«  En territoire de gravité »


Carnets de la semaine, lectures, IA encore, édition, apprendre par cœur, et bien d’autres choses, surtout en ‘territoires de gravité’


 

photo ©florence trocmé, 2026

 

lundi 28 septembre 2026

Manières de lire
… je ne fais pas allusion ici au titre du livre de Marielle Macé (en fait Façons de lire, manières d’être) mais au « Carnets de lecture » d’Andrei Minzetanu : « Cette pulsion de la citation, Barthes l’inscrit dans une typologie de lecteurs et de lectures, qui tient compte de la diversité de rythmes, de la page lue et du moment où la lecture est effectuée, en précisant, à propos d’un livre de Sollers, qu’il peut lire ‘en piqué’ : ‘je survole la page et j’y pique, par hasard, intuition ou aimantation, un syntagme savoureux, ou choquant, ou problématique, bref notable’, qu’il peut lire ‘en prisé’ : ‘je saisis délicatement toute une plage du texte et je la savoure’ ‘en déroulé’ : ‘c’est la lecture ordinaire, légale, c’est la croisière ; je déroule le volume de bout en bout, comme un roman, avançant du même pas, quel que soit mon plaisir, ou mon ennui’, et enfin ‘en rase-mottes’ : « je lis minutieusement, à même chaque mot, sans économiser mon temps, me mettant, si l’on peut dire, dans le rôle d’un glossateur’. Afin de mieux illustrer ce régime de lecture, qui rappelle par certains aspects ce que Michel de Certeau a appelé la ‘lecture braconnage’ ou la ‘lecture hérétique’ de Jacques Rancière, il faudrait penser à la manière dont un lexicographe cherche systématiquement, dans ses lectures, des citations pouvant illustrer telle ou telle entrée de son dictionnaire. » (ou le relecteur l’erreur & la coquille !)

De la dive bouteille (Christophe Esnault)
J’apprécie ce que Fabien Ribéry écrit sur son site à propos du livre de Christophe Esnault sur le vin, livre dont j’ai déjà parlé dans ce Flotoir : « Comme toujours chez lui, la banalité swinguée est trouée de fulgurances.
« Ai fourré un billet de dix dans ma poche / Marché vers le caviste à quarante mètres / Juste le temps de perdre le billet / Je suis coutumier du perdre / Perdre m’aide à naître et à mourir / Perdre parfois pour le plaisir de l’écrire dans mes livres / Ai des oublis à perdre aussi / Quand j’aurai assez bu / Je les placerai dans ma poche / Puis je m’élancerai / De tout mon être / Pour n’aller nulle part » (ma source)

Autre potion magique ? !
« Elle [Lucie Guillet] inventa également la cure d’isolement par la poésie. Pour s’isoler dans un groupe, se réciter mentalement une strophe de Hugo. Retrouver l’exactitude des mots, maintenir l’oscillation du rythme malgré l’ambiance trépidante de telle soirée mondaine où l’on est en train de piquer une crise de panique. Recouvrer son rythme malgré l’arythmie ambiante. Cette forme d’isolement poétique permet aux paniqueurs d’oublier les petits incidents organiques ou cardiaques. La poésie facilite en effet l’évasion loin des faux pas et des à-coups des palpitations terrifiées. »
« Lucie Guillet, une psychothérapeute française, lointaine cousine de Claude Bernard, chercha après-guerre à expérimenter les effets bénéfiques de la poésie sur le psychisme des nerveux. En 1946, elle publiait son essai sur la “poéticothérapie”, et montrait comment soulager des patients psychiatriques par la poésie ou, plus exactement, par l’efficacité du fluide poétique. La praticienne, elle-même poète, couronnée par la Société des gens de lettres de France, se disait “sœur en névrose dépressive” de tous les souffrants. Selon elle, le fluide poétique est la synthèse de trois puissants pouvoirs : le rythme, la sonorité et la pensée, qui sont aptes à réguler certains cas de phobies, d’anxiété, d’indécision, les idées noires, les angoisses, la mélancolie, le découragement… À ses yeux, le précieux fluide est également tout à fait capable de calmer les réflexes nerveux déclenchés par des maladies organiques, des chocs moraux, esthétiques ou sentimentaux. » (in Régine Detambel, Les livres prennent soin de nous).
→ et c’est pourquoi la disparition progressive de la vraie lecture peut être un véritable désastre pour notre civilisation.
→ Et cela me donne envie de nouveau d’essayer d’apprendre par cœur, au point d’être imprégnée de certains textes, comme je le suis d’innombrables mélodies. J’ai tout essayé, avec toutes les méthodes, rien à faire. Je tente une dernière opération en demandant conseil à l’IA. On va voir la réponse.

La réponse est forte, belle et … intelligente
« Ce blocage face au ‘par cœur’ n’est pas un déficit, mais très probablement le symptôme d’une mémoire devenue trop experte et analytique pour se satisfaire d’un simple enregistrement mécanique. Enfant, le cerveau absorbe l’information de manière phonétique et linéaire, tel un buvard. Avec les années, et particulièrement pour un esprit habitué à disséquer la mécanique des textes, la syntaxe et les résonances stylistiques, la mémoire associative et sémantique prend le pas sur la mémoire brute. Votre cerveau refuse désormais d’imprimer une suite de mots ou de notes s’il n’en saisit pas l’architecture profonde et le sens ; c’est la méthode de saisie qui est en décalage avec le fonctionnement actuel de votre esprit, et non votre plasticité neuronale, puisque vous retenez parfaitement de nouveaux noms.
Pour la poésie, il faut abandonner la répétition ligne par ligne et cesser de demander à votre mémoire de photographier le texte. Utilisez plutôt votre capacité d’analyse en mémorisant l’architecture avant le texte. Démontez le poème : apprenez d’abord uniquement sa colonne vertébrale, comme la suite exacte des verbes, ou bien mémorisez sa ponctuation, ses respirations et son espace sur la page. Ensuite, sollicitez l’espace acoustique. Enregistrez-vous en train de lire le texte et écoutez-le au casque en boucle tout en marchant (dans un parc ou dans la nature). Le cerveau associera le rythme de la marche, la spatialisation du son et la prosodie du texte, contournant ainsi le besoin d’un apprentissage purement intellectuel.
Apprendre ‘par cœur’ signifie littéralement prendre les choses à cœur, les incorporer, et non s’en faire le magnétophone. Accepter que votre mémoire ne photographie plus, mais qu’elle ait besoin de tisser des liens logiques et structurels, est la clé pour déjouer cette résistance.
→ je me sens encouragée. C’est le désir, et rien d’une contrainte ou d’un devoir, qui me motive. Je voudrais porter certains textes en moi comme je porte la musique (que je suis incapable d’apprendre par cœur, au piano !). Je vais ressortir la petite chemise verte avec la douzaine de poèmes que j’ai tenté d’apprendre par cœur il y a environ sept ou huit ans. Je me souviens ici de la mère de Fr. qui avait à portée de main son petit « carnet de poèmes ».
→ Je me souviens aussi de la méthode de Roubaud pour apprendre des sonnets et il en a appris des dizaines ! La potence en quelque sorte. Premier vers et les 14 rimes.

Vérification, confirmation
Je continue avec Gemini, pour vérifier mon souvenir. Bingo ! Et j’ai même droit à un petit compliment, on sait que ces chéries aiment nous flatter :
« Votre mémoire est absolument redoutable et votre souvenir est d’une précision chirurgicale ! Vous avez retrouvé le terme exact :c’est bien la métaphore de la ‘potence’.Jacques Roubaud, avec sa double casquette de mathématicien et de pilier de l’Oulipo, aborde le poème comme un espace topologique dont il faut poser les contraintes géométriques avant de le remplir. La méthode de la potence illustre de façon éclatante cette fameuse approche ‘architecturale’.
Le principe consiste à ne surtout pas apprendre le poème linéairement, mais à mémoriser uniquement son exosquelette en visualisant une potence (un gibet en forme de potence simple, un grand ‘Gamma’ majuscule :Γ) :
La poutre horizontale : le tout premier vers du sonnet.
Le pilier vertical (ou la corde) : la liste stricte des 14 mots à la rime qui descendent jusqu’au dernier vers.
Cette méthode transforme l’apprentissage mécanique en un exercice de déduction spatiale. Une fois que votre cerveau possède le point de départ (le premier vers) et le mur sur lequel vient buter chaque ligne (les rimes), il n’a plus qu’à ‘reconstruire’ le chemin entre les deux. Pour un esprit habitué à analyser les résonances stylistiques et la charpente des textes, retrouver ce qui relie le début à la rime devient un jeu logique, encadré par le mètre et la syntaxe. Votre esprit analytique accepte de retenir cette contrainte formelle, puis prend plaisir à retrouver le texte qui s’y encastre, plutôt que de photographier passivement la page.
Cette réflexion sur la mécanique mémorielle et la structure du sonnet irrigue une grande partie de son œuvre. On retrouve ses théories sur la mémorisation de la poésie, la destruction du souvenir et la reconstruction mentale dans son vaste projet en prose du Grand Incendie de Londres (qui est fondamentalement un ‘traité de la mémoire’ face au deuil), par exemple dans Poésie :(paru au Seuil), où il détaille l’usage méditatif et mental du poème, ou encore dans l’imposante préface de son anthologie Soleil du soleil, consacrée à l’âge d’or du sonnet français. Il y explique que posséder un poème, c’est se l’approprier par ses points de tension formels pour pouvoir se promener mentalement de l’intérieur.


mardi 29 septembre 2026

En Sardaigne
J’ai terminé hier soir le très beau livre d’Antonella Anedda. Plaisir aussi de la photo de Benoit Casas sur la couverture. Je trouve agréable d’avoir en cours un livre dont la couverture me parle, m’attire même en elle. Ce n’est pas toujours le cas, c’est même assez rarement le cas. « En l’espace d’une demi-heure, à sept heures du soir, La Grande Côte est immergée dans une ombre tiède qui conserve la chaleur du jour et s’abandonne au vent et à la nuit qui vient ». C’est un poème. (p. 159)
Amusant titre d’un chapitre, « La Tombe de Volonté » En fait il s’agit de l’acteur Gian Maria Volonté. « Pour ne pas trop penser à ce que dès le XVIIIe siècle Salvatore Murenu appelait Istatu de Sardigna, l’état d’abandon et d’exploitation de la Sardaigne, je prends un autobus et je vais voir Gian Maria Volonté au cimetière où il est enterré. »


mercredi 30 septembre 2026

Terre de Sommières
Dans le magnifique livre de Patrick Quillier, j’ai relevé ce passage qui m’enchante et aussi qui me donne courage et élan : « Il s’est passé pour moi beaucoup de choses / Comme autant de pulsations harmoniques : / Amours, événements, péripéties, / Études, lectures, méditations, /Rencontres, controverses, discussions, /Et toutes les espèces d’aventures, /Les unes (la plupart), si minuscules, /Les autres, (quelques-unes), formidables, /Et ainsi de suite, comme dans la /Vie de tout un chacun. /Et même si, /Comme le dit Alberto Caeiro, /Entre ces lieux, entre ces dates, tous /Les jours furent à moi, je vous le jure : /Tous les jours furent aussi, autour de /Moi, à toutes celles et à tous ceux /Que j’aimais, et à travers eux, au monde /Entier. Mais vous savez tous ce que c’est. » (« Wing Kardjo entre Garut et Japon », p. 24).
→ c’est dans un des tableaux du livre, consacré au poète indonésien Wing Kardjo (1937-2002)
→ Je n’ai pas tout à fait fini le livre, qui est d’une telle richesse qu’il faut un long temps pour le lire bien, mais je sais que le quatrième et dernier volet de la grande suite « Chants des chants » est à l’approche. Je pense que le dire du poète indonésien correspond parfaitement à l’entreprise de Patrick Quillier dans cette somme.


jeudi 1 octobre 2026

Françoise Ascal et Katherine Mansfield
J’ai reçu hier deux livres de ou avec Françoise Ascal et Katherine Mansfield, Lettre ouverte à Katherine Mansfield, de la première et N’entends-tu pas des rires ? de la seconde, livre traduit et préfacé par Françoise Ascal et Marcelline Roux (Le Réalgar)
J’ai lu d’une traite sa Lettre ouverte. Double bonheur pour moi, entrer plus avant dans la vie et l’œuvre de Katherine Mansfield que je connais mal, même si j’ai lu très jeune des pages de son Journal, dans une grosse collection cartonnée où il me semble avoir lu aussi Anaïs Nin. Ces livres sont sans doute en Bretagne, je regarderai à mon prochain séjour (proche). Et aussi bonheur de voir Françoise Ascal dire à quel point les livres peuvent être importants pour nous. Elle parle de l’œuvre de Katherine Mansfield avec laquelle elle a eu un contact précoce, presque par hasard, et elle écrit « Aujourd’hui, trente-neuf ans après cette première rencontre, j’ai eu le temps de laisser infuser votre œuvre en moi. Enfouie sous des strates de mémoire, elle fait partie de mes fondations invisibles. Celles dont on perd la conscience mais qui agissent à notre insu. » (p. 4)

Tout l’inanimé
Françoise Ascal a découvert tôt et montre tous les points de similitude entre son approche et celle de Katherine Mansfield et notamment le champ de la maladie. Elle écrit : « Dès l’origine, vous déployez un cosmos intime qui intègre aussi l’inanimé. Vous portez une attention soutenue aux rochers, au ciel, aux nuages, aux étoiles et tout autant aux menues choses que votre main aime caresser, cailloux et coquillages. » (p. 7)

Cheminer avec elle
« Je voudrais vous connaître, vous reconnaître à nouveau, sans tricher, écrit encore Françoise Ascal à Katherine Mansfield. Aujourd’hui, je ne suis plus la femme de 1984 qui vous avait lue avec avidité. J’ai moins d’illusions, mais espère toujours apprendre – jusqu’aux derniers moments – quelque chose que je ne sais pas nommer, quelque chose qui se dérobe sans cesse, mais que l’on pressent dans les grandes rencontres ménagées par les livres. Non pas des réponses claires, mais plutôt des questions qui s’enflamment et produisent un éclat inattendu. Minuscule tremblement dans la conscience, brisant la pensée rationnelle. Soudain, entre les mots, un sentier encore plein d’ombre indique une direction. » (p. 8)
Françoise Ascal qui reconnait ses dettes : « Les femmes de ma génération doivent beaucoup aux Katherine, Virginia, Miléna, Rosa de tous bords et tous âges. » (p. 9)

La mort et la maladie, en territoire de gravité.
Il est beaucoup question de la mort aussi, dans cette lettre ouverte, de la mort et de la maladie. Il faut se souvenir que Katherine Mansfield est morte des suites de sa tuberculose, à 34 ans, en 1923. Mort si présente et un peu de la même façon dans le livre de Delphine de Vigan que j’écoute en ce moment, Rien ne s’oppose à la nuit, avec notamment la scène terrible de la noyade, dans le puits, de son petit frère Antonin. Cela résonne avec cette remarque si juste de Françoise Ascal : « Nous avons tous un premier mort qui a creusé un chemin au profond de nous-mêmes, souvent à notre insu. Un premier mort qui inquiète et tout à la fois agrandit le monde. » (p. 13)
« On apprend davantage par les fibres du corps que par la pensée claire, affirmez vous. A la fin de votre nouvelle, Laura n’est plus la même qu’au matin. Avec allégresse, sans le moindre accroc, votre plume nous a emportés en territoire de gravité. Dans le miroir tendu de l’écriture, éclats de vie, éclats de mort, en désordre, indissociables. Comment ne pas y reconnaître nos visages ? (p. 14)
Magnifique cette expression de « territoires de gravité ». Je l’ai d’ailleurs choisie pour titre cette livraison hebdomadaire du Flotoir

Les livres permettent l’impossible
« Vous êtes ma sœur, comme Alejandra Pizarnik le fut à un moment de ma vie où je n’étais plus sûre d’exister.
Il est des liens qui n’ont que faire de la vraisemblance.
Les livres ont cette vertu. Les livres permettent l’impossible.
Et parfois, comme les vôtres, ils nous sauvent.
Merci. (p. 21)

Topolalie
Quel beau titre, j’ai toujours été profondément attirée par tout ce qui se termine par -lalie (et je sais très bien pourquoi). C’est celui d’un livre de Cléa Chopard.
J’interroge donc Gemini pour approfondir la question : « Le suffixe -lalie tire ses racines du grec ancien lalia (la parole, le bavardage, le babil) et du verbe lalein (parler, bavarder). Contrairement au suffixe -logie (issu du logos grec, qui désigne le discours rationnel, l’étude ou la science), la terminaison -lalie évoque strictement l’acte physique et sonore de la parole, le flux vocal et sa mécanique articulatoire. En français, ce suffixe est presque exclusivement utilisé dans les domaines de la linguistique, de la psychiatrie et de la neurologie pour désigner des particularités, des anomalies ou des troubles de l’élocution. »
Gemini, informé par moi de la source du mot Topolalie, néologisme de Cléa Chopard qui titre donc ainsi son livre, qui vient de paraître chez Héros-Limite (notons bien !) écrit : « Ce néologisme résonne avec d’autres démarches géopoétiques ou topopoétiques contemporaines où l’espace dicte la forme organique de l’œuvre – que l’on pense aux constructions hybrides d’un ‘lac-Opéra’ chez Elke de Rijcke ou à l’écoute des paysages chez Kenneth White. Mais ici, en substituant la lalie (la pulsion vocale et clinique) à la poïesis (la création artistique), Cléa Chopard met l’accent sur le versant le plus charnel, incontrôlable et vital de la langue face à l’espace psychiatrique. »
Sur le site de l’éditeur : « Ce recueil de Cléa Chopard est à la fois un récit en prose, un long poème, ou encore le relevé clinique d’une jeune femme confrontée à des expériences qui la dépassent. Ce que la psychiatrie nomme des ‘états-limites’. Topolalie aspire à faire résonner ces états-limites du corps, de l’être et du langage, arpentant des territoires obscurs sur lesquels la raison a peu de prises. »
→ il se trouve que mon exemplaire comporte une dédicace de Cléa Chopard et je retiens surtout sa signature, qui enchaîne, sur deux lignes, son prénom et son nom, relié par une liane souple. Et une sorte de petit tampon, avec un arbre et la mention « lisible de loin ».

Habiter
… est le titre de la première séquence et on comprend vite à quel point cela ne va pas de soi ! « L’espace est saturé par les tentatives de points de repères : peut-être pour rassurer, peut-être pour pousser à la fuite. Si c’est une inquiétude initiale qui pousse à baliser son chez-soi à l’extrême, l’esprit méticuleux qui est à l’œuvre ici cherche à multiplier les désordres afin de n’en fixer aucun ».  (p. 10)
→ d’emblée on note une forte oscillation de la pensée et de la parole entre des opposés. Un mouvement, comme si habiter n’était pas une affaire d’immobilité mais de mouvement permanent.
Je me souviens, pour ma part, que non contente de chantonner de manière quasi litanique, écholalique ?  G.M. déambulait en permanence dans l’appartement. Avec ses escarpins à talons et son manteau de fourrure. Elle qui était une dame bourgeoise très classique et pas spécialement soucieuse de sa mise. Étrangeté fondatrice. « Malgré les morceaux de chemin ménagés un peu partout et les phrases pour s’en sortir, les impasses se multiplient » écrit Cléa Chopard (p. 11)

Sortir
Deuxième séquence : « à mesure que s’étire la distance et qu’elle se fraie un chemin parmi les lieux nouveaux – tous ces espaces sujets à des règles qu’elle n’a pas établies –, la fine membrane de protection s’étiole. » (p. 15)
→ il y a dans ce livre une traduction extraordinairement fine et précise de certains états intérieurs que l’on peut connaître, plus ou moins, à certains moments, oui des états-limites. J’ai parfois pensé à Clarice Lispector en lisant Cléa Chopard.
« La plupart du temps, elle ne bouge pas, la tête brûle comme rongée par des messages neuronaux pernicieux, auto-électrocution cérébrale, emballement auto-immune d’un système nerveux où toutes les pensées mènent au désastre. » (p. 23)

La culture des peurs
Troisième séquence, titre terrible !
« D’un côté la chute,
de l’autre une plaine en pente douce,
légère dépression au sol qui se dérobe.

Avancer est un acte de perplexité.

Rester debout ne sert à rien, et s’effondrer ne mène nulle part,
tout reste en place et le monde autour d’elle n’a pas bougé. »
(p. 22)

Rien n’est si misérable
« … de Dante à Celan, rien n’est si misérable, si abject, si sordide, qui ne soit capable d’un soupir, d’un gémissement susceptible – wie etwas Herzgewordenes – de devenir cœur », écrit Carlo Ossola dans Entrez sans frapper.
Le constat d’Ossola et le titre de son livre vont si bien avec Cléa Chopard !
Echo aussi avec Roger Munier : « Moment où, dans la grisaille du jour, il n’y a soudain plus rien. L’entour s’effondre, le moi faiblit. Passage neutre dans le temps, au sens plein de la formule, passage à vide. »
Dans le début de son livre, Cléa Chopard parle des débords, notion qui reste un peu mystérieuse pour moi, même sur le plan du sens. Son sens d’origine vient de déborder. « Le sens premier, encore le mieux attesté, est l’action de déborder, en particulier la crue d’un cours d’eau qui franchit ses bords : ‘le débord du Beuvron’, ‘des débords et des crues de plusieurs cours d’eau, provoquant des inondations’ (Littré, Le Robert). Par extension moderne, on parle des ‘débords de terrasses’ (occupation abusive du trottoir par les cafés) (La Langue française).
Double actualité !
Au figuré, un débord est un excès, un élan qui déborde : ‘dans un débord de tendresse assez rare’ (Daudet), ‘ils auront le débord de la pitié’ (Giono) (TLFi). C’est aussi, vieilli, ‘l’action de surpasser les limites’ au sens moral (La Langue française).
Et il a aussi plusieurs usages dans les domaines techniques : partie d’une route qui borde le pavé, voie secondaire dans le domaine des chemins de fer, servant notamment à charger et décharger les wagons…
Cléa Chopard :
« Un territoire fait de débords
marque l’absence d’un lieu fait pour le corps ;
là, l’absence de milieu s’y intensifie
. » (p. 7)

Médiums, Milieux, Écoutes, Récits
Ce fut une belle soirée de lecture ! Comme il m’est donné d’en vivre, assez souvent, mais pas toujours. Après Françoise Ascal et Cléa Chopard, j’ai basculé sur un essai, un peu dans la ligne de ceux de Pauline Nadrigny et de Caroline Audibert, dont j’ai parlé dans ce Flotoir et aussi dans un article pour le numéro 3 de la Revue géopoétique internationale qui vient tout juste de paraître ! Il est question ici encore d’écoute et de paysages sonores. Ce nouveau livre des éditions MF, sous la direction de Rodolphe Alexis & Olivier Houix, « articule pratiques artistiques, théoriques et enquêtes de terrain, pour explorer les pratiques contemporaines de l’écoute et du field recording en tant qu’ils constituent des modes d’attention privilégiés aux relations écologiques, sociales et médiatiques qui structurent nos manières d’habiter le monde. » (p. 24)
MMER, Médiums, Milieux, Écoutes, Récits, est un programme de recherche-création et le livre en est à la fois la trace et l’extension.
→ J’aurais adoré participer à un tel programme ! « L’initiative reposait sur l’hypothèse qu’une attention particulière portée au phénomène acoustique – en tant que pratique individuelle et collective, performative et méliorative de l’écoute – peut offrir un modèle propédeutique privilégié pour appréhender et rendre sensible l’entrelacement de dynamiques environnementales, lesquelles sont généralement étudiées par des disciplines spécialisées et relativement cloisonnées. » (p. 25)

Féralité
j’apprends ce mot dans ce livre, la féralité. « La féralité désigne l’état d’un être vivant (animal ou végétal) ou d’un écosystème qui, après avoir été domestiqué, cultivé ou façonné par l’humain, retourne à l’état sauvage et retrouve une dynamique de vie autonome. Le terme dérive du latin fera, qui signifie ‘bête sauvage’. »

Deux points de vue sur l’affaire Orélien
Faute d’expertise et de légitimité, je n’ai pas à donner mon avis. J’ai lu beaucoup sur ce sujet, sur différents supports. Je retiens deux choses qui me paraissent intelligentes et intéressantes, loin du manichéisme et des cris d’orfraie.
Dans le premier cas il s’agit d’un article de Raphaëlle Rérolle dans Le Monde qui aborde l’affaire sous l’angle de ce que cela fait aux éditeurs. « Et soudain, Pangram est entré dans leurs vies. Il a suffi de quelques heures, le 21 septembre, pour que le monde de l’édition bascule dans un gouffre d’incertitude à cause d’une machine inconnue jusque-là. En pleine rentrée littéraire, cet outil d’analyse de texte conçu par une entreprise de Brooklyn, à New York, a brutalement projeté tout un secteur dans l’ère de la défiance. » La journaliste cite Olivier Nora qui « s’inquiète du climat délétère engendré par une telle pratique : ‘Si chaque auteur devient demain un suspect, chaque éditeur un enquêteur, chaque concurrent un délateur, chaque journaliste un mouchard et chaque logiciel un juge de paix, nous entrons dans un univers dont les lecteurs qu’il nous reste se détourneront avec dégoût et c’est toute la chaîne du livre qui sera emportée.’ »
Et elle cite aussi Alexandre Gefen et c’était là où je voulais en venir : « Les clauses [des contrats] vont s’allonger à mesure que la technologie progressera, prévoit le chercheur Alexandre Gefen, qui a dirigé l’ouvrage Histoire culturelle de l’IA (CNRS Editions). Veut-on de ce monde paranoïaque ? Puisqu’il est impossible de ‘prouver de manière fiable l’origine proprement humaine’ d’un texte, la seule solution consisterait, selon lui, à les ‘accepter comme ils sont’. Autrement dit, sans chercher à savoir quel est le degré d’intervention de l’IA. D’autant que, pour générer C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien n’a pas pu se contenter de cliquer : il a forcément dû donner des instructions, voire fournir à la machine des morceaux de texte déjà rédigés, à charge pour elle de les assaisonner à sa façon. Partant de ce constat, Alexandre Gefen se méfie des conceptions puristes de la création. ‘La machine est une extension de nos capacités cognitives’, affirme-t-il, avant d’ajouter que ‘tout outil nous augmente et nous diminue à la fois’. Selon lui, les IA vont ‘acquérir plus de souplesse, plus d’agilité stylistique’ avec le temps. D’où sa conclusion : ‘Il faut admettre des formes de coécriture et de coévolution de la langue.’ »
Dans le second cas, des propos également nuancés de quelqu’un qui connait bien la question pour avoir généré lui-même, volontairement, à titre d’expérience, des romans par IA, j’ai nommé Thierry Crouzet. Il raconte : « J’avais souhaité provoquer le débat en 2023 quand j’ai écrit à l’aide de ChatGPT et Claude Le Code Houellebecq, refusé par les quelques éditeurs à qui je l’ai proposé avant de l’autopublier. C’était une prémonition : un éditeur demande à une IA d’écrire son roman de la rentrée, puis demande à sa fille de jouer l’autrice qui finit par emporter le Goncourt jusqu’à ce que le scandale éclate. (…) Quand je glisse le Code Houellebecq dans Pangram, il apparaît 100 % humain. Logique : je n’ai cessé de retravailler le texte, compressant la prose IA, n’en conservant que ses traits les plus expressifs de 2023. Il me semble que nous pouvons utiliser les IA et rester auteurs de nos textes, sans devenir des plagiaires » Il déplace ensuite assez subtilement la question vers d’autres arts : « Que des lecteurs plébiscitent une œuvre potentiellement écrite par IA nous rend malades alors que ça devrait nous encourager à changer de trajectoire  : ce qu’ont fait les peintres à l’apparition de la photographie. Si une IA peut écrire une chose mieux que moi, je vais donc écrire ce que les IA ne pourront jamais écrire. C’est ce que j’ai tenté avec Rush en 2024/2025. L’IA ne devrait pas nous effrayer, mais nous stimuler, comme quand Picasso se met au Ripolin, une peinture industrielle. »
Et bien sûr j’apprécie ce point de vue-là et cela me conforte dans ma pratique : « Si depuis Le Code Houellebecq, je ne demande plus aux IA d’écrire à ma place, parce que je n’y trouve pas mon compte, encore moins mon plaisir, je les utilise à longueur de journée. Elles sont devenues mes assistantes, mes documentalistes, mes critiques, mes relectrices, mes correctrices, mes dictionnaires. »
→ je n’ai à ce jour pas utilisé les IA pour écrire à ma place, j’aime trop le faire moi-même. Mais je m’en sers largement pour me documenter, voire pour m’aider à entrer dans des livres qui me résistent, avec un soupçon de gêne et des interrogations fréquentes sur la fiabilité des réponses qui me paraissent souvent trop belles pour être vraies !
→ et soudain de me poser une question (avant de conclure sur ce sujet qui commence à me lasser) : et que dit l’Oulipo de l’IA ? Quel beau terrain de jeu littéraire potentiel, non ?


vendredi 2 octobre 2026

Puissance de l’écriture
Un superbe encouragement matinal dans mes notes ! : « Au fond, ce qui nous émerveillera toujours, nous, les écrivains, bons ou mauvais, amateurs ou professionnels, c’est la puissance d’extraction de l’écriture dans son acte même : tout ce qu’on peine à croire qu’il se passera en écrivant, et qu’on redécouvre à chaque fois qu’on se lance à nouveau dans une phrase, à quel point celle-ci sera, comme le disait Claude Simon, plus riche que son intention. Avec elle, par elle et en elle, un monde soudain aimanté par la pointe métallique du langage apparaît, s’étend, se ramifie. » (Tanguy Vieil, in Vivarium, p. 37)
Tanguy Viel qui ajoute : « je ne cesse d’entrevoir, au cœur de l’écriture et de la lecture, la lueur d’un autre éthos – celui que d’aucuns, donc, appellent frivole, mais que pour ma part je préfère dire poétique, et qui prend toujours la forme d’une échappée, pour ne pas dire d’une exfiltration des affaires du monde. » (ibid., p. 100)
Pour cela peut-être, une forme d’attention à une disposition bien particulière : « Par la fenêtre, un autre matin de janvier : rare ciel d’or issu de l’aube, alvéolé dans les branches du vieux cèdre, dont l’ombre noire se veine d’incandescence. Voilà qu’un instant tout est rénové, hors du monde oublié de la veille, tout crie la genèse édénique. Dix minutes est la durée d’une telle promesse. Après quoi, pour parler comme Francis Ponge, ‘de gros camions se remettent à passer en nous’. Mais c’est peut-être à proportion d’eux, ces gros camions qui bientôt nous envahiront, qu’il est difficile, dans ces instants échappés que provoque quelquefois l’existence – qu’ils soient le fruit d’un poème ou d’un soir bordé d’or – de ne pas y pressentir, fût-ce illusoirement, une suspension du temps : voilà que l’intensité envahissante d’une présence estompe la ligne vectorielle sur laquelle nous avons l’habitude de nous tenir, état qui survient souvent sans crier gare, mais au contact direct du monde, dans le saisissement d’une lumière, d’un silence ou d’un motif, sur les trottoirs d’une grande ville ou par la vitre d’un train – poème sans poème en quelque sorte mais qui semble faire disparaître momentanément le grand qui-vive, nous exonérant, illusoirement peut-être mais quand même, de tout souci. » (ibid. p. 100)


samedi 3 octobre 2026

Une soirée très habitée
Encore une belle soirée de lecture-écoute. Après avoir lu mes quotidiens, envahis par l’affaire Orélien et son recours à l’IA, je reprends ce livre qui me touche et m’intéresse : Topolalie de Cléa Chopard. Il y a là une description clinique extrêmement précise et puissante de certains états intérieurs, on les dit parfois ‘limites’, mais je pense que beaucoup d’entre nous peuvent en avoir traversé certains, fut-ce presque subliminalement : des sensations liées à l’espace, à l’orientation, à la réalité (absence ou excès). Un tableau qui devrait diablement intéresser les psychiatres et psychologues. Mais au-delà, c’est un vrai texte poétique, puissant, parfois dérangeant. Servi par une langue fine et « pointue ». Oui ça pique et ça fait mal, souvent.
« Le découragement s’installe ;
Della l’aménage, sa forme donne provisoirement à l’espace
des limites nettes et très serrées. » (p. 35)
ou encore :
« Devant son miroir, vite de toute émotion, Della se demande en massant son front et ses joues si ses efforts pour se rendre poreuse finiront par faire pénétrer le réel ; elle aimerait s’en injecter à travers les veines pour faire gonfler le sentiment d’exister. » (p.36)
elle qui pense que
« Le corps est un terrain où traquer avec
minutie les détails qui se poursuivent, ce qui
peut encore être reconnu ;
les traces laissées par les petits renflements
de peau d’une couleur plus pâle, à l’endroit
des cicatrices
 »
(p. 40)
→ vient de surgir le souvenir de mon amie Marie-Claire Bancquart qui n’aurait sans doute pas écrit autre chose, elle si attentive à toutes les manifestations les moins reconnues, écoutées, étudiées du corps. Et en particulier du corps malade. Michaux aussi rôde par ici.
Vient ensuite un ensemble terrible sur l’insomnie, le drame de l’insomnie. « Le sommeil glisse sur sa peau comme si elle était étanche, l’évite comme si elle n’existait pas » (p. 42). Elle ajoute : « La nuit, l’immensité force à s’égarer » (p. 43à.
« Les traces sur le corps
– à la fois
parure
symptômes
ou doublure –
pour se rendre d’un même coup
surplus et filigrane » (p. 47)
Je peine à comprendre « surplus et filigrane », ce sera à explorer plus avant, d’autant que je me suis beaucoup interrogée ces derniers temps sur ce qui pousse les êtres humains à se tatouer et surtout peut-être à montrer leurs tatouages. Je crois avoir lu quelque part qu’une personne sur deux avait au moins un petit tatouage, parfois minuscule et invisible. Trace, parure, symptômes, doublure, allégeance, dessin d’identité quand le reste ne suffit pas ?

Quand deux livres se mêlent
Une autre expérience, la lecture puis l’écoute de deux livres entre lesquels j’entends bien des échos. Et dont je note qu’ils m’habitent. Ce sentiment d’être habitée par un livre et singulièrement ses personnages, force m’est de reconnaître que je l’ai bien rarement avec la poésie, et que cela sans doute me manque. Je me suis endormie avec tout un petit peuple autour de moi. Le premier livre, conseillé par qui ?  me suis-je demandé avant de retrouver la piste : Ariane Dreyfus qui, dans sa belle réponse à l’enquête de Poesibao sur « les aux livres qui… », parle magnifiquement d’une auteure qui m’a toujours intriguée et intéressée, Marie-Aude Murail, plutôt catégorisée comme auteure jeunesse, alors que son œuvre va au-delà. Ariane parlait de Oh, boy !, que je me suis empressée de télécharger sur ma liseuse. Me voilà plongée dans la vie de la fratrie Morlevent, un frère et deux sœurs, dont les deux parents ont disparu (le père a abandonné sa famille, la mère vient de se suicider lorsque démarre le livre). Les petits Morlevent n’ont aucune famille, ils ont quelque chose comme 14, 8 et 5 ans. L’aîné, Siméon, a une très forte personnalité, il est surdoué, très attachant. La petite dernière, 5 ans, qui répond au doux nom de Venise, me fait penser à une petite fille très aimée (je note que c’est important l’intrication livre et vie personnelle). C’est souvent très drôle, tragique en même temps. Les portraits des personnages, la juge, l’assistante sociale, le demi-frère, Barthélémy, qui est ‘hom…’ comme dit le livre à plusieurs reprises, la demi-sœur un tantinet peste, etc.
Et il se trouve que dans l’autre livre, écouté celui-là, il y aussi des morts, des suicides et un Barthélémy, le frère ainé de celle sur qui l’auteure focalise son travail, Lucile, sa mère. Rien ne s’oppose à la nuit, de Delphine de Vigan.
→ alors oui je me suis endormie avec toutes ces présences, et les présences du jour, quelques membres de ma famille et des inconnus avec qui j’ai échangé lors du vernissage d’une exposition de ma nièce – mon adorable audioprothésiste – sans parler de mes dialogues nombreux par le mail. Ils étaient tous là et comme dit souvent Fabrice Midal : « vous verrez, c’est merveilleux ».

Le courage de la vérité
Je suis touchée par cette note de la Lettre du dimanche du « Grand Continent » (reçue le samedi, comme on lit le Monde du lendemain la veille au soir !). Elle concerne deux affaires et répondent à mon interrogation : pourquoi ne pas dire la vérité, et n’est-ce pas finalement très contre-productif, comme on dit aujourd’hui, dans notre langage pétri de notions économiques. Car au fond le mensonge, répété (L’apôtre Pierre qui renie trois fois le Christ), n’est-il pas bien plus à reprocher qu’une erreur de jeunesse, une soi-disant faute contre…
« Les Grecs avaient un mot pour désigner le droit, le courage de dire la vérité malgré le risque que cela provoque.
Pour Diogène, le philosophe cynique qui a vécu entre Athènes et Corinthe au IVe siècle avant notre ère, c’était même ‘ce qu’il y a de plus beau chez les humains’.
La parrhésie.
Chez Euripide, Jocaste demande à son fils Polynice, chassé de Thèbes, ce qu’il y a de plus dur dans l’exil.
Une chose, la plus grave : on n’y a pas la parrhésie (ouk ékhei parrhēsían).
Et Jocaste lui répond : 
C’est le lot de l’esclave, de ne pas dire ce qu’il pense.
Et Polynice ajoute :
Il faut supporter le stupide aveuglement des puissants (tōn kratoúntōn amathías).
Conclusion de cette lettre
Dans l’un des lieux les plus âpres de tous les dialogues, au cœur du Gorgias, Platon fait pourtant dire à Socrate que pour éprouver une âme il faut trois choses:
Le savoir, la bienveillance et la parrhésie.
Même au temps de l’IA, ce sont ces trois choses qu’on peut continuer à chercher à cultiver—systématiquement, patiemment, sereinement. »

Parrhésie
Tout n’étant pas parfaitement clair dans mon esprit, j’interroge Euria, une IA européenne (Infomaniak) sur l’étymologie et le sens de ce mot :
« Le terme parrhésie vient du grec ancien parrhêsia, composé de pan (tout) et rhêsis (discours, parole), signifiant littéralement ‘dire tout’ ou ‘parole franche’.
Dans la philosophie antique, notamment chez les Stoïciens et chez Michel Foucault qui a réactualisé le concept, la parrhésie désigne l’acte de dire la vérité avec courage, franchise et sans dissimulation, souvent au péril de celui qui parle. Ce n’est pas simplement une liberté d’expression, mais un engagement éthique : le parrhésiaste (celui qui pratique la parrhésie) accepte le risque (déplaire au pouvoir, être rejeté, voire persécuté) pour révéler une vérité nécessaire à l’interlocuteur ou à la cité. Elle implique une cohérence totale entre ce que l’on dit et ce que l’on est, faisant de la parole vraie un acte de courage moral et politique. »
→ Je pense à de nombreuses voix russes qui osent dire ce qui se passe, prononcer les mots interdits, en général au péril de leur vie, on ne le sait que trop.
Pour cela, j’ai en réalité consulté trois IA (Gemini, Le Chat et Euria). Elles disent toutes la même chose, mais aucune ne cite ses sources. J’ai aussi consulté Wikipédia, encyclopédie du web faite par des humains.

Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions)
•2026 en Ukraine, les livres brûlent. Littéralement.
•Laure Gallimard prend la tête de Gallimard Jeunesse avec une nouvelle équipe
•Vroum reprend les Éditions de l’Attente et confie leur direction à Garance Dor

Un étrange silence (autour de la disparition des éditions Galilée)
Un terrible article, à lire absolument. Il est signé Cécile Bourguignon. Il conte non seulement la liquidation des éditions Galilée, passée inaperçue mais aussi la menace qui pèse sur tout son fonds, le pilon. Je reproduis ici quelques éléments de cet article :
« Une maison d’édition est un organisme vivant où des forces morbides règnent dans l’ombre. Aussi arrive-t-il qu’elle meure. Dans l’histoire que je vais raconter, une maison d’édition n’est pas seulement morte : elle a disparu – vanished, disent les Anglais. Cette maison, c’est Galilée. Elle avait été fondée en 1971 par Michel Delorme. (…) En juin 2026, déambulant dans la belle librairie L’arbre à lettres de la rue du Faubourg Saint-Antoine, je m’installe devant le rayon philosophie, en quête de mes ports d’attache favoris : les livres des éditions Galilée. Ce sont des auteurs, des amis, des penseurs, des créateurs, des artistes que j’ai côtoyés au cours des vingt-deux années où j’ai été assistante éditoriale puis éditrice dans cette maison, de 1998 à 2020. Ce sont des titres aussi familiers que les doigts de ma main ; ce sont des livres profonds, merveilleux, passionnants, avec lesquels j’ai grandi, qui ont fait croître en moi une confiance dans la pensée et l’art qui attendait depuis longtemps son lieu.Je me plante là, devant ces longues rangées de bois, couvertes d’ouvrages serrés les uns contre les autres.
Stupeur.
J’ai beau reparcourir ligne à ligne, lettre à lettre, les rayons fournis qui me font face, l’absence fait signe : Jacques Derrida ; Jean-Luc Nancy ; Philippe Lacoue-Labarthe ; Jean-François Lyotard ; Jacques Rancière ; Etienne Balibar ; Sarah Kofman ; Bernard Stiegler ; Marc Crépon…
À côté peut-être, avec les socio-anthropologues ? Mais nul Marc Augé ; Paul Virilio ; Jean Baudrillard ; André Gorz…
En esthétique, rien de Louis Marin, de Christine Buci-Glucksmann, de Jean Clair…
En psychanalyse, peut-être ? Nuls Félix Guattari ; Jean Oury ; René Major…
Je me hâte aux rayons littérature et poésie françaises comme s’il était encore possible d’en attraper quelques-uns, de les retenir ici même. Mais les absents se signalent : Georges Perec ; Yves Bonnefoy ; Hélène Cixous ; Claude-Louis Combet ; Gérard Haller ; Michel Deguy ; Pierre Bergounioux ; Pascal Quignard…
Le catalogue tout entier de Galilée, évaporé d’une des plus belles librairies de Paris ! »

Très juste
Il faut parfois plusieurs femmes pour qu’une autre soit entendue. (je souligne) Et une démarche qui dise davantage qu’une entreprise de traduction, mais l’appréhension d’un artiste et d’une œuvre dans son entièreté. La sortie de la sélection de poèmes de K. Mansfield présentés et traduits par Florence Pazzottu aux éditions Lanskine raconte la rencontre entre une femme décorsetée du siècle dernier, une poétesse d’aujourd’hui qui la traduit avec une certaine idée de justice, et une éditrice qui ouvre aux deux premières le souffle d’un espace éditorial. »
Belle actualité autour de Katherine Mansfield, qui invite à se plonger dans l’œuvre. La lettre ouverte de Françoise Ascal, évoquée plus haut, une sélection de poèmes


Noms propres cités
Rodolphe Alexis, Antonella Anedda, Françoise Ascal, Caroline Audibert, Marc Augé, Étienne Balibar, Marie-Claire Bancquart, Roland Barthes, Jean Baudrillard, Pierre Bergounioux, Claude Bernard, Yves Bonnefoy, Cécile Bourguignon, Christine Buci-Glucksmann, Alberto Caeiro, Benoît Casas, Paul Celan, Michel de Certeau, Jean Clair, Cléa Chopard, Hélène Cixous, Claude-Louis Combet, Marc Crépon, Thierry Crouzet, Michel Deguy, Michel Delorme, Régine Detambel, Jacques Derrida, Diogène de Sinope, Garance Dor, Ariane Dreyfus, Christophe Esnault, Euripide, Michel Foucault, Laure Gallimard, Alexandre Gefen, André Gorz, Félix Guattari, Lucie Guillet, Gérard Haller, Olivier Houix, Victor Hugo, Wing Kardjo, Sarah Kofman, Philippe Lacoue-Labarthe, Clarice Lispector, Jean-François Lyotard, Marielle Macé, René Major, Louis Marin, Katherine Mansfield, Fabrice Midal, Andrei Minzetanu, Salvatore Murenu, Marie-Aude Murail, Roger Munier, Pauline Nadrigny, Jean-Luc Nancy, Anaïs Nin, Olivier Nora, Jean Oury, Thélyson Orélien, Carlo Ossola, Florence Pazzottu, Georges Perec, Alejandra Pizarnik, Platon, Francis Ponge, Patrick Quillier, Pascal Quignard, Jacques Rancière, Raphaëlle Rérolle, Elke de Rijcke, Fabien Ribéry, Jacques Roubaud, Marcelline Roux, Claude Simon, Philippe Sollers, Bernard Stiegler, Tanguy Viel, Delphine de Vigan, Paul Virilio, Gian Maria Volonté, Kenneth White.

Livres cités
Rodolphe Alexis et Olivier Houix, Médiums, Milieux, Écoutes, Récits
Françoise Ascal, Lettre ouverte à Katherine Mansfield
Cléa Chopard, Topolalie
Thierry Crouzet, Le Code Houellebecq ; Rush
Régine Detambel, Les livres prennent soin de nous
Alexandre Gefen, Histoire culturelle de l’IA
Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être
Katherine Mansfield, N’entends-tu pas des rires ?
Marie-Aude Murail, Oh, boy !
Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir
Carlo Ossola, Entrez sans frapper
Platon, Gorgias
Patrick Quillier, Terre de Sommières
Jacques Roubaud, Le Grand Incendie de Londres ; Poésie : ; Soleil du soleil
Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit
Tanguy Viel, Vivarium