L’arbre à loques (carnets du 20 au 27 septembre 2026)


Carnet de la semaine : lecture, musique, îles, maladie, IA…

©florence trocmé, 2026

 

dimanche 20 septembre (suite et fin)

Le lecteur muet
« Il y a un champ officiel de la littérature dont la profession s’occupe ; et dans la vie cachée de la lecture le lecture occasionnel et muet reste ignoré. Les études littéraires ne l’incluent pas, ne le voient pas. La sociologie l’aborde du dehors. Ce lecteur plébéien est invisible car il n’écrira rien sur le livre qu’il a lu et rien à partir de lui. Il ne mentionnera peut-être jamais ce livre (…) et le mouvement existentiel né de la lecture qui l’a atteint un moment disparaîtra en lui et avec lui. Ce lecteur muet ne produira rien, ne créera pas, il ne laissera pas de traces dans l’histoire culturelle, et pourtant il compte d’une manière absolue. il est le vrai destinataire. (…) Qu’un livre touche quelqu’un, même juste pour un instant, c’est un succès non mesurable et c’est une donnée absolue. La légitimité du lecteur inconnu est absolue. » (Judith Schlanger, dans L’Écorce des choses, p. 17)
→ J’appartiens à la fois au champ officiel de la littérature, d’une certaine façon, marginale, mais je suis aussi la lectrice muette, ô combien. Et le Flotoir aime à accueillir ces deux faces
Et citer Michel de Certeau (par l’intermédiaire de Michèle Petit) écrivant : « Les lecteurs sont des voyageurs ; ils circulent sur les terres d’autrui, nomades braconnant à travers les champs qu’ils n’ont pas écrits. » Et il évoquait « l’activité silencieuse, transgressive, ironique ou poétique, de lecteurs (ou téléspectateurs) qui conservent leur quant-à-soi dans le privé et à l’insu des “maîtres” »

Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions)
○Annie Dillard, écrivaine américaine de la nature et du cosmos, est morte
○Le poète Jean Orizet, cofondateur de la maison d’édition Le Cherche Midi, est mort à 89 ans
○De Bachelard à Derrida, la bibliothèque de Jean-Pierre Faye raconte un siècle de pensée
○Anouchka Vasak, Le lieu du bleu. Enquête sur un ciel de Provence


lundi 21 septembre 2026

En Sardaigne
J’ai bien avancé dans ce très beau livre d’Antonella Aneda, En Sardaigne, il n’y a que des îles. Très belle remarque de Marielle Macé, dans sa préface : « L’écriture d’Antonella Anedda est profondément matérialiste ; elle est faite, (comme tout ce qui existe, nous compris) d’atomes épars qui s’associent, se dispersent, s’associent à nouveau, pétrie ‘de mélanges, d’échanges, de flux et de migrations de pensées’. Cela lui vient de Lucrèce et l’encourage à renoncer à une certaine souveraineté du ‘moi’ pour s’en remettre aux choses. » (p. 19)

Ecrire en rêve
« J’écris ce livre comme en rêve. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai du mal avec la mise au point. Je n’arrive pas à régler le tir. Mon feu éclaire l’image ou le souvenir, mais il ne les révèle pas, il les brûle en un éclair. Je ne devrais pas le dire, mais c’est comme ça. La fatigue me gagne dès que je commence à écrire sur le clavier de l’ordinateur. Et si ça me fatigue, moi, je n’ose imaginer ce qu’il en est de vous. C’est comme si, dans l’écriture, je marchais à travers toute l’île, sans paix, sans pouvoir reprendre mon souffle, talonnée par les images de lieux qui sont tous différents, mais seulement légèrement différents la plupart du temps. Les rochers se multiplient et se mêlent. Je retrouve changées les formes que j’avais cru voir la veille. » (p. 137)

Une affaire de rythme et de lumière
C’est ce que l’on ressent très bien en lisant ce livre, il y a un mouvement, un allant, qui est peut-être celui de la marche, puisqu’Antonella Anedda parcourt l’archipel de la Maddalena, en fait de vrais relevés très précis. Mais chez elle, cette précision se mêle toujours au rendu de ses ressentis et c’est très puissant. Je note ceux qu’elle cite, Conrad, Jaccottet, Sebald, Svevo, Saba… « J’ai l’impression d’avoir le provisoire dans le sang, dit-elle encore, ce qui est achevé m’angoisse. » (p. 144)

Filiation
« Je ne doute pas que nous ayons été des poissons, et qui sait combien de temps il a fallu pour que la queue se sépare en deux et que les branchies s’allongent. Ce n’est que regardée comme ça que la vie nous apaise. Ne pas avoir été créés nous fait passer de l’idée du geste soudain d’un esprit créateur au bercement lent des très vastes ères. Au lieu de l’alerte, la patience, au lieu du dessin, le hasard. » (146)
→ Je trouve cette note profondément apaisante. Nous sommes une évolution, nous sommes l’évolution, nous descendons de ce qui s’est formé dans les eaux du début, nous descendons d’animaux. Nous ne sommes pas une espèce si singulière que cela. Nous portons tout ce passé évolutif en nous : ne parle-t-on pas de notre cerveau reptilien (notion scientifiquement contestée aujourd’hui mais qui garde sa puissance métaphorique). Certains de nos instincts ne sont-ils pas liés à cette lente genèse en nous. Je me souviens ainsi de ce jour, alors que j’étais enfant et que je me trouvais seule, au deuxième étage d’une vieille maison de famille. Soudain, un énorme bang ! Un avion à réaction de la base aérienne de Brétigny voisine venait de passer le mur du son et sans le savoir et le comprendre, je me suis retrouvée à plus de vingt mètres de cette porte du grenier qui avait été violemment ébranlée par l’onde de choc. J’apprends que la base de Bretigny-sur-Orge fut un centre d’essai en vol et que c’est très précisément là, c’est amusant, qu’a eu lieu le premier franchissement du mur du son en 1952 ; là aussi que Jacqueline Auriol l’a franchi, un an plus tard, une des premières femmes au monde à réaliser cet exploit. Mon franchissement à moi date sans doute de quelques années plus tard, mais pas beaucoup.

Trêve
Un de ces magnifiques « tableaux » qui émaillent le livre d’Anedda : « Aujourd’hui, il pleut. Trêve. Ça n’arrive pas souvent en juillet, mais depuis hier la mer et le ciel se sont couverts, ils se sont collés l’un à l’autre jusqu’à se confondre, et la pluie est tombée, d’abord lentement, puis à verse, mais sans vent. Tout à coup, l’île a pris une allure nordique. Les ferries sillonnaient l’eau dans un parfait silence. On aurait dit que les touristes avaient disparu. Le bord de mer était presque désert, les barques amarrées se balançaient, dans un cliquetis de mâts. Une mouette d’un gris à peine plus pâle que celui des nuages traversait l’air. Tout est devenu soudain plus recueilli. Le corps respirait après la chaleur des jours précédents. » (p. 148)


mardi 22 septembre 2026

Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions, etc.)
○La bibliothèque assiégée : Comment l’administration Trump fait des rayonnages un champ de bataille culturelle

Décrire une plante
« Une expédition botanique n’a rien d’une flânerie insouciante : en s’efforçant de passer en revue chaque plante, elle vise l’absolu. Et l’absolu s’atteint lorsque surgit soudain un petit Dorstenia aux nervures argentées, ou un bégonia aussi minuscule que duveteux : décrire une plante demande une intense concentration, car ce qui va se perdre à jamais au moment du pressage doit se retrouver sur le papier. Il y a bien sûr la photo, mais nulle image ne pourra remplacer l’écrit : écrire, décrire, c’est entrer dans le secret du végétal, c’est relever le latex qui suinte sur la tige, le nectar qui goutte du pistil, préciser le parfum qui déborde d’une corolle, dire l’ombre qui rôde sous la branche et reposer son crayon seulement si, en fermant les yeux, la plante est là, à l’identique. » (In Botaniste de Marc Jeanson and Charlotte Fauve)
→ J’ai toujours été fascinée par les botanistes, je me suis essayée, mais en vain, à comprendre les grandes classifications des plantes et la façon de les nommer. J’ai le souvenir d’une petite réussite qui me comble encore, alors qu’elle remonte à bien des années en arrière. Près de Pelvoux, dans le massif des Écrins, j’avais remarqué une toute petite fleur ravissante dans le tapis végétal au sol. Je me souviens que j’avais à ce moment-là sur mon appareil de photo réflex, encore argentique, un magnifique zoom Angénieux et que je m’en suis donné à cœur joie (vraiment !) pour la photographier, cette ravissante petite plante. Puis, de fil en aiguille, j’ai réussi à l’identifier, c’était la petite euphraise, appelée aussi Casse-lunettes (et à ce moment-là, années 80, il n’y avait pas d’applications, ni même de site internet pour ça !)
Et son histoire est merveilleuse : « Les Euphraises, Euphrasia en latin, sont un genre de plantes à fleurs de la famille des Orobanchaceae, classé historiquement dans la famille des Scrophulariaceae. Ce sont des plantes herbacées chlorophylliennes hémiparasites, principalement de graminées et de joncs, assez frêles et petites, jusqu’à 20 cm de hauteur. Leurs fleurs sont blanches, roses ou jaunes, souvent striées de noir avec une tache jaune sur le lobe central. Leur lèvre supérieure présente deux lobes redressés alors que leur lèvre inférieure montre trois lobes échancrés. Ce genre compte autour de 250 espèces à travers le monde, dans les climats tempérés et continentaux des Amériques, de l’Eurasie et de l’Australie. Ses espèces sont assez difficiles à différencier les unes des autres, d’autant plus que les introgressions et les hybridations sont assez fréquentes. Le nom euphrasia est attesté au XVIIe siècle dans son usage par les apothicaires. Ce nom provient du grec ancien εὐφρασία, euphrasía (« joie »). Εὐφροσύνη, euphrosýnē (« euphrosyne ») est également un nom employé à cette époque. Au Moyen Âge, la plante figure sous le nom « eufragia » dans les multiples herbiers du Tractatus de herbis. Ces noms font tous référence à Euphrosyne, une des trois Charites de la Grèce antique qui personnifie la joie et à l’allégresse que l’on ressent dans un banquet. Selon Gaston Bonnier, la plante passant pour avoir la faculté de guérir les yeux, elle ramènerait la joie. Cependant, cette explication n’est pas unanimement partagée. Au XVIIe siècle, les Euphraises sont aussi appelées « ophtalmica » et « ocularia ».
Très belle fiche de Wikipédia, que je soutiens de tout mon cœur (et un peu financièrement) tant cette entreprise magnifique est menacée par l’essor des agents d’intelligence artificielle.
→ menant cette investigation, je découvre qu’euphraise veut dire joie. Mais je connaissais bien ses propriétés en ophtalmologie.

Un piège étymologique
Ce nom d’euphraise, euphrasia, me fait penser à l’ekphrasis et je m’interroge sur les racines, imaginant une proximité.
J’interroge Gemini sur euphrasis et ekphrasis, un peu maladroitement et je reçois  cette réponse, qui a pris un tout petit peu de temps : La proximité entre ekphrasis et euphrasis repose sur une architecture linguistique commune autour de l’acte de formuler, bien que leurs trajectoires sémantiques diffèrent profondément. Voici ce qui se joue dans les racines grecques de ces deux termes.
1. Le socle commun : la Phrasis
Les deux mots se construisent sur la racine phrasis (φράσις) signifiant « l’action d’énoncer », « l’expression », « le langage ». Ce nom dérive du verbe phrazô (φράζω) : faire comprendre, expliquer, indiquer. Le socle est donc celui de l’énonciation. C’est le préfixe qui vient orienter le mouvement de cette parole.
2. Ekphrasis : l’extraction et le visuel
Préfixe : ek- ou ex- (ἐκ), qui marque le mouvement « hors de », l’extraction, ou l’accomplissement « jusqu’au bout ».
Sens littéral : »Parler jusqu’au bout », « expliquer entièrement ».
L’enjeu littéraire : L’ekphrasis désigne la description littéraire vivante d’une œuvre d’art visuelle (ou d’un objet). Le préfixe ek- traduit ici un effort de traduction et d’extériorisation : il s’agit de faire sortir l’image de son silence spatial pour la déployer dans la dimension temporelle de la langue.
3. Euphrasis : la qualité de la forme
Préfixe : eu- (εὖ), signifiant « bien », « bon », « harmonieux » (que l’on retrouve dans euphonie ou eurythmie).
Sens littéral : « La belle parole », « la bonne expression ».
L’enjeu littéraire : Le terme euphrasis (εὔφρασις) est rare dans les traités de rhétorique classique comparé à son jumeau. Contrairement à l’ekphrasis qui définit un exercice spécifique ou un genre, l’euphrasis qualifie la qualité intrinsèque du texte : l’élégance, la clarté et l’harmonie de l’élocution.
Le piège étymologique de l’allégresse : Il est crucial de noter que le prénom Euphrasie ou le nom de la plante vulnéraire (l’euphraise, Euphrasia en latin botanique) ne dérive pas de la phrasis (la parole). Leur véritable étymologie croise le préfixe eu- (bien) avec phrên (φρήν), qui désigne l’esprit, le cœur, ou le diaphragme (siège des émotions et de la pensée, qui a donné schizophrénie). Le mot Euphrasia (εὐφρασία) désigne donc la joie de l’esprit et l’allégresse de l’âme, et non la belle parole.
Cette collision sonore entre euphrasis (la belle élocution) et euphrasia (la joie de l’esprit) crée une résonance fascinante lorsque l’on s’intéresse aux pouvoirs de la lecture : c’est souvent la justesse de la forme (euphrasis) qui déclenche la jubilation intellectuelle chez le lecteur (euphrasia).
[cette conclusion est directement inspirée à Gemini par de nombreuses consultations antérieures de ma part autour de la poésie, de la langue, etc.]

Changement climatique et patrimoine culturel
« Lorsqu’on parle de changement climatique, le débat porte généralement sur l’énergie, la biodiversité, les émissions de carbone ou les coûts économiques de la transition. Mais un autre aspect du problème reste largement sous-estimé : l’impact du changement climatique sur notre patrimoine culturel. 43 % des sites européens inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO sont actuellement fortement exposés aux phénomènes météorologiques extrêmes, aux inondations et à la montée du niveau de la mer. Cette estimation est issue de nos recherches, qui appliquent les méthodologies de quantification des risques climatiques développées à l’Institut du climat de l’EDHEC aux infrastructures physiques pertinentes issues de la base de données spatiales de l’UNESCO. Cette vulnérabilité ne touche pas seulement quelques sites emblématiques, comme Venise, ou certains centres historiques de la Méditerranée. Elle affecte l’ensemble du patrimoine culturel européen, y compris les artefacts moins visibles, souvent disséminés dans les églises, les bibliothèques, les collections locales ou les petits musées.
(Un article de « The Conversation », il est en anglais, mais on peut facilement le traduire, directement dans le navigateur, si besoin)

Polaritons
Encore une superbe histoire (et un portrait !) que j’ai envie de « serrer » ici. Il s’agit de celle de Jacqueline Bloch, une physicienne. « Physicienne hors pair, Jacqueline Bloch est spécialiste d’objets microscopiques à mi-chemin entre matière et lumière : les polaritons. Elle vient de recevoir la médaille d’or du CNRS, plus importante récompense de la recherche française. Portrait : Dans la paume de sa main, elle exhibe comme un fabuleux trésor un demi-cercle ultra-réfléchissant, aussi fin qu’une lame de rasoir. « Voilà typiquement un échantillon de microcavités que l’on fabrique ici même, au Centre de nanosciences et de nanotechnologies (C2N)1 ! » La magicienne des lieux, Jacqueline Bloch, 59 ans, regard rieur assorti à sa voix joyeuse et à son grand sourire lumineux quasi constant, utilise ce laboratoire miniature pour mêler lumière et matière et ainsi ausculter le monde quantique.
« Comment devient-on magicienne de la lumière ? : ‘Mon père, Claude Bloch, était un grand physicien, et je l’ai perdu quand j’avais 4 ans, raconte-t-elle dans un premier sourire ému. Mon oncle était également scientifique. J’ai donc grandi dans l’admiration de ce père brillant que je n’ai pas connu, et plus généralement dans une sorte d’aura de physiciens, qui m’a montré la lumière.’ La petite Jacqueline amorce donc son existence avec l’envie de devenir chercheuse en physique. »
« Sa véritable révélation : les polaritons, qui naissent notamment dans les microcavités semblables à celle que la chercheuse nous a présentée dans sa main. Le plus souvent de taille micrométrique, ces cavités sont composées de très fines couches de semi-conducteurs prises en sandwich entre deux miroirs se faisant face. Lorsqu’ils sont capturés dans ce piège, les photons rebondissent continuellement entre les deux miroirs. En traversant les couches de semi-conducteurs, ils peuvent transmettre leur énergie à des électrons présents dans les semi-conducteurs, les catapultant vers un niveau d’énergie supérieur. Cette excitation du matériau forme ce que les physiciens appellent un « exciton ». Or celui-ci peut, à son tour, restituer son énergie en émettant un photon. Ainsi, au sein de la microcavité, l’énergie passe tour à tour – et très rapidement – de la lumière à la matière, et inversement. De sorte qu’il n’est plus possible de distinguer le photon de l’exciton. Le duo a formé un nouvel objet quantique mi-lumière mi-excitation de matière : le polariton. »
(Extraits d’un formidable article du journal du CNRS)

Des couleurs dans la nature
Autre article de la même source, qui part de la coccinelle ! « Deux mécanismes distincts : on sait en effet qu’il existe deux mécanismes distincts pour expliquer les coloris des plantes et des animaux. D’un côté, les pigments, des molécules présentes au sein des organismes, apparaissent colorés parce qu’ils absorbent certaines longueurs d’onde de la lumière visible et réfléchissent les autres. C’est ce phénomène qui domine dans la nature. Grâce au travail des chimistes, on a pu identifier une multitude de pigments, depuis les chlorophylles (vert) et les anthocyanes (rouge, bleu, violet) chez les plantes jusqu’aux mélanines chez les animaux et les humains, et qui teintent en beige, brun, noir ou roux. Mais il y a aussi ce qu’on appelle les ‘couleurs structurelles’. Dues à la présence de structures de taille inférieure au micromètre, elles décomposent la lumière et renvoient certaines longueurs d’onde seulement. C’est ce même phénomène optique qui permet d’expliquer le bleu du ciel ou les iridescences à la surface d’une bulle de savon. » (un autre article du journal du CNRS qui pourrait bien modifier ma façon de regarder les couleurs dans la nature !)


mercredi 23 septembre 2026

Frédérique Guétat-Liviani
« J’écris et dessine comme un ver de terre qui creuse des galeries, mélange entre eux les terrains et rapporte avec lui l’obscurité du sous-sol. Mes livres, ce sont des installations que je fabrique avec des objets-lettres, des objets-mots, des objets-dessins. J’installe les dessins, les mots sur une surface plane. Avant d’écrire sur des feuilles, je tente d’approcher le noyau de mes différentes pratiques. Je ne parle pas que des pratiques artistiques, je parle aussi des pratiques de la vie banale, celle qu’on a tous en commun, pour trouver un lieu de rencontre entre le ménage et le poème, entre l’écriture et l’installation, entre le sommeil et la récitation. Les installations, les performances que je fabrique en dehors du livre sont faites de fruits, de gros sel, de bols, de linges, des choses qui se mangent ou servent au quotidien. Pour les mots, c’est pareil, ce sont des mots que je porte tous les jours, des mots que je déplace, pour qu’ils se fassent voir ailleurs. Chaque page a son paysage, les blocs sont mon paysage. Des blocs avec des trous qui me permettent de respirer sans ponctuer, des trous-fenêtres pour élargir mon champ visuel altéré à la suite d’une craniotomie. »
Cet article est un entretien avec Liliane Giraudon qui écrit : « Nous sommes des milliardes, aux éditions Lanskine, est un livre à mettre entre toutes les mains et de manière urgente.
Parce que la poétesse qui le signe utilise le poème dans un travail comme le faisait une Lorinne Niedecker experte en condenserie dans une Louange du lieu s’appliquant à une composition relevant d’un admirable ‘Faitmain/Faitmaison’ : ‘J’ai regardé par les fenêtres à l’arrière de la maison qui donnent sur le lac et me suis dit ‘ je suis ce que je suis à cause de tout ceci – je suis ce qui m‘entoure – ces bois m’ont faite’… »
→ L’idée d’une condenserie me parle ! Il y eut un moment où je m’appliquais à écrire, le plus souvent possible, quotidiennement parfois, ce que j’appelais des pelotes de réjection, un texte condensé traversé par mes expériences marquantes du jour… et toujours cette idée que je m’occupe beaucoup du travail des autres, mais sans doute pas assez de mes propres travaux, qui sont toujours en carafe. La reprise très régulière du Flotoir, du fait de sa publication que je voudrais désormais hebdomadaire, me pousse à me consacrer du temps, vraiment.
Frédérique, parlant de son travail dans la ville : « la vie est là, latente. Quand les points de contention se déchirent, les bouches s’ouvrent. Quelqu’un parle, je m’arrête pour l’écouter. Oui, c’est comme un reportage minuscule, un anti Grand reportage. Il n’y a rien de sensationnel dans une foule d’humains qui avance au ralenti avec des chiens qui la suivent, des rats qui la regardent, des oiseaux qui l’accompagnent parce qu’ils ne savent plus où se poser, et des fleurs obsolètes qui s’entêtent à pousser. Et puis il y a des arbres, une multitude d’arbres qui bordent la foule. Ceux qui croient pouvoir soumettre tous les corps, les imaginent inertes. Mais les arbres sont solidaires de la foule et la foule est solidaire des arbres, ils n’ont pas l’intention de se laisser faire. »

Et encore une pseudo-coïncidence
Frédérique : « Dans le premier poème, Lumpenbaum, et dans le dernier, dormance, les vers tentent de faire bloc. Leur forme même impose la lenteur et l’arrêt. Mais ils prennent des coups en chemin et se trouent. Chaque trou laisse apparaître la silhouette d’une créature qui appartient à la foule. Ça peut être une silhouette humaine, animale, végétale, ça peut même être la silhouette de la pluie, désignée coupable de l’effondrement des immeubles par la mairie de l’époque. Les trous dans les blocs laissent aussi passer les voix, elles sont nombreuses, aussi nombreuses que les silhouettes, elles ne font pas de grands discours, elles s’éteignent vite. D’autres vers se forment et puis se déforment. Les blocs de vers mouvants appellent à la dispersion. »
Pardon à Diacritik pour ces reprises, mais je serre dans le Flotoir un peu mes gloses, mais surtout ce qui m’importe ! Que cela encourage les éventuels lecteurs du Flotoir à aller lire ce très bel entretien.

Dormance
C’est un mot que j’ai appris jadis grâce à Marie Etienne et que j’ai tout de suite adoré. Un livre qui s’appelait Dormans. Frédérique Guétat-Liviani a intitulé la dernière partie de son livre, Nous sommes des milliardes, « Dormance » : « dormance, c’est le mot pour parler de toutes les vies ralenties. Quand un organisme entre dans une phase de dormance, il peut paraître mort mais c’est tout le contraire, il préserve la vie et la possibilité de la reproduire en conservant son énergie. Je trouve ça très beau et très fort de la part des arbres, des plantes, d’avoir inventé ça. Faire semblant de dormir, faire semblant d’être mort et se mettre en latence pour mieux préparer la prochaine éclosion. Quand on pense au mépris d’expressions comme : ‘Elle a l’air d’une plante verte’, ou bien : ‘C’est devenu un vrai légume’, on ferait mieux de tourner nos langues au moins sept fois dans nos bouches. Les graines peuvent rester en état de dormance tant que les conditions ne sont pas favorables à leur germination. Et la profondeur de ce sommeil est un héritage de leur mère. Alors la poésie, celle qui travaille la langue, celle qui creuse des souterrains, celle qui ne cherche pas un retour immédiat sur investissement, peut s’inspirer de la méthode végétale. Par l’inventivité et la souplesse stratégique, en concevant des actions subversives discrètes mais concrètes. »
→ idée importante pour moi. Autour de ce sentiment que les œuvres importantes, souvent, presque toujours en fait, si on regarde l’histoire littéraire, sont celles que la recherche (savante ou personnelle) découvre longtemps après – elles ne germent pas tout de suite, ou bien, si elles germent, elles sont invisibles pour l’esprit du temps, qui n’est pas encore apte à les recevoir. N’est-ce pas d’une certaine façon toute l’idée du rejet des œuvres, au moment de leur « apparition ».

Arc électrique
 ’ du fond du temps ou toute récente, photos ’ celle-là sous les yeux : la mer ’ celles-ci, halo de mémoire : la mer ’ arc électrique – court-circuit temporel ’ nuit du temps, le faisceau habité du projecteur ’ pâle aujourd’hui, une image magnétisée ’ La mer, toujours recommencée ’ tremble ’
Une « pelote de réjection » du 10 mars 2024. En fait en 2024, j’ai tenté d’écrit un poème de ce type chaque jour, je les avais baptisés « jourdit ».

Du jourdit
le jourdit est poème journal ou journal poème ’ quelque chose a fait splash boum u(bu) sur fine membrane de conscience ’ piège à papillons, & papillotes, ce jour dit, icelui ! peut tout bouloter grain à moudre moche mini ou grand fort se plie aux jours se fait au temps courbe l’échine ou la redresse ne se la joue pas petites choses posées là comme cairns de fortune, cailloux, rebuts, gravats. –
→ je devrais reprendre, me dis-je.

petit moi terrible monde
aux centaines de milliers de † du jour ’ &moi émoi ? ’ marche 58’40, kms 3,71, dénivelé 29 m, température 17°, humidité, 61 %, têtes nucléaires autour de 300 ’ guerres famines canicules, rio : 61° ressentis ’ et moi et moi p’tit émoi : p’tites photos, p’tits textes, p’tites joies, p’tits maux ’ printemps ’ « e se non piangi, di che pianger suoli » ? (Et si tu ne pleures pas, de quoi donc pleures-tu ?) (20 mars 2024)

Dans les travaux quotidiens, il y avait aussi
Mes relevés pour mon projet « Lire ». Mais j’ai décidé de l’arrêter : non pas de composer ce projet, je dois le faire, j’ai commencé à le monter, je veux aboutir à un livre ; mais arrêter de l’enrichir, travail sans fin et qui me bloque pour le montage de mes presque 600 fragments !
Ces rappels à la fois pour m’encourager, moi, et aussi parce que, peut-être, j’attends des encouragements venus d’autrui ?
Un exemple, ci-dessous, un de mes « portraits de lecteur »

Tabusse
grand âge, ravines de rides et de plis, cheveux blancs et cet éclat bleu des yeux, stupéfiante vivacité – elle porte tennis blanches, jogging noir, veste en velours d’un très beau vert, sac cuir clair élimé jusqu’au rose peau – dans ses mains, un vieux livre abimé à couverture souple, sans image et ce mot Tabusse – l’approche très près de ses yeux, le palpe, le retourne, le hume, le mangerait – dans ce souterrain du métro percevrait-elle un bon goût de montagne, d’air rude, de roche chauffée, d’écorce, d’herbes qui sentent fort.  ?
Métro – 30 septembre 2017 – André Chamson, Tabusse, Mercure de France, 1930

Perec
Sa présence ce matin, via un premier feuilletage de la revue Chroniques de la BnF, laquelle lui consacre une exposition.
Dans Chroniques : « L’auteur des Choses, de Je me souviens et de La Vie mode d’emploi a disparu en 1982. Depuis, son étoile littéraire n’a cessé de monter. Comment expliquer un tel succès ? L’exposition « Georges Perec modes d’emploi » répond à cette question en montrant comment six caractéristiques de l’œuvre l’ont prédisposée à sa fortune posthume : sa diversité, son rapport à la contrainte, son attention aux choses ordinaires, son ambition totalisante, la part qu’elle fait à l’absence et sa capacité à faire de la littérature une forme de résilience face aux destins les plus tragiques. Manuscrits inédits, archives personnelles, jeux, dispositifs interactifs, vidéos, œuvres plastiques et labyrinthes typographiques composent ainsi un parcours d’exposition ludique pensé comme une expérience perecquienne. »
Question : Comment Perec parvient-il à faire des choses ordinaires une matière littéraire universelle ? Réponse de Claire Lesage, une des commissaires de l’exposition : « Donner une dignité littéraire au quotidien ne va pas de soi. Dans Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, trois jours de suite, il va dans plusieurs lieux de la place Saint-Sulpice et il décrit de la manière la plus neutre possible ce qu’il voit. Le public adhère parce que sa vie banale vaut soudain quelque chose. Il n’y a plus seulement la ‘grande littérature’, l’Histoire avec un grand H, les discours éloquents… »

L’herbier des villes
L’autre commissaire parle de « l’Herbier des villes : Perec collectionnait précisément tout ce qui est insignifiant dans la vie quotidienne : prospectus, invitations à des vernissages, tickets de métro, de cinéma, etc. Insignifiants séparément, ils prennent de la valeur ensemble en dessinant une époque. »
Quelle belle découverte pour moi que cet herbier des villes. il me semble parfois en constituer un, photographique.

L’arbre à loques
Je reviens au premier poème du livre de Frédérique Guétat-Liviani qui s’appelle Lumpenbaum. En allemand Lumpen signifie chiffons, guenilles et je pense bien sûr à la célèbre expression Lumpenproletariat, et Baum, c’est un arbre ; mais je découvre qu’il existe bel et bien des arbres à loques ! Ce sont des arbres sur lesquelles on accroche tissus ou chiffons, dans le but de guérir une maladie. C’est une pratique votive, qui vient de traditions celtes ou gauloises. On se frotte le corps ou la partie malade avec un chiffon et l’on s’en va l’attacher à un arbre. Avec l’usure du vent, de la pluie, du temps, le mal sera emporté. Quelle superbe idée d’ouvrir un livre de poèmes comme cela. Les poèmes comme des loques sur l’arbre pour nous guérir de nos maux ? Wikipédia recense plusieurs arbres à loques en France, en Belgique et au Luxembourg.


vendredi 25 septembre 2026

Clarice Lispector
Magnifique extrait de Clarice Lispector, chez qui je détecte soudain une tension quasi mystique à laquelle, peut-être, je n’avais pas été sensible jusqu’à présent : « Je renonce et moins je suis plus je vis, plus je perds mon nom plus on m’appelle, mon unique mission secrète est ma condition, je renonce et plus j’ignore le mot de passe plus j’accomplis le secret, moins je sais plus la douceur de l’abîme est mon destin. Et alors j’adore. » (in La passion selon G.H., p. 213)

Pessoa
Je vais bientôt venir à bout de la biographie de Pessoa, qui n’est pas vraiment un livre pour moi. Je le définirai plus comme un livre d’histoire, voire de sociologie, que comme un livre sur la littérature. Il est beaucoup question de tous les aléas de la vie de Pessoa, de l’histoire du Portugal, beaucoup question de l’orientation sexuelle de Pessoa, mais tellement peu question de son écriture, de ses livres, du rapport entre ce qu’il vit et ce qu’il écrit (un peu, mais vraiment peu). Je me suis beaucoup ennuyée, je n’ai pas le sentiment d’avoir appris grand-chose sur Pessoa et en particulier sur sa poésie. Peut-être les parties les plus convaincantes sont toutes celles qui ont traité à l’identité et aux hétéronymes.
Voici par exemple quelque chose que j’aurais aimé voir davantage développé : « C’est dans son imagination littéraire – j’entends par là ses poèmes et ses textes en prose mais aussi ses calculs astrologiques, ses visions sébastianistes et du Quint-Empire, ses divagations spirituelles – que Pessoa parvint, autant qu’un seul homme le peut, à être tout de toutes les manières possibles. »
Et je suis reconnaissante à Richard Zenith pour cela : « La prophétie antérieure de Pessoa ne se fondait sur rien d’autre que la foi qu’il avait en sa propre aptitude. Entre-temps, il avait néanmoins écrit de la poésie extraordinaire, hautement originale, et qui donc, parmi ses contemporains, pouvait prétendre à être aussi diversement représentatif que Pessoa ? Il avait, en Alberto Caeiro, créé un poète de la nature ; en Álvaro de Campos un poète de la ville moderne ; et en Ricardo Reis, un poète du monde ancien transposé dans le présent. (p. 776). Il fait aussi un rapprochement intéressant avec le Bartleby de Melville : « Dans le cas de Pessoa, qui bien sûr n’avait jamais lu Melville – ce dernier ne fut d’ailleurs lu des Américains que bien après la Grande Guerre –, presque tout ce qu’il écrivait était en lien avec ce sentiment d’inadaptation. Ne se sentant pas à sa place dans le monde, il se recréait un monde par l’écriture. Ses hétéronymes étaient comme autant de scribes Bartleby, mais retournés comme des gants. Là où le héros de Melville préférait, à un moment donné, cesser d’écrire (les choses que les autres attendaient de lui), les personnages de Pessoa insistaient pour écrire (des choses auxquelles les autres ne s’attendaient pas).

Ludovic Degroote, un « choix de poèmes »
Je lis la petite anthologie personnelle qu’il a composée pour la collection « Choix de poèmes » des Editions Unes. Une traversée de toute son œuvre. Que je trouve belle mais aussi très émouvante. Je ne connaissais pas Ludovic à ses débuts, je l’ai connu beaucoup plus tard. Mais j’ai lu beaucoup de ses livres, à partir du moment où j’ai créé PoeZibao. Je me souviens en particulier de La Digue, livre épuisé si je me souviens bien, à un moment donné, et que j’avais repris en feuilleton dans Poezibao, avant que les éditions Unes réédite ce très beau texte.
Ludovic a choisi une présentation sans joints, si je peux dire les choses ainsi. Les poèmes se suivent, montés dans l’ordre chronologique de leur écriture et on ne sait pas de quels livres ils sont extraits, certains sont même inédits ; en fin de livre, une table des matières et une table des sources permettent d’en connaître l’origine, mais j’approuve personnellement cette démarche qui donne à voir la continuité et aussi l’évolution de l’œuvre. Sans didascalies en quelque sorte !
Non seulement ici l’écriture se cherche mais si elle se cherche aussi intensément, c’est que l’auteur lui-même se cherche, ne se sent souvent qu’à peine exister. « vide la tête bâtit ses petites misères / ça commence à la gorge le poids du vide calfeutre / et puis ça descend sur l’estomac le ventre / avant de saisir la tête qui s’y était repliée / alors on se dit qu’on va le dire l’écrire / je ne vois pas bien quoi faire d’autre. (p. 8, c’est un des premiers poèmes, et c’est déjà quasiment programmatique !).
Il est beaucoup question de vide, d’absence, d’absence à soi, de nécessité de « tenir », mais en même temps de perte des perceptions ou du sentiment d’exister « les choses, ça arrive, on ne les voit plus plus, on croit les savoir par cœur, on n’écoute plus rien » (p. 10). Pratiquement pas de ponctuation dans la plupart des textes de ce choix, fondé sur une démarche très construite et pensée, comme un continuum. Le sentiment aussi d’une marche, dont celle, emblématique, de va-et-vient sur la digue. La digue de Wimereux, que Ludovic Degroote arpente depuis l’enfance et encore maintenant. « les choses ne semblent pas pareilles parce que nous ne nous ressemblons pas ; chaque pas qui nous ramène près de nous dans le même temps nous éloigne ; on se tient dans cette incertitude de soi … » (p. 11)
Au fil des pages, je relève, « défiguration du temps » ; « la faille » ; « une espèce de va-et-vient ». Continuum aussi entre le corps et l’esprit, cela passe sans cesse de l’un à l’autre. Question centrale : « qu’est-ce qu’on peut faire de soi » (p. 23) « On passe devant soi / une ligne d’absence ». « ça doit tenir ». Il est aussi beaucoup question de la mort, elle a largement éprouvé et de très près Ludovic, depuis la disparition de sa grande sœur Godeleine (Monologue) alors qu’il n’avait que 7 ans. Beaucoup de très proches. Et puis toutes les lignées ancestrales, sur lesquelles il a beaucoup travaillé, à titre personnel. « j’essaie de les suivre durablement dans leur histoire de mort / ça fait une vie pour soi comme toutes les histoires / en attendant nous de passer à l’histoire / on la précède un peu (p. 45)

Ecrire de la poésie
« Pour écrire de la poésie il ne faut rien compter // cela s’appelle le temps » (p. 71). Cela me fait penser à ce qu’écrit Rilke à un jeune poète. Il faut tant de temps accumulé, d’expériences, pour écrire un seul vers qui tienne.

C’est ainsi que parfois …
« c’est ainsi parfois qu’on se met à écrire, ou à porter une voix, même lorsqu’il ne s’agit pas de sa voix, non pour faire ce prétendu travail de deuil, expression idiote et truquée dont l’apparence laisse entendre qu’on puisse l’effectuer, c’est-à-dire s’en défaire quand il aurait été réalisé, idiote et truquée, car on ne fait rien dans un deuil qui ne fait que la douleur vous fasse, à travers la combinaison du temps qui passe et de celui qu’en vous cette douleur a figé / sans doute est-ce un peu de cela que je cherche à atteindre // qui travaille à fois pour et contres sa ruine // quelque chose d’humain en somme » (p. 79)
→ il me semble que l’expression pour et contre sa ruine est très emblématique de la singulière approche poétique, comme oscillante, de Ludovic Degroote. Malgré la mélancolie, malgré la mort et l’absence omniprésente, y compris sa propre absence à soi-même, on n’est pas dans du figé, il y a des mouvements sous-jacents, permanents, subtils, qui vont contre la ruine. « c’est ainsi que je vie / collé à ce qui disparaît (p. 83)

Bonheur du jour
Je vis parmi des livres merveilleux
dont beaucoup me sont offerts
je me promène dans des livres
de la Sardaigne à Wimereux,
de Marseille à Lisbonne
derrière mon bureau

Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions)
○Corinne Eychenne, La Revanche des Brebis, des Broussailles et des Bergers (Cardère)
○Leo Löwenthal, Autodafés. Ces livres qu’on brûle


samedi 26 septembre 2026

Une personne derrière l’écriture
J’aime cette insistance sur la personne, unique et inaliénable, irremplaçables, comme le proclame la religion chrétienne, d’autres religions aussi sans doute. Comme le dit et le redit le pape dont la présence, ici, et les discours me touchent et m’émeuvent, en dehors de toute religion, peut-être même de croyance. Cette personne humaine, dont on tient si peu compte, partout, chair à canon pour les uns, esclaves à produire, cerveau à occuper, parasites-insectes pour les autres, malades, handicapés, inutiles ailleurs et j’en passe.
À l’heure aussi de cette polémique sur le recours à l’IA par les écrivains. Jamais un texte écrit par une IA ne sera une véritable œuvre et j’écoute ce que me dit Robert Bober : « Un écrivain doit être avec lui-même avant tout, on ne peut rien y faire, il n’y a pas d’autres possibilités, il doit être fidèle à lui-même, à sa voix, à sa musique, à ses expériences, s’il commence à loucher, ce n’est pas bien, c’est même très grave. Il doit être comme le musicien relié à son instrument. » (Robert Bober, Par instants, la vie n’est pas sûre)
L’œuvre produite par l’IA pourra faire illusion et ils sont sans doute beaucoup à être vexés de n’avoir rien vu (je l’aurais été aussi si j’avais lu le livre et l’avais apprécié). Il faut aussi bien analyser les choses et savoir quelles consignes ont été données à l’IA et dans quelle proportion elle a été utilisée. 100%, disent les outils d’investigation. Bien comprendre aussi qu’il y a évidemment du racisme derrière les accusations. Auraient-elles plu de la même manière sur un homme blanc ? Et l’origine de la première accusation, anonyme qui plus est, en dit long. Une analyse de cas très documentée et fouillée serait nécessaire.

Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions)
○Barbara Cassin, Les mots qui fuient
○Littérature,
n° 223 : « Judith Schlanger, une vie dans les livres »

Perec peintre
« Les éditions du Seuil proposent la découverte un continent graphique et pictural inconnu de l’œuvre de Georges Perec. Car Perec s’est rêvé peintre, avant de devenir écrivain. Ses brouillons ou le Cahier des charges de La Vie mode d’emploi en témoignent. Mais l’ampleur de cette partie de son œuvre nous demeurait inconnue. Un volume de Dessins, encres et gouaches l’expose pour la première fois, grâ ce aux archives ouvertes par les ayants droit de l’auteur. Accompagné d’un texte signé par Matthieu Rémy, il paraît au sein de « La Librairie du XXIe siècle », qui a déjà accueilli une quinzaine de titres de Georges Perec, dans la continuité́ du travail d’édition de textes posthumes et d’inédits initié par Maurice Olender. Paraît dans le même temps et dans cette même collection un volume de Dialogue avec les peintres, édité et préfacé́ par Cécile De Bary, qui nous offre un ensemble de textes inaccessibles ou inédits, accompagnés d’archives et documents rares. »
(Source)
J’ai pu voir dans « Chroniques de la BnF » que j’ai évoquée récemment un des pages du fameux « Cahier des charges de La Vie mode d’emploi » et c’est à la fois beau et fascinant.
Cette même source (fabula.org) explique aussi que Maxime Decout fait paraître de son côté aux éditions Corti un essai intitulé Lire les fantômes et sous-titré Perec contre-enquête. Il y fait l’hypothèse que Georges Perec aurait laissé un ultime « grand œuvre », dissimulé par fragments dans ses textes, et composé d’œuvres fantômes imaginaires, autrement dit de textes qui n’existent que par leur mention à l’intérieur d’autres textes. »


dimanche 27 septembre 2026

Christine Schwartz
Je lis dans le Grand Continent dimanche, un entretien de Guillaume Erner avec Christine Angot qui vient de choisir de changer de nom. Désormais, Christine Schwartz. Belle remarque de Guillaume Erner : « à quoi bon interviewer des écrivains ? Pour leur faire résumer leurs livres ? Généralement, vous connaissez leurs écrits mieux qu’eux. C’est bien connu : une fois le texte publié, il ne leur appartient plus. Mais alors, à quoi bon ? Eh bien, à comprendre l’étrange machinerie mentale qui leur tient lieu de LLM. Celle de Christine Angot est particulièrement singulière. ».
→ Je pratique de plus en plus volontiers cet exercice de l’entretien, pour Poesibao ;je le préfère à la note de lecture (on se fout de mon point de vue) et, oui, j’aime à explorer avec l’auteur ou l’autrice son étonnante machinerie mentale, ce qui m’aide aussi à mieux comprendre la mienne.
C’est un remarquable entretien. Sur la filiation, sur l’inceste, sur l’ascendance juive et tout ce que cela a engendré après le 7 octobre.

Toujours littérature et IA
Dans ce même numéro, Guillaume Erner, encore lui, parle de l’affaire récente du livre célébré dont on découvre qu’il pourrait avoir été entièrement écrit par l’IA. J’aime son approche, très mesurée, très humaine. Il échange avec celui qui est à l’origine du scandale, d’abord de façon anonyme par un tweet dénonciateur puis clairement, Samuel Fitoussi. Et je crois qu’il rejoint ce que j’ai tenté de dire : « un texte n’est pas une chaise. Qu’un meuble sorte des mains d’un artisan ou d’une usine robotisée nous est indifférent. Mais lire, c’est rencontrer une autre subjectivité. Nous sommes des animaux sociaux, qui avons évolué en petits groupes. Si nous pouvons rester des heures seuls dans une chambre avec un livre, c’est parce que nous y communiquons avec quelqu’un, fût-il mort. »
Une image générée par IA peut être sublime, elle ne nous fait pas le même effet, y compris physique, qu’un Rembrandt ou un Van Gogh. Le créateur n’a pas été en chair et en os devant cette toile. Dans le texte généré par IA, aussi remarquable qu’il soit, il manquera toujours quelque chose de l’âme, une présence fantomatique, auratique, que seules peut-être certaines lectrices (parfois des lecteurs) perçoivent ? Et qui fait toute la différence, si on veut garder les notions d’œuvre, d’art, de littérature. Qui deviendront, peut-être, obsolètes ? Que certains en tous cas souhaitent devoir devenir obsolètes, notamment par ce que la capacité à les produire ne s’achète pas ?

Le détecteur de mensonge !
À propos du détecteur Pangram : « D’où l’importance de Pangram, le logiciel de détection qui a servi à confondre le roman. Sa fiabilité, rappelle-t-il, n’est pas seulement proclamée : des enquêteurs et auditeurs indépendants l’ont vérifiée, notamment pour son très faible taux de faux positifs. Le logiciel est entraîné sur des millions de textes humains et artificiels, et il apprend à repérer la trace statistique de l’IA. Écrire deux pages, explique-t-il, c’est effectuer sans le savoir des millions de micro-choix. Sur une phrase, qu’un humain fasse les mêmes choix qu’une IA peut relever du hasard. Sur des centaines de phrases, cela devient extrêmement improbable. »
guillaume Erner pose énormément de questions très importantes dans ce texte que je ne peux résumer ici. Alors oui, je pourrais demander à l’IA de le faire, mais je ne veux pas. Je ne sais pas le faire, je ne m’en donne en tous cas pas le temps, je l’admets et je ne veux pas tricher.
Il termine en beauté sur une interrogation sur le Talmud, après avoir exploré les opinions politiques de Fitoussi et l’avoir interrogé sur le rapport entre ses opinions et ce qu’il pense de l’affaire Orélien.
J’adore sa remarque : « Restait la question morale posée par le plagiat. Je me demandais ce qu’en pensait le Talmud, où il s’agit sans cesse de citer d’autres rabbins. J’ai donc interrogé la rabbine Myriam Ackermann-Sommer. « Le Talmud, m’explique-t-elle, c’est la Torah orale, et il faut vraiment comprendre ce que cela signifie : une culture de l’oralité. De cette oralité découle un principe central, amirat davar be-chem omro. Quand on dit quelque chose, on doit rapporter le nom de celui qui nous l’a appris. On le retrouve un peu partout, par exemple dans les Maximes des Pères. Quand on y demande comment devenir un bon étudiant de la Torah, l’une des réponses est qu’il faut être omer davar be-chem omro, dire la chose au nom de celui qui l’a dite. On nous dit même que cela apporte la délivrance, que l’ère messianique adviendra grâce à ceux qui rapportent les propos sans plagier. Dans ce cadre, le plagiat consiste précisément à rapporter un enseignement sans dire qui nous l’a appris. Le traité Yevamot, consacré au lévirat, rapporte à ce sujet un bel épisode de grabuge entre les Sages. Au IIIe siècle, à Tibériade, Rabbi Éléazar, raconte Myriam Ackermann-Sommer, énonce une halakha, un élément de loi, sans citer son propre maître, Rabbi Yohanan. Celui-ci est furieux : qu’est-ce que c’est que cet élève qui ne cite même pas ses maîtres ? Ne pas nommer celui qui nous a enseigné est perçu comme la honte ultime.
C’est pourquoi la littérature talmudique contient une formule en soi très lourde : amar untel, amar untel, « untel a dit qu’untel a dit qu’untel a dit ». On y trouve parfois quatre noms de suite. Il s’agit de retracer la chaîne de la transmission, qui est l’élément le plus essentiel pour comprendre toute la Torah orale. »
→ j’ai l’impression que je suis dans cette optique, bien souvent, dans le Flotoir, j’ente ma réflexion sur la citation, le savoir d’autrui qui est lui-même souvent savoir d’autre autrui et je tente de reconstituer la chaîne. D’où ça vient ? D’où je viens. Christine Angot-Schwartz ne dit pas autre chose.
Myriam Ackermann-Sommer : « Ces chaînes de citations produisent d’ailleurs une étonnante impression de synchronie. Le Talmud fait dialoguer des Sages que séparent plusieurs générations, parfois plusieurs siècles, au point qu’on ne s’en rend même plus compte. C’est par cette tradition orale qu’on maintenait les défunts en vie : en citant les morts, on les rend vivants. On comprend alors que voler un enseignement soit plus grave encore que voler un objet. Un objet peut être restitué. Un enseignement volé s’est déjà imprimé dans l’esprit des gens comme étant le nôtre, et le mal est bien plus difficile à réparer. » (article)

Et la copie ?
Je découvre une autre question en réfléchissant à tout cela. Il y a le texte généré par IA, il y a le texte volé inclus dans sa propre production comme venant de soi, alias le plagiat. Mais qui n’est plus plagiat si on cite ses sources. Question qui se pose alors aussi bien à soi-même qu’à l’IA : quid de la citation ? Pourquoi la loi ne l’admet-elle en général que courte, sans quoi elle devient une reproduction illicite du texte ?
Inutile de dire que c’est une question qui concerne très étroitement le Flotoir.

Autre entretien fécond
Ce numéro dominical du Grand Continent est décidément bien riche pour moi. Florent Zemmouche s’y entretien avec Mathieu Roger-Lacan, toujours sur l’affaire Orizet. Et il commence par bien contextualiser les choses historiquement, réflexe salutaire et fécond : « L’apparition de l’IA générative bouleverse notre rapport à l’écriture, qui a lui-même été codifié par l’invention de Gutenberg, il y a près de six cents ans. Ce que l’on oublie souvent, c’est que ce qu’on croit être des vérités éternelles sur le langage – je pense à des notions qu’on emploie couramment : auteur, imprimeur, plagiat, citation, copyright… – sont en fait des modalités de notre rapport à la langue dans « l’ère Gutenberg ». Dans l’Antiquité, le mode de transmission du savoir et de la parole était régi par ce qu’on appelle la doxographie, sur laquelle Barbara Cassin a beaucoup écrit : on dit que x a dit y, sans que y soit considéré comme les paroles exactes de x. De même, jusqu’à l’imprimerie, il faut comprendre qu’il n’a jamais existé deux fois le même livre – en particulier dans un monde roman où l’orthographe lexicale n’était pas stabilisée. »
Autre remarque de Mathieu Roger-Lacan : « ces changements vertigineux qu’on a un peu oubliés et qui sont devenus pour nous des normes, sont à nouveau en train d’être bouleversés. Pour la première fois dans l’histoire, du langage peut être produit par personne, par autre chose qu’une personne, par une immense chaîne d’autres langages, elle-même dépassée algorithmiquement par un pari sur la crédibilité d’un élément n+1 de la chaîne. Beaucoup de notions anciennes périment. Pour le dire vite à l’aide d’un exemple : alors qu’à l’ère Gutenberg, on ne doutait pas qu’un texte, même anonyme, eût un auteur, à l’ère de ChatGPT, on peut légitimement douter qu’un texte, même signé, en ait un. »
Réfléchissant à la question de la fiabilité des détecteurs de « faux », il évoque d’ailleurs ce curieux langage utilisé dans ce contexte, faux positif et faux négatif, qui évoque la période du Covid, il a cette remarque très profonde : « Je comprends les arguments statistiques, mais j’observe un problème structurel dans la position de tous ceux qui défendent la validité de la détection par IA dans le cadre de l’affaire Orélien. Au fond, ils cherchent ainsi, par des moyens techniques, à faire entrer le génie dans la bouteille en rétablissant une vérité définitive. Je pense que le défi auquel nous sommes confrontés est beaucoup plus grand. Nous devons apprendre à vivre dans un monde où le doute est omniprésent. »
Et formidable cette invocation des fameuses paroles gelées de Rabelais, pour expliquer certains aspects de la position de l’essayiste !  (article)
« L’IA générative ouvre une nouvelle ère où il est envisageable que du langage tombe du ciel sans qu’on ait besoin de lui attribuer un auteur. Ça parle, comme dirait l’autre. À ce sujet, un tic de langage des élèves et des étudiants à qui j’ai pu enseigner me semble exemplaire de ce changement de paradigme : on les entend souvent dire « dans le texte ils disent que… ». Cet étrange pluriel me semble être le signe d’un nouveau régime d’auctorialité à l’ère post-Gutenberg, dans un monde où la production du langage n’est plus réservée aux êtres humains. Il peut y avoir du langage comme il y a de la pluie ou des embouteillages : par un effet étrange, la langue rejoint le ça freudien. »



Noms propres cités
Myriam Ackermann-Sommer, Antonella Anedda, Christine Angot, Christine Angot-Schwartz, Jacqueline Auriol, Gaston Bachelard, Cécile de Bary, Robert Bober, Jacqueline Bloch, Claude Bloch, Gaston Bonnier, Alberto Caeiro, Álvaro de Campos, Barbara Cassin, André Chamson, Joseph Conrad, Michel de Certeau, Maxime Decout, Ludovic Degroote, Jacques Derrida, Annie Dillard, Marie Étienne, Corinne Eychenne, Charlotte Fauve, Jean-Pierre Faye, Samuel Fitoussi, Liliane Giraudon, Frédérique Guétat-Liviani, Philippe Jaccottet, Marc Jeanson, Claire Lesage, Clarice Lispector, Leo Löwenthal, Marielle Macé, Herman Melville, Lorine Niedecker, Maurice Olender, Jean Orizet, Georges Perec, Fernando Pessoa, Michèle Petit, François Rabelais, Ricardo Reis, Matthieu Rémy, Rainer Maria Rilke, Mathieu Roger-Lacan, Umberto Saba, Judith Schlanger, Christine Schwartz, W. G. Sebald, Italo Svevo, Anouchka Vasak, Vincent van Gogh, Florent Zemmouche, Richard Zenith


Livres cités
Antonella Anedda, En Sardaigne, il n’y a que des îles
Robert Bober, Par instants, la vie n’est pas sûre
Barbara Cassin, Les mots qui fuient
André Chamson, Tabusse
Maxime Decout, Lire les fantômes. Perec contre-enquête
Ludovic Degroote, Choix de poèmes
Ludovic Degroote, La Digue
Ludovic Degroote, Monologue
Marie Étienne, Dormans
Corinne Eychenne, La Revanche des Brebis, des Broussailles et des Bergers
Frédérique Guétat-Liviani, Nous sommes des milliardes
Marc Jeanson et Charlotte Fauve, Botaniste
Clarice Lispector, La Passion selon G.H.
Leo Löwenthal, Autodafés. Ces livres qu’on brûle
Herman Melville, Bartleby
Lorine Niedecker, Louange du lieu
Georges Perec, Les Choses
Georges Perec, Dessins, encres et gouaches
Georges Perec, Dialogue avec les peintres
Georges Perec, Je me souviens
Georges Perec, La Vie mode d’emploi
Georges Perec, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien
Judith Schlanger, L’Écorce des choses
Anouchka Vasak, Le lieu du bleu. Enquête sur un ciel de Provence