« Il aurait donné dix Napoléon pour un Satie »


Le Flotoir du 2 au 25 novembre 2025, avec notamment Alvaro Oviédo, Pierre Hadot, Vanessa de Sernaclens, l’IA, la photographie.



photo Florence Trocmé, ©2025


Flotoir
du 2 au 25 novembre 2025



dimanche 2 novembre 2025

The Conversation
J’ai découvert récemment ce site, qui propose des articles d’universitaires sur des thèmes importants. Ce matin, je parcours un article sur épigénétique et cerveau. Je lis : « Le cerveau humain est un organe fascinant, complexe et remanié en permanence. Au cours du développement de l’embryon, il se développe selon un programme génétique précis. Les cellules souches se divisent, migrent et se différencient en différents types de neurones pour former les réseaux neuronaux qui sous-tendront toutes nos fonctions cognitives, émotionnelles, comportementales et motrices.
Les mécanismes épigénétiques, c’est-à-dire les mécanismes par lesquels une cellule contrôle le niveau d’activité de ses gènes, jouent ici un rôle majeur : méthylation de l’ADN, modification des histones (protéines) et ARN non codants vont soit activer soit réprimer, à la fois dans l’espace et au cours du temps, les gènes nécessaires à la formation et à la migration des neurones, puis à la formation des synapses.
Tandis que le cerveau se construit, chaque neurone reçoit ainsi un ensemble de marques épigénétiques qui déterminent son identité, son activité et sa connectivité aux autres neurones. Ce profil épigénétique, spécifique à chaque type de neurone, se met en place en fonction de signaux environnementaux : contexte hormonal, présence de facteurs morphogéniques (les protéines qui contrôlent la place et la forme des organes), activité électrique naissante. La moindre perturbation peut altérer, cette programmation fine, très sensible non seulement à l’environnement intra-utérin, mais aussi à l’alimentation, voire aux émotions de la future maman.
Article ds chercheurs Corine Augé et Stéphane Mortaud.

Définir l’intelligence, mission impossible
Quelques extraits encore : Quand on évoque le fonctionnement du cerveau, la première chose qui nous vient à l’esprit est l’intelligence. Dans l’acception populaire, un cerveau performant est un cerveau intelligent. Mais qu’entend-on par-là ?
Malgré plus d’un siècle de recherches, l’intelligence reste un concept difficile à définir de manière consensuelle. En 1986, les psychologues américains Sternberg et Detterman demandent à une vingtaine d’experts en psychologie et en sciences cognitives de proposer leur propre définition de l’intelligence. Résultat : aucune définition ne fait consensus, bien que des points de convergence se dessinent autour de l’idée d’adaptation, de résolution de problèmes et d’apprentissage. La tradition psychométrique (l’ensemble des tests et mesures pratiqués en psychologie), dominante au XXe siècle, a réduit l’intelligence à un facteur unique (g) mesuré par différents tests, dont celui de quotient intellectuel (QI).
Bien que ces tests aient une valeur prédictive pour certaines performances scolaires ou professionnelles, ils négligent des dimensions que sont la créativité, les compétences sociales ou émotionnelles. Face à ces limites, des modèles alternatifs ont été proposés.
Ainsi, Gardner a introduit la notion d’intelligences multiples, suggérant l’existence de formes distinctes d’intelligence (logico-mathématique, musicale, interpersonnelle), ou encore Sternberg, qui a développé une théorie triarchique, distinguant intelligences analytiques, créatives et pratiques. Enfin, Goleman a popularisé l’idée d’intelligence émotionnelle, aujourd’hui largement reconnue pour son rôle dans la réussite sociale et professionnelle.
En somme, l’intelligence est un construit théorique multidimensionnel, dont les définitions varient selon les cultures, les disciplines et les objectifs de mesure, mais elles partagent toutes l’idée d’une acquisition ou amélioration de capacités cognitives, spécifiques à chaque type d’intelligence. Les neurosciences cognitives ont aidé à mieux localiser certaines fonctions associées à l’intelligence, mais elles n’ont identifié aucun « centre de l’intelligence » unique dans le cerveau. Les capacités cognitives reposent sur des réseaux distribués, complexes et encore imparfaitement compris.

The Conversation
Une petite recherche s’impose, il faut de plus en plus savoir « où on met les pieds » : The Conversation a été cofondé en 2011 en Australie par Andrew Jaspan et Jack Rejtman. C’est un média en ligne indépendant et à but non lucratif, qui publie des articles de vulgarisation rédigés par des universitaires et chercheurs, avec l’aide de journalistes. L’objectif est de permettre à la communauté scientifique de s’adresser directement au public, en apportant un éclairage expert sur l’actualité et les débats de société. Le média est reconnu pour son modèle collaboratif entre chercheurs et journalistes, proposant un contenu fiable et fondé sur la recherche, publié sous licence Creative Commons.
L’orientation de The Conversation est donc axée sur la diffusion des savoirs et la mise en perspective scientifique des sujets d’actualité, visant à éclairer le débat public sans publicité et dans une démarche de transparence et d’indépendance. En France, le site est une association à but non lucratif engagée à offrir une analyse rigoureuse et accessible sur divers domaines comme la culture, l’économie, la science, la santé, la politique et la société. Il s’agit d’un média généraliste fondé sur la collaboration entre le monde universitaire et le journalisme pour renforcer la qualité de l’information diffusée au grand public.
Il faudrait en particulier se méfier de sites comme le Grokimédia, que le milliardaire américain veut créer, pour s’opposer au prétendu « wokisme » de Wikipédia. Toujours chercher à faire sensation, pour mieux aliéner, sans doute.


lundi 3 novembre 2025

Faire sensation
Mais ici faire sensation est beaucoup plus intéressant. C’est le titre d’un livre sur lequel je suis tombée grâce à David Christoffel, qui l’évoquait dans la présentation des nouveaux numéros de Métaclassique : Álvaro Oviedo, faire sensation.
« La musique n’est pas ce que le compositeur écrit, ce n’est pas ce que l’interprète joue, ce n’est pas ce que l’auditeur perçoit, ce n’est pas non plus l’en-soi d’un ensemble organisé de sons : c’est tout cela à la fois ou plutôt ce qui se passe entre ces termes, termes qui sont eux-mêmes des nœuds de relations. » (Alvaro Oviedo, Faire sensation, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2025, p. 9)
De György Kurtág à Olga Neuwirth en passant par Luciano Berio et Helmut Lachenmann, une histoire de la musique comme geste avec Alvaro Oviedo.
Voici l’intention du livre : « Ce qui relie les différentes parties de ce livre pourrait être formulé ainsi : il s’agit d’approcher la musique écrite contemporaine comme une relation sensible ; non seulement avoir une relation sensible avec elle, cela devrait aller de soi, mais considérer ce qu’on appelle musique comme une relation sensible, et là c’est moins évident. » (p. 11)
Avec ces précisions un peu plus loin : « Au contact des œuvres de Kurtág, Lachenmann, Berio, Webern, Boulez, Romitelli et Neuwirth, en partant d’une étude technique de leurs musiques et en prolongeant l’analyse musicale par une spéculation philosophique, ces pages explorent l’enchevêtrement jouerécouterécrire et expérimentent des catégories qui seraient aptes à renouveler ll’approche de l’écriture musicale. »

La musique est quelque chose en train de se faire :
« La musique n’est pas quelque chose mais quelque chose en train de se faire, quelque chose qui se passe, qui a lieu, qui relève de l’événement. Ce qui se passe en musique se passe toujours entre, c’est une relation, et les relations ne sont jamais données une fois pour toutes, elles se font dans le temps ou plutôt elles font le temps. Ces relations sont d’abord celles qui s’instaurent entre les sons, mais la musique n’est pas ce que le compositeur écrit, ce n’est pas ce que l’interprète joue, ce n’est pas ce que l’auditeur perçoit, ce n’est pas non plus l’en-soi d’un ensemble organisé de sons : c’est tout cela à la fois ou plutôt ce qui se passe entre ces termes, termes qui sont eux-mêmes des nœuds de relations. La musique est une relation sensible parce qu’elle mobilise et traverse des corps, ce qui se passe entre relève de la sensation, c’est-à-dire du contact entre les corps et les corps sonores, là où sujet et objet se confondent, dans les manières toujours singulières dont les corps agissent et réagissent les uns vis-à-vis des autres, se mélangent et se constituent mutuellement dans et à travers ces relations. » (p. 12)

Toute une réflexion sur le geste
Sur le geste entendu au sens très large : « le geste par lequel on produit un son, qui, pourrait-on penser, ne relève que du domaine de l’exécution, devient ici ce qui guide la composition. Le geste devient matériau et l’écriture épouse le mouvement en train de se faire d’un geste. Mais l’écriture touche aussi ici à l’écoute : pour ces musiciens écrire signifie à la fois composer leur propre écoute et bouleverser celle des autres, nous interpellant, posant des problèmes musicaux, proposant une certaine manière de faire sentir les sons, de nous rendre sensibles à des aspects des sons qui restaient jusque-là inaperçus – c’est là l’un des sens du titre de ce livre : faire sensation. » (p. 13)

Une expérience complète et complexe
« L’expérience de la musique, contrairement à ce qu’en disent les approches conventionnelles, ne se découpe pas ; jouer, écouter, écrire constituent un continuum du corps et du son : le corps devient sujet et objet de l’action, le son devient geste et affect à la fois. On peut le dire autrement : la musique est une sensation en train de se faire, qui se constitue dans l’enchevêtrement de trois infinitifs, c’est-à-dire de trois devenirs – jouerécouterécrire. » (p. 14)

Le gérondif
Plaisir qui a quelque chose de physique (actif) de trouver l’évocation de cette forme verbale sous la plume d’Alvaro Oviedo :
« Aucune autre modalité du temps ne saurait rendre compte de cette épaisseur temporelle dont le propre est de se renouveler sans cesse – sauf peut-être le gérondif : la musique n’existe qu’en se faisant, elle correspond à une réalité en train de se faire. »(p. 14)
Et il poursuit sur les trois infinitifs reliés jouerécouterécrire. « Ces trois infinitifs reliés constituent le corps musical comme un milieu de relations ouvert, le lieu où se font et se défont les connexions : entre les sons, entre les sons et les corps, entre les sons, les corps et le monde. Aucune nécessité dans ces connexions mais la contingence d’une rencontre qui produit à chaque fois de nouvelles perspectives et ouvre au possible.
Perplexity : « En latin, le gérondif est une forme verbale nominale exprimant le fait de faire quelque chose, souvent traduite par un nom substantivé. Il se forme sur le radical du verbe au présent, avec le suffixe -nd- suivi des désinences neutres d’adjectif de la première déclinaison. Le gérondif est la forme latine dont le gérondif français s’est inspiré, mais en français il se traduit généralement par en + participe présent.
Le cas du gérondif en français est une forme verbale composée de la préposition en suivie du participe présent du verbe (exemple : en mangeant). Il exprime une action réalisée simultanément à celle du verbe principal, avec le même sujet. Le gérondif peut aussi exprimer la manière dont se déroule une action, une cause, une condition, ou une opposition.

Les musiques de Kurtág et Lachenmann
Je connais un peu Kurtág, pas du tout Lachenmann que je me réjouis de découvrir via ce livre !
« Les musiques de Kurtág et Lachenmann sont de l’ordre du faire, non pas quelque chose, mais quelque chose en train de se faire, un acte produisant des effets mais sans autre programme que l’expérience de son propre processus. » (p. 15)

Parler du geste en musique
« On veut parler de geste en musique pour rendre l’écoute sensible au mouvement, à l’énergie, à la temporalité de la matière sonore. La musique est une cinétique, des mouvements produisent des sons qui sont eux-mêmes des mouvements, des vibrations qui se propagent portant la trace d’un geste jusqu’à nos oreilles. Les corps et les sons font partie du tout ouvert de la matière dont la donnée immédiate est le mouvement et c’est par le mouvement que les corps et les sons communiquent. Le son est un mouvement en soi, et à la fois indissociable du mouvement qui le produit et de celui qu’il produit, c’est-à-dire de l’action corporelle qui en est la cause et de la manière dont il affecte un corps. Mais la musique est irréductible à une simple physique acoustique. Parler de geste veut dire rendre les sons et les corps indissociables : le corps est impliqué dans le son et il se déplie, à l’écoute, sous forme d’affect. » (p. 15)

La véritable matière musicale
« Le son n’est pas tout à fait une matière mais, en tant qu’onde ou perturbation, il nous atteint et nous confronte à la matérialité et à l’énergie d’un événement qui est train de se produire. (…)
C’est pourquoi la véritable matière musicale n’est pas la note ni le son, mais le geste, c’est-à-dire un faire, indissociable d’un affect, c’est-à-dire d’un sentir : le propre de la musique est de faire sentir, créer des rencontres – entre les sons, entre les sons et les corps, entre les sons, les corps et le monde – qui rendent sensible quelque chose qui n’était pas perceptible jusque-là et qui le devient : une brèche s’ouvre, celle d’un monde possible. Un geste nous touche, il fait irruption, il transforme nos manières de sentir et de penser, il fait sensation. » (pp. 16 et 17)
→ s’ouvrent ici à moi d’extraordinaires pistes de réflexion, aussi bien pour l’écoute ou la pratique de la musique, que pour l’écriture. Et aussi pour mon dialogue avec Pierre Magnier !
« Et si l’on affirme que les sons impliquent des corps, si la musique fait corps, la consistance de la musique est celle d’un corps-évènement, c’est-à-dire non pas une substance mais l’enchevêtrement d’une multiplicité de séries d’évènements qui se nomment gestes et affects ». (p. 19).

La puissance fabulatrice de l’écriture
Lorsqu’on parle de geste en musique on ne se réfère pas seulement à la réalité d’un corps en mouvement qu’on voit et qu’on écoute mais aussi à la puissance fabulatrice de l’écriture, capable de créer des gestes fictifs qui ne correspondent à aucune action concrète et qui ne sont pas pour autant moins réels et moins effectifs que ceux du corps sur scène. En passant par l’écriture, la musique devient musica ficta. (p. 22)

Écriture
« La corporéité des sons et des mots nous conduit à la problématique des rapports entre musique et langage et à une définition à la fois figurale et performative de ces musiques. Il s’agit de traiter les sons et les mots en termes de forces et en fonction de leurs effets. C’est alors que la musique apparaîtra non comme un ensemble de représentations qui reflètent le monde mais comme une pratique matérielle qui est geste, qui intervient dans le monde et participe à sa constitution : elle n’est pas un moyen de quelque chose d’autre, elle est. » (p. 27)

Sur la photo
Philippe Castelneau (Substack, Signal/Bruit #94) : « qu’est-ce que photographier, sinon opposer à la frénésie du monde la lenteur d’un regard qui s’attarde ? Revenir inlassablement sur les mêmes lieux, les mêmes visages, les mêmes objets, jusqu’à saisir une vérité que l’instantané ne livre jamais et qui toujours se dérobe au simple coup d’œil. C’est cette manière que je reconnais dans mon propre rapport à la photographie : sensible à la lumière, aux ambiances. Sensible aux formes floues, aux reflets, aux ombres, aux faux semblants. Sensible au trouble : l’image entr’aperçue, l’histoire suggérée. Aux couleurs un peu sombres, le vert bouteille, l’orangé, le rouge brique. L’heure bleue lorsque tombe le soir. La pénombre. Le jour qui s’efface. Sensible au passage du temps qui marque un mur, une porte, un visage. La lenteur devient un acte de résistance : elle oppose à la logique de l’accumulation celle de l’approfondissement. 60 000 photos sont prises chaque seconde. Des milliards d’instantanés pour une seule image juste : l’acte photographique demeure un acte poétique.  Dans la lettre qu’elle envoie à celles et ceux qui suivent ses ateliers d’écriture en ligne, Laura Vazquez citait récemment cette phrase magnifique d’Herta Müller : ‘L’écrit montre au vécu ce qu’il n’y avait pas dans ce qu’on vivait’. Comme l’écrit montre à la vie ses angles morts, je dirais que la photographie nous montre ce qu’on ne voit pas dans ce que l’on vit : la séparation entre soi et le monde.  Cette séparation que seule la patience – celle du regard, celle de l’écriture – peut espérer combler. »


mardi 4 novembre 2025

Et et et
Et envie d’en ajouter des et, ici, relevés du très passionnant livre de Cole Swensen.
« Être son nom sur le littoral – nous y sommes tous – liminaux et anonymes [que pleuve la petite pluie]. C’est la liminalité qui nous rend anonymes parce que le liminal dissout le linguistique. Les premiers à s’en aller sont les noms propres, puis les pronoms, puis les noms en général. Les verbes s’accrochent quelque temps encore, et les prépositions sont les dernières à partir – elles semblent traîner éternellement, s’éloignant en bricolant leurs petites attaches. (Cole Swensen, et, et, et, p. 40
→ je ressens aussi des jeux d’échos dans le livre, un peu comme ceux dont parle Pierre Magnier dans notre premier entretien. Je retrouve ici, page 40, ce navire de l’incipit qui m’avait tant frappée et qui s’est imprimé en moi, ou plus précisément qui est venu raviver des images quasi palimpsestes, en partie rêvée en partie nées d’une réalité brouillée.

Pluie
→ J’aurais parfois envie de composer une anthologie de textes sur la pluie (avec quelques références de peinture et de musique, comme les jardins sous la pluie… !!!)
« Qu’y a-t-il de si captivants dans la pluie qui nous retienne à la fenêtre, profondément apaisés ? Nous ouvrons la fenêtre pour écouter et c’est le parfum qui nous frappe, l’odeur qui monte du pavé est celle de toutes les vies passées là depuis la dernière pluie. Et il y a maintenant quelqu’un qui court dans la rue dont toute trace est instantanément effacée par l’averse, ce qui signifie qu’il ne peut plus avoir de passé et doit donc devenir l’essence même du présent, ce qui le gardera ici pour toujours. Et que pleuve la petite pluie ». (CS, p.53)

Sculptée
« Je songe que chaque lettre, plutôt que d’être construite en défiant un mur de silence, est en réalité sculptée dans un bloc de son solide, et crée par soustraction minutieuse, ciselage méticuleux, réduction à l’essentiel à l’aide d’outils de plus en plus fins – et les débris rejetés, les chutes comme les trous dans les e et dans les p etc. sont recyclés pour servir plus tard de ponctuation ». (CS, p.64)
→ J’offre cette citation de Cole Swensen à Philippe Jaffeux qui a tant écrit sur la lettre !

Constellations
« On présume généralement que les rimes vont par deux, les plus attendus étant bien sûr les rimes finales dans les structures formelles telles que ABAB, etc.,, même avec un esprit moins strict, on s’attend toujours à ce que les choses riment par deux, pourtant j’ai remarqué qu’en fait, en poésie contemporaine, les rimes apparaissent souvent en constellation, incrustées çà et là à l’intérieur des vers, les laissant dessiner des sortes de ricochets géométriques qui faisaient croire aux anciens qu’ils voyaient des animaux dans le ciel. Siffle, nef, chiffre, éparpillés sur trois ou quatre vers –  de telles constellations créent des figures qui émergent du fond du poème, disant et faisant souvent quelque chose de très différent du poème lui-même, quelque chose qui va jusqu’à contredire, ou même ce contredire – colère/air/trésor – révélant des solutions qui autrement ne seraient pas visibles dans le poème, tel que mot/loriot/echo/flot constellés dans un poème qui parlerait d’obsèques familiales. (CS, p. 65)
→ Ce seul paragraphe pourrait être la base d’une grande étude des sons et échos sonores à l’intérieur d’un poème. J’aime cette approche de Cole Swensen qui montre que le poème n’est pas une structure figée mais un tissu mouvant et que divers régimes d’attention, comme divers régimes de vent au fond, peuvent le faire jouer pour qu’on y découvre sans cesse autre chose.

Le Mur de Verdure
Il y certes des thèmes récurrents dans le livre de Cole Swensen et une vraie unité. Mais les thèmes sont variés et l’attention sans cesse à nouveau sollicitée et relancée.
« [Le Mur de Verdure] ouvre une autre perspective sur l’attention. Et bien que j’aie entendu l’expression lors d’une lecture de poésie, elle vient en fait de pratiques militaires et cynégétiques destinées à échapper à l’ennemi dans le premier cas et à repérer une proie dans le second. Quand vous marchez en forêt, dans la jungle, ou dans tout autre terrain densément feuillu, votre attention sature tout le champ visuel. Ce qui doit vouloir dire que l’ensemble de vos perceptions sensorielles se déplace au-delà de votre corps tout en y restant connecté, s’efforçant, comme tirant sur sa laisse, d’occuper entièrement tout ce qui est visible, dans le seul but de détecter un mouvement – tout ce qui bouge est soit votre ennemi soit vous êtes le sien. À chaque pas, votre attention pénètre plus avant dans le mur de verdure. Je vous parle de ça car lorsque j’ai entendu décrire le concept, j’ai aussitôt pensé : mais c’est ce que font les poètes’ scanner le dense feuillage du langage, le saturant d’attention, scrutant intensément tout ce qui pourrait bouger. (CS, p.71)
→ j’aime aussi quand les poèmes me donnent à voir, comprendre, sentir des choses que je n’ai pas découvertes par moi-même, ainsi de cette idée du mur de verdure. Mes yeux remontant dans le texte tombent sur « dans la jungle » et voilà que surgissent ces images d’autrefois, images pour enfant, où un animal était tapi dans le dessin du mur de verdure. Et il s’agissait de le débusquer. De même dans ma quête photographique, souvent je cherche à débusquer quelque chose qu’on ne voit pas forcément au premier regard. En particulier les paréidolies dont je suis une grande experte et une grande connaisseuse !
→ je dédie cette citation à Jean-Pascal Dubost qui marche tant en forêt et qui écrit sur cet univers.  

Presqu’un aphorisme
« Le propre de l’émergence est que nous la percevons avant qu’elle ne puisse être vue. »  (CS, p.72
→ Je dédie cette citation à Fabienne Raphoz, si apte à saisir les choses au seuil de l’émergence.

Langage et murmuration
Cole Swensen : « Je pense aussi au langage écrit comme à une vague d’éléments migratoires, essaimant en combinaisons diverses à travers livres, poèmes, journaux, télégrammes etc. – peut-être, sitôt le livre refermé et la note bien rangée, leurs mots et lettres continuent d’essaimer. Je pensais à ça car j’ai vu, en fin d’après-midi, cet étrange agréation d’étourneaux qu’on appelle murmuration, un énorme nuage d’oiseaux sur plus d’un kilomètre, s’étirant, se rassemblant, changeant constamment de forme, évoquant le langage dans son état d’envol permanent, infiniment génératif et tout aussi infiniment répétitif. (CS, p. 81)
Et un peu plus loin : « Je songe à la façon dont l’allitération et d’autres relations sonores fondées sur la consonance étirent loin le texte, poussant les lecteurs, à travers le poème et au-delà, tandis que les relations fondées sur les voyelles, toutes formes de rimes, fausses rimes, rimes biaises, assonances etc. replient le texte sur lui-même, attirant ainsi les lecteurs à l’intérieur du poème, les envoyant ricocher en tous sens, intensifiant le tissage, les retenant au cœur du texte. Les deux agissent ensemble pour accentuer l’élasticité de la dynamique dedans/dehors ou comment le poème est toujours une forme aérienne bouillonnante qui s’échappe par l’esprit du lecteur, lui-même sans fin ramené au centre du poème. (CS, p. 84)

Des ombres
Autre thématique qui m’est importante, au point que désormais, me promenant, je capte souvent une photo de mon ombre. Un selfombre, en quelque sorte. Qui m’inscrit dans la matière, le macadam, ou le rocher, le goudron ou les lichens !
« Je pense à une ombre jetant elle-même une ombre. Par exemple, un défaut dans une vitre, un léger grain dans le verre qui crée une ombre interne ; un tel défaut pourrait bien ne pas être directement visible, mais quand la lumière le traverse, même cette légère irrégularité peut se trouver projetée au-delà sur une autre surface – ce qui sous-entend l’écriture comme l’ombre de déformations, voire de développements, par ailleurs non remarqués, de la claire et cristalline structure du monde, lisible seulement quand le soleil s’y déverse. (CS, p.97)

Une écriture des ombres
« Je pense maintenant non à l’écriture ‘comme ombre’, mais à ce que pourrait être une écriture des ‘ombres’ – c’est une notion si séduisante qu’elle doit bien exister. ‘La lumière est l’ombre de Dieu’, de Platon, semble utile ici, car elle étaye l’idée que ce qui jette une ombre n’a pas forcément besoin d’être matériel. L’écriture comme l’ombre de ce qui ne peut être dit, une tache légère au lever du jour. » (CS, p.98)

Les ombres au cœur d’un mot
« Ce qui nous fait alors penser aux ombres dans le langage en général. Aux ombres qui existent au cœur d’un mot. Et au cœur de chaque mot. Car bien que nous puissions facilement reconnaître les ombres, leurs échos et leurs épaisseurs obscures au cœur de certains mots, particulièrement les noms, particulièrement les noms chargés, comme hier, ou rivière ou mémoire ou flamme, force est d’admettre que les ombres sont tout aussi épaisses, tout aussi obsédantes, au cœur de mots comme ‘le‘, et ‘et‘, et ‘oui’. (p. 99)

Claude Favre
Je relis un passionnant entretien qu’elle a donné à Grégory Rateau pour Poesibao. Et je relève cela qui me concerne tant : « J’ai un gros problème, j’écris trop, comme une enragée. La question de la page blanche ne se pose pas. La page du monde est noire, noircie, le monde est là, dans ses excès, ses tempêtes et ses drôleries heureusement. Chaque semaine j’ouvre un nouveau chantier d’écriture, j’en ai à l’heure actuelle dix-sept, après vingt et un, je suis fière de moi je tranche à la hache mais, c’est folie, dans quinze jours je peux en avoir vingt-huit, je suis très gourmande et le monde est tellement électrisant que je peux m’aggraver d’une heure à l’autre. Tout m’intéresse, c’est folie et fatigue. »


mercredi 5 novembre 2025

Lune de Castor
Il parait que c’est la lune de Castor. (Ce mercredi 5 novembre, la Lune sera pleine et son orbite sera au plus proche de la Terre. Une conjonction fréquente appelée Super Lune. À 23h27, la Lune sera le plus proche de la Terre, ce qui s’appelle le périgée. Elle sera alors à 356.833 km de notre planète, contre environ 380.000 km en moyenne. Selon les calculs, l’astre sera plus grand visuellement de 5,7% et plus lumineux de 11,7%. Traditionnellement, la Super Lune du mois de novembre est surnommée Lune du Castor. Selon la Nasa, cela provient des traditions de tribus amérindiennes, alors qu’au mois de novembre les castors construisent leurs barrages afin de se préparer à l’hiver. C’est donc à cette époque de l’année que les populations amérindiennes chassaient les castors pour leurs pelages épais

Anagrammes
J’ai commencé hier soir le livre de Pascale Petit, sujets d’émerveillement (et j’ai fait dans la foulée une petite recherche IA sur les anagrammes). Titre magnifique, chez un éditeur, Série discrète, qui se signale par deux très belles parutions, ce livre et celui de Claude Favre, dont j’ai mis en ligne hier un passionnant entretien avec Gregory Rateau.

Le plus vieux « crayon » du monde
Assez fascinée par cette découverte : « C’est peut-être le plus vieux crayon du monde. Un morceau d’ocre, taillé et retaillé par des mains néandertaliennes il y a plus de 42 000 ans, a été mis au jour sur le site de Zaskalnaya, en Crimée. Il pourrait avoir été fabriqué dans le but de produire des marques intentionnelles. Une découverte issue de la collaboration d’équipes CNRS et de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine, qui selon ses auteurs renforcent l’idée que la pensée symbolique n’était pas propre à Homo sapiens. »
→ je me pose une question : la Crimée a été volée à l’Ukraine. L’Académie nationale des sciences d’Ukraine peut-elle y faire toujours des fouilles ? Ou bien s’agit-il d’une collecte antérieure à l’annexion sauvage et qui a été analysée récemment. Ou bien d’un article publié maintenant, bien après la découverte ?
Et reprenant l’article lu hier, j’ai ma réponse : « Ce crayon est accompagné de quinze autres fragments d’ocre découvert sur d’autres sites de Crimée, avant que la guerre contraigne les archéologues ukrainiens à délaisser Zaskalnaya et les autres sites du secteur, détaillent les chercheurs dans la revue Science Advances. Tous sont conservés à Kiev, où ils ont été analysés. »
Autre citation de l’article : « Le crayon d’ocre mesure environ 6 cm de long, sa pointe présente des traces d’abrasion qui correspondent à des frottements répétés sur des surfaces souples. Le crayon a été régulièrement réaffûté, par abrasion et en enlevant de petits éclats, pour entretenir la pointe, qui est d’ailleurs un peu cassée. ‘Ce morceau a été utilisé pour produire des marques visibles probablement sur des peaux, commente Francesco d’Errico. Nous n’avons aucune idée de ce que pouvaient être ses marques. Est-ce qu’il s’agissait de motifs abstraits ou de représentations figuratives ? Nous n’en savons rien. Mais nous avons ici la démonstration de leur existence.’ »
→ je ne sais pourquoi l’allusion au raffûtage fréquent de cet objet m’émeut profondément.

La Bibliothèque retrouvée
Je n’ai pas lu ce livre, je ne sais pas si je le lirai, mais j’ai envie de serrer ici ce qu’en écrit Patrick Corneau : « Paru en avril 2025 aux éditions Zoé, La bibliothèque retrouvée s’impose comme l’un de ces romans rares qui transforment l’acte de lire en une expérience presque tactile. Vanessa de Senarclens, dont l’écriture allie la rigueur de l’érudition à la grâce d’une mélancolie légère, y raconte l’histoire d’une disparition : celle d’une bibliothèque entière, héritage d’un homme aussi secret que passionné, qui s’évanouit dans les limbes d’un déménagement mal documenté. Seuls subsistent des fragments – des annotations griffonnées en marge d’un Ulysse usé, une lettre glissée entre les pages d’un recueil de poésie, des ex-libris aux initiales indéchiffrables. C’est à partir de ces bribes que la narratrice, libraire solitaire et méthodique, entreprend de reconstituer le puzzle, comme on restaurerait une fresque effacée par le temps. »
Et un peu plus loin, ce grand lecteur mélancolique qu’est Patrick Corneau écrit encore : « À l’heure où les algorithmes nous suggèrent des lectures et où les bibliothèques physiques se font discrètes, La bibliothèque retrouvée prend une résonance particulière. C’est un roman sur la résistance de la mémoire face à l’oubli organisé. On peut aussi y voir une métaphore de notre rapport au passé : nous sommes tous, d’une certaine manière, des archéologues de nos propres vies. »
→ et de me dire qu’avec ce Flotoir je constitue un site archéologique sur lequel je reviendrai dans mon grand âge, si j’en ai la capacité !
« La bibliothèque retrouvée est de ces livres qui laissent une marque – une tache d’encre sur les doigts, une phrase qui revient hanter les nuits. On le referme avec l’impression d’avoir visité un lieu secret et l’envie tenace d’y retourner. Vanessa de Senarclens signe là une œuvre qui célèbre la littérature comme un art de la résurrection, où chaque livre sauvé de l’oubli est une victoire contre le néant. Et si l’on devait ne retenir qu’une image de ce roman, ce serait peut-être celle-ci : une main qui tourne une page, tandis que, dans la pénombre d’une bibliothèque imaginaire, des milliers de voix murmurent enfin leurs secrets. »
→ un tout petit peu plus tard : je viens de télécharger le livre sur ma liseuse ! preuve que certains articles peuvent être prescripteurs, ce que j’espère souvent composant Poesibao !

Elena Gouro
Je suis intriguée ce matin par ce texte d’un courriel : « À l’occasion de la publication des Petits Chameaux du ciel de la futuriste russe Elena Gouro aux éditions Æncrages & Co la librairie Tschann vous invite à une rencontre-lecture avec son traducteur Jean-Baptiste Para et Olivier Barbarant, en présence de l’éditrice Laura Tirandaz.
D’autant plus intriguée que je lis aussi : « Il n’y a pas seulement deux grandes poétesses russes, Akhmatova et Tsvétaïeva, mais trois. Je considère également Elena Gouro comme une grande poétesse russe », disait Guennadi Aïgui. Seule femme poète et artiste au sein du groupe futuriste, elle meurt emportée par une leucémie au printemps 1913, à l’âge de 36 ans. Elle venait de terminer Les Petits chameaux du ciel, considéré comme son livre majeur. Restée longtemps inconnue en France, Elena Gouro s’offre ici à notre découverte à travers ses poèmes, mais aussi des extraits de son étonnant Journal et des témoignages de Mikhaïl Matiouchine et Velimir Khlebnikov.


jeudi 6 novembre 2025

Valéry et ses lectures
C’est une question que je me pose depuis fort longtemps, mais lisant A. Minzetanu je me trouve sotte et me dis que j’aurais dû comprendre cela depuis longtemps que je fréquente Valéry avec passion : « du point de vue de l’histoire de la lecture citationnelle, ses cahiers incarnent une des œuvres qui ont contribué le plus, directement ou indirectement, à une délégitimation des gestes et des pratiques du lettré excerpteur. » (Carnets de lecture, par Andrei Minzetanu.
→ J’ose dire maintenant que cela va de soi, vu l’approche de Valéry dans ses Cahiers !
Voici comment A. Minzetanu introduit son chapitre sur Valéry : « ‘L’esprit ne croit qu’à ce qui lui résiste.’ Paul Valéry. Les Cahiers de Valéry couvrent une période comprise entre 1894 et 1945 et occupent dans la littérature et la pensée européennes, au moins au niveau des documents intimes et des méthodes qui veulent proposer de nouvelles règles pour l’appropriation et la construction du savoir (dans une tradition qui inclut des textes aussi divers que les Carnets de Léonard de Vinci, le Discours de la méthode de Descartes, la Logique de Port-Royal, les carnets de Wittgenstein, etc.), une importance capitale ; c’est par rapport à cette tradition épistémologique qui valorise la table rase et la pensée autonome (vis-à-vis de la doxa, des autres écrivains, du langage) que j’essaierai de comprendre les relations qu’entretient l’entreprise valéryenne avec l’art de l’extrait, lequel présuppose, lui, un éloge de l’influence et une reconnaissance forte de la topique, de la dialectique ou de ce que l’on pourrait encore appeler la créativité verbale. (AM, p. 289)
Et voilà la question exacte que je me pose depuis si longtemps : « comment peut-on expliquer le fait, apparemment anodin, que dans les 27 000 pages des cahiers d’un lecteur qui n’est peut-être pas un boulimique de la lecture, mais qui n’est pas non plus un lecteur moyen, on retrouve, alors que les sujets traités sont d’une grande complexité, très peu de traces de ses lectures et encore moins de notes-citations ? » AM, p. 291).
→ refeuilletant le livre, je me dis qu’il faudrait que je relise le chapitre intitulé « triomphe de la fiche ».

Photographie
« Je travaille en ce moment sur deux projets photographiques personnels : une correspondance visuelle avec les images laissées par mon père décédé, et un travail de tri, de numérisation et de restitution des archives de ma grand-mère. Ce sont des gestes lents, proches des mains, des gestes qui déplacent plus qu’ils n’expliquent. J’avance dans des piles d’images qui n’ont pas été faites pour l’art ni pour la vitrine, elles ont été faites pour tenir, pour passer quelque chose à plus tard. C’est ce qu’on appelle la photographie vernaculaire, des photos ordinaires, domestiques, faites par des non-professionnels pour dire “voilà, c’était nous” et plus je les regarde, plus je sens une fascination, une attirance et une curiosité comme si ces images avaient su attendre tout ce temps pour être enfin vues. J’ai l’impression que ces photos ont enregistré, sans le savoir, une grammaire du quotidien, une syntaxe de la maison, du dimanche, et des habitudes. On y lit comment on se place dans l’espace, comment on se présente au monde, ce qu’on choisit de montrer et ce qu’on laisse hors-champ. Il n’y a pas d’effort de style, pas de démonstration, c’est une forme d’économie du nécessaire et cette modestie a quelque chose de désarmant. » (Du blog de Miloma, sur Substack)
→ Ce travail me renvoie au livre que je suis en train de lire, La bibliothèque retrouvée de Vanessa de Sernaclens ! La question des traces, si magnifiquement explorées par Georges Didi-Huberman.

La notion de photographie vernaculaire
Toujours dans le même post de Miloma : « La photographie vernaculaire m’enseigne aussi une forme de vérité sans proclamation. Les images ne prétendent rien, elles ne discutent pas, elles ne cherchent ni style ni concept et pourtant, elles pèsent. Elles tiennent parce qu’elles se contentent de montrer la vie quand elle ne se surveille pas trop. Je me pose la question, qu’est-ce que « lire » une image ? Peut-être simplement accepter qu’elle ne répond pas, et rester avec ce qu’elle met en mouvement. Lire, ici, c’est reconnaître les couches, la scène visible, le décor, la lumière, les angles, les gestes, et puis surtout cette couche plus sourde, l’esprit d’une époque. On peut appeler cela ambiance, climat ou encore manière d’être au monde. »
→ La difficile question de la lecture, texte ou image : lire/interpréter ou lire/laisser émaner. Les deux pouvant bien sûr coexister et se répondre.
Son propos est très subtil et ouvre de grandes pistes de réflexion : « Je prends une claque lorsque je me rends compte à quel point ces photos rendent le temps épais. Une nappe revient sur dix années, un manteau passe d’un enfant à l’autre, un meuble traverse trois logements. Les objets font récit en silence, ils racontent la patience, la réparation, et l’économie d’un monde où l’on faisait durer mais je me garde de conclure parce que dans nos images d’aujourd’hui, je vois aussi d’autres qualités, une liberté plus grande dans les corps, un jeu plus ouvert avec l’identité et une place pour l’improvisation et la créativité. Le besoin d’hier n’écrase pas celui d’aujourd’hui ; il le déplace et c’est peut-être ça que les archives révèlent le mieux : nous changeons de questions plus que de nature. »

Des lieux et des cartes
Je suis en train de relire un bel article de Laurent Margantin sur la géopoétique de Kenneth White pour Poesibao et je relève cette remarque très importante : « L’écriture géopoétique est fondamentalement une écriture des lieux. Il s’agit bien, par le travail poétique, d’entrer en contact avec des lieux précis et d’exprimer un lien fort avec eux, par le langage. « Nous vivons dans une civilisation, un monde qui est de plus en plus une masse amorphe de localités neutres. Les lieux disparaissent et nous sommes très mal préparés pour les préserver. Tout simplement parce que toute notre logique, toute notre mentalité, tout notre langage vont à l’encontre de la connaissance du lieu. On pourrait dire que le lieu se situe en dehors de notre discours »
Et je songe aussi à ce magnifique livre reçu aujourd’hui, La Beauté cachée des cartes, de Jean-Luc Arnaud sur lequel je vais revenir bien sûr. Ici ou là. Dans mes lieux.

Géopoétique et Jules Verne
Lisant un poème cité par Laurent Margantin, surgit immédiatement à mon esprit mon cher Jules Verne et ses admirables descriptions, notamment des terres les plus septentrionales. Il serait passionnant de faire une recherche « géopoétique » autour de Jules Verne.
Sur la mer de Tchouktches
le vent souffle en rafales

phoques, morses et baleines boréales

vagues vertes déferlant
jusqu’à l’enfer éternel

phoques, morses et baleines boréales

Ghiribizzi
Autre pépite dans cette note : « Léonard de Vinci qui, dans ses carnets écrits à l’envers, étudiait la nature de l’eau, les nuages, les marées, carnets que Michel-Ange qualifia de ghiribizzi, ne comprenant pas qu’un si grand peintre perde son temps à de telles études en sciences naturelles »
Le mot ghiribizzi est un terme italien (au singulier ghiribizzo) qui désigne un caprice, un désir soudain, une fantaisie ou une lubie passagère. Il peut aussi évoquer un écart d’humeur, une idée bizarre ou une chose insignifiante. En littérature musicale, notamment avec Niccolò Paganini, les Ghiribizzi sont un recueil de petites pièces pour guitare considérées comme des « caprices d’enfant » ou des « gribouillages ».

La multiplicité et l’identité
Laurent Margantin : « La multiplicité des personnes dans ce poème comme dans toute l’œuvre poétique de Kenneth White offre bien sûr une variété de points de vue sur la Terre qui permet d’en souligner l’immensité et la complexité. Mais surtout, une idée cruciale, au fondement de la pensée de Kenneth White, sous-tend cette variété potentiellement infinie des individus qui prennent la parole dans ce poème : aucun être humain ne possède une véritable identité, une identité figée et définitive : toute personnalité est variable, évolue (même inconsciemment) et s’ouvre à de nouvelles possibilités que lui offre l’existence. » et un peu plus loin, cela, crucial : « Plutôt que de posséder une identité, chaque être humain est au cœur d’un jeu d’énergies »
La géopoétique est donc plus qu’un nouveau rapport au monde, poursuit Margantin : « Elle est plus fondamentalement un projet de transformation de l’individu amené à se déconditionner de tous les discours ambiants sur son identité pour l’ouvrir à un jeu d’énergies où dedans et dehors ne sont plus dissociés. C’est ce que révèle particulièrement le poème Codex oceanicus : l’homme y est plongé dans l’univers tumultueux et mouvant, il perd tous ses repères et découvre de nouvelles sciences comme la météorologie ou la géologie qui lui permettent de découvrir la complexité de la Terre en même temps que sa beauté. Plus que l’intériorité, c’est l’extériorité qui caractérise l’être humain qui n’est pas coincé dans son être, dans son monde intérieur (avec tous ses fantasmes, toutes ses concepts figés), mais mêlé sans cesse à ce qui l’entoure, non pas « dans un rapport avec », mais véritablement plongé dans le monde ».
Je suis vraiment heureuse et fière que Poesibao puisse susciter de tels textes.

Les portes d’ivoire et les portes de corne
c’est au cœur de cette tempête
que je me mets au travail

sept heures du matin
sur les hauteurs de Goaslagorn

entre les portes d’ivoire et les portes de corne

Ce poème est situé dans un lieu bien précis, l’Atelier atlantique où vivait et travaillait Kenneth White, dans sa maison au-dessus de la plage de Goaslagorn, entre Lannion et Trébeurden. Les portes d’ivoire et de corne sont, dans l’Odyssée et dans la mythologie grecque, les portes qu’empruntent les rêves pour rendre visite aux humains dans leur sommeil.


vendredi 7 novembre 2025

Les Goldberg par un duo de guitare
Lu un bel article dans le Monde sur le duo de guitaristes Thibaut Garcia et Antoine Morinière, qui viennent de publier un CD avec leur interprétation des fameuses variations Goldberg de Bach.
J’aime particulièrement ce qu’il raconte sur la quête d’instruments adaptés à cette interprétation
« Une longue quête a alors commencé, de festivals en salons de lutherie, où des guitares se faisaient éliminer dès le premier sol aigu de l’Aria (« le sol tueur »), en attendant les guitares jumelles commandées au luthier drômois Hugo Cuvilliez, connu pour la qualité de sa facture dans l’aigu. « C’est quelqu’un qui produit à son rythme, dit Antoine Morinière. On lui a fourni une guitare ancienne dont la sonorité correspondait à ce que l’on cherchait, puis on lui a demandé si les instruments pouvaient être fabriqués dans le même arbre. Il avait un vieux palissandre centenaire. » Pendant de longs mois, ils n’auront pas de nouvelles. (…) « Et, alors qu’on achevait une résidence au Festival de La Chaise-Dieu [Haute-Loire], en novembre 2022, Hugo Cuvillier est arrivé la veille du concert, relate Antoine Morinière. Dans sa voiture, les deux guitares, dont la colle à l’intérieur n’était pas tout à fait sèche. On les a jouées dès le lendemain, et ça a été tout de suite formidable. » Rondeur de la sonorité, longueur de la résonance, clarté des registres : le pari est gagné. Seule différence : après de longs mois de travail, la guitare de Thibaut Garcia s’est étoffée dans le grave (la « partie » qui lui revient), tandis que celle d’Antoine Morinière forcissait dans l’aigu. De là à imaginer un échange qui permettrait d’enrichir les deux…
→ Je me rends compte à quel point sont importants pour moi les histoires ou les récits qui « me font rêver ». Ainsi du livre de Vanessa de Sernaclens sur la Bibliothèque retrouvée, ainsi de cette histoire de palissandre et de lutherie. C’est clairement d’ailleurs un des critères de ce qui me donne envie de les retenir ici, dans ce Flotoir.
Fascinant aussi ce retrait qu’ils ont adopté pour travailler : « Que ce soit sur le plan de la transcription (un work in progress constant) ou dans le choix des guitares, chaque composante du projet a été envisagée et vécue avec une grande exigence. C’est ainsi que les deux amis ont effectué, en octobre 2024, un séjour de quatre jours à l’abbaye de Solesmes (Sarthe).
« On avait imaginé dès le début cette retraite pour entrer dans la spiritualité de Bach, relève Thibaut Garcia. D’abord à l’abbaye bénédictine d’En Calcat, dans le Tarn. Mais il se trouve qu’on avait déjà une connexion particulière avec Solesmes. » Un grand-oncle d’Antoine Morinière, aujourd’hui décédé, y a en effet été moine pendant soixante ans, avant de partir en congrégation au Sénégal. Pas de téléphone portable, ni d’ordinateur ou de tablette, lever à 6 heures, suivi des offices grégoriens (sauf les mâtines de 3 h 45). Les moines ont mis à la disposition de leurs hôtes une ancienne marbrerie, au bout du jardin. « La condition que nous nous étions imposée était le silence, souligne Thibaut Garcia. Ne pas se parler, et ne parler à personne. L’ambiance de cette fin d’octobre sur la Sarthe, où il fait froid et humide, avait quelque chose de méditatif. On était au-dessus de l’eau, il y avait de la brume, on voyait passer des cygnes… »
→ je pense ici à Muriel Claude et à son beau livre Conversations de la porte qui relate de fréquentes visites dans un monastère cistercien des Ardennes. Sa première visite, en phase avec le brouillard de ce matin : « Je suis avec une amie, assise à ses côtés sur le siège passager. Je photographie. Le brouillage du paysage et de ses profondeurs me plaît : c’est mon sujet. Terre et eau se confondent. Nous roulons dans le flou. Je le photographie, en noir et blanc. » (Muriel Claude, Conversations de la porte, p. 13)

La musique religieuse de Schubert
Elle n’est pas si connue, pas souvent mise en musique, elle est souvent magnifique et je ne parle pas de l’Ave Maria. De façon générale, les chœurs d’homme de Schubert sont splendides. Je les réécoute.
J’ai tenté avant-hier de suivre un séminaire en allemand sur le Voyage d’hiver, portant surtout sur les poèmes de Müller. Difficile ! J’ai fini par réussir à activer la transcription de la voix, ce qui m’a aidée, mais j’ai été dérangée et n’ai pu assister à la conférence complète. Il y en aura d’autres. Je suis en plein, là, dans le sujet de mon livre sur le Voyage d’hiver et les poèmes de Müller.

Paul Louis Rossi
Je prépare la publication du très beau dossier consacré à Paul Louis Rossi par Gérard Cartier et Marie Etienne, après la mort de l’écrivain .
Et d’emblée, dans le texte de Gérard Cartier, je tombe sur ce magnifique poème :
Et de vos possessions…    Nommez les cinq sens les
       quatre saisons          l’odorat          nommez les
Yeux           la lumière           l’oreille            nommez les
       sons            la musique la            douceur de la
Peau      Oh !  fous nommez le corps entier      le bout des
       doigts                 avant                 qu’il  ne  devienne
Froid            nommez le goût la faim les couleurs et les
       fruits           l’or de l’automne           nommez la
Beauté               contre  le  vent             qui  la  disperse
       n’en  laisse  rien           que  les            branches
Nues                                                                        nommez
                 les
                                 saisons…

Et cet extrait du texte de Marie Etienne
Ses livres
ont l’apparence
des rêves
ils confondent
et mélangent
ils fragmentent
et combinent

effilochures
qui négocient
entre oubli
et mémoire
logique
et confusion
pourtant


samedi 8 novembre 2025

Conversations à la porte
Je viens de terminer et de mettre en ligne une note sur Conversations à la porte de Muriel Claude. Livre qui m’avait touchée, que j’avais commencé puis laissé de côté, qui a en quelque sorte insisté dans mon for intérieur, comme cela arrive parfois mais au fond assez rarement, de telle sorte que j’y suis revenue.
C’est un livre profondément attachant et de longue portée, laissant un sillage de réflexions et de beauté au fin fond de soi. Ce n’est sans doute pas un hasard que ce livre soit publié dans la collection « La Rencontre » d’Arléa. Il permet bien de multiples rencontres : avec un lieu, une région, une flore, des traditions, des êtres hors du temps, une écriture sensible, précise, simple.
Je propose dans la note quelques extraits en espérant qu’ils suscitent une forme de rencontre avec ce très beau livre.

Ce contexte d’une abbaye
Abbayes qui sont au fond des lieux tellement étranges, tellement à part, de plus en plus ressentis comme à part, dans le monde qui est le nôtre et où tout va contre le retrait, la retraite, la clôture. J’en ai fréquenté, peu, j’en ai visité, de nombreuses. Quand je marche pour marcher, je pense souvent aux cloîtres (ce fut surtout vrai pendant le confinement quand je marchais de long en large sur une terrasse qui mesurait onze mètres de longueur !). Muriel Claude se rend périodiquement dans ce lieu de retraite qui pour être spirituelle ne semble pas religieuse. C’est plutôt pour elle, dirait-on, un temps de retrait que de retraite, un temps pour elle, un temps pour le temps, un temps pour l’esprit et pour l’âme. Rien de pittoresque ici, elle se rend dans une abbaye dans le fin fond d’un vallon des Ardennes.
Libraire, écrivain, elle est aussi photographe, et comme m’avait dit jadis une amie, lisant un de mes textes : « on sent que tu es photographe, tu cadres ». 

Les jumelles
Je suis donc particulièrement intéressée par ces notes : « « Je me découvre la passion des jumelles. Je m’éloigne de la prise de vue photographique que l’écriture remplace. Je contemple tout avec elles : des boutons d’or par centaines, des jeunes génisses dans le pré, des iris sauvages jaunes qui poussent par splendides touffes inaccessibles au milieu ou sur les berges de la rivière (…) la vue rapproche, l’écrasement de la profondeur de champ, donne à tout un halo particulier, telle une vision, la révélation d’une beauté encore plus souveraine. Une présence absolue, isolée. » (p. 91)
→ j’ai aussi la passion des jumelles, j’ai en photographie celle de la macrophotographie ou bien avec un téléobjectif un peu puissant. Et je ressens exactement ce qu’elle dit, la révélation d’une beauté souveraine, d’une présence absolue et isolée. Elles m’ont souvent été consolation par rapport à la dégradation du paysage, à plus grande échelle. Elles m’apprennent à voir et à contempler une splendeur inouïe.
→ Et j’ajouterai que souvent l’art fonctionne comme des jumelles : peinture, photographie, poésie (3 P !) m’apprennent à voir, à regarder, à découvrir. Même pas l’invisible, mais le très visible que je ne vois pas, faute d’attention suffisante.

IA et éducation
Je m’attache à faire une sorte de veille, pour moi mais aussi pour d’autres, sur la question de l’intelligence artificielle. Je les utilise un peu, en réfléchissant à ce que je fais quand je peux et je lis ce qu’on en dit.
Ici un article de The Conversation sur Ia et enseignant, sous ce titre éclairant : Face à l’IA, l’enseignant ne doit pas se transformer en chasseur de fraudes, mais repenser sa pédagogie
Article de Cécile Méadel et Jaércio da Silva :
« (…) Les réponses se multiplient avec un discours catastrophiste. Des enquêtes se font l’écho de pertes cognitives liées à l’usage des IA, comme l’explique la dernière étude du MIT, selon laquelle les utilisateurs d’intelligences artificielles génératives sous-performeraient systématiquement.
Sont aussi interrogées les limites du modèle : les bases de données ne risquent-elles pas de se dégrader à force de se nourrir avec les résultats qu’elles produisent ? Sans compter le très lourd impact environnemental et humain de ces outils
→ déjà une découverte pour moi, que ce qu’un fonctionnement en serpent qui se mord la queue peut générer comme trouble dans l’IA !
(…) « De tels discours prêtent des capacités infinies et incontrôlables à ces outils. Ils nourrissent le discours de toute-puissance des industries numériques et s’inscrivent dans un imaginaire de science-fiction. (…) Penser en termes d’effets, sans nourrir la discussion et sans contradiction, laisse les Big Tech piloter le débat.
(…) La bonne nouvelle est que le combat pour affirmer que les intelligences artificielles génératives ne peuvent pas remplacer la réflexion n’est pas perdu d’avance. Mais il faut changer la focale du problème : comment en faire un « amplificateur d’intelligence » et non un substitut hébétant ?
L’article propose ensuite trois pistes :
Resituer l’IA dans la longue histoire des usages numériques
Intégrer l’IA comme objet d’exercice critique
Et dans le cadre de l’éducation, repenser le rapport à l’évaluation.
Ainsi par exemple « Des travaux explorent actuellement d’autres formes d’évaluation. En sciences humaines et sociales, plusieurs pistes s’ouvrent. Par exemple, cela consiste à valoriser des productions plus difficiles à automatiser, telles que la restitution d’enquêtes de terrain, les observations in situ, ou encore les productions qui mobilisent leur « expérience incarnée ». Une telle orientation implique un déplacement épistémologique : l’expérience, articulée à la théorie, participe à une construction collective du sens et à une éducation fondée sur l’engagement. »


dimanche 9 novembre 2025

La musique (classique)
Lu un bel entretien avec le contre-ténor Philippe Jaroussky dans Le Monde (par Anick Cojean) et j’ai relevé ces mots qui m’enchantent et surtout qui me rappellent tant de choses de mon adolescence !
« J’ai donc plongé dans la musique avec bonheur et passion. À l’époque, on achetait beaucoup de disques, et je mangeais, je dévorais la musique. Je suis devenu fan du violoniste Itzhak Perlman. Ado, je m’enfermais dans ma chambre, je tirais les rideaux et, au lieu d’écouter du heavy metal, comme mes copains de lycée, j’écoutais la 10e symphonie de Dmitri Chostakovitch en boucle, à fond, en essayant de m’immerger totalement. Quel don de la vie de pouvoir apprécier la musique classique ! Ça procède par chocs. Tout à coup, un morceau vous parle comme s’il avait toujours été en vous. C’est tellement beau ! »

Croire en soi !
J’aime aussi ce qu’il raconte sur la naissance de sa « voix » : « Un soir de 1995, j’avais donc 17 ans, un ami musicien qui avait repéré que j’avais une voix aiguë m’a emmené écouter Fabrice di Falco, un des rares sopranistes de l’époque, dans une église parisienne. J’ai été hypnotisé. Il y avait l’acoustique particulière de l’église, l’or, le côté sacré. Mais surtout cette voix – qui ressemblait un peu à celle de Barbara Hendricks – et cette présence ! Je n’en revenais pas. D’autant qu’un murmure intérieur me disait : « Tu peux faire ça. » et aussi : « J’ai auditionné devant Nicole Fallien. « C’est très musical, m’a-t-elle dit. Mais c’est tout petit. Je ne pense pas que vous puissiez devenir contre-ténor. » Je lui ai répondu du tac au tac (c’est en tout cas ce qu’elle affirme) : « Faites-moi confiance. Je sais que je peux. » En six mois, ma voix s’est complètement ouverte et Nicole est restée ma professeure de chant. Elle m’a appris à placer ma voix, donner la bonne couleur aux voyelles, travailler la rondeur et la projection des sons. Je l’appelle de n’importe où dans le monde lorsque je suis en tournée. On reconstruit, on fait des réglages, elle défatigue ma voix. Elle a des oreilles de sorcière ». Formidable. Et quelle superbe expérience de vie et de la nécessité de croire en ce qu’on est profondément.
→ une réflexion aussi : quand on possède au fond de soi cette confiance, les bonnes rencontres se font. Quand on ne l’a pas, elles ne se font pas et on n’obtient que des points de vue jaloux, étriqués et peu conscients de nos possibilités. Je l’ai expérimenté maintes fois dans ma propre vie.
→ j’aime beaucoup cette série d’entretiens que Le Monde mène depuis des mois : « je ne serais pas arrivé là, si… », en interrogeant chaque semaine une personnalité sur un instant décisif de son existence).

Une protéine sentinelle héritée des bactéries
Depuis quelques années, des scientifiques explorent les liens inattendus entre les protéines humaines impliquées dans la défense de l’organisme et certains mécanismes immunitaires bactériens. Pendant longtemps, ils pensaient avoir identifié chez l’humain l’essentiel des voies de l’immunité innée, qui constitue la première ligne de défense de l’organisme. Or, certaines protéines humaines gardent des traces de leur lointaine origine bactérienne. Parmi elles, SIRal, une protéine qui agit comme un chef d’orchestre de la réponse immunitaire
C’est le principe d’immunité ancestrale : des protéines immunitaires apparues chez les bactéries il y a plus de deux milliards d’années ont été conservées au cours de l’évolution et assurent des fonctions immunitaires chez les mammifères. (Journal de l’institut Curie).


lundi 10 novembre 2025

La passion des cartes
Dans son beau livre La Bibliothèque retrouvée, Vanessa de Sernaclens évoque l’importance des cartes dans la collection constituée par un aïeul de son mari, au XVIIIème siècle, bibliothèque exceptionnelle, riche de manuscrits et d’éditions rares, qui ne put être sauvée au moment de l’avancée des troupes soviétiques en Poméranie (le château familial est à Plathe), en 1945 et sur les traces de laquelle elle part, à la fois en héritière qu’elle est, d’une certaine façon et par alliance, et en historienne, spécialiste du XVIIIème siècle qu’elle est aussi.
« Dans une des pièces mansardées sous le toit du château, un meuble à tiroirs contenait la collection des cartes. En moderne, Friedrich Wilhelm avait un faible pour les latitudes et les longitudes, autant de données fiables et tangibles dans un monde dominé par les croyances et légendes. Son dernier écrit s’intitule l’Atlas topographique de toute la Poméranie et de Rügen de 1785. Il avait une collection des cartes de Poméranie, dont plusieurs exemplaires de la plus belle, la plus grande, la plus fascinante des cartes : celle dessinée par Eilhard Lubin. (…)

Les plaques de cuivre
On apprend aussi que les plaques furent gravées sur douze plaques de cuivre par Nicolaes van Geelkercken et imprimée à Amsterdam en 1618.
→ tout cela me renvoie, et c’est très agréable, à mes recherches sur les gravures de Bennett pour Jules Verne lorsque je travaillais sur P’tit bonhomme de chemin ! toujours cette fascination pour les moyens de reproduction, la gravure, la photographie, etc.
→ Il se trouve aussi que j’ai reçu un magnifique livre (à présenter encore dans la vitrine poésie) que je n’ai pas encore vraiment exploré et qui s’appelle La beauté cachée des cartes, signé Jean-Luc Arnaud (chez Autrement).
Les premiers tirages de la carte de Lubin ont disparu.

Lieux communs
Je l’ai déjà lue, Claire Dumay, avec toujours un effet de surprise (et quel regret qu’elle soit si peu connue, nous en parlons avec Christophe Esnault, qui connaît bien son travail et comme moi, l’admire). Je trouve ces Lieux communs qui se penchent sur la question du rapport des lieux et du corps très puissant. Il y a chez elle une capacité d’introspection physique, d’exploration ultra fine des ressentis et des perceptions que je trouve exceptionnelle. J’aime dire que la poésie doit m’ouvrir des mondes, c’est le cas ici. Dans la première partie du livre, elle se pose « Face à l’étendue ». Que vit un corps, que ressent-il vis-à-vis de l’étendue et qu’en est-il de l’espoir de l’auteur de « venir à bout de la contention, de la rétention » ? Elle qui fait à la fin de ce premier texte, ce terrible constat : je « revenais au cadre, à la grille, aux cernes du regard. Incapable de tenir face à l’ouvert. »
Il y a, mêlée et servie par une écriture extrêmement précise, une fusion d’une pensée philosophique, métaphysique, parfois presque mystique et ce que j’appelle une « effarante lucidité kinesthésique ». Claire Dumay relève des sensations profondes, auxquelles la plupart du temps nous ne savons pas être sensibles. Ces premiers textes portent notamment sur un voyage dans l’Ouest américain et un autre dans l’Aubrac. Il évoque aussi un souvenir, cette descente à ski relativement difficile et sur une piste très isolée, où elle s’est trouvée seule, le reste des skieurs ayant filé devant. « Fiction d’anéantissement ». Je reconnais là certains rêves, ces errances loin des repères, avec des sentiments de perte irrémédiable.
Mais ce n’est pas facile, constate Claire Dumay de retrouver a posteriori ces vécus physiques [sont-ils profondément refoulés, ou bien si ténus qu’on n’en perçoit plus la trace ?] « L’expérience première, l’évènement original, se sont dissipés ». Et le monologue intérieur constant les tient à distance, même dans le temps de l’expérience : j’aspirais à épouser la monture du corps en mouvement, la déambulation de l’œil. Il fallait tarir le monologue, jamais assorti à la force du paysage. » (Ces mots me font penser au magnifique travail de Nicolas Pesquès devant sa colline de Juliau !).

Les espaces imaginaires et le puits du temps. 
Elle passe ensuite des étendues réelles aux espaces imaginaires, dont elle dit qu’ils la défroissent, l’élargissent. Notion si juste de ce défroissement, comme celui d’une vieille carte, quand on pense à des espaces imaginaires. Je songe à tous ceux que je dois à Jules Verne par exemple, ces paysages d’îles mystérieuses, de régions polaires, d’étendues glacées… « émanation d’un souffle, exhalé depuis la profondeur des temps », soit exactement cette sensation très particulière que j’ai souvent en écoutant certaines musiques médiévales, pour peu qu’elles comportent une percussion, cette sensation d’être penchée sur le puits du temps. Bruit du temps ? « Pans jamais véritablement émergés, ni éteints, qui persistent dans un balancement pendulaire, s’agrègent, se font et se défont (…) L’absolu de l’image, quand elle n’est plus sommée de se frotter à ce qui existe. Ce monde en flottaison tient, sans fondement, sans narration. » (p. 29)

De la mémoire
Je continue ma lecture attentive du très beau dossier préparé par Gérard Cartier et Marie Etienne en vue de former un hors-série pour Poesibao. Il façonne par touches le portrait d’un homme profondément attachant et miraculeusement intéressant. Du fait sans doute de la multiplicité de ses intérêts (en opposition avec le monothématisme de trop d’écrivains de ma connaissance.)
Dans sa contribution, Jean-Baptiste Para parle de la mémoire de Paul Louis Rossi.
« Pour en revenir à la mémoire, je dirai encore que Paul Louis Rossi était fasciné par la mémoire absolue, autrement appelée mémoire éidétique. Il s’était intéressé à un citoyen soviétique qui en était doté, Salomon Cherechevski, lequel avait pris part pendant plusieurs décennies à des études comportementales sur le langage et la mémoire réalisées par le neuropsychologue Alexandre Louria. Paul Louis se considérait lui-même doté sinon de mémoire absolue, du moins de mémoire profuse :
‘Je ne donnerai pas le secret de ma méthode, mais je peux indiquer aujourd’hui le modèle formel qui se constitue à partir d’un excès de mémoire. Au fond, dans ce cas de figure, chaque élément – visuel, auditif, intellectuel – se trouve classé dans une sorte d’habitacle d’images et de mots, un glossaire de sensations et d’idées – avec une circulation déterminée – inscrites dans un ordre que je puis à tout moment consulter avec la plus grande précision. À partir de cette impression, il me reste à composer pour chaque entité ce que j’appelle un idéogramme en prose’
Si sa mémoire était stupéfiante, on se sentait moins déconcerté de savoir qu’en toutes circonstances, elle n’était pas à l’abri de démaillages ou de lapsus. »

Paul Louis Rossi
Il écrit dans Un monde analogique :
« À peine ai-je énoncé une idée, recueilli une impression, entendu une parole, qu’elle se dirige avec une surprenante agilité vers une autre sensation, une autre vision, une autre perception semblable ou contraire […] Cette ordonnance me donne à l’avance une sorte de joie, car je sais, une fois écrite la paraphrase – une fois achevée la construction – qu’elle révélera sa propre figure, sa vérité qui ne réside pas dans le sens, mais dans sa propre organisation. ».
Oh, miroir ! qui rime avec Flotoir. Je n’avais pas encore fait le rapprochement entre miroir et tous ces documents en -oir que je tiens au jour le jour ! Flotoir, Logoir, Vracoir, Textoir, Notoir, Rêvoir. Mais pas de Miroir ! Je ne me mire pas, j’essaie de ne pas me perdre. Traçoirs plutôt. 


mardi 11 novembre 2025

De la lecture
Ce matin, je lis dans le petit livre de Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-Tseu, une belle remarque sur la façon de lire. : « (…) nous lisons vite et ces textes exigent une lenteur, une réceptivité, une attention au détail qu’il nous faut réapprendre. Ces remarques valent pour le ‘Tchouang-Tseu’. Robert Alter [in ‘The Art of Biblical Narrative‘] montre aussi que l’analyse littéraire permet souvent d’aborder ces textes anciens d’une façon plus sûre et moins conjecturale que l’histoire, l’archéologie et la philologie critique. Il montre que le récit, surtout le récit dialogué, est l’un des plus puissants moyens que nous ayons pour communiquer notre vision de l’expérience humaine et qu’à ce titre, la fiction est un moyen supérieur de connaissance. (p. 83)


vendredi 14 novembre 2025

Michaux
Tellement aimé, trop peu lu et relu !
Je découvre dans le passionnant petit opus de Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-Tseu, de magnifiques pages (86 à 89) de Michaux.
Ce dernier est en train d’écouter de la musique.
« Je venais de rencontrer un mouvement contraire au mien dans ce que j’écoutais. Je l’arrêtai
… ne s’entendit plus le monde des autres. Adieu musique. Il demeura du silence.
Je restais sans bouger, absolument sans bouger.
Une fonction n’avait plus envie de fonctionner. C’est tout. (…)
Revint le penser. Pas comme d’habitude. Incroyablement compréhensif. Vaste ce qu’il découvrait, de plus en plus vaste, d’une vastitude inconnue (…)
Il y avait contemplation.
Un immense spectacle ‘élucidé’ m’était présenté à contempler. (…)
Comment cela se faisait-il ? 
J’étais au repos. Première condition. D’abord le repos, pas un repos qui n’aurait été qu’une absence de mobilité et qui bientôt serait devenu somnolence et tout eût été perdu, mais un repos d’un degré au-delà, qui est abandon à la perte d’intervention
Plus aucun captage (…)
Être très éveillé et suprêmement détaché (…) il y est interdit (et impossible sans tout gâcher) de, si peu que ce soit, chercher à retenir tel ou tel élément de pensée, à s’y arrêter un instant, à en ralentir une ; encore moins à prendre note, d’une façon ou d’une autre, à en rechercher l’empreinte pour un futur souvenir.
Pas de référence dans la contemplation. Voir, mais pas examiner (…)
(Dans Face à ce qui se dérobe).
Puis, si instructif : « à un moment, il y eut un commencement de complaisance pour une pensée. C’’était le retour, c’était moi, cela (…) les tripotages de la curiosité qui revenait, la gourmandise mentale, les plaisirs de l’intervention, le réveil de ce centre départageur qui fait l’intelligent, donnant à mesure ses appréciations. »
Et dans une longue note, Michaux prodigue quelques conseils :
« Seul, sans paroles – les paroles situent. Il faut demeurer dans le non-situé.
Sans bouger.
Immobile. Sans changement de posture (…) et s’y tenir.
Sans désir, sans intérêt pour quoi que ce soit à venir, qui, fût-ce vaguement vous mobiliserait, vous prédéterminerait, vous préadapterait – l’avenir est un acte – une préparation (…) Après une courte indispensable réflexion, liquidatrice des souvenirs restés présents, rejeter le remémoration. Le passé doit être réduit à l’extrême. Mais surtout et toujours l’ennemi est l’en avant : le désir de distraction, les infinies tentations de l’appétit du changement (…) La non-activité, la non-participation au temps par la suppression de tout mouvement, de tout acte (soucis et préoccupations sont des actes et les plus pernicieux, étant à la fois et vainement dans le passé et dans le future). (…) »
→ Michaux était au fond un maître es méditation.
→ bien de ces passages relevés me font penser à ce que je lis dans Lieux communs, le livre de Claire Dumay.

Piano, Kurtág, Faire sensation, Alvaro Oviedo
Je poursuis ma lecture de Faire sensation d’Alvaro Oviedo avec un très beau passage sur ce musicien que j’aime tant, Kurtág. « Des compositeurs comme Kurtág cherchent à rendre indiscernables les limites du corps, de l’instrument et des sons ». En effet « Sous le titre de Játékok (Jeux), Kurtág publie une série de pièces dont la composition fut suggérée par les réactions des enfants face à l’instrument. » (p. 35) « Le premier cahier sera le point de départ d’une vaste collection de plus de trois cents morceaux repartis en neuf volumes dont l’écriture accompagne la vie du compositeur. On pourrait les rapprocher des Mikrokosmos, mais là où Béla Bartók écrit une méthode close et progressive en six volumes, Kurtág ne composera qu’un seul cahier à caractère pédagogique, le premier ; les suivants constituent son laboratoire et son journal de bord, aussi un réservoir de pièces auquel il revient sans cesse pour les réécrire, où il puise des morceaux pour composer les programmes de concerts qu’il joue avec sa femme Márta. »
→ et me revient bien sûr cette image tellement émouvante pour moi (je sais qu’il y a une association forte avec ma grand-mère !) de Kurtág et sa femme jouant quelques-unes de ces pièces, notamment de sublimes transcriptions de Bach, sur un petit piano droit.

De la joie !
« Indissociable de son caractère ludique, le principe de Játékok est le bonheur du mouvement, Kurtág l’affirme dans la préface du premier cahier : ‘Le bonheur du jeu, le bonheur du mouvement – circuler sans peur et, s’il le faut, avec rapidité sur tout l’espace du clavier, dès le début de l’apprentissage, au lieu de chercher la note avec circonspection, au lieu de compter les rythmes – ce projet d’abord un peu vague aura finalement été à l’origine de ce recueil.’ »
→ Que celle ou celui qui n’a pas souffert d’un apprentissage rigide, où bien des choses étaient interdites et en particulier taper à tout-va comme le font spontanément les petits sur le clavier, lève le doigt ! « L’idée de relier la joie au mouvement n’est pas une simple formule superficielle, elle implique une approche très précise et audacieuse de l’expérience musicale. À la différence des méthodes de piano traditionnelles, Kurtág ne veut pas contraindre l’enfant à un registre limité, il l’amène plutôt à prendre possession de la totalité du clavier pour qu’il commence à se repérer très vite sur toute son étendue. Ceci implique des déplacements, des mouvements, tout un travail corporel qui est mis en relation avec le résultat sonore, de manière à rendre conscients et relier la sensation physique et le son musical. ». La musique est bonheur du corps en tout premier lieu. Là aussi une association puissante : lors d’une bien belle fête familiale, il y a peu, tous les jeunes chantant à tue-tête en dansant « c’est quoi, c’est qui, c’est Lolo, c’est Lola, c’est Lolita » (mon souvenir)
Les vraies paroles de la chanson, La Goffa Lolita :
Mais c’était qui ?
C’est qui ?
C’était Loli, c’était Lolo, c’était Lola
C’était la goffa Lolita.

Prends ce son…
Kurtág reprend une pratique que le pédagogue hongrois Jenö Ádám proposait aux enfants, le transport à distance d’un événement musical : « Prends ce son, cours autour de la maison et ramène-le moi. L’expérience du musical se confond avec celle d’un parcours, d’un mouvement qui participe à la production du son et fait partie de sa qualité singulière. » (p. 38)
→ magnifique aussi pour moi qui cherche désespérément comment me remettre à mon piano et à surmonter un puissant blocage. Amuse-toi avec ton piano, ma Flore, avant de vouloir « faire bien », progresser, jouer une œuvre trop difficile pour toi, improvise, répète cent fois dix notes si c’est cela dont tu as envie ! Parle avec les Kurtág ! « Ce qui m’intéressait, c’était que la mélodie “passe” en continuité par les deux mains ; et qu’en même temps, il y avait une sorte de contact physique avec le clavier – et pas uniquement au travers des deux mains. L’aspect tactile est très important chez l’enfant, il est à développer. L’instrument ne doit pas être perçu comme “étranger” ; Matisse a écrit que le crayon doit être la continuation de la main, et nous pouvons nous approprier cette affirmation. Je cherche à faire en sorte que l’approche fût vraiment de chair et de sang. » (c’est bien Kurtág qui parle !). « Le but de Játékok c’est que l’on joue de la musique, que tout le monde en fasse, car il y a une expérience de la musique que l’on ne peut avoir qu’en la jouant, celle du corps pris dans les sons qu’il produit, celle du devenir du son, celle de devenir le son. ».

Musique et parole
Je note ce passage qui me fait particulièrement penser à mon dialogue avec Pierre Magnier (axé sur musique et écriture) : « Un certain nombre de catégories traditionnelles de la musique renvoient à la parole : période, phrase, question-réponse, ponctuation… Comme le signale Theodor Adorno à propos de Beethoven, la musique a depuis toujours emprunté son geste à la parole : ‘La théorie traditionnelle des formes musicales parle de phrases, de périodes, de ponctuations ; d’interrogations, d’exclamations, de parenthèses ; on entend des voix s’élever ou tomber, et dans tous ces cas la musique emprunte son geste à la voix qui parle. Quand Beethoven demande que telle Bagatelle de l’opus 33 soit jouée “avec une certaine expression parlée”, il ne fait que souligner par-là, en le réfléchissant, un élément qui est partout présent dans la musique. » (p. 49)

La joie d’un corps pris dans un mouvement
« Le principal enseignement de Kurtág dans Játékok se précise : la possibilité de faire émerger chez tout musicien, amateur ou professionnel, bon ou mauvais, la joie d’un corps pris dans le mouvement et le devenir des sons, un corps effectuant sa puissance, ouvrant la possibilité d’une vie meilleure, qui ne peut émerger qu’à plusieurs, collectivement, indissociable des autres, qui jouent, qui écrivent, qui écoutent. » (p. 54)

Tenez ferme au présent
Je reviens à Goethe, via Pierre Hadot : N’oublie pas de vivre !
Goethe à Eckermann : « Tenez ferme au présent. Toute circonstance, tout instant est de valeur infinie, car il est le représentant de toute une éternité ».
Pierre Hadot : « Se concentrer sur le moment présent, c’est, à la fois, accepter ce que le destin nous offre à tout instant et l’intérioriser (er-innern) pour tendre à une perfection supérieure. En se concentrant sur le moment présent, la conscience, loin de se rétrécir, se hausse à un point de vue supérieur, où l’on voit, en quelque sorte, le passé et l’avenir dans le présent, et elle s’ouvre à l’infinité et à l’éternité de l’être. Car, dans l’attention au présent, la pensée du passé et du futur n’est écartée que dans la mesure où le ressassement des échecs passés ou la crainte des difficultés futures provoquent une distraction, une inquiétude, une espérance ou au contraire un désespoir qui détournent de l’attention que l’on devrait porter au présent. Mais le présent lui-même, ou mieux, la « présence » (Gegenwart), lorsqu’on y prête attention, n’est pas séparée du passé et de l’avenir, dans la mesure où elle est liée à la vie, au jaillissement des choses, à la métamorphose perpétuelle de la réalité. »
→ Formidable coïncidence avec ce que j’ai relevé ce matin de Michaux !

Dans le devenir du moi, dans le devenir du monde
« Chaque instant passe et annonce ce qui vient à nous. Il offre une possibilité de création nouvelle dans le devenir du moi et dans le devenir du monde. Il est sans cesse, comme la vie, destruction et création, c’est-à-dire nouveauté sans cesse renouvelée, à l’infini. L’intention de la divinité, dit Goethe dans Poésie et Vérité, c’est que, d’un côté, nous constituions notre moi (verselbstigen), nous nous individualisions, et que, de l’autre côté, nous ne manquions pas, en pulsations régulières, de nous dépouiller de notre moi (entselbstigen), de nous désindividualiser. » (p. 64)
Et Hadot de clore ce chapitre en écrivant : « Ce qui signifie que la vraie religion consiste dans cette attention de chaque instant à accomplir son devoir quotidien, sa tâche terrestre. Il y a, conclurons-nous, deux aspects différents, mais apparentés, de la notion d’instant présent chez Goethe : d’une part, l’instant exceptionnel, l’occasion inespérée offerte par le destin, et d’autre part, les instants quotidiens, auxquels nous pouvons donner, comme les philosophes antiques, une valeur infinie, en pressentant, dans leur « présence », la course de l’éternel devenir, l’éternel renouveau de l’être. »

Des lignes
« Qu’y a-t-il de commun entre marcher, tisser, observer, chanter, raconter une histoire, dessiner et écrire ? La réponse est que toutes ces actions suivent différents types de lignes. Avec ce livre, je me propose de poser les fondements de ce qu’on pourrait appeler une anthropologie comparée de la ligne. Autant que je sache, rien de tel n’a été entrepris jusqu’à présent. De fait, lorsque j’ai fait part de mon idée à des amis et collègues, leur première réaction a souvent été celle d’une franche incrédulité. M’avaient-ils mal entendu : leur parlais-je bien de « lignes » ? Oui, c’est bien ça, de lignes, affirmais-je. Leur étonnement pouvait se comprendre. La ligne ne fait pas vraiment partie des sujets auxquels on prête une grande attention. Il existe des travaux d’anthropologie sur l’art visuel, la musique et la danse, la parole et l’écriture, l’artisanat et la culture matérielle, mais aucun ne traite de la production et de la signification des lignes. Il suffit pourtant d’y réfléchir ne serait-ce qu’un instant pour s’apercevoir que les lignes sont partout. »
Contente de retrouver cette note de Tim Ingold, in Une brève histoire des lignes alors que Fario vient de m’envoyer Argent sous la lune du même auteur. « Tim Ingold propose ici, sur un mode parfois discrètement poétique, une magnifique étude de cette matière à laquelle nos sociétés ont voué un culte que l’on dirait de plus en plus mortifère. Comme s’il s’agissait de sauver ce qui reste de lumière. »

Helmut Lachenmann
Pour mieux lire et comprendre ce que Alvaro Oviedo écrit à propos de ce compositeur, je m’efforce d’écouter certaines de ses œuvres. La musique contemporaine n’est pas toujours facile d’approche ! Pour l’instant, je retiens des œuvres pour piano comme Wiegenmusik, Guero et aussi une belle œuvre pour percussions, Interieur I for a percussion soloist.

Le ressentiment amplifié
Très impressionnée par ce texte lu sur « le Grand Continent » : « L’histoire que nous allons raconter commence en Russie. Nous sommes dans les années 1860. Le protagoniste anonyme des Carnets du sous-sol de Dostoïevskigénéralement appelé de façon lapidaire « l’homme du sous-sol », est un ancien fonctionnaire de Saint-Pétersbourg, rongé par le ressentiment. Mesquin, autodestructeur et hostile aux projets des utopistes rationalistes de son temps – les socialistes qui imaginent que leurs prescriptions apporteront le salut aux masses –, il choisit d’habiter un monde intérieur, souterrain, où l’affect prime sur la raison. Dans son monde, ce sont les intensités précognitives des sentiments – la colère, la peur, l’humiliation, l’espoir – qui prennent le dessus, qui façonnent la pensée et l’action avant même qu’elles ne soient pleinement articulées en tant qu’idées. L’homme du sous-sol, qui se proclame ‘malade’ et ‘rancunier’, se complaît ainsi dans un ressentiment mesquin. Il cherche la querelle pour un rien et s’insurge furieusement contre la réalité, allant jusqu’à exiger, dans un effort de volonté triomphant sur la raison, que deux plus deux fassent cinq : ‘Que m’importent les lois de la nature et l’arithmétique quand, pour une raison quelconque, je n’aime pas ces lois ou ‘deux et deux font quatre’ ?’ Partout où il le peut, il choisit la méchanceté plutôt que la rationalité. Mais aussi dangereuse et violente qu’elle puisse paraître, la rébellion de l’homme du sous-sol contre la modernité ne quitte jamais son appartement exigu de Saint-Pétersbourg. Sa folie rageuse est ignorée en public – il tente de se venger d’une insulte perçue en s’habillant d’un manteau sophistiqué et en bousculant le prétendu transgresseur, qui ne le remarque même pas. Sa rébellion est insignifiante en dehors de sa propre volonté. Sa malveillance est corrosive pour sa propre personnalité, mais elle reste limitée, confinée aux commérages, aux querelles de taverne et, surtout, au monologue privé. L’environnement numérique d’aujourd’hui a bouleversé le monde de l’homme du sous-sol. Les pensées violentes, la rage et l’égoïsme, autrefois ruminées dans la solitude, peuvent désormais être projetées instantanément dans de vastes réseaux globaux qui alimentent à la fois l’opinion publique et la politique mondiale. Les affects ne sont plus limités mais amplifiés : ils sont immédiatement mis en circulation, repris et reflétés dans le discours mondial comme s’ils relevaient du sens commun. »


samedi 15 novembre 2025

Langues chantées
J’explore un disque étonnant, il s’agit du deuxième disque du projet Meridiane, spoken, de l’ensemble de voix féminines Sjaella. Extrait du livret : « Dans toutes les langues du monde, les mots sont ‘prononcés’, ‘exprimés’, ‘dits’.Les histoires des cultures sont transmises ‘oralement’, ‘relatées’ en chantant. Avec le second album de notre série Meridiane, nous nous immergeons dans des cultures dont la langue n’est plus la langue maternelle que de minorités qui s’engagent aujourd’hui pour sa préservation. Depuis la sortie de Meridiane – NORD, nous avons voyagé à travers le monde et rencontré d’autres artistes. Nous avons ainsi découvert des langues et des musiques issues de différents coins d’Europe et d’ailleurs. Notre fascination pour la diversité culturelle, les sonorités vocales et les nouvelles histoires se retrouve dans Meridiane–spoken, qui revisite des musiques essentiellement traditionnelles. Il s’agit de chansons folkloriques transmises oralement et de chansons populaires attribuées à des auteurs spécifiques mais entrées dans le folklore. La musique folklorique reflète l’âme des cultures et transcende les frontières. Elle voyage avec les personnes qui la portent dans leur cœur et s’identifient à elle. Des locuteurs natifs et des descendants nous ont aidés dans nos recherches et à la prononciation de ces textes. À travers le chant, les percussions corporelles, les bruits de bouche et les instruments rythmiques (…) 
→ Et bien sûr, je pense à la démarche d’un Béla Bartok qui m’a toujours frappée. Cette collecte de tout un patrimoine de musiques, de traditions, de danses, de paroles qui disparait avec la mort des langues, l’extinction des peuples.


lundi 17 novembre 2025

Réflexions sur l’intelligence artificielle générative.
Hier soir j’ai passé un long moment à écouter le philosophe Eric Sadin (une suggestion de Christophe Esnault). J’ai été très frappée par son propos, je vais tenter d’extraire ici les choses qui me paraissent importantes, mais je n’ai pu aller au bout des trois heures de l’entretien, qui était d’ailleurs plutôt un monologue (proposé par Thinkerview sur youtube), car j’ai trouvé le propos très « joué », dramatisé et comme mis en scène, sur un mode apocalyptique. Le style du philosophe m’a bloquée, je le dis en toute franchise. Et il a même jeté une forme de soupçon critique sur son dire.
Néanmoins je retiens une première chose. Qu’il n’y ait aucune créativité dans l’IA, on s’en doute, sauf à penser que la combinatoire est créative, il me faudra y revenir. L’argument de Sadin est que l’IA est fondée sur de l’existant, du déjà écrit, trouvé, pensé, qu’elle se contente de compiler et éditer, d’une manière souvent très convaincante. Donc elle est entièrement basée sur du passé. C’est là où je mets un petit bémol, car pour ma part, j’ai une conception de la créativité comme née d’une combinaison nouvelle de facteurs. Rien ne se crée, rien ne se perd, mais à partir ce qui a été créé, et assimilé par une personne x, étant donné la masse considérable, même pour un esprit relativement peu formé et éduqué, il y a toujours une possibilité de trouver des associations et des combinaisons nouvelles. Pour moi, c’est un moteur de la créativité, de la découverte, de l’invention. Un grand savant ne part pas de rien, il remanie ce qu’il connaît déjà, associe des faits considérés comme totalement étrangers les uns aux autres.
Autre danger considérable : l’IA est manipulée et éminemment facile à manipuler (en plus du fait que ses résultats, une image totalement inventée par exemple, servent à manipuler). Elle est manipulable en fonction du corpus assimilé et aussi en fonction des instructions qui lui sont données. Il suffit de penser au projet du milliardaire américain de créer une encyclopédie anti-wikipédia, exempte de toute tendance wokiste ! Autrement dit, l’esprit critique, qui devrait être une composante essentielle de l’intelligence humaine, qui n’est pas du tout assez développé par l’éducation, n’y a pas sa place. « Notre autonomie de jugement est affectée », dit Sadin. Qui pense que nous risquons d’être « démunis de nous-mêmes », par une automatisation intégrale des affaires humaines.

Une perte de confiance
J’ajoute aussi qu’il me semble y avoir une perte de confiance grandissante envers toute production humaine. Comment cela a-t-il été fait ? Est-ce que c’est vrai ou faux ? Il y a une mauvaise appréciation du réel, faute de l’observer, de le contempler même. Une forte tendance à confondre productions de la technique et réel. En ce sens, certaines émissions font du bon boulot, je pense au « Dessous des images » sur Arte : il faut expérimenter, expérimenter, expérimenter. Ne pas parler à vide de l’IA en poussant des cris d’orfraie sans jamais l’expérimenter. Lui poser des questions, les soumettre à la critique, poser la même question à plusieurs IA, inspecter les sources quand elles sont données (Perplexity le fait beaucoup, où l’on voit que le sérieux et le moins sérieux sont consultés).

Le Flotoir ?
Je m’y applique autant que je peux, dans le travail. Essentiellement pour ma documentation, jamais pour des questions personnelles. Mais je me pose la question de la mise en ligne du Flotoir (je l’ai d’ailleurs déjà vu utilisé par l’IA pour me répondre à une question sur un livre ! c’est un comble). Je ne ressens pas cette inquiétude pour Poesibao, qui est basé sur le domaine public, au fond. Le Flotoir est plus personnel, c’est ma pensée, je ne voudrais pas qu’elle soit détournée ou utilisée pour penser contre ce que je pense ou essaie de penser !

Esprit critique
Il faut l’aiguiser, le développer, à tout âge. Tant de choses sont suspectes, dans ce qui arrive jusqu’à nous. Donc sourcer, analyser, contredire, comparer. C’est sans doute cela qu’il faudrait apprendre aux jeunes désormais, plus que de leur interdire l’accès à ces outils (je parle de l’IA, pas des réseaux sociaux) qu’ils utiliseront de toutes façons. Avec un risque de nivellement (par le bas) de leur pensée propre. Je me souviens d’une discussion avec un tout jeune ami allemand, il y a de cela quelques années. Il m’avait expliqué comment dans leur système scolaire, on travaillait à développer leur esprit critique, même vis-à-vis des dires des professeurs, en raison de leur tragique passé. Le plus jamais ça, totalement illusoire, Shoah, Goulag, Stasi…, doit être étayé par une analyse de leurs premiers temps, de leur émergence, et de leurs véhicules.
Peut-être toujours imaginer une manipulation possible, à des fins variées (la publicité manipule !), sans verser non plus dans le complotisme, ce n’est pas facile. C’est tout le travail de l’esprit critique.

Eric Sadin
Je fais bien sûr quelques recherches sur Eric Sadin. Je reprends ces propos de Wikipédia sur la parution de son dernier livre, dont il était fortement question dans la vidéo vue hier : « En octobre 2025, il poursuit son analyse avec l’essai Le désert de nous-même, estimant que l’intelligence artificielle générative, qui peut effectuer des tâches cognitives plus rapidement que l’être humain, représente un tournant dans l’histoire de l’humanité. Il en examine les probables conséquences sociales, notamment l’utilisation croissante de l’IA dans l’éducation, et appelle à une réflexion critique urgente. Sadin affirme que ‘face à l’ouragan des IA génératives, il nous reste deux ou trois ans pour agir’, sinon, il sera trop tard pour les réguler. Libération, qui décrit le philosophe comme ‘vu par les uns comme un prophète de malheur et par les autres comme un lanceur d’alerte extralucide’, estime que l’ouvrage pose une ‘question vertigineuse’ : ‘que va-t-il rester à l’humanité quand les assistés numériques que nous sommes délégueront totalement l’apprentissage, la création et la formation du savoir à des machines ?’ »

Vocabulaire
Étrange de lire, ce lundi matin, que le black Friday, alias vendredi noir, est lancé. Si encore c’était le cyber Monday !
Et de me dire que l’esprit critique, c’est aussi une analyse approfondie de la langue telle qu’elle se parle, s’écrit dans l’espace public. On ne sera jamais assez reconnaissant à Victor Klemperer pour ses extraordinaires analyses, basées bien sûr sur des relevés précis, de la LTI, la Langue du IIIème Reich.

Un antidote, la poésie
Je retrouve cette superbe citation de Tomas Venclova, dans ses entretiens avec Ellen Hinsey, tellement en phase avec tout mon propos de ce jour : « La poésie s’attaque fréquemment à des sujets difficiles, hostiles : elle est notre réponse à des problèmes insolubles. Cela ne signifie pas que le poète passe son temps à se lamenter ou à capituler ; il cherche aussi à transcender ces obstacles ; à trouver un niveau plus élevé où les contradictions peuvent être surmontées. Dans la vie, la force magnétique qui nous attire vers les choses qui nous importent le plus est double : on gravite vers son objectif et, simultanément, l’objectif attire nos efforts. De même qu’avec la poésie, en pénétrant ce champ magnétique, on peut découvrir un moyen de résoudre un problème personnel ou suprapersonnel. La poésie implique qu’on échappe au courant dominant et qu’on affirme son identité par l’énonciation de ce qui n’appartient qu’à soi. Si vous y réussissez, cela signifie que vous avez trouvé votre place dans la langue et dans l’histoire – qui sont apparues avant vous et qui continueront après votre mort. » (in Nord magnétique)

Une association (Clarice Lispector, Jacques Robinet)
Et voilà que se fait une magnifique association entre deux autres notes que j’ai relevées dans mes lectures. Une citation de Clarice Lispector et une de Jacques Robinet.
Clarice Lispector : « À l’intérieur de ce fruit qui en moi s’élabore, à l’intérieur de ce fruit, succulent, il y a la place pour la plus légère des insomnies qui est ma sagesse d’animal éveillé : un voile de vigilance, suffisamment attentive pour seulement pressentir. Ah, pressentir est plus agréable que l’intolérable acuité du bon. Et je ne dois pas oublier, dans la fine lutte que je mène, que le plus difficile à comprendre est la joie. Je ne dois pas oublier que la montée la plus escarpée, et la plus exposée aux vents, c’est sourire de joie. (in Chroniques)
Jacques Robinet : « Cesse de gémir : le vent passe dans les arbres. Néglige le soleil ou la lune. Rejoins ton silence malgré la douleur qui le lacère. Nul autre abri que ta joie qui se dérobe pour mieux t’accueillir. Comme un blanc qui se prolonge entre deux notes de musique, une brèche s’ouvre. Fuis la plainte, cette voie goudronnée qui colle aux pieds, touillée par le grand soleil enragé de la douleur. Ne farde pas ton écriture. N’alourdis pas ton silence. Que tout demeure ouvert, soucieux de servir sans fortanterie. Ne pas confondre la pierre et le gouffre. A heurter la première, on évite le second. La douleur vive nous éveille, parfois nous éclaire.) (in De prison en royaume, p. 216)

Pas de fétichisme
« À l’opposé des lettrés excerpteurs qui fétichisent souvent le texte, Valéry préfère, comme c’est le cas lors d’une note très succincte prise au moment d’une lecture de Descartes, la paraphrase. » (A. Minzetanu)
Valéry est un de mes grands modèles, alors il me faut le suivre aussi dans ce Flotoir où je suis trop souvent excerpteure quelque peu fétichiste, le texte, le texte seul. Alors qu’il est bon que je développe, commente, critique ce que je cite. Mon point de vue, basé sur ma recherche, vaut.


mardi 18 novembre 2025

Fiches et catalogue
Avec mon intérêt, récent et passionnel, pour les fiches et celui, plus ancien, pour listes et catalogues, je suis très sensible à tout ce qu’écrit Vanessa de Sernaclens dans la Bibliothèque retrouvée, cette admirable bibliothèque constituée au XVIIIème siècle par les ancêtres de son mari, famille Bismarck von Osten et qui a été pillée et dispersée au moment de l’arrivée des Soviétiques en Poméranie (Château de Plathe) en 1945.
« [Karl] a honoré le contrat des générations et, au vu de la faillite allemande, rendu possible une forme de postérité pour sa bibliothèque. Après sa fuite de Plathe, il s’est obstiné à retrouver les parties éparses de sa collection et, jusqu’à sa mort en 1952, il a eu le souci d’y rétablir l’ordre. Une grande partie de ses manuscrits se trouve aujourd’hui aux archives de la ville de Greifswald, les portraits des ducs de Poméranie sont exposés au Musée d’art et d’histoire de la même ville, un deuxième exemplaire de la magnifique carte de Poméranie de Lubin, qui somnolait depuis 75 ans dans un dépôt de musée à Leipzig, a tout récemment refait surface, ainsi que les portraits de deux reines de Prusse, récemment restaurés et exposés dans un musée du Brandebourg. Et la majorité des livres de sa collection se trouvent à Łódź, en de bonnes mains. Le catalogue de sa collection – clé de voûte de l’ensemble – avec ses milliers de fiches couvertes de références précises est retrouvé et accessible en ligne. Cet outil éclaire la provenance des 13 000 livres de sa bibliothèque aujourd’hui en Pologne et, ainsi, valorise le savoir accumulé par Karl au cours de sa vie de bibliophile. » (p. 207).
Karl est surtout très en souci pour son catalogue à fiches avec ses seize tiroirs, dont il ne cesse de répéter que c’est « l’œuvre de sa vie ». (p. 215).
→ pensé avec joie et un petit sourire intérieur moqueur à ma boite à chaussures abritant mon embryon de fichier, 250 fiches tout au plus depuis cet été (si on fait une projection, cela pourra aller loin, en fonction du temps qu’il me reste à vivre et à être active intellectuellement !). Je l’avais écarté du radiateur avant qu’on purge ce dernier qui était en partie froid, alors qu’il fait glacial ce matin.

Le gazouillement des livres à confisquer
Belle remarque sur Heine, toujours dans ce même livre : « Dans son poème Allemagne : un conte d’hiver, [Heine] relate son retour au pays en 1844 après un long exil en France. À la douane, on le fouille à la recherche de livres interdits. Or, chante-t-il, ils ne trouvent rien car c’est dans ‘ma tête’ que ‘gazouillent les livres à confisquer’. Ils sont aussi immatériels que le doux ramage d’un nid d’oiseau, ‘ein zwitscherndes Vogelnest’, comme il écrit avec ce verbe allemand qui résonne, insaisissable comme l’air. (p. 218)
Si le Flotoir existe, c’est bien parce que je crains que les livres ne gazouillent pas assez longtemps et clairement dans ma tête. Le Flotoir est une sorte de nid pour eux.


vendredi 21 novembre 2025

Oubli
Je lis sur Substack les articles d’une jeune photographe qui s’appelle Miloma. Elle a une réflexion profonde sur la photographie qui me retient, j’ai déjà noté certains extraits de ses articles dans ce Flotoir. Voici ce que je relève ce matin : « Mon travail photographique s’engage vers les archives familiales et collectives parce que je n’ai plus le choix. Ce n’est pas un virage conceptuel, une intention esthétique ou encore un repositionnement stratégique, c’est plutôt un mouvement instinctif presque vital. Ça vient de mon histoire, évidement, mais surtout de ce que je ressens en observant notre époque, une bascule où la trace est en train de se dissoudre, où ce qui devait rester ne reste plus et où la mémoire n’a jamais été aussi fragile. On aime croire que tout se sauvegarde quelque part, qu’un nuage, un disque dur, un téléphone rempli de milliers d’images suffisent à conserver ce qui compte. En réalité, on n’a jamais été aussi proches de tout perdre. Les photos disparaissent dans les changements de téléphone, dans les comptes supprimés, dans les dossiers jamais triés, les lettres et cartes postales sont devenus des textos. Les histoires se taisent parce que personne ne les transmet alors les visages se confondent, les dates se floutent. On n’imprime plus. On ne raconte plus. On ne garde plus. Pas vraiment. Et pourtant, dès qu’on ouvre une boîte, un album écorné, une image jaunie, quelque chose se passe. Ce n’est pas seulement de la nostalgie, c’est un rappel : on existe dans le regard de ceux qui nous précèdent, et ce qui nous précède finit toujours par nous construire. (…) Ce n’est pas seulement personnel, c’est collectif. C’est une question de société, presque une question de survie culturelle. Les archives familiales sont les premières à disparaître quand une époque s’accélère, elles sont fragiles parce qu’elles n’ont pas de statut officiel et elles reposent sur des gestes minuscules : garder une boîte, transmettre un nom, raconter une anecdote, et ce sont précisément ces gestes qui s’effritent. À force d’aller vite, de simplifier, de tout numériser, on perd la matérialité, les correspondances et les transmissions. Je m’y plonge parce que je vois ce qui s’efface, je ressens ce vide qui s’installe entre les générations, parce que je sais ce que ça fait de chercher quelqu’un dans des images qui ne parlent plus. Je veux comprendre comment on peut encore se relier les uns aux autres dans un monde qui produit énormément mais conserve peu. Travailler avec les archives, ce n’est pas revenir au passé, c’est simplement prendre la mesure de ce qui nous manque aujourd’hui pour que demain ne soit pas une terre brûlée. C’est une manière de dire : regardons ce qui tient encore debout, parce que le futur aura besoin de ça. »
→ j’ai toujours voulu garder, conserver. Photographie compulsive des visages de ceux que j’aime, notamment enfants. Enregistrements à tout va à des époques où ce n’était pas simple et facile (que de cassettes avec des émissions de France Culture ou France Musique !). Livres et lectures. Pour avoir perdu des très proches ces dernières années, je sais comme parfois on a ce terrible sentiment que la question que l’on se pose, à un moment donné, ne pourra plus avoir de réponse. Par exemple sur une personne disparue que connaissait bien celui ou celle qui nous a quittés, sur un évènement de notre enfance ou de notre jeunesse.
Et il y aussi ce choc terrible de la fermeture brutale de l’hébergeur américain de mon premier site, créé en 2004, tellement nourri pendant plus de 15 ans, fermeture qui a engendré la disparition totale de ce site avec ses 13000 articles et leurs fichiers joints, images et documents.. Heureusement, une sorte d’ange dont je parlerai plus tard (je pense aux anges de l’histoire de Didi-Huberman dont j’ai entrepris la lecture) est venu, qui a réussi une sauvegarde totale et complète qui ultérieurement donnera lieu à la republication de ce continent englouti. La cathédrale engloutie, c’est le titre d’un de mes poèmes de jeunesse.

L’Angelus Novus
« L’Angelus Novus de Paul Klee, élu par Walter Benjamin comme personnification de ‘l’ange de l’histoire’, y apparaît comme une alternative possible aux anges guerriers des grands décrets eschatologiques chrétiens. (…) Angelus Novus surgissait comme l’allégorie de cette ultime chance, philosophique et politique, pour qu’une ‘tradition des opprimés’ puisse enjamber les logiques de peur panique, de haine et de vengeance hyperboliques que déploient les systèmes doctrinaux des grandes religions impériales. »
→ j’aime ce rapprochement entre la question de la mémoire et ces extraits du livres de Georges Didi-Huberman, que je ne fais que commencer, « Les Anges de l’histoire ». Et je me souviens de son extraordinaire système de fiches papier, peut-être moins susceptibles de disparaître que des archives numériques ? Et je me souviens du fichier extraordinaire évoqué par Vanessa de Sernaclens dans son livre La Bibliothèque retrouvée, fichier qui sera au fond le fil conducteur de son enquête et dont elle a en quelque sorte hérité, sauvegardé qu’il fut lors de la fuite devant l’avancée des Soviétiques en 1945, en Poméranie. Il faut parfois des fils pour remonter à l’antérieur dont les traces sont de plus en plus labyrinthiques. Fiches d’Ariane ! Et une photo est une fiche !

Musique, musique
Ce matin, j’écoute beaucoup de musique. Je dois dire qu’avec mon streaming bien « travaillé », j’entends beaucoup de choses que j’aime et surtout je fais des découvertes. Et voici que remonte dans mes tablettes, cette magnifique citation de Jean Malaurie qui me fait tant rêver : « Il faut préciser que je n’entends jamais un choral de Bach sans la certitude d’une expression divine ; jamais l’entrée de l’orchestre au début du deuxième mouvement du cinquième concerto, dit « L’empereur », de Beethoven, sans un sentiment éperdu de reconnaissance (au double sens du terme). Jamais non plus la Rhapsodie pour contralto de Brahms sans en percevoir la douleur, ailleurs que dans les brumes de Courlande, et au-delà de la toundra, dans ces petits matins qui précèdent, en novembre, les mois de tempêtes. Jamais non plus la mort d’Yseult sans l’imaginer allongée le long de la banquise telle une sirène émergée d’une crevasse. Les Moments musicaux de Franz Schubert, op. 94, no 2, en la bémol majeur, andantino, et c’est la quasi-inaccessibilité de ce à quoi j’aspire. »
« Travailler le streaming » veut dire que je prends la peine de signaler petit à petit, depuis que j’ai changé de plateforme, les choses que j’apprécie (et ça va de la musique du Moyen-Age et des bols tibétains jusqu’au plus extrême contemporain !). Je suis ainsi informée des nouvelles sorties de disques des interprètes et musiciens que j’ai « aimés ». Avec quelques suggestions annexes qui sont souvent fort intéressantes.

1 + 1 = 3
« Le grand cinéaste soviétique Eisenstein disait du montage filmique : « 1 + 1 = 3. » Il a parfaitement raison : l’association entre deux plans, ayant chacun un sens indépendant de celui de l’autre, engendre un troisième sens n’appartenant ni au premier plan ni au second, mais émergeant de leur rapprochement. Cela peut de manière tout à fait surprenante faire ressortir des choses présentes d’emblée dans l’œuvre mais qui paradoxalement avait besoin de la médiation par un autre médium pour devenir apparentes. »
Profonde justesse de cette idée d’Eisenstein, relevée ici par Etienne Vaunac dans un entretien pour Poesibao. Il me semble même qu’on peut l’extrapoler bien en dehors du champ du montage cinématographique. Pour tout couple d’êtres ou de choses, par exemple.
Je relève dans ce même entretien : « Walter Benjamin a noté quelque chose de très proche en 1920 : « Le médium par lequel les œuvres d’art agissent sur les époques ultérieures est toujours un autre que celui par lequel elles ont agi sur leur époque » (Fragments philosophiques, politiques, critiques, littéraires). »

Défense de l’image en poésie
Toujours dans ce même entretien, à dominante philosophique, difficile mais passionnant, Etienne Vaunac répond à une question de Guillaume Dreidemie : « Il attache tellement d’importance aux images, et aux images inattendues dans une époque poétique où nous ne sommes plus si nombreux à y accorder tant de souci. Alors que nous vivons dans un monde saturé d’images, l’image a largement disparu du paysage poétique. Il est indispensable que les poètes osent se réapproprier les images, et les images les plus brutales, les plus extravagantes. L’image, parce qu’elle doit mesurer le phénomène comme autre, ne peut être qu’intempestive et disruptive. »


lundi 24 novembre 2025

Jean-Claude Eloy, La Religieuse, l’Amour fou et beaucoup plus
Bien qu’un poco allergique à FB, j’y apprends ce matin deux choses importantes. Que Fata Morgana publie une nouvelle collection et via Christian Rosset, la mort du compositeur Jean-Claude Elloy : « Jean-Claude Eloy (15 juin 1938 – 19 novembre 2025). Un des plus singuliers compositeurs de sa génération. Proche de Pierre Boulez dans sa jeunesse, il s’en est vite affranchi ; collaborateur de Jacques Rivette, il a signé les musiques de La Religieuse et de L’Amour fou ; et il avait mieux que quiconque intégré l’influence des musiques extrême-orientales – et notamment les musiques savantes du Japon ancien. C’était un esprit ouvert et aventurier. Encore une figure amicale qui s’éclipse comme dans un théâtre d’ombre, sans faire de bruit. »
Petite recherche : Jean-Claude Éloy a développé, à partir des années 1970, un rapport très profond et structurel avec les cultures musicales et spirituelles d’Asie, en particulier le Japon, mais aussi l’Inde, le Tibet et plus largement l’Extrême-Orient.
Après une première phase très marquée par le sérialisme et la sphère Boulez/Stockhausen, Éloy voyage beaucoup et adopte une démarche quasi ethnomusicologique, s’ouvrant aux traditions d’Asie (Inde, Japon, Chine, Asie du Sud-Est).
J’écoute précisément Anahata, proposée par Christian Rosset : Anâhata (1986) : pour moines bouddhistes, musiciens de gagaku et percussions, très longue œuvre où voix rituelles japonaises et électronique s’entrelacent, prolongeant une vision spirituelle et cosmique du son.
Le Japon est la véritable matrice de sa ‘synthèse Orient-Occident’ : Éloy y séjourne longuement, travaille avec la NHK et le Théâtre National, et se rapproche des traditions du gagaku (musique de cour) et du bouddhisme, notamment des chorales monastiques. source
À partir des années 1980, il intègre des musiciens japonais traditionnels, des instruments comme le ryūteki, le hichiriki, le shō, et des moines bouddhistes chanteurs, dans de grandes architectures électroacoustiques, tout en s’intéressant de près aux écoles bouddhistes ésotériques comme le Shingon, où le rôle du rituel sonore et du mantra est central.

Bisogna morire
Et voilà que je tombe sur le merveilleux Bisogna morire, il faut mourir, auteur du texte apparemment inconnu, musique de Stefano Landi. Homo fugit velut umbra, L’Arpeggiata, Christina Pluhar.
Oh come t’inganni
se pensi che gl’anni
non hann’ da finire,
bisogna morire.
Oh, comme tu te trompes
si tu penses que ton temps
n’a pas de fin,
il faut mourir.
Texte intégral


mardi 25 novembre 2025

Ma mort et Sénèque
Ce matin, je lis sur son compte Substack, « Un pas de côté »,  un bel article du philosophe Maxime Rovere sur la mort, lui qui vient d’écrire un livre sur ce thème à partir de Sénèque. « En fait, l’écriture des Lettres à Lucilius a été pour Sénèque une sorte d’entraînement à la mort. Quand il les commence, il vient de tourner le dos à Néron ; il sait qu’il va bientôt recevoir de l’empereur une condamnation à mort, et elle arrivera bel et bien le 12 avril 65. Les idées de Sénèque sur la mort m’ont inspiré un livre (Vivre debout et mourir libre. Les dernières leçons de Sénèque, chez Flammarion), mais elles ont également changé mon rapport au paysage. Voici comment. Lorsqu’on est face à un beau paysage, lorsqu’on contemple autour de soi la végétation, qu’on s’émerveille de l’enchaînement des saisons ou simplement de la beauté de certains moments – des levers de lune, des couchers de soleil, etc. – notre attention considère l’aspect de certaines parties de l’univers qui ne sont pas mon propre corps. Le moindre arbre raconte une histoire qui n’est pas la mienne, mais la sienne ; le soleil et les étoiles répandent des lumières qui ont commencé avant moi et qui continueront après moi ; n’importe quel élément artificiel, une avion, une voiture, un téléphone, bref tout ce que nous regardons autour de nous, relèvent de la partie de l’univers qui n’est pas à nous, qui n’est pas nôtre. Or, c’est évident, rien de ce qui n’est pas nous ne mourra avec nous. Par conséquent, ce monde-là est celui de notre mort, il nous présente notre mort. (…) Cette pensée n’invite pas à faire semblant d’être déjà mort, c’est plutôt une invitation à nous rappeler à la familiarité de l’inconnu et du non-soi. Elle permet d’associer l’idée de la mort non à des choses négatives, mais à la beauté du monde lui-même. Comprenez : lorsque je mourrai, je me rendrai à ce monde-là, celui qui est déjà devant moi, je restituerai ma matière à l’ensemble des matières qui circulent dans l’univers, je replierai ma conscience dans des inconsciences inconnues… Être mort, c’est l’existence que je vois là, moins moi. Par conséquent, si vivre consiste à affirmer une existence singulière capable de se préserver pendant un certain temps, la fin de notre existence individuelle signale notre capacité à nous réintégrer au monde. (…) La pensée que le monde qui me fait face est déjà le monde sans moi, le paisible domaine de la mort, est bien mieux qu’une pensée. Elle engage une perception vraiment très satisfaisante. Grâce à Sénèque, il m’arrive désormais de regarder le bord de mer, une rivière ou les lumières du soir comme étant le visage même de ma mort. (…) . Être vivant face à sa mort, c’est une manière très intense d’accepter de vivre. (source)
À rapprocher peut-être de ce qu’écrit Kertesz dans Le Spectateur : « La démocratie accentue le désir de mort. Il apparaît en gros que la mort est le seul espoir – et comme consolation, c’est absolument la seule. À l’époque des cultures, les forces créatives qui s’imposent sont généralement celles qui préfèrent la vie ; le romantisme de la mort est apparu à l’époque de l’effondrement de la culture, à l’époque des mouvements de masse appelés révolutions. La culture disparue, il est même apparu que le nouvel esprit ne savait que faire de la mort, qu’il ne pouvait intégrer ni le fait même ni son traitement dans les idéologies qui ont remplacé la culture. »

Le ressentiment.
Beaucoup appris dans les livres de Cynthia Fleury. Cette réflexion qui me revient ce matin : « Dès lors, les hommes du ressentiment veulent apparaître, se faire voir, se faire entendre, eux qui ont subi une invisibilisation de leurs sujets et de leurs vies. » (ici in Ci-gît l’amer)
→ petit sourire intérieur car je pense à ces jeunes types qui font hurler le moteur de leur moto. Vraisemblablement des hommes du ressentiment, je pense parfois même de l’impuissance (dans tous les sens du mot). Occasion d’appliquer le concept Let Them, très à la mode (Mel Robbins) après avoir écouté hier un podcast de Métamorphose. Son message principal est d’accepter que l’on ne peut pas tout contrôler, notamment les comportements et opinions des autres, et qu’il faut cesser de chercher systématiquement à plaire ou à obtenir la validation d’autrui. La méthode consiste notamment en l’usage des deux mots « Let Them » (« laissez-les ») pour désamorcer les tensions et réduire le stress lié au besoin de contrôle

En forme d’autoportrait
« Reste que ces petits voyages en ville, ces anecdotes, les mille singularités du jour, Bagramko les préférait à l’histoire. Et les actrices, ou les originaux, aux grands hommes. Il aurait donné, semble-t-il, dix Napoléon pour un Satie, pour une Musidora. Ce n’était pas légèreté de sa part, au contraire. » (François Sureau, L’or du temps)
→ et je vais plus loin encore, avec ma préférence pour les moins connus, les peu écoutés, les oubliés, les laissés de côté car trop difficiles, les peu médiatiques, les silencieux… J’ai toujours eu une préférence pour l’individuel et la singularité versus le collectif et en effet l’histoire. Celui aussi que certains grands auteurs ont été totalement accaparés par des chercheurs qui se les sont appropriés. Il faut faire un très gros travail pour desserrer leur emprise et à son tour s’approprier (mais parfois avec leur aide, là est le paradoxe) leurs œuvres !
En ce moment j’écoute de la musique du Moyen Age et de la Renaissance. A l’instant de nouveau, Stefano Landi, Homo fugit velut umbra, une passacaille chantée par Christine Pluhar à la voix si singulière accompagnée par son Arpeggiata. (L’homme s’enfuit comme une ombre, dont je parlais tout récemment avec ce refrain lancinant Bisogna morire). Tout ça va bien avec Sénèque et Maxime Rovere et il me semble, pas du tout sur un mode sombre ou morbide. La passacaille de Landi est une Passacailla della vita !
Pour mémoire :  la passacaille est une danse stylisée et un type de composition musicale fondée sur la répétition d’une basse obstinée, qui se prête à des variations complexes et profondes.