à susciter contre elle de la dissidence. Officielle et underground : du culturel ne se déploie toujours, et ne s’active, qu’entre les deux. » (p. 68).
et d’ajouter que dans le « chantier ouvert entre la Chine et l’Europe », il a voulu traiter non de différences mais d’écarts. »
→ Me revoilà dans l’écart, l’entre-deux. Monde d’exploration, plus que d’identification. Monde où l’on découvre, mais où souvent l’on est balloté, plutôt que fixé. Espace que j’ai le sentiment de beaucoup fréquenter, pour avoir si souvent l’impression d’être entre deux (chaises ?!). Deux mondes sociaux, quatre univers spirituels au moins (mon agnosticisme œcuménique !), etc. etc.
Grand intérêt de cette position adoptée par François Jullien : « détacher la pensée de ce qu’elle prend pour de l’évidence, de part ou d’autre, dont elle n’a même pas l’idée, et lui procurer des biais pour rompre avec cet enlisement et se redéployer. Ce dont l’écart est l’outil. Car au lieu de supposer quelque unité ou spécificité de principe, de l’un et l’autre côté, à plat, et qu’on connaîtrait d’avance (mais d’où nous viendrait ce surplomb ?) –, l’écart met sous tension ce qu’il a séparé et le découvre l’un par l’autre, le réfléchit l’un dans l’autre. Aussi déplace-t-il avantageusement l’angle de vue. » (p. 72)

L’être et la transition
« Que la pensée grecque se soit articulée dans la langue de l’Être lui a permis de déployer l’exigence de la détermination – logos – permettant d’abstraire et de produire du ‘vrai’ et, par suite, de construire indéfiniment dans la pensée, cette exigence même que mettent à profit la science et la philosophie. Mais, du même coup, s’est-elle privée de la fécondité inverse, recouverte ou délaissée, lui permettant d’appréhender l’indéterminable du passage ou de la transition. C’est pourquoi la transition est bien – ’logiquement’, i.e. du point de vue du logos – le point d’achoppement de la pensée grecque… » (p. 74)
Et en revanche, « la pensée chinoise a pu faire au contraire de l’indémarcation de la transition, et donc aussi de la transformation silencieuse qui en découle, l’angle selon lequel aborder tout procès d’existence. » (p. 77)
Méthode de Jullien : « Il ne s’agira donc pas ici, circulant entre ces pensées extérieures l’une à l’autre, de « comparer », à plat, en étiquetant les unes ou les autres, que ce soient les ressemblances ou les différences ; mais, sondant des fécondités respectives, tel un sourcier, de mettre à l’épreuve des cohérences, puisées ici et là, pour penser notre impensé. (p. 78)


mercredi 12 mars 2025

La musique
La musique sait bien qu’il faut des pauses, des silences, des soupirs et même des points d’orgue. Et des répétitions. Elle pratique la mesure. Jusqu’au 16ème de soupir !  

Bernard Plossu
De belles remarques encore dans le livre de David Le breton, Bernard Plossu, marcher la photographie ; j’aime quand il écrit qu’il y a une dimension atmosphérique dans les photos de Plossu, Bernard Plossu qui dit, lui-même : « ce n’est pas moi qui prends la photo, c’est la photo qui me prend. » (p. 65) Et David le Breton d’ajouter : « une telle attitude témoigne d’un ‘besoin de vivre en photographie » comme il le dit lui-même ».
→ il en va d’un état de réceptivité que je connais bien. On peut se promener dans le même endroit, à deux jours de différence, avec une lumière à peu près similaire et un jour « voir » toutes sortes de choses et le suivant ou la veille, rien du tout. Il y a selon moi une sorte d’état très particulier, fait de disponibilité, d’attente, d’activation de certaines dispositions sensibles et cela n’est pas toujours donné, cela ne va pas de soi. Le roi vient quand il veut, dit Michon.
Le Breton à propos de Plossu « il connaît des moments de grâce qui lui donnent l’intuition du réel. »


jeudi 13 mars 2025

Far West, Bernard Plossu
Nouveau chapitre dans le beau livre de David Le Breton sur le photographe Bernard Plossu, chapitre consacré aux photos que Plossu a prises dans l’Ouest américain. Chapitre qui me touche peut-être un peu moins, mais où je relève cependant cela : « Il a photographié une multitude d’hommes et de femmes dans des scènes de la vie quotidienne, des visages, en homme sensible à la qualité informulable d’une présence [je souligne]. » (p. 74)
→ La présence, tellement essentielle, surtout aujourd’hui où tout semble déréalisé. Soit par les techniques contemporaines, soit, et c’est plus grave, par les innombrables et gravissimes atteintes portées à la personne humaine, partout, ici et ailleurs, dans le monde. Tellement envahissantes, généralisées qu’elles sont de nature, me semble-t-il, à activer de redoutables et très puissants systèmes de déni. A obnubiler la conscience. Ce qui peut aboutir à la négation de la présence, à celle de son informulable qualité.
→ C’est peut-être en ce sens que je devine si une photo, notamment de personnes, est faite avec amour ou non. Si elle retient et célèbre quelque chose de fort, de beau, ou si elle est là pour faire valoir le photographe ou pire pour se moquer. Ou soutenir une thèse (raciste par exemple).

Un art littéraire
Dans ce même chapitre : « ‘L’art photographique est un art littéraire’, dit Pierre Mac Orlan dans une préface à un ouvrage d’Eugène Atget en 1930. Toute photo raconte en effet une histoire, parfois elle en sature toutes les possibilités, ou bien elle les laisse en suspens, provoquant la réplique éventuelle de celui qui la regarde, l’envol d’imaginaire. Impossible de s’en tenir à la surface et d’en rester là. Toutes possèdent un hors-champ puissant, une connotation qui emporte qui emporte le regard bien au-delà. Elles valent pour leur au-delà d’horizon. L’ombre des populations indiennes ayant vécu dans sa proximité continue à hanter le désert. » (p. 85)

Importance de Pouchkine
Dans Le dictionnaire amoureux de Pouchkine, je relève ces remarques importantes d’André Markowicz : 
« Pouchkine est à l’origine de la littérature russe moderne. Il est aussi à l’origine de tous les débats philosophiques et politiques qui ont traversé l’histoire de la Russie et la nourrissent encore. Je ne connais aucun écrivain russe du XIXème ou du XXème siècle qui ne se situe par rapport à lui, et, chose essentielle, jamais dans une perspective polémique. Gogol, Lermontov, Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov, tous les poètes du XXème siècle d’Alexandre Blok à Guennadi Aïgui, tous écrivent comme en sa présence, et cette présence n’est pas celle d’une lointaine figure tutélaire : elle est vivante, évidente, toujours nouvelle, toujours à la fois et globale et intime.
Parler de Pouchkine est donc aussi parler de toute la littérature russe.
Il est pourtant le plus inconnu – en Russie même, justement à cause de son statut d’idole, ou bien de lieu commun. » (p. 7)


vendredi 14 mars 2025

Geneviève Asse
Très touchée par un bel article de « Diacritik » sur la peintre Geneviève Asse, décédée en 2021. Son nom fait remonter de nombreux souvenirs : celui d’une amie très chère qui avait un grand tableau de Geneviève Asse chez elle, et c’est ainsi que j’ai entendu prononcer ce nom pour la première fois, dans les années 70. Et j’avais écrit plus tard, dans les années 90, un article sur une exposition à la BNF.  C’est aussi à ce moment-là et peut-être à partir de cet article que j’avais eu ce retour de François Bon, à qui je l’avais proposé pour son remue.net, cet article ou un autre, :  « je ne suis pas là pour mettre des octets à la louche en ligne » !
Je retiens de cet article cette évocation de l’enfance de Geneviève Asse. Son père avait quitté sa mère avant leur naissance, à elle et son jumeau et ils furent élevés jusqu’à 10 ans par leur grand-mère, en Bretagne. « La prime jeunesse de Geneviève Asse ressemble à un roman rousseauiste : elle et son frère sont élevés à l’écart de tout, dans une grande demeure dotée d’une vaste bibliothèque, au cœur d’une nature magnifique, en bord de mer, par leur grand-mère, ancienne directrice d’école, incroyante, jugée à la fois « rouge » et originale par sa famille et par le voisinage. Grande humaniste, féministe, elle lit Rousseau et Montaigne, et leur enseigne les savoirs scolaires nécessaires, tout en les laissant vagabonder à leur guise au dehors. C’est sans doute l’éducation donnée par cette femme très progressiste, loin de tous les conditionnements limitants de l’éducation traditionnelle des filles de l’époque, qui a permis à Geneviève Asse d’acquérir son incroyable liberté, cette autonomie qu’elle manifeste très jeune, ainsi que cette capacité à ne jamais rien laisser se mettre en travers de son chemin artistique et intime. Grâce à cette éducation ‘libérale’, Geneviève Asse, enfant, fait la rencontre de la nature, qui devient son royaume. Avec son frère, elle court la campagne, la côte, va se baigner. La mer est omniprésente. Ils vivent au cœur d’une campagne encore ‘à l’ancienne’, ancrée dans le XIXe siècle, avec ses chemins de terre, ses charrettes, son agriculture pas encore mécanisée. Geneviève Asse décrit son enfance : ‘J’avais un frère jumeau, Michel, nous étions très seuls. Le silence autour de nous me rendit observatrice. J’étais émerveillée par les choses les plus simples. La nature était plus près de moi que les jouets que l’on m’avait offerts. Je crois que tout ceci me mena à la peinture. Je m’en suis rendue compte lorsque j’ai eu quatorze, quinze ans. […] C’est dans la solitude et avec une nourriture que j’accumulais au fond de moi, que se forgea, si je puis dire, mon désir de peindre.’ (…) Ses premières toiles sont exposées au Salon des artistes de moins de trente ans, où elle est remarquée par Jean Bauret, industriel du textile et grand collectionneur. Il l’invite chez lui et elle rencontre là-bas d’autres artistes, comme Nicolas de Staël et Vassili Kandinsky, mais aussi des musiciens, des écrivains, dont Samuel Beckett qui deviendra son ami. Jean Bauret est sans doute le premier à la soutenir, en dehors de ses enseignants – soutien dont elle jouira pendant très longtemps. Non seulement il a l’œil, mais il lui propose aussi de travailler pour lui en créant des motifs pour des tissus, projet auquel elle travaille avec le grand peintre Serge Poliakoff. »
→ C’était une belle pratique, à l’époque. Mon père, dirigeant des tissus Rodier, avait ainsi proposé à Pierre Wemaëre, apparenté au groupe Cobra, de dessiner des tissus et des carrés (de soie) pour la maison Rodier.
Il faut savoir que Geneviève Asse s’est aussi portée volontaire, à la fin de la guerre, pour aider à rapatrier des rescapés des camps de la mort, Terezin en particulier. Plusieurs aller-retours jusqu’à Strasbourg seront nécessaires pour évacuer tous les déportés, squelettiques, en haillons, rongés par la dysenterie. Jusqu’au jour où un jeune Tchèque lui dit en français : ‘Savez-vous qu’un grand poète de votre pays, Robert Desnos, est mort ici il y a quelques jours ?’ Geneviève Asse a connu Desnos, ils ont bu ensemble des cafés au Flore, à Saint-Germain-des-Prés. Elle est bouleversée. ‘Le jeune Tchèque me mena jusqu’au baraquement et me fit entrer dans la baraque de Desnos. Les murs étaient noirâtres et il y avait une paillasse retournée. L’image de cette baraque m’a suivie longtemps et me suivra toujours.’ (…) Après la liberté de l’enfance, la beauté de la nature, sorte d’Éden de pureté, c’est l’expérience du mal ultime, la confrontation à l’enfermement, à la souffrance absolue. Il me semble qu’après ces deux années passées sans peindre, la quête de Geneviève Asse consistera à échapper à l’enfermement, à la noirceur, à reconstruire petit à petit un chemin vers l’espace infini, vers la liberté, d’abord en peignant de petits volumes, des boîtes indéfinies, dans des tons éteints, parfois sombres, puis des fenêtres, des portes, jusqu’à retrouver la lumière primitive, et la couleur de la paix : le bleu. »
→ C’est un chemin d’espoir.
« Les années 1960 sont aussi celles du retour en Bretagne, de la rencontre avec Giorgio Morandi en Italie, et d’un voyage à Londres où elle découvre Turner, dont les lumières brumeuses font écho aux siennes. En 1961, elle fait la connaissance de la poétesse Silvia Baron Supervielle, fraîchement arrivée d’Argentine, dont la présence sera décisive tout au long de sa vie. C’est à cette époque également qu’elle commence à illustrer des livres, dont les poèmes de Pierre Lecuire, avec qui elle fera six recueils. Elle aime cet exercice qui est une sorte de réponse d’une écriture à une autre, puisque pour elle, la gravure est une forme d’écriture. Elle illustre ainsi de nombreux livres, notamment de Charles Juliet, une traduction de Jorge Luis Borges par Silvia Baron Supervielle, un recueil de ses poèmes à elle, et sans doute le plus important, Abandonné de Samuel Beckett, aux éditions de Minuit. Beckett rend en effet régulièrement visite à Geneviève Asse dans son atelier du boulevard Blanqui. Il revient toujours voir les mêmes toiles, sans dire un mot, jusqu’au jour où il lui livre cet unique commentaire : « C’est du travail sans filet. »
Très bel article de Carine Chichereau, à lire et relire. (toutes mes excuses à l’auteur et à Diacritik de l’avoir cité aussi largement ! mais je serre dans le Flotoir ce qui m’importe et cela m’importe, à plus d’un titre.
→ et voilà que je retrouve mon article de 2005, à l’occasion d’une exposition à la BNF :
« Cette exposition permet surtout de mesurer la qualité des rencontres de Geneviève Asse avec les écrivains et de prendre conscience de l’extraordinaire osmose qu’elle a su créer à chaque fois avec un poète, avec une œuvre, sans renier rien de ce qui fait sa spécificité. Affaire d’affinités électives sans aucun doute. Ils ne sont pas des moindres, ces écrivains puisqu’il s’agit par exemple d’Yves Bonnefoy avec lequel elle a réalisé un magnifique Début et fin de la neige, recueil plié à la chinoise et orné d’empreintes et d’huiles reproduites en phototypie. Ou bien encore de Samuel Beckett avec qui elle a réalisé son tout premier livre Abandonné pour lequel elle a gravé douze pointes sèches faites de quelques lignes, des griffures, des rayures presque. Particulièrement exemplaire peut-être, Ici en deux, l’ouvrage réalisé avec André du Bouchet : les gravures de G. Asse semblent aimantées, tout à fait concrètement, par les mots de du Bouchet et par leur répartition dans la page. Comme les fragments de phrases du poète, les a-plats du peintre viennent se caler à leur juste place qui est ‘là et pas là’. Elle le dit au demeurant ‘je me suis merveilleusement accordée avec le texte d’André du Bouchet. J’y suis entrée à petit pas entre les mots et le silence.’ (France Culture) Ce fut ‘toute une orchestration entre lui et moi. Il composait sa page et moi j’entrais à pas feutrés dans cette page, dans son univers’ (catalogue de l’exposition) ». Je ne sais pas si cet article fut publié, peut-être était-ce pour Zazieweb et il aura donc a priori disparu.

Ulrike Bail
Hier soir, j’ai terminé ma lecture de point invisible de la poète allemande Ulrike Bail, traduction de Ludivine Jehin et Jean-Philippe Rossignol, publié dans une maison d’édition peu connue, je vais y revenir, Blancs volants.
Et ce matin je découvre dans le beau blog de Christine Jeanney toute une méditation sur le thème-fil du livre d’Ulrike Bail. Cette dernière part en effet du thème du fil, de la couture, pour coudre ensemble de courts textes où le mot « fil » se mêle à plusieurs autres, peau, féminin, cordons ombilicaux, parachute, vêtements.
Et chez Christine Jeanney, aussi, ce thème de la couture, qui n’est pas nouveau chez elle, et sur lequel elle brode à l’occasion de la fermeture, près de chez elle, à Bayeux, de deux petites merceries (ce mot signifie-t-il encore quelque chose pour les plus jeunes ? On me taquine souvent car je dis ‘marchand de couleurs » au lieu de droguerie !!!).
« Près de chez moi deux magasins annoncent leur fermeture définitive fin mars et bradent leur stock de laines, de fils, d’aiguilles, de tambours à broder etc., deux magasins spécialisés en coutures, reprises, tricot, crochet, le genre d’occupations des mains très féminines et méprisées. » (source. Aller y voir souvent, Christine Jeanney y écrit des choses rares et importantes, me dis-je et au demeurant je le fais de plus en plus, et je suis son travail depuis des années, mettant ses beaux octets à la louche dans mon cerveau, mes archives, mes sites, et cela fait d’excellents potages, rien à voir avec une fosse à bitume !). J’ai souvent écrit que le Flotoir était un potager, dans différents sens du terme, dont celui qui désignait autrefois un meuble ou appareil de cuisine où l’on préparait les potages. Le terme n’a pas été repris pour les blenders chauffants actuels !
Dans ce même article, Christine écrit aussi : « ce qui raconte ma ville (petite), l’histoire présente de ma ville, ce sont des hôtels particuliers, des brushings et des escarpins de chez dolce & gabbana. Dolce, ça veut dire doux en italien. ‘Gabbana est une expression idiomatique qui signifie changer d’option rapidement ou imprudemment, généralement voltare gabbana (retourner son manteau).’ »
Retour à la couture et au livre d’Ulrike Bail :
« boîte à ouvrages
dans la boîte à ouvrages les cordons ombilicaux séchés
souvenirs d’omphalotomie réservés aux occasion
spéciales comme la trahison et la mort par noyade
avec des aiguilles en os de clavicule et de corbeau
percer des poches d’air le sil se faufile
parmi les boutons.

[Omphalotomie ? section du cordon ombilical]
En allemand (je précise que la poète ne pratique pas du tout la majuscule)
nähkästchen
im nähkästchen getrocknete nabelschnüte
erinnerte omphalotomien für besondere
anlässe wie verrat un tod durch ertrinken
mit nadeln aus schlüssel- und rabenbein
luftlöcher stechen der faden fädelt sich
ein unter den knöpfen
(p. 8)
Le livre est très beau, il est le fruit d’un vrai travail collectif, entre l’auteur, poète allemande née en 1960 et qui vit au Luxembourg, les traducteurs, la maison d’édition. « Nombreuses sont les coutures qui unissent toutes les âmes autour du recueil point invisible » écrit la maison d’édition au si beau nom, un tantinet énigmatique ? Eh bien voici l’explication : « en calligraphie, le terme ‘blancs volants’ désigne les parties restées vierges d’encre dans le tracé après le passage du pinceau. Ces ‘vides’ donnent de l’énergie et du caractère au signe calligraphié. »

On écrabouille gratis
C’est qu’on écrabouille sec en ce moment. J’ai été très frappée hier soir par une séquence du Dessous des images d’Arte. Il s’agissait d’une publicité imaginée par Apple et qui a suscité l’indignation. On y voit une énorme presse descendre doucement sur un amas de dizaines d’objets qui peuvent servir à la création ou à la culture : des instruments de musique, des tubes de peinture, des chevalets, des livres et j’en passe. La presse écrase tout et savez-vous quoi ?  il en sort un nouvel iPad extra fin, qui bien sûr est censé remplacer toutes ces merveilles écrasées ! Vous n’avez plus besoin de guitare, vous avez un iPad qui va vous jouer de la guitare ???
→ Ah bon, comment ? me dis-je en pensant aux obsèques, hier, du père d’une amie très aimée et où une jeune femme a joué, tout près du cercueil, une magnifique pièce à la guitare, sur une vraie guitare, qui résonnait merveilleusement dans l’église. Et même sa partition était sur papier et pas dans l’iPad (mais là je suis moins critique, ça peut rendre service, en effet !)

Sütterlin
Beaucoup de jeux d’échos dans ce Flotoir matinal. Autour par exemple d’une double occurrence en trois jours d’un terme que je n’avais jamais entendu, bien que je sois un tantinet germaniste : Sütterlin. Je le retrouve dans un des poèmes d’Ulrike Bail et j’ai entendu quelque chose qui y ressemblait, qui m’avait intrigué et que désormais j’identifie, dans la parole de Georges-Arthur Goldschmidt dans un podcast !
C’est une écriture : « L’écriture Sütterlin (en allemand Sütterlinschrift) est une écriture cursive (manuscrite) de la fraktur allemande, héritée de l’écriture gothique, développée en 1911 par Ludwig Sütterlin. Introduite en Prusse en 1915, elle remplaça le Kurrent et s’est répandue en Allemagne dans les années 1920 et y a été utilisée jusqu’en 1941.
(La Fraktur est aussi une écriture ! aïe)
Le poème d’Ulrike Bail
« soie
au grenier un sac de couchage est entreposé
soie de parachute couleur olive peut-être sable clair
qui s’en souvient encore après la mort du père
la soie pesait si lourd le cocon emmêlé
les lettres du front en sütterlin sans cesse reportées
(p. 93)

Bernard Plossu encore et fin (provisoire)
Je termine le beau livre que David Le Breton, grand adepte et spécialiste de la marche, mais aussi fin connaisseur du travail de Bernard Plossu, consacre au photographe :
« Toujours Bernard Plossu est à la fois ici et ailleurs, avec en tête mille autres paysages rencontrés lors de ses pérégrinations. Il nomme ce projet en hommage à une école d’artistes américains des années cinquante : Black Mountain, une université expérimentale à laquelle participa l’un de ses amis, le poète Robert Creeley. Dans cette université passèrent plusieurs des plasticiens majeurs du XXe siècle : Josef Albers, Lyonel Feininger, Franz Kline, Willem de Kooning, Robert Motherwell, Cy Twombly, Robert Rauschenberg ou encore John Cage. Chez Bernard Plossu un monde en appelle d’autres, sans repos. Il les intègre à leur tour dans sa création, sans concession, car il ne refuse pas dans certaines photos de rappeler aussi les éléments de modernité avec ses poteaux électriques, ses autoroutes ou ses fastfoods, ou le passage des trains ou des voitures. (…)
Dans La Modification (1957), Michel Butor parle des ‘paysages intermédiaires’, ceux aperçus à travers les innombrables écrans de la vie courante : les fenêtres des voitures, des trains, des bus, des métros. Ces tensions entre des vitesses différentes que l’œil cherche à concilier, univers du passage où il importe de glaner des impressions durables alors qu’elles ne cessent de s’effacer. La photo est invitée à la fulgurance. Le marcheur dispose d’un temps infini pour flâner, s’arrêter, attendre le bon moment ; ‘dans la photographie de paysages intermédiaires de la vie contemporaine, il faut être incisif, d’une rapidité extrême, au 1/1000, double vitesse du temps et de la photographie’ (dans Sensible, n° 10, 2000, p. 2). (…) Dans Col treno, justement, il publie des photos prises en Italie de la fenêtre d’un train entre 1989 et 2000. De telles photos ne hiérarchisent pas le monde, elles ne cherchent pas la pose devant un monument ou un paysage sous leur meilleur jour, elles se saisissent d’un moment qui passe, sans qualité particulière. Ce n’est pas l’insistance de l’objet à être vu qui fait les photos mémorables, mais seulement la qualité de regard du photographe qui cadre avec le même frémissement une friche industrielle à Charleroi, une boutique à Milan… ».
Plossu est imprégné, nous dit encore David Le Breton de l’amour de la littérature, du cinéma, de la peinture, de la photographie, de l’architecture, du voyage, version contemporaine de ces hommes de la Renaissance que rien ne laissait indifférents [serais-je un peu une femme de la Renaissance ?] (…) Il s’est toujours entouré d’acteurs majeurs comme Michel Butor.
→ Bonheur de retrouver Michel Butor, que j’ai un peu délaissé malgré les trois étagères de livres de lui que j’ai collectés il y a maintenant de nombreuses années. Bonheur de le retrouver associé à Plossu. Et pas loin de Frédéric-Yves Jeannet dans ce Flotoir.
Bailly aussi d’ailleurs ! « Jean-Christophe Bailly est aussi l’un des écrivains qui accompagnent Bernard Plossu » (pp. 109-11).

Tout est photographiable
L’œuvre de Bernard Plossu, termine Le Breton « touche par sa pluralité d’approches, cette manière de multiplier les mondes comme si un seul ne suffisait pas, il n’est jamais dans le ‘ou bien ! ou bien !’ mais dans le ‘et…, et…, et…, et…, et…’, une sorte de bégaiement heureux et assoiffé, mille vies dans la même, un orchestre de styles mais dans une absolue cohérence, un regard que l’on reconnaît d’emblée, et le même souci de la composition. Il y a mille Bernard Plossu car justement il reste fidèle à lui-même, à toutes les strates qui composent ce qu’il est. L’on reconnaît ses photos en dépit des différences de cadrage, de lumière, de sujets, comme si photographier était sa manière de respirer dans la succession des mondes qu’il traverse. Dans le sillage de Paul Strand, qui photographiait ‘aussi bien un paysage qu’une nature morte, un mélange du Lorrain et de Chardin’ (2013, 79), il pense ‘voir une nappe blanche, un vase et leur donner autant d’importance qu’une scène d’action : tout est photographiable’ (2013, 79). Il dit dans un entretien : ‘Je photographie tout : une nature morte, un paysage, un portrait, une main, un enfant… Tout parce que je vois tout le temps. Je suis ce genre de photographe qui vit avec son appareil. » (p. 112)
→ Je m’identifie totalement avec cette démarche, cette approche. Tout est photographiable, c’est une question d’attention, de disposition intérieure à un moment donné (mais cette disposition peut se cultiver, se travailler) et de tendresse.

Démon et démons
Deux magnifiques entrées de nouveau dans le Dictionnaire amoureux de Pouchkine d’André Markowicz.
Il y a une première entrée qui analyse le poème « Le Démon ». Analyse magistrale des problèmes parfois posés par la traduction, le très expérimenté Markowicz disant que ce poème fait partie de ceux qu’il n’arrive pas à traduire !  « Pouchkine a écrit le premier ‘Démon’ de la littérature russe, et ce ‘Démon’ contient déjà tous ceux qui ont suivi, en particulier celui de Mikhaïl Lermontov. Comme bien des lecteurs, il me semble l’avoir toujours su par cœur. Pouchkine disait, le commentant, qu’il s’agissait pour lui de ‘représenter l’esprit de négation ou de doute [les italiques sont de lui] qui marquait si malheureusement l’esprit du temps » (p. 177)
« …c’est l’évocation, j’allais dire anthologique, du démon romantique, de cet esprit de négation à la fois faustien et byronien. »

Voyage d’hiver
L’autre entrée, « Les démons », va analyser le thème du démon dans l’œuvre de Pouchkine mais plus généralement dans l’imaginaire russe.
« Lourds nuages, noirs nuages,
Une lune errante luit,
Éclairant la neige en rage,
Trouble ciel et trouble nuit.
Le traineau cahote et glisse
Les grelots – ‘drelin-drelin’
L’épouvante, quel supplice
Dans ces plaines sans chemin. »
→ Immédiatement toute cette entrée a fait surgir en moi Schubert, à la fois pour « Le Roi des Aulnes » et pour « le Voyage d’hiver ».
« Le sujet du poème est simple : un voyageur, un ‘barine’ (un monsieur), voyage, une nuit d’hiver (mais est-ce la nuit ? ce n’est pas sûr), et se trouve pris dans une tempête de neige. Le cocher voit, de fait, un bès qui prend toutes sortes de formes pour l’égarer. (Des créatures du même genre existent dans le folklore français ; en Haute-Bretagne, par exemple, on les appelle des « égarous ». On les classe généralement dans la catégorie des lutins.)
Lourds nuages, noirs nuages,
Une lune errante luit
Éclairant la neige en rage,
Trouble ciel et trouble nuit.
Foule folle, à perdre haleine,
Aspirés par la hauteur,
Les démons à voix humaine
Crient, me déchirant le cœur.
André Markowicz : « L’image du voyageur perdu dans la tempête de neige et poursuivi par une nuée de démons est devenue un lieu commun : elle figure l’homme rongé par ses remords, perdu sur le ‘chemin de la vie’, mais pas dans la forêt obscure de Dante, non – dans ce qui fait la Russie même, ses espaces de plaines infinies, dans le froid et la neige, et la Russie elle-même prise dans les tourbillons de son histoire, dans sa violence de folie. » (pp. 182-184)
→ Echos nombreux avec l’Enfer de Dante, dont j’ai repris la lecture chant par chant, jour après jour.

Tout est transition et nous ne le voyons pas
« Transition ou traversée – vieillir a toujours déjà commencé », tel est le titre du chapitre V des Transformations silencieuses de François Jullien, qui opère une comparaison, pied à pied, entre les pensées grecques et chinoises pour faire comprendre en quoi la première n’a pas su voir les phénomènes de transition et de transformation. Et que nous avons quelque peu hérité de cette cécité !
« Il est une autre raison pour laquelle les Grecs ont méconnu le phénomène de la transition et qui tient non plus à leur ontologie mais à leur physique. Abordant la nature, phusis, en termes non de facteurs corrélés, yin et yang, comme l’ont fait les Chinois, mais de corps en mouvement, ils ont conçu le changement à l’instar du mouvement, bien que le changement soit tenu pour le genre et le mouvement seulement pour l’espèce ; et l’on voit cette assimilation de l’un à l’autre, du changement au mouvement (metabolé-kinesis), perdurer à travers toute l’histoire de la philosophie occidentale. (…) Or cette assimilation du changement au mouvement est-elle heureuse ? Car tout changement doit-il se comprendre comme allant de quelque part vers quelque part ? C’est-à-dire doit-il seulement s’envisager à partir de ce qui serait son début et sa fin, formant ses extrémités et donnant seuls par leur écart sa consistance à l’entre-deux : sur un mode distensionnel, par conséquent, et non plus transitionnel, comme cours et continuité. (…) la vie est-elle transition, dont chaque moment se découvre et compte à part entière, et est gros du suivant, ou bien est-elle traversée, dont ce qui compte à l’avance est l’arrivée ? (…)

Vieillir, est-ce ?
« Vieillir, c’est en même temps et du même point de vue, indissolublement, être encore jeune et déjà vieux : vieux, parce qu’il y a si tôt de l’usure et de la mort à l’œuvre en nous ; et jeune, parce que la vie se renouvelle avec une opiniâtreté qui étonne, que le cœur bat toujours avec vigueur et que se lève encore dans sa fraîcheur, et même comme s’il était le premier du monde, un matin de plus. »
« À quoi s’ajoute à présent, dénaturant le vieillir, ce que la physique grecque nous impose comme début et fin du mouvement, points de départ et d’arrivée. Car, d’une part, est-il un début du vieillissement ? Quand, ‘à partir d’où’, ai-je commencé de vieillir ? Aucun début n’est assignable : aussi loin qu’on remonte en sa vie, on a toujours commencé de vieillir. Des cellules meurent déjà, sculptant le fœtus. Vieillir a toujours déjà commencé. Et, d’autre part, vers quelle forme-fin tendrait le vieillissement (selon ce grand couplage grec, eidos-telos), de même que guérir tend ‘entéléchiquement’ à la guérison ou construire à la construction ? Le malentendu grec à cet égard est d’avoir tenu confondus ce qui est de l’ordre du but et ce qui est de l’ordre du résultat ; ou plutôt, plus insidieusement, d’avoir couché la logique de la conséquence sous celle – hypertrophiée – de la finalité : celle des processus sous le modèle de l’action et de sa visée. Ou encore d’avoir pensé tout aboutissement comme une destination. Car vieillir ne ‘tend’ vers rien, faut-il le répéter, mais on en mesure peu à peu les effets.
« (…) le « vieillir » ne nous en apprendrait-il pas plus sur la vie même, en définitive, indéniable comme il est, ne laisse-t-il pas plus entrevoir déjà d’effectif, imperceptible d’ordinaire tant il est global et discret, que tout ce que nous projetons et construisons bruyamment de la Fin ? » (p. 40)
« D’ailleurs, quelle remise en question radicale n’entraînerait pas déjà de ne plus dire ainsi la ‘mort’ – la Mort détachable, dressée, personnifiée – mais processuellement le ‘mourir’ (comme on a dit le ‘vieillir’), ainsi que le fait nécessairement le chinois ne pouvant pas distinguer morphologiquement entre le verbe et le substantif ? Mieux encore : n’appelle-t-il pas couramment, effaçant la rupture, la mort elle-même une ‘transformation’ (hua) ? » (p. 41)
« Il y aurait donc tant à apprendre de ce passage du vieillissement, puisqu’il est seul indubitable, qu’il opère en deçà même de ce qui ‘est’ mon identité et qu’il la fait chavirer. Car si l’on n’est pas attentif à soulever peu à peu le voile de dessus l’horizon de la vie, à mesure qu’elle avance (ce qu’on appelle communément l’expérience), il arrivera que ce voile doive soudain se déchirer brutalement, un jour, d’un coup, in fine, et l’on retombera dans les dramatisations apocalyptiques. Il suffira alors d’une occasion extérieure, de quelque rencontre, d’une photographie retrouvée, pour rendre enfin saillant ce travail du silence. Mais alors, d’inaperçu, celui-ci devient aveuglant. À la transformation silencieuse s’oppose ce ‘soudain’ terrassant. Échappant aux outils de la philosophie, et déjà chez Platon (l’exaiphnes), voici qui fait l’objet d’un récit, et la littérature le met en scène, tirant parti de ce pathétique. Telle est donc la scène de conclusion par excellence – en est-il même d’autre possible ? –, celle du Temps retrouvé. »
→ Scène proustienne qui hante, ce qui en dit long sur sa justesse, sa vérité. Tous ces visages retrouvés, métamorphosés, ayant perdu forme, déformés, portant les stigmates parfois terribles de l’expérience, celles de la douleur, de la méchanceté, de l’indifférence… Comme si soudain se dévoilait la vérité du Portrait de Dorian Gray.

Une thèse bien intéressante,
que celle de François Jullien selon qui le roman est le genre par excellence susceptible de rendre compte des transformations silencieuses.


dimanche 16 mars 2025

Brouillons et dessins
Deux merveilles à nouveau dans le Dictionnaire amoureux de Pouchkine d’André Markowicz. « Il est fascinant de regarder les manuscrits de Pouchkine. On voit son écriture, on voit la façon dont il occupe la page – généralement, peu à peu, il l’occupe tout entière, dans tous les sens : on voit son travail, ses ratures que, moi, je n’arrive pas à déchiffrer, mais que des générations de ‘pouchkinistes’ nous ont rendues familières ; on réalise que, pour tel ou tel extrait que nous connaissons par cœur comme l’exemple même de la légèreté, il a fallu des heures et des heures de travail, ou, en tout cas, des dizaines de variantes. On regarde ses dessins. »
Car oui, Pouchkine dessine aussi : « Pouchkine dessine. Au XIXe siècle, nombreux sont les poètes qui dessinent, et le dessin était une matière importante au Lycée de Tsarskoïe Selo. Dans le cas de Victor Hugo, on le sait bien, son œuvre graphique est une part majeure de son travail ; en Russie, Vassili Joukovski est un dessinateur hors pair ; Mikhaïl Lermontov est non seulement un grand dessinateur, mais un peintre, et ses toiles sont impressionnantes. Pouchkine, quand il dessine, le plus souvent, laisse courir sa plume… quand il n’écrit pas. Quand le travail s’arrête, quand il reste en suspens, il rêve, il laisse mûrir ses variantes sur la feuille et, pendant que le travail intérieur se fait, il trace un portrait, il suit le mouvement de sa plume ou de son crayon, il esquisse un paysage, une scène, un cheval » (p. 193)
À rapprocher de cela « Les brouillons de Pouchkine sont ses œuvres réelles – les traces de son travail tel qu’il était, et tel qu’il voulait les transmettre après sa mort à qui les ferait vivre. Ces brouillons sont plus encore : ils contiennent ses dessins – ses paysages et ses portraits. Ces portraits ont, presque tous, une particularité étrange : ce sont des portraits de profil et ils sont orientés vers la gauche, c’est-à-dire qu’ils vont, presque toujours, à l’inverse du sens de l’écriture. (…) Les textes qu’il achevait, Pouchkine les mettait au propre, de son écriture ailée, penchée à droite, toujours à l’encre (sauf rarissime exception), et ils sont tout à fait lisibles, parce qu’ils doivent être lus par leur destinataire, un ami, le typographe ou Nicolas Ier en personne. La lecture des brouillons ne pouvait être que posthume. Pouchkine ne les a jamais montrés à quiconque.
(…) Les brouillons nous font entrer dans l’intimité de l’œuvre. Ils ne sont écrits que pour l’auteur, même si le fait de les préserver les destine, eux aussi, à la postérité. Ils seraient quasiment illisibles sans les générations de paléographes qui se sont succédé pour les publier dans la monumentale édition des Œuvres complètes qui devait paraître à partir de 1937, à l’occasion du centenaire de sa mort. La première expérience est déjà de les voir (je ne les ai jamais vus en vrai, j’ai juste vu et revu des reproductions). Les poèmes de Pouchkine, que nous lisons si naturellement et qui nous semblent si évidents, quand on en regarde les brouillons, on comprend l’incroyable intensité du travail qui nous les a offerts. C’est, chaque fois, une quête frénétique : les mots sont biffés, rebiffés, s’ajoutent les uns aux autres – toujours portés par un élan que marquent les traits de la plume et l’épaisseur variable de ces traits et, même quand Pouchkine accumule les variantes dans tous les sens pour trouver ce qui sera le mot juste, on sent l’élan qui le porte ; je ne dis pas ‘la rapidité’, au contraire, mais une espèce de vitesse intérieure. C’est comme s’il était porté par un flux immense ou comme si ces tâtonnements, ces ratures qui s’empilent ou se suivent l’amenaient à contrôler ce flux, sinon, peut-être, à essayer de le suivre, jusqu’au moment où, le vers ou la strophe étant trouvés, ce flux lui-même se transforme en une espèce de lumière d’évidence étrangère à toute idée d’emportement. »


lundi 17 mars 2025

Tombe, comme la neige
Je lis la première partie du livre de Séverine Daucourt, Poudreuse. Il me faut d’abord célébrer une nouvelle collection chez MF, « Poésie commune ». De tous petits livres ; 9,5 x 13 cm, très beaux, très agréables à tenir en main, tout petits. Voici ce que je lis sur le site des éditions : « Poésie commune est un espace éditorial dédié aux voix poétiques contemporaines. Il témoigne du bouillonnement d’une pratique plurielle qui dépasse les vieilles antinomies entre lyrisme et formalisme, individu et société, langue ‘ordinaire’ et langue ‘poétique’, au profit d’une écriture où ces termes sont mis en interaction, en tension, en question. Dire la poésie commune, c’est affirmer qu’elle produit du commun, un commun où trouver la force de se réfugier mais aussi de se rebiffer, en inventant des lieux d’énonciation irréductibles. Dire la poésie commune, c’est affirmer que le poème éprouve et pense, dit je, tu, nous, on, peut être drôle, émouvant, grave, virulent, bref invente des formes-sujets. Il déraille, tempête, joue, fait l’expérience du monde sans jamais se complaire ni dans le biographisme ni dans la complainte ou l’affectation – de l’intime impersonnel, du choral non assignable.
L’expérience poétique qui s’y joue est inséparable du lieu-milieu d’où elle s’énonce, spéculaire, insoumise, prémonitoire. Elle affirme un continu des expériences de vie et de langage, qui s’inventent en s’écrivant les unes par les autres. »
 Important aussi de noter les membres du comité éditorial : Patrice Blouin, Lénaïg Cariou, Frédérique Cosnier, Elsa Boyer, Séverine Daucourt, Bastien Gallet, Laure Gauthier, Elke de Rijcke.
Paresseusement, je reprends aussi la présentation du livre, mais je vais mettre mon grain de sel, promis ! « Poudreuse débusque les mobiles, les manies, les tactiques des ‘solistes’ du libéralisme, ainsi que les effets de ce système sur ‘les gens’. La neige traverse les pages à la manière du temps qui passe, imperturbable dans sa chute et implacable dans sa manière de recouvrir le réel. Tantôt poudre blanche – drogue de nos sociétés du feel good –, tantôt poudre aux yeux – intensité factice offerte pour détourner le regard et encourager le déni –, elle laisse parfois, dans sa transparence, émerger l’espoir du collectif au milieu des décombres. Ce livre est un remède modeste mais efficace à ce qui nous illusionne et nous enlise ; un poème à laisser fondre longuement sous la langue. »
→ [le grain de sel] En effet ici la neige n’a souvent rien de beau, de doux, d’apaisant. Poudreuse, comme poudre aux yeux en effet, ou drogue. Il y a là des protagonistes anonymisées mais sur lesquels on peut plaquer toutes sortes de noms propres. Les solistes, que j’ai d’abord entendu positivement, mais qui sont ici d’assez vilaines figures, ceux qui se mettent en avant, qui tirent la couverture à eux, qui se moquent du collectif, du commun, des gens qui sont les autres protagonistes, les enneigés, le vulgum pecus comme on dit parfois de manière si condescendante.
Des gens ne voient pas le temps passer.
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C’est parce que le temps ne passe pas, demande à la neige elle confirmera elle a ça en commun avec l’inconscient la neige elle ne voit pas le temps passer.
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Elle a l’âge de la mémoire/
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comme si elle avait toujours été là alors que non ne on sait pas quand elle a commencé.


→ Et hélas, on peut aussi  légitimement se demander si elle ne va pas disparaître complètement un jour. Elle reviendra, il y aura d’autres époques glaciaires, mais nous ne serons plus là pour la voir. (p. 8)

Il y a des petits flocons figurés sur les pages, sont-ils là pour nous détendre de notre lecture difficile, douloureuse ? le temps coule, tombe, ni poussière, ni matière, ni eau, neige ?
Les métaphores conductrices du livre s’entrelacent : l’orchestre, la neige, etc.
Il y a des constats, des notes sur le vif, des sortes d’aphorismes, des réflexions :
« À force de faire ce que les autres pensent tu ne sais plus ce que tu sais. » (p. 10)
Sur la saturation aussi qui me préoccupe : « tu es de moins en moins ébranlé trop c’est trop tu y perds ta lucidité. » (p. 10)
« Je sais que ça a l’air compliqué alors que j’essaie de faire simple mais simple ne se fait pas simple se mérite. J’y arriverai peut-être par moments pardonne-moi si j’échoue. » (p. 13)
→ Elle n’est pas tendre avec elle-même, Séverine Daucourt et fait part de l’extrême difficulté à exister dans ce monde-là. Non pas psychologiquement, mais plutôt moralement : « Bref, chaque matin tu te recrutes sur la base de rien. ».
Il y aussi d’autres métaphores, si on peut appeler ainsi les univers invoqués et utilisés, notamment outre celui de l’orchestre, celui des RH et des DRH, ce vocabulaire faussement humain sur les « ressources humaines », ça en dit long ! « Personne ne te fait confiance, c’est très formateur » (p. 16).
« Les gens empruntent une voie à sens unique dans laquelle le temps de plus en plus liquide s’engouffre pour terminer dans le courant sans s’apercevoir de la neige qui gagne sans lutter contre la lente cécité qui confortablement mais trompeuse prend des airs d’apaisement. » (23)
Poésie sociologique, poésie philosophique.
Quant aux « solistes », eux « grâce à leur haut potentiel [ils] inventent de nouvelles techniques d’exploitation. » (p. 29)
Le poème éprouve et pense, dit l’argumentaire de la collection Poésie commune cité plus haut, on y est bien, ici.
Et en face des solistes, l’armada des enneigés qui « veut ni plus ni moins être respectés c’est-à-dire avoir l’insouciance des jours la possibilité d’un gain au minimum un nom juste une espérance de vie. »
Et je note que la très répandue formule « espérance de vie », est ici refondée par le poème.
Terrible : « le métier de soliste est de faire tenir l’intenable dans des mots » (p. 32)
→ On en voit des solistes, à la trumpette notamment en ce moment,, n’est-ce pas ?
Et c’est un vrai viol de conscience : Les mots, « ils n’en n’ont jamais assez pour recouvrir toutes leurs intentions alors ils te parlent à coup d’images qui inventent donc à ta place l’imaginaire. » (33)
→A elle seule cette phrase pourrait être méditée et glosée pendant des heures. Exemples à l’appui.

La Voix de l’érable
Je passe de la neige à l’érable, mais ce n’est pas forcément moins sombre. Il s’agit ici du tome VII de l’Opus Incertum de Roger Munier. Je m’y étais beaucoup intéressée, il y a de nombreuses années, j’avais lu un livre de Chantal Colomb sur son œuvre. Je suis heureuse de le retrouver grâce aux éditions Arfuyen.
Voici en effet ce que j’avais noté dans mon Flotoir en 2002 : « J’entre doucement dans l’opus incertum par la porte des inédits proposés dans le très beau numéro de l’Animal où j’ai aussi trouvé les neuvains de Jean-Yves Masson. Laporte et Munier, deux voix qui me parlent, chacune à leur manière.
« L’attention profonde au monde croît avec l’âge »
Roger Munier, l’Animal, numéro 11/12, p. 141.
L’opus incertum : en six ans (période non pas où Munier pratique l’opus incertum mais où il dit le rassembler matériellement d’une certaine façon, si j’ai bien compris), près de 1033 pages !
Encore une compilation de la vie, en quelque sorte que je rapproche de mes grands modèles, les Cahiers de Valéry, le Zibaldone de Leopardi, les Carnets de Joubert et tant d’autres textes de ce type, ces carnets qui me fascinent tant. Surtout lorsqu’ils reflètent une immense expérience intérieure comme c’est le cas je crois de tous ceux que je viens de citer. À propos de ces 1033 pages, j’ai noté ce jour-là dans mon carnet (7 juin 2002) « si tout est de l’eau de ce qui est publié dans l’Animal, c’est fabuleux ».
J’avais relevé à la même époque ces mots de Munier qui résonnent avec le texte de Séverine Daucourt : « Éviter l’agitation qui fuit le mystère pour se réfugier dans la réalité courante et pousse l’homme d’un objet quotidien vers l’autre, en lui faisant manquer le mystère. »
Roger Munier, source exacte non citée, dans l’article de Chantal Colomb dans l’Animal.
Avant-propos de son éditeur, Gérard Pfister : « Avec la même intransigeante lucidité et la même sereine obstination qu’un Montaigne, Roger Munier s’essaie à écrire ce qui sans cesse, en même temps que la vie, lui échappe : Je fais, dans ces notes, un demi-pas vers l’inconnu – mon inconnu ou l’inconnu – parfois un autre moindre encore, parfois un pas en retrait. Mais peu à peu j’avance dans l’incertain. Au total j’avance. » (p. 9)
Merveilleux encouragement pour nous tous qui « notons » sans fin et pour ma part de façon désordonnée, avec pour polarisateur ma curiosité quelque peu insatiable (mais finalement des thèmes se dégagent et je pense que mon utilisation nouvelle du logiciel de prise de notes Obsidian va me permettre des les identifier de mieux en mieux).
Tous ces éclats – moins fragments ou aphorismes qu’éclats. Souvent faibles éclats comme ceux, mouvants, agités, intermittents, d’une lampe-tempête…
→ Je pourrai placer cela en tête de mon Flotoir. Je pense ici aussi au pinceau du phare de Fréhel qui balaie régulièrement la lande et la mer. Aux écrits de Thoreau sur la côte sableuse du Cape Cod et aux feux allumés sur terre pour faire encore mieux couler les bateaux en perdition !
Roger Munier, encore : « On ne cherche au fond que soi dans ce qu’on cherche et qui reste pourtant Ce qu’on cherche. Solitude. » (p. 13)
Et encore une note qui me renvoie à Séverine Daucourt : « Je suis là, comme n’étant pas. Je parle dans le temps comme on peut parler du temps en ne se sentant plus du temps, dans le temps. » (p. 13)
Noter : « il faut faire vite avec les mots. Ne les solliciter que s’ils répondent vite et comme sans nous » (p. 15). Mais j’aime aussi cela, glosable à l’infini : « Il n’y a pas d’écho sans obstacle qui répercute la voix ».

Pour mes inserts herbeux
Roger Munier : Petit semis de violettes dans l’interstice entre deux vieilles marches d’escalier.
Alignées, toutes tendues vers le soleil, résolument. Observantes, humblement déclarées, extatiques…
Inserts herbeux ? Un petit chantier photographique qui consiste à photographier ces minuscules résurgences de verdure dans les moindres failles du macadam !

Musique irlandaise
J’entends de la musique irlandaise sur France Musique, c’est aujourd’hui la St Patrick et je découvre une petite percussion que je ne connais pas, le Bodhran, instrument de percussion utilisé dans la musique irlandaise. Le mot vient du gaélique bodhar qui signifie : sourd.  C’est un tambour sur cadre joué avec un bâtonnet (stick) qui est sans doute dérivé du daf oriental et plus anciennement d’un tamis, un outil agricole servant à séparer les grains de leur enveloppe (son).

Pouchkine
Je me fraie un chemin dans le dictionnaire amoureux de Pouchkine ! Ce magnifique poème, à serrer ici
Tel ce marcheur dans les montagnes
Au bruit d’un éternel torrent
Baisse les yeux ; l’effroi le gagne
Devant le gouffre ; souffle court,
Il tremble, hésite ; tout autour,
Les formes bougent, s’obscurcissent,
Ses membres glacés se raidissent,
Il cherche à s’appuyer – il voit
Tout fuir, tout fondre, disparaître…
Et, le jetant vers la paroi, La nuit se fait dans tout son être.

(p. 198, poème fragmentaire).
« Dès lors – et c’est un de ses traits essentiels –, la poésie de Pouchkine devient celle de l’affirmation non pas de la domination du néant universel sur le monde (comme pourrait l’être celle d’un Fiodor Tiouttchev), mais celle d’une volonté de vivre, encore et encore, malgré le néant et malgré la souffrance. »

Nouvelle entrée, Le Dit de l’ost d’Igor
« Le Dit de l’ost d’Igor est au début de la littérature russe – que dis-je « russe » !… Pas russe, mais russe, ukrainienne, bélarusse – de toutes les littératures des langues slaves de l’Est, parce qu’il date de ce moment où n’existaient ni la Russie, ni l’Ukraine, ni la Biélorussie, mais cet espace assez peu défini qu’on appelle « la Kiévie » – une quantité de petites cités gouvernées par des princes descendant des premiers princes de Kiev, tous en rivalité les uns avec les autres, des princes unis, pourtant, par une langue – destinée à donner les langues modernes des trois pays que je viens d’énumérer…
→ Déjà quelques éléments me retiennent, le contexte actuel bien sûr avec toutes les relations évoquées ici entre des pays qui se font la guerre aujourd’hui, certains prétendant à la disparition pure et simple d’un autre.
Mais aussi : « Le dit évoque l’expédition contre les Polovtsiens du prince Igor. ». Et là, bien sûr, la mélomane tend l’oreille. Se souvient des Danses polovstiennes du prince Igor de Borodine !

Une forgerie ?
André Markowicz s’interroge sur ce texte… qu’il a traduit ! Voici ce qu’il est dit sur le site de l’éditeur, Actes Sud : « Le Dit de l’ost d’Igor, qui est le plus vieux poème russe (il date de la fin du XIIe siècle), est une œuvre malchanceuse. Malchanceuse, parce qu’on n’en a trouvé qu’une copie, publiée à la fin du XVIIIe siècle, et que cette copie a brûlé en 1812 dans l’incendie de Moscou. Et que, très vite, son éditeur, le comte Moussine-Pouchkine a été soupçonné de forgerie et accusé d’avoir imité Macpherson, qui avait inventé le barde national de l’Ecosse, Ossian… Aujourd’hui, deux siècles de recherches, de traductions et d’études, ont établi l’authenticité de cette œuvre, réellement unique : le récit d’un désastre, de l’expédition d’un prince russe, Igor, contre un peuple des steppes, les Polovtsiens – de sa défaite, de sa captivité et de sa fuite, de son retour chez lui. Et l’œuvre elle-même, comme un soleil noir, traverse toute l’histoire russe, toute la littérature : innombrables, depuis Joukovski et Pouchkine et jusqu’à Mandelstam sont les poètes qui s’en sont inspirés, la traduisent ou la citent. »
Et donc aussi la musique ! je connais ces danses depuis mon enfance.
→ Je pense avoir connu le terme forgerie mais l’avoir oublié.
La forgerie est un acte de tromperie qui consiste à fabriquer un faux en écriture, soit de toutes pièces, soit en réutilisant des parties authentiques existantes, auxquelles des parties forgées sont ajoutées habilement de façon à laisser croire que l’ensemble serait authentique. Un « document contrefait » est fabriqué de toutes pièces par un faussaire en faisant croire qu’il est authentique, tandis qu’un « faux document » a été modifié en faisant croire qu’il est authentique1. De faux documents historiques ou des faux billets de banque sont le résultat d’acte de forgerie.
Ce terme de forgerie est à l’origine propre à l’expertise en écritures mais par extension, il peut désigner une fraude archéologique (en anglais archaeological forgery) avec laquelle un faussaire tente de tromper les scientifiques en inventant des objets ou des faits archéologiques totalement ou partiellement truqués.
En littérature, ce terme a une tout autre acception, non dépréciative : à côté de son sens de falsification ou de pastiche dérivé de son acception juridique, il peut aussi s’employer pour désigner la créativité lexicale et les procédés stylistiques entourant la création de mots nouveaux, dans un but esthétique et poétique, bien différent de la tendance néologique des vocabulaires techniques ou de l’importation de mots étrangers.
→ Et je retrouve le terme dans un entretien mené avec Jean-Pascal Dubost, pour Poezibao I

©florence trocmé, mars 2025