« L’instant présent, regarde-le dans les yeux »


Le Flotoir du 13 août au 1er novembre 2025, avec notamment Andrei Minzetanu, Georges Seféris, Cole Swensen, Pierre Hadot, Goethe


 

 

mercredi 13 août 2025

Des pierres
« En cheminant, chaque pierre suit son destin, détachées du corps de la Terre, elles ont roulé avec les glaciers, se sont morcelées et gisent ici et là sur le plateau. Dans l’île Diomède (Béring), j’ai rencontré une religieuse des Sœurs du Père de Foucauld qui, selon la règle de l’ordre, sont au service des plus pauvres, c’est-à-dire des Inuit de cette île. Elle me dit que, mal informée, un jour, en compagnie d’un Inuit, elle a donné sur la pente du sentier un léger coup de pied à l’une de ces pierres qui fut ainsi déplacée. L’Esquimau regarda la religieuse et lui dit : « Ma sœur, tu oublies que cette pierre a une vie, son avenir est tracé par les Invisibles. C’est mal de l’avoir ainsi dédaigneusement éloignée. » L’homme alla chercher la pierre sur la pente et la remit en place (détroit de Béring, avril 1976) » (Jean Malaurie, de la pierre à l’âme) ».


dimanche 24 août 2025

Comment les écrivains travaillent (Laura Vazquez)
Dans Libération, je lis un grand entretien, intéressant, avec Laura Vazquez. Ce qui me retient ici, c’est sa façon de travailler, avec fiches et Obsidian :
« Le roman est rempli de citations d’écrivains. Vous les collectionnez ? 
– Je peux vous montrer comment je procède [elle ouvre son ordinateur]. J’utilise depuis des années un logiciel qui s’appelle Obsidian [sur l’écran se déploie une constellation, avec différents pôles comme des planètes]. Les Forces est là. Il est relié à toutes ces lectures… Ici, ce sont mes autres livres… Il y a aussi des passions, comme le bouddhisme… À chaque fois que je lis un livre, je souligne dans la marge. Une fois par semaine, Tristan, mon assistant, que je remercie à la fin du livre, vient et récupère la pile de bouquins que j’ai lus. Il prend en photo les passages que j’ai soulignés, ajoute le nom de l’auteur, l’année de publication, le titre, la maison d’édition, et fait une fiche. Ensuite, il m’envoie les fiches et je les verse dans mon logiciel. Chaque lecture deviendra une fiche. Ainsi, quand je commence un texte je ne pars jamais de zéro.
→ Nombreuses similitudes, logiciel compris, avec ma façon de travailler.


lundi 25 août 2025

Stéphane Bouquet
C’est avec une profonde tristesse que j’apprends la disparition de Stéphane Bouquet. Je l’ai peu connu, mais je l’ai toujours apprécié et surtout il m’a toujours beaucoup touchée, malgré l’exigence de sa poésie. Il a souvent été accueilli dans Poezibao et dans Poesibao récemment pour Tout se tient. J’avais aussi en 2024 fait un Journal de lecture de Neige écran.


mardi 26 août 2025

Cette incorrigible diversité
Oh comme elle sonne juste, de manière au fond terrifiante, cette note de Vinciane Despret, in Habiter en oiseau :
« On va enfin se défaire de cette incorrigible diversité, de ces vies individuelles si indisciplinées, de ces circonstances qui gâchent l’unité des tableaux et de cet appétit consternant des vivants pour les variations. On a trouvé un convertisseur universel, l’économie, on va enfin pouvoir unifier théoriquement les territoires. »
→ Partout on supprime ce qui dépasse et le plus souvent avec violence en « coupant », des têtes, des phrases, des livres, des lignes budgétaires. Trancher, trancher, trancher et peu importe si cela conduit finalement à creuser des tranchées.
→ Hier ce véritable cirque dans l’eucalyptus, de minuscules oiseaux, martinets ou hirondelles, se poursuivant, piaillant, se laissant tomber à une allure folle de branche en branche. Hier encore sur le bord du rivage, à marée descendante, une mouette si drôle à faire du surf sur les vaguelettes.
Ce matin, on annonce des vagues cycloniques, une très forte houle sur toute la façade ouest qui serait provoquée par la fin d’un ouragan qui vient de sévir au large. J’aime ce vocabulaire, qui me remet à ma juste place : vagues cycloniques, estran (j’ai appris hier que les Allemands disent das Watt pour cette zone bien inspirante pour la réflexion dans tous les domaines, l’estran, ce lieu du jeu de la mer, montante et descendante, alternativement couverte et découverte. Je me suis même demandé quel effet cela faisait aux rochers cette alternance d’états si différents, aérobie et anaérobie.

Quid des algues de bord de mer
Les algues de bord de mer soumises au rythme des marées, comme les algues vertes (Ulva, Enteromorpha) ou brunes (Fucus, Laminaria), vivent des alternances régulières entre immersion et exposition à l’air, ce qui influence leur rapport à l’oxygène :
Adaptations marines aux rythmes des marées
En immersion :
Lorsqu’elles sont sous l’eau (à marée haute), les algues disposent d’oxygène dissous, issu à la fois de la photosynthèse et de l’eau de mer. Elles respirent alors de façon aérobie, comme les autres plantes aquatiques.
À marée basse :
Lorsqu’elles se retrouvent exposées à l’air (emerses), elles réalisent la photosynthèse, produisant et consommant l’oxygène directement. Les parties immergées ou coincées dans la vase peuvent, elles, se retrouver en situation de déficit en oxygène  : la respiration devient partiellement anaérobie pour de courtes périodes — mais cette tolérance est limitée et génère souvent du stress ou des produits de fermentation.
Tolérance au déficit temporaire d’oxygène :
Ces algues ont développé une capacité à supporter des phases transitoires sans oxygène (par exemple enfouies sous dépôt de vase ou lors de la nuit en marée basse). Elles utilisent alors des voies métaboliques alternativement aérobie et anaérobie (production de lactate, fermentation d’acides organiques).
Survie et adaptation :
Cette alternance leur permet de survivre dans des milieux fluctuants et d’éviter la mort cellulaire immédiate, mais un retour rapide à l’oxygène est nécessaire pour une croissance normale.
Ce qui me renvoie à ce que j’écrivais le 11 août : Vincent Doumeizel, conseiller pour les océans à l’ONU : « Les algues sont une immense source d’espoir ». Dans une BD réjouissante parue fin juin, le biologiste écrivain Vincent Doumeizel raconte que les 12 500 espèces qui forment les forêts sous-marines sont un gisement de nourriture et de prospérité pour l’humanité. » 


mercredi 3 septembre 2025

Prémonitoire
« Ce que j’ai toujours su et dit est arrivé : pouce baissé pour tout ce qui rappelle l’individu, la culture, la pensée indépendante et intime ! L’exil de l’esprit est institutionnel. Cependant, cette institution dont le fonctionnement est très précisément perceptible reste invisible. »
signé Imre Kertesz, in Le Spectateur.

Noter
J’aime bien cette remarque d’Olivier Haralambon dans son livre comment lire des livres qu’on ne comprend pas : « On ne consacre jamais à lire, même attentivement, la lenteur dans laquelle nous installe la copie manuscrite. »
→ et c’est bien pourquoi j’aime tant noter, recopier, citer, et cela depuis toujours. Et je suis confortée dans ce goût et cette pratique par le très passionnant ouvrage d’Andrei Minzetanu sur Carnets de lecture.
J’y ai d’ailleurs découvert un mot que je ne connaissais pas : « ana », qui sont des recueils de mots, de bons mots, surtout aux XVIIème et XVIIIème siècle. Il est surtout aujourd’hui utilisé, quand il l’est encore, en suffixe, par exemple Virgiliana, ou Valéryana. Le Flotoir n’est qu’un immense ana.

La note-citation
Minzetanu, précisément : « S’intéresser à la note-citation, à cette unité de lecture, c’est essayer de comprendre un phénomène très complexe qui a été trop souvent négligé à cause de son caractère dit subjectif ; la question que pose la note-citation est celle de savoir, dans la mesure du possible, quel a été l’élément, la nuance, le plaisir qui ont déterminé un certain lecteur à prendre une note, à prélever une citation. »

Un rapprochement (pour le « microscope du bonheur »)
Je veux rapprocher ici deux magnifiques citations, l’une de Giono, trouvée dans le livre La Vie intérieure de Christophe André et l’autre de Thoreau dans son Journal.
Giono : « Dès que les sens sont suffisamment aiguisés, ils trouvent partout ce qu’il faut pour découper les minces lamelles destinées au microscope du bonheur. Tout est de grande valeur : une foule, un visage, des visages, une démarche, un port de tête, des mains, une main, la solitude, un arbre, des arbres, une lumière, la nuit, des escaliers, des corridors, des bruits de pas, des rues désertes, des fleurs, un fleuve, des plaines, l’eau, le ciel, la terre, le feu, la mer, le battement d’un cœur, la pluie, le vent, le soleil, le chant du monde, le froid, le chaud, boire, manger, dormir, aimer. […]
Jean Giono, La Chasse au bonheur
L’autre de Thoreau dans son journal :
« Le paysage, à condition d’être réellement vu, réagit sur la vie du spectateur. Comment vivre. Comment tirer le meilleur parti de la vie. Comme si vous deviez enseigner au jeune chasseur à piéger son gibier. Comment extraire le miel de la fleur du monde. Telle est mon affaire quotidienne. Je suis aussi affairé qu’une abeille. Je parcours les champs avec cette mission. »
→ Je me sens souvent abeille quand je prends des photos (mon « microscope du bonheur » et très tôt consciente du saccage du monde à grande échelle, je me suis souvent penchée sur les détails, même dans les lieux les plus abimés. Et j’y ai toujours trouvé de la beauté, ne serait-ce que dans les manifestations de la résilience du végétal.
→ et je crois bien être abeille aussi avec les livres. Et avec la musique.
Je complète la citation de Thoreau : « … je ne suis jamais aussi heureux que lorsque je me sens lourd de miel et de cire. Telle une abeille, je cherche toute la journée les douceurs de la nature. Je fertilise et mélange les fleurs, j’en produis des variétés rares et plus belles en faisant passer mon regard de l’une à l’autre. Très naturellement et joyeusement, avec ma propre musique bourdonnante, je cherche le miel toute la journée. La pensée tout emmiellée d’expérience, j’imite la trajectoire de l’abeille jusqu’à ma cellule. Ce sont les fleurs qui m’intéressent. Je suis convaincu que les hommes ne sont pas bien occupés, que ce n’est pas ainsi qu’il faut passer une journée. À force de patience ou d’observation, je m’assure un nouveau rayon de lumière, je me sens un instant élevé sur Pisgah, ce monde qui pour moi était lettre morte devient vivant et divin, ne le guetterai-je pas encore ? ne serai-je pas dorénavant un guetteur ?
Et voici aussi une citation à propos de Goethe, relevée hier dans le beau livre de Pierre Hadot, N’oublie pas de vivre (il y a une certaine cohérence, au fond, dans mes recherches, même si parfois je me trouve bien « dispersée » en raison de mon insatiable curiosité !) : « Chaque instant passe et annonce ce qui vient à nous. Il offre une possibilité de création nouvelle dans le devenir du moi et dans le devenir du monde. Il est sans cesse, comme la vie, destruction et création, c’est-à-dire nouveauté sans cesse renouvelée, à l’infini. L’intention de la divinité, dit Goethe dans Poésie et Vérité, c’est que, d’un côté, nous constituions notre moi (verselbstigen), nous nous individualisions, et que, de l’autre côté, nous ne manquions pas, en pulsations régulières, de nous dépouiller de notre moi (entselbstigen), de nous désindividualiser. » (Pierre Hadot, N’oublie pas de vivre, p. 64)

L’instant présent, Goethe encore
Tout tourne autour de l’instant présent dans ce chapitre du livre de Pierre Hadot, « Goethe et l’instant présent »
« Le sens dernier de l’attitude goethéenne à l’égard du présent, c’est donc, par la concentration sur le présent, sur l’existence que nous n’atteignons que dans l’instant, le bonheur et le devoir d’exister dans le cosmos, un sentiment profond de participation, d’identification à une réalité qui déborde les limites de l’individu :   Grande est la joie d’être-là (Freude des Daseins) Plus grande encore la joie que l’on éprouve à l’existence elle-même (Freude am Dasein) (p. 64)
Elégie de Marienbad :
Heure après heure,
Comme une grâce,
la vie nous est offerte.
Du passé nous avons peu appris,
De demain tout savoir est interdit…
Fais donc comme moi.
Avec une sagesse joyeuse,
L’instant, regarde-le dans les yeux !
N’attends pas !
Vite ! Fais-lui accueil avec une vivante bienveillance
Que ce soit pour l’action, pour la joie ou l’amour
Où que tu sois, sois tout cela, toujours dans cette disposition d’enfant,
Si tu es tout cela, tu es invincible
Et il faut savoir qu’en allemand, instant se dit Augenblick, il s’agit bien de regarder dans les yeux.
Augen signifie œil, Blick vient du verbe blicken, regarder, jeter un regard !
→ Je dirai bien aussi Ohrenblick, tant l’écoute me parait importante et souvent sous-évaluée. Ohren signifiant Oreilles. Le terme Ohrenblick n’existe pas en allemand !

Capacités cognitives.
Je suis soucieuse de comprendre -et aussi de ne pas passer à côté- de cette nouvelle révolution que représente l’accessibilité de certains outils d’IA à tous. Si on ne suit pas dès le début, ensuite on est largué ! Or ce sera sans doute une composante importante de notre vie future. Même si on commence à tempérer un peu certaines de ses possibilités. Et à bien explorer ses risques. Comme notre mémoire a beaucoup perdu de ses capacités du fait de tous les supports modernes (depuis l’imprimerie !), de même nos capacités cognitives pourraient perdre de ne pas être assez entraînés, nos neurones pas assez sollicités et cela en permanence.
Mais l’IA peut aussi être d’un très bel apport et d’une aide précieuse. Ce serait intéressant par exemple d’effectuer une recherche simultanée avec le moteur de recherche Google et avec n’importe quelle IA. Dans un cas, je risque d’avoir une foule de sites et réponses dans lesquelles il va falloir trier, ce qui n’est pas toujours très porteur en termes cognitifs alors que l’IA va déjà proposer une synthèse des pistes à explorer. À ce jour je m’en suis surtout servie, mais beaucoup, comme d’une sorte de métamoteur de recherche. Un article récent du Monde montrait d’ailleurs comme il serait important, plutôt que d’interdire le recours à l’IA aux élèves et aux étudiants, d’élaborer une vraie pédagogie de son usage. Comment s’en servir, comprendre quel impact ce recours peut avoir sur les capacités cognitives, etc. Chapeau de l’article du Monde : « L’utilisation massive de l’intelligence artificielle par les étudiants ne pose pas que la question de la place à lui donner dans les cours et celle de la triche. Elle interroge aussi de plus en plus d’enseignants et d’étudiants sur la capacité et l’envie d’apprendre en faisant des efforts. »
Je note aussi : une étude du Massachusetts Institute of Technology publiée en juin souligne une baisse des capacités cognitives (compétences neuronales, linguistiques et comportementales) d’étudiants utilisant l’IA dans une série de travaux.
Ou encore :
« Après avoir posé aux enseignants la question de “comment apprend-on avec l’IA ? “, celle-ci les interroge sur “pourquoi apprend-on ?” » résume Colin de la Higuera, enseignant-chercheur en informatique à Nantes Université et titulaire de la chaire Unesco « Ressources éducatives libres et intelligence artificielle ». La question de l’utilité des apprentissages et des connaissances n’est pas nouvelle, rappelle-t-il ; la calculatrice, les CD-ROM, Internet ou encore Wikipédia avaient en leur temps déjà chamboulé la communauté éducative. Mais contrairement à ces technologies, « l’IA ne permet pas juste aux étudiants d’accéder à des connaissances, elle leur propose une digestion et une mise en forme de ces connaissances », analyse le chercheur, soit précisément ce qui est attendu d’eux dans nombre de travaux ainsi qu’en fin de cursus.
Et un point de vue récent d’un professeur de philosophie, Vincent Renault stipulait, toujours dans Le Monde, que « L’outil empêche de réaliser l’acte philosophique d’élaborer un problème et d’en déployer les dimensions »


jeudi 4 septembre 2025

Le tramway de Lisbonne
Terrible accident de tramway à Lisbonne. Je pense à Pessoa. Et j’interroge une IA pour savoir s’il l’a évoqué dans son œuvre. Non seulement il l’a évoqué mais le son du tram avait pour lui quelque chose d’emblématique.
Fernando Pessoa a bien évoqué le tramway de Lisbonne dans son œuvre, notamment dans Le Livre de l’Intranquillité où le son métallique des tramways devient une expression de la vie lisboète et de la sensibilité urbaine de l’auteur. Pour Pessoa, le tramway ne se limite pas à un simple moyen de transport : il devient la bande sonore de Lisbonne et participe à la construction de la mémoire et du paysage émotionnel de la ville. Son usage du tramway pour se déplacer entre ses quartiers favoris (Campo de Ourique, Chiado) illustre sa dimension de flâneur et de poète citadin.
Et sur un des sites explorés par l’IA, je trouve cette belle citation : « Que le son métallique des tramways est humain ! Quel paysage allègre que la simple pluie sur la rue ressuscitée de l’abîme !
Ô ma Lisbonne, mon foyer ! »
→ et je découvre par la même occasion, en suivant de nouveau un des liens explorés par l’IA, une belle page qui présente dix livres où Lisbonne joue un rôle central. Saramago, Tabucchi, Lobo Antunes. Et bien sûr Pessoa lui-même et son Livre de l’Intranquillité. Qui n’est pas du tout étranger à mon tropisme vers le Portugal.
→ [en fait, je découvre un peu plus tard qu’il s’agit d’un funiculaire et pas d’un tramway]. Mais je garde ici cette évocation de Lisbonne. J’y tiens.
Alors je complète : Dans Requiem (1994), Antonio Tabucchi, écrivain italien qui rend hommage à Lisbonne et à Pessoa, décrit l’expérience d’une déambulation à travers la ville où figurent divers moyens de transport typiques, dont les tramways et, dans certaines évocations, les funiculaires. Lisbonne y est présentée comme ville de collines, où le passage d’un funiculaire apparaît comme une partie du « rêve lisboète ».

Aphoriseur ?
Encore une belle remarque d’Andrei Minzetanu dans Carnets de lecture : « L’aphoriseur, une figure épistémologique et discursive très semblable à l’excerpteur si l’on prend en considération ses rapports aux textes et à la lecture, insère dans ses œuvres les aphorisations des autres, mais produit en même temps des ‘énoncés candidats à l’aphorisation’, des phrases promises à rester sans texte, des phrases écrites et présentées d’une manière essentiellement détachable et citable…
→ Cela m’interroge aussi beaucoup en regard de mes pratiques dans le Flotoir. J’aphorise souvent, sans doute, à mon insu.
Minzetanu qui citait Michon : « Oui, bien sûr ! Il peut y avoir de la doc. Mais si c’est de la doc plate et brute, c’est-à-dire par exemple des citations non retravaillées, non trafiquées, ce n’est pas bien, ça ne me servira pas. Il faut qu’au moment où je prélève une information documentaire, ou une référence littéraire, il y ait déjà le désir de me l’approprier, d’en recadrer et d’en transformer le contenu à ma manière. Il faut déjà une sorte de feu rédactionnel dans l’écriture de la note, sinon elle ne servira à rien. »

Et Montaigne, un illustre lettré excerpteur ?
« Un auteur qui est exemplaire à plusieurs niveaux, pour les pratiques de lecture qui m’occupent ici : Montaigne. Grâce à ses Essais, il incarne à la fois un des plus illustres lettrés excerpteurs, un des meilleurs défenseurs de ce type de lecture, mais aussi, comme on le verra, un de ses plus redoutables critiques. Une des questions qui ont hanté, et qui continuent de le faire, la critique consacrée à Montaigne a été celle de savoir ce que son œuvre devait à ses notes de lecture et, plus particulièrement, à la méthode des lieux communs. Un des critiques les plus influents sur cette question, et auquel toute la critique postérieure doit beaucoup, est un disciple de Lanson, Pierre Villey, qui a répertorié, dans un livre paru en 1933, la quasi-totalité des sources utilisées par Montaigne, dans l’écriture de ses essais. P.Villey admet que Montaigne transcrivait, souvent avec une grande fidélité, des phrases préférées de ses livres, et qu’il empruntait à certains auteurs des exemples et des idées, de manière assez précise pour que la source puisse être clairement identifiée. »
Montaigne qui est lucide sur sa pratique :
« C’est merveille combien proprement la sottise se loge sur mon exemple. Est-ce pas faire de mesme, ce que je fay en la plus part de cette composition ? Je m’en vay en escornifflant par-cy par-là, des livres, les sentences qui me plaisent ; non pour les garder (car je n’ay point de gardoire) mais pour les transporter en cettuy-cy ; où, à vrai dire, elles ne sont plus miennes, qu’en leur première place » (p. 117)


mercredi 17 septembre 2025

Victor Hugo, Ô gouffre…
Ce matin, je croise ce magnifique poème des Contemplations de Victor Hugo et je le recopie pour le plaisir.
Ô gouffre ! l’âme plonge et rapporte le doute.
Nous entendons sur nous les heures, goutte à goutte,
Tomber comme l’eau sur les plombs ;
L’homme est brumeux, le monde est noir, le ciel est sombre ;
Les formes de la nuit vont et viennent dans l’ombre ;
Et nous, pâles, nous contemplons.
Nous contemplons l’obscur, l’inconnu, l’invisible.
Nous sondons le réel, l’idéal, le possible,
L’être, spectre toujours présent.
Nous regardons trembler l’ombre indéterminée.
Nous sommes accoudés sur notre destinée,
L’œil fixe et l’esprit frémissant.
Nous épions des bruits dans ces vides funèbres ;
Nous écoutons le souffle, errant dans les ténèbres,
Dont frissonne l’obscurité ;
Et, par moment, perdus dans les nuits insondables,
Nous voyons s’éclairer de lueurs formidables
La vitre de l’éternité.
Marine-Terrace, septembre 1853.

Trop, trop vite, écraser
Je suis très sensible à cette remarque de Justine Augier, dans son beau livre Croire, dont j’avais parlé dans ce Flotoir, précédemment. Elle évoque une « langue trompeuse, qui œuvre patiemment à dissimuler la réalité des dominations, des violences et des inégalités – ultime violence toujours que celle de l’écrasement de ce qui est déjà écrasé. Langue usée par l’absence de doute, l’absence d’aveux d’ignorance qui viendraient redonner crédit aux mots prononcés, par l’idée que chacun devrait être capable de s’exprimer tout le temps sur tous les sujets et sans hésitation, sans jamais dire je ne sais pas, sans jamais dire je ne suis pas sûre, se passant d’un savoir bâti sur un temps long qui perd peu à peu de sa valeur – l’immédiateté s’attaque avec méthode à tout ce qui advient en se transformant, tout ce qui a besoin de lenteur. »
Terrible ces mots, ultime violence que celle de l’écrasement de ce qui est déjà écrasé, dont on a quotidiennement le témoignage, en particulier dans l’expérience de femmes violées, harcelées. Mais aussi dans le tableau terrifiant de ce qui advient dans les guerres en cours. N’est-ce pas le principe de la double attaque, la première écrase et est un piège, la seconde écrase ce qui est écrasé et ajoute de l’écrasement à l’écrasement.


lundi 29 septembre 2025

D’un livre à l’autre
Que j’aime quand un livre donné produit un écho avec un autre livre, lu, parfois un peu oublié (Que, dans une autre existence peut-être, J’ai déjà vue… – et dont je me souviens !).
Ce matin, plusieurs allusions à Etty Hillesum dans le livre de Jacques Robinet, De prison en royaume, me rappelle ma lecture éblouie des Écrits de cette dernière. Me rappelle que je n’ai pas fini le livre. Alors je vais le chercher et je l’installe, pour un moment, avec le livre de Jacques Robinet, façon de dire merci, une fois de plus, à ce dernier. Lire, c’est aussi cela.

Incipit oui, et excipit ?
Très souvent on parle des incipit des livres, on les cite, on les glose, tel celui, si célèbre de la Recherche du temps perdu. Mais les excipits, il me semble que c’est moins fréquent. Et c’est tout aussi important. Existe-t-il beaucoup de lecteurs qui vont lire la fin avant toute chose ? Je n’en suis pas. Et de plus il m’arrive très rarement de finir les livres. Très souvent, je m’arrête aux deux tiers ! Atavisme peut-être, puisque il en allait exactement de même pour mon père, ce grand lecteur. Ma mère, grande lectrice, elle aussi, arrêtait vite si ça ne la prenait pas mais allait jusqu’au bout. Il est vrai que contrairement à mon père et moi, elle lisait surtout des romans. Elle suivait beaucoup l’actualité du livre, car elle a longtemps œuvré comme bibliothécaire bénévole (avant de ne plus pouvoir lire, drame de sa vie, à la suite d’une très précoce DMLA).
Tout cela m’a donné envie d’ouvrir une liste d’excipit. 

Séféris
J’ai reçu et j’en remercie vivement les éditions le Bruit du Temps le tome 2 des Journées de Séféris, années 1945 à 1971, dans la traduction de Gilles Ortlieb. Qui préface aussi le livre. D’emblée, je retiens cela, sur le travail même de ces « Journées » : Georges Séféris « ne s’interroge plus sur le bien-fondé d’un outil qu’il a appris à maîtriser. À savoir éphéméride, baromètre intime, cahier d’exercices, bulletin de météorologie politique, carnet de lectures, bloc-notes, journal de voyage et, à l’occasion, aide-mémoire et exutoire. Il montre aussi avec un ou deux exemples comment la note des « journées » peut ensuite se transformer en poème. « Entre le matériau premier, la note, et le produit transformé qu’était pour lui un poème, le processus est souvent captivant à observer pour la part d’alchimie qu’il recouvre » (p. 8)

Séféris et l’écriture
Deux citations faites par Ortlieb dans sa préface : « On n’écrit pas autrement qu’à coups de machette sur soi-même » (1941) et un peu plus tard : « On comprend qu’on travaille bien lorsque chaque pensée, chaque incident de la vie quotidienne, aussi menu et insignifiant soit-il, semblent venir ajouter d’eux-mêmes. »

Des ruines, partout des ruines
C’est écrit en janvier 1945, mais cela s’applique à tant d’images de ces jours tragiques : « Des ruines, partout des ruines ; maisons éventrées, démolies, avec cet humour étrange et inquiétant dont témoignent les constructions humaines lorsqu’elles sont démantibulées et hors d’usage. Habitations béantes comme des noix ouvertes, dévoilant les reliques d’une vie qui cherchait à se protéger, à créer une atmosphère ». 12 janvier 1945.
→ et c’est tellement juste cette remarque ! Ce sentiment d’étrangeté devant cette intimité à la fois dévoilée et vidée de tout sens que l’on peut éprouver, parfois, en voyant une maison démolie ou en cours de démolition.

Des poèmes magnifiques
Le texte des Journées est parsemé de très beaux poèmes : « Le sommeil est lourd les matins de décembre / noir comme les eaux de l’Achéron, sans rêves / sans mémoire ni même une petite feuille de laurier. … » et j’entends, une fois de plus, les poèmes de Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz, d’autant qu’il y a dans ce poème une répétition, « le sommeil est lourd les matins de décembre.
Je lis aussi : « L’éveil entaille l’oubli comme une peau fouaillée / et l’âme égarée refait surface en brandissant / des bribes de peintures chtoniennes (…) (p. 35)

De la lumière en Grèce
« Cette grâce du délabrement, de la fragilité qu’on trouve en Grèce ; un linteau déglingué avec trois petites feuilles, c’est vraiment quelque chose ! C’est la lumière. Les hochets les plus insignifiants dansent dans la lumière et on assiste à leur métamorphose ; elle les transforme en d’autres choses, impondérables, qui n’ont plus rien à voir avec la misère ambiante. » (p. 36).
Et un peu plus loin : « Je suis fou de ce pays. Chaque jour me plonge davantage dans cette ivresse. La mer, les montagnes qui dansent, immobiles ; je les ai retrouvées, à l’identique, dans ces tuniques plissées de l’eau transformée en marbre autour des seins et sur les flancs de ces reliques décapitées. Je sais que je n’aurai pas assez de toute ma vie pour exprimer ce que j’ai essayé de dire pendant tous ces jours : cette union de la nature avec un corps humain ordinaire – ce si-peu-que rien, ou un surhomme, comme on dit aujourd’hui. Ces mots que j’aligne maintenant sont autant de gestes désespérés dans le vide, qui n’expriment rien.
Je suis fou, malgré tout, de ces choses, dans cette lumière.
‘Et tu vois la lumière du soleil’
comme disaient les anciens. Je pourrais analyser cette phrase et tendre vers l’amour le plus mystique. Mais pour exprimer ce que tu veux exprimer, tu dois fabriquer une autre langue et la nourrir pendant des années et n’es pas près de retrouver. »
p.48

Comme Valéry, la nage
« Deuxième bain à Vouliagmeni. La magie de la mer est inexplicable. J’en sors soudain transformé : et perplexe, jusqu’à la moelle. Je n’arrive pas à comprendre. Aller au plus près, passer cette ligne qui me sépare d’un autre monde.
Inimaginable, l’acharnement que cela demande, pour voir les choses les plus simples. L’acharnement dont il faut faire preuve, pour écrire un seul vers. » (p. 42)

Pauvre Éluard
Il y a des pages à la fois bien amusantes et très cruelles sur une visite d’Éluard en Grèce en 1946. « J’ai remarqué ceci : Éluard ne pose jamais de questions » (p. 43). Je n’ai pas extrait ici le plus méchant ! Mais c’est une remarque qui sonne si juste dans le domaine des relations avec autrui. Ces personnes qui ne posent jamais aucune question, comme si rien de ce que pouviez dire, ou pire, être, ne pouvait avoir le moindre intérêt. A l’inverse, je me reproche parfois de poser trop de questions tant la vie des autres me passionnent. Ce qui les anime en particulier. De quoi ils vivent, et je ne parle pas ici de ressources financières.
Apparemment sans rapport (vraiment ?) cette association : tout à l’heure j’étais dans un magasin de la grande marque à la pomme et pendant qu’on mettait en route ma nouvelle montre, j’ai fait ce constant que j’ai partagé avec la vendeuse qui m’aidait : mais il n’y a que des vieilles dames ici (dont moi, ai-je ajouté !). Comme si la pomme les rassurait, ou bien si elles avaient l’impression de trouver une oreille attentive et attentionnée à leur incompréhension de la chose.


mercredi 1er octobre 2025

La désinformation en marche
Je suis atterrée de découvrir cela ce matin : Elon Musk est en train de créer Grokipedia : « Une amélioration considérable par rapport à Wikipédia, une étape nécessaire vers l’objectif de xAI qui consiste à comprendre l’univers ».
« Grokipedia » : Elon Musk annonce que xAI travaille sur un concurrent de Wikipédia alimenté par l’IA. Il avait précédemment critiqué les préjugés de Wikipédia et remis en question le financement de la fondation Wikimedia.
Personnellement, depuis plusieurs années, je soutiens, modestement, Wikipédia par un petit don annuel. Je m’en sers très souvent et je crois à sa grande fiabilité.
→ Mais je tiens à continuer à suivre très attentivement l’actualité concernant l’intelligence artificielle, je pense que tout journaliste et même nombre d’écrivains doivent le faire et apprendre à l’utiliser. Pas pour écrire toutefois ! Pour chercher des sources, les croiser, savoir comment nos publications sont utilisées par lesdites intelligences artificielles (j’ai été frappée de trouver le Flotoir (partie en ligne) dans les sources de Perplexity !).

La traversée des frontières
Thoreau, yogi des bois, p. 90, citation de JP Vernant : « pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui (…). Demeurer enclos dans son identité, c’est se perdre et cesser d’être. On se connaît, on se construit par ce contact, par cet échange avec l’autre. L’homme est un pont », in La Traversée des frontières.

Flotoir ? et Feldman
Je me reconnais doublement dans ce qu’écrit Christian Rosset dans son « Terrain vague » sur Diacritik : « 19 septembre 2025. Une résolution : que cette chronique devienne plus que jamais un journal de bord – un journal plus ou moins troué. Car il y a des jours où on écrit et d’autres non, sans oublier ceux où l’on efface le travail de la veille – c’est d’ailleurs ce qui s’est passé aujourd’hui : le prologue de cet épisode, achevé en principe hier soir, est passé, après relecture, à la trappe. J’ai déjà oublié son « contenu », sinon qu’il était question de ces heures perdues où ne plus devoir compter le temps qui passe met en joie. Ces heures sont celles où ces chroniques s’élaborent – et c’est bien parce que le tictac des montres et des horloges ne se fait plus entendre, qu’à l’arrivée il y a quelque chose plutôt que rien. Écrivant ceci, j’écoute comme souvent une des dernières compositions de Morton Feldman. Certaines d’entre elles peuvent approcher les cinq heures. J’y reviens toujours, depuis des décennies, car, quel que soit mon état, physique ou mental, elles ne m’ennuient jamais. »

Le rempart
Je suis un peu la lettre d’information The Bulwark (cela veut dire rempart) sur Substack, je trouve que leurs analyses de la situation américaine sont très intéressantes. The Bulwark est une newsletter influente, reconnue pour son contenu conservateur mais anti-Trump. En juillet 2025, elle comptait environ 845 000 abonnés, dont 100 000 payants. Elle tire parti des fonctionnalités avancées de personnalisation et de la communauté de Substack pour diffuser régulièrement analyses, textes, vidéos et podcasts autour de ses valeurs.
Par ailleurs je m’intéresse à ces nouvelles formes de journalisme qui se développe avec des sites comme Substack. Des journalistes américains ont pu créer des lettres d’information payantes, ce qui leur permet de vivre et de ne pas dépendre des grands médias qui sont de plus en plus phagocytés par les mouvements d’extrême-droite, que ce soit en France ou ailleurs. Je trouve intéressant que quelqu’un qui a une vraie expertise et un réseau fiable de correspondants puisse s’exprimer plus librement.

Faire poète
J’emprunte pour l’instant à Christian Rosset cette citation de Zipp et zapp de Christian Prigent, avant de lire le livre moi-même !
« Choisir de faire poète, c’est vouloir qu’une singularité de vision, de pensée, de sensation fasse apparaître dans une langue la possibilité d’autres mondes, plus adéquats à l’expérience que chacun à sa façon fait des choses de sa vie, de ses désirs, de ses peines et de ses jouissances. / La poésie n’éloigne pas du monde : elle rapproche, au contraire, de sa complexité énigmatique. »
Et puis cela aussi :
« Ma manie : mettre en tension la phrase (la syntaxe qui produit des énoncés narratifs, descriptifs ou pensifs) et le phrasé (une balistique non figurative, faite de rebonds homophoniques, de variations rythmiques et de calculs prosodiques). C’est cette tension qui garantit la vitalité. Quand elle s’affaiblit, tout s’effondre. »


vendredi 3 octobre 2025

Baudelaire, Malaprade, Albarracin
Je lis un remarquable article de Pierre Vinclair autour des livres d’Anne Malaprade et de Laurent Albarracin, mis en regard du poème « le Cygne » de Baudelaire.
« Tout pour le poète – c’est sa maladie – acquiert un sens, pourtant on ne sait pas quel est ce sens. Cette manie est proche de la kleptomanie : Baudelaire pique du sens à tout ce qui existe et ne le rend jamais. Il ne peut pas s’en empêcher. Quant à savoir où est passé exactement ce sens ? Mystère. L’allégorie s’élance mais au moment où sa signification allait être délivrée elle a disparu, parlons d’autre chose. »
Vinclair explique : « J’ai fait ce long détour par un poème de Baudelaire, que tout le monde connaît, pour qu’on puisse se faire une idée d’Opération du Saint-Esprit, qui vient de paraître : le livre d’Anne Malaprade excite en permanence la pulsion herméneutique, mais en permanence aussi la déçoit pour passer à autre chose, dans la fuite en avant d’une phrase de prose qui nous exile malicieusement toujours plus loin de la résolution du divers dans une idée. Le vol est autre chose que le vol (l’objet du vol est le livre), pourtant le vol n’est rien d’autre que le vol (l’objet du vol est le pain) : « Un livre après l’autre. De quoi manger en rupture d’humanité. Un livre un pain. Un livre ne vaut pas pain. Avec un livre pouvoir s’acheter un pain. Avec un livre on peut voler du pain. On cache le pain dans le livre. Dans le livre on trouve du pain. » (p. 131)
Et voici pour Albarracin, que je ne saurais laisser de côté (je l’apprécie fortement) : Le Message réisophique se présente comme un ensemble de fragments malicieusement attribués à un improbable Collège de Réisophie. La modernité retournée, l’impossible révélation du signifié allégorique, la puissance horizontale qui fait lorgner dans un ailleurs trouble logeant au cœur du même, se retrouvent chez Albarracin sous la forme d’un Witz tournant presque à l’état pur, c’est-à-dire une succession de traits d’esprit qui décochent à chaque fois moins la flèche que l’arc lui-même, souvent dans une indistinction impressionnante entre la blague potache et l’intuition profonde, façon koân zen. Le burlesque s’y retourne en métaphysique, qui fait elle-même volte-face dans le non-sens. Le poème moderne tisse le miracle d’une signification dansant au fond d’un cul-de-sac, rivée à sa propre immanence hilare. »


samedi 4 octobre 2025

Angelus Novus
Georges Didi-Huberman vient de publier, aux Editions de Minuit, Les Anges de l’histoire, dont il fut tant question dans son séminaire, l’an dernier (j’en avais suivi quelques séances, avec passion). Je me réjouis donc de les retrouver, ces anges, dans ce livre. Et en particulier, celui-là : L’Angelus Novus de Paul Klee, élu par Walter Benjamin comme personnification de ‘l’ange de l’histoire’, y apparaît comme une alternative possible aux anges guerriers des grands décrets eschatologiques chrétiens. Convoqué au centre même des fameuses thèses ‘Sur le concept d’histoire’, il répondait à ce moment crucial qui échoit à quiconque sent passer un ange. Dans le destin particulier de Benjamin – confronté à tous les grands fracas de l’histoire européenne : l’hécatombe de la Première Guerre mondiale, l’échec du soulèvement spartakiste, la montée du nazisme et de l’antisémitisme d’État, la guerre d’Espagne, les procès de Moscou et, encore, le pacte germano-soviétique de 1939 qui fut si accablant pour tous les antifascistes de cette époque –, l’Angelus Novus surgissait comme l’allégorie de cette ultime chance, philosophique et politique, pour qu’une ‘tradition des opprimés ‘ puisse enjamber les logiques de peur panique, de haine et de vengeance hyperboliques que déploient les systèmes doctrinaux des grandes religions impériales. Angelus Novus n’était qu’un ‘ange-enfant’, après tout : une très fragile et volatile apparition. Mais il était ‘nouveau’ : suggérant par-là l’exigence de reprendre langue avec la politique. Selon une pensée de l’émancipation capable, comme l’écrivait Benjamin, d’‘arracher la tradition’ immanente à notre propre histoire aux conformismes symétriques du théologique et du politique. »

La splendeur du ciel, ici
À droite, vers le sud un ciel bleu tout pommelé comme des joues de chérubins, un ciel de peintre. À gauche vers le nord, une grande toile grise infusée de mauve qui me fait penser à Séféris à Poros.
C’est un spectacle permanent. Parfois joyeux, parfois dramatique. Certaines fins de journée je pense à Proust et au petit pan de mur jaune. C’est aussi une extraordinaire surface de projection. Mon ciel est un ciel, ciel qui cille, ciel sans ciel, qui n’est jamais ciel, couleurs, formes, menaces, allusions, illusions, tentatives, ciel qui encièle, qui décièle. Tu as vu le ciel, dit-on près de moi. Sans le regarder, je le sens.


lundi 6 octobre 2025

L’écriture
Actes Sud a bien voulu m’envoyer le nouveau livre de Régine Detambel, dont il a déjà été beaucoup question dans ce Flotoir. Ce nouvel opus s’intitule « Ecrire juste pour soi ». Je me souviens que Régine Detambel est bibliothérapeute (les livres prennent soin de nous, et Lire pour Relier sont les deux livres que j’ai déjà lus, étudiés même, tant ils recoupent une de mes préoccupations centrales : qu’est-ce que lire et pourquoi lire ?)
Je l’ouvre ce matin et relève d’emblée cela : « L’écriture, même seulement pour soi, sans intention de publication, redonne à la main et à l’histoire de chacun sa juste place. Il ne s’agit pas de créer une œuvre, mais de vivre pleinement et peut-être aussi de bâtir du sens. »
Oui, l’écriture de ce Flotoir, et de tous mes autres oirs, pratique matinale quotidienne. Différentes formes de « journal », certaines confidentielles, d’autres de nature encyclopédique, etc.

Séféris et Eliot
Dans les écrits personnels des grands auteurs, je suis toujours hautement intéressée par leurs lectures. Et je déplore que dans ses magnifiques Cahiers, Valéry ne parle presque jamais des auteurs qu’il lit. Séféris, lui, lit et fréquente aussi de nombreux poètes grecs, mais aussi venant d’autres horizons. Il est souvent très dur avec eux, je pense en particulier à ses pages sur Éluard et d’autres sur Cocteau. C’est méchant et très drôle.
Dans le passage qui me retient ici, il lit les Quatre quatuors d’Eliot et il fait cette citation magnifique :
As we grow older
The world becomes stranger, the pattern more complicated
Of dead and living. Not the intense moment
Isolated, with no before and after,
But a lifetime burning in every moment
And not the lifetime of one man only
But of old stones that cannot be deciphered
.
Traduction de Pierre Leyris, donnée dans le livre si beau des Journées de Séféris, si bien édité par Le Bruit du Temps.
Comme nous avançons en âge
Le monde devient plus étrange, et plus compliqué
De morts et de vivants. Non le moment intense
Isolé, dénué d’avant comme d’après,
Mais bien toute une vie brûlant à chaque moment
Et non le temps de vie d’un homme seulement
Mais celui-là des vieilles pierres indéchiffrables.
J’ai trouvé cette partie des Quatre Quatuors, East Coker, en anglais, ici. Le début est somptueux.

La beauté du dehors et ‘l’infinie douceur’
Cela encore qui est tellement en phase avec ce que je vis, en ce moment, en plein ciel, dans mon perchoir : « Hier et aujourd’hui, ciel couvert. Avant-hier il a plu. Bourrasques. L’hiver s’approche avec une infinie douceur. Je suis sans cesse interrompue par la ‘beauté’ du dehors. Un coup d’œil à travers la fenêtre ; le parfum des pins en automne, le bruit du vent. Il faudra, j’en ai bien peur, que je me mette à travailler volets clos et lumière allumée, même en plein jour. » (p. 66) !

Quand le moi est de sortie
Ce sont les pages les plus somptueuses pour l’instant, en 1946 à Poros. « Ce matin, j’ai ramé pendant une heure et demie et marché pendant deux heures. Au retour, le soleil brillait et je me suis baigné. L’après-midi sieste. Mon moi est de sortie. C’est très bien comme ça. Pour l’instant. »
Dans toutes ces pages, on suit Séféris dans ces balades, mais aussi dans ses travaux, un essai (qui ne verra pas le jour si j’ai bien compris ?) sur Cavafy et un très grand poème ‘la grive ». Je lis cela en ligne : « son poème important intitulé « La Grive » (en grec moderne Κίχλη), qui est un poème de 211 vers en trois parties, a été composé durant son séjour à Poros, plus précisément pendant son congé de deux mois en octobre et novembre 1946, qu’il a passé avec son épouse dans une villa appelée Sérénité sur l’île.
Ce séjour a marqué un tournant poétique pour Séféris, notamment dans sa réflexion sur la lumière, qui deviendra un élément fondamental de son œuvre par la suite. « 
→ et il est vrai que toutes ces pages abondent d’observations sur la lumière, avec parfois, très fugitivement une note d’étrangeté, quasi mystique. Ce qui renvoie à sa lecture d’Eliot ! « Je suis revenu dans ma chambre, étourdi comme je l’ai dit, dans un état de quasi-voyance » [je souligne] (p. 73

Séféris et les Anciens
« Émotion, hier, en lisant le discours d’Achille à Priam. Je constate avec saisissement combien cette ligne si constante et, dans le même temps, si sensible est une corde vibrante. Émotion, de plus, devant l’art de haut vol ensemencé chez les autres par Homère et qui était là présent, pendant que je lisais, sous la forme d’une harmonie sonore. Ceci encore : tout se tient chez Homère, le monde tout entier est un tissu de ‘liens’ organiques ; le monde terrestre et le monde céleste, les animaux, les plantes, les éléments naturels, les cœurs des hommes, le bien, le mal, la mort, la vie, tout cela qui mûrit, disparaît, refleurit. La mécanique divine ne produit rien de surnaturel, rien qui voie le jour ex machina ; elle assure la cohésion, rien de plus. J’avais remarqué quelque chose de comparable, en 1931 à Skiathos, lorsque j’avais relu toute l’Odyssée. » (p. 70)
« Cette lumière, ce paysage, ces journées deviennent une véritable menace. Je dois fermer les volets pour pouvoir travailler. Il faut que je me protège de la beauté comme les Anglais se protège de la pluie et les Bédouins du khamsin [C’est un vent]. Tu sens ton cerveau se vider et devenir plus léger ; le grand jour le boit. J’ai compris aujourd’hui pourquoi Homère était aveugle. S’il avait pu voir, il n’aurait pas écrit une ligne. Il avait vu autrefois, pendant un certain laps de temps ; puis il a cessé de voir. Malheur, en Grèce, à celui qui veut tout le temps voir ; il faut fermer le diaphragme, comme en photographie. » (p. 74)
→ Occasion aussi pour moi de célébrer la très belle traduction de Gilles Ortlieb.
Les pages sont parsemés de poèmes et je me souviens, précisément, que Gilles Ortlieb, dans sa préface, souligne à quel point il est fascinant de voir ici, souvent, le premier jet d’un poème et ce qu’il deviendra ensuite.
Gilles Ortlieb : Gilles Ortlieb s’affirme comme un « veilleur fraternel » en quête des menues épiphanies du quotidien. « Il [en] note les détails infimes qu’il restitue dans des textes brefs, denses et allusifs, et se fait tantôt prosateur, tantôt poète. »
Il a notamment traduit de nombreux ouvrages de la littérature grecque (Constantin Cavafy, Georges Séféris, Mikhail Mitsákis, Thanásis Valtinós, Dionýsios Solomós, Níkos Kavvadías, etc.)
Ah les menues épiphanies du quotidien, une vraie quête, pour moi aussi.

Oui, une certaine étrangeté
Qui me retient au plus au point. Ainsi cet extrait d’un poème intitulé « Madame Zen » :
Comme dans la cache
d’un poulpe, l’esprit
sent petit à petit
de tentacules se déployer,
se tendre et envelopper
secrètement un corps
(p. 77)
Et un peu plus loin : « J’écris dans ma chambre, que j’ai remplie d’ombres en me cognant comme une chauve-souris contre des désirs et des plans aussi difficiles à dénouer qu’un problème zen » (p. 79)

A propos d’un poème
« J’ai terminé le poème. Titre : ‘La Grive’. Je ne sais pas s’il est bon ; je sais juste qu’il est terminé. Maintenant, je dois le mettre à sécher. »
Et que d’associations fusent en moi en lisant ces mots. En vrac : la photographie, le tirage photo en laboratoire, jadis, qui imposait de faire sécher les tirages quand ils sortaient du bain, Jacques Lacarrière, qui aurait dû surgir bien avant, dans ce contexte de Grèce, de lumière, etc. Je relisais ce matin, dans mon merveilleux système de « remontée » des anciens extraits de mes lectures (Readwise) ces mots d’Andrei Minzetanu : « La note-citation révèle souvent le ‘plaisir du texte’ et cristallise parfaitement cette ‘minute heureuse’ de la lecture, cette expérience qui brouille les frontières entre lire et écrire, et qui réconcilie fort bien l’intelligence et l’affectivité » (in Carnets de lecture)
Séféris qui est aussi lucide sur les conditions nécessaires à l’écriture. Il écrit ainsi par exemple le 6 novembre 1946 : « le climat ambiant n’est pas propice à la pensée critique. Tout danse, alentour. »

La langue des rêves
Et cette fois je songe à la Clé des songes d’Alexandre Grothendieck ! « Sans électricité depuis deux jours, les plombs ont sauté. Evangelia est venue aujourd’hui ; nous lui racontons ce qui s’est passé. Elle nous répond : ‘je vous ai vu en rêve, vous aviez l’air préoccupé ; c’était sans doute ça.’ La langue des rêves, même pour les petites choses de tous les jours. Si naturelle. Des messagers qui s’accommodent des travaux les plus humbles. Alors que les intellectuels ne savent les faire parler qu’avec les trompettes de Jéricho ou à coups de cymbale. » (p. 82)
→ ah que j’aime les piques de Séféris et son humour ! Le plus souvent d’ailleurs, la pique critique sur un livre, un écrivain, une situation s’accompagne d’humour et fait rire (et pas seulement de méchanceté, ce qui déculpabilise !).

Situer
En faisant mes recherches, je tombe sur cette page de l’éditeur Le Bruit du temps, à propos du premier tome du Journal de Séféris. Elle situe bien cette œuvre.
« Le poète Georges Séféris naît en 1900 à Smyrne, dans une famille grecque qui en sera chassée par les Turcs lors de la ‘grande catastrophe’ de 1922 qui marque la fin de l’Hellénisme d’Asie mineure. Dès lors, toute sa vie et dans les pages de ces Journées qu’il consigne à partir de 1925, Séféris tentera de répondre aux contradictions inhérentes à ce qu’est devenue la Grèce : un petit pays dont l’indépendance et l’intégrité territoriale sont sans cesse menacées, mais un pays avec une immense tradition. Comment, en poète qui a choisi d’écrire en grec, redonner une vie littéraire à la langue populaire de son pays, afin de renouer avec la vérité de l’Hellénisme, ‘caractérisé par l’amour de l’humain et de la justice’ ? Comment, alors qu’on gagne sa vie comme fonctionnaire auprès des gouvernements successifs dans une période particulièrement troublée, affronter ‘l’épreuve inévitable’ et ne pas céder au découragement quand on constate chaque jour que les hommes au pouvoir ne sauraient être à la hauteur de cet idéal ? Tout au long de ces pages, nous voyons Séféris vivre l’odyssée d’un perpétuel exilé : en Albanie où il est nommé avant-guerre puis – alors que la Grèce est vaincue, occupée, résistante, en proie à la guerre civile – en Crète, au Caire, en Afrique du Sud, à Jérusalem, à Londres, en Italie. Quelles que soient les circonstances, il mène de front deux existences parallèles : celle de l’homme de bureau – qui joue parfois un rôle de tout premier plan dans les événements historiques qu’il rapporte au jour le jour avec une acuité qui peut évoquer le Victor Hugo de Choses vues – et celle de l’écrivain qui rencontre André Gide, Henry Miller, Lawrence Durrell, commente Solomos ou Cavàfis et publie de minces recueils qui permettront à la poésie grecque moderne de rivaliser avec celle de ses maîtres, Paul Valéry ou T. S. Eliot. La hauteur de vues, la lucidité et la probité dont il fait preuve, pendant toutes ces années, font de ce témoignage pour mémoire un monument sans équivalent dans son siècle et son pays d’origine. Et qui justifie d’autant, a posteriori, que lui soit attribué, en octobre 1963, le prix Nobel de littérature, pour la première fois décerné à un écrivain grec.

La pensée critique
Ne fonctionne pas tout le temps, il le dit, elle est mise à mal par la beauté du monde. Et c’est tant mieux. Mais quand elle fonctionne, elle est percutante et souvent fondée sur l’observation plus que sur la spéculation. Je pense là encore aux récits de deux visites à des institutions grecques, celle d’Éluard et celle de Cocteau ! Mais ici je lis ces mots terribles et qui s’appliquent tellement au monde d’aujourd’hui : « sentiment très vif de la désintégration de l’âme chez mes semblables. Ils te parlent et c’est comme si tu tendais la main dans un brouillard de haillons. La cohésion, l’élan, l’esprit de suite manquent terriblement. » (p. 87)

La lumière
« J’emporte aussi avec moi quelques idées sur la lumière. C’est la chose la plus importante que j’ai ‘découverte’ depuis que le bateau de retour a pénétré dans les eaux grecques. (…) Je ne sais pas si je pourrais jamais exprimer cette chose essentielle, à mon sens, qu’est le fondement de la vie. Je sais que je dois vivre avec la lumière. Je n’en sais pas plus. Je ne sais si j’y parviendrai. La seule chose que j’ai comprise ici, c’est qu’aucun problème ne peut être résolu en faisant du sur place ; il te faut aller de l’avant ou te briser. » (p. 86)
Plus loin : « La beauté tragique : je commence seulement à comprendre ce qu’elle a d’inexprimable – les mots ne font qu’en effleurer la surface. » (88)

Le cheminement
On sent aussi le cheminement de Séféris, sa peur de l’arrêt, du blocage : « Et malgré tout, au fond, cette colonne de lumière ; cette chose intacte qui demeure fichée au cœur du changement, comme un gros diamant dans un ruisseau. En de tels instants, il y a une terrible affirmation de l’être tout entier, comme un choral de Bach, se dit-on, qui va son chemin, imperturbablement ; tu sais que, à supposer qu’on se mette à tirer sur les instruments, sur les musiciens ou les auditeurs, il ne s’arrêterait pas. Je sens maintenant que cela se tient derrière ce que j’ai écrit de mieux (que cela soit visible ou non). C’est toujours autour de cet axe, de ce fil, que viennent se cristalliser mes images les plus évocatrices, ainsi que leurs ombres. Il m’est difficile de décrire cela avec précision, il y faudrait un poème. C’est quelque chose de comparable à cette expression – j’y pense à l’instant – absolument assortie à une sorte d’humanité soudaine et indissoluble. Le cri de Prométhée (‘Oh, divin éther…’), tel que je l’avais lu à Johannesburg par une froide après-midi relève de la même catégorie, qui m’avait fait éclater en sanglots comme un qui se sent rejeté.
(…) Les moments contraires ne sont pas des moments d’abattement, et même lorsque cette sensation ne domine pas toutes les autres, je sais qu’il existe quelque part quelque chose d’intact. Des moments de patience, de quête anxieuse parfois, ou bien qui voient l’organisme chercher à se défendre contre l’écœurement, fût-ce par le sarcasme. Le point mort ne se situe pas là ; le point morte, le pire de tous, c’est lorsqu’on a conscience d’être à l’arrêt. » (p. 92)

Et il n’est pas du tout détaché du monde, au contraire
« Le soir, je lisais le journal comme on dénude une plaie. Cette blessure et cette plaie ; ce va-et-vient entre la lumière du jour et la tragédie de l’homme qui te retourne les entrailles : le mariage du ciel et de l’enfer (…) Il faut être très vivant, il faut s’être blessé les côtes sur quantité de Symplégades pour garder cette passion intacte. Il faut avoir aimé la vie comme un homme qui a préservé en lui, à tous les âges, l’enfant qu’il était. » (p. 93)
[Les Symplégades sont dans la mythologie grecque des roches, voire des falaises, s’éboulant dans un détroit dont elles interdisent ainsi le passage. Dans le récit de la quête de la Toison d’or par Jason et les Argonautes, le détroit est le Bosphore et les Symplégades s’entrechoquent constamment, interdisant la navigation jusqu’à l’arrivée de la nef Argo.]

Ramazan
Il y a aussi dans ces journées, en 1949, un passage très émouvant, même pour quelqu’un qui n’a pas spécialement la connaissance ou la passion des chats.
« Vendredi 14 octobre. Depuis midi Ramazan a disparu ; nous avons cherché partout ; il est allé mourir dans un coin. Nous sommes rentrés hier matin d’Istanbul. (…) Quand on pensait à notre retour à Ankara, on se disait que Ramazan était la seule créature que nous avions aimée dans ce pays. Nous l’avons retrouvé hier, dans le jardin ; il avait un air bizarre. Nous nous sommes dit qu’il nous avait oubliés ; il était malade. Il n’a rien voulu avaler. Il se tenait roulé en boule, immobile, dans un état second. L’après-midi, il a été pris de vomissements ; qui n’ont pas cessé de toute la nuit. Ce matin, il est monté dans la treille et s’est pelotonné dans les feuillages. Quand je l’appelais, il ouvrait les yeux en miaulant d’une voix à peine audible. Lorsque je suis rentré du bureau, on m’a dit qu’il avait disparu. Ce soir, nous n’avons pas pu nous empêcher de pleurer. Cette goutte de tendresse a fait déborder le vase : nous sommes si seuls ici.
Dimanche 16 octobre. Voici maintenant deux jours que je trie des papiers – une montagne de papiers – et je n’arrive pas à me défaire de la tristesse liée à Ramazan. C’était mon seul ami à Ankara, c’était mon ami. Je n’arrive pas à m’expliquer l’humeur inattendue, exagérée, irrationnelle dans laquelle m’a plongé la disparition de cette petite créature. Cela tient peut-être aux circonstances de cette mort ; on aurait cru qu’il nous attendait pour mourir. Et puis, je ne sais pas, une telle mort amène à voir le vide – la place qu’il occupait, dans la treille – sous un autre angle ; un angle réduit, mais plus net, façon plus dépouillée – le spectre d’un animal, c’est autre chose ; pas de résurrection ; la perte absolue. La terre est devenue impitoyable, ce vendredi après-midi. »


mardi 7 octobre 2025

Eliot à Séféris
Eliot à Séféris : « la création en poésie est de plus en plus difficile, car elle est de plus en plus consciente d’elle-même », in Journées, tome 2, p. 259
→ les rencontres entre deux grands créateurs ont toujours été pour moi source de fascination. J’ai si souvent pensé à Valéry se promenant avec Berthe Morisot, sur le quai d’Orsay, tout près de ma maison d’enfance et de jeunesse.
Séféris parle aussi souvent de son ami Sikélianos, qui va disparaître et il écrit : « la mort qui neige sur lui l’a déjà à moitié recouvert ». (p. 230)

La musique !
Le 19 juin 1951, Séféris écrit encore : « Pour la première fois depuis onze ou douze ans (…) je suis retourné à un concert : La Messe en si de Bach. De merveilleux gisements qui viennent affleurer, ondoyer, s’étendent, s’éteignent, charriant en surface des choses toujours nouvelles, puis d’autres encore via des associations étranges (…) les instruments à vent de l’Agnus dei – la corrélation profonde avec le chœur dans l’extraordinaire passage Qui tollis peccata mundi (n° 9), l’aria est hautbois et le deuxième solo de la soprano : qui sedes ad dextram Patris – Merveilleuse construction. »


mercredi 8 octobre 2025

Un monde d’écholocations
J’aime beaucoup cette phrase que je relève dans une note de mon amie Christine Jeanney sur son site. Elle parle d’un monde d’écholocations et d’ondes et de sens attachés à ma personne, à ce que je lis, écoute et vois des trajectoires, des décisions prises… elle fait écho (!) au texte « chambre 63 » d’Edith Msika publié par Poesibao et répond par « Chambre 19 », qui est manifestement celle de sa mère dans sa maison de retraite.


jeudi 9 octobre 2025

Une méthode
Je reprends Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-Tseu, p. 13
La méthode de JFB : « Quand j’abord un texte du Tchouang-Tseu, je me demande d’abord, non quelles idées l’auteur développe, mais de quelle expérience singulière ou de quel aspect de l’expérience commune il parle.
2ème article de sa méthode, emprunté à Wittgenstein : « nous attendons à tort une explication alors qu’une description constitue la solution de la difficulté, pour peu que nous lui donnions sa juste place, que nous nous arrêtions à elle, sans chercher à la dépasser. Wittgenstein : « De l’explication, il faut tôt ou tard arriver à la simple description. »  (p. 13)
→ je me demande si ce n’est pas la méthode de « méditation » d’Alexandre Grothendieck, d’une part et si ce ne serait pas une méthode pour la critique littéraire.

L’attention
Très sensible à tout ce qui tourne autour de l’attention, dans différents domaines, je me suis procuré Éloge spirituel de l’attention de Robert Redeker. « L’attention est une expérience, et, dans sa version spirituelle, au sens le plus débordant de ce mot, elle est une expérience intérieure. Une expérience vécue ; une expérience vivante – mais, à la différence de la plupart des expériences dont nous sommes le sujet, elle s’éprouve au-dedans. »
Il insiste sur la nature de l’expérience intérieure : « L’expérience intérieure est celle d’une fusion entre l’intelligence, encore appelée esprit, le corps, et l’âme. Ce qui était distinct, vivait dans la séparation, chacun de son côté, entre en fusion, à la manière de métaux différents se fondant en une pièce unique sous l’ardeur d’un même feu. » (p. 18)

Sur les lignes de vie
C’est le titre d’un livre de Deleuze, qui vient de paraître et qui reprend deux séances de cours qui sont les deux dernières que Deleuze donnera dans les locaux du Centre universitaire expérimental de Vincennes, avant le « transfert » vers l’IUT de Saint-Denis.
Cours du 27 mai 1980. Tout le début en est passionnant. Deleuze démonte diverses assertions sur le délire du schizophrène. Qu’il dit tous rabattus sur papa-maman (c’est grotesque, dit-il !) alors qu’il pense que ce qui est en jeu dans le délire est le champ historico-mondial. « Une des choses fortes, il me semble, (c’est presque ce qui maintenant me plaît le plus quand je repense à L’Anti-Œdipe), une des choses fortes de L’Anti-Œdipe, à mon avis – et ça, ça devrait pouvoir rester –, c’est l’idée que le délire est immédiatement investissement d’un champ social historique. »
Deleuze insiste : « toute l’opération de la psychanalyse, c’est perpétuellement de rabattre le champ social sur les personnes familiales et la structure familialiste. J’appelle « personne familiale » l’image de père, l’image de mère, etc., et c’est la tendance de la personnologie. J’appelle « structure familiale » ou familialiste le nom du père, la fonction-mère, définis comme fonctions structurales. Or quelles que soient les différences, il y a au moins un point commun, c’est ce rabattement perpétuel sur les coordonnées familiales, qu’elles soient interprétées en termes de personnes ou qu’elles soient interprétées en termes de structure. Or pour moi le délire, c’est exactement le contraire. Quelqu’un qui délire, c’est quelqu’un qui, à la lettre, hante le champ social, le champ historique. La vraie question, c’est : pourquoi et comment opère-t-il ses sélections historico-mondiales ? Le délire est historico-mondial. Alors dire ça, encore une fois, c’est presque l’idée la plus simple, la plus concrète, et à laquelle je tiens le plus. Or bizarrement, elle n’a pas marché du tout finalement. L’Anti-Œdipe, je pense que c’est un livre qui a eu beaucoup d’influence sur beaucoup, mais à titre individuel. » (p. 22)
Cela encore : « Toute la question d’une analyse qui ne serait pas une psychanalyse, c’est quoi ? qu’est-ce que c’est ? Mais « qu’est-ce que c’est ? », c’est : quelles lignes traces-tu ? Je veux dire : pour moi, l’analyse n’est ni une interprétation, ni une opération de signifiance, c’est un tracé cartographique. Si vous ne trouvez pas les lignes qui composent quelqu’un, y compris ses lignes de fuite, vous ne comprenez pas les problèmes qu’il pose ou qu’il se pose. (…)

La création, c’est la panique, toujours
Deleuze toujours : « pour moi, les lignes de fuite, c’est ce qu’il y a de créateur chez quelqu’un. Les lignes de fuite, ce n’est pas des lignes qui consistent à fuir (bien que ça consiste à fuir), mais c’est vraiment la formule que j’aime beaucoup d’un prisonnier américain qui lance le cri : « Je fuis, je ne cesse pas de fuir, mais, en fuyant, je cherche une arme. » Je cherche une arme, c’est-à-dire : je crée quelque chose. Finalement, la création c’est la panique, toujours. Je veux dire : c’est sur les lignes de fuite qu’on crée, parce c’est sur les lignes de fuite qu’on n’a plus aucune certitude, lesquelles certitudes se sont écroulées.
Il parle de Fitzgerald qui distinguait les grandes cassures, les petites fêlures, et les vraies ruptures.
« C’est pour ça que, plutôt qu’une histoire, je rêve d’une géographie, c’est-à-dire d’une cartographie. Faire la carte de quelqu’un. ».
→ Magnifique idée. Je m’y essaie, c’est loin d’être simple.

Belle analyse d’une ligne !
« Ce n’est plus une ligne de segmentarité préétablie en quelque sorte. C’est une ligne de segmentation fine en train de se faire : des petites poussées, des petits trucs, une petite grimace. Qui vient d’où ? Bizarre. Une ligne qui ne procède plus par cassure, espèce de binarité, dualisme : homme-femme, riche-pauvre, jeune-vieux, mais qui procède, Fitzgerald dit : par petites fêlures. Des petites fêlures, comme une assiette qui ne se cassera qu’à l’issue des petites fêlures. » (p. 31)


dimanche 12 octobre 2025

Cher Joubert
Je retrouve ce matin une citation de Joubert, tellement parlante. « Il est des têtes qui n’ont point de fenêtres et que le jour ne peut frapper d’en haut. Rien n’y vient du ciel ».
→ Je ne sais ce qu’il entendait exactement par « ciel », mais on peut réfléchir à son propre esprit. Pas de fenêtres, mais aussi parfois trop de fenêtres !
Et cela semble aussi très pertinent pour tant et tant d’experts, dont l’esprit s’est petit à petit refermé sur leurs convictions et la certitude d’avoir raison. La démarche en sens contraire d’un Grothendieck, pour beaucoup l’un des plus grands mathématiciens de tous les temps, sur sa propre démarche intérieure est exemplaire à cet égard.

Je laisse Séféris de côté
Je m’enlise un peu dans le très gros journal de Séféris. Il est beaucoup question de rencontres, mais elles ne sont pas toujours développées (je garde une si forte impression de ses rencontres avec Eliot !). Après les difficiles années en Turquie, voici les années en Angleterre qui ne sont pas très gaies non plus. Mais il faudra le reprendre… faire juste une pause…

De l’attention et de la distraction
Je lis un petit opus de Robert Redeker, Éloge spirituel de l’attention. Belle approche de la « distraction », devenu un mode de comportement majoritaire aujourd’hui : nous sommes constamment distraits, de ce que nous faisons, ou de nous-mêmes, ou d’autrui par toutes sortes de sollicitations. Autrefois il y avait essentiellement celles qui venaient du contexte, des sens et d’autrui. Aujourd’hui, tout est pensé pour attirer notre attention, c’est-à-dire pour nous distraire en réalité de ce sur quoi porte notre attention à un moment donné. Que ce soit sur un travail, une conversation, une lecture ou même la concurrence entre les systèmes destinés à détourner notre attention, pour nous attirer vers la manipulation de notre être, dans ses différentes dimensions. Redeker écrit : « la distraction est la séparation d’avec soi. Lorsque je me distrais, je me sépare de moi-même. Je me sépare de ce qu’il serait important de trouver ou de retrouver. ». Un bref moment passé hier sur les réseaux sociaux m’a convaincue de la profonde justesse de cette remarque. Et je note aussi le mal-être né de ce bref passage. Et mesure ainsi les ravages que cela peut faire sur des jeunes esprits encore peu formés, peu sûrs d’eux-mêmes, peu habitués à vivre aussi leur intériorité. Tragique.


lundi 13 octobre 2025

Ce qui n’était jamais arrivé
C’est le titre du dernier livre d’Hélène Cixous. Dès l’incipit, je retrouve ses formules-choc qui chacune, en trois ou quatre mots, ouvre un abime. Elle en connait un rayon sur les rapports de la conscience et de l’inconscient avec la mort, les disparus, le passé, avec un brouillage permanent du réel et du fantasme. C’est très impressionnant.
« cette asphyxie de l’espoir » (p. 11)
« Je suis une poule et je couve le Temps (p. 12)
« On approchait de la date sacrée, c’est une sorte de 20 juillet, date chérie des poètes, anniversaire de ces voyageurs transfrontières qui se présentent aux portes de corne et d’ivoire, depuis que la littérature a été inventée, donc tout de suite après la perte du Paradis, quand les vivants devenus des mortels ont été amenés à développer la télécommunication. (p.12)
[Note : j’ai fait une recherche sur le 20 juillet, cela renvoie notamment à Lamartine].
« avant le jour, la nuit s’amincit et silencieusement se retire, dans le semi-noir, le pilote du Rêve enregistre à la hâte les principaux épisodes du roman nocturne, en trempant sa plume dans le noir Léthé. (p.17)
« Ah ! si elle avait pu s’écouter et s’entendre, H n’aurait-elle pas éprouvé cet étrange bonheur qui est offert aux auto-archéologues lorsqu’ils sont en expédition dans les merveilleux pays de la nuit ? (p.17)
« Alors, un instant bouleversant, le passé et le présent sont en fusion. (p. 20)
« que mon frère soit mort ne l’empêche pas de m’être en vie, je veux dire de le mettre en vie dès que je l’appelle par son son. Pit ! Et lui de me répondre : Coucou ! puis plus rien. Mais un plusrien qui sonne et que j’entends. Il y a une oreille en moi qui perçoit l’écho du bruit de la voix de mon frère. L’ombre du son de sa voix est immortelle. Pendant ce temps, j’étais avec lui, de son côté. Ça n’a pas duré, j’ai senti très violemment l’arrêt du son. (Page 21)


jeudi 30 octobre 2025

Une très ancienne et très grande poète japonaise
La collection Po&Psy publie un très joli livre, composé de 4 leporellos pour 4 poèmes de la très ancienne poète chinoise Li Qinzhao, derniers effluves de lotus rouge. Elle est considérée comme la plus grande poète chinoise de tous les temps (1084-1155). Lire ce livre est une très belle expérience esthétique et poétique : Sur le lac le vent se lèvre, / innombrables, les vagues, / l’automne touche à sa fin, / plus rares les rouges, plus ténus les parfums. // L’éclat de l’eau, les teintes des montagnes / S’immiscent en nous / à un point que les mots / sont impuissants à dire.
Héritière d’une prestigieuse tradition poétique de plus d’un millénaire, elle a mis à profit la nouvelle forme prosodique du ci, poème chanté en vers irréguliers apparue sous la dynastie des Song, pour exprimer d’une façon personnelle, résolument allusive et métaphorique, les expériences intimes, intensément éprovées, d’une vie mouvementé, peut-on lire dans le texte d’introduction.
→ j’en profite pour rendre hommage à cette petite collection, si belle, si soignée et qui permet de vraies découvertes.


vendredi 31 octobre 2025

qu’est- ce qui fait qu’il y a toujours plus dans ce qu’il y a ?
Extrait d’un article de Patrice Maniglier sur Deleuze (Libération) : « C’est que Deleuze poursuit assidûment une question, une question simple et profonde, qu’on peut résumer ainsi : qu’est-ce qui fait que rien jamais ne peut enfermer la force du devenir, qu’il y a toujours plus, dans ce qu’il y a, que ce qu’on y reconnaît, ce qui peut être repéré, mesuré, assuré, garanti ? Sur quoi que vous vous penchiez, vous ne pouvez avoir qu’une certitude : il y a là quelque part un point où cette chose entre en fusion et se liquéfie dans l’ensemble de tout ce qu’elle pourrait devenir, comme si elle n’était qu’une concrétion momentanée d’une coulée de lave où un nombre indéfini de formes s’esquissent et fondent sans cesse à nouveau. Vous pouvez donc la regarder du point de vue de cette matière en fusion – et c’est là que s’installe la philosophie selon Deleuze.
À propos de la sortie de Gilles Deleuze, Sur l’appareil d’État et la machine de guerre. Cours novembre 1979-mars 1980. Minuit. Et Sur les lignes de vie. Cours mai-juin 1980, Minuit. J’ai acquis pour ma part Sur les lignes de vie.

Un drôle de tête à tête
J’ai beaucoup aimé le petit livre de Peter Handke, Tête-à-tête (Gallimard, 2025), un drôle de dialogue entre deux protagonistes que l’on sent interchangeables. Parmi les personnages invoqués, il y a la, ou plutôt les figures du grand-père, et parmi eux, celle de Victor Hugo. Il est aussi question dès le début d’une sorte de petite maison, en fait une maison que Peter Handke a vue, enfant, dans un théâtre, -c’était un décor-, mais il n’a jamais oublié cette maison et surtout sa ou ses fenêtres, il en a cherché trace partout, il ne l’a jamais retrouvée.
Il est aussi question dans ce livre du problème de l’idéalisation des grands-pères qui pourtant, dit Handke, étaient des « propagandistes du IIIe Reich », traîtres de la langue, « la langue de la filiation et de l’enfance qui joue en profondeur (…) et comme vous avez étranglé, étouffé, souillé, assassiné cette langue, la seule vraie, la seule qui vaille au monde, avec la langue des faussaires d’un faux empire, une non-langue comme jamais auparavant dans l’histoire des langues – bestialité, totale, en fait de langue. Et vous lui avez hurlé votre « Oui ! » Et vous, tueurs et brailleurs hostiles à la langue, comble de la bestialité, avez continué de jouer la farce des fils des muses, en prétendus enthousiastes, en prétendus fous de musique. Déserteurs du vrai et du beau, du beau comme du vrai. et si tous vos petits-enfants, maintenant et ici, se laissent prendre par votre grand-paternité rayonnante de fausses bontés, n’est-ce pas à cause de la nature de l’histoire virgule la nature historique même ? » (pp 25 et 26)
→ on pense bien sûr aux terribles notes de Victor Klemperer sur la langue du IIIème Reich, mais aussi à maints exemples beaucoup plus récents de langues malmenées, éructées pour tout dire.
Le théâtre est comme un spectre dans ce livre, lui-même comme une scène où joueraient les deux protagonistes, mais aussi via toutes sortes d’évocations, parfois drôles, qui fonctionnent comme des petites saynètes. Il y a par exemple une histoire de nid de frelons vers lequel le grand-père, attentif à l’accalmie du soir dans l’essaim, se précipite pour le cimenter. Et le jeune enfant qui va écouter pendant plusieurs jours le bruit rémanent à l’intérieur, l’arbre qui vrombit du vacarme des frelons emmurés. Réflexion critique aussi sur le théâtre contemporain, qui aurait perdu son « momentum », comme le cinéma au demeurant. Peter Handke demeure, de son fief de la région parisienne, un fin observateur de la vie politique et culturelle : « Là-dessus, une expression anglaise : là-bas, on dit d’un coureur qui sort de son couloir, ou d’un archer qui laisse partir sa flèche trop tôt ou trop tard : He lost his momentum », il a perdu son moment. Et ainsi, il me semble parfois que le théâtre aussi a perdu son moment, pour l’instant, ou pour toujours ? Et la chose étrange là-dedans, ni belle ni bonne du tout : le film, son art frère, a aussi perdu son moment, pour l’instant. Quelques films dignes d’honneur triomphent bien, grâce à des moments d’actualité, des gros plans, de la musique universelle. Mais ce ne sont pas les moments auxquels je pense, et encore moins les moments « cultes ». Tous les films d’aujourd’hui, tous, oui, ont perdu la durée, comme les jeux de scène, et cela, du moins je l’affirme, à cause du moment perdu de son art frère, le théâtre. » (p.48).
Et toujours aussi ce mouvement vers l’enfance qui me fait penser à cette remarque de Valérie Zenatti dans Le faisceau des vivants : « et lorsqu’il ne trouvait pas l’enfant, il s’interrogeait sur la manière dont il s’était enfui. Qui l’avait chassé et dans quelles circonstances. ». Une des forces de Handke me semble cette capacité d’enter cette fidélité au vécu enfantin sur une dimension de réflexion générale, profonde, critique.
Peu de pages, beaucoup de pistes de réflexion et un vrai plaisir de lecture (ne surtout pas négliger cet aspect !).

Des contraintes
Belle remarque de Pierre Vinclair (trouvée sur LikendIn)
« Les contraintes (pour moi en tout cas) ne servent pas à “jouer avec la langue” ni même à faire venir la langue à la surface ou faire de la langue l’objet du souci. Elles servent 1. à faire du poème un artisanat et même un métier, 2. ce métier concerne bien le sens en sa floraison sauvage. C’est comme monter un pur-sang, cela demande une certaine technique. N’empêche que l’objet de notre souci est ce pur-sang et d’aller loin avec…


samedi 1er novembre 2025

Quelque chose d’insaisissable.
Ce matin je lis dans Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-Tseu, p. 61 : « Ces passages d’un régime à l’autre de l’activité ont quelque chose d’insaisissable parce que la conscience disparaît de l’un à l’autre et qu’elle ne peut pas être le témoin de sa propre disparition. »
→ Et je fais immédiatement une association avec une page lue hier soir dans le beau Et, et, et, de Cole Swensen : « En tout ce qui est pensable il y a au moins un petit rappel d’impensable. Le pensable est là pour le masquer, et là pour le protéger, car l’invisible comme l’impensable sont incroyablement vulnérables. Tout nus, ils n’ont pas encore développé de coquilles, ni même de contours. Ne cesse pas de penser, sachant que tu protèges quelque chose de très fragile des dommages de la lumière du jour. » (Et, et, et, p. 21)

Cole Swensen
Je suis en effet très intéressée par ce livre de Cole Swensen, tout récemment paru chez Corti et traduit par Maïtreyi et Nicolas Pesquès. Double présence Pesquès, d’ailleurs, puisque les Editions Unes ont bien voulu m’envoyer le spectaculaire volume consacré aux tomes Un à Dix de la Face nord de Juliau dont j’ai suivi le périple depuis tant d’années avec beaucoup d’enthousiasme et d’ardeur.
Je reviens à Cole Swensen et à Et, et, et. Qu’elle place sous l’égide de Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux : « … la fabrique du rhizome est la conjonction de et… et… et ». Ce sont de courtes pièces, d’une grande densité, chacune comme un petit monde. Les bougés de notre perception de la réalité en fonction des différentes couches de perception.
Je donne en entier le premier texte, qui a pour moi une vraie puissance vibratoire et me donne tant à voir et à sentir : « Un navire est, par définition, quelque chose qui, pris dans la brume, est bizarrement plus visible qu’un vaisseau moins voilé. Plus émergent en fenêtres grises, plus chance et nuance, comme si plus d’histoire s’enfouissait dans la mémoire, et s’y éclairait ainsi en tremblant. Un navire a, en fait, la forme même de la mémoire, et s’en souvenant, se dit soudain comme cela semble loin, et pourtant, chaque levée légère de brume fait dévier la pensée et ainsi continue-t-il d’approcher. (p. 9)
Les différentes couches de perception de cette vision, celles engendrées par la mémoire, le monde intérieur, où il y a peut-être des navires nuit et tout ce qui se passe, peut-être, dans la réalité depuis un littoral.
Il peut y avoir une dimension critique un peu ironique. Voir « obscurantisme » : « La poésie a toujours tenté de capitaliser le potentiel productif de cette tendance du langage à tout obscurcir, la maximisant par métaphore compacte, allusion voilée, jeu de mots cryptés – il y a mille manières, y compris celle particulièrement populaire depuis quelques dizaines d’années, le fragment. Phrases si vite coupées. Schlac. Nous vivons une époque friande d’abîmes soudains, laissant les lecteurs frénétiquement pédalés dans le vide (…) »
→ ah oui, pauvres lecteurs de poésie, qui parfois, souvent peut-être, pédalons dans le vide !
Cole Swensen ajoute cette question abyssale : « Notre faible pour le fragment n’a fait qu’ouvrir une enquête sur sa nature. Un fragment de quoi ? demandons-nous immédiatement. » (p. 13)

Du et, des conjonctions et des prépositions, une expérience poétique
« Et. C’est le principe et le fondement de l’insubordination. Je pense à ce qu’écrivent Deleuze et Guattari sur et comme une conjonction de non subordination, permettant à des éléments de se connecter tout en conservant équité relationnelle complète et autonomie. »
Je vais revenir sur cette histoire de « petits mots » que l’on néglige bien trop dans notre monde où les gros mots occupent l’espace, pour ne pas dire le souillent. J’ai pensé fortement à Claude Royet-Journoud depuis le début de ma lecture, je vais y revenir. « Et. C’est un cercle vicieux, si comme beaucoup le prétendent ‘le langage nous fait’ et pas l’inverse, nous sommes délivrés (ou pouvons le prétendre) de la lutte contre les iniquités intégrées dans les structures grammaticales et linguistiques innées. Et là, la poésie a peut-être quelque chose à offrir car elle s’enracine dans le sabotage ou simplement l’ignorance de telles structures. Par exemple, ce serait une expérience poétique intéressante d’éliminer toute conjonction de subordination de nos discours et écrits – refuser de faire la moindre phrase qui en subordonne une autre – et simplement remplacer bien que, si, parce que, ainsi, par conséquent, ou, depuis, jusqu’à, etc. par et. »
j’ai recopié exactement la liste et je me demande s’il ne manque pas un accent sur ou ? Car ou est une conjonction de coordination alors que est soi un adverbe soit une conjonction de subordination ?

Une arche génomique
Au fil des jours et de mes lectures, la règle de ce document sans règles qu’est le Flotoir… cet article du Figaro sur le décryptage du génome de tous les eucaryotes ;
« En moyenne, 100 espèces disparaissent chaque jour dans le monde, près de 26 000 par an. Face à cet effondrement de la biodiversité sans précédent, des scientifiques se sont lancés dans une mission titanesque : séquencer l’ADN de toutes les espèces eucaryotes connues, c’est-à-dire tous les organismes dont les cellules possèdent un noyau (animaux, plantes, champignons, algues et protozoaires). Ce recensement génomique, le Earth BioGenome Project (EBP), vise à construire une immense bibliothèque numérique d’ADN pour mieux comprendre l’évolution du vivant et recenser la biodiversité. L’EBP s’inspire du projet Génome humain, qui avait permis de décoder l’ADN humain au début des années 2000. Mais l’ambition est ici bien plus vaste, avec 1,8 million d’espèces concernées. ‘Nous voulons capturer et préserver le modèle biologique de la vie sur Terre pour les générations futures’, explique au Figaro le Pr Mark Blaxter, généticien au Wellcome Sanger Institute, au Royaume-Uni, et coordinateur du projet. »
Et il y urgence : « Pour accélérer la collecte et le traitement des échantillons, les chercheurs misent sur une innovation technique : le gBox (Genome Lab in a Box), un laboratoire de séquençage portatif. De la taille d’un conteneur, cette unité autonome permettra de séquencer localement des spécimens, y compris dans des régions reculées, plutôt que d’envoyer les échantillons vers des laboratoires du Nord alors que les pays du Sud concentrent la majeure partie de la biodiversité. »
Je relève aussi : Nous travaillons contre la montre, avec face à la perte de biodiversité, le projet fou de créer une arche génomique.
→ superbe idée que celle de cette arche génomique. Bonjour Noé.
article de Quentin Benoist.

Phil Glass et ses Études, avec Vanessa Wagner
Je découvre petit à petit l’extraordinaire disque que la pianiste Vanessa Wagner (elle est si intéressante dans son approche et son ouverture !) consacre aux Études de Phil Glass. Je suis en particulier subjuguée par la dixième avec une espèce de thème répétitif central comme un ground, un fil continu, que l’on visualise littéralement, autour duquel viennent danser les autres nombreux motifs, récurrents, variés, arabesques et pelotes de notes. C’est fascinant.
J’en ai parlé ce matin à Pierre Magnier avec qui je poursuis un magnifique dialogue sur son livre Un homme selon. J’ai publié hier un premier entretien avec lui sur Poesibao.

La poésie a-t-elle précédé le langage
se demande Cole Swensen. « Il se pourrait bien qu’à un moment donné, les premiers humains, remarquant que produire des sons pouvaient être un agrément physique, puis parce qu’ils prenaient tant de plaisir à faire résonner certains sons dans leur corps, commencèrent à en produire de plus en plus, en motifs assorti – rimes et contre rimes – et par séquences rythmiques, qui les réjouissaient encore plus, et ainsi se mirent ils à ne les répéter que pour le plaisir. Et grâce à la répétition constante de ces sons agréables, apparurent des formes fixes, qu’ils commencèrent à relier et à associer à certaines sensations ou actions ou objets, avec lesquels, par quelques étranges et curieuses façons, elles semblaient s’assortir jusqu’à ce que les sons se mettent à représenter ces sensations actions ou objets, ce que personne n’avait prévu, mais c’était déjà trop tard, et la fonction représentative avait tellement débordé le jeu sonore que nous avions, pour l’essentiel, oublié que le son est la véritable incarnation du sens – par exemple avec combien d’intonations et donc d’implications peux-tu dire le mot oui ? Ou non. Ou et. Le son en dit tellement plus que ne le peut le mot. » (p.19)

Écriture manuscrite
Il semblerait que l’écriture manuscrite fasse travailler des zones neuronales bien différentes de l’écriture avec un clavier. Je note en tout état de cause la très grande variabilité, pas tant de mon écriture manuscrite proprement dite que de sa taille. Spontanément grande (ce soir) ou toute petite, brouillonne ou ciselée, etc. 
Me vient via l’IA une confirmation sur les zones du cerveau engagées dans l’écriture manuscrite : Activation cérébrale distincte : L’écriture manuscrite active des zones motrices et sensorielles spécifiques, comme le cortex moteur primaire (contrôle des mouvements fins), le cortex pariétal (intégration sensorimotrice), et le cervelet (coordination). Elle sollicite aussi des régions liées à la mémoire et à l’apprentissage, comme l’hippocampe et le cortex préfrontal (planification, créativité). À l’inverse, l’écriture au clavier, plus automatisée, active davantage des zones liées à la motricité globale et à la reconnaissance visuelle des lettres, avec moins d’implication des réseaux sensorimoteurs fins.
Quant aux variations de taille et de style de l’écriture, c’est surtout affaire d’état mental, plus libre, excité (grande écriture) ou plus concentré (écriture plus fine, plus ciselée).

Connotations et dénotations
« Connoter. Je me demande si on peut utiliser les mots de façon que seules leurs connotations et non leurs dénotations soient activées. Connoter, comme on pourrait méditer ou contempler – un état choisi pour sa relation particulière à la pensée – en sorte que ce n’est pas la définition (toujours restrictive) du mot qui entre en jeu mais ses champs d’association, ses allusions et insinuations, ces zones de suggestion et d’implication toujours rayonnantes et expansive, au milieu desquels baille l’étrange et aveuglant point aveugle de l’impossibilité du sens littéral précis, suggérant, au passage, que le langage, au fond, est toujours une absence. » (Colse Swensen, p. 24)
À propos de connotation et dénotation : La dénotation et la connotation sont deux notions importantes en linguistique, liées au sens des mots :
La dénotation correspond au sens premier, littéral, objectif et universel d’un mot. C’est la définition que l’on trouve dans le dictionnaire – ce que le mot signifie de manière claire et exacte pour tous. Par exemple, la dénotation du mot « arbre » est un « végétal » élancé avec un tronc et des feuilles.
La connotation désigne l’ensemble des sens secondaires, subjectifs, implicites ou culturels que peut véhiculer un mot, en plus de sa dénotation. Ce sens dépend du contexte, des expériences personnelles, des émotions ou des associations d’idées. Par exemple, le mot « arbre » peut connoter la vie, la nature, la solidité, ou encore le souvenir, selon la situation.
En résumé, la dénotation est le sens officiel et partagé d’un terme, tandis que la connotation est l’ensemble des significations émotionnelles ou culturelles ajoutées qui enrichissent ou modifient ce sens de base.

« C’est-à-dire
que le poème ne cesse jamais parce que ce qui est là sur la page bondit hors de ce qui semble être le dernier mot et se loge dans votre cerveau où il fait son nid et irradie. Et il ne se contente pas de votre cerveau, mais infiltre ceux des autres grâce à certains mots que vous dites, indétectables, qui modifient indétectablement ces esprits, qui à leur tour en modifient d’autres, tandis que la contagion ne cesse d’étendre infiniment son réseau. » (p. 35)

Les prépositions sont les dernières à partir
« Être sans nom sur le littoral – nous y sommes tous – liminaux et anonymes (que pleuve la petite pluie). C’est la liminalité qui nous rend anonyme parce que le liminal dissout le linguistique. Les premiers à s’en aller sont les noms propres, puis les pronoms, puis les noms en général. Les verbes s’accrochent quelque temps encore, et les prépositions sont les dernières à partir – elles semblent traîner éternellement, s’éloignant en bricolant leurs petites attaches. »
IA 1 : De la liminalité : En anthropologie, la liminalité (concept développé par Victor Turner) désigne un état de transition, où les structures sociales ou identitaires se dissolvent temporairement. Ici, le littoral devient une métaphore de l’existence humaine, où chacun est « sans nom », c’est-à-dire dépouillé de ses étiquettes sociales ou personnelles.
IA 2 : La liminalité, vécue ici comme une « zone » qui dissout le linguistique, devient une expérience d’anonymat fondamental et de fragilité existentielle. La métaphore du littoral, lieu de contact entre terre et mer, parle d’un espace transitionnel où les structures fixes s’effacent, où l’identité se défait et se déplace, « les prépositions traînant en bricolant leurs petites attaches » comme des derniers vestiges de liaison dans un monde vacillant.

De nouveau une expérience
J’aime ici laisser traces de mes cheminements. Ils peuvent peut-être intéresser d’autres personnes… Je sentais donc, insistante, la présence de Claude Royet-Journoud depuis que j’ai ouvert ce livre de Cole Swensen. Je pensais préposition ! Je pensais bien sûr aux titres des livres de Claude Royet-Journoud. Alors, j’ai interrogé l’IA.
Le poète français Claude Royet-Journoud (né en 1941) est fortement associé au thème des prépositions à travers son œuvre poétique, notamment son recueil intitulé Théorie des prépositions (2007) et le texte La poésie entière est préposition (2007, réédité en version augmentée).
Théorie des prépositions est un recueil de poèmes où l’auteur explore la nature de la préposition. Il la décrit comme une entité « presque invisible » qui « hante la langue et plus particulièrement la langue de poésie. Elle l’aimante, la creuse, la bouleverse ».
Royet-Journoud s’interroge sur la relation qu’établit la préposition : « Est-ce qu’une relation peut être renversée ou non ? » faisant référence aux travaux du linguiste danois Viggo Brøndal qui a publié un livre sous le même titre en 1940.
La poésie entière est préposition peut être considéré comme l’« art poétique » de Claude Royet-Journoud, soulignant l’importance fondamentale de ces petits mots dans sa démarche d’écriture.

Un peu plus loin
J’ai avancé dans mes questions en soumettant à l’IA mon idée d’une analogie de démarche entre Cole Swensen avec la conjonction de coordination et et Claude Royet-Journoud et les prépositions. Je passe sur la tartine de beurre envoyée en réponse à ma question « si pertinente » !
Gemini : « Votre intuition est juste : le travail de Claude Royet-Journoud sur la préposition et celui de Cole Swensen sur la conjonction de coordination « et » partagent des affinités profondes, notamment une approche critique et philosophique de la grammaire dans la poésie contemporaine.
Voici sa comparaison :
Royet Journoud se concentre sur la préposition et le poème interroge la notion de dépendance et de limite. Il cherche à saisir le récit de la relation et à en « retourner certains effets », souvent en explorant la tension et la limite. Le travail porte sur la définition et le contour de l’objet ou de l’action
Swensen se concentre, elle, sur la conjonction de coordination (et). Le poème interroge la relation d’addition et de coordination (le « et » joint des éléments sans subordination). Elle développe une « poésie du « et » » qui, selon ses traducteurs, permet aux éléments de se connecter tout en conservant une « équité relationnelle complète et autonomie ». Le travail porte sur l’accumulation, l’ouverture et le débordement de l’espace textuel.

Assez époustouflant quand même
Et je trouve assez remarquable, disons-le, la conclusion de Gemini :
« Les deux démarches s’inscrivent dans ce qui a pu être appelé une « politique de la grammaire ».
Démantèlement et Résistance : Ils utilisent ces mots « invisibles » (préposition ou conjonction) pour opérer une déconstruction du langage traditionnel. En mettant en lumière la fonction grammaticale la plus élémentaire, ils forcent le lecteur à interroger la manière dont la langue fabrique le sens, la hiérarchie et la connexion dans le monde.
Minimalisme Structurant : Leur poésie refuse souvent l’épanchement lyrique ou la métaphore facile (caractéristique de Royet-Journoud), se concentrant sur une littéralité et une composition rigoureuse où chaque élément, même un mot-outil, porte une charge sémantique et philosophique immense.
Affinité littéraire : Il est pertinent de noter que Cole Swensen, elle-même traductrice de poètes français contemporains, est familière avec la poésie française radicale, dont Royet-Journoud est une figure majeure (il a d’ailleurs été célébré dans un volume de mélanges auquel ont participé des figures proches de Swensen, comme Keith et Rosmarie Waldrop).
En somme, si Royet-Journoud utilise la préposition pour explorer la limite et la tension, Swensen utilise le « et » pour explorer l’autonomie des éléments et l’accumulation. Les deux s’unissent dans une même ambition de faire de la grammaire le lieu d’une interrogation poétique et critique fondamentale.