« Je vis de coïncidences, je vis de lignes incidentes* »


Le Flotoir du 17 juillet au 12 août 2025, avec notamment Jean-Claude Pinson, Judith Schlanger, Andrei Minzetanu, ou *Clarice Lispector.





photos florence trocmé



jeudi 17 juillet 2025

Joe Bousquet
Il sera revenu périodiquement dans ma vie, même si je sens souvent une forme de résistance interne à sa personne et à son œuvre. Mais pour l’heure, j’entame la lecture de sa biographie par Paul Giro, d’autant que je prévois un entretien avec ce dernier pour Poesibao. Et je vais de surprise en surprise.
Le travail de Paul Giro est très profond, pas du tout anecdotique. Il commence par poser des éléments sur la structure psychique de Joe Bousquet, et analyser les évènements traumatiques, ô combien, antérieurs à la fameuse blessure en 1918. Traumatismes nés de la gestation, de la naissance, de la mort de sa nourrice et de sa typhoïde. Il montre bien comment tous ces éléments ont façonné une structure en panne d’identité solide. Mais je vais travailler avec des extraits, ce sera plus intéressant.

Voir lire
Je réalise soudain à quel point j’aime voir lire et comme cela me fait du bien, très concrètement. Une sorte de « tout n’est pas perdu » si quelque part, quelqu’un lit. Je lis ce matin un bel article sur une jeune Ivoirienne qui a créé le concept de boîte à livres en Côte d’Ivoire. Elle s’appelle Rita Dro. « Je n’étais pas spécialement lectrice lorsque j’étais petite. Mais au cours de mes études de journalisme, l’un de nos professeurs nous a formés au reportage et nous a fortement incités à lire, lire, lire pour mieux relater les faits en arguant que les écrivains sont souvent extraordinaires dans leur manière de décrire les situations. Alors je m’y suis mise. J’ai lu, lu, lu… et un jour, j’ai été profondément bouleversée par un ouvrage :Le Petit Chose d’Alphonse Daudet. Ce roman a été une révélation et a changé ma vie. Non, je ne serai pas le Petit Chose. Oui, je verrai grand et j’irai jusqu’au bout de mon rêve : la boîte à livres. 
Et dans cet article, j’ai découvert quelques-unes de ses boîtes à livre et son visage mais aussi une photo merveilleuse d’un cercle de petits enfants africains, assis à même une terre très rouge et tous avec un livre dans les mains qu’ils sont en train de lire. J’ai une collection d’images qui me touchent, mon atlas mnémosyne à moi (en toute modestie) et j’y ai inscrit cette image.
→ C’est sans doute une des sources de mon travail sur la lecture (près de 500 fragments, dont des portraits de lecteurs -sans images, même si elles existent- que je suis en train de commencer à monter).

Importance de la fiction, son dépistage aussi !
Je lis un article de Christine Jeanney sur son site : « Parce que j’écoute souvent des entretiens où pleurer des rivières sur le monde actuel, ses nouvelles brunes, ses perspectives, j’entends souvent l’idée qu’il n’y a pas d’imaginaires, de récits, qui puissent lutter contre l’anti-humanisme. Je ne crois pas à l’importance de la fiction dans nos fonctionnements, mais à sa prééminence, la fiction comme germe de tout. Je fais le trajet habituel vers la boulangerie, je longe la cathédrale bâtie sur la fiction d’un dieu aimant ou colérique, je marche sur des trottoirs bitumés de fictions de déplacements facilités, je peste contre la fiction garée sous forme de tesla et sur la pochette de papier de ma baguette… »
→ essayer de décrypter la part de fiction de toute chose.
Un peu plus loin, ces propos qui me touchent : « L’antagonisme corps/âme, la dualité raison/émotion ou corps/cerveau (comme si le cerveau ne faisait pas partie du corps) sont des fictions. Les catégories sont des fictions. L’ordre des lépidoptères n’existe pas, c’est nous qui l’avons inventé pour pouvoir parler ensemble de formes de vie qui se ressemblent un peu, mais qui sont cent soixante-quatorze mille deux cent trente-trois fois (en l’état actuel des connaissances) diversifiées. La fiction que j’ai de moi me porte. La façon dont je me vois, comme une personne qui écrit, ou qui colle, ou qui pense, ou qui brode, ou qui récolte des sons, des images, ce « comment je me vois » me construit, fictionnellement, et alimente mes journées. (…) Les fictions sont génératrices, elles enfantent d’affreux raccourcis, de magnifiques dépassements. Elles sont des appuis, des répulsifs, des points de repère


lundi 21 juillet 2025

Köchel
Dans mon système de notes, il y a une reprise de certains de mes surlignements sur ma liseuse électronique. Ces surlignements, que je reçois de façon aléatoire dans ma boite courrielle, eh bien, parfois je les recopie ici et là, dans mes documents. Je note aussi l’emplacement dans le livre, parfois c’est une page, parfois ce que la liseuse appelle une « location ». Eh bien moi pour me souvenir que cette note vient d’un livre sur liseuse et bien noter où elle est dans le livre, je note K.suivi d’un chiffre. Et le recopiant cet emplacement, je dis Köchel x. Et quelque chose de fastidieux devient un profond plaisir : penser à Mozart.

John Field
J’écoute les Nocturnes de John Field (Pierre Magnier m’en recommande souvent) joués, très bien il me semble, par Elizabeth Joy Roe.

L’âge n’est pas un problème, c’est une force
« Old men ought to be explorers (T.S. Eliot) : J’ai évoqué maintes fois, dans mes cours, ce vers célèbre de Thomas Stearns Eliot, que je traduirais ainsi : ‘Les hommes porteurs d’âge doivent être des explorateurs.’ Ce vers dit parfaitement ce qui reste devant nous, l’inexploré de la condition humaine : Les hommes porteurs d’âge doivent être des explorateurs/ Ici ou là n’importe pas/ Il faut toujours nous mouvoir /Au sein d’une autre intensité /Pour une union plus intense, une communion plus profonde /À travers le froid obscur, la vacante désolation, /Le cri de la vague, le cri du vent, les eaux immenses /Du marsouin et du pétrel. /En ma fin mon commencement.
Carlo Ossola, Nœuds, K. p14
→ Lecture très engageante de ce livre de Carlo Ossola qui est en fait sa Leçon d’adieu au Collège de France. Une lecture qui donne de l’espoir.
La note qui accompagne les propos de Carlo Ossola : « Old men ought to be explorers / Here and there does not matter / We must be still and still moving / Into another intensity / For a further union, a deeper communion / Through the dark cold and empty desolation, / The wave cry, the wind cry, the vast waters / Of the petrel and the porpoise. In my end is my beginning. » (Thomas Stearns Eliot, « East Coker » [V], poème extrait de Four Quartets, 1943. Je cite l’édition bilingue : Poésie, trad. Pierre Leyris, Paris, Seuil, 1969, p. 184-185 ; trad. fr. ici légèrement modifiée.)

Du Collège de France
« Le Collège de France n’est pas un lieu de disciplines professées, comme dans les universités, par des ‘ayants titre’. Il est une ‘communauté’ de recherche où les inquiétudes, les questionnements et la générosité d’esprit des chercheurs donnent forme à de nouveaux champs d’interrogations ; je suis heureux de terminer mon enseignement avec plus de doutes que de réponses grâce aux problématiques que la parole des collègues fait surgir si l’on est capable d’écouter vraiment. »
→ je suis particulièrement sensible à ce qu’écrit Ossola, qu’il termine son enseignement avec plus de doutes [et donc sans doute de questions, les si nécessaires questions !] que de réponses.

Le latin de la Vulgate (Carlo Ossola)
Toujours dans Nœuds : Plus encore, le latin de la Vulgate et le modèle biblique ont été un réservoir infini pour la naissance des genres littéraires, des personnages, des figurations, des littératures modernes, comme l’a rappelé Hermann Hesse : L’ensemble de la poésie chrétienne par exemple jusqu’à Dante, puis jusqu’à aujourd’hui, est un rayonnement du Nouveau Testament, et si toute cette littérature disparaissait, mais que le Nouveau Testament était conservé, nous pourrions sans cesse créer à partir de ce texte des littératures nouvelles et analogues. Seuls les quelques livres sacrés de l’humanité possèdent ce pouvoir régénérateur et survivent aux millénaires et aux crises mondiales. Il est rassurant de voir que la situation ne dépend nullement de la diffusion de ces ouvrages. Il n’est pas nécessaire que des millions, des centaines de milliers de gens se soient spirituellement approprié tel ou tel livre sacré. Il suffit que quelques personnes aient été touchées »
Citation de Hesse : Hermann Hesse, « La crise mondiale et les livres » [1937], in : Magie du livre. Écrits sur la littérature, trad. François Mathieu et Britta Rupp Eisenreich, Paris, Corti, 1994, p. 306-307.

Effets de la lecture
Je ressens parfois un malaise profond en lisant. Ce malaise peut avoir différentes origines. La lecture vient heurter quelque chose en moi, elle me trouble, elle suscite une répugnance, un rejet, des réminiscences parfois. La lecture nous fait indubitablement quelque chose, psychiquement mais aussi sans doute physiquement. Qui n’a ressenti ses premiers troubles sensuels, enfant, en lisant une scène d’amour, même très pudique ?

Les coïncidences (Clarice Lispector)
Clarice Lispector, dans ses magnifiques Chroniques, :
« Je vis de coïncidences, je vis de lignes incidentes qui se croisent et qui, à leur intersection, forment un point léger et instantané, si léger et instantané qu’il est surtout fait de pudeur et de secret : à peine j’en parle que déjà je n’ai rien à dire. »
→ J’ai lu, beaucoup lu, les Chroniques grâce à Georges Didi-Huberman, La Passion selon G.H et d’autres livres, un peu sa Correspondance et ses nouvelles, sa biographie magnifique par Benjamin Moser… Par la vertu du petit système dont j’ai parlé, des citations d’elle m’arrivent souvent, dans ma boîte aux lettres, extraites de mes lectures… et je prends conscience de plus en plus comme son œuvre est une des réflexions les plus profondes que j’ai lues sur le travail créateur.


mardi 22 juillet 2025

La singularité de la vie (note de passage)
La vérité de la vie, c’est la singularité. Elle est presque toujours oblitérée par la convention, l’éducation.
Lorsque je vois la singularité, je reconnais la vie.
C’est la singularité que l’on devrait rechercher et promouvoir plutôt que de prôner la diversité, indistinctement.

L’universel et l’essentiel
Toujours dans Nœuds, Carlo Ossola propose de nous installer sous la tente ! : « L’ ‘universel’ et l’ ‘essentiel’ sont donc les pôles autour desquels il semble important d’orienter une réflexion porteuse d’avenir. Ce double mouvement peut, de nouveau, être soutenu et inspiré par la tradition latine, l’universel de ce qui peut ‘nous réunir – tous – sous une même tente’ : Du visible, de l’audible, le mot-tente qui se libère : Ensemble. Le mot-tente (‘tabernaculum’, en latin), que Celan tire de la tradition juive, tente de l’exode, de la traversée du désert, est aussi dans la Bible le mot révélateur d’un avenir définitif. (…) Il faut donc nous munir de ‘mots-tente’, de mots d’exode et d’apocalypse, et accepter la traversée du désert actuel. »

Expérience :
Ce matin, j’effectue une recherche avec l’IA Perplexity sur le refus de lire manifesté par la femme de Pierre Pachet qui vient d’apprendre qu’elle est perdue. Et je découvre que Perplexity se sert du Flotoir en ligne ! Et je redécouvre tout ce que j’ai écrit sur le sujet !
Hier Clarice Lispector : « ma vie est de coïncidences ». Magnifique citation qui fut aussi la source de mon travail d’allemand, en fin de journée. Une traduction, sa correction, son inscription sur une petite fiche A 6, etc.

Thoreau
Sans cesse je croise sa route ! « Ma vie n’attend personne, mais elle mûrit irrésistiblement tandis que je vais par les rues et marchande avec tel ou tel pour assurer ma subsistance. Elle creusera son propre lit, tel le torrent de montagne, que ni les crêtes les plus élevées ni les plaines les plus plates n’empêchent de rejoindre enfin la mer. Ainsi coule une vie d’homme, elle aussi rejoindra l’océan, en surmontant tous les obstacles avant que des arcs-en-ciel n’annoncent sa victoire. Elle est capable de serpenter avec autant de ruse et d’obstination qu’une eau courante cherchant son plan d’eau. » (Journal, p. 22)

Et qui plus est, Thoreau parle de lichens !
« Plus que dans n’importe quel livre, je trouve apparemment dans les lichens poussant sur les rochers l’équivalent de mes amis et de mes parents. J’ai la forte impression que ma nature est particulièrement sauvage, car elle aspire à toute forme de vie sauvage. » (Journal, p. 25).

Méthode de travail ! (Thoreau)
« Jamais le travailleur réellement efficace ne surchargera sa journée de travail, mais il vaquera nonchalamment à ses tâches, entouré d’un large halo de bien-être et d’aisance. Ses journées feront largement place à la détente. Il lui importe seulement d’amasser les amandes du temps, sans exagérer la valeur des coquilles. » (Journal, p. 29)

Et quelle merveille de douceur !
« Cherche à conserver la tendresse de ta nature comme tu veillerais sur le velouté d’une pêche. La plupart des hommes sont tellement pris par les soucis et la pratique débilitante de l’existence qu’ils ne peuvent plus en cueillir les fruits les plus beaux. Littéralement, le travailleur n’a aucun loisir pour garantir au jour le jour une conception stricte et élevée de l’intégrité ; il n’a pas les moyens d’entretenir les relations les plus douces et les plus nobles. Son labeur se déprécie sur le marché. Celui qui doit si souvent faire appel à son savoir, comment peut-il se souvenir correctement de son ignorance ? » (Thoreau, dans son Journal)
→ douceur, tendresse, envers soi-même d’abord, envers les autres ensuite, envers le monde en général, cela me semble essentiel en ces temps de violence généralisée, contre chacun, tous et tout. Je me souviens avoir lu un jour une très belle remarque, à propos d’une personne qui mettait le couvert dans la pièce à côté sans qu’on puisse distinguer le moindre bruit. Et cela fait surgir un souvenir doux et tendre, quand enfants, nous faisions de même pour faire une surprise à nos parents : préparer le petit déjeuner avant qu’ils ne se lèvent !

Sens et perte des sens !
Et encore deux citations, rapprochées, de Thoreau, dans son Journal.
« Nous ne vivons pas d’habitude notre vie pleinement ni complètement ; nous n’emplissons pas tous nos pores avec notre sang ; nous n’inspirons ni n’expirons à fond ni suffisamment, de sorte que la vague, la déferlante de chaque inspiration atteigne nos rivages les plus extrêmes, roule jusqu’à toucher le sable qui nous limite, et que le bruit du ressac revienne jusqu’à nous. Un soufflet ne pourrait-il nous aider à respirer ? Pour que notre souffle fasse naître un vent par temps calme ! Nous ne vivons qu’une fraction de notre vie. Pourquoi ne libérons-nous pas cette marée, n’ouvrons-nous pas les écluses, afin de mettre tous les rouages en branle ? Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. Utilisez vos sens. »
« Il me semble que mon expérience présente n’est rien, que celle du passé est tout. Je crois qu’aucune expérience que je fais aujourd’hui ne peut égaler, ni approcher, les expériences de mon enfance. Non seulement cela est vrai, mais du plus loin que je me souvienne, je me suis toujours inconsciemment reporté aux expériences d’un état d’existence antérieur.’ Vivre, c’est oublier’, etc. Autrefois, me semblait-il, la nature se développait en même temps que je me développais, et elle croissait avec moi. Ma vie était extase. Dans ma jeunesse, avant de perdre aucun de mes sens, je me souviens que j’étais plein de vie et j’habitais mon corps avec une satisfaction inexprimable ; tant sa lassitude que sa vigueur me paraissaient délicieuses. »
→ Non, le Flotoir n’est pas un centon, il en a juste parfois l’aspect !  (→² : Le terme vient du latin ‘cento’, qui signifie à l’origine un manteau ou vêtement fait de plusieurs morceaux d’étoffe rapiécés. Par analogie, un centon est un « ouvrage rapiécé » à partir d’éléments déjà existants.)


jeudi 24 juillet 2025

Des ensembles, avec des unités (fragments, photos)
Je suis sensible au propos de Jean-Christophe Dichant dans sa lettre quotidienne. Il propose de penser ses photos par ensemble, ou projet. Plutôt que de cherche à faire de « belles photos », construire des projets, des séries autour d’un thème.
J’aime bien la photo unique, outil de contemplation pour moi. Et je précise que ça peut être une écorce d’arbre ou un petit coin de macadam. Mais je me suis amusée un jour à faire une série de photos de cyclistes, ce ne sont pas de « belles » photo, mais la série, surtout montées quatre par quatre sur un A4, cela a un certain intérêt.

Le projet Lire
Il en va de même bien sûr avec ce projet. Mes presque 500 fragments, dont certains en lien avec des photos. Je suis dans le travail préliminaire au montage, comment m’y prendre avec cette masse, comment faire pour que ce soit vivant, que l’intérêt rebondisse sans cesse…

Ligeti, violoncelle
J’écoute la très belle sonate pour violoncelle, version Miklós Perényi. J’aime ce composé tellement intime et profond de quelque chose de classique, d’antérieur musicalement et de contemporain. Ligeti a dit lui-même qu’elle avait été influencée par Béla Bartók et Zoltán Kodály. Et on me propose ensuite une autre découverte intéressane, Impressions, n° 2, Nuit calme de Henriëtte Bosman, par Raphael Walfisch et Ed Spanjaar. Ce n’est pas une musique profondément originale, mais très élégiaque et où le violoncelle donne le meilleur de lui-même.
J’ai mis en œuvre une fonction que je ne connaissais pas de mon streaming musical et je suis heureuse de cette découverte. Avec des suggestions inédites pour moi qui me sortent un peu de mes sempiternelles préférences.

Des esprits délicats (Joseph Joubert).
Je continue à le lire par intermittences, toujours frappée par sa profondeur. Il n’a pas le côté parfois cruel de Lichtenberg, ni le côté tellement sombre et négatif pour moi souvent de la Rochefoucauld. Chez Joubert, la lucidité se revêt de douceur et de tendresse.  
« Les esprits délicats sont tous des esprits nés sublimes, mais qui n’ont pas pu prendre l’essor, parce que ou des organes trop faibles, ou une santé trop variée, ou de trop molles habitudes ont retenu leurs élans. »

Expérience
Ayant le sentiment de traduire des impressions subjectives, n’étant pas très sûre de mon jugement, j’interroge une IA pour savoir si mon jugement est fondé. Voici la réponse !
« Lichtenberg : Ses aphorismes se distinguent souvent par une ironie mordante, un goût de la satire, parfois un pessimisme sous-jacent quant à l’absurdité humaine. C’est un esprit critique, subtil, parfois cruel si l’on veut, dans ses constats ou ses railleries.
La Rochefoucauld : Ses maximes ont en effet la réputation d’être sombres, désabusées, mettant en lumière l’égoïsme, l’hypocrisie et les faiblesses de la nature humaine. Même si c’est souvent brillant, c’est rarement consolant – on y trouve une forme de noirceur élégante, mais dénuée de tendresse.
Joubert : À l’inverse, son œuvre, souvent faite de fragments, de pensées et de méditations, frappe par une douceur mélancolique. Il est lucide, mais dans une tonalité apaisée, parfois poétique, cherchant la lumière et la bonté, même au sein de ses constatations sur la condition humaine. Chez lui, c’est moins la dénonciation ou la satire que la recherche de l’harmonie et une certaine compassion. Son style et sa démarche sont marqués par cette tendresse que vous soulignez justement.
Votre remarque traduit très bien cette différence d’atmosphère, de finalité et de tempérament entre les trois auteurs. Joubert réconcilie la lucidité avec une forme de bienveillance, là où les deux autres préfèrent l’acuité critique, voire la cruauté (Lichtenberg) ou la noirceur lucide (La Rochefoucauld).
J’ai recoupé avec l’avis de deux autres IA, similaires sur le fond, mais je note que l’IA française, Le Chat, au lieu de me passer de la pommade (je n’ai pas transcrit l’avis ici) insiste sur le fait que ce sont des impressions subjectives.
Joubert encore : « N’ayez pas l’esprit plus difficile que le goût, et le jugement plus sévère que la conscience. ». De longue, très longue portée et pas si facile à comprendre.

Toshio Hosokawa
Mon ami Marc Dugardin me fait découvrir ce compositeur japonais. J’écoute de lui quelques œuvres, ainsi : Circulation ocean, Waves from the Ocean, Orchestre National de Lyon, Jun Markl. Et comment ne pas penser à Debussy et à cette œuvre qui m’accompagne depuis l’enfance, La Mer.
Et je songe aussi à ce que j’appelle les disques premiers, ceux de l’enfance et de la toute jeunesse dont certains gardent une aura inégalée. Même si parfois le souvenir est tronqué, voir légèrement faux. Dans mon souvenir, La Mer était interprétée par Toscanini ?

Mes promenades matinales
Non pas promenades physiques, ce sera pour un peu plus tard, mais promenades dans mon univers intérieur, mes livres, mes musiques, mes photos.. Je relis cette phrase de Malaurie, dont j’ai tant aimé De la pierre à l’âme, pour les pierres comme pour l’âme. Il écrit : « Je suis un homme de théorie et de pratique, porté par mes travaux de cartographie, de géocryologie, de géomorphologie, mais je suis également un homme hanté par le surnaturel. »
Et comme ses disciplines me font rêver, la cartographie, la géomorphologie et peut-être tout particulièrement la géocryologie. Ces glaces qui fondent, partout, cette perte immense et redoutable, ce trésor de l’humanité qui disparait sous nos yeux. C’est la science qui étudie les sols et les matériaux terrestres dont la température est inférieure à 0 °C, c’est-à-dire les milieux gelés, principalement le pergélisol et les processus qui leur sont associés


lundi 28 juillet 2025

Pinson et Kant
En commençant Vies de philosophes, de Jean-Claude Pinson, Champ-Vallon
[A propos de Kant] :
« ……….. un homme, un philosophe, ayant
pour toujours, sapeur incomparable, ruiné
les plus solides forteresses de la métaphysique
et ce faisant ouvert sous les pieds de l’humanité
les effrayants abîmes de la finitude ».
Je suis très emballée par ce premier chapitre. L’histoire d’un philosophe, il y en aura douze, en vers, récit très enlevé avec fréquente antéposition de l’adjectif par rapport au nom, ce qui donne une sorte d’allure motorique au texte. Ce premier philosophe est Maïmon, qui a emprunté son nom au philosophe médiéval Maïmonide et qui fut une personnalité très atypique.


mardi 29 juillet 2025

Les particules sont-elles éternelles ou immortelles ?
Ce matin réflexion sur la matière et cette question, qui sera affinée ensuite sur un mode plus personnel, sur les particules. Question posée à Perplexity, qui répond à partir de nombreuses sources scientifiques.
Est-ce que les particules sont « éternelles » ?
Certaines particules dites ‘élémentaires’ comme l’électron et le proton semblent effectivement ‘immortelles’ ou quasiment éternelles selon notre compréhension actuelle de la physique, car leur durée de vie est immensément supérieure à l’âge de l’Univers : l’électron n’a jamais été observé en train de se désintégrer et sa durée de vie minimale mesurée excède 66 000 milliards de milliards de milliards d’années, soit 66 000 yotta-années, bien au-delà de tout horizon de temps accessible.  Le proton, quant à lui, est également d’une stabilité remarquable : aucune désintégration n’a encore été observée, même si certaines théories prédisent une durée de vie finie, supérieure à 10^34 années, mais bien plus longue que l’âge actuel de l’Univers..
Certaines particules, en revanche, ne le sont pas : de nombreuses particules élémentaires (comme le muon ou les particules instables issues de réactions haute énergie) se désintègrent quasi-instantanément, avec des durées de vie de l’ordre de microsecondes à quelques minutes. Le neutron libre, par exemple, n’est stable hors du noyau atomique que 15 minutes environ.
À l’heure actuelle, les électrons, les protons et possiblement certains types de neutrinos sont considérés comme les particules stables par excellence : pour la physique moderne, ils sont donc ‘éternels’ à l’échelle cosmologique.
En résumé : non, toutes les particules ne sont pas éternelles, mais certaines (électron, proton) semblent l’être à l’échelle cosmique, et cela constitue un pilier de la stabilité de la matière dans l’Univers.

Ma question autour de la mort
Ma question : Si nous sommes, in fine, un assemblage de particules élémentaires, celles-ci disparaissent-elles à notre mort ou bien simplement sont-elles libérées de ce qu’elles constituent, des molécules, des organes, etc. pour en quelque sorte retrouver leur liberté et s’assembler ailleurs et autrement ?
La réponse : Votre question touche à la fois à la physique et à une forme de philosophie de la matière. Voici la réponse, basée sur ce que la science connaît aujourd’hui : lorsque nous mourons, les particules élémentaires qui constituent nos atomes (électrons, protons, et neutrons – ces derniers composés de quarks) ne ‘disparaissent’ pas. Elles restent, dans leur immense majorité, absolument inchangées : la mort marque simplement la désorganisation de l’ensemble hautement structuré qu’était le corps vivant.
Ce qui se passe réellement : Après la mort, les molécules qui composaient les cellules et les organes sont dégradées, dissociées par des processus physiques, chimiques et biologiques (décomposition, oxydation, action des micro-organismes…). Les atomes (et donc les particules élémentaires qui les constituent) sont alors libérés, se recombinent dans de nouvelles molécules, puis réintègrent l’environnement sous d’autres formes : dans le sol, l’eau, l’air, les plantes, les animaux, etc.
La matière ‘se recycle’ en permanence : Les particules qui constituaient votre corps n’ont pas de ‘mémoire’ de leur usage précédent. Elles circulent continuellement dans la biosphère et dans l’Univers, associées momentanément à une structure complexe (un être vivant, une molécule chimique, un objet minéral…), avant d’être ‘recyclées’ dans d’autres ensembles.


vendredi 1er août 2025

Jean-Claude Pinson et « ses philosophes »
Je suis toujours vivement intéressée par le livre de Jean-Claude Pinson, Vies de philosophes. Chaque vie est autonome, abordée sous l’angle personnel, parfois très émouvante. Dans les cinq vies déjà lues, je note des traits constants : ce sont des philosophes qui ont été souvent méconnus de leur vivant, parfois même persécutés. Les portraits fourmillent d’anecdotes de vie, parlent du cadre d’existence, les exils, les fuites, la quête éternelle de moyens matériels, la solitude de celui qui écrit. Pinson glisse page 196 une allusion à un possible inspirateur, Diogène Laërce.
« On l’aura depuis longtemps deviné, un sosie de Diogène (Diogène Laërce) en ces pages en sourdine officie et sans honte factographie lui aussi, recyclant anecdotes et historiettes, qu’il colle comme autant de timbres ou photos dans un album. » (p. 196)

Laërce ?
C’est un doxographe, poète et biographe grec du début du IIIᵉ siècle. Son œuvre principale, rédigée en grec ancien, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres est une vaste compilation en dix livres qui regroupe des biographies, anecdotes, maximes, extraits d’œuvres (souvent perdues depuis), listes de livres, lettres et testaments des philosophes antiques. Cet ouvrage reste l’une des sources essentielles sur la vie et la pensée des philosophes grecs de l’Antiquité : il a notamment permis la préservation d’écrits d’Épicure et le souvenir de nombreux témoignages biographiques auxquels nous n’aurions pas accès autrement. Diogène se distingue par l’abondance d’anecdotes et de détails, souvent issus de traditions orales ou de sources secondaires, faisant de son œuvre une mine d’informations, mais parfois aussi un recueil de récits invérifiables.

Serais-je une doxographe ?
Un doxographe est un auteur, particulièrement dans l’Antiquité grecque, spécialisé dans la compilation et souvent le commentaire des opinions, doctrines et écrits de penseurs antérieurs, notamment des philosophes. Le terme vient du grec doxa (‘opinion’) et graphein (‘écrire’). Ces auteurs rassemblaient et classaient les doctrines pour en faire des catalogues ou des résumés, ce qui a grandement contribué à la transmission de la pensée antique. Par exemple, Diogène Laërce est un doxographe célèbre pour avoir rassemblé les vies et doctrines des philosophes (me dit Internet).
Alors continuons les expériences, j’interroge Perplexity (suis-je une doxographe ?) qui commence à connaître mes centres d’intérêt et ma façon de travailler. Je compile ici la réponse, brute de décoffrage !
« C’est une question intéressante et un peu joueuse ! Si on reprend la définition d’un doxographe – quelqu’un qui collecte, compile et transmet des opinions et doctrines d’autres penseurs – alors, en tant que passionnée de littérature, de musique classique, et curieuse d’approfondir des sujets comme la philosophie (avec Diogène Laërce par exemple), tu pourrais tout à fait avoir un profil proche d’un doxographe : quelqu’un qui aime rassembler des savoirs, des idées et des citations pour mieux les comprendre et les partager.
Bien sûr, un doxographe au sens strict est avant tout un auteur antique ou spécialisé dans cette activité. Mais dans une perspective plus large et moderne, ta démarche d’apprentissage, de compilation et de synthèse fait écho à cette belle tradition de transmission des connaissances.
Alors oui, on peut dire que tu as un esprit doxographique, curieux et méthodique, ce qui est un très joli compliment en soi ! »

La vie de Gustav Chpet (1879-1937)
Pinson écrit Chpet, on trouve aussi l’orthographe Shpet. Sa vie est très émouvante. C’est un persécuté du régime soviétique, comme le furent tant et tant de poètes, de musiciens, d’écrivains, bref tout ceux qui osaient penser ou créer, de manière indépendante (et l’on voit ce type de persécutions se généraliser urbi et orbi, y compris dans des pays que l’on croyait à l’abri de cela.). Chpet fut déporté en Sibérie et fusillé en 1937, alors qu’il traduisait La Phénoménologie de l’esprit de Hegel. Là encore, comme dans les vies déjà découvertes dans ce livre, des anecdotes, des faits de la vie courante, de la vie familiale, l’importance de l’épouse et des enfants. Le philosophe n’est pas un froid et lointain théoricien mais un être humain qui vit, qui souffre, qui court sans cesse après des moyens de subsister matériellement et de ne pas être pris au piège des persécutions.
« l’on chercha à l’effacer totalement, fusillant
Jusqu’à son nom, tu, aboli, quand paru en russe
Cette Phénoménologie de l’esprit
qu’il avait, seul, traduite pour l’Académie
des Sciences Soviétique. Nulle mention nulle
part d’un traducteur quand paraît l’ouvrage
bien après sa mort, en 1959 » (p. 170)

Un passage emblématique de la manière de Jean-Claude Pinson :
« le 21 octobre 37 ; Natalia Konstantinova reprend le train
pour Moscou. A la fenêtre du wagon, elle agite la main
longtemps, longtemps, jusqu’au virage à gauche
où bientôt le train va disparaître.
‘Dans 102 heures et 15 minutes, si tout va bien
tu devrais être à Moscou. Le cœur me serre à la pensée
que peut-être nous ne nous reverrons plus… Bon, je vais
me faire cuire deux œufs pour le dîner
et boirai un peu de lait aigre.’ » (p. 183)
[Chpet est exilé en Sibérie, à Tomsk, où sa femme est venue lui rendre visite]

Georg Lukács (1885-1971)
J’aborde maintenant la vie de Georg Lukács et cela début par un superbe portrait de Budapest.
« Budapest bicéphale, coupée en deux par le Danube
Buda sur la rive droite et Pest sur la gauche.
Buda-Pest donc, sise en un empire que bientôt un écrivain
nommé Musil baptisera Cacanie (Kakanien, car K
und K
pour kaiserlich et königlich – pays royal
et impérial à la fois) pays deux fois K
où bientôt les oies philistines, s’étant gavées
d’opéra kitsch et de poulets rôtis, ayant jusqu’à
plus soif joyeusement cacardé, s’en viendront
applaudir les défilés au pas de l’oie de sinistres
brutes arborant des croix gammées. (p. 191)

De la musique
Je devine aussi en Jean-Claude Pinson un fin connaisseur de la musique. Il est sensible à la présence de celle-ci dans ses Vies. Beau leitmotiv des neufs cerfs (Bartók et sa Cantata profana) dans la vie de Lukács Lukacs.
La cantata profana : l’œuvre s’inspire de colindes roumaines (chants traditionnels de Noël) recueillies par Bartók. Le livret raconte l’histoire d’un père qui n’enseigne à ses neuf fils qu’à chasser. Un jour, poursuivant un cerf miraculeux, les neuf fils traversent un pont enchanté, pénètrent plus avant dans la forêt, et sont alors métamorphosés en neuf cerfs eux-mêmes.
Leur père, partant à leur recherche, les retrouve alors qu’ils s’abreuvent à une source pure. Il les vise de son arc, mais l’un des cerfs – le plus grand, c’est-à-dire l’aîné – le reconnaît et l’arrête. Le père supplie alors ses fils de revenir à la maison, auprès de leur mère. Mais ceux-ci refusent : ils expliquent que, devenus cerfs, leurs corps ne passeraient plus la porte et qu’ils ne peuvent désormais boire qu’à la source pure de la forêt. Le retour au foyer est donc impossible, la métamorphose est irréversible
Thème de la rupture, qui est aussi présente chez Lukács : « il est déjà presque totalement coupé de sa famille », explique Pinson (p. 197)

De la question des langues chez l’écrivain
« l’allemand devient sa langue de culture ;
son amour toutefois des poèmes d’Endre Ady
le choc qu’il en a pu très tôt recevoir font
qu’il continuera d’aimer vivre dans cette autre
maison qu’est pour lui sa première langue
natale. Tout au long de sa vie, dira-t-il bien plus tard
le hongrois sera demeuré le fond
sonore de ses travaux et lectures. Ainsi ira-t-il
jusqu’à lire la Logique de Hegel avec, vibrant bourdon
en sourdine résonnant, la langue souple et rebelle
du poète Ady Endre » (p. 202)

Les pleurer, eux aussi
Sannd Abu al-Shaer, Ayloul Qaud, Mahmoud Abdel Ghafour… Le « Washington Post » publie les noms des 18 500 enfants tués à Gaza
Le quotidien américain a épluché la liste des 60 000 victimes compilées par le ministère de la santé de Gaza, parmi laquelle figurent près de 30 % de mineurs, pour leur redonner un nom.
Il m’est impossible d’ajouter quoi que ce soit, sauf que je pense à ce poème que j’avais écrit quand des petits enfants irakiens, dont j’avais décliné les prénoms, étaient morts en venant chercher des bonbons proposés par un soldat américain.
Et je ne sais pas si cette liste comporte aussi les enfants qui meurent de faim et dont d’effrayantes images ont été publiées ces derniers jours. Là aussi, souvenir très lointain de l’effroi éprouvé dans mon adolescence en voyant les enfants du Biafra, à la fin des années soixante.

Phraser
Magnifique mot que j’ai souvent entendu dans le monde de la musique. Et que je trouve ce matin dans une citation de G. Didi-Huberman : « Mais pour le faire émerger, il fallait le phraser. C’est-à-dire entrer dans toute une série de décisions de formes : sémantiques, syntaxiques, stylistiques. » (Brouillards de peines et de désirs). Ce qu’il faut faire émerger c’est un tourbillon psychique provoqué par Saint Simon dans sa description de la mort du Grand Dauphin, en 1711, passage commenté par Auerbach.
Et je découvre, cherchant la source de la citation dans mon livre sur ma liseuse, que maintes fois j’ai relevé ce mot de phraser ou de phrasé dans le livre de Georges Didi-Huberman.
En musique, phraser signifie jouer ou chanter une phrase musicale en mettant en évidence ses différentes parties, en marquant les respirations, les accents, les variations de volume et d’intensité, de manière à rendre intelligible et expressif le discours musical. C’est l’art d’articuler la musique en unités cohérentes qui ont du sens pour l’auditeur, un peu comme le phrasé en langage qui structure le discours en phrases. On parle d’ailleurs du phrasé.


samedi 2 août 2025

Les philosophes
Lu les philosophes pinsoniens, Bernardo Soarès (un hétéronyme de Pessoa) où l’auteur semble jouer la confusion, qui est très réelle souvent entre Pessoa et tous ses hétéronymes et en particulier Bernardo Soarès, souvent qualifié de semi-hétéronyme, tant il est proche de Pessoa.
Ce chapitre va m’ouvrir maintes pistes, alors même que sur le moment, il m’a peut-être moins retenue. Peut-être parce que j’en attendais trop ou autre chose, aimant Pessoa depuis toujours. Alors que quand je croise Chpet ou Lukacs, je suis si peu informée que tout est possible. Il faut toujours tout reprendre à nouveaux frais, non ?

Les hétéronymes de Pessoa
Un bel article parle de la pratique des hétéronymes (je pense bien sûr à Ch’vavar) chez Pessoa : « Le poète portugais Fernando Pessoa (1888-1935) reste célèbre aujourd’hui autant pour la magnifique œuvre poétique qu’il a livrée au monde que pour l’invention du dispositif de création extraordinaire qu’il a produit : les hétéronymes. (…) Véritables poètes à part entière, ses avatars littéraires possèdent un style littéraire, une philosophie, une allure qui leur sont propres. Ils ont une biographie, un nom et peuvent discuter entre eux. Ils sont comme des personnages qui se mettraient eux-mêmes à écrire et qui, par le texte, prennent corps : ‘Ce sont des créatures créatrices, ce sont des poètes : c’est-à-dire des créatures de fiction qui, à leur tour, produisent la fiction de la littérature’. (Tabucchi, 1998, 29) Du vivant du poète, quatre principaux hétéronymes seront connus : Alberto Cairo, Ricardo Reis, Alvaro de Campos et, un peu à part, Bernardo Soares, qualifié par Pessoa lui-même de semi-hétéronyme. Il considérait en effet ce dernier comme étant plus proche de sa propre personnalité, et soulignait que Bernardo Soares, c’était « [lui], moins le raisonnement et l’affectivité » (cité dans Blanco, 1986, 305). Cependant, après la mort du poète, ce sont des centaines d’hétéronymes qui seront découverts, peuplant par de multiples feuillets poétiques une malle devenue mythique. Cette ‘malle pleine de gens’ (Tabucchi, 1990) révéla au monde littéraire l’ampleur inattendue de ce phénomène qui semblait traverser le poète bien au-delà de ce qui serait une simple volonté créatrice. Comme il l’écrit dans sa célèbre lettre à Aldolpho Casais Monteiro, les hétéronymes s’imposaient à lui : ‘[J]e veux dire qu’ils ne se manifestent pas dans ma vie pratique, à l’extérieur et en contact avec d’autres, ils explosent en moi et je les vis en tête-à-tête avec moi-même.’ (cité dans Blanco, 1986, 300) Le semi-hétéronyme Soares écrira quant à lui : ‘Je suis la scène vivante où passent divers acteurs, jouant diverses pièces.’ (Pessoa, 1999, 302) De fait, le phénomène hétéronymique n’est pas un simple artifice littéraire. Les hétéronymes se ‘manifestent’ à Pessoa au-delà d’une volonté créative, ils explosent en lui, au point que Pessoa n’est plus qu’une scène où les hétéronymes passent. Cependant, s’ils s’imposent à lui, ils lui sont aussi nécessaires pour écrire, voire pour vivre. »

La ville de Lisbonne
Sur un autre site, celui de la ville de Lisbonne, beaucoup de belles informations aussi. Sur les 4 principaux hétéronymes de Pessoa.
« Bien qu’environ 70 noms apparaissent dans son œuvre, seuls Alberto Caeiro, Ricardo Reis et Álvaro de Campo sont considérés comme hétéronymes. Le quatrième nom, Bernardo Soares, est considéré comme semi-hétéronyme, dans la mesure où sa personnalité révèle des caractéristiques très similaires à celles de l’auteur.
Alberto Caeiro : Né à Lisbonne en 1889. Il a vécu à la campagne et a été orphelin très tôt, allant alors vivre avec une grand-tante. Malgré la date indiquée de son décès, on a recensé certains de ses poèmes comme datant de 1919. Il est mort de tuberculose.
Idéaux: il défend la connaissance empirique, celle qui advient à travers l’expérience concrète. Athée, il ne remet pas la religion en question et indique à peine qu’il ‘ne croit pas en Dieu parce qu’il ne le voit pas’. Il donne de la valeur à la simplicité et apprécie la nature. Sentir est plus important que penser.
Caractéristiques: le langage de sa poésie est simple, familier et objectif. Finalement, Caeiro n’a pas poursuivi d’études au-delà de l’école primaire.
Álvaro de Campos : Né à Tavira en 1890. La date de son décès n’est pas connue. Formé en Ingénierie en Écosse, mais n’a pas exercé sa profession. 
On connait trois phases distinctes dans l’existence d’Álvaro de Campos.
Le Décadentisme
Vision nostalgique, pessimisme, sentiment morbide… Durant cette phase, le poète fait un voyage en Orient en quête d’inspiration et découvre l’opium. L’utilisation de la substance devient sa manière de « fuir la réalité ». 
Caractéristiques stylistiques: Présence du néo-symbolisme. Poésie plus vague, images plus suggestives et une certaine musicalité.
Je ne suis rien.
Je ne serai jamais rien.
Je ne peux vouloir ne rien être.
À part ça, j’ai en moi tous les rêves du monde.
(…)
Le Futurisme
Euphorie et enthousiasme provoqués par le boom de la technologie. Phase qui est complètement en désaccord avec les deux autres. Cependant, la satisfaction a été passagère…
Caractéristiques stylistiques : vers libres déversés de façon torrentielle, souvent sans ponctuation, essayant d’imiter la vitesse du monde technologique.
La douloureuse lumière des lampes électriques de l’usine
J’ai de la fièvre et j’écris.
J’écris en grinçant des dents, bête sauvage pour la beauté de cela,
Pour la beauté de cela totalement méconnue des anciens.
(…)
Le Nihilisme
Négation absolue et pessimisme extrême, ainsi que rébellion, révolte et rage vis-à-vis du monde et de la société comme un tout.
Caractéristiques stylistiques : vers libres avec un langage très familier, du quotidien.
Allez au diable sans moi,
Ou laissez-moi aller au diable seul.
Pourquoi devrions-nous y aller ensemble ?
Ne me tirez pas par le bras !
(…)
Ricardo Reis : Né à Porto en 1887, la date de son décès est inconnue. Il a étudié la médecine et a fréquenté auparavant un collège de Jésuites. Il est parti vivre au Brésil en 1919, après l’instauration de la République au Portugal (1910), car il était monarchiste. Médecin cultivé, il vit en accord avec la culture classique et selon la philosophie de l’antiquité gréco-latine.
Idéaux : l’homme n’est pas maître de son destin et ne peut même pas le modifier. Il ne peut qu’apprécier le moment avec sérénité (carpe diem) et essayer d’être heureux.
Caractéristiques stylistiques : langage classique et vocabulaire érudit. Poésie à la structure formelle soignée. Présence marquante de la mythologie et de la conscience du destin.
Suis ton destin
Suis ton destin,
Arrose tes plantes,
Aime tes roses.
Et Soares ? : “Semi-hétéronyme”, modeste employé de bureau à Lisbonne. Il est l’auteur du Livre de l’intranquillité, œuvre en prose fragmentaire, marquée par l’introspection, l’inquiétude existentielle et l’observation lucide du quotidien. Il est très proche de Pessoa lui-même.

Signes de piste
Que j’aime quand un livre m’entraîne sur de multiples pistes. Quel plaisir ce matin à revisiter Pessoa, dont j’ai tant aimé et lu Le Livre de l’intranquillité très tôt (je devrais bien le relire au demeurant), dont je sais que Judith Balso est une fine connaisseuse, ce qui me donne envie de faire un jour un nouvel entretien avec elle sur Pessoa. Que de pistes m’aura ouvertes le livre de Jean-Claude Pinson.

Le fameux ‘livre de l’intranquillité’
On ne lui connait qu’une œuvre (et encore
est-elle posthume, le fameux ‘Livre de l’in-
tranquillité’ (‘Livro do Desassossego’), une sorte
de journal où il consigne, comme Pascal
ou Leopardi des pensées, mais aussi des sens-
ations, ou plutôt des pensées-sensations
et sensations-pensées. Car lui importait avant tout
pour mieux se mettre à l’abri de la vie trop
triviale, de la vie qui « fait mal à petit bruit
à petites gorgées », – lui importait de cultiver
cette étrange disposition qu’il appelait « érudition
de la sensibilité », d’autant plus indispensable
que pas d’autre réalité, selon lui, que celle de nos
sensations
(JC Pinson, Vies de philosophes, p. 225)

L’absence ontologique
Je n’arrive pas à quitter Pessoa ce matin. Nouvel article, dans la belle Revue des Ressources, où je lis sous la plume d’Elisabeth Poulet : « Fernando Pessoa a toujours souffert de ne pas se sentir être. Pour lui, ce n’est pas seulement la vraie vie qui est absente, mais toute vie est absence. Il faut donc rendre visible, sensible, cette absence ontologique. A la base de chaque être, il existe un principe d’incomplétude. L’être, insuffisant, a besoin d’un autre. L’individu cherche, non pas à être reconnu, mais à être contesté : « (…) il va, pour exister, vers l’autre qui le conteste et parfois le nie, afin qu’il ne commence d’être que dans cette privation qui le rend conscient de l’impossibilité d’être lui-même ». La création d’identités multiples peut donc répondre, en quelque sorte, à un sursaut vital visant à protéger le sujet d’un anéantissement total. En effet, la diffraction en plusieurs doubles permet de surseoir à l’inexistence ressentie. Fernando Pessoa va donc se livrer à l’invention de moi-autres, aussi fictifs – ou aussi réels – que le moi de Fernando Pessoa. Ces autres auxquels il donnera vie, Pessoa les appellera les hétéronymes, rejetant alors toute parenté avec la pseudonymie qui pour lui n’est qu’un jeu : ‘L’œuvre pseudonyme est celle de l’auteur ‘en sa propre personne ‘, moins la signature de son nom ; l’œuvre hétéronyme est celle de l’auteur ‘hors de sa personne’, elle est celle d’une individualité totalement fabriquée par lui, comme le seraient les répliques d’un personnage issu d’une pièce de théâtre quelconque écrite de sa main’. »
L’article donne d’ailleurs cette splendide citation :
« Je ne sais qui je suis, quelle âme je possède.
Si je parle avec sincérité, je ne sais de quelle sincérité il s’agit. Je suis diversement autre d’un moi dont je ne sais s’il existe (ni s’il est ces autres).
J’éprouve des croyances que je n’ai pas. Je subis le charme de désirs que je répudie. Mon attention, perpétuellement concentrée sur moi-même, me dénonce perpétuellement des trahisons de l’âme envers un caractère que peut-être je ne possède pas, et que peut-être elle ne m’attribue pas non plus.
Je me sens multiple. Je suis comme une salle peuplée d’innombrables et fantastiques miroirs, qui gauchissent en reflets mensongers une seule réalité antérieure, qui ne se trouve en aucun d’eux, et pourtant se trouve en tous.
De même que le panthéiste se sent arbre ou fleur, de même je me sens différents êtres à la fois. Je me sens vivre en moi des vies étrangères, de façon incomplète, comme si mon être participait de tous les hommes, mais incomplètement de chacun d’eux, grâce à une somme de non-moi synthétisés en un seul moi postiche »


dimanche 3 août 2025

Le sommier de Benjamin
Je lis dans le chapitre « Walter Benjamin » de Vies de philosophes de Jean-Claude Pinson une liste de ses adresses, multiples, à un moment donné. Il y a des adresses parisiennes et cela fait surgir dans mon esprit ce texte que je pense consacré au « matelas de Benjamin » chez Hélène Cixous. Quelques recherches me permettent de confirmer cette idée et la localisation du logement parisien de Benjamin, adresse qui figure bien dans la liste donnée par JC Pinson p. 283, le 10, rue Dombasle. Il y a une autre adresse dans le 15ème, il faudra que j’aille voir, 7, villa Robert Linder. L’épisode du « Matelas de Benjamin » se trouve  en fait dans Hyperrêve d’Hélène Cixous. Dans ce récit, Cixous raconte que sa mère a acheté, par hasard, le sommier sur lequel Walter Benjamin avait dormi à Paris à la fin des années 1930 ou au début de la Seconde Guerre mondiale.

Benjamin, collectionneur
Je le savais collectionneur, Benjamin, je me souviens de la très belle exposition au MAHJ, en 2011 et qui rassemblait une sélection exceptionnelle de ses archives personnelles : manuscrits, carnets de notes, correspondances, objets, photographies, etc. Je crois y avoir vu notamment des jouets en bois, dont Jean-Claude Pinson raconte dans son épopée benjaminienne que sa valise en était remplie en revenant d’un voyage à Moscou. Une autre fois elle est remplie de chocolat suisse et Benjamin a très peur que les douaniers, lors du passage de la frontière, le découvre et l’accuse de contrebande. Doux d’apprendre qu’il avait besoin de chocolat pour écrire…
« Collectionneur il le fut, de tout. De jouets et livres
pour enfants, d’objets anciens en tous genres
rêvant de finir par trouver une cuillère
antique, celle avec laquelle les poètes épiques
peuvent donner à manger à leurs héros défunts
/
par-dessus tout, il s’attacha au fil des ans, à constituer
La plus fournie et diverse des bibliothèques
/
jusqu’à ses derniers jours à Marseille, avant de partir
un matin de septembre pour Banyuls et l’Espagne
il s’emmitoufla de lectures. Son cœur malade
requérait plus que tout cet oxygène-là. (p. 285)

La bibliothèque de Benjamin
Dans un article (magnifique) de Catherine Coquio, je trouve cette citation de Scholem, le grand ami de Walter Benjamin (je viens de recevoir Le Journal de Jeunesse de ce dernier et me réjouis de le découvrir bientôt).
Sa bibliothèque, que je connaissais bien, reflétait fidèlement les traits différents d’une personnalité complexe. Les grandes œuvres qui comptaient pour lui y voisinaient, dans un désordre recherché, avec des livres curieux et rares, auxquels, avec une passion d’antiquaire philosophe, il n’était pas moins attaché. Deux sections sont restées gravées dans ma mémoire : des œuvres écrites par des fous et les livres d’enfants.
Catherine Coquio : « Son immense bibliothèque privée, qu’il commença d’amasser en 1916, et qu’il perdit en quittant Berlin, puis Paris, contenait, comme le dit Scholem, des ‘sections’ portant la marque de sa fantaisie personnelle et du temps pris à la déployer : ces sections étaient composées d’inclassables devenus ‘collections’, pièces introuvables dans les bibliothèques publiques, qu’elles fûssent jugées indignes d’y figurer ou trop éphémères pour y trouver une place. Par ces sections, cette bibliothèque privée affirmait sa relation contradictoire avec la vie officielle du livre archivé dans la bibliothèque publique et le musée. Chez Benjamin comme chez tous les amateurs de livres, la collection privée était à la fois le résidu de la vie culturelle et l’émanation de la vie intime : elle fut chez lui le produit de la subjectivité la plus impérieuse, voire même la plus arbitraire.
Scholem encore : Tout au long de sa vie, le monde de l’enfance n’a cessé de le fasciner par sa magie, et l’on tient là sans doute l’un des traits qui caractérisent le mieux l’homme. (…) Il approche en métaphysicien le monde encore intact de l’enfance et de son imagination créatrice, avec un émerveillement fait de respect qui sait décrire tout en pénétrant.
Catherine Coquio : Au cours de son existence, on voit ainsi le monde des livres se déplier à la manière d’un destin – sous ses yeux, et en toute connaissance de cause. Ecrivant sur les livres, c’est toujours de destin que parlait Benjamin. Et plus que tout il savait qu’en parlant du ‘destin’ de ses livres il parlait de son destin. C’est en contemplant sa bibliothèque, et en dessinant la figure du collectionneur, que Walter Benjamin est devenu le biographe de lui-même.

Le nadir
Dans le livre de Pinson, je rencontre cette expression, dont je devine le sens (je vais le creuser !) mais qui ne peut que m’évoquer la situation actuelle : le nadir de la démocratie. Il parle de Walter Benjamin, remuant l’idée de suicide, « vivant aux premières loges ce qu’il appelle le nadir de la démocratie. »
Le nadir est un terme principalement utilisé en astronomie et en topographie :  il désigne le point de la sphère céleste situé exactement à la verticale descendante de l’observateur, c’est-à-dire sous ses pieds, en direction du centre de la Terre. C’est l’opposé du zénith, qui est le point situé à la verticale ascendante, au-dessus de la tête. Par extension le mot désigne le point le plus bas, le niveau minimal, ce qui explique son utilisation métaphorique. Il évoque par analogie et extension, les périodes d’adversité extrême, de déclin ou de crise dans la vie ou dans l’histoire, un point de découragement, de détresse, ou le niveau plancher d’une période difficile.


mardi 5 août 2025

la vie privée de l’esprit et les œuvres perdues ou non-nées
Quelque chose me fascine depuis toujours, ce qui se passe, réellement, dans la tête d’autrui et ce qu’il en est de toutes ces œuvres qui ont été rêvées, certainement bien plus qu’on ne le pense et qui n’ont jamais vu le jour ou qui ont été perdues.
Je retrouve cette réflexion dans L’Ecorce des choses (2025 : voir ci-dessous pourquoi je précise) de Judith Schlanger que je viens de commencer.
Je relève dans son livre : « Je suis convaincue que la psyché quelconque a une vie culturelle non reconnue et que c’est vrai de tous les passants de la rue. Les non-experts non qualifiés sont la face cachée de l’esprit. (…) le problème, pour moi, est le vie privée de l’esprit non formellement éduqué, sa valeur intime inconnue, qui est réelle et qui est courante. » (p. 28)
Une recherche m’apprend que l’on retrouve en effet  cette thématique dans plusieurs de ses ouvrages majeurs. Dans L’invention intellectuelle (1991), Judith Schlanger s’interroge sur la manière dont « l’esprit non formellement éduqué » est pourtant porteur d’inventions et d’idées, souvent dans la discrétion la plus complète. Elle insiste sur le fait que la pensée, même en dehors des circuits institutionnels ou académiques, a une valeur réelle : « La nouveauté possible n’est pas réservée à la pensée érudite ou professionnelle. »
Dans Présence des oeuvres perdues, elle explore la question de l’œuvre ou de la pensée qui n’a pas trouvé sa place dans la reconnaissance culturelle, mais qui existe pourtant dans le tissu ordinaire des vies : « De grandes régions de la vie mentale restent sans archives : pensées perdues, œuvres ratées, génies méconnus. »
La vie privée de l’esprit, 2007, est sans doute le plus explicite : Schlanger y analyse ce qu’elle nomme « la vie privée de l’esprit », c’est-à-dire toutes les formes de pensée, d’imagination et d’élaboration intérieure qui ne laissent pas de traces publiquement établies. Elle avance que cette vie de l’esprit, minoritaire ou discrète, a une valeur intime et réelle, même si elle est « inconnue » au sens social. Elle y montre que chacun, même le passant anonyme de la rue, est le siège d’une activité spirituelle, créatrice voire spéculative, qui n’a pas besoin d’être légitimée pour être précieuse.

L’écorce des choses, deux écorces ?
Mais une autre recherche m’a fait comprendre que le livre que j’ai entre les mains, L’Ecorce des choses, éditions de la Sorbonne, 2025 a un jumeau par le titre, mais un jumeau hétérozygote. Un autre livre de Judith Schlanger s’appelle L’Ecorce des choses et n’est pas le même, il est paru en 2017 chez Hermann. Le livre de 2025 n’est pas une réédition, pas une révision, c’est vraiment un tout autre texte. Je trouve la chose et son écorce inappropriées, maladroite (comment s’y repérer ?) et un peu douteuse sur le plan éditorial, même si je n’emploierai pas le mot déontologique. Est-ce une négligence ? Je précise que rien dans le livre de 2025, fort beau au demeurant et bien édité, ne stipule cet autre livre, curieusement absent de la liste bibliographique sommaire donnée au début du livre.
En 2025, une sorte de carnet de lectures, qui promet d’être passionnant.
En 2017, un livre qui, me dit ma recherche, « traite de ce qu’on pourrait appeler l’expérience silencieuse du monde, des résonances discrètes de la matière, des formes d’attention marginales. ». J’ai lu des livres de Judith Schlanger, mais sauf erreur de ma part, pas celui-là dont les thématiques me parlent très profondément, cela va sans dire.  


mercredi 6 août 2025

Influenceur
Je n’aime pas du tout ce terme, ni l’idée d’ailleurs. Alors que tout devrait être fait, par chacun, pour analyser les influences qu’il subit et s’y soustraire dans la mesure du possible. Et je sais bien que l’influenceur n’est qu’un agent des publicitaires, et qu’il est payé pour ça. C’est le grand décervelage universel en cours, avec tous les moyens technologiques appropriées (alors que ces derniers peuvent être de merveilleux outils de connaissances, mais qui s’en sert comme cela ?). Et cela aboutit au spectacle désolant donnée par certains pays considérés comme évolués et démocratiques. Mêmes méthodes que dans les dictatures : faire taire l’intelligence et la raison critique, influencer, tromper, empêcher l’accès aux livres (sauf quand ils sont petits et rouges).

Plastiques
En 2022, détection pour la première fois de micro-plastiques dans du sang humain (1 à 2 mg par litre).


lundi 11 août 2025

Canicule et algues.
Plusieurs départements du SO sont en alerte rouge canicule. On pourrait atteindre 43° par endroit, c’est tout simplement effrayant.
Un joli espoir dans cet océan de malheurs environnementaux : « Vincent Doumeizel, conseiller pour les océans à l’ONU : ‘Les algues sont une immense source d’espoir’. Dans une BD réjouissante parue fin juin, le biologiste écrivain Vincent Doumeizel raconte que les 12 500 espèces qui forment les forêts sous-marines sont un gisement de nourriture et de prospérité pour l’humanité’. » 


mardi 12 août 2025

Goethe et Pierre Hadot
J’ai acquis le livre de Pierre Hadot, N’oublie pas de vivre, Goethe et la tradition des exercices spirituels. Pierre Hadot : « Goethe a toujours été un de mes auteurs favoris. Il était temps de réunir, en les repensant, plusieurs études que je lui ai consacrées. Voici donc l’origine de ce livre qui se rapporte finalement à la pratique, chez Goethe, de ce que j’ai appelé des ‘exercices spirituels’, inspirés par la philosophie antique, mais repris et développés par une longue tradition dans la philosophie occidentale. L’expression ‘exercice spirituel’ qui a été employée par un certain nombre d’historiens de la pensée, comme Louis Gernet et Jean-Pierre Vernant, ou d’auteurs, comme Georges Friedmann, n’a pas une connotation religieuse, quoi qu’en pensent certains critiques. Il s’agit d’actes de l’intellect, ou de l’imagination, ou de la volonté, caractérisés par leur finalité : grâce à eux, l’individu s’efforce de transformer sa manière de voir le monde, afin de se transformer lui-même. Il ne s’agit pas de s’informer, mais de se former. » (p. 9)
Et « quand Wilhelm Meister, dans Les Années d’apprentissage, visite la ‘Salle du passé’, il lit cette devise : ‘Gedenke zu leben’, ‘N’oublie pas de vivre’, qui est la traduction de Memento vivere. (p. 10)
Et je m’applique cette suggestion de Pierre Hadot, derechef : « En écrivant ce livre, me sentant vieillir, j’étais hanté par le Memento mori. Mais, sous l’influence de Goethe, j’ai compris toute l’importance du Memento vivere et j’ai pensé alors que la devise goethéenne ‘N’oublie pas de vivre’ pouvait très bien résumer le contenu de mon livre et en être le titre. » (p. 10)

Un même mot
Et je découvre, avec une certaine délectation je dois dire, que l’allemand n’a qu’un même mot, die Gegenwart (féminin, donc) pour dire le présent (y compris le temps du verbe) et la présence. « il se livre à une méditation sur le présent et la présence, les deux notions : actualité temporelle et proximité spatiale, étant exprimées par le même mot Gegenwart en allemand »

Un grand recours aux leçons de l’Antiquité.
« Les œuvres de l’art antique révèlent ainsi à Goethe deux aspects de l’attitude de l’âme antique à l’égard du présent. Tout d’abord, le sens de l’ ‘instant prégnant’, décisif, de ce que les Grecs appelaient le kairos, le moment qu’il faut saisir et représenter pour faire voir en lui le passé et le futur comme l’a fait le sculpteur de la ‘tombe de la danseuse’ dont parle Goethe dans une lettre à Sickler : ‘La merveilleuse souplesse avec laquelle la danseuse passe d’une figure à une autre et qui provoque notre admiration devant de tels artistes est ainsi fixée pour un moment, en sorte que, dans ce moment, nous voyons, en même temps, le passé, le présent et l’avenir, et nous sommes ainsi transportés dans un état supraterrestre.’ (p. 21)

Minzetanu et les carnets de citation.
Comment pouvais-je ignorer un tel livre ? A peine croisé, vite téléchargé sur mon meilleur instrument de travail, ma liseuse. Carnets de lecture de Andrei Minzetanu. C’est peu dire que je suis sur zone, ne serait-ce que dans ce Flotoir qui à certains égards, riche sans doute désormais de 6000 ou 7000 pages, n’est peut-être qu’un méga carnet de lecture ?
Une longue citation pour ouvrir le bal : « Dans un livre récent, L’Ordre matériel du savoir. Comment les savants travaillent, Françoise Waquet se propose de rendre visibles les techniques intellectuelles très complexes dont disposent les chercheurs, les lettrés et les savants dans leur travail (plus concrètement, ‘les outils employés pour repérer et traiter l’information, pour produire et transmettre le savoir, outils qui réfèrent à l’écrit, à l’imprimé, à l’image, au numérique’) et de contribuer ainsi à une ‘histoire matérielle de la culture savante’ et à une ‘archéologie des techniques intellectuelles’. Mon objectif est similaire puisque je souhaiterais proposer ici une théorie de la lecture qui, contrairement à la plupart des théories proposées depuis les années 1970, repose davantage sur les traces concrètes et matérielles de la lecture ; cette théorie correspond plus exactement à une analyse historique et littéraire du carnet de lecture. Tout au long de ce livre le carnet sera envisagé simultanément ou alternativement : comme un objet très important dans la vie des lettrés, comme un support de la lecture qui peut prendre la forme concrète d’un cahier ou d’une fiche, comme une trace ou une note de lecture, comme un geste (un geste particulier de lecture : celui qu’effectue le lecteur qui lit un texte et qui s’arrête, à un moment donné, parce qu’une certaine phrase l’intéresse ou le bouleverse, et qu’il a envie de la prélever et de la recopier dans un carnet. (p. 5)

Me voilà excerptrice :
Je m’interrogeais sur le fait d’être doxographe, notamment dans ce flotoir, je suis sans aucune doute une excerptrice : « la phrase recopiée fidèlement dans un carnet dédié spécifiquement à cet effet, une phrase prélevée sur le vif, au cours de la lecture, et qui n’est accompagnée la plupart du temps d’aucune forme de commentaire ; cette notion me conduit vers un régime particulier de lecture (la ‘lecture citationnelle ‘) et vers un type particulier de lecteur appelé le lettré excerpteur. »
→² (ce symbole indique désormais les recherches faites non pas via un simple moteur de recherche mais via un agent IA).  
« Le mot français ‘excerpteur’ est rare et désigne une personne qui fait des extraits, c’est-à-dire qui sélectionne et extrait des passages d’un texte. Ce terme provient du latin médiéval ‘excerptor’, lui-même dérivé du verbe latin classique ‘excerpere (‘extraire’, ‘choisir’, ‘tirer hors de’), composé de ex- (‘hors de’) et -cerpere (de ‘carpere’, ‘cueillir’, ‘arracher’).
→ Longtemps je me suis demandé, tout en le devinant, ce que voulait dire Pierre Bergounioux quand il disait dans ses Carnets, qu’il lui fallait encore « extraire » tel ou tel livre.
→ J’aime cette idée de cueillette, de collecte. Je ramasse des pierres, très banales, je cueille de citations, parfois banales parfois exceptionnelles. Pierres et citations m’ont parlé pour que je les prélève ! Je me souviens si bien de ce caillou-tête sur une petite anse d’une grande baie près de chez moi en Bretagne, pourtant inclus dans une masse d’autres galets et que j’ai ‘vu’, soudain, comme s’il m’appelait. Il est toujours là, dans mon dos, dans une étagère remplie de CD. Il apprend peut-être la musique, la nuit, quand tout dort ?
Le fameux carpe diem vient de ce verbe, carpere.
→² Je pense au célèbre vers d’Horace : ‘carpe diem, quam minimum credula postero’. Elle se traduit littéralement par : ‘cueille le jour et place ta confiance le moins possible dans le lendemain’
quam minimum : ‘le moins possible’
credula : ‘confiante’ ou ‘crédule’
postero : ‘au jour suivant’, ‘au lendemain’
La formule recommande donc non seulement de profiter du jour présent (‘carpe diem’ – cueille le jour), mais aussi de ne pas se fier à l’avenir, de ne pas trop attendre du lendemain.
→ où je suis proche de Goethe et son memento vivere.

L’extraordinaire plaisir de lire
« Si l’on réussit ainsi, à travers l’histoire de cette pratique culturelle et par les très nombreux témoignages sur lesquels on aura l’occasion de s’attarder ici, à mieux saisir la matérialité du carnet de lecture et sa construction littéraire à partir du geste de l’extrait, on sera assuré de pouvoir mieux comprendre le fonctionnement mental et social de la lecture, mais aussi une des réalités culturelles les plus mystérieuses et les plus difficiles à analyser : l’extraordinaire plaisir de lire. »

Le carnet de lecture
Andrei Minzetanu : « L’objet de cette recherche est le carnet de lecture, et plus précisément, le carnet de citations, ou encore, le recueil de citations qui se trouve généralement dans tout carnet de lecture, un carnet envisagé principalement comme un instrument d’invention intellectuelle. Il s’agit principalement d’identifier, de décrire et d’analyser cette pratique au sein de la pratique plus vaste des carnets de lecture, puisque le carnet de citations existe rarement (à l’époque moderne) à l’état pur, et de passer de l’une à l’autre afin d’en comprendre les mécanismes et les enjeux. Cette pratique intellectuelle un peu clandestine, apparemment banale et sans histoire, a été longtemps négligée par la critique littéraire et, ce qui peut paraître encore plus surprenant, par les théories consacrées à la lecture. » (p. 12)

Ah mon cher Joubert !
« Le destin littéraire de Joseph Joubert, un écrivain qui a écrit exclusivement des carnets, est sans doute exemplaire dans ce sens. Ses deux cent cinq carnets ont été édités tour à tour comme ‘recueil de pensées’ par Chateaubriand, comme ‘Pensées, essais, maximes, correspondance’ par Paul de Raynal (1850), comme ‘Pensées’ par Georges Grente, en 1941, comme ‘pensées, jugements et notations’ par Rémy Tessonneau, en 19895. Mais ce seront surtout l’édition Gallimard (1938) d’André Beaunier et celle de David Kinloch et Philippe Mangeot, en 1996, qui mettront en évidence la dimension ‘carnet’ de l’œuvre de Joubert et limiteront au possible les modifications éditoriales. » (p. 14).
Mon Joubert tellement plus doux et tendre que Lichtenberg, qui a la dent dure !

Pas le seul à être au menu
Voici donc le menu du livre, qui a de quoi me réjouir : « Il s’agit donc de déchiffrer l’histoire, les formes et les enjeux du carnet de citations de quelques lettrés occidentaux et de le situer au sein d’une typologie des carnets de lecture et comprendre en même temps son rôle parmi d’autres pratiques intimement liées : carnets d’ ‘aphorismes’ (Joubert, Lichtenberg), carnets de choses vues (Hugo), carnets de projets (Baudelaire), carnets d’enquêtes (Zola), carnets d’esquisses et de brouillons (Proust), carnets de variations (Valéry), carnets de listes (Joyce, Perec), carnets d’autoanalyse (Henry James, Beckett), carnets de guerre (Sartre), carnets de poésie (André du Bouchet), carnets d’idées (Michelet, C. Noica), journal de pensée (Hannah Arendt), cahiers philosophiques (Simone Weil), journal de travail (Brecht, Rebreanu), carnets de glossolalies (Artaud), carnets de captivité (Levinas, Gramsci), carnets de voyage (Gide, Barthes), carnets intimes (Jouhandeau), carnets à l’usage du grand public (Le Bloc-notes de Mauriac, le Dietario de Pere Gimferrer), carnets de témoignage (F. Bon), carnets d’adresses (transformés en fiction chez Sophie Calle ou Alain Fleischer), carnets virtuels (L’Autofictif d’Éric Chevillard), et des carnets hybrides qui remplissent, jusqu’à un certain point, toutes ces fonctions à la fois. » (p. 18)

Comprendre la place de l’usage du carnet
« Mais il s’agit aussi de comprendre la place du carnet dans le cadre, plus général, de quelques pratiques culturelles très diverses, aujourd’hui oubliées : les ‘hypomnemata’, les ‘excerpta’, les ‘adversaria’, les ‘commonplace books’, le ‘liber amicorum’, les ‘ana’, les ‘esprits’ (au XVIIIe siècle, Esprit de Sénèque ou les plus belles pensées de ce grand philosophe, Esprit de Mme de Scudéry, etc.), les ‘zibaldone’, les ‘spicilèges’, ou des pratiques qui paraissent s’en éloigner beaucoup : le dictionnaire (il ne faut pas oublier que le ‘dictionnaire polyglotte’ du savant italien, Ambroise Calepin, dont le succès et l’impact ont été considérables pendant le XVIe et le XVIIe siècles, deviendra plus tard un carnet de notes, un calepin), l’agenda, l’encyclopédie, l’anthologie privée, la liste et la lettre.
→ et je constate que je multiplie les formes de « carnets », ce Flotoir, qui est une forme de carnet de lecture, de musique et de photo – le Notoir qui un carnet d’introspection sous clé numérique, strictement personnel – le Logoir qui est un journal des jours – et enfin un Vracoir où je recopie tout ce qui m’intéresse et que je collecte ici ou là. Ce Vracoir est souvent dispatché en fiches dans le logiciel Obsidian, qui a l’énorme avantage de créer des correspondances entre les fiches.

Le carnet, un objet épistémologique
« Le carnet de lecture doit être envisagé, au-delà d’une vision trop stéréotypée qui le fige en simple laboratoire d’intertextualité, comme un processus dynamique et comme un objet épistémologique et méthodologique très significatif, proche de la fiche des historiens et des sociologues, et des carnets de terrain des ethnologues, puisqu’il se retrouve souvent au cœur de la vie intellectuelle des lettrés. On peut essayer de construire, comme nous y encourage Barthes, sur le modèle de l’éthologie, qui s’intéresse aux mœurs et aux comportements des animaux, une philosophie des pratiques de travail des lettrés, une philosophie qui étudierait leurs œuvres, leurs cours, leurs séminaires, leurs interviews, mais aussi leurs manières de lire et celles de prendre des notes et de prélever des citations » (p. 26)

Ah, les fiches
Un usage si fécond, découvert si tardivement (il y a quelques mois !, je ne dis pas merci aux pédagogues croisés sur ma route). Mais merci à Georges Didi-Huberman, qui m’a révélé la fécondité de la mise en fiches du savoir via la superbe exposition de l’IMEC que je n’ai pas visitée mais dont j’ai lu et relu le catalogue. De tout cela, maints échos récemment dans ce Flotoir.
Ici se trouve bien résumé ce que je trouve à ce système des fiches : « Dans la méthodologie qu’il propose aux futurs sociologues et aux intellectuels, Wright Mills fait de la fiche, de lecture ou de notations, un élément central de la recherche, dans la mesure où elle est censée accueillir et interpréter le croisement entre l’expérience de la vie et la lecture, entre les activités professionnelles et les bribes de conversations sur le trottoir, entre les rêves et les activités en cours. La fiche doit contenir un grand nombre d’entrées et un grand espace consacré aux futurs projets ayant à leur tour un certain nombre de subdivisions ; l’existence de ces fiches, précise le sociologue américain, forcera l’apprenti à multiplier les catégories de sa réflexion, et peu à peu, en fonction de l’apparition et de la disparition de ces entrées, celui-ci arrivera à mesurer ses progrès intellectuels et à identifier de manière plus précise le cœur du sujet qui l’occupe. » (p. 30)

De la citation, une fois encore
« J’appellerais volontiers ce lettré qui ne se sépare jamais du petit carnet où viennent se croiser la littérature et la vie, les idées, les projets et les citations, d’après l’art dont il est maître, l’excerpteur, ou le faiseur de citations. Faire des citations ? Oui, en amont de ce qu’on appelle communément « citer », il y a d’une part ce qu’Antoine Compagnon appelait le ‘travail de la citation’, à savoir un geste fort de prélèvement et d’appropriation. » (et j’ajoute de montage !)

©florence trocmé