Le Flotoir, du 5 au 26 janvier 2025, avec Nicolas Pesquès, Michèle Métail, la photo, le son, Georges Didi-Huberman, etc.

dimanche 5 janvier 2025
Flotoir
Inutile de dire qu’avec la nouvelle organisation de Poesibao, moins prenante, j’espère pouvoir entretenir mieux mon grand jardin, le Flotoir. (…) Peut-être y introduire autre chose que des remarques sur la lecture et des citations, le rendre en quelque sorte plus personnel sur la vie ? Quitte bien sûr à ne pas tout mettre en ligne, de ce qui serait intime.
Etre plus concentrée, moins longue, moins citante. Dis-je alors que ce Flotoir représente…presque 30 pages.
Nicolas Pesquès
Je continue donc ma lecture des Juliau 17 et 18 de Nicolas Pesquès, livre qui me retient longuement en raison de sa densité et de toutes les perspectives qu’il ouvre.
Folle et courageuse entreprise, je l’ai déjà écrit que Nicolas Pesquès évoque au début de Juliau 18 : « ce qui est en jeu depuis le début de l’aventure de Juliau. Elle se poursuit, âprement. Elle vise la colline et convoque l’écriture. Elle souhaite le monde. Elle est un corps – le mien, sans moi – en proie au dehors. Elle est le désir de tout, et tout désir lui est bon. Un regard, un jaune si nombreux lui suffisent, la débordent de tous côtés. Elle est l’expérience de la vie dans la langue. Elle est ce qui a lieu chaque fois que le corps répond au paysage, aux images, chaque fois que cela détermine leur existence. On réalise que la fabrique du monde en passe par cela : des rencontres qui aussitôt tranchent et bifurquent. » (Nicolas Pesquès, La Face nord de Juliau, dix-sept, dix-huit, Flammarion, 2020, p.111)
→ J’ai aussi placé cette citation dans mon répertoire de citations, qui est beaucoup plus restreint que ce Flotoir et que j’ai toujours sur moi. Car je voudrais y revenir périodiquement, elle est essentielle et pas seulement pour comprendre les livres de l’auteur mais aussi une part de ce qui m’anime (et cela vaut pour la photo comme pour l’écriture et est travaillé via la méditation de pleine conscience) : ce que le monde, le réel me font, dans toutes leurs dimensions et comment cela se traduit, si improprement en général, dans le langage. Auquel bien sûr je recours et peut-être plus que beaucoup, mais trop sans doute, auquel je ne dois pas me fier, car toujours susceptible de fausser les choses, y compris et sans doute principalement pour moi. Sorte de traduction ou d’interprétation infidèles comme ces dernières le sont par nature et qui devraient idéalement ne pas se substituer complètement à ce qui est perçu physiquement et psychiquement.
Philippe Didion dans ses Notules dominicales
Je transcris son propos car il correspond assez bien à mon expérience ! Il fait le bilan des abonnés aux notules :
« Les notules semblent avoir entamé leur décrue, le cercle de fidèles ne s’agrandira plus. Les nouveaux abonnements sont rares, les désabonnements aussi d’ailleurs, on peut tabler sur un ou deux, guère plus, à la suite de l’appel annuel. Mais la notulie n’est pas une pouponnière, on y vieillit comme on le fait ailleurs et il y a des décès. Mais surtout, il y a des abandons, bien compréhensibles d’ailleurs, des boîtes à courriel qui ne sont plus visitées et qui arrivent à saturation, des adresses qui deviennent invalides et que je dois supprimer. Le noyau se resserre mais ce n’est pas dramatique : les notules ont démarré avec un seul lecteur, elles finiront peut-être ainsi, et ce lecteur, ce sera moi. »
lundi 6 janvier 2025
Dominic Turner
Bel article de Fabien Ribery sur le photographe Dominic Turner. J’ai choisi une image que j’ai collée dans mon répertoire d’images qui me touchent mais ici, je veux retranscrire ce propos qui me parle beaucoup : « Il y a la photographie de prose – tout ce qui participe au fond du documentaire –, et la photographie de poésie, dont relève l’esthétique de Dominic Turner, soit une façon d’explorer le mystère des apparences et de ne pas considérer le visible comme une évidence. »
→ Je pense être beaucoup plus du côté de la photographie de poésie ! et d’amour en quelque sorte. Je suis très sensible à la qualité d’amour qui a procédé à la prise de la photographie. Certaines sont méchantes, dures, sans concessions. D’autres sont douces, tendres, respectueuses. Les photographies qui sont faites dans un contexte de plaisir, plaisir à être, plaisir à voir, plaisir à découvrir, ou d’empathie, avec souvent tout un monde intérieur d’associations relèvent de ce monde-là. Certains photographes cherchent le laid, pour le documenter sans doute, mais je ne le supporte pas. Il est partout dans notre monde, surtout à grande échelle. Inutile d’insister par la photographie. Ne pas considérer le visible comme une évidence.
De la lecture
Christine Jeanney a publié une belle réflexion sur la lecture que je vais inscrire dans mon répertoire pour mon projet Lire :
« je m’éparpille entre les livres, je commence, je pose, parfois je ne reprends pas, mais sans la sensation d’abandonner, car c’est très mystérieux les livres qu’on a entre les mains, achetés, empruntés, qu’on a l’impression de connaître sentir recevoir en souterrain même sans les finir, sans les approfondir, ils existent en passant par des filaments indistincts, parfois le seul fait de posséder un livre, de le voir près de soi au quotidien suffit pour cette sorte compagnonnage ou d’ingestion non directive. Je crois que c’est le bon mot, directif, que ce qui se passe avec les livres proches, approchés, fréquentés, présents, est non-directif (…). Je pense très honnêtement que personne d’autre que moi n’a le rapport que j’ai aux livres. Je pense que personne d’autre que chacun, chacune, n’a autre chose que son propre contact avec les livres, le fait de lire, qui est unique. Je crois que lire, ce savoir qu’est lire, devient en grandissant comme la couleur des cheveux, ou la peau, ses marques, ses rides. Ton lire n’est pas mon lire. » (source)
mardi 7 janvier 2025
Le nombre 2025
Formidable note de Jean-Yves Masson sur Facebook, que je fréquente très sporadiquement mais où je fais alors souvent de belles découvertes. Je le transcris ici :
« 2025 est une année propre à satisfaire les amoureux des nombres, dont je suis, hanté que je suis depuis toujours par leurs correspondances et leur pouvoir symbolique (comme le savent sans doute les quelques-uns qui m’ont lu). Il ne m’avait donc pas échappé, maniaque que je suis, que 2025 est le carré de 45, mais voilà que je découvre que c’est aussi une année qui illustre le théorème de Nicomaque de Gérase, mathématicien de l’école pythagoricienne : et je l’apprends par cette vidéo vraiment très bien faite.
Comme on ne reverra pas une année de ce genre avant 3025 et que la précédente remonte au règne de Philippe le Bel (en 1296), c’est une incitation à en profiter le mieux possible. Après le 02.02.2020 et le 22.02.2022 qui nous avaient donné le grand frisson du palindrome, l’année 2025 est tout entière une date à savourer.
45 étant un nombre de Kaprekar, 2025 vérifie aussi la loi déterminée par ce mathématicien indien qui veut que le carré du nombre, donc 2025, se compose de deux moitiés dont la somme redonne le nombre-source (20+25 = 45). Bien d’autres étonnantes caractéristiques font la richesse de ce nombre (divisible par la somme de ses deux chiffres, par exemple) qui est le « père » de notre millésime.
Il faut souhaiter que la splendeur numérique de 2025 conjure un peu les menaces fort noires qui pèsent sur le monde où nous vivons, mais si j’aime jusqu’à l’obsession la symbolique des nombres, parce qu’elle est pour l’imagination un code riche de sens, je pense en revanche que les nombres n’ont pas de pouvoir en eux-mêmes (ce serait superstition que de s’y fier). C’est l’usage qu’on en fait en musique, en architecture, en poésie, en peinture, qui est important, parce que rien ne prend vie en art qui ne soit soumis à la loi des proportions, comme le montre par exemple l’usage que fait Dürer dans sa gravure « Melancholia » de l’année 1514, inscrite par ses soins dans un carré magique fascinant. Puisse 2025 produire une merveille comparable à cette gravure. (source FB Jean-Yves Masson 3 janvier 2025)
→ et je pense à Jacques Roubaud en lisant ces mots !
→ et j’écoute la très belle pièce de Franck Yeznikian, Lisières {of the double Door} Désinences, découverte aussi sur FB, ce même jour.
mercredi 8 janvier 2025
Michèle Métail
Magnifique entretien (dont je suis un peu jalouse ! mais j’en ferai un aussi un jour !) Pierre Vinclair / Michèle Métail dans Catastrophes.
Je reproduis ici la réponse à la première question, tellement inspirante pour moi et qui recoupe tous mes centres d’intérêt ! Musique, allemand, poésie, contraintes et photos ! Je suis d’ailleurs plongée actuellement dans ma lecture-promenade au Japon avec les 500 figures.
« Exploration est un terme juste pour qualifier mon travail depuis cinquante ans, même si cette volonté n’était pas formulée de manière explicite. Avoir 18 ans en 1968 et entrer l’année suivante au Centre universitaire expérimental de Vincennes qui a fondé son enseignement sur la transdisciplinarité a été décisif. Travailler dans la transversalité fut donc une chose tout à fait naturelle. Le hasard des rencontres a réorienté mon parcours et m’a projetée à l’intersection de plusieurs disciplines. J’ai commencé par découvrir la musique contemporaine par l’intermédiaire de Louis Roquin, grâce à qui j’ai pu assister aux répétitions hebdomadaires du GERM (Groupe d’études et de réalisations musicales fondé par Pierre Mariétan). Ce groupe réunissait des compositeurs qui étaient aussi interprètes, qui pratiquaient l’improvisation, qui jouaient la musique de Cage, Feldman et des répétitifs américains Steve Reich, Terry Riley … Ils enregistraient notamment à la Maison de la Radio « In C » de Terry Riley. Ce fut une plongée dans la création musicale contemporaine. Je me suis aussi initiée à la musique électroacoustique au studio de l’école de musique de Pantin puis à la Hochschule für Musik à Vienne. Germaniste, je préparais à l’époque un mémoire sur les rapports texte/musique dans l’opéra Lulu d’Alban Berg. Avant même d’avoir commencé à écrire de la poésie, j’étais donc passionnée par le sujet et par l’interaction entre les deux arts. J’envisageais de devenir compositrice électroacoustique. C’est à Vienne que tout a basculé. J’ai souvent raconté l’anecdote. Au cours d’une promenade au bord du Danube, j’ai découvert un bâtiment portant l’enseigne DDSG « Donaudampfschiffahrtsgesellchaft », nom de la compagnie qui relie les villes danubiennes en bateau à vapeur. Ce nom sert d’exemple pour montrer la possibilité de créer à volonté des mots composés en allemand comme « der Donaudampfschifffahrstgesellschaftskapitän » : le capitaine de la compagnie des voyages en bateau à vapeur du Danube. J’ai pensé que la traduction de ce mot pouvait être le point de départ d’un récit, c’est l’origine du poème infini « Compléments de noms ». J’ai renoncé à l’électroacoustique et me suis lancée dans la poésie. Le modèle est musical, il se réfère précisément à « In C » de Riley qui est une modulation par enchaînements de 53 phrases répétées un certain nombre de fois.
Dans la musique tonale, les accords pivots permettent de moduler, de passer d’une tonalité à une autre puisqu’ils appartiennent aux deux. J’applique le même principe de modulation avec les mots polysémiques qui sont des charnières. Ils permettent de passer d’un champ lexical à un autre en jouant sur sens propre et figuré. Cela crée un principe d’instabilité dans les enchaînements et l’histoire, le récit, échoue toujours à se construire, il est dérouté. Le sens est instable, les enchaînements sont imprévisibles. Ce poème a donc pour unique sujet le langage, son fonctionnement.
→ Louis Roquin : je me souviens avoir lu son livre. Voici ce que j’écrivais dans le Flotoir , sous un intertitre, « Sons, toujours ! » (eh oui…) : Poursuite du voyage dans Journaux de sons, de Louis Roquin. Peu à peu l’imagination entre dans le jeu proposé par le livre, puisqu’il s’agit d’essayer de se figurer la nature des sons relevés par l’auteur, à partir seulement de ses descriptions textuelles, de ses dessins ou photos (pas toujours), de ses mini-partitions.
« 65. Écouter. D’un côté le Heilongjiang, torrent du Dragon noir, sombre, profond, tumultueux. De l’autre le Bailongjiang, torrent du Dragon blanc, cristallin sur un fond de cailloux gris blanc, presque calme. À la confluence des deux, sur un étroit promontoire rocheux, le Quingjing, le pavillon du Son clair. Il suffit d’écouter. »
« 71 bambou. La forêt de bambous est si dense que la lumière du soleil ne parvient pas jusqu’au sol. Le vent souffle en rafales courtes et irrégulières. Les perches d’entrechoquent, véritable rideau d’anklung (instrument javanais en bambou) – pénétrable sonore. »
→ Un de mes projets de janvier, ressortir et qui sait, reprendre, mes relevés de lumières et de sons.
Inscription dans le temps présent
Passionnante aussi cette expérience : « depuis 1994 je poursuis un travail autour de la lettre X à travers trois collections qui s’enrichissent régulièrement. Il s’agit d’une forme ouverte, dont la présentation publique se décline sous diverses formes : exposition, performance, publication, conférence, dans des versions à chaque fois différentes. Cette œuvre repose sur trois collections : des chiasmes (figure de rhétorique de forme ABBA) relevés au cours de mes lectures, des photos de formes en X saisies au hasard de mes déplacements et une collection d’occurrences de cette lettre relevées au quotidien (noms de groupes de rocks, moteurs automobiles etc.). L’agencement, la construction réalisés à partir de ces trois réservoirs a connu tout une évolution en trente ans. Comme chacun le sait, Elon Musk en rachetant Twitter l’a rebaptisé X. Je me considère aujourd’hui comme une victime collatérale de son ultralibéralisme ! Les médias saturés de cet X lié à la viralité des fake news, a fondamentalement remis en cause cette œuvre ouverte qui était aussi un projet infini. J’ai donc décidé d’y mettre un terme en écrivant une ‘Lettre à Elon Musk’ ».
Transgression
Toujours de Michèle Métail : « J’aime beaucoup le mot transgression, qui en plus de son acception habituelle, désigne le mouvement de la mer qui, par élévation de son niveau, déborde sur les côtes. C’est un point de contiguïté entre hydrosphère, lithosphère et atmosphère. Une métaphore séduisante ! »
Nicolas Pesquès
J’ai failli écrire Thomas, je n’avais pas encore rapproché les deux noms, c’est curieux. Et pour cause peut-être, Thomas n’est pas Pesquès mais Pesquet… cela a créé une curieuse sensation en moi, comme un dépaysement, ce qui est singulier concernant deux personnages bien dépaysants à certains égards. Même sensation ce matin en entrant dans ma pharmacie ! Elle avait changé en une nuit, j’en ai même été déstabilisée, me demandant si j’étais bien réveillée (j’étais dans la rue, sous la pluie, depuis une demi-heure, rituel café du matin au bistrot pris avec F. donc plutôt bien branchée !). J’ai senti comme un petit ajustement intérieur, très nettement (le cerveau âgé, agile certes mais plus lent dans ses traitements et post-traitements) avant de comprendre que la pharmacie effectuait des travaux d’aménagement intérieur.
La pharmacie n’est pas la colline de Juliau et je reviens à Pesquès. Deux notes, p. 113. Il annonce se pencher sur ce qu’il appelle ex ex, expérience extérieure certes mais qui est une « expérience intérieure » en réalité, venue du dehors, « une terre retournée sous la peau, une absorption de l’existence, une mangeoire pour la pensée et la manducation » (p. 113) ? °
→ Tous les termes me parlent, en particulier absorption de l’existence. Oui cette expérience intérieure de la confrontation au dehors irrémédiable de la colline aura été vécue comme une intégration, une absorption continue depuis des décennies de confrontation, avec ses phases de fusion et d’opposition. Modèle pour notre expérience du dehors, de tout le dehors. Je suis sensible aussi à l’idée de manducation. Ce que nous absorbons, nous le digérons, mais pour le digérer, il faut bien un peu le mâcher, le manduquer. En pleine conscience, c’est encore mieux. On peut même le ruminer, comme la vache, et en faire parfois du lait ou du fromage ! « Ce que le paysage fait au désir, ne lui adressant que du visuel que le corps va devoir traduire : c’est écrire. » (p. 113)
Écrire
« Faire pivoter les phrases, pour qu’elles tiennent tête à l’image, au rose profond, pour qu’elles embellissent la distance en basculant dans ce qu’elles ne peuvent pas réaliser – n’étant que phrases.
Des pivotées, des qui tournent les pages. » …
« Pouvoir dire que les mots ne vont jamais suffire mais qu’ils savent contrarier cette infirmité. »
« Accueil et occupation du dehors par le psychique, acheminement des sensations, leur ‘perte en mots’, en images, mais aussi leur conservation dans ces états, toutes les formes de l’envie, infiltrées, tournées, subjuguées ».
(Trois notes de la page 114)
Plus loin, puisque tout le texte est affinement, reprise, expansion des mêmes idées, même colline, toujours différentes, mêmes idées, toujours nouvelles :
« On voudrait posséder la fracture, la machinerie du dessaisissement, écrire chaque fois qu’on écrit, ouvrir le texte comme si c’était la colline et réciproquement. Il n’y a pas réciprocité. Il n’y a que des charrois. Des paquets de jaune, des cages sans animaux, des animaux sans grilles, parfois une joie suffocante de trésor brisé : une belle image inconvenante et nulle. Il n’y a que des aiguillages enterrés, des impasses respiratoires. »
(p. 118)
Une expérience, adossée à deux autres.
« Oui, chaque fois que, sans quitter le monde, nous nous absentons ; ou plutôt chaque fois qu’écrivant, peignant, nous nous séparons de tout pour le retrouver changé, produire son autrement, en accomplir le désir en nous. » (p. 122)
→ Je pense à une double situation. Celle que décrit Pierre Michon : il est dans l’autobus, le jour qui suit cette nuit où il a enfin accédé à son écriture et il voit toutes les personnes comme des personnages de Velasquez. Plus modestement, une situation qui me fut propre, également dans un transport dit en commun (c’est amusant au fond ce mot de transport en commun !) et où, sortant d’un cours d’aquarelle, j’ai vu le motif du tissu des sièges complètement différemment, pixels et couleurs, plus précis, plus parlants, plus ‘intéressants’.
Le rapport au dehors
Expérience si complexe, creusée et creusée à mains nues, pourrais-je dire, par Nicolas Pesquès. Je m’y attarde longuement, car je pense cela essentiel pour ma propre expérience et mon propre travail.
Il existerait deux rapports au dehors, écrit l’auteur : « L’une qui nous attire à lui comme pour s’y fondre – c’est peut-être l’extérieur qui nous aimante vers son intimité. L’autre – écrite, peinte etc.– qui nous plonge dans la descriptive comme à la verticale d’un besoin, regard en quête d’accroche pour parer ce qui nous fait face.
Dans les deux cas, nous ne sommes au monde que d’une façon qui réclame un écran pour, un moment, oublier et dévier la force de ce qui est là.
Ce n’est donc qu’à condition de ne pas être visité par un désir d’écriture – ou de toute autre expression [photo !] – qu’il arrive de voir le paysage comme si on y était, et le bain alors est plutôt flou, un peu comme d’être immergé dans une musique qu’on n’écoute pas, et qui pourtant nous porte.
De même peut-on aussi regarder, sans faire le point, quelque chose qui serait le paysage ou du moins son indistincte présence, sans désir ni pensée, simplement vacant.
Est-ce voir ? Est-ce regarder ? » (p. 123)
→ Sentir, peut-être ? avec tout son corps, et là encore, c’est une expérience qui peut advenir dans une pratique de méditation de pleine conscience. Cet être-là, de soi et du monde.
La contrainte
Je me souviens, mais c’était l’année dernière ! n’avoir pas réussi à élucider complètement les contraintes arithmétiques à l’œuvre dans La Forme du reste de Pierre Vinclair. Marc Wetzel vient à mon secours, qui a su trouver des explications sur le site de l’auteur et me les offre dans une note de lecture pour le futur n° 2 de Poesibao III sur le livre !
« Un livre en dix parties ; sept d’entre elles formées chacune de deux fois sept phrases organisées en distiques (soit : 7 x 2 x7 = 98 « sortes de sonnets ») ; les trois autres parties faites de considérations pesant les malaisées ou risquées conditions de réussite du jeu des premières, proses elles-mêmes lardées de « double-huitains en deux phrases de 284 caractères chacune » (précisions disponibles sur le site de l’auteur).
samedi 11 janvier 2025
La dite intelligence artificielle
Sujet qui nous concerne tous et qui ne peut être absent de ma réflexion et donc de ce Flotoir. En premier lieu, ces propos de mon amie Christine Jeanney :
« Je crois qu’on est devant un changement majeur, énorme, et qu’on ne peut pas encore réaliser les apports, les modifications de pensée aussi que ça va opérer sur l’humain, sur des notions comme la confiance par exemple. Je ne sais plus si je t’avais dit mais [ma fille] m’a parlé d’une encyclopédie sur les champignons faite par IA qui comportait des erreurs graves sur la toxicité de certains, et qui était vendue sans mentionner qu’aucun individu spécifique spécialiste n’avait participé à son écriture. (…) Je crois qu’avec Wikipédia on a vécu un changement par rapport au savoir, à son accessibilité, ça a été positif, avec des notions d’intelligence collective, d’œuvre collective, perfectible collectivement, mais que là, devant un livre « écrit par personne », il y a un pacte moral qui saute, une sorte de délégation qui n’est plus collective, même si le matériel utilisé est pris dans le collectif de constructions humaines. Je me demande si on n’entre pas dans une ère de supra vérification, vérifier les sources, les images, les vidéos, les mots. Et est-ce que ça ne risque pas de fracturer encore plus les sociétés, avec ceux qui vérifient, qui mettent en interrogation, et ceux qui prennent sans esprit critique, parce qu’ils n’ont pas le temps, ou pas les capacités, pas la formation… ? Et l’impact sur les informations, donc sur nos visions du monde, risque d’être lourd, au moins pour la partie des gens qui sont connectés (presque un tiers de la population mondiale qui ne l’est pas je crois, et c’est comme si elle était effacée, d’ailleurs, parce que muette).
→ Énorme et aussi monstrueux potentiel. J’ai expérimenté quelques recherches via ChatGPT et j’ai été subjuguée (il faut donc bien garder son esprit critique, voire le booster) par les réponses, quasi immédiates de surcroît.
Mes expériences
→ demander à l’outil, à partir d’une très petite partie de mon corpus, des suggestions pour le montage de mon projet autour de Lire. Ma base comporte près de 500 fragments écrits, rédigés, mais je voudrais maintenant les agencer pour que ce soit vivant, amusant, que cela rebondisse sans cesse. Les fragments sont très hétéroclites. Je n’en dis pas plus ici. Eh bien avant que j’aie fini de poser ma première question, l’outil avait compris le projet et alimenté de quelques questions supplémentaires, il m’a dressé des catégories (qui correspondent parfaitement à celles que j’imagine, plus une ou deux que je n’avais pas « vues » et tout une méthode pour organiser de façon vivante cette base de données.
→ Je tente aussi la création d’un Google Notebook (avec toutes les précautions qui s’imposent quant à une possible utilisation des données), de nouveau à propos de mon projet. On part de documents personnels, je lui donne à « brouter » de nouveau une dizaine de pages différentes de mon projet Lire. Il produit un résumé excellent. Et mieux (ou pire selon le point de vue où on se place), me suggère des questions que l’on pourrait se poser à partir de mon texte.
→ Il n’est pas question pour moi de faire usage de l’intelligence artificielle pour écrire, tout au plus pour vérifier et pour me documenter, là aussi en prenant beaucoup de précautions et avec un regard critique aiguisé.
Mais Christine Jeanney a raison : il suffit de se plonger une demi-heure sur ces quelques outils à la disposition du grand public pour imaginer les usages que l’on peut faire de cette manière qu’on ces outils de gober d’immenses bases de données puis d’en extraire quelque chose. Mais comment qualifier ce quelque chose, c’est … autre chose !
dimanche 12 janvier 2025
Expériences de lecture
En réponse à un propos de Siegfried Plümper Hüttenbrink, qui me relate une expérience vécue en lisant, je me demande si la lecture ne nous emmène pas ailleurs, si elle ne déconnecte pas momentanément, qui sait, certains chemins usuels de notre cerveau, vers certaines associations, vers la mémoire, pour activer un autre mode, que l’on n’a peut-être pas encore vraiment découvert, un mode qui aurait quelque chose à voir avec celui du rêve, si libre ?
Lire serait aussi une drogue ?
Autre expérience
Je continue à expérimenter, avec modération, les fonctions d’intelligence artificielle. Notamment le Notebook de Google, en version d’essai, qui permet de travailler à partir de ses propres textes. Je me méfie un peu de Google, même s’ils prétendent qu’ils n’utiliseront jamais les données inscrites dans l’outil pour l’entraîner, alors j’y vais « mollo ». Mais je l’ai aussi utilisé à partir d’une courte série de fragments de ma base sur Lire et les résultats ont été intéressants. Cela fonctionne comme un formidable et puissant outil de synthèse, en renvoyant aux extraits du texte confié qui répond à la requête.
À l’épreuve des sensations
Mais restons bien en contact avec le monde, le vrai monde et pas le virtuel, celui des nuages et des arbres et pas celui des algorithmes et des machines. Pour cela, rien de mieux que de replonger dans Nicolas Pesquès, dont je suis loin d’avoir épuisé la force des Juliau 17 et 18.
« Que le corps ne soit plus qu’un corps, et que ses pensées soient comme des objets dans le monde, à l’épreuve des sensations », écrit-il et une fois encore je suis frappée par la similitude avec ce que j’apprends dans la pratique de la méditation de pleine conscience. Qui suggère en effet de voir les pensées comme des objets, des nuages, qui passent dans le ciel, transitoires. Qui demande tant à éprouver, au lieu de toujours penser. Éprouver via le corps, ses sensations, ses nœuds, la répercussion en lui des émotions. « pensées surprises autant par ses sensations autant que par ses désirs, sujettes à des embardées, des pulsions constructives, délaissant le préalable de toute idée, ne s’intéressant qu’aux éléments, au vif des choses et de la parole.
à la croisée, à toutes les croisées.
réactives au jaune, aux emboîtements, au frôlage des concepts
que la touche soit le grand abîme et le langage la nuit noire et l’envie d’y plonger. »
(p. 124)
Philippe Grand
Très heureuse de cette allusion à Philippe Grand, sous la plume de Pesquès : « Livres qui font écrire (ceux de Philippe Grand par exemple) : ils ne sont pas légion. » (p. 130)
Le drone d’écriture
« 07.06.15
Entre son avoir lieu et son descriptif, l’expérience produit un hiatus : un écart entre lire et jaillir, que jaillir efface.
Le retour du genêt. Le vert à mort – l’herbe finale –
Le ventre et, à l’extérieur du ventre, le drone d’écriture qui cherche son silence complet.
(p. 131)
Pour la photo
« Si la colline est souvent photogénique, l’évènement, lui est iconoclaste. La chaîne des sensations incontrôlable, perdue sous l’embardée des liaisons
de pente à genêt à jaune en ciel de glisse, les yeux suivent il faut laisser l’évènement verser dans la phrase son liquide et son soufre, laisser l’extérieur prendre la main, le long de la chaîne
articuler la chaîne c’et rendre lisible, assister au changement d’éclat tout le long du corporel. »
(note du 17.06.15, p. 132)
→ Fortement pensé à Cézanne et à sa montagne à lui en lisant les premières phrases. Photogénie, oui, de ce qui fige instantanément un mouvoir perpétuel, une transformation constante, que le peintre ou l’écrivain n’ont pas la possibilité d’arrêter.
→ Dans la pratique photographique, il faudrait sans doute laisser l’évènement primer avant de déclencher. Avènement de l’évènement.
Le peintre, l’écrivain reçoivent l’évènement et tentent de le traduire
Le photographe anticipe l’évènement, et tente de le saisir au moment de sa survenue potentielle (et aléatoire).
La chaîne de la manifestation
« Dans toute la chaîne de la manifestation – et donc sa réascension possible – ce sont toujours des entités qui se disent pour donner naissance à de la manifestation. Ces entités incluent leurs partitions et ce n’est pas par leur union de séparés que l’existence va finir par avoir lieu, mais dans l’éparpillement de leur cascade. La parole suit ce schéma et le langage qui va vers de plus en plus de limitation, va aussi pouvoir se résorber – chemine refaisant- vers ce qui fait naître, l’avant des choses et du monde. » (p. 135)
→ La phrase centrale me fait aussi fortement penser à la musique : les notes, comme entités, leur partition (au double sens du mot !) et leur solitude individuelle, mais ce n’est pas par fusion (ou partiellement seulement) que l’existence finit par avoir lieu, mais dans leur écoulement ensemble, leur flux, leur cascade. La photo au ralenti fige la cascade en une seule voile, un seul tissu.
L’irrigante, l’énervante pensée
C’est aussi, au fil des Juliau et des décennies, à une immense entreprise de déconditionnement que l’on assiste chez Nicolas Pesquès. À partir de l’évènement, de la confrontation avec la colline, sans concession : toujours traquer ce qui relève du non-personnel, de l’acquis, du pré-pensé, pré-jugé et cela au cœur du langage qui en est si étroitement tissé. Tout déplier, tout ressentir pour tenter de tout repenser, dans la claire conscience de l’impuissance de l’écriture, du langage, à un niveau considérable mais qui n’invalide pas complètement le résultat de la tentative. Effriter la colline, pulvériser l’aporie, grignoter l’impuissance, éroder sa dureté. A force de limer.
« Et aussi l’irrigante, l’énervante pensée
tricoteuse de chaînons et de déchaînements.
La racineuse et la déracineuse, et en même temps l’ignorante de tout ce qui se trame. La totalement soumise au pas des yeux, des mains, des nerfs par milliers, à leur fibrillation, soit à toutes les opérations qui tressent et détressent les regards, les sons, et tout ce qui s’incruste à la lecture des signes, à la remorque des silencieuses nouaisons. » (p. 139)
L’expérience extérieure
L’expérience extérieure, c’est le titre que Nicolas Pesquès donne à la deuxième partie de Juliau 18. Il s’agit, dit-il, de témoigner de moments très particuliers, qui apparaissent régulièrement dans sa vie : « moments d’étrange lucidité : une sensation accompagnée de sa conscience ». Expérience rare, une ou deux fois par an, écrit-il encore : « tout se met à être extraordinairement – mais comme un miracle normal – à sa place, à la fois de la façon la plus inattendue ET la plus justifiée. Le sentiment que tant de choses et de gens, tant de vies croisées, simplement résultent et passent. Un moment de coalescence, une synthèse d’histoires qui frappe à la fois par sa nécessité et sa fugacité. » (p. 141)
Un peu plus loin : « Je le reconnais instantanément quand il survient mais ne peut ni le provoquer ni l’organiser, encore moins le faire durer ; et il est sans effet sur ce qui va suivre et reprendre son cours comme si de rien n’était.
C’est un brusque élargissement de la conscience par l’histoire investie en chaque corps et chaque corps comme un précipité de tout ce qui a dû le précéder pour qu’il soit là. » (…) Aucune morale dans ces évènements, dit encore Nicolas Pesquès : « Ils sont le concours d’une somme de présences irrévocables. Ils exposent un mécanisme, un engrenage impeccablement raconté qui se laisse voir pour ce qu’il est : une incommensurable et pourtant claire addition de choses et de vivants, de choses parfaitement réglées au centre de leurs usages et de vivants allant parmi elles au nom d’une histoire infiniment plurielle, saisie en son passage, tournant lentement sa page avant de la dissoudre dans la banalité du désordre qui va reprendre. »
Et, chose étonnante, il remarque alors « que cela se passe de langage. Le son est coupé. L’évènement glisse silencieusement sur ses rails en une sorte de ralenti précautionneux (…) je me sens littéralement en phase avec tout cela ; je suis un évènement d’une vague générale qui roule avant de s’éparpiller, qui me porte dans le portage absolu de toutes ces vies parallèles. » (p. 144)
Un si profond paradoxe
« Rappel du paradoxe le plus profond, de l’entêtement absurde et de la folie parfois atteinte, parfois fulminante parfois redoutablement accomplie de l’injonction de dire ce qui n’a pas besoin de l’être, d’exprimer ce qui avant tout ne veut pas le faire sous cette forme, ce dont le hasard imprime le silence comme sa plus belle réussite : la nécessité de se taire et plus tard, celle de recourir à la parole pour témoigner comme ici, ou affronter la limite de tout témoignage comme, dans le poème la nuit du langage y invite. (…) Écrire face à ce qui révoque l’écriture : écrire pour ne plus écrire. » (p. 148)
→ et sans du tout plaisanter, envie de dire que l’on reste coi devant une telle profondeur. Et un paradoxe aussi vertigineux.
→ Un peu plus loin, je relève le mot neutre : « Ni repoussement ni embrassade. Un neutre effectif, la plénitude de l’œuf ». (p.149) Ce qui me renvoie immédiatement à l’importance de la notion de neutre chez Clarice Lispector, que j’ai toujours eu un peu de mal à comprendre et que l’on dit à l’œuvre dans la mythique scène de l’écrasement du cafard.
jeudi 16 janvier 2025
Photo
J’aime bien cette note de JC Dichant dans sa lettre quotidienne :
« « Sans titre (Daniel Cohn-Bendit), 1968″.
C’est (pour moi) la photo la plus emblématique de Gilles Caron.
Ce photographe français disparu en 1970 au Cambodge à 30 ans.
Voici ce qu’il disait des focales et des objectifs
Il y a des types qui partent en guerre avec un 300 ou un 500 mm en s’imaginant qu’ils pourront prendre des photos de loin sans prendre de risques.
C’est impossible, il faut toujours coller au sujet pour avoir quelque chose de valable.
[…] La chose la plus importante pour un objectif, c’est d’abord l’ouverture.
Il faut être sûr qu’il permettra de prendre des photos même quand il n’y a presque plus de lumière
→ Cela correspond tout à fait à ma pratique actuelle, mono-focale et grande ouverture ; 28 ou 40 mm, ouvrant à 1,7 ou 2.
Chris Abani
Lu de très beaux poèmes de Chris Abani, poète americano-nigérian, dans la livraison de Catastrophes, traduction de Céline Leroy
« La pointe d’un stylo crée une ouverture
dans la déréliction de l’âme. Cette quête
du mot juste transperce la pierre.
Le soleil ne mesure pas ce à quoi on s’accroche. »
vendredi 17 janvier 2025
Cole Swensen
Je relis pour Poesibao III/2 qui va paraître lundi prochain des poèmes encore inédits de Cole Swensen, traduits par Maïtreyi et Nicolas Pesquès.
Je relève au sein d’une réflexion passionnante sur le et :
« ET
C’est un cercle vicieux, si comme beaucoup le prétendent ‘le langage nous fait’ et pas l’inverse, nous sommes délivrés (ou pouvons le prétendre) de la lutte contre les iniquités intégrées dans les structures grammaticales et linguistiques innées. Et là, la poésie a peut-être quelque chose à offrir car elle s’enracine dans le sabotage ou simplement l’ignorance de telles structures. Par exemple, ce serait une expérience poétique intéressante d’éliminer toute conjonction de subordination de nos discours et écrits – refuser de faire la moindre phrase qui en subordonne une autre – et simplement remplacer bien que, si, parce que, ainsi, par conséquent, ou, depuis, jusqu’à etc. par et. Essayez juste une journée, ou bien une semaine, ou peut-être renoncez-y pour carême. »
[Et et et paraîtra cette année chez Corti.]
samedi 18 janvier 2025
Christian Dotremont
Je me suis toujours intéressée à lui, sans doute en raison de son lieu avec le groupe d’artistes Cobra. Je le connais peu et mal, mais aimerais creuser davantage son travail.
Et voilà de quoi m’y inciter puisque j’ai reçu récemment un nouveau Poésie/ Gallimard, qui lui est consacré, il s’intitule Les grandes choses, anthologie poétique, 1940-1979, éditions de Michel Sicard, postface d’Yves Bonnefoy.
« le moindre pli de terre étant ravin
le moindre ravin étant route,
où glisser avancer
vers le feu
le moindre retrait de terre étant
de la main du feu
qui agit encore le grand milieu premier
le moindre retrait de terre
étant de la main créatrice du chaos
qui devient doigts de terre, cendres
de caresse forêt
plan des villages des plis
mais cicatrices
pourtant lèvres »
(p.186)
→ je trouve ce texte éminemment pictural, ou photographique.
Ce matin je lisais ce propos du photographe David duChemin dans la lettre quotidienne de Jean-Christophe Dichant : Plus nos images sont nettes, plus il est difficile d’y croire, parce que la vie ne l’est pas.
Je transcris aussi ici la présentation de son livre, que je viens d’acquérir : « À la fois art et langage universel, la photographie possède une capacité extraordinaire à connecter, à communiquer avec les autres. Mais alors que plus de mille milliards de photos sont prises chaque année, pourquoi si peu créent-elles une vraie connexion ? Pourquoi si peu saisissent-elles nos émotions et notre imagination ? Ce n’est pas une question de mise au point ou d’exposition ; à notre époque, les avancées technologiques nous facilitent grandement la tâche en la matière. Pour le photographe canadien David duChemin, la majorité des photos échouent par manque d’âme. Sans âme, elles ne peuvent faire vibrer leur audience, elles ne peuvent se connecter à l’observateur, ni même – soyons honnêtes – à leur propre auteur. ». Le livre s’appelle L’Âme d’une image et il en sera sans doute question dans ce Flotoir.
Etty
Entendu hier en rediffusion une belle émission autour d’Etty Hillesum.
Sophie Galabru : « Pour Etty Hillesum, tout ce qui ne nourrit pas la vitalité n’est pas valable »
« Sophie Galabru découvre Une vie bouleversée d’Etty Hillesum, une jeune écrivaine juive hollandaise qui tient un journal de ses 27 ans à 29 ans, grâce à une recommandation qu’on lui a faite. C’est le premier livre bouleversant qu’elle ait lu, il résume son univers et sa façon de penser. Chose rare : sa fascination pour ce livre est restée la même, qu’elle ait 15, 25 ou 30 ans et Une vie bouleversée ne quitte jamais sa table de chevet. Sophie Galabru souligne la singularité du journal d’Etty Hillesum : il n’est pas, comme celui d’Hellène Berr, un témoignage historique. « Etty Hillesum parle très peu des événements historiques qu’elle est en train de vivre. La guerre et la Shoah restent un arrière-fond historique. Elle l’évoque et admet avoir peur. Mais le plus fascinant dans ce journal, c’est l’évolution d’Etty. C’est une jeune femme dépressive, anxieuse, très préoccupée par les relations amoureuses, charnelles, par ce qu’elle va devenir. Et petit à petit, elle devient une femme libérée, qui se désencombre, qui se débarrasse de tout ce qui la gêne, qui arrive à se clarifier. » À la lecture d’Une vie bouleversée, un pacte de confiance entre l’autrice et le lecteur naît très vite. Cela découle, selon Sophie Galabru, de la grande sincérité d’Etty Hillesum. « Elle doute d’elle-même, elle tâtonne, elle se regarde, s’évalue, se juge, se remet en question et petit à petit émerge sa vérité propre, peu importe qu’elle ait tort ou raison. C’est la méthode philosophique par excellence. » Sophie Galabru note cette phrase d’Etty Hillesum qui résonne fortement en elle : « Ne rien sacrifier de la réalité extérieure à la vie intérieure ». « Etty Hillesum nous explique que ce n’est pas parce qu’elle vit dans une époque effroyable, avec une histoire épouvantable, et les rafles et la déportation, qu’elle doit renoncer à ce travail sur elle, à cette connaissance d’elle-même, comme dit Socrate, ou à devenir qui elle doit devenir, comme dit Nietzsche. Elle ne veut pas lâcher cette exigence intérieure, mais elle dit aussi qu’il y a une correspondance entre les deux. Regarder les autres, même dans leurs pires détails, ça l’intéresse pour comprendre un peu plus la nature humaine, pour voir en quoi, elle aussi, a pu passer par des choses obscures. Et à l’inverse, elle pense qu’en clarifiant ce qui se passe au-dedans d’elle-même, elle va aider les autres. Elle n’a pas tort d’ailleurs, ce n’est pas que spirituel. Si chacun faisait ce travail de clarification au-dedans de soi, peut-être que la société irait mieux »
→ J’apprécie beaucoup ces transcriptions partielles de certaines émissions sur le site de France Culture. Cela permet de garder des éléments importants de la conversation. Ce Flotoir qui est avant tout Mémoir, un mémoire. Comme mes autres textes, non destinés à la publication, Logoir et Notoir. Un Trilogoir en somme.
Arthur Mensch
Ils sont si laids et si rarement français tous les mots de la technologie. ChatGPT, Copilot un peu mieux… j’ai bien aimé que le jeune et étonnant patron de la start-up Mistral AI, Arthur Mensch (quel nom magnifique), appelle son assistant conversationnel « Le Chat », et il ne prononce pas le T.
Arthur Mensch est un développeur de logiciels de 32 ans, hyper-brillant (Polytechnique, ENS, etc.) et un contributeur actif à la communauté open source […]. Depuis le début de son aventure, il défend une intelligence artificielle éthique et responsable. « Il est crucial que le développement de l’IA se fasse avec une conscience des impacts sociaux et éthiques. Nous nous engageons à être transparents et responsables dans tous nos projets », affirmait-il dans 20 Minutes.
Peter Handke
Je reprends Les Dialogues intérieurs à la périphérie de Peter Handke., à petites doses, car ce sont des notes, souvent denses, parfois difficiles à élucider.
« Journal : et à nouveau dans le traquenard de l’actualité » (p. 145)
→ J’aime ce mot de traquenard appliqué à la consultation de l’actualité, journal, TV, réseaux divers. Je me demande soudain si cela n’aurait pas quelque chose d’addictif (et en fait, c’est fait pour être addictif, pour occuper du temps de cerveau). Cela me passionne, comme expérience de la vie, m’aide à comprendre le monde et les humains, à sortir de ma native naïveté (il serait temps !). Mais je réponds sans doute aussi à une injonction très ancienne de mon père, me disant que je ne pouvais pas me désintéresser totalement du monde… et oui mue sans doute par une sorte d’addiction, de besoin de savoir ce qui se passe. Dimension sociale peut-être de ce penchant ? Si les autres savent, il faut que je sache aussi ?
Le papillon citron
« Verbe pour le papillon citron : il ‘hante’ en tout sens, à travers les airs, belle façon de hanter, bonne, remémorante ; je crois de tels fantômes. » (Handke, p. 142)
Florent Toniello
J’aime bien Hraun de Florent Toniello. Un beau livre de format carré, avec ce mot étrange sur la couverture. Il s’agit d’une sorte de déambulation-découverte, qui semble relatée par un être féminin venu d’ailleurs et qui découvre des paysages d’Islande. Très belles photos, parfois énigmatiques, de Thomas Fleckenstein. Une série de textes courts, tout en minuscules mais avec des points, ouvrant par un mot islandais, se fermant par le mot français correspondant (Hraun / Lave).
« d’abord, le jaune cru, l’orange vif, le rouge qui chante. sente ponctuée de nuances, lents contours d’obstacles vains, ravines encombrées de viscosité. me grille à la simple odeur, fumet décapant à l’ascension placide. hauts survols quiets, seul ici-bas pourra affronter le coulis suis, collée à la terre. » (p. 22, incipit de « Hraun »)
dimanche 19 janvier 2025
La démocratie
« Il faut voir l’essentiel : c’est la politique du rapport de force qui compte et non plus celle de l’équilibre par le compromis, et, pour la soutenir, la certitude que le camp d’en face ne réagira pas. Le camp d’en face n’était pas l’Ukraine, en l’occurrence, mais l’Occident, et, plus encore que l’Occident, – la démocratie. » (André Markowicz)
→ On peut extrapoler, y compris ici, en France. Où nous n’en sommes sans doute qu’au début.
Je suis avec intérêt les textes qu’André Markowicz publie sur son compte FB. Il explique d’ailleurs pourquoi il ne quitte pas le réseau, qu’il n’a jamais été dupe des prétendues surveillances et restrictions, que le fait qu’il n’y en ait plus ne modifie pas grand-chose. Il considère cela comme un lieu commun, au sens propre, un espace commun.
Quant au reste il y a longtemps que je me suis débarrassée des dits réseaux sociaux (même le bi-mot m’insupporte), en fait, pour l’un des plus célèbres, dès qu’il a été racheté. J’avais compris, intuitivement.
Le flash lent de la conjonction
Toujours à propos de cette expérience rare et singulière, qu’il appelle l’expérience extérieure ou le flash lent de la conjonction, Nicolas Pesquès écrit : « ni extase, ni révélation, mais banalité extraordinaire d’une conscience étendue à sa pleine possibilité. ». (p. 151) Une sorte de satori-flash profane, au fond. « Dans ces moments, la participation est toute la connaissance possible. La gouvernance générale reste celle de la séparation. Momentanément, l’appartenance silencieuse s’impose, maintient l’illusion magnifique de la particule liée au flux » (p. 152) : ce qui infirme un peu mon idée de satori. Qui suppose, mais je n’en sais rien au fond, une fusion.
Il s’agirait aussi, explique Nicolas Pesquès de « faire l’expérience des limites du langage dans l’extrême lucidité corporelle. Ne pas perdre le corps au nom d’un hypothétique franchissement verbal ». (p. 154). On est dans un monde qui « n’est plus un monde de choses et d’êtres mais un monde de liens » (p.156)
→ le lien vers, l’association à : fonctionnement neuronal, en réseaux, qui se rapprochent plus de celui de notre cerveau que la séparation en entités distinctes, appauvries par la distinction. Même s’il ne faut pas sous-estimer le principe de discrétion (au sens de non-continuité, comme l’explique bien Lionel Naccache dans ce livre dont j’ai déjà parlé dans le Flotoir)
(Note du Flotoir du 1er janvier 2023 : « la notion de discrétion, au sens mathématique, de ce qui n’est pas continu, qui constitue l’essentiel du monde, de la matière précisément, mais qui régit aussi notre fonctionnement mental, alors même que nous entretenons par tous les moyens notre sentiment de continuité. »)
Plus loin, cette remarque « On procède par concept et non par intuition, encore moins par analyse des sensations ». Il me semble que c’était une des grands thèmes d’Yves Bonnefoy. Nous avons du mal à appréhender ce qui constamment bouge, se meut, se transforme, danse « car la pensée européenne a eu l’obsession de la fixité de l’être ». (Lionel Naccache, Éloge de la discrétion, p. 61 et 62)
Le neutre encore
Toujours à propos de cette expérience très particulière que fait Nicolas Pesquès : « Une sorte de perfection non attribuable, non reproductible, pourtant prélevée dans le plus vif, le plus passant. La forme même de l’évènement neutre. Neutre et impeccable. Neutre, impeccable et attirant. Une façon non pas de vivre mais de vivre la vie. La très étrange distance de l’adhésion. L’abîme souverain du oui. » (p. 158)
→ comme si soudain coulissait un rideau (le moi, une conscience limitée) dévoilant une conscience totale, accessible très fugitivement. On sait que la pleine connaissance n’est pas supportable.
Les deux expériences extérieures
Les deux expériences extérieures. L’une volontaire, décisive, incisive, se décidant vers l’écriture (…) l’autre, involontaire, imprévisible, don de sérénité dont je ne peux que témoigner. » (p.159)
Le caractère découvreur des mots
« La littérature est seulement là où le caractère découvreur des mots se fait sentir phrase après phrase, et particulièrement dans les passages d’une phrase à la phrase suivante, paisible (apaisant) battement de cœur – saut du cœur (‘le saut paisible’) »
De Peter Handke, que je relève à rebours, mais peu importe (p.112.)
Et aussi : « Écrire, noter veut dire pratiquer ; le langage veut être pratiqué » (p. 114)
De la vieillesse
J’ai lu dans l’ensemble d’aphorismes recueillis par Hervé Dumez, cette remarque amusante de Jonathan Swift : tout le monde veut vivre longtemps mais personne ne veut être vieux (je cite de mémoire). Peter Handke, lui, fait des suggestions : « Une façon de bien vieillir : en gardant le silence ; faire des pauses de silence – laisser advenir » (p. 117)
Stifter
Adalbert Stifter, si peu aimé de beaucoup (je pense à mon jeune et érudit ami allemand !) mais que j’adule (et que j’ai connu, merci à lui, grâce à André Hirt) : « ‘Garder quelque chose devant son âme’ : la langue d’Adalbert Stifter » (p. 119)
La douceur
« Parfois se réveille (se meut) en moi la plus grande des forces : la force de la douceur ; la force d’adoucir – trop rarement – ou quand même de plus en plus avec les années ? » (p.120)
→ presque plus, pour moi, que la non-violence, ce serait la seule force susceptible d’enrayer la violence. À quel prix ! Et c’est si difficile de la pratiquer, Handke est lucide qui ajoute à ce que je viens de transcrire (« Excepté la force de m’adoucir moi-même… ») – y compris dans ses propres gestes, tout simplement, faire les gestes non pas dans une hâte brusque, mais avec douceur, dans la mesure du possible. À commencer par tous les gestes pour s’occuper de soi-même. A l’instant même, se lever avec douceur, boire avec douceur, penser avec douceur à ces gestes doux que nous impose parfois le fait d’avoir mal quelque part, penser avec douceur à l’amie percluse de douleurs, partout, se rasseoir avec douceur après avoir tiré sa chaise avec douceur. Pas du tout évident.
« Une de mes musiques, la musique de la pluie dans les pâturages à la fin de l’automne » (p. 123)
→ je note qu’il n’y a pas de point à la fin de ces courtes phrases des Dialogues intérieurs à la périphérie. Elles restent ouvertes. Brutalité du point ? Et soudain je pense au mot qui désigne le point d’orgue, en musique ; fermata, de l’italien fermare qui ne veut pas dire fermer, mais tenir.
Lire
« ‘Et quoi maintenant ’ ? se demanda à lui-même l’homme désemparé. Et il se donna ensuite pour réponse : ‘continuer à lire !’ » (p. 124)
→ Sophie Galabru, parlant d’Etty Hillesum, disait qu’elle gardait toujours Une vie bouleversée à portée de main et que souvent, dans un moment de désarroi, elle l’ouvrait, n’importe où et que presque toujours elle trouvait une réponse, un apaisement.
Les images
Cette remarque qui m’intéresse particulièrement, en ces temps où je m’aperçois que, très souvent, une image, souvent tout à fait inattendue, se présente à moi quand je me retire en moi-même : « Le secret des images qui viennent vers moi en volant, neigent en moi en silence, essaiment et voltigent autour de moi, je ne vais jamais le résoudre ? – Mais pourquoi le résoudre ? Plutôt le décrire, transcrire, structure, raconter (ô épopée inconnue). » (H. p. 131)
Ce lecteur
Ce lecteur, ce matin, au Roi du Café. Seul à la petite table ronde. Un fort volume à reliure souple sur la table, ouvert. Il se penche sur le livre, la tête appuyée sur les mains, coudes posés. Mais ses dernières phalanges, à droite comme à gauche, il va sans cesse les triturer, grattant et tirant de petites peaux autour des ongles et cela tout en lisant. Mais lit-il vraiment ? Je note que les pages sont denses, certes, mais que la tourne est rare. Il est bien calé sur son siège, jean et col roulé anthracite, lunettes écaille, cheveux bruns, une large trentaine sans doute. Est-ce la lecture qui lui déchire ainsi la peau ?
Hölderlin
Juste avant de sortir écouter Judith Balso parler de son livre Ouvrir Hölderlin à la librairie des Volontaires, je feuillette, en ligne, les premières pages :
« C’est de l’intérieur d’une époque de guerres, de crimes monstrueux et de désorientation que la voix de Hölderlin nous a été transmise une première fois, engluée dans ce qui fut l’égarement de Heidegger : vouloir instaurer au sein même de la politique nazie une sorte de dimension ‘spirituelle’. Si l’on ajoutait la poésie de Hölderlin au projet d’un IIIe Reich national-socialiste, l’Allemagne aurait l’opportunité inouïe de devenir une nouvelle Grèce.
Rêverie dont l’inconsistance, très tôt avérée, n’empêcha pas la poursuite obstinée par Heidegger, au prix d’opérations constantes pour séparer Hölderlin de son face-à-face avec la Révolution française, l’amputer de son admiration immense pour Rousseau. Il s’agissait de le transformer en un poète du national et de la Germanie, de le proclamer ‘poète des poètes’, de faire de son œuvre le lieu privilégié d’une figure de l’Être que toute la métaphysique occidentale depuis Platon aurait oublié ou délaissé, et de refermer son œuvre sur la nostalgie des dieux enfuis, en l’attente d’un autre dieu qui pourrait nous ‘sauver’.
La voix de Hölderlin nous est parvenue distordue, grimaçante, à la fois stupéfiante et obscure, ramassée en une série de formules obsédantes, prélevées par Heidegger sur des poèmes choisis avec une sûre intuition de leur importance.
Nous avons besoin aujourd’hui du véritable Hölderlin, de nous laisser inspirer et réconforter par la confiance calme qu’il sut conquérir sur l’angoisse et la pression du temps historique. Qu’il
soit pour nous comme un frère aîné aimant. »
→ Ces propos, merveilleux et passionnants, ont été lu par Emile Viteau de libraire de la rue des Volontaires, pour introduire la rencontre avec Judith Balso, l’auteur du livre. Forte rencontre dont j’espère qu’elle va déboucher sur la réalisation d’un entretien autour d’Hölderlin pour le numéro 3 de Poesibao III.
J’ai d’ailleurs acheté le livre que les éditions Nous ne m’avaient pas fait parvenir. Hölderlin ne concernant sans doute pas Poesibao ?
La méthode
Dans les premières pages du livre, qui est là, désormais, sur ma table, je relève cela, qui me parle aussi pour ce Flotoir, toutes proportions gardées, bien sûr :
Judith Balso : « Je suivrai donc deux règles de méthode : donner le plus souvent à lire d’abord le texte ou le fragment de texte de Hölderlin, afin de ne pas le citer en cours de développement mais d’enraciner au contraire le développement en lui. Cela peut sembler un changement purement formel, je demande qu’on en juge après coup, après usage. Ensuite : replacer Hölderlin parmi les poètes. Pour le dé-suturer d’une philosophie qui l’a annexé en le déformant, rien ne me semble agir avec plus de force que de le faire converser avec ses pairs. Pessoa, Pasolini, Stevens, Mandelstam, Aïgui, mais aussi bien Celan, Dante, ou Dickinson, Blaser ou Spicer, me paraissent de ‘grands compagnons’ possibles pour cet homme que ni Goethe ni Schiller n’ont su reconnaître ni accueillir de son vivant. »
lundi 20 janvier 2025
Le 20 janvier
Un avènement sans doute tragique et dont je ne parlerai pas.
Mais aussi, Lenz, Büchner et ces mots de Franz Yeznikian sur FB :
« Aux voix que nous avons perdues ; aux quelques esprits encore accrochés, retournés et qui se hissent encore à la perdition et à cette question sans réponse, irradiante, obsédante dans cette hérésie qu’est l’existence ; devant cette date noueuse et flanquée dans son éclat indéfectible d’un terrible et d’une mise à mort par décret qui la traverse durchs Gebirg durchs Gebirg.
À Lenz et à Büchner et à Louis Ramon de Carbonnières et à Celan et à Péter Szondi et à André du Bouchet et à Philippe Lacoue-Labarthe et à Stéphane Mosès, et à Bernhard Böschenstein et à toi Marie (reposant à Waldasbach), Marie Frering et à François, François Tanguy et à celles et à ceux qui ne me viennent pas directement en mémoire et que je n’ai pas connus mais qui se trouvaient là, aussi, hélas partis.
Relire Lenz et le Lenz de Büchner, la tête en bas fixant l’abîme convoité, la tête écartée et relire enfin le discours du Méridien de Celan effroyablement et pénétrant d’actualité en gardant au plus serré le poème qui ne transige pas qui ne négocie pas qui ne se ment pas à lui-même, mais qui répond à sa manière dans sa contre-puissance pour recommencer et continuer cet affrontement en soi et devant soi. »
Hölderlin
Ouvrir Hölderlin, quel fort titre pour le livre de Judith Balso. Que j’ai ouvert dès hier soir, après la rencontre à la librairie des Volontaires avec l’auteur. Aller à la rencontre du poète, effacer les idées fausses alors que sa voix a été engluée dans ce qui fut l’égarement d’Heidegger (p. 7). Découvrir les pôles fondamentaux de l’œuvre et la vie et leurs harmoniques majeurs. Ouvrir ce livre, ouvrir ses livres. Écouter. Tendre l’oreille, se rendre compte, déjà, à quel point cette parole peut m’aider et m’éclairer dans ces temps si sombres, si dangereux. Oui « nous avons besoin aujourd’hui du véritable Hölderlin, de nous laisser inspirer et réconforter par la confiance calme qu’il sut conquérir sur l’angoisse et la pression du temps historique. Qu’il soit pour nous comme un frère aîné aimant. ». Lui qui a « médité avec la plus vive acuité les conditions d’une confiance possible en ce qui dans l’homme excède l’homme en direction d’un Bien commun, et dont le divin, les dieux, sont pour lui le nom. » (p. 9)
Persistance
Cette note importante sur le long enfermement final à Tübingen, dont Judith Balso démonte les clichés. « Son long enfermement final dans la ‘tour’ de Tübingen est plus proche de la persistance de Mandelstam dans la vie soviétique – où il mourra sur la route des camps staliniens –, que du départ de Rimbaud pour les colonies. Hölderlin persiste. » (p. 10). Deux auteurs en 1936 et en 1950, Pierre Bertaux et Maurice Delorme ont bien perçu, dès alors, « l’importance extrême d’inscrire le poète souabe du côté de la clarté et de l’engagement dans les grandes conjonctures de son époque historique ». (p. 10) Avec un enjeu majeur : « Éclaircir ce qu’il en est des dieux et du divin, dès lors qu’il ne s’agit évidemment par des dieux des églises ni des religions, mais d’une capacité inouïe, interne à l’humanité et décisive quant à son existence ou sa désertion. » (p. 11).
Quelques notes
Je transcris ici quelques notes prises à la volée pendant la lecture à la librairie, hier après-midi et parfois enrichies de quelques informations.
Hölderlin fut deux fois orphelin de père. Né le 20 mars 1770 à Lauffen am Neckar, dans le Wurtemberg, il a grandi dans une famille pieuse. Orphelin de père dès son plus jeune âge, il a été élevé par sa mère, qui nourrissait l’espoir qu’il devienne pasteur. Son enfance est hantée par la mort, celle de son père quand il a deux ans, un peu plus tard celle de son second père, puis celle de nombre de frères et sœurs. Seuls restent en vie sa deuxième sœur et chère « Rike », Heinrike Hölderlin, née en 1772, et un demi-frère, Karl Gock, né en 1776. Il sera proche d’eux et aura une belle correspondance avec Karl. Il est très attaché aussi à sa région natale, qui sera présente, presqu’en palimpseste parfois, dans maints de ses poèmes pourtant placés dans un tout autre univers. Il découvre très tôt la Grèce antique qui sera un axe majeur de sa vie et de son œuvre. Son héros préféré est Achille, il s’intéresse aussi aux grandes figures mythiques. Pour lui ce temps est une période où l’humanité a été capable de « marcher sur la terre comme des dieux ». Car elle a des ressources pour agir au-delà de la satisfaction de ses désirs et de ses besoins. Il faut noter que pour lui la Grèce antique fonctionnera comme un véritable « analyseur du présent ». Deux autres évènements majeurs, la Révolution française et son amour pour Suzette Gontard/Diotima. Judith Balso insiste sur l’importance de cette dernière qui a, point par point, confirmé et consolidé les intuitions d’Hölderlin. C’est une figure magistrale qui contribuera à l’arracher à sa mélancolie devant la disparition d’un monde comme celui des Grecs anciens.
mardi 21 janvier 2025
Notes de passage
→ Son écriture est à deux dimensions, sans épaisseur. Un chouia de profondeur seulement (sexe et inconscient)
→ Écrire en trois, quatre, x dimensions, comme savent le faire les mathématiques. J’aurais aimé poser la question à Jacques Roubaud.
Rémanence de l’image
Cela fait plusieurs fois que je constate que l’image rémanente, une fois les yeux fermés, bouge. A l’instant, sur l’écran gris-noir interne, le curseur-correcteur du traitement de texte comme un Pac-Man avale tout le texte !
Flacon de sels
Se souvenir d’eux [pour mémoire, collecte sur le vif de petits bonheurs du jour] – sentir B. qui télétravaille chez moi, au calme pendant que moi-même je travaille – m’amuser d’un mini-dialogue avec ChatGPT à qui je demande de « m’offrir une citation avec ‘flacon de sels » et qui me répond : « « Dans le flacon de sels du souvenir, chaque grain est un éclat de vie, un parfum du passé que l’âme ouvre pour raviver son éclat. » ». Quand je lui demande qui est l’auteur, il me répond que c’est une création originale, peut-être a-t-il gobé le Flotoir ? (sourires). Alors quand même, à ma demande, il me propose une citation d’André Breton, tirée de son poème « Tournesol » :
« La voyageuse qui traverse les Halles à la tombée de l’été
Marchait sur la pointe des pieds
Le désespoir roulait au ciel ses grands arums si beaux
Et dans le sac à main il y avait mon rêve ce flacon de sels
Que seule a respiré la marraine de Dieu. »
Vrai sel pour le flacon cette fois que cette visite de breton – voir la vilaine tour montparnasse disparaître dans le brouillard et trouver du charme au dôme des Invalides juste estompé par la brume – écouter palais de mari de morton feldman joué par ivan ilić, prendre plaisir à aller chercher un accent pour le c de son nom et découvrir que le pianiste a un homonyme footballeur [& poivre : le dit footballeur est en premier dans la requête sur le moteur de recherche] – de la lumière, de la lumière, de la lumière, après des jours sans fin de gris, brume, brouillard, pluie –
De la citation
J’adore la fin de cet article de Jacques Barbaut sur un livre de Guy Bennett, dont le sujet central est la citation (l’épigraphe, l’exergue)
« Ma contribution finale sera de Tanguy Viel, prélevée dans Icebergs (Éd. de Minuit, 2019, p. 28-29). ‘Depuis tout ce temps que je me débats avec le démon de la citation, avec le surmoi de la citation, avec la compulsion de la citation, avec le dégoût, la névrose, l’amour de la citation, je ne sais pas si j’en ai trouvé le juste usage mais il m’est arrivé de penser qu’au lieu de continuer à écrire des livres, je pourrais faire œuvre de scribe, moine copiste devenu assez idiot pour ne même plus penser au salut de son âme mais vivant sa tâche de copieur dans l’absurdité mystique de chaque instant, quelque chose comme un “ en lisant en écrivant ” que j’aurais pris au pied de la lettre, copiant infiniment toutes les phrases qui me plaisent en un florilège infini, avec ce seul sentiment de les glisser comme des images dans un album que je remplirais patiemment, quotidiennement, m’occupant à le concevoir, autant peut-être que si je faisais une maquette, un puzzle, ou quelque autre artisanat qui confond si bien ses moyens et ses fins.’ »
→ J’en prends plein la figure en pensant à ce flotoir, tellement tissé, imbibé de citations. Presqu’un centon.
jeudi 23 janvier 2025
Schopenhauer et Grégory Rateau
C’est un peu un paradoxe, je me mets à me servir de Facebook alors que beaucoup le fuient. Et ce matin, voici qui me donne raison, une contribution très intéressante de Grégory Rateau, auteur que nous venons de publier dans notre numéro 2 de Poesibao III :
« Il me semble urgent de lire ou de relire Schopenhauer. Trop d’agitations, de vouloir vivre, d’affirmation de soi et de notre influence démesurée sur les choses qui nous entourent. Kant se limitait à ces phénomènes extérieurs avec les outils à sa disposition, nos cinq sens pour percevoir. C’était avant que Schopenhauer ne parte de sa propre intériorité pour en déduire que nous sommes identiques à ces choses que nous observons, les percevoir de l’intérieur et en analyser le pourquoi : la volonté cosmique. Sans lui il n’y aurait jamais eu Freud, Nietzsche, Kafka, Dostoïevski et j’en passe, pas de découverte de l’inconscient qui régit nos pulsions et nos désirs. Nous sommes donc semblables, nous sommes humains, nous désirons sans cesse et notre insatisfaction est inévitable. L’art nous enseigne la contemplation mais avant lui, la philosophie et plus précisément celle absolument révolutionnaire de Schopenhauer. Le lire c’est être en empathie avec soi et avec le reste de l’humanité. »
→ Une belle incitation. Qui me pousse à télécharger quelques opus sur ma liseuse.
Le vent de l’imbécillité
En temps de dégonflement de l’idéal du moi, je suis frappée par cette citation de Baudelaire faite par Jacques-Henri Michot :
« Au moral comme au physique, j’ai toujours eu la sensation du gouffre, non seulement du gouffre du sommeil, mais du gouffre de l’action, du rêve, du souvenir, du désir, du regret, du remords, du beau, du nombre, etc.…
J’ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur. Maintenant, j’ai toujours le vertige, et aujourd’hui, 23 Janvier 1862, j’ai subi un singulier avertissement, j’ai senti passer sur moi le vent de l’aile de l’imbécillité. »
Charles Baudelaire, ‘Fusées‘
Alferi dessinait
Très belle présentation d’une exposition à venir aux Beaux-Arts sur les dessins de Pierre Alferi (écrivain, fils de Derrida, disparu en août 23) : « Parallèlement à son œuvre de poète et d’écrivain, Pierre Alferi (1963-2023) a dessiné de manière continue et intensive durant de nombreuses années. Cette pratique longtemps demeurée discrète n’a été partagée qu’à partir de 2020 sur son site Enseignes. Ces dessins explorent les ‘attelages picturaux du mot et de l’image ‘, sur lesquels Pierre Alferi a régulièrement écrit. Ils ont constitué pour lui aussi bien un problème de représentation qu’un chemin familier, parmi d’autres, pour explorer ses humeurs et ses passions. L’humour s’y exprime à plusieurs niveaux, dans des décalages ou des connivences entre les mots et l’image, et par les jeux des mots, entre eux et avec l’image. Les différentes modalités de rencontres entre les deux constituent l’enjeu central de son œuvre pictural.
Pierre Alferi s’abreuvait au quotidien à différentes sources d’images qui attiraient son immense curiosité, via les imprimés et les écrans. La variété iconographique témoigne de la diversité de ses objets d’élection qui vont des enluminures du Moyen Âge aux dessinateurs de Mad Magazine, en passant par l’imagerie japonaise, les abécédaires et les vignettes romantiques. Ses dessins procèdent presque tous de la copie et reposent sur une ou sur plusieurs images-sources, qu’il altère en les retraçant, jusqu’à parfois en brouiller plus ou moins les références. Prime ainsi le réseau imaginaire dans lequel il les prend, et que les jeux de mots achèvent de lier dans un court-circuit du sens. Une peinture murale réalisée à l’aérographe par Hippolyte Hentgen signale l’étoffe des relations humaines dans lesquelles Pierre Alferi vivait sa création, les multiples collaborations auxquelles il a contribué. Elle adopte les motifs d’un dessin original d’Hippolyte Hentgen, transformé, extrapolé et dispersé à l’échelle du Cabinet des dessins et des estampes. » (Jean Bonna).
du noir et blanc en photographie
J’ai toujours eu du mal à me faire une idée. Dans mes jeunes années de pratique photographique, il y a un certain temps, c’était très dogmatique : les vrais photographes ne faisaient que du noir et blanc (comme seul le sérialisme avait droit de cité en musique). Il y a belle lurette que de très réputés et admirés photographes font aussi de la couleur. Alors je relève cette note d’un livre que je suis en train de lire, mais pour y réfléchir, car je ne suis pas sûre d’être d’accord sur la conclusion : « J’ai choisi de faire ce livre en noir et blanc parce qu’il parle d’âme ; or, comme disait le photographe canadien Ted Grant, « Quand vous photographiez les gens en couleurs, vous photographiez leurs vêtements ; mais quand vous les photographiez en noir et blanc, vous photographiez leurs âmes. » (David du Chemin, L’âme d’une image, Eyrolles, p. 15)
De la méthode (en photo) et des références
Noté aussi cela dans le livre de duChemin :
« Notre art offre des possibilités apparemment infinies, chacune modifiant la façon dont les autres vivront ou liront notre travail. En haut de ma liste se trouvent l’orientation du cadrage, les proportions et l’échelle de l’image, les éléments que nous incluons et les relations que nous créons entre eux, les éléments que nous excluons, l’instant que nous sélectionnons, le choix de la couleur ou du monochrome, où nous faisons le point et la profondeur de champ que nous adoptons, la vitesse de notre obturateur et son influence sur notre ressenti du temps. Nous choisissons une lumière, une exposition, et cela change l’humeur de notre image. Nous choisissons une perspective et plaçons des lignes et des sujets où nous le voulons. Il y a bien d’autres possibilités ; chacune comporte une infinité de choix et une infinité de photographies possibles, qui diront une chose ou une autre. » (p. 40)
Des références aussi et une incitation à regarder plus de photos, à déterminer celles qui me touchent, me parlent et à les étudier, comme jadis nous étudions des tableaux en histoire de l’art : « Mes étagères supportent des ouvrages de Sebastião Salgado, Josef Koudelka, Richard Avedon, Vivian Maier, Dorothea Lange, Diane Arbus, Gordon Parks, Helmut Newton, Yousuf Karsh, Elliott Erwitt, Henri Cartier-Bresson, et tant d’autres que je n’ai jamais rencontrés mais qui m’ont tellement enseigné. Je révère leur travail, je le dissèque, et j’en apprends. Je me questionne beaucoup : pourquoi cela fonctionne-t-il ? Pourquoi cette image ou ce sujet me font-ils ressentir ce sentiment ? Pourquoi le photographe a-t-il choisi cet angle, cette ligne, cette juxtaposition ? J’étudie ces photographies comme les auteurs lisent les livres : avec voracité. Je les lis comme un affamé et je les analyse. Je ne me contente pas de tourner les pages en pensant ‘belle photo’. Je les apprécie en profondeur, je les laisse faire naître un sentiment avant de mettre en route mon esprit analytique. Je sais qu’il existe un million de nuances à apprendre et, plus je comprends les outils du langage visuel, plus je deviens capable de les adapter à mon usage. Le plus merveilleux est que ce voyage est sans fin : je n’atteindrai jamais un point où je n’aurai plus rien à apprendre chez les autres. Un nouveau mot ajouté à mon vocabulaire visuel, le simple choc d’une nouvelle expérience qui me laisse hilare, en larmes ou secouant la tête, m’ouvre les yeux sur de nouvelles possibilités pour mes propres photographies. » (pp. 40-41).
Lumière, lignes, instants
Plus loin : « La photographie peut se résumer à la lumière, aux lignes et aux instants. Tout le reste en dérive : tout est une sous-catégorie ou un effet de ces trois fondamentaux. » (p. 74)
Ce que nous pensons voir
« Ce que nous pensons voir nous rend aveugle à ce qui est vraiment là. Nous pensons que nos yeux sont grands ouverts et que nous voyons le monde tel qu’il est, mais nos points aveugles sont étonnamment étendus. » (p. 58)
C’est aussi un peu la démarche de Nicolas Pesquès dans sa longue série des Juliau !
Les anges (pour moi, ce sont des notes prises au vol)
Je prends quelques notes en regardant/écoutant, en ligne, le séminaire de George Didi-Huberman. Dans le premier cours, il se penche sur l’Apocalypse de St Jean. Texte au fond très peu présent dans la pratique catholique !
« Angelos, qui annonce quelque chose qui vient d’en haut – très vieux terme, qui date d’Homère. Sans doute des sources orientales. En orient, multitude d’anges (cf. Corbin).
Question, qu’est-ce qui se passe entre l’ange et l’image, tel va être le thème du cours.
Pseudo Denys l’Aréopagite, moine syrien, 5ème siècle après J.C., se dit disciple direct de St Paul. Extraordinaire et crucial penseur pour toute une tradition mystique, avec son corrélat mystique. Un des fondateurs de la théologie négative. On ne peut pas dire ce qu’est Dieu, il est sur-essentiel, il n’y a pas d’essence de Dieu. Mais il ne peut pas se passer d’images littéraires et son texte balance entre l’éclat et la nuit, constamment. Dans le Traité de la Hiérarchie céleste : Dieu est inconnaissable mais il y a un modèle de médiation dialectique. Un modèle de message grâce auquel la suressentielle divinité va néanmoins parvenir à notre proche regard humain. C’est une messagerie divine. Faite d’éclat et de muet. Voilement perpétuel. La lumière nous parvient sous deux espèces, les anges et les images et les deux sont proches. (je souligne). Denys s’oppose à l’imagerie de l’Apocalypse, les bêtes, les monstres, les roues enflammées, etc. Il faut aller au-delà : c’est une mise en garde contre les images, contre l’iconographie. Mais il n’est pas iconoclaste. Il met en garde contre les images, car il demande beaucoup aux images. Il est mystique et les mystiques ne peuvent pas se passer d’images et d’affinités visuelles. Mettre ensemble le figurable nécessaire à l’intelligence humaine avec le nécessaire repli ou retrait dont se voile nécessairement tout l’épiphanie divine. Il faut du figurable et du repli, de la proximité et de la distance. Deux coups de force du pseudo Denys. Des images dissemblables, sans ressemblance, qui échappent à l’alternative représentable / irreprésentable. Dieu est un roi, donc sur un trône. Il réfléchit sur le paradoxe de ce trône, ce qui compte c’est l’image des pierres précieuses (Fra Angelico, à Bergame). Savoir que le pseudo Denys est le théologien majeur de l’art gothique. Il est plus important d’avoir une image erratique, diaphane (marbres, pierres précieuses, etc.). Le 2ème coup de force : articuler ses images dissemblables sur la nature et le pouvoir des anges : cf. l’aile de l’ange de l’Annonciation. L’ange est blanc parce qu’il est pur, rouge parce qu’il relève du feu. Fra Angelico : le rouge de l’aile est piqué de mica. Un au-delà de la couleur. Mise en avant de la nature et du pouvoir des anges. Il y a les images mais surtout les anges, ce sont eux qui ont la puissance d’illuminer. La loi a été transmise par eux, c’est par leur entremise que descend la Grâce. Hiérarchie interne au peuple des anges, depuis les chérubins jusqu’aux archanges, en quelque sorte parallèle au spectre des images, le feu, le vent, les nuages, l’ambre. En amont des images, les anges seraient les premiers médiateurs de la divinité. Dans les psaumes, on les appelle les Vents, des souffles d’air. « Tu prends les vents pour messager » (Psaumes). De l’air ému ! Le vent comme une parole angélique soufflée d’en haut pour lui intimer son commandement. Gigantesque littérature d’angélologie.
Dans la Cité de Dieu de St Augustin, il est affirmé que la création des anges coïncide exactement avec la naissance de la lumière. Un certain ange porteur de lumière, Lucifer, montre qu’en créant la lumière Dieu ne pouvait se passer des ténèbres. St Bonaventure fait toute une hiérarchie des anges, en fonction de leur ressemblance. Les anges du bien, les anges du mal.
Puis la somme théologique de St Thomas questions 110 à 119. Tout un développement sur les attaques des démons. Après un très long discours sur les anges. Pouvoir de garde, custodia, des anges. Chaque créature temporelle est confiée à une puissance supérieure. Le pouvoir angélique consiste à agir sur l’imagination de l’homme. (je souligne). L’ange vous apporte la vérité des images. S’il vous apparait en songe, ce n’est pas pour vous illusionner, mais pour vous faire comprendre la vraie réalité de l’image. Médiation illuminatrice. Les anges communiquent aux hommes la vérité intelligible à travers des ressemblances sensibles. Les anges sont les médias par excellent de toute accession humaine, sensible aux vérités supérieures. Agents multimédias de la théarchie. Témoignage angélique fondamental : en vérité, en vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre. (Hans Urs von Balthasar). C’est visuel et invoquant, voix et visualité. Texte de Michel de Certeau, de 1984, Le Parler angélique. Le concert des anges est une théorie du dire. « un bruissement d’anges qui parcourt toute l’histoire de la chrétienté ». (de Certeau). Les anges sont les véhicules ou les lieux tenants de la parole d’en haut. Mais leur hiérarchie est très souvent contredite par la phénoménologie même de leur apparition. « L’ange figure plutôt une transversalité de la communication ». Il produit des effets de symptômes. Ambiguïté luxuriante des apparitions et messages angéliques. L’ange c’est l’inattendu de ce qui se met à parler. Figure de dépassement. La parole mystique déborde le dogme. Écrits de Boehme, Angelus Silesius (Le pèlerin chérubinique), Élégies de Rilke (pleines d’ange). Les anges contemplent la lumière divine face à face, ce que nous, nous ne pouvons faire. Massimo Cacciari, L’angelo necessario, 1986. Mais il oppose le verbal et le visuel et GDH pas d’accord avec lui.
Distinction à faire : il y a l’ange de l’annonciation mais il y a les anges de l’Apocalypse. L’un doux, merveilleux, les autres beaucoup plus violents, messagers de massacres effrayants. Hans Bürkmer, 1523. Planche des 4 anges vengeurs de Dürer. Dans l’image de Dürer, contraste entre la partie supérieure, un ange avec trompette, des putti. En bas, les 4 anges vengeurs avec de grandes épées massacrant une femme, un cavalier, un pape qui rampe au sol et un vieillard. Dans sa monographie de Dürer, Panofsky a donné une interprétation très intéressante du paradoxe entre les deux parties. Style encore retenu de la partie du haut en contraste frappant avec la furie du massacre sur la terre. Dialectiser l’image, en haut la gloire, on souffle les nuages, ornementation graphique, mais en bas, pathétisme gestuel, il faut l’ordre du haut et le déchaînement du bas, guerre frontale de tous les contraires possibles.
Le point central du séminaire : l’Ange de l’histoire de Walter Benjamin et en quoi il est pour nous un outil philosophique pour critiquer une tendance de la pensée politique, de post-apocalyptique. La teneur théologico-politique à l’œuvre par exemple entre Israël et Gaza, comment faire autrement. Comme faire de la politique autrement que théologiquement. Critique de St Jean, St Paul, Badiou, Agamben. Comment Walter Benjamin s’en sort, quelle voie il propose, dans un sens qui n’a pas été du tout vu par Agamben. Au cœur de son Benjamin, il y a Karl Schmidt, Heidegger.
→ J’ai hésité à reproduire dans la version ici proposée, en ligne, ces notes mais je voudrais ainsi peut-être attirer l’attention vers ce séminaire de Georges Didi-Huberman. C’est un compte-rendu partiel de la première séance, disponible en vidéo. La seconde séance m’a semblé plus ardue, avec en effet la citrique de St Paul mais aussi toutes les ambiguités d’Agamben.
vendredi 24 janvier 2025
L’âge, ce trésor
Tiphaine Samoyault, dans Le Monde des livres de ce jour, à propos de Trésor Caché de Pascal Quignard : « J’aime tellement la forme de Dernier royaume, le cycle de douze livres que Pascal Quignard a publiés de 2002 à 2023 (principalement chez Grasset), que je craignais avec lui de revenir au roman. Dernier royaume, c’est l’abandon d’un genre précis et la rencontre de tous : une succession musicale de contes, remarques, réflexions, fragments d’histoire chinoise ou française, essais, journal, scènes, microrécits qui forment des anti-traités philosophiques et esthétiques ; un éloge de l’ombre, du fragment, de la musique et du silence, un dispositif ouvert à la surprise et à la méditation. »
Plus loin : « À côté du trésor découvert sous le chèvrefeuille (…) en surgit un autre plus abstrait, encore plus caché, peut-être, qui est celui de l’âge. ‘L’âge, pour peu que la mémoire du temps persiste au fond de l’expérience des jours, pour peu que le langage ne décline pas, et qu’il continue de la traduire, avec le plus d’attention et de précision possible (…) seul l’âge, dans le monde externe, constitue le trésor. » Le cumul des expériences et même des épreuves donne accès à des mondes désarrimés de la succession et de l’ordre du temps. L’oubli reconfigure la mémoire, on a plaisir à se souvenir de ce qui, autrefois, faisait souffrir, la tristesse peut être une émotion, heureuse, « même une enfance horrible est un paradis perdu’. L’âge relie directement aux mythes, aux sirènes, au fond des âges : à ce ‘jadis’ qu’explorent tous les textes de Quignard, catégorie temporelle, qui réunit le contemporain, l’origine du monde et les fantômes de l’histoire. »
Tiphaine Samoyault, citant Quignard, à propos de son nouveau roman, dans le Monde des livres du vendredi 24 janvier.
vendredi 24 janvier 2025
Confrontation
Je rapproche deux textes lus ce matin.
Le premier, de Paul Valéry : « Je ne saisis à peu près rien d’un livre qui ne me résiste pas. »
Le second, Patrice Jean, cité par Grégory Rateau sur FB : « On considérait, depuis des dizaines d’années, que lire, en soi, vous octroyait du mérite. Les professeurs se félicitaient que des élèves lussent des mangas et des romans « citoyens », les libraires de vendre des livres, quels qu’ils soient, et les parents que Théo adore d’infâmes bouquins. En quoi lire n’importe quoi, pensais-je, aiderait-il un individu à se délester des clichés dont il nourrit ce qu’il appelle sa pensée, et qui n’est que la récitation de ces clichés ? N’existe-t-il pas, aujourd’hui, toute une littérature qui renforce les poncifs et lustre d’un éclat littéraire les préjugés du lecteur, et de la lectrice ? Si, par le passé, les conditions historiques de la production littéraire avaient toléré et même encouragé des œuvres qui torturaient, pour son bien, le lecteur, le présent célébrait, de plus en plus, les livres qui le chouchoutaient et offraient de lui une image complaisante, jusqu’à lui laisser croire que tel roman inoffensif était « dérangeant », et qu’en se confrontant, par ce roman, à la totalité de ses propres préjugés bien-aimés, il briserait tous les tabous de la société. » » (Patrice Jean, La vie des spectres)
samedi 25 janvier 2025
Une histoire naturelle des sons
Je lis cette présentation du livre de Caspar Henderson, Une histoire naturelle des sons, qui me met l’eau à l’oreille !
« Tendez bien l’oreille. Les sons façonnent notre monde de manière invisible, mais toujours significative. Du Big Bang au silence absolu, de l’écholocalisation des chauves-souris à la Symphonie n° 11 de Chostakovitch, en passant par les grésillements d’un disque vinyle, les crépitements d’une aurore boréale ou encore la longue résonance d’un bonshō japonais, les quarante-huit chapitres d’Une histoire naturelle des sons nous font prêter l’oreille au monde fascinant des sonorités qui nous entourent. Avec sa prodigieuse érudition scientifique et son sens unique du merveilleux, Caspar Henderson nous ouvre la voie des espaces sonores méconnus ou inaccessibles, plus généralement de l’aventure des sons, qu’ils appartiennent à des temps très anciens, ou qu’ils demeurent l’objet de spéculations scientifiques — quand ils ne relèvent pas carrément de la science-fiction. Des sons de l’espace aux sons de la Terre et de la vie, à commencer par ceux de l’humanité, ce livre magistral vous fera voyager jusqu’aux limites extrêmes de l’audible et vous ouvrira grand les oreilles pour mieux écouter le monde méconnu et merveilleux des terres enchantées de bruits. »
→Autant dire que je suis « sur zone ».
J’achète et ouvre donc ce livre illico. L’auteur explique sa démarche, à partir d’une expérience sonore tout à fait étonnante, le bruit fait par la masse de tout petits oiseaux, les bécasseaux maubèches, au moment de leur envol.
« Plus tard, alors que je travaillais à un livre intitulé Ma carte des merveilles, j’ai forgé un terme pour ce genre d’expérience. Le son qu’émettaient les bécasseaux maubèches était une manifestation, selon moi, non pas du miraculeux, mais de l’‘auriculeux’, à savoir de l’audible : un émerveillement pour l’oreille ou, comme l’écrivain anglais Robert Macfarlane l’a fort bien expliqué, pour l’‘oreille merveilleuse’ (sinon absolue). À mesure que je rédigeais mon livre, je me suis rendu compte que je ne savais pas grand-chose, en réalité, sur le son en général et sur les diverses manières dont il façonne la vie. J’ai décidé de tenter d’approfondir mes connaissances. Ce livre est le résultat de cet effort, mais en aucun cas son aboutissement. Les quarante-huit chapitres d’Une histoire naturelle des sons ont été répartis en quatre grandes catégories. Le musicien et enregistreur de paysages sonores américain Bernie Krause en a conçu trois et j’en ai ajouté une autre. La ‘géophonie’, la première des catégories de Krause, concerne les sons qui proviennent de la Terre tels que ceux des volcans, du tonnerre, des aurores boréales et des rythmes planétaires qui ne sont pas en soi ‘vivants’ tels que nous entendons d’ordinaire ce terme, mais qui rendent la vie possible telle que nous la connaissons. La ‘biophonie’, la deuxième catégorie, regroupe les sons du monde vivant. On y trouvera des analyses de certains des rythmes du corps, de la nature de l’audition et des mondes sonores des plantes (oui, des plantes) et des animaux. La dernière catégorie de Krause est l’‘anthropophonie », un terme quelque peu bizarre pour désigner les sons en rapport avec l’humanité. Dans cette partie, je tâtonne et balbutie autour de plusieurs thèmes : les origines et la nature du langage, la musique, l’harmonie, les haïkus de Bashō, d’étranges instruments de musique, les sons de l’enfer, le changement climatique, la pollution sonore, la guérison par le son et par la musique, etc. La catégorie que j’ai ajoutée à celles de Krause est la ‘cosmophonie’ pour les sons du cosmos. Cela peut sembler d’autant plus curieux qu’il n’y a pas de sons dans le vide spatial. Mais la résonance et le son jouent un rôle fondamental dans la formation de tout ce qui constitue le cosmos. Dans cette catégorie, on trouvera des chapitres sur les sons qui se produisent au-delà de la Terre, ainsi que sur ceux que des hommes ont imaginés et projetés sur et dans l’espace — de la musique des sphères aux expériences récentes sur la sonification qui permet aux auditeurs de mieux concevoir certains des phénomènes qui ont lieu dans l’Univers.
Caspar Henderson, Une histoire naturelle des sons : Notes sur l’audible (pp. 11-12). Les Belles Lettres.
Mais il y a perte de diversité acoustique !
Une perte de la diversité bio-acoustique, qui va sans doute étroitement de pair avec la perte de la biodiversité : « ‘Ce que nous devrions sans doute redouter le plus, c’est d’avoir oublié comment écouter la Terre vivante’, [écrit] le biologiste américain David George Haskell qui documente une perte catastrophique de diversité et de richesse acoustiques dans le monde entier. » (p. 15)
Du son
Une première définition : « Le son est une onde de pression dans un médium, et plus ce médium est dense, plus le son se propage vite. » (p. 19)
[Note de passage] À propos de mes relevés
Si c’est important, tu les soignes. Et il est bon aussi de relever à chaud et le moins a posteriori que possible. L’expérience n’est pas tout à fait la même.
Quelques aureilles précisément !
Je forge le mot « Aureilles » à l’image de Caspar Henderson et de son « auriculeux ». Aureilles, merveilles pour les aureilles, dignes d’être remarquées, pour leur caractère auriculeux.
Hier, grâce à Pierre Magnier, entendu une très belle transcription de l’Après-midi d’un faune de Debussy, jouée au piano par Vyacheslav Gryaznov. Et en ce moment, en boucle, le disque The Transcendentalist, un ensemble de pièces de Scriabine, Cage, Morton Feldman et un musicien que je ne connais pas encore, Scott Wollschleger, jouées par Ivan Ilić. Ah Dream de Cage ! Et Le Palais de Mari de Feldman. Quelles Aureilles !
J’écoute aussi une autre transcription, pour deux pianos cette fois, de Ravel, Daphnis et Chloé, par Vyacheslav Gryaznov. J’aime beaucoup ces transcriptions qui permettent aussi d’entendre des choses qu’on n’entend pas forcément dans l’orchestre. De les détecter en quelque sorte.
Si peu de regards
Patrick Corneau sur son site bien nommé « Le Lorgnon mélancolique » : « Depuis que se mettre en valeur par l’image et le son – photo ou vidéo – sur des réseaux ouverts à des millions d’inconnus est devenu un impératif pour croire à son existence, le visage s’est retiré de l’être, il s’est anonymisé. Ce qu’il laissait affleurer : un caractère, une idiosyncrasie, une unicité (l’âme ?) s’est rétracté.
Tellement d’images de visages et si peu de regards… »
Rapprochement
Suivant le séminaire passionnant de Georges Didi-Huberman, je suis frappée par une coïncidence. Un article de Virginie Larousse, dans Le Monde, qui propose une illustration moderne de Sergio Aquindo « d’après Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse » de Dürer. Aquindo met en scène le président américain T. à la place d’un des cavaliers, en compagnie des millairdaires des réseaux, M. Z et de E. M. Or Georges Didi Huberman présente plusieurs de ces gravures de Dürer dans l’introduction de son séminaire, dont le sujet est Les Anges de l’histoire et qui ouvre par une grande introduction sur les anges et en particulier ceux de l’Apocalypse de St Jean. Cet article est passionnant et impressionnant.
Un échantillon : « Certains voient dans les propos du président ‘une allusion à la littérature apocalyptique issue de la tradition judéo-chrétienne. C’est le cas du médiéviste Joël Schnapp : ‘Donald Trump mobilise une rhétorique puissamment religieuse, avec l’utilisation de nombreux thèmes bibliques et eschatologiques [relatifs à la fin des temps], au point que certains de ses propos ressemblent à des prophéties de la fin du Moyen Age’, souligne l’auteur de Chroniques de l’Antichrist. Crises et apocalypses au XXIe siècle (Piranha blanc, 2023)’. »
photo ©florence trocmé – 2025