Les légions de l’amnésie sont invincibles 


Flotoir du 25 février au 19 mars 2024, où il est question de photo, de lichens, de Danilo Kiš, etc.




dimanche 25 février 2024

Écrire en Ukraine
Touchée par le témoignage d’un jeune écrivain ukrainien, Andriy Lyubka,  dans le Monde hier soir. Il écrit : « » Tous les jours, nous vivons dans un tel tourbillon d’histoires que la fiction ne peut que capituler devant la réalité. Aucun roman ne peut soutenir la comparaison avec le flux de sujets quotidiens des Ukrainiens ordinaires. Je n’écris donc aucune œuvre de fiction et, en réalité, aujourd’hui, je n’appréhende pas la littérature comme quelque chose d’abstrait, de déconnecté de la vie. Parce que la seule fonction de la littérature ukrainienne aujourd’hui, c’est de témoigner, de raconter la destinée, de fixer les crimes. La littérature finit par faire œuvre de psychothérapie, elle aide à surmonter les pires épreuves, les pertes les plus chères, elle fait espérer que tout n’est pas vain, que l’on sera entendu. Ce ne sont pas des paroles en l’air : en cette période de guerre, à travers la profonde crise économique que nous traversons, la quantité des tirages de livres ukrainiens a doublé, et le commerce du livre est resté comme l’un des rares secteurs lucratifs dans le pays. C’est paradoxal, mais seulement à première vue – en période de turbulence et d’incertitude, les gens ont besoin du livre, parce que le livre, c’est l’humain et le sacré. Être écrivain, c’est à la fois respectable et très lourd à assumer car la littérature d’aujourd’hui ne divertit pas, elle aide et elle sauve. »
Traduit de l’ukrainien par Alexandre Starinsky – Andriy Lyubka est poète, romancier et essayiste ukrainien.

Clarice Lispector
Après ma longue fréquentation estivale de Clarice Lispector, la voici qui ressurgit au hasard d’une grande Nuit de France culture, qui lui est consacrée. Et que je vais écouter.
Je transcris ici l’excellente introduction : « ‘Cette peur que j’ai toujours du silence, au sein duquel se fait la vie. Peur du neutre, le neutre était la racine la plus profonde et la plus vivante. Je regardais la blatte et je savais. Jusqu’au moment où j’avais vu la blatte, j’avais toujours appelé de quelque nom ce que je vivais sinon point de salut pour échapper au neutre. Pour échapper au neutre j’avais depuis longtemps abandonné l’être pour le personnage, pour le masque humain ; en m’étant humanisée, je m’étais affranchie du désert. Je m’étais affranchie du désert oui, mais je l’avais aussi perdu ; j’avais aussi perdu les forêts et j’avais perdu l’air et j’avais perdu l’embryon en moi.’ Dans La passion selon GH, sans doute l’œuvre la plus connue de Clarisse Lispector, la narratrice se retrouve confrontée à une créature qui la dégoûte, qu’elle a tout fait pour éliminer de sa maison. Pourtant cette rencontre va déclencher un processus métaphysique inattendu : elle s’identifie à cette blatte comme une créature intemporelle d’un archaïsme presque divin qui a survécu à toutes les péripéties du monde ; ce qui la répulse dans la blatte ce n’est pas un quelconque aspect esthétique, c’est qu’elle est l’incarnation même, dans un monde de paraître et d’artifices, de ce qu’elle appelle le neutre. Le neutre est quelque chose d’impossible à circonscrire par les mots, qu’on ne peut pas décrire et qui pourtant git au centre de l’œuvre de Clarisse Lispector. C’est l’immanence même, une vie pure dénuée de toute caractéristique. Il y a comme une théologie négative du neutre à l’horizon des textes de l’écrivaine brésilienne. Le neutre n’est pas sans rappeler la définition que fait Deleuze de l’immanence : une vie tout simplement. Sauf que voilà : Clarisse Lispector n’a pas lu Deleuze, n’est pas une érudite, ne met pas en abyme comme de nombreux auteurs une infinité d’idées et de concepts lus lors de longues études faisant de la littérature une éternelle chambre d’échos. Cette rencontre avec la blatte qui renvoie la narratrice à son état originel, à la vérité d’une vie immanente neutre infernale mais vraie, cette rencontre mystique devenue peu à peu mythique provient de l’instinct littéraire et métaphysique extraordinaire de l’écrivaine brésilienne. Le neutre c’est aussi un abysse, un néant, celui de la vie avant notre vie et celui de la vie après notre mort. Son œuvre a été écrite dans une grande solitude loin de tout cercle artistique et intellectuel. C’est une gestation douloureuse de la fermentation lente de concepts nouveaux qui émergent du moi profond de l’autrice : destruction de notre concept du moi et de l’identité, remise en question de nos axiomes épistémologiques, voilà quelques éléments mis au service d’une écriture neuve. » (Introduction de cette Nuit de France Culture) – je pense que cette introduction est due à Mathias Le Gargasson)

C’est là que je vais
Je viens d’écouter une première émission de cette série sur Clarice Lispector donnée cette nuit, un entretien avec Claire Varin, spécialiste québécoise de l’œuvre de l’écrivain brésilienne (un épisode daté de 2017 de « la Compagnie des auteurs »). À un moment fut lu, par Bulle Ogier, ce texte magnifique :
« Au-delà de l’oreille existe un son, à l’extrémité du regard un aspect des choses, au bout des doigts un objet – c’est là que je vais.
À la pointe du crayon, le trait.
Là où expire une pensée il y a une idée, à la dernière bouffée de joie une autre joie, à la pointe de l’épée, la magie – c’est là que je vais.
À la pointe des pieds, le saut.
C’est un peu l’histoire de quelqu’un qui est parti et qui ne revint jamais – c’est là que je vais.
J’y vais ou je n’y vais pas ? Mais si, j’y vais. Et maintenant je reviens pour voir comment vont les choses. Si elles sont toujours aussi magiques. Réalité ? je t’attends. Là-bas où je vais.
À la pointe du mot il y a le mot. J’ai envie d’employer le mot ‘retrouvailles’ mais je ne sais où ni quand. À l’orée des « retrouvailles » est la famille. À l’orée de la famille est le je. À l’orée du je il y a moi. C’est vers moi que je vais. Et c’est de moi que je sors voir. Voir quoi ? Voir ce qui existe. Une fois morte c’est vers la réalité que je vais. Pour l’instant c’est un rêve. Rêve fatidique. Mais après – après tout est réel. Et l’âme libre cherche un coin où se lover. Moi est un je que je proclame. Je ne sais pas de quoi je parle. Je parle de rien. Je suis rien. Une fois morte je grandirai et je m’épandrai, et quelqu’un dira mon nom avec amour. » (Texte tiré de Où étais-tu pendant la nuit ? Nouvelles traduites du brésilien par Geneviève Leibrich et Nicola Biros, Ed. des Femmes)

Le yiddish
Et voilà, preuve supplémentaire de tous ces échos qui se jouent entre les auteurs que je lis et suis, (suivre ou être ?), que j’apprends (ou redécouvre car j’ai dû le lire dans la biographie de Moser), que Clarice Lispector, née sur le chemin d’exil de ses parents, de l’Ukraine vers le Brésil, entendait le yiddish à la maison.


lundi 26 février 2024

« mon blog »
Même si je n’aime pas caractériser le Flotoir comme un blog, il n’empêche que c’en est un ! Je relève ce matin ces mots de Thierry Crouzet car je souscris vraiment à ce qu’il écrit : « Mon blog est le garant de mon indépendance. J’y aime ma liberté. Je n’ai besoin de personne pour m’autoriser à dire. Et je crois même que ces dernières années, ma volonté de dire au travers de tiers m’a apporté plus de frustrations que de satisfactions. Sur le blog, je suis moi, naturel, brut, un état qui est ma signature. Ailleurs, je perds en franchise, je m’affadis, je m’avachis dans des compromissions sans rapport avec moi. Je ne veux pas plaire, je veux être, ressentir, éprouver, échanger. J’accepte la critique qui me ferait être davantage moi-même et refuserai à jamais celle qui voudra me ramener à une moyenne à laquelle je n’accorde aucune réalité. Je suis un défenseur de la complexité, de la diversité, de la singularité, de l’irréductibilité. Je ne veux plus entendre parler de rayonnage ou de marketing. (…) Je ne veux rien m’interdire au nom du minimalisme. J’aime la technologie, je ne vais pas y renoncer, mais je ne veux pas non plus oublier ce que le texte est pour moi, ce texte que j’ai là sous mes yeux sur mon écran, dans mon éditeur où absolument rien d’autre n’apparaît, ni boutons, ni haut de page, ni bas de page, un long ruban qui me paraît une magnifique métaphore de la vie. Cet état brut, encore brûlant du texte, me plaît. Le blog me permet de ne pas laisser la soupe refroidir et de la transmettre sans attente. J’y tiens. Cela est essentiel. »
→ Je suis sans doute moins libre dans Poesibao, pour des raisons que je ne sais pas analyser, ou ne veux pas analyser. Je crois l’être de plus en plus dans le Flotoir, je me fiche de déplaire et je suis protégée d’une certaine façon par son extrême confidentialité, qui me convient bien. 


mardi 27 février 2024

Photo
Ne pas oublier que le Flotoir est avant tout pour toi. C’est ta réserve d’idées, de lectures, de trésors, tes collections de citations.
Ce matin donc, cela, dans la lettre quotidienne de Jean-Christophe Dichant : « Tenir un journal photo, c’est garder une trace. De ce que vous faites, découvrez, voyez, apprenez. Qui a un rapport plus ou moins direct avec la photographie.
Écrire chaque jour tout ce qui vous passe par la tête quand vous pensez photo. Idées, notes de lecture, schémas, explications, cadrages, …
Le simple fait de noter avec VOS mots vous permet de mémoriser. Si de plus vous relisez vos notes, vous disposez alors d’un outil d’étude fantastique. Car conçu par VOUS pour VOTRE usage.
Mais il y a une autre façon de faire. Moins studieuse, plus créative. Vous prenez le même type de carnet, vous collez dedans une photo. Celle du jour ou une plus ancienne, peu importe.
Peu importe aussi la qualité du tirage, un 10 x 15 suffit. Ici le principe est de vous créer une collection d’images. Que vous légendez, avec quelques mots ou un long paragraphe.
Revenir sur vos images ainsi,
Décrire pourquoi vous les avez faites, dans quelles circonstances, ce qui vous a incité à déclencher, c’est un outil unique d’apprentissage.
Lui-aussi taillé sur mesure pour VOUS, par définition. »
→ Je trouve que c’est une magnifique idée, que je pense mettre en œuvre sous forme électronique. Avec des toutes petites images, pour ne pas alourdir trop le dit fichier. Je pratique déjà une sorte de journal photo en prenant une photo par jour, en général avec mon smartphone. Avec LR Mobile, un peu retravaillée parfois directement sur le téléphone. Tout cela je peux le noter. Ce sera le fichier 7. Journal photo. Outil de plaisir et de travail.


samedi 2 mars 2024

Cioran
Dans Le Lorgnon mélancolique, évocation d’une anthologie de lettres de Cioran qui vient de paraître : « La certitude quasi viscérale que Cioran a de l’inanité universelle est saisissante au long de ces pages. Quelle sagacité lorsqu’il s’agit de littérature ! Se désolant d’avoir éreinté Valéry “le poète” dans une préface, il confie (ce qui hérissera sûrement les sorbonnards) :’ Ce qui est mauvais, c’est de lire d’affilée les ouvrages d’un auteur. Très vite on en a marre, et on ne pense plus qu’à l’exécuter. Je ne comprends pas ces universitaires qui, pendant des années, vivent sur le même écrivain. Et puis, il y a quelque chose de malsain à juger une œuvre, une existence, à s’ériger en dieu, et à porter un verdict. La critique en soi est infâme’.»

Alexeï Navalny et Natan Sharansky
Deux lettres entre Alexeï Navalny et Natan Sharansky, dans le Monde, ce soir et cette admirable note de Sharansky :  « En prison j’ai découvert que, outre la loi de gravitation universelle des particules, il existe aussi une loi universelle de la gravitation des âmes. En restant un homme libre en prison, Alexeï, vous touchez l’âme de millions de personnes dans le monde ». Natan Sharansky à Alexeï Navalny, le 3 avril 2023. Natan Sharanky est un dissident russe qui a passé 9 ans dans les geôles soviétiques dans les années 80. Puis qui a immigré en Israël où il vit aujourd’hui. Navalny avait entrepris une correspondance, qui aura été bien brève avec lui. Il a été enterré hier à Moscou.


dimanche 3 mars 2024

Flacon de sels
le chant du merle, à l’aube, depuis deux ou trois jours – et ce matin pendant ma méditation ce chant encore que j’écoutais, do/sol/ mi-ré, avec variantes et à ce moment précis l’instructrice de la séance de méditation qui parle du chant d’oiseau ! – penser, repenser à Antoine Emaz, c’est aujourd’hui l’anniversaire de sa mort –

Note de passage
Je ne sais pas
J’essaie pas à pas.

Lectures en cours
Elles sont tellement nombreuses et mêlées et emmêlées : Etty Hillesum, Imre Kertész, Clarice Lispector, Jean-Christophe Bailly, Jean Malaurie, Jean-Marie Gleize, Anne-Marie Albiach (revue Europe), Danilo Kiš via sa biographie si particulière signée Mark Thompson, Christophe André… La plupart serrées soigneusement dans ma liseuse.

Cette crainte de Kundera
Elle est vraiment très singulière cette biographie de Danilo Kiš signée Mark Thompson. Plutôt que de s’attacher comme tant de biographies (qui en deviennent bien ennuyeuses et dans lesquelles on se perd) à de multiples petits faits de vie, souvent décontextualisés, elle englobe tout le champ très complexe dans lequel s’est inscrite la vie de l’auteur. Questions géographiques, politiques, morales, ombre des désastres du XXème siècle, Shoah et Goulag, notamment. Désastres qui loin de disparaître se réactivent sans cesse, par des faits contemporains : le pogrom en Israël, les camps russes et tant d’autres drames. Le sujet est très complexe car Danilo Kiš est né en Yougoslavie, pris en tenaille entre toutes ces identités. Il est considéré comme un écrivain serbe, mais la notice de sa naissance montre la complexité de ses origines :« Né en Voïvodine, de mère monténégrine et de père juif de langue hongroise (que parlait Danilo Kiš : il traduisit en serbe des œuvres d’écrivains hongrois notamment de Dezső Kosztolányi). Il est marqué très jeune par la mort à Auschwitz d’une partie de sa famille, après quoi il se réfugie à Cetinje. Après des études de lettres à Belgrade, il s’installe en France en 1962, enseignant le serbo-croate à Strasbourg où il écrit son roman Jardin, cendre, puis à Bordeaux et Lille. Le Sablier (1972) vient clore une trilogie autobiographique qui fut publiée par la suite sous le titre Le Cirque de famille. En 1979, il s’installe à Paris (16 rue Arthur-Groussier) où il vivra jusqu’à sa mort, des suites d’un cancer. Son œuvre est considérée comme l’une des plus importantes des lettres yougoslaves de l’après-guerre.
Ce long préambule pour introduire une citation que fait Mark Thompson de Kundera. Il parle de la crainte, exprimée par Kundera, d’être ‘entrés dans l’ère de l’après-art, dans un monde où l’art se meurt, car le besoin d’art, la sensibilité et l’amour de l’art se meurent’ ». Mark Thompson, Extrait de naissance. L’histoire de Danilo Kis (p. 48).
On peut ajouter cette petite note éclairante : « Comme l’a fait très bien remarquer le critique Guy Scarpetta, Kiš a créé sa propre généalogie : Rabelais, Bruno Schulz, Broch, Borges et le Nouveau Roman sont reliés dans son œuvre – et nulle part ailleurs. » (p. 50)

Entremêler fiction et réalité, une marque de fabrique de Kiš
Je rappelle le parti étonnant du biographe. Il part d’un document bref rédigé par Kiš, intitulé Extrait de naissance, il en prend des parties de phrase, une à une, chacune formant un chapitre qui va lui permettre d’explorer un thème, une donnée importante pour son essai biographique.
Témoin, ce début de chapitre :
6. où naquit un certain M. Virág qui,
Après une vingtaine de mots seulement de son Extrait de naissance, avant même de nous avoir dit quoi que ce soit de lui, Kiš introduit la littérature dans les faits, comme si les études de son père et la ‘naissance’ d’un personnage de fiction – tiré de l’Ulysse de Joyce – avaient une égale importance dans sa biographie. Il formule les choses comme si Virág avait réellement existé avant que Joyce ne le transpose dans la fiction. Ou encore comme si Bloom était le côté pile fictionnel d’une pièce de monnaie dont Virág serait le côté face. Dans les deux cas, Kiš rend hommage à la puissance créatrice de Joyce en plaçant celui-ci dans une lumière assez ‘kišesque’. Il place en effet côte à côte le Virág fictionnel de Joyce et Bloom qui est tout aussi fictionnel, de la même façon que le père réel de Danilo est l’équivalent de sa version fictionnelle, sous le nom de E. S. Vous êtes un peu perdus ? C’est voulu. Cette façon d’entremêler la fiction et la réalité en laissant quelques coutures apparentes est la marque de Kiš. » (p. 53)

L’écriture, un procédé alchimique
« L’écriture en effet, comme l’explique Kiš dans sa Leçon d’anatomie, est ‘un processus alchimique’, une transmutation, et l’on peut appliquer à cet acte créateur, comme métaphore idéale et possible définition, ce qui a trait à l’alchimie elle-même : ‘l’alchimie est l’art de la transmutation des métaux en vue d’obtenir l’or’… Mais le processus même de l’écriture est, de façon tout à fait analogue aux processus alchimiques, en même temps mystère et mystification : tout se passe dans le laboratoire secret du créateur, dans ce cabinet d’alchimiste où l’on conserve les formules magiques de la guilde (solve et coagula : purifie et intègre), auxquelles on ajoute ses propres découvertes, le secret des secrets. Le but suprême est, en fait, la transformation spirituelle, l’accession à l’absolu, et c’est le domaine de l’ésotérique.(…) Les auteurs peuvent donner une forme à leur œuvre, mais ils ne peuvent qu’invoquer la grâce de la forme – sans jamais la contraindre à se manifester – sauf chez les génies de l’envergure de Joyce. Quand il essayait de définir cette qualité inaccessible d’ ‘auto-immanence’, Kiš en appelait justement à cette ‘grâce de la mise en forme’, une définition qu’il utilisa à de multiples reprises pour expliquer l’inexplicable, l’incontrôlable puissance qui transforme un texte inerte en littérature, afin de créer une communion vivante entre l’écrivain et le lecteur. » (p. 55-56)
→ Je relève aussi cette petite remarque de Mark Thompson, qui résonne comme un plaidoyer pro domo ! : « Toute biographie, et surtout la biographie d’un écrivain, fit remarquer Kiš à un journaliste, tient nécessairement du réductionnisme si elle ne connaît pas la grâce d’être mise en forme. » (p. 57)

Profonde influence de Joyce
Citations et notes à l’appui, Mark Thompson montre l’importance primordiale de Joyce pour Danilo Kiš : « Joyce était, affirma-t-il, le ‘produit final’ de ‘l’ère du soupçon’ en littérature, qui avait commencé avec Flaubert et aboutit finalement à Borges. Le doute conduisit à la recherche, qui culmina avec la quête de Joyce de la ‘forme absolue’. Réconciliés avec la perte irréversible de l’universalité, tout en la regrettant, ces écrivains ‘décadents’ essaient de composer une ‘vision totale du monde et de l’humanité’ avec les seules ressources disponibles – les fragments d’une unité disparue jadis découverts en dehors du texte. » (p ; 70)
« Plus que tout, Kiš aura été enchanté que Joyce ait réussi à faire d’un Irlandais juif marginal, d’origine centreuropéenne obscure, un immortel homme du commun, le seul de la littérature moderne. Si Bloom – un Juif ‘renégat’ venant d’un coin perdu de Hongrie, comme le qualifie un autre Dublinois avec mépris – peut être universel, ne serait-il pas possible de faire de même avec ‘Eduard Kohn’, cet être excentrique, ivre, regardant le monde derrière les verres chatoyants de ses lunettes, avant de s’évanouir en fumée ? » (p. 71)

Des noms de famille
« La magyarisation des noms de famille était chose commune parmi les Juifs de Hongrie à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Le ministère de l’Intérieur avait instauré des règles. Parfois, le changement préservait le sens littéral du nom d’origine : Klein (Petit) devenait Kiss ou Kis, et Kopf (Tête) devenait Fejes. » (p. 93)

Une discrétion éthique et esthétique
Long chapitre sur la déportation du père de Danilo Kiš à Auschwitz, ainsi que d’une partie des membres de sa famille (presque tous les frères et sœurs de son père, notamment). « Ce que Kiš, en tant qu’écrivain, n’a pas fait, c’est accompagner les membres de sa famille dans les camps de la mort. Dans sa pièce télévisuelle Nuit et brouillard, un personnage dit : ‘À Auschwitz, nous…’, puis – selon les didascalies – ‘sa voix s’éteint, il s’évanouit sous la pluie’. Il n’a pas non plus suivi E. S. sur la rive du Danube en 1942, quand il faillit périr dans le massacre de Novi Sad. Dans le chapitre 53 de Sablier, quand E. S. se remémore cet épisode, Kiš laisse une ligne vide, avec une note : ‘Incomplet. Il manque une feuille.’ (…) La discrétion de Kiš est un choix éthique aussi bien qu’esthétique. Par contraste, considérons un autre moderniste incomparablement plus célèbre et estimé, qui se spécialisa dans les représentations de l’humanité souffrante. En 1965, Francis Bacon ‘peignit un triptyque intitulé Crucifixion, dont un personnage porte au bras une bande rouge avec une croix gammée’. Interrogé sur cette référence explosive, l’artiste haussa les épaules : la bande n’était qu’un motif purement formel ‘pour rompre la continuité du bras’, selon ses termes déloyaux. » (p. 101)
→ Cette citation montre aussi à quel point l’auteur, Mark Thompson, s’engage dans son essai biographique. Sans concessions. Il se situe à un très haut niveau d’analyse historique, géopolitique, philosophique et bien sûr critique. 

Cas unique et généralité
« Il doit y avoir un lien entre le sentiment de Kiš d’être un cas unique et sa poursuite de la généralité en littérature. La littérature promettait la possibilité d’échapper à la spécificité accablante de son expérience et à la multiplicité de ses identités ethniques, en écartant ces menaces et en les transposant en une forme compréhensible et belle. D’où sa définition de la littérature comme « une tentative d’avoir une vision globale de la réalité ». C’est ce qui a, plus que tout, donné tant de force à sa résistance aux conventions du réalisme. Les détails psychologiques descriptifs de la prose réaliste ne valaient pas mieux que les journaux pour faire fusionner reconnaissance et différence, ce que la poésie réussit avec bonheur en un vers ou deux. Il rejeta la cohérence fallacieuse – car arbitraire – du réalisme psychologique (avec ses narrateurs omniscients et ses descriptions psychologiques) au profit d’une véritable – car vérifiable – cohérence de la structure, de la légende et du document. C’est pourquoi son écriture se concentre autour d’images que l’on peut qualifier d’archétypales. » (p. 117)

Sagesse et intellect juifs
« Toujours en pensant à Kiš, rappelons-nous le critique qui a affirmé que ‘la résurgence de la sagesse juive et de l’intellect juif dans les langues de l’Europe est une des gloires de la littérature du XXe siècle’ et qui a énuméré les qualités de cette sagesse et de cet intellect : ‘pouvoir d’abstraction, scepticisme profond, respect du savoir, amour des jeux de mots, droiture de jugement et promptitude à l’indignation, solidarité familiale’. De tous les écrivains juifs qui se sont donnés corps et âme à la littérature comme à ce qui offre un sens à l’existence, comme terrain de la compréhension humaine où tradition et innovation se rejoignent, y en a-t-il un qui l’ait fait avec une urgence plus grande et un talent plus éclatant ? » (p. 130)
 

jeudi 7 mars 2024

Une expérience
Je suis avec intérêt les expériences de Thierry Crouzet. Son journal mensuel avec ses très belles photos, et ses expérimentations avec l’IA. Il ne faut pas regarder ailleurs ! Et être dans une attitude purement critique et défensive. Oui, ces techniques posent de considérables questions. Je lisais hier dans Le Monde que d’ores et déjà, les techniques d’IA sont un problème majeur pour les professeurs. Ils ne donnent plus de devoirs à faire à la maison, car ceux qui reviennent comportent trop souvent des passages entiers écrits par l’intelligence artificielle. Aucun intérêt donc, sauf à apprendre à se servir de l’IA. Mais si le but est de progresser dans une autre technique, par exemple la maîtrise de l’expression écrit, raté ! Donc Crouzet travaille avec l’IA, en confrontation intense avec les mécanismes créatifs. Il ne pleurniche pas sur la mort de l’écriture romanesque, qui serait entièrement prise en charge par l’IA, mais il expérimente en quoi l’IA peut contribuer au processus créatif. Il a écrit un roman très marrant sur le sujet, Le Code Houellebecq, un peu longuet, ce qui fait que je ne suis pas allée tout à fait au bout mais qui m’a bien amusée et aussi intéressée. Actuellement il part de trois liens de pages qu’il a consultées chaque jour et par des processus que je ne sais décrire, il pousse une intelligence artificielle, à qui il a donné à « manger » une part importante de ses écrits, journaux et cie, à formuler quelque chose à propos de l’intérêt, pour lui, de ces liens suivis, de ces articles consultés. C’est assez fascinant.
Aujourd’hui, j’extrais cela : « Que ce soit par la méditation, l’écriture assistée par IA, la compréhension des mécanismes du cerveau, je cherche à atteindre cet état où tout devient possible. J’explore, je teste, je m’adapte. ». Si j’ai bien compris, ce n’est pas rédigé directement par Crouzet mais c’est une réponse des IA qu’il a programmées. Il y a là un savoir-faire qui n’est sans doute pas à la portée des élèves et des étudiants ! Et de moi ! Mais je pense que je dois me tenir étroitement au courant de tout cela, ne serait-ce que pour ne pas prendre un coup de vieux. Je crois que si l’on commence à décrocher sur quelque chose, le processus de vieillissement, y compris cérébral, s’accélère.
Et sans doute que le fond de tout cela est l’expérience, dans tous les sens de ce beau terme. En français comme en allemand, Erfahrung (dans ce mot, il y a me semble-t-il une étymologie qui suppose le mouvement, la conduite, l’aller vers / fahren, conduire) et l’Erlebnis, ce qui se vit (leben, la vie). Erfahren veut dire connaître, mais fahren veut bien dire se déplacer. (Très bel article sur la distinction Erfahrung et Erlebnis dans ce texte).


samedi 9 mars 2024

L’année du chat
Terminé L’Année du chat de Karine Miermont que j’ai beaucoup aimé et qui m’a mis les larmes au bord des yeux et dieu sait pourtant que je n’ai pas la fibre animale. Le livre décrit les derniers mois de Nina, une chatte atteinte d’un double cancer, sur la colonne vertébrale et aux viscères. Il suit les visites chez le vétérinaire, l’opération, la chimiothérapie, puis la fin de Nina, les enfants de Karine et Mathieu Miermont, William et Jeanne, qui lui disent adieu en partant en classe le jour où on va la piquer. Il y a, semé au fil des pages, des réflexions sur notre relation aux animaux, sur ce qu’ils peuvent ressentir et « penser ».

Francis Bacon
Dans son Lorgnon mélancolique, Patrick Corneau rend compte de sa lecture d’un livre de Yannick Haenel, Bleu Bacon. L’écrivain s’est laissé enfermer une nuit entière au Centre Pompidou dans l’exposition Bacon et a vécu là une expérience hallucinée et hallucinante, en confrontation avec les toiles du peintre. Voici par exemple ce qu’il écrit : « Je regardais ce tableau en ne pensant à rien ; ou plutôt si, au début, je pensais encore, d’ailleurs je l’observais avec des mots : je ne parlais pas, mais dans ma tête ça persistait à s’exprimer. C’est seulement lorsque le langage s’est effacé en moi que le tableau a commencé à agir : le bleu et le brun se sont mis à s’opposer en un éclat de prisme, et les couleurs de l’eau et du désert se sont progressivement redéfinies l’une à partir de l’autre : le monde est asséché, mais dans une faille de la roche coule une eau pour rien. »
→ Cela me renvoie à une expérience que j’ai faite un jour. Je marchais (en réalité sur un tapis roulant de salle de gym une des très rares fois où j’ai fréquenté un de ces endroits que je déteste !). Et puis j’ai mis mon casque audio et de la musique et soudain, tout a changé. Il y avait devant moi, à l’extérieur, le long de la baie, une haie très banale qui soudain a pris forme et vie devant mes yeux. Je pense que le langage avait cessé, du fait de la musique qui m’envahissait.


dimanche 10 mars 2024

Antoine Emaz
…dans une note de lecture de la revue N 47, en janvier 2015, écrivait à propos d’Emmanuel Laugier : « on entre de plain-pied dans le monde personnel du poète (lieux, affects, mémoire, images…) sans jamais perdre de vue qu’il s’agit pour lui non de se confier à la page comme dans une confession autobiographique, mais de voir comment des moments intenses de vie basculent en langue, en poésie. »

Et Laurent Jenny
Il me semble que le livre de Laurent Jenny est tendu entre ces deux tendances…Parfois l’autobiographique l’emporte peinant à convaincre, semblant très « privé », parfois l’autobiographique est enté sur quelque chose d’ontologique et alors attire et inspire. Ce livre collige une collection d’instants, de toutes sortes, instants d’enfance remémorés tant bien que mal, instants étranges sous l’emprise de la drogue (à la façon Michaux), instants de voyage (qui comme les récits de rêve peinent bien souvent à me retenir), etc. Reste une écriture remarquable, complexe, sur laquelle plane l’ombre de Marcel Proust. « Pinceau de langage comme le faisceau d’un phare dont les girations fouillent inlassablement la nuit de la mémoire, le plus souvent sans rien éclairer que les crêtes monotones et crues d’une mer d’encre, mais parfois jetant un lumière brève et irréelle sur le cargo d’un souvenir lointain, au bord du naufrage, et peut-être plus halluciné que véritablement aperçu. » (Laurent Jenny, Sur l’instant, Verdier, 2024, p. 20 ; en une phrase unique, il faut le noter).

Instants perdus
« Instant à jamais ensevelis dans l’oubli : ils n’ont pas eu la force pathétique ou joyeuse de se graver dans la mémoire. Leur cristallisation est retournée à l’état soluble.
Tous ces ‘blancs’ dans ma vie qui constituent le fond des instants… Ces blancs que sait si bien figurer le papier. (p. 25)

Joyce
Laurent Jenny, grand et fin lettré, explique que Joyce « avant d’être le romancier-fleuve que l’on connaît, a commencé, entre 1901 et 1904, par envisager une œuvre absolument inverse, faite d’une minuscule collection d’instants discontinus, ‘les moments les plus fugitifs et les plus délicats’ qu’il appelle ‘épiphanies’ (…) Il est étrange mais non incompréhensible que Joyce soit passé de ces minuscules et rares pépites des instants-épiphanies, de leur absolue discontinuité, au continuum du stream of consciousness où ils se retrouvent dissous (mais sans doute infiniment actifs, comme des noyaux énergétiques secrets.) (p. 26-27).
→ On peut se demander aussi quel usage Laurent Jenny a fait de ce constat.

Associations
Il écrit encore : « Les instants se lient par association, comme dans la mémoire, à partir d’une ressemblance d’émotion, d’humeur, de thème (un paysage, une peur, un sentiment érotique), forment des pelotes. » (p. 27)
→ je pense aussi que ce qui « fait instant », en tous cas instant que l’on remarque, que l’on relève et retient, que l’on collectionne, que l’on écrit, c’est aussi tout le jeu des associations internes. Aujourd’hui, me promenant, je remarque soudain la proximité d’un panneau de sens unique et d’une plaque de rue ‘Jeanne Hachette’. Je me doute bien que Jeanne Hachette n’a rien à voir avec l’éditeur Hachette, sans bien savoir qui elle est (je le préciserai en rentrant chez moi) mais soudain tout un jeu d’associations se déploie : l’édition, l’évolution préoccupante de certains secteurs de l’édition pris d’assaut par des personnes proches de d’extrême-droite, Fayard, l’éviction d’Isabelle Saporta, l’arrivée d’une éditrice qui veut publier le livre d’un leader de cette droite-là, etc. Je découvrirai en rentrant que Jeanne Hachette fut en quelque sorte une belle résistante qui mit en déroute l’armée de Charles Le Téméraire. Une sorte d’instant de vérité que tout cela.
« Comme en rêve on se meut, ombre d’un âge incertain, agissant à l’aveugle sans pouvoir vérifier dans aucun miroir l’époque de son visage, on se dépose dans le livre en mots faits du mille-feuille de paroles entendues, de lectures et de songes de tous temps qui ont fini par nous faire un moi fragile et inchangeable destiné à rester comme le sillage de nous-même » (p. 54) : n’est-ce pas au fond la parfaite description de la démarche de ce livre.

Photographie
« La photographie est la déposition de l’instant : au sens du dépôt sans doute (quoiqu’il soit presque immatériel, un ‘toucher’ de photons), mais surtout au sens du recueillement du corps mort de l’instant, soigneusement enveloppé dans les linges du noir et blanc, et ressuscité comme image. » (p. 93) – précipitation chimique, déposition de croix, dépôt de plainte…
Plusieurs autres remarques sur la photographie : « arrête le disparate de ce qu’elle enferme dans son cadre » – « glace l’instant pour toujours dans son devenir image »,  exprime « la tension de l’instant » (p. 102)

Pierre Pachet
Plusieurs pages émouvantes et belles  autour de Pierre Pachet, ami de Laurent Jenny. Cette courte remarque devant le déclin de cet ami : « quelque chose en lui s’est allégé et fragilisé. Une érosion de certitude, un regard plus tourné vers l’intérieur ».
Une érosion de certitude…

Extase énigmatique
Un beau cadeau de Laurent Jenny, que ces citations d’Hofmannsthal : « un arrosoir, une herse abandonné dans les champs, un chien au soleil un pauvre cimetière, un estropié, une petite maison de paysans. (…) Nul ne sait que mon œil s’attache longuement sur les laids petits chiens ou le chat qui se glisse, souple, entre les vases de fleurs, et que parmi tous les objets mesquins et grossiers de la vie paysanne il cherche celui dont la forme sans apparence, dont l’attitude inaperçue, dont l’essence muette puisse devenir la source de l’extase énigmatique, sans paroles et sans bornes. » (extrait de la Lettre de Lord Chandos, cité p. 115)
→ Je connais cette expérience, je connais cette extase énigmatique, cette quête, souvent par l’intermédiaire de l’appareil photographique que je porte longuement vers les laids petits chiens. Des cailloux, des feuilles, des papiers abandonnés sur l’asphalte…
→ Et comme il m’arrive parfois, je me reproche une certaine sévérité dans mes remarques générales à propos d’un livre qui pourtant m’aura fait bien des cadeaux !
Concernant les domaines de recherche de Laurent Jenny, qui a surtout enseigné à Genève (comme Michel Butor ou Jean Starobinski), je relève que ses principaux travaux concernent la théorie du style, l’idéologie littéraire et la littérature du premier vingtième siècle (surréalisme, Marcel Proust, Michel Leiris, Maurice Blanchot, Roger Caillois, Jean-Paul Sartre, Henri Michaux) et que depuis 2012, ses ouvrages se tournent vers des questions d’esthétique : les relations entre art et vie, le statut de l’image photographique et la relation au visible.


lundi 11 mars 2024

Lire jusqu’à la fin
Ce bel extrait d’un article de Jacques Barbaut autour de Nicolas Pesquès (chez Sitaudis) : « Texte littéralement parsemé, tissé, par des citations, une bonne centaine, typographiquement caractérisées par l’emploi des guillemets, des caractères italiques et du gras, et par des appels de notes renvoyant en fin de volume aux références desdites citations (Tristan et Yseult, L’Homme sans qualités, Fragments d’un discours amoureux…), abandonnées comme autant de petits cailloux posées sur le chemin, ou bornes-repères étoilant les pages — « lire relance la machinerie, y injecte de la fièvre » (181).
Ma double expérience, celle de l’usage des citations, si importantes dans ce Flotoir – et ce fait que lire relance la machinerie et pas seulement la machinerie d’écrire, celle de travailler, celle de vivre aussi, celle qui permet de continuer, d’évoluer, de se former, quel que soit l’âge. « Je voudrais le faire jusqu’à la fin » me dit un ami d’un de ses projets.


mardi 12 mars 2024

La Closerie Falbala
Belle découverte (virtuelle !) aujourd’hui, via une astucieuse émission de FR3 qui permet de découvrir un monument, un lieu sur une des lignes de transports en commun de la Région Ile-de-France. Je découvre ainsi l’existence de la Closerie Falbala de Dubuffet (que j’ai toujours aimé, à la suite de P.) à Périgny-sur-Yerres. Elle abrite notamment en son centre la villa Falbala. La Closerie a été réalisée par Jean Dubuffet lorsqu’il avait 70 ans, entre 1971 et 1973. Elle accueille une autre de ses œuvres : le cabinet logologique, un lieu dédié à la méditation.
Une recherche sur le cabinet logologique m’entraîne vers le site derridien Idixa où je lis cela : « Le Cabinet logologique est un lieu d’ironie où le logos s’auto-affecte » : « Le cabinet logologique de Jean Dubuffet est clos. Il se situe à l’intérieur d’un autre objet clos, la Closerie Falbala, construit entre 1971 et 1973 à Périgny-sur-Yerres. Son décor est compartimenté. On peut supposer que c’est un lieu de méditation, mais ce n’est pas très clair. C’est peut-être, simplement, un lieu (Dubuffet en a fabriqué beaucoup, lieux et non-lieux). En tous cas le Cabinet se présente comme un univers. On accède à cet univers quand on vient de Paris en empruntant une autoroute, puis une route nationale puis une route départementale puis une rue. Alors on pénètre dans un premier Cercle : la Fondation Jean Dubuffet. Il faut prendre rendez-vous à l’avance (de préférence par écrit), s’inscrire et payer. Quand le gardien vous a fait pénétrer dans la Fondation, vous entrez dans la Closerie Falbala, enceinte de murs plus ou moins hermétiques. Utilisant son trousseau de clefs, le gardien ouvre la porte de la Villa Falbala. Vous arrivez dans une sorte de couloir coudé (l’Antichambre) qui vous conduit à une autre porte évoquant un coffre-fort. Et là vous pénétrez dans le Saint, le Temple Dubuffetien, le Cabinet logologique, “raison secrète de cette place forte de l’Hourloupe” »
« Ce que Dubuffet en dit : Le Cabinet logologique est l’univers subjectif tel qu’il m’apparaît digéré par ma pensée; ou bien : L’univers logologique est comme un poisson qui secréterait lui-même l’eau dans laquelle il nage. Si l’homme, unique source autonome de lui-même, secrète son propre univers, s’il ne médite que dans ses propres déchets, si son propre milieu est l’effet de sa digestion, alors il n’est rien d’autre qu’un cabinet logologique se reflétant en lui-même. »

K & K
Je reprends ma lecture et mes notes à propos du livre autour de Danilo Kiš, c’est un livre difficile, complexe et long, qui demande beaucoup d’attention. Thompson fait de nombreuses digressions toutes en lien bien sûr avec son sujet, dans cette construction si particulière de son essai biographique à partir d’un court texte de Danilo Kiš, Extrait de naissance. Les différents chapitres, ouverts par une ou deux phrases du texte de Kiš, lui permettent d’aborder toutes les problématiques autour de l’œuvre et dieu sait s’il y en a et si elles sont difficiles et souvent méconnues.
De très nombreuses remarques, passionnantes, sur la manière dont Kiš a petit à petit élaboré sa forme, sa manière, très singulière. En particulier autour de la Shoah et de ce qu’on peut en rapporter. « Le roman qui se rapproche peut-être le plus de Jardin, cendre – presque comme sa suite ou son jumeau – est Être sans destin (1975) du Hongrois Imre Kertész (né en 1929), qui a survécu à Auschwitz et Buchenwald. (p. 158)

Les légions de l’amnésie sont invincibles
Mark Thompson s’est rendu dans un petit village où Danilo Kiš a passé plusieurs années. Voilà comment il conclut cette expérience : « Nos minuscules recherches s’arrêtèrent là. À quoi bon ? Les légions de l’amnésie sont invincibles : sponsorisées par l’État, habilement déguisées en honorables maîtres de la commémoration. Des années après, un poème de Wisława Szymborska éclaira cette expérience dans ma mémoire ; il expliquait pourquoi l’oubli et les honneurs ne sont pas forcément antithétiques. « Fin et début » parle de la disparition nécessaire des souvenirs traumatiques, après les guerres. ‘Ceux qui sont au courant / du pourquoi du comment/ céderont bientôt la place / à ceux qui en savent peu. / Puis à ceux qui en savent prou / Et enfin, rien du tout.’ » (p. 171)
Il faut noter aussi que Mark Thompson introduit très largement à l’œuvre, soit par les très larges extraits des différentes livres qu’il insère dans son texte. Soit par des Interludes, chapitres développés consacrés à l’analyse de tel ou tel livre. Je confesse une petite difficulté à me repérer, sur liseuse, dans cet ouvrage complexe ! Mais je reviens à ma version sur l’écran de mon ordinateur, que je peux balayer comme je feuillèterais le livre (me manque l’épaisseur !) et cela m’aide à fixer mes idées.

Heimlichkeit
Le chapitre 19 part comme les autres d’une phrase de l’extrait et va proposer un long développement sur la notion complexe d’Heimlichkeit et d’étrangeté. C’est presque un court essai philosophique à l’intérieur du livre lui-même.
La phrase de l’Extrait qui chapeaute ce chapitre, elle est donc bien sûr de Danilo Kiš : « 19.
Cette ‘inquiétante différence’ que Freud appelle Heimlichkeit devait constituer mon stimulus littéraire et métaphysique essentiel ; » (p. 178)
Mark Thompson : « Različnost (différence, dissimilarité) était le mot favori de Kiš pour expliquer ses identités multiples et irrésolues. Il en parlait comme d’une tache de naissance, qui ne disparaît ni avec les changements de lieux ni avec le passage du temps. Et il l’associait directement à une maladie ; son retour en Yougoslavie en 1947 – « dans mon pays », comme il le soulignait – ne l’avait pas ‘soigné’. D’un autre côté, le ‘sceau honteux’ de la différence fut ‘le détonateur de mon imagination’. Sans ‘cette ambiguïté de mes origines, dit-il en 1986, sans cette “inquiétante différence” qu’apporte la judéité et sans les malheurs de mon enfance vécue pendant la guerre, je ne serais sûrement pas devenu écrivain’ ». (p. 178)
Et un peu plus loin, après avoir donné l’exemple d’un poème de Kiš, Thompson constate : « Ses poèmes comme Nature morte avec poisson étaient des impasses, et il le savait. La poésie lyrique était trop monologique et trop anhistorique pour qu’il continue à s’y intéresser, et aussi trop diluée : il lui fallait la rudesse de la narration et la friction de l’ironie pour mettre en œuvre toute sa puissance créatrice. » (p. 180)
Et on peut méditer longtemps sur cette autre remarque : « Une littérature digne de ce nom devrait défier ce pouvoir de recréer la vie à partir de la vie, pour reprendre Joyce. Les formes d’expression évocatrices et lyriques ne peuvent réaliser cette transposition vitale, car elles ont été affadies par les entrepreneurs du kitch et par la culture de masse. La recréation de la vie à partir de la vie sous-entend de générer une dissemblance, liée à son créateur mais différente de lui, comme les enfants le sont de leurs parents. Le moyen d’y parvenir est d’avoir recours aux techniques modernistes, dans le but de brouiller les attentes et non d’y répondre. Plus tard, Kiš citera le concept de Chklovski d’ostraniénié, ou ‘singularisation’, comme clé de voûte de sa réflexion. » (p. 192) et plus loin : « Le style devrait incarner la connaissance de soi. Le processus de perception devrait être reconnaissable et exprimé dans l’œuvre d’art – non comme un substitut à l’histoire, mais comme le prix à payer pour ne pas recycler des formules éculées du passé. » (196)

Interlude, Sablier
et voici un de ces magnifiques interludes. Mark Thompson coupe sa progression dans les phrases de l’Extrait de naissance par un long chapitre consacré à un livre, ici le Sablier qu’il analyse en une soixantaine de points différents, numérotés. « L’architecture du livre est une des inventions les plus accomplies de la littérature moderne. Le seul équivalent qui vient à l’esprit est Feu pâle (1962) de Vladimir Nabokov, que Mary McCarthy a qualifié avec enthousiasme de ‘boîte à surprise, œuf de Fabergé, jouet à mécanisme d’horlogerie, problème d’échec, machine infernale, piège pour les critiques […] kit mode d’emploi’ ». (p. 260)
 « […] j’ai justement tenté de remplacer la monotonie d’un procédé littéraire déterminé, le seul pour lequel l’écrivain opte d’ordinaire après de longues recherches, par la polyphonie sur le plan de la forme : d’où cette alternance constante de procédés littéraires divers et variés, tantôt lyriques, tantôt d’ordre essayistique, tantôt ironiques ou tragico-sérieux, ou plutôt philosophiques, ou encore parodiques », a expliqué Kiš. » (p. 262)
« Peut-être y avait-il également un élément biographique dans la passion de Kiš pour l’expérimentation. Eva Hoffman a parlé d’ ‘une sorte d’interdiction à la limite même de la cohérence’ qu’elle ressentait par rapport à l’expérience de la guerre vécue par ses parents, qui étaient juifs polonais. ‘Faire un récit chronologique de ce qui s’était passé serait revenu à rendre indécemment rationnel quelque chose qui avait été obscènement irrationnel. À normaliser par le biais d’une forme familière un contexte complètement aberrant.’ À la lecture de Sablier, nous glanons presque autant d’informations sur E. S. que cela aurait été le cas dans un roman traditionnel, mais d’une façon qui nous pousse à nous interroger sur leurs sources. C’est une question d’autorité. Le roman d’un orphelin qui construit son père manquant, victime de l’Holocauste, a doublement l’obligation de rejeter l’omniscience. En ce sens, la complexité de Sablier est historique – et historiquement nécessaire. » (pp. 263-264)

Le goût des listes
« Kiš cessa rapidement de s’occuper du réalisme et de Lukács, mais son appétit pour les listes et les noms de lieux ne faiblit jamais. Au début des années 1960, à l’époque où il abandonna la poésie lyrique, il écrivit – dans Jardin, cendre – le premier de ces inventaires qui devaient devenir sa marque de fabrique. Ces listes de personnes, de lieux, d’images, d’épithètes, de noms ou d’objets ont un charme immense. Elles sont plus teintées de nostalgie (comme lorsque Proust évoque les villes de Normandie) qu’euphoriques (comme les hymnes de Whitman « aux grands espaces et à la diversité »), et elles paraissent romantiques ou même naïves à côté des catalogues de noms qui envahissent la fiction postmoderniste pour figurer un monde anomique, envahi d’objets et de marques. Sous la plume de Kiš, l’inventaire est une forme merveilleusement suggestive, qui s’adapte aux besoins du récit ; parfois comique, plus souvent nostalgique ; jungle artificielle de métaphores ; arche chargée d’objets sauvés de l’oubli ; anthologies compactes de la diversité ; fragments d’une création sans Dieu ; raccourcis vers l’imagination du lecteur. » (p. 276)


jeudi 14 mars 2024

Odonymie
Je découvre ce terme que je ne connaissais pas encore, alors même que la toponymie me passionne ! « L’odonymie est la branche de la toponymie qui s’intéresse aux noms de voies, notamment rues, avenues, boulevards, impasses, etc., et plus généralement aux noms d’espaces publics ouverts (places, esplanades, squares, etc. »
Et où donc cela ? dans la notice Wikipédia concernant Joseph Kessel. J’ai en effet vu hier soir un intéressant Seul en scène, une sorte de portrait biographique en une heure et dix minutes de Kessel, joué par l’acteur Franck Desmedt.
Le terme français « odonyme » vient du grec ancien ὁδός (hodós, « route ») et du suffixe « -onyme », provenant du grec ancien ὄνυμα (ónuma [= ὄνομα (ónoma)], « nom »,
« Au XXIe siècle, on tend de plus en plus souvent à valoriser la microtoponymie traditionnelle des lieux où s’ouvrent de nouvelles rues, quartiers ou lotissements, donnant à ces voies les noms des terres ou anciens lieux-dits ― et microtoponymes en général ― traversés par les nouvelles rues ouvertes : par exemple, les champs ruraux dits les Prés de la Fougueraie donnent de cette façon leur nom à la nouvelle rue des Prés-de-la-Fougueraie, au sein d’un nouveau lotissement bâti sur cette ancienne petite zone rurale ; d’autres rues de beaucoup d’autres lotissements reçoivent aussi leur nom des parcelles agricoles sur lesquelles elles sont placées : tel est le cas de la rue du Moulin-de-Marion, rue du Champ-Renardier, place des Ruches, boulevard de la Mare-aux-Joncs, etc. » (…) Certaines voies portent le nom de personnalités diverses (odonymes anthroponymiques appelés patro-toponymes) (source)

Livrolique
Merveilleuse expression de la romancière Lucy Maud Montgomery dont j’ignore à peu près tout mais dont une des héroïnes décrites dans un article du Monde des livres daté de demain me plait bien. « ‘Je suis une livrolique. Les livres exercent sur moi la même irrésistible tentation que l’alcool sur son adepte, je ne peux pas leur résister’ écrit-elle dans son journal, d’après cet article du Monde, daté du vendredi 15 mars 2024. Article illustré par un très beau dessin style papier découpé de Sergio Aquindo (dont l’univers est pourtant bien grinçant et sombre)


vendredi 15 mars 2024

Bébés trous noirs et intelligence artificielle, via Thierry Crouzet
J’extrais cette info de la lettre quotidienne de Thierry Crouzet elle-même construite par l’IA, mais dûment programmée par T. Crouzet et travaillant à partir de ses propres textes, en lien avec trois sites visités sur les sujets qu’il suit et qui le passionne. Faisant un peu fi de tout cela, je m’en sers aussi comme réservoir à informations & à idées. Avec seulement une petite et nécessaire interrogation mentale sur la fiabilité des résultats qu’il obtient. Mais souvent je peux vérifier car il donne également les liens dont il est parti.
Extrait de la lettre de ce jour : « Le télescope spatial James Webb de la NASA a découvert de minuscules points rouges dans les parties les plus anciennes de l’univers, révélant les stades “bébé” des trous noirs supermassifs. Ces petites versions de trous noirs massifs remettent en question les théories actuelles sur la formation des trous noirs. L’équipe vise à découvrir comment ces trous noirs à un stade précoce évoluent sur des milliards d’années. Ces “bébés quasars”, plus petits et obscurcis par la poussière, pourraient être la clé pour comprendre la croissance rapide des trous noirs supermassifs. Les découvertes de l’équipe sont basées sur des observations de l’expérience EIGER. »
Il revient aussi sur un accord entre le Monde et Open IA : « Le Monde a signé un accord avec OpenAI pour améliorer ChatGPT. Le partenariat inclut l’entraînement des modèles d’IA et l’utilisation des services de réponse. Le média français pourra également utiliser les technologies d’OpenAI pour ses propres projets. L’accord permet à OpenAI d’utiliser le contenu du Monde comme référence pour ChatGPT, avec des liens et logos spécifiques. Les contenus des agences de presse et photos du Monde ne seront pas inclus. ».
→ et moi de me dire que si Le Monde s’y met et de cette façon-là, il me faut me tenir bien au courant, dans la mesure du possible et ne pas louper ce train-là. Non pas que j’aie la moindre intention de m’en servir sur le plan de la création, a priori (je dis bien a priori).
Et voilà ce que le programme mis en place par T. Crouzet à partir, je le rappelle, d’un croisement de ses propres données, de son journal, etc. et de liens qu’il a sélectionnés donne : « L’avenir est une affaire de technologie et d’ambition. Il se construit avec une témérité qui frise l’arrogance. J’observe, je critique, je m’interroge. L’accord entre Le Monde et OpenAI me rappelle ma fascination pour l’IA, mais aussi mes inquiétudes. J’utilise ChatGPT, je le teste, je le questionne, mais je reste sur mes gardes. Ce partenariat signale une intégration de l’IA dans nos médias, un pas de plus vers une ère où la frontière entre créateur et outil s’estompe. Je me souviens de mes propres expérimentations, de mon désir de repousser les limites de la création, tout en me demandant où nous allons. »
Phrase-clé : une ère où la frontière entre créateur et outil s’estompe

Adrian Vila
Je découvre aussi grâce à Jean-Christophe Dichant le travail en noir et blanc du photographe Adrian Vila.
« Adrian Vila est un photographe hispano-américain. Il parcourt actuellement les États-Unis et l’Europe sans domicile fixe. » Voici comment il procède :
– voyager là où il fait mauvais
– dormir dans sa voiture pour être sur place au bon moment
– passer des heures sous la pluie
– poser son trépied dans l’eau et la boue au plus près de ses sujets
Site du photographe
J’inscris une photo dans ce journal d’images que je viens de créer sur DayOne, application que j’apprécie vraiment beaucoup. Qui me permet de développer la dimension images dans ma réflexion tout de même très axée sur les mots. C’est aussi un aide-mémoire magnifique et j’ai lu ce matin, je vais y revenir, des notes passionnantes de Jean-Christophe Bailly à propos de temps et photographie chez Denis Roche.

Découvertes et balades
J’aime mes balades, dans la rue, au bord de la mer, mais aussi en ligne, qui me permettent tant et tant de découvertes. Je ne suis jamais lassée de découvrir, le réservoir est infini. Comment rester dans son petit monde étroit sans regarder ailleurs. Pour l’heure, j’ai fait deux grandes balades matinales, dans la rue et sur le net.

Note de passage et de travail
Me dis et me redis, établissant la liste des magnifiques livres reçus cette semaine : il faut que je donne beaucoup plus d’extraits de livres. J’ai des notes, beaucoup, trop peut-être, mais pas assez de textes, or c’est l’essentiel à mon sens pour Poesibao.

Falempin
Hier me baladant, je découvre une petite rue encore inconnue de mon quartier, la rue Falempin. Et voilà que ce matin, dans la liste des livres reçus, je recense un livre de Michel Falempin, Funérailles. Deux occurrences de ce nom, relativement rare, en 24 heures !
1. Falempin est un nom de famille artois et picard d’origine toponymique
2. Michel Falempin est un écrivain français né à Paris en 1945. Son œuvre, écrite en dehors des genres littéraires, est notamment influencée par Stéphane Mallarmé, les littératures de l’âge baroque et les avant-gardes. (Source)
3. Ma rue est en réalité la rue Fallempin, avec deux F et est nommée d’après le nom du propriétaire des terrains sur lesquels elle a été ouverte.


samedi 16 mars 2024

Musique classique
Dans le Figaro, un entretien avec Bruno Monsaingeon, le célèbre cinéaste des grands musiciens classiques.
Question : Vous semblez soucieux de l’avenir du classique ?
Réponse de Monsaingeon : Depuis ma jeunesse, j’ai l’habitude d’interroger les gens dans la rue pour leur demander ce qu’ils écoutent comme musique classique. Aujourd’hui, la quasi-totalité de ceux que je rencontre me regarde avec de grands yeux. C’est l’une des raisons pour lesquelles je continue à faire des films qui donnent la parole aux artistes de la jeune génération. Pour que ce patrimoine incroyable ne disparaisse pas de notre horizon culturel. Car ce n’est pas une fatalité : les Français vont au musée. Comment faire pour qu’ils ne passent pas à côté de cette autre incroyable richesse civilisationnelle qu’est la musique classique ?
→ C’est un triste constat que je partage totalement. On se sent souvent très seul quand on aime et pratique la musique classique. Même au sein de milieux considérés comme cultivés.


dimanche 17 mars 2024

Papillons et lichens
Dans mes lectures, je suis passée en partie du versant très sombre des écrits de Kertész ou Kiš, à un côté plus lumineux où je retrouve deux mondes qui me sont chers, celui des papillons, celui des lichens. Celui des papillons, via le livre de Jean Rolin, Les Papillons du bagne. Celui des lichens grâce à une étude que m’envoie Bronwyn Louw et cela me touche infiniment car elle fait très largement référence au Flotoir et à ce que j’ai pu écrire sur les lichens dans ce Flotoir. Je m’interroge parfois sur le peu de résonance de ce corpus du Flotoir dans toutes les livres qui me passent entre les mains, tous les articles. Vagues citations de Poesibao, dont j’ai la faiblesse de penser que ce sera sans doute un outil important pour les recherches sur la poésie contemporaine, plus tard. Et jamais une citation du Flotoir, nulle part, sauf à reprendre mes citations d’autrui, il est vrai très abondantes dans le Flotoir ! Voilà qui est dit.
Lettre de Bronwyn Louw : Après nos échanges il y a quelques années autour du cahier en hommage à Philippe Jaccottet, je vous écris pour vous signaler un article sur les lichens et les poètes, que j’ai écrit en m’appuyant partiellement sur votre compilation “Un mois de lichens”. Si j’ai voulu vous parler de cet écrit, c’est que je me suis dit que vous aimeriez peut-être avoir des nouvelles de la vie autonome de vos recherches et recensements, et des “rejets” qui y ont pris leur élan.
→ oh oui, je suis heureuse d’avoir, pour une fois, des nouvelles de la vie autonome de mes recherches !

Les lichens donc
Alors les lichens ? eh bien, comme je serre ici mes trésors, je recopie tout le début de cette étude de Bronwyn Louw (quel nom merveilleux !) :
« Y aurait-il un rapport, difficile à élucider, entre les lichens et les poètes ? Un art de vivre/art poétique qui s’apparenterait à celui de ces mystérieux végétaux ? », écrit Françoise Le Bouar à Florence Trocmé, journaliste, critique littéraire et poète, qui consigne ces mots dans son Flotoir du 28 janvier 2020. Elle y cite aussi Joël Boustie, interviewé dans « Le monde des Sciences » du 8 janvier 2020 : « un lichen, c’est une algue associée à un champignon, ou une cyanobactérie, la première nourrissant le second grâce à la photosynthèse, et le champignon protégeant l’algue du rayonnement solaire et du dessèchement. Dans cette organisation très subtile et complexe, la coopération est vitale. » Ainsi, les lichens aimantent les problèmes et possibles de la révolution esthétique et épistémologique soulevée par la biologiste étasunienne Lynn Margulis (1938-2011). Margulis a vu en la symbiose, objet de théories longtemps controversées formulées à la fin du xixe siècle à partir de cas limites comme les lichens ou les coraux, une dimension majeure et négligée, aux consonnances lamarkiennes, de l’évolution de la vie sur terre.
J’ai commencé à considérer l’espace entre lichens et poètes grâce à deux compositions de critique créative, où dimensions expressives, exploratoires et réflexives de l’écriture se côtoient : d’une part cette compilation d’écrits de Trocmé, réunis sous le titre Un mois de lichens (2020) ; de l’autre, un essai appelé Plant Poetics and Beyond : Lichen Writing, de Gillian Osborne (2019). C’est à cette dernière que je dois, par le truchement d’une traduction littérale, l’expression « écriture lichen », qui pourrait évoquer une poésie à propos des lichens, écrite avec ou sous le signe des lichens, qui mime les lichens, ou encore qui cherche à lire leurs compositions poétiques. Les lichens affleurent comme « énigme poétique et biologique » à la confluence des corpus d’Osborne et de Trocmé, qui ont en commun de réunir des démarches d’écriture fortes de leur confiance en la littérature comme mode d’accès à ce que les lichens comportent d’énigmatique. Il s’agit des Copeaux de Camillo Sbarbaro (1888-1967), du Présage de Pierre Gascar (1916-1997), de Lichens, lichens et Lichens, encore d’Antoine Emaz (1955-2019) et de Extra Hidden Life, Among the Days de Brenda Hillman (1951-).

L’intérêt pour les lichens
Très intéressante cette remarque historique de Bronwyn Louw, ce n’est que depuis l’époque romantique que l’on a une image favorable des lichens ! « Peut-être que cette indéfinition catégorielle explique partiellement le rejet millénaire des lichens, tout comme leur appréciation actuelle comme énigme scientifique et poétique. Jusque dans leur étymologie, les lichens sont associés à la maladie. Lichen partage une racine avec « lèpre » en grec ancien, les deux paraissant « lécher » les surfaces où ils se propagent. Dans l’Ancien Testament, le traitement des lichens, qui y sont désignés par la métaphore de la « lèpre des maisons », est dicté par une suite de lois hygiéniques visant à purifier l’espace domestique (Lévitique 14 : 34-57). Selon Gillian Osborne (2019), les lichens ne suscitent la fascination en littérature que depuis la période romantique, où des poètes comme Herman Melville (1819-1891) ont récupéré la représentation péjorative des lichens – oscillant à la marge du regard entre invisibilité et réprobation – pour en faire un objet de méditation. Elle décrit comment l’auteur de Moby Dick reprend puis détourne une scène écrite auparavant par le romancier canonique Nathaniel Hawthorne (1804-1864) dans son poème Le Lila de Rip Van Winkle. Alors que Hawthorne loue les lilas et blâme les lichens sur l’écorce de l’arbuste, voyant dans ces taches des agents de décomposition, Melville note, toujours selon Osborne (2019 : 5) : « La décomposition est souvent jardinier à son tour »

Lire lichen
Autre extrait de cet article qui me touche tant et de tant de façon : « Cette logique de superposition des faits biologiques et figuratifs, cette attitude additive, qui consiste à s’approcher des lichens en tant que figures (capables de témoigner, de dénoncer, de hanter), et, simultanément, en tant que vies à part entière, est une manière de les accepter comme partenaires de pensée et de vie, dont les sens nous renseignent et nous échappent, comme avec n’importe quel interlocuteur dans une conversation. C’est peut-être même la part qui échappe qui réveille le plus ce désir de lire lichen. Sbarbaro note que les lichens ont une très grande diversité formelle, ce qui veut dire non seulement que l’on compte beaucoup d’espèces, mais aussi que les dessins qu’ils font de leurs corps ne correspondent pas à des motifs repérables et répétés. Pour lire des lichens à la morphogénèse imprévisible, il ne suffirait pas par exemple d’apprendre les caractéristiques botaniques permettant la reconnaissance végétale. Il faudrait aussi se rapporter à ce que Gascar (2015 : 25) appelle cette « végétation du regard », en référence à une dimension onirique des lichens pourtant rencontrés en plein paysage dans un état de veille. Pour penser cette lecture sensible d’une composition hasardeuse, la dimension paysagère et le mot paysage sont peut-être plus aptes que la communication ou l’intelligence interspécifique. »

Pierre et lichen
Cette citation où mes deux amours, pierres et lichens, se rejoignent : « Avec eux, ou après eux, on pourrait imaginer un aventurier plus téméraire encore. Le premier géolinguiste, par exemple. Ignorant le chant délicat et fugace du lichen, il décèlerait derrière lui une autre forme poétique. Une forme poétique moins communicative et plus passive encore. Une poésie totalement intemporelle, froide et volcanique : la poésie des pierres. Et il dirait ainsi : Chacune d’elles est un mot prononcé, il y a si longtemps, par la Terre elle-même, dans son immense solitude au milieu d’une communauté plus immense encore : l’espace (Ursula Le Guin, citée par Haraway pour étoffer sa notion de sympoïèse) ».
→ Où l’on rejoint, me semble-t-il, les intuitions de Jean Malaurie.

Fusion entre poète et monde
« Ces écritures lichen ont en commun d’insister sur la relation de proximité, de mélange et de fusion entre poète et monde, et entre écriture et surface d’inscription. Osborne évoque My Out-Door Study, un essai de Thomas Wentworth Higginson (1823-1911), homme de lettres étasunien qui a correspondu avec Emily Dickinson et côtoyé de près, à Cambridge, le grand lichénologue Edward Tuckerman (1817-1886). Elle écrit que les deux hommes, qui avaient l’habitude de se promener ensemble pour observer et identifier des fleurs, s’entendaient bien grâce à la « codépendance des modes de savoir littéral (scientifique) et littéraire » dans l’étude des lichens de Tuckerman, lui dont le bureau était « perméable » à l’extérieur et aux autres (Osborne, 2019 : 3). Selon Osborne, Higginson critique dans cet essai la tendance de la littérature à rester dans un entre-texte à l’exclusion du reste, et défend une pratique littéraire qui déborde des livres, écrivant que « les véritables modèles littéraires » se trouvent « sur ce terre-plein fleuri, sur cette côte marquée par l’eau » (Osborne, 2019 : 3).

De l’inscription des lichens
« Cette question du toucher, au cœur du caractère symbiotique des lichens, est aussi centrale dans leur manière de s’inscrire sur leur substrat et dans l’air. Sans racine, les lichens se développent au contact le plus intime avec une surface : lichen corticole sur l’écorce ; saxicole sur les rochers, le calcaire ; muscicole sur la mousse. Le suffixe « cole » vient du latin colere, qui veut dire « habiter ». Les lichens habitent et jardinent l’espace interstitiel où le substrat rencontre l’air. Cet amour des bords est omniprésent dans les écritures lichen, traversées par la récurrence répétée de vraies lisières et d’entre-deux figurés, notamment (mais pas seulement) dans le recueil Extra Hidden Life, Among the Days de Hillman (2018). En filigrane, y revient toute une cohorte de mots déclinant les subtilités des points de contact : « le rebord du miracle » et « le bord du miracle » (rim et edge, p. 8) ; « rebord de fenêtre » (ledge, p. 20) ; « le bord du parc […] le bord du jour […] le bord de l’hiver » (edge, pp. 27-28) ; « peau de l’âme » (p. 8) et « peau des pelouses » (p. 59) ; ou encore : « le terrier bordé » (rimmed p. 71). La poète étudie les seuils en les nommant avec la plus grande précision, ou plutôt elle situe de façon répétée son écriture dans ces zones limitrophes. »

Les joies ineffables de l’énumération
Dans le livre de Thompson sur Danilo Kiš, livre étonnant, je l’ai déjà dit et à maints égards, cette remarque alors même que dans mon univers ces jours-ci Perec est très présent. « Là comme ailleurs, le lecteur ressent les ‘joies ineffables de l’énumération’ dont Georges Perec a fait l’éloge. Kiš était fasciné par la capacité des inventaires de faire résonner et chanter notre imagination en donnant libre cours aux associations, et aussi de la mettre en mouvement (quelle est la logique de cette liste, comment ces objets sont-ils liés entre eux ?). Les éléments d’un inventaire sous-entendent leur propre narratif, et quel plus grand plaisir pour l’écrivain que de laisser ce récit s’insinuer dans l’imagination du lecteur. Kiš était en outre persuadé que les inventaires étaient métaphysiquement honnêtes en regard de la situation de l’homme dans un monde sans dieu. Mark Thompson, Extrait de naissance. L’histoire de Danilo Kis (p. 282).

 

mardi 19 mars 2024

Grammaire de vie
Essayer d’éviter au maximum les superlatifs et peut-être plus encore les comparatifs. tout est toujours nouveau et donc incomparable.

La photo de rue
que je pratique un tout petit peu, par moments. Voici ce qu’en écrit Jean-Christophe Dichant dans sa lettre d’aujourd’hui et c’est très éclairant, d’autant plus qu’hier soir j’ai lu un très beau chapitre du livre de Jean-Christophe Bailly, Une éclosion continue, consacré à Plossu.
La Street Photography pourrait se différencier de la photo de rue par son regard poétique.
Une différence que l’on retrouve en s’intéressant aux 3 écoles de la Street photo :
– américaine : la démarche est construite et structurée, avec souvent moins d’affect
– française : elle favorise l’empathie, la poésie
– japonaise : faite d’images sombres, de noir et blanc contrasté et violent, de jungle urbaine
Etudiez les photos de Meyerowitz, Cartier-Bresson et Moriyama. »
→ Il y a dans la démarche de Jean-Christophe toute une dimension histoire et culture de la photographie que je trouve très intéressante.

Hervé Micolet
Retenue par quelques vers d’un long texte d’Hervé Micolet paru dans la revue Catastrophes.
Tous deux ayant accompagné la Morte,
après quoi sans forces ni salut
dans leur division, se sont retraits
chacun derrière un crêpe noir
au visage et n’eurent plus le cœur
jamais au Livre du monde,
à l’excursion terraquée
qu’il savaient pratiquer tant,
(…)
afin d’apprendre quelques règles
éparses de la beauté, et souvent
ce beau était le parfait en l’état simple,
comment cela se peut. Nous tous
on se partait là sous la règle suivante
d’un seul jour de destinée.