Le Flotoir, carnets de notes personnels de Florence Trocmé, est désormais publié hebdomadairement sur Substack et mensuellement sur ce site. …

Flotoir du mois de juin 2026
lundi 1er juin 2026
La biographie de Pessoa
Hier soir, j’ai commencé la biographie de Pessoa, celle de Richard Zenith. Elle s’ouvre par une liste très amusante de tous ses auteurs fictifs. On va voir qu’il faut faire des distinctions très importantes parmi eux.
Référence du livre : Richard Zenith, Pessoa, l’œuvre-vie, traduit par Nicolas Richard, Seuil, mai 2026.
Spécialiste mondialement reconnu de l’œuvre de Fernando Pessoa, Richard Zenith a consacré plus de douze ans à enquêter sur la vie du mystérieux poète, il a reconstitué le contexte politique, social, familial, dans le souci permanent de mieux éclairer les textes et d’en déployer tout l’enjeu. Résultat un livre monumental de près de 1300 pages, déjà largement salué dans sa version originale et que je suis heureuse de découvrir, car depuis plus de quarante ans, je suis passionnée par Pessoa. Je l’ai acheté sur ma liseuse, et je pense que Pessoa sera mon compagnon estival, comme le fut, pour mon plus grand bonheur, Clarice Lispector il y a quelques années. Moi aussi je joue « un été avec… » presque chaque année. Je ne le décide pas, souvent cela s’impose tout seul.
Hétéronymes
Tout le début du livre va porter sur la question cruciale des hétéronymes de Fernando Pessoa. Si le livre s’ouvre par une liste plutôt amusante des 100 auteurs fictifs que Pessoa a inventés, l’accent est très vite mis sur le trio central, les vrais hétéronymes, les trois alter ego : Alberto Caiero, Ricardo Reis et Alvaro de Campos. Et je peux dire que c’est fascinant. Je pense bien sûr souvent à Ivar Ch’Vavar, grand pratiquant lui aussi des auteurs inventés…
Quand Pessoa meurt, il est très peu connu au Portugal et il n’a publié qu’un livre en portugais de son vivant, « composé de quarante-quatre poèmes, en 1934. Le recueil avait remporté un douteux prix décerné par le régime autocratique d’António Salazar, récompensant une œuvre poétique qui témoignait d’“un sens élevé d’exaltation nationaliste”, et dominait son curriculum littéraire au moment de sa mort. »
« Il avait publié dans des périodiques des poèmes de genres très différents, dont plus de la moitié était signée du nom de l’un de trois alter ego, chacun ayant vu le jour en 1914, juste avant que n’éclate la Première Guerre mondiale. Le premier à émerger fut Alberto Caeiro, homme illettré et néanmoins enclin à la philosophie, qui habitait une simple maison blanche à la campagne, où il écrivait des poèmes en vers libres proclamant que les choses devaient être vues pour ce qu’elles étaient, sans interprétation. Ricardo Reis, médecin et ardent classiciste, composait des odes inspirées d’Horace, préconisant l’acceptation stoïque de ce que les dieux veulent bien nous donner. Un troisième faisceau de forces et de sentiments se concrétisa en la personne d’Álvaro de Campos, un ingénieur naval plutôt dandy qui voyageait de par le monde, était charmé par de jeunes hommes aussi facilement que par des femmes, aspirait à vivre de façon extrême et signait des poèmes débridés qui exprimaient ses sensations exaltées tout en trahissant sa conscience mélancolique que la vie, aussi intensément qu’il la vive, ne suffisait jamais. » Un prodigieux trio, inventé par Pessoa, avec leurs identités très différenciées (biographie, convictions, mode de vie, styles littéraires distincts !) – avec d’emblée une différence importante faite entre pseudonymes et hétéronymes. « Dans un “Résumé bibliographique” de ses œuvres, publié en 1928, il en expliquait la distinction conceptuelle : “L’œuvre pseudonyme est celle de l’auteur ‘en propre personne’, moins la signature de son nom ; l’œuvre hétéronyme est celle de l’auteur ‘hors de sa personne’ ; elle est celle d’une individualité totalement fabriquée par lui, comme le seraient les répliques d’un personnage issu d’une pièce de théâtre quelconque écrite de sa main.” » (p.24)
De la relecture, de l’adaptation, etc.
Je continue aussi le livre bien documenté de Tiphaine Samoyault, Toutes sortes de Misérables. Qui n’est pas consacré qu’aux seuls Misérables, il s’en faut de beaucoup. On voit défiler aussi bien Montaigne qu’Agatha Christie. Je lis des pages très nuancées et intéressantes sur la “cancel culture”, ou plutôt sur les principes qui sont souvent à son origine. Avec par exemple une étude du fameux titre d’Agatha Christie, Les dix petits nègres, qui montre que ce changement de titre a une histoire bien plus complexe qu’on ne l’imagine (et l’assène) parfois. Je note ici, fonction conservatoire du Flotoir, le nom de Jean-Yves Mollier, historien du livre. Et aussi ce titre formidable d’un livre de Jennifer Tamas : Au NON des femmes. J’apprends aussi l’existence d’un petit opus de Mary et Charles Lamb, Les Contes de Shakespeare, destiné à faire connaître les pièces de l’auteur sans avoir à les lire forcément. Allusion est faite également à la critique créative de Pierre Bayard.
Édifiante d’ailleurs l’histoire des Lamb : Tales from Shakespeare ramène la trame dramaturgique et les scénarios compliqués des tragédies et comédies de Shakespeare à un niveau simple que les enfants peuvent lire et comprendre. Bien que dans cette adaptation on retrouve des fragments et des phrases directement issues de l’œuvre de Shakespeare, les deux écrivains ont délibérément évité des mots inconnus ou moins courants en anglais moderne.
Mary Lamb a pris les comédies et la préface à son compte, tandis que Charles a écrit les tragédies. Outre ses essais, ce livre est devenu le travail le plus célèbre de Charles. Toutefois, le succès de ce livre est dû principalement à Mary, bien que son nom ne soit même pas mentionné dans les deux premières éditions. Au NON des femmes !
Titres, légendes, etc.
○ Jennifer Tamas, au NON des femmes.
○ À Kyiv, les frappes russes détruisent une librairie Bukva
○ Haydn: L’isola disabitata
○ Gustave Roud, D’une chambre d’hiver
D’un livre à l’autre
La lecture sur liseuse permet de passer très vite d’un livre à un autre et par ailleurs, l’aspect des textes est identique surtout si, comme le permet la liseuse, ils s’ouvrent à la dernière page que l’on a lue. Il y a néanmoins des impressions et sensations fortes quand on bascule d’un monde à un autre, d’une écriture à une autre. Il faudrait que je parvienne à élucider de façon beaucoup plus subtile et fine ces changements.
mardi 2 juin 2026
Donner du temps
Donner du temps à chaque chose. Donner son temps à chaque chose.
Titres, légendes, etc.
○ Avez-vous déjà pensé à un vase
du point de vue de la fleur qui l’habite ?
○ Rochefort et les tristesses de l’enfance de Pierre Loti
Tonelli et le vide
Encore largement avancé dans le livre sur le vide de Guido Tonelli. Dans les pages lues, il a été beaucoup question du fameux boson de Higgs, de toutes les énigmes posées aussi bien à immense échelle, celle du cosmos (on parle de masses qui représente plusieurs millions de milliards de fois celle du soleil !) et à celle des quarks, donc du très petit. Infiniment grand et petit (Pascal), je ne sais, mais immensément grand et petit, oui.
Pascal
J’évoquais hier cette lecture dans une salle de classe du magnifique établissement où j’ai suivi ma scolarité. Une lecture tout à fait localisée, le petit livre bleu d’extraits d’une collection Larousse, je crois. Et c’était le choc de la découverte de Pascal, et de l’homme, pris entre les deux infinis. Je devais avoir treize ans je pense. La fascination n’a donc pas changé !
La « mémoire culturelle ».
C’est peut-être aussi dire l’importance de ce que Carlo Ossola appelle la mémoire culturelle et peu importe l’état de cette mémoire, disons plutôt une sorte d’imprégnation intérieure culturelle, faites aussi bien d’émotions que de connaissances : « La perte de “mémoire culturelle” qui appauvrit notre présent ronge effectivement nos possibilités concrètes de perception : nous voyons, certes, et nous pouvons analyser nos réactions ; mais la « compréhension » véritable de ce va-et-vient d’impulsions est d’un autre domaine. Regarder, c’est s’adresser sans cesse à un silence et y consentir. » (Carlo Ossola, entrer sans frapper)
Je me sens si riche de tout ce que j’ai rencontré, connu, aimé, découvert, de Pascal à Pollock, de Bach à Kurtag, de Balzac à Michaux, de etc. à etc. ! Et ma vision du monde en est profondément marquée, imbibée. J’ai la chance aussi d’être dotée d’une curiosité et d’une vitalité considérables et d’avoir pu de ce fait embrasser une diversité d’intérêts immense. Et je pense que ce Flotoir, depuis l’origine, en 2000, doit en témoigner. Il me faudrait le relire et l’éditer, de bout en bout. Colossal boulot. Que j’ai un peu commencé sur certaines années, dont la mise en page était très bariolée et fantaisiste, à l’époque où je découvrais les joies du traitement de texte. Je suis devenue plus sobre plus tard. Et cultiver toujours et encore la météorologie de l’étonnement : « Avoir l’intuition du matin comme sentiment. Avoir l’intuition du matin comme sentiment d’apparaître à l’orée du temps. Imprimer la parole à l’intérieur de l’espace afin d’avoir l’intuition du matin comme sentiment d’apparaître à l’orée du temps. » (Boris Wolowiec)
Et quitter de plus en plus les rangs de ces des « êtres infantiles, prêts à s’adapter à tout pour répondre aux attentes terrifiantes de structures paternelles taisant leur nom » (Clara Royer, Imre Kertesz)
Quelle lucidité !
Stupéfaite en retrouvant cette citation de Balzac, d’une telle actualité ! Il faut croire qu’il en allait déjà ainsi à son époque, mais c’est néanmoins très éclairant : « Un pays exclusivement occupé d’intérêts matériels, sans patriotisme, sans conscience, où le pouvoir est sans force, où l’Élection, fruit du libre arbitre et de la liberté politique, n’élève que les médiocrités, où la force brutale est devenue nécessaire contre les violences populaires, et où la discussion, étendue aux moindres choses, étouffe toute action du corps politique ; où l’argent domine toutes les questions, et où l’individualisme, produit horrible de la division à l’infini des héritages qui supprime la famille, dévorera tout, même la nation »
Il semblerait qu’elle vienne de l’introduction de Sur Catherine de Médicis. D’après l’IA « Le texte figure dans le tome XI (11) de la bibliothèque de la Pléiade (édition publiée sous la direction de Pierre-Georges Castex), au sein des Études philosophiques. L’extrait se situe au tout début du roman, dans la longue introduction historique et politique où Balzac dresse le bilan de la France de 1840. »
Edgar Morin par Cynthia fleury
Beaucoup aimé l’article de Cynthia Fleury (Libération) à propos d’Edgar Morin qui vient de mourir : « Edgar Morin fut précisément cela : un arpenteur de la complexité. Toute son œuvre témoigne d’une méfiance profonde à l’égard des territoires intellectuels clôturés. Il n’a cessé de traverser les frontières disciplinaires, de déplacer les lignes, de franchir les limites que les savoirs institués s’imposent parfois à eux-mêmes. Non parce qu’il aurait méprisé les disciplines, mais parce qu’il savait que les problèmes humains débordent toujours les découpages que nous leur imposons. La pensée complexe est née de cette expérience fondamentale : aucun territoire ou discipline ne suffisent, aucune identité ni appartenance ne suffisent. Cette mobilité intellectuelle était indissociablement une mobilité éthique. Elle procédait d’une intuition fondamentale : le réel est relation, le vivant est relation, le sujet lui-même est relation. Lorsque Morin substitue le computo au cogito, il ne cherche pas seulement à corriger une tradition philosophique. Attention, non pas le computo au sens algorithmique, mais comme processus vivant de traduction, d’organisation et de production de sens. Ce computo s’exerce toujours sur fond d’abîme, sur fond du réel de la mort. Morin propose une autre manière de concevoir notre présence au monde. Le sujet n’est pas une “forteresse”. Il n’est pas une substance isolée. Il est un “circuit”. Il est constitué par les flux qui le traversent autant qu’il les constitue. Il se forme dans des opérations permanentes d’objectivation et de resubjectivation. Le “je” n’existe qu’en transformant sans cesse ce qui lui est étranger en ressources pour sa propre existence. La pensée naît d’une dialectique évolutive multidimensionnelle où interagissent cerveau, main, technique et culture.
La bactérie comme figure minimale du sujet. »
La bactérie
« Parce qu’il était profondément irrévérencieux, Morin ne convoque pas pour penser la notion de sujet celle de conscience transcendantale. Il convoque la figure de la bactérie, ce vivant élémentaire capable de distinguer le soi du non-soi, d’incorporer certaines molécules, d’en rejeter d’autres, de maintenir son organisation propre tout en demeurant membrane. Chez Morin, la bactérie a toujours dit “je”. Cette définition bactérienne de l’homme devrait nous inviter à plus d’humilité. Mais nous vivons dans des sociétés fascinées par les clôtures identitaires et autres illusions fantasmatiques et dangereuses d’autosuffisance et de pureté. Cette sociologie ou philosophie sociale qui posait la bactérie comme figure minimale du sujet, nous manquera. Chez Morin, l’autonomie n’existe que parce qu’il y a relation. Il était lui-même cette bactérie, et pour le dire de façon plus politique, ce camarade. Il n’a jamais pensé contre les autres. Il a toujours pensé avec : avec les sciences, les arts, les philosophes, les biologistes, les poètes, les citoyens, les générations qui l’ont précédé et celles qui lui succéderont. (…) Morin avait cette intelligence extrêmement poreuse. Il savait faire dialoguer ce qui semblait incompatible et maintenir ensemble des mondes qui s’ignorent.»
Ces agencements
« L’agencement du système neuronal, comme écho au mycélium et aux nébuleuses. »
Magnifique, signé Yannick Torlini dans son « Hantologie » pour Poesibao que je mets en ligne aujourd’hui et qui est un très beau texte, de « longue traîne ».
« Aussi, hanter, être hanté, c’est peser. C’est être chargé du poids de ce réel qui s’agglutine sans cesse. C’est aussi l’angoisse extrême de comprendre que le mot ou le geste le plus anodin et commun, sont entés à des lieux bien plus vastes et inaccessibles. C’est pour cela qu’après être devenu adulte – c’est-à-dire, dès la découverte de l’analogie et de la métaphore, et de la terrible et immense profondeur du monde – l’enfant passe des heures à se balancer, toujours sur ce rythme binaire et rassurant, qui est le rythme premier, celui du cœur, perçu dans sa forteresse de chair qui le contient, in utero. Opposition et jonction, extérieur et intérieur. »
vendredi 5 juin 2026
Titres, légendes, etc.
○ Résidence de recherche en crèche.
dimanche 7 juin 2026
La loi du talion
En fait son sens est exactement l’inverse de celui qu’on lui donne en général. Elle parle de compensation, de réparation et pas du tout de vengeance, de coup pour coup. J’apprends cela de Guillaume Erner, dans sa chronique hebdomadaire de la version dominicale du Grand Continent. Il a pour cela interrogé une femme rabbin spécialiste du Talmud. « « On aurait pu penser que “œil pour œil” voulait dire mutilation physique, mais ce n’est pas le cas. Le Talmud dit très vite : il vaut mieux régler cela par de l’argent. Si l’agresseur était déjà borgne, on lui infligerait un dommage plus grand que celui qu’il a causé. Une justice purement mathématique conduirait à des disproportions irréparables. »
Le Talmud distingue alors cinq postes de réparation : la gravité du dommage, la douleur, les frais médicaux, la perte de revenus, et, c’est le plus beau, l’humiliation. On est dans une logique réparatrice, pas vengeresse (…) C’est ici que le talion cesse d’être une malédiction et devient une intuition juridique très moderne : le tort doit être nommé, mesuré, payé, pour ne plus être à payer. Là où la vengeance ouvre indéfiniment le compte, le talion bien compris le solde.
Ce que les rabbins de Babylone avaient compris au IIIe siècle, c’est qu’aucun conflit ne se termine tant qu’il reste un face-à-face : il faut un troisième terme, une instance, une monnaie, une mesure, quelque chose qui ne soit pas un autre œil.
De la combinatoire
« L’IA s’inscrit dans cette logique de la répétition comme différence. Quand elle génère un texte, elle ne fait pas autre chose que ce que nous faisons : agencer des éléments préexistants selon des patterns inédits. Mais elle le fait à une échelle et une vitesse qui révèlent la nature profondément combinatoire de la pensée. Elle est ce miroir grossissant où nous découvrons que nous n’avons jamais été les auteurs souverains que nous croyions être. Le texte généré n’aura de sens que si nous lui en attribuons, en comblant les lacunes, en créant des liens, en croyant en une autre voix intérieure… Rien de très différent de la lecture d’un livre »
Je suis tout à fait en accord avec ces propos de Gregory Chatonsky. Le Flotoir me semble parfois une machine à combiner produite par un esprit combinatoire très développé dans le sens de l’intuition et de l’association (beaucoup moins dans celui de la logique et de la déduction !). Albert Einstein aurait déclaré, lors d’un débat public au Collège de France en présence de Paul Valéry et Henri Bergson, qu’“on n’a qu’une ou deux idées dans sa vie”. Cela dit, cette approche lucide et réaliste de l’IA comme puissance super-combinatoire ne nous exonère pas complètement de certains aspects du traitement et si nous ne « traitons » pas les productions de l’IA, nous nous exposons à la plus stérile banalité. Nous ne serons que vaches ruminante la belle herbe verte pour faire du lait standard. L’IA ne se nourrit que de l’existant, du déjà pensé, qu’elle assemble et recycle.
Et puisqu’on parle de Valéry
« Ses cahiers représentent un des résultats les plus fondamentaux, dans l’historiographie de la pensée moderne, d’une introspection très approfondie dont les objectifs étaient de rendre compte du fonctionnement de l’esprit humain en reposant le moins possible sur le savoir livresque, et que, du point de vue de l’histoire de la lecture citationnelle, ses cahiers incarnent une des œuvres qui ont contribué le plus, directement ou indirectement, à une délégitimation des gestes et des pratiques du lettré excerpteur ». (Andrei Minzetanu, Carnets de lecture). Il avait sans doute parfaitement conscience de ce que notre pensée n’est pas notre pensée mais un pot-pourri ! Il a tenté de lutter contre cela… et il a produit ce monument fascinant que sont les Cahiers.
Pessoa
Début de semaine très rempli, puis voyage pour la Bretagne, ce qui ne m’a pas empêchée de commencer tout doucement l’énorme biographie de Pessoa, qui sera ma grande lecture de l’été. Après cette introduction passionnante sur les hétéronymes dont j’ai déjà un peu parlé, on entre dans le vif du sujet et pas forcément le plus amusant, les attendus d’une biographie avec tous les antécédents familiaux, les parents, les grands-parents, etc. Mais aussi de belles choses sur le Portugal, sur Lisbonne, qui m’intéressent hautement tant ce pays m’a toujours attirée, peut-être bien à cause de Pessoa.
Je découvre aussi que, non content de porter un nom qui veut dire personne, Pessoa connut une autre incertitude qui le tarauda beaucoup, à savoir l’heure exacte de sa naissance, car il était féru d’astrologie. « Leur enfant était né la veille “aux alentours” de 15 h 20, selon l’acte de naissance. L’inexactitude de l’heure indiquée fut une source d’angoisse pour Fernando Pessoa adulte, qui fut un astrologue passionné et fit régulièrement son thème astral pour évaluer son caractère et sa destinée. » On découvre aussi la passion précoce de Pessoa pour les mots dès l’âge de 4 ans et pour la lecture. Des lectures très variées, très diversifiées. « À l’âge de quatre ans, il lisait des phrases entières. Comme la plupart des tout jeunes lecteurs, Fernando adorait les bandes dessinées – une tradition initiée au Portugal par le talentueux caricaturiste et céramiste Rafael Bordalo Pinheiro – et les histoires d’aventure ; son goût pour l’aventure fictionnalisée ne se démentit jamais. Il se découvrit un appétit insatiable pour les romans policiers anglais et américains, les engloutissant comme des en-cas de l’esprit entre des mets plus roboratifs tels que la poésie, la critique et des livres sur la religion, l’histoire ou la philosophie. Son goût pour Son goût pour l’humour autant que le loufoque perdura à l’âge adulte. »
lundi 8 juin 2026
Ghost stories
Je lis le livre de Siri Hustvedt, consacré à la mort de son mari, Paul Auster. Pour l’instant avec des sentiments un peu mitigés. La presse littéraire est plutôt dithyrambique sur ce livre. Je n’aime pas la couverture, car je trouve que l’expression de Siri Hustvedt est un peu surjouée. Je respecte cette auteure, je l’ai un peu lue, j’ai suivi ses travaux autour des sciences cognitives. Elle a pris la peine d’apprendre, de façon très approfondie, la structure du cerveau. Elle a manifestement très bien accompagné Paul Auster non seulement pendant leurs quarante-trois ans de vie commune mais aussi pendant sa maladie, un cancer du poumon qui a fini par l’emporter, le 30 avril 2024 à 77 ans.
Titres, légendes, etc.
○ Michel Butor, cent ans après : changer le monde par les mots
○ Des cabines téléphoniques pour écouter Lorca, Dickinson ou Cervantès
○ « La connaissance doit nous amener devant le mystère des choses »
○ « Un jardin pour l’éternité » : l’éloge du vivant
○ Le mystère de l’énergie noire se fissure
mardi 9 juin 2026
Ghost stories
Virage sur l’aile, à propos de ce livre. Hier je faisais part, ici, d’impressions mitigées. Une difficulté à entrer dans le livre, à le prendre au sérieux, et je m’étais interrogée en moi-même sur les raisons de ce retrait, l’attribuant possiblement à l’écriture fragmentaire. Je sentais qu’elle m’empêchait d’embarquer à bord de ce récit.
Mais hier soir, changement de cap pour rester dans les métaphores marines : je suis entrée beaucoup plus avant dans le livre et j’en ai eu les larmes aux yeux ce qui ne m’était pas arrivé, lors d’une lecture, depuis bien longtemps. Je me souviens si bien de mes chagrins inconsolables de petite fille lisant des livres tristes, en particulier les fameux Trilby, que j’ai encore ici en Bretagne… ! (Je viens de retrouver Dadou, gosse de Paris et Poupoune au pays des navets). Ma mère me retrouvait en larmes, le soir, dans mon lit ; elle me demandait, mais qu’est-ce qu’il y a ma petite Flore ?, et moi de hoqueter, c’est mon livre, maman !
Ghost Stories est de composition hybride, dans le bon sens du terme, lorsque ce caractère fait avancer les choses, et ici le récit. Il mêle la prose de Siri Hustvedt elle-même, la reproduction des mails qu’elle a envoyés à des proches pour les tenir au courant de la progression de la maladie de Paul Auster, son mari ou encore des lettres inédites d’Auster lui-même à son petit-fils Miles, né quatre mois avant sa mort.
Les mails aux proches
Grande admiration pour cette approche, à la fois dans la « vraie vie », tenir les proches, les amis au courant de la maladie, des traitements, des progrès ou des aléas ; et comme éléments de la construction du livre. Cela permet une grande précision, offre une chronologie. Siri Hustvedt, si elle n’est pas scientifique de formation initiale, a souvent adopté, il me semble, une attitude très scientifique quand elle s’est intéressée au cerveau, il y a déjà de nombreuses années.
Confirmation : née le 19 février 1955 à Northfield, dans le Minnesota, elle grandit dans une famille biculturelle – père américain, mère norvégienne – et parle aussi bien anglais que norvégien. Elle est diplômée d’un doctorat en littérature anglaise de l’université Columbia. Sa formation est donc avant tout littéraire et humaniste, mais elle va rapidement déborder ce cadre de manière spectaculaire. Ce qui est remarquable chez elle, c’est la construction autodidacte et rigoureuse d’une double culture littéraire et scientifique. D’après le journal Le Temps, elle s’est intéressée dès sa jeunesse à la neurologie, à la psychologie et à la psychanalyse pour tenter de comprendre et d’accepter les migraines qui l’assaillaient depuis l’enfance. Elle a aussi été plusieurs années professeur d’écriture pour les patients d’une clinique psychiatrique new-yorkaise. Il lui semble donc impossible de séparer l’art, la science et l’expérience, et c’est seulement dans l’examen de leurs interactions qu’elle peut commencer à poser la question la plus ambitieuse : « Que signifie être humain ? »
Dans un entretien avec En Attendant Nadeau, en 2020, elle dit : « je suis obsédée par des frontières de tout genre – que ce soient les cadres conceptuels ou les lignes de démarcation entre les espèces. On se mêle, on se chevauche : c’est le flou, à l’extérieur aussi bien qu’à l’intérieur. La maladie, en particulier la pathologie neurologique, remet en question notre conception du self. Des migraines, des convulsions inexplicables, la synesthésie tactile (je les ai tous eues) sont autant d’avenues pour explorer des frontières diverses : corps/cerveau ; vous/moi ; dehors/dedans ; objet/sujet. Je n’ai tremblé que quatre fois, mais ce fut le symptôme idéal pour l’autoanalyse.
Temps et mémoire
Je continue à dériver à partir de Siri Hustvedt. Toujours dans cet entretien de En Attendant Nadeau (ou curieusement je ressens une certaine acrimonie de la part de Hustvedt envers celui qui l’interroge, Steven Sampson), voici un échange inspirant : Question : La mémoire et l’imagination sont une seule faculté selon S.H., idée exprimée aussi dans La femme qui tremble, où vous écrivez que la notion du temps nous est transmise par le langage. On dirait une sorte de E = mc2 littéraire.
Réponse : « Cette idée a un long pedigree. Vico a avancé le même argument dans La science nouvelle (troisième édition, 1744), texte fondamental pour moi : memoria, fantasia et ignegno font également partie de la « mémoire ». Pour William James, celle-ci n’est pas fixe, elle ne cesse de bouger. Quant à Freud, sa notion de Nachträglichkeit implique que la mémoire est altérée par le présent. La recherche des neuroscientifiques sur la reconsolidation des souvenirs témoigne du pouvoir transformateur du matériel remémoré. Ma contribution réside dans la proposition selon laquelle les images mentales de la mémoire et celles de l’imagination sont du même « genre ». Je crois également que ces images se rapprochent de celles des rêves et des hallucinations. Tout cela doit être distingué de la perception immédiate. Le temps, qu’on a mal compris, arrive peut-être à travers le langage. Si seulement on pouvait interviewer les bébés ! « Avant »et « après » puisent leurs racines en tout état de cause dans les séquences de l’enfance : l’allaitement et le bercement (Daniel Stern), même si le temps se précise postérieurement. »
Philosophie
Belle réponse aussi à la question de savoir si elle ne serait pas plus philosophe que romancière : « En vieillissant, je m’intéresse davantage à la philosophie. L’année dernière, j’ai donné une communication dans un colloque à Paris sur la philosophie et la médecine, avec pour sous-titre : “Platon, Placebo, Placenta”. »
Et ils sont présents un peu partout dans son œuvre, et bien sûr dans Ghost Memories : « “Le rapport de l’angoisse à son objet, à une chose qui est le rien (et nous disons aussi d’une manière topique que nous sommes angoissés pour rien), est absolument ambigu”, écrit Søren Kierkegaard dans Le Concept d’angoisse. L’angoisse, dit le philosophe, c’est comme plonger le regard dans un abîme. Paul utilisait régulièrement ce mot, dans sa dernière année de vie, pour désigner la mort. J’ai passé un long moment à plonger le regard dans l’abîme, disait-il. » (p. 20)
Une précision scientifique
Ce qui me frappe dans la fameuse série de mails c’est la grande précision des informations que Siri Hustvedt communique aux proches de Paul Auster sur ses traitements, avec le nom de toutes les molécules de chimio ou d’immunothérapie par exemple. Cela fait revivre au lecteur et à la lectrice qui auront eu cette expérience au travers de proches ou d’amis, les étapes de ce qu’il faudrait bien appeler un chemin de croix, même si le but n’est pas de conduire à la mort mais de soustraire le patient à la mort : « Les nombreuses épreuves que Paul a endurées sont toutes, jusqu’à présent, liées au traitement. En réglant un problème, vous en provoquez un autre, ce qui requiert alors un traitement qui génère encore un autre état, qui doit ensuite être lui aussi traité, c’est toute une dramaturgie de symptômes en cascade et de changements à l’œuvre dans l’organisme. Tout au long du processus, l’organisme agressé s’affaiblit. Nous ignorons tout simplement quels effets durables le traitement contre le cancer pourra avoir sur lui, s’il y survivra, sans parler du cancer lui-même. Pendant un certain temps, nous ne pourrons pas nous faire une idée précise du degré d’“efficacité” de la radiothérapie. Ce sont les scanners qui le diront, en montrant soit une stagnation, soit une progression de la tumeur. » Je me souviens de cette grande amie, disparue il y a plus de vingt ans, me disant : je ne mourrai pas de mon cancer, mais des traitements de mon cancer.
Beaucoup de lucidité aussi chez Hustvedt : « Les réalités brutales de Cancerland deviennent cependant plus tangibles en tant qu’épreuve (ou guerre) d’endurance. Bien que les êtres humains soient effectivement faits de différentes parties, ces parties ne sont pas autonomes mais fondamentalement reliées entre elles. On sait que les modèles médicaux ne savent pas représenter des interdépendances de ce genre, tributaires comme ils le sont de la logique propre à la spécialisation – un spécialiste pour chaque partie. L’hépatologue n’évoquera pas avec vous le cerveau – c’est là l’affaire du neurologue ; et le médecin hospitalier vous dira qu’elle n’est pas oncologue et qu’elle n’est donc pas en mesure d’émettre des hypothèses au sujet d’un cancer. L’expertise a ses avantages, extraordinaires, mais elle a aussi ses angles morts, tout à fait frappants. »
Magnifique humanité
« Il a rendu l’âme. Il est mort. Il va se décomposer dans la terre. Poussière rendue à la poussière. Nous sommes des créatures incarnées. Nous ne pouvons être réduits à des organes, des systèmes, des cerveaux, des neurones ou des génomes, mais nous ne pouvons nous cacher notre réalité de processus vivants qui ont une fin et qui deviennent partie intégrante d’autres choses vivantes. Il voulait cela. Il voulait nourrir la terre meuble avec son corps. »
→ Cela m’émeut d’autant plus que récemment, peut-être après la disparition de ma sœur, j’ai engagé tout une réflexion sur ce que je souhaitais ou imaginais pour après ma mort. Incinération ou inhumation ? Ma réponse la plus courante est : Ce qui sera le moins difficile pour mes tous proches… mes enfants. Mais cela ne m’empêche pas de réfléchir à ces deux chemins si différents pour notre « dépouille ». Et je me pose d’ailleurs souvent la question de savoir si les cendres contiennent encore notre ADN. Et là, oui, bien sûr, je pourrai la poser à l’IA cette question, mais cela ne m’est pas possible.
De l’observation
Tout part de la lumière. C’est la grande inductrice ou la tueuse. J’ai souvent remarqué qu’une certaine lumière, donc sans doute une certaine longueur d’onde de la lumière, me rendait euphorique. Je vis souvent une sorte d’animisme. Parfois, surtout si j’ai un appareil de photo avec moi, tout se met à me parler, je « vois », je vois des paysages, des formes, des visages, partout. Tout me parle, puissance de la roche surgissant du sol, paréidolies à tous les niveaux, sols, parois, ciels. Cela peut être donné, cela peut aussi parfois être induit, mais pas à coup sûr, par l’attention et un changement d’état intérieur. Et là encore, l’appareil de photo joue un rôle « électrique », il me branche.
Titres, légendes, etc.
○ II. Tu feras de “l’Algorithme” la mesure de toute chose (…)
VIII. Tu n’auras d’autres limites que techniques (…)
X. Tu seras un instrument de l’Empire
(Extrait des 12 commandements de EM)
○ Les LLM continuent de se commoditiser
○ Platon, Placebo, Placenta
○L’intelligence réelle ne commence pas dans le langage. Elle commence dans le monde.
○ Nouvelle acquisition : un tableau de Frans Francken II ayant appartenu à Marcel Proust
○ En Bourgogne, de nouvelles fouilles pour « faire ressurgir » la déesse de la Seine
○ La graine, puissance de recommencement
○ Timothée Léchot, Énigmes et charades. Les jeux littéraires dans la presse ancienne
○ Fonds Michel Butor. Carnets, œuvres de jeunesse et correspondances spéciales. Carnets. »1988-89 » (pour une fois je laisse le lien !)
Michel Butor
Belles retrouvailles en effet avec Michel Butor dont on fêtera le centenaire de la naissance au mois de septembre. L’attachée de presse du lieu Butor à Lucinges me propose de faire un entretien avec Mireille Calle-Gruber. J’ai évidemment dit oui et nous allons essayer d’avoir peut-être des extraits de correspondance inédites. Et dans la foulée, j’ai été regarder quelques-uns des carnets de Michel Butor que la BNF commence à mettre en ligne. Je suis toujours fascinée par ces carnets.
jeudi 11 juin 2026
Titres, légendes, etc.
○ Jan Baetens, faire Tacite
○ L’Ukraine est en train de devenir notre Californie
Le dernier homme qui savait tout
Je ne peux que retenir les informations contenues dans une annonce de parution des Belles Lettres, un livre de Laurent Ferri, Athanasius Kircher, Un savant-machine à l’âge baroque : « Le père jésuite Athanasius Kircher (1602-1680) a laissé plus de quarante ouvrages foisonnants, sur les sujets les plus divers : de la catoptrique à l’épidémiologie et de l’étude comparée des religions aux algorithmes musicaux. Il s’est passionné pour l’Égypte ancienne comme pour la Chine moderne. Il a observé le monde avec le télescope, le microscope, et toujours avec les lunettes de la Foi ; reconstitué dans le moindre détail de nombreux monuments – y compris l’Arche de Noé ; imaginé la vie sur la planète Mars, et « inventé le cinéma »
Cette curiosité sans limites a façonné la légende du « dernier homme qui savait tout. » En même temps, ses défauts de méthode et ses œillères dogmatiques ont suscité les sarcasmes des esprits cartésiens, a fortiori anti-religieux, et bien rares sont ceux – admirateurs ou contempteurs – qui ont pris la peine de lire de près ses ouvrages. »
vendredi 12 juin 2026
Titres, légendes, etc.
○ À qui appartient vraiment la richesse générée par l’IA ?
○ Le droit manque-t-il d’un mot pour sauver le monde vivant ?
○ Deux satellites pour évaluer l’état des océans et la santé des plantes
Rythme thalamique
« La signature biologique de la conscience enfin identifiée. Pendant des siècles, la conscience relevait de la philosophie. Elle est désormais mesurable. Des neurochirurgiens de la LMU Munich ont implanté des électrodes directement dans le thalamus (une structure profonde du cerveau, de la taille d’une noix, qui agit comme un “standard téléphonique” en relayant toutes les informations sensorielles vers le cortex) de patients épileptiques lors d’interventions chirurgicales. Ils ont enregistré l’activité électrique pendant l’éveil, le sommeil paradoxal (la phase de sommeil où l’on rêve, où le cerveau est aussi actif qu’éveillé), le sommeil profond sans rêve et l’anesthésie générale. Résultat : une oscillation (un rythme électrique répétitif) à haute fréquence, entre 20 et 45 Hz (cycles par seconde), n’apparaît que pendant l’éveil et le sommeil paradoxal, les deux seuls états où nous sommes conscients. Elle disparaît complètement pendant le sommeil profond et l’anesthésie. Ce rythme thalamique est comme un interrupteur : quand il s’allume, vous êtes conscient ; quand il s’éteint, vous ne l’êtes plus. » (Info du site Cérébral, Source)
Jouer dehors à la maternelle protège la santé mentale jusqu’à 8 ans.
« Bon, les vieilles générations le savent déjà, mais une première étude longitudinale (qui suit les mêmes enfants dans le temps) à grande échelle sur le sujet a suivi 4 151 enfants de 2 à 8 ans. Des chercheurs de l’Université d’Exeter ont mesuré le temps de jeu en plein air entre 2 et 4 ans, puis évalué la santé mentale à 8 ans. Chaque jour supplémentaire de jeu extérieur par semaine augmente de 6 à 14 % les chances de l’enfant de rester dans un profil “faibles symptômes” à 8 ans, c’est-à-dire sans anxiété significative, sans dépression et sans hyperactivité. Le mécanisme identifié est double : l’exposition à la lumière naturelle régule le cortisol (l’hormone du stress, produite par les glandes surrénales) et le rythme circadien (l’horloge biologique interne de 24 heures), et le jeu non structuré (sans règles imposées par un adulte) développe les fonctions exécutives (les capacités cognitives de planification, de contrôle des impulsions et de flexibilité mentale) du cortex préfrontal (la zone du cerveau derrière le front, qui mature jusqu’à 25 ans) » (Cérébral, Source)
Le propre et l’étranger
Récemment je m’interrogeais sur nos idées, sur leur provenance, sur le fait qu’elles étaient en fait souvent la résultante de la combinaison des idées des autres. Josée Kamoun me semble dire un peu la même chose, dans son formidable Dictionnaire amoureux de la traduction : « Ce qui m’appartient en propre n’est qu’une combinatoire singulière, mais le fait est que ma pensée, ma rêverie, ma mémoire, comme celles de tous, fourmillent de présences autres que la mienne, avec lesquelles j’entretiens disons un commerce à l’ensoleillement variable, beau fixe éphémère, turbulences, giboulées, embellies. Cette hospitalité choisie ou subie me rend profondément perméable à l’altérité ; en marchant dans la ville, j’ai cultivé ma porosité des décennies avant de comprendre qu’elle était essentielle au traduire. »
→ et c’est passionnant qu’elle associe cela au « traduire ».
De l’échec de lecture
Je suis très intéressée par la présentation de la thèse que Bénédicte Gorrillot va soutenir sous peu et qui porte sur les difficultés à lire la poésie contemporaine. Voici ce qu’elle écrit : « L’intitulé choisi pour mon dossier d’HDR résume la façon dont mes diverses publications (110 articles et 14 livres), depuis ma thèse de Doctorat (Le Discours rhétorique de Francis Ponge*) soutenue en 2003, s’articulent autour de l’interrogation de la réception difficultueuse, en France notamment, d’une certaine littérature contemporaine – et en particulier la poésie – attachée à la rénovation de ses procédés esthétiques et éthiques. Je n’ai cessé de questionner les causes et les modalités de cet échec de lecture, pour tenter d’apporter à un (grand) public souvent démuni par les embardées rénovatrices de certains créateurs quelques outils de lisibilité et ainsi combattre les accusations d’illisibilité. Mon but est d’infléchir la radicalité de la condamnation (rien à lire !) a minima en concession d’une dis-lisibilité provisoire, a maxima, en l’affirmation d’une alter-lisibilité possible, selon deux néologismes que j’ai inventés en 2008 au colloque international de San Diego. Car un sens peut devenir accessible, quand on dispose de repères nouveaux pour déchiffrer les articles d’une érudition dépaysante (gréco-latine ou à l’opposé avant-gardiste), d’une hétérochronie opacifiante et d’une pratique iconoclastant tous les attendus génériques, rhétoriques (donc tropiques) et topiques – ce que je propose ici de résumer par un autre néologisme que j’ai inventé pour l’occasion, l’hétéro-tropie. »
Autrement dit : un texte deviendrait plus lisible dès lors qu’on dispose de nouveaux repères. Cela vaut pour des écritures marquées par une érudition dépaysante, par des temporalités complexes, ou encore par des pratiques qui bousculent les attentes habituelles liées aux genres, aux formes et aux figures de style.
→ Cela pourrait faire l’objet d’un entretien bien intéressant avec B. Gorrillot. A suivre donc peut-être.
samedi 13 juin 2026
De la lumière
Toujours plus frappée par la façon dont la longueur d’onde de la lumière modifie en profondeur ma façon de voir. Sur la même promenade, je découvre encore des choses que je n’ai pas vues, parce que l’éclairage est différent.
De l’écoute
Très intéressée par un entretien de Fabrice Midal avec un kiné qui pratique la thérapie manuelle orthopédique, Fabrice Barillec, qui a une approche tout à fait particulière de la douleur, fait la différence entre les approches passives et actives dans la kinésithérapie. Ce praticien explique que selon lui toute séance de kiné, surtout au début d’une prise en charge, devrait commencer par un entretien approfondi avec le patient.
Je retiens aussi ces propos de Pauline Nadrigny : « Il s’agit moins d’écouter quelque chose que d’écouter dans ou à travers, listening through et non listening to, de sonder encore dans la profondeur de l’écoute ?
Appréhension du sonore sous la forme d’un plan vibratoire généralisé, monde sonore auquel l’écoutant est lui-même exposé dans son écoute. »
Ou encore ces propos de Pierre-Marie Lledo qui vont dans le même sens : « Parce que sa construction est fortement dépendante des interactions sociales, le cerveau humain se nourrit de l’Autre. Il est capable de rentrer en résonance avec les intentions et les émotions d’autrui. En somme, écouter est peut-être le plus beau cadeau que nous puissions faire à l’Autre. Comme l’indique le proverbe persan : “Si tu as deux oreilles et une bouche, c’est pour écouter deux fois plus que tu ne parles.” Ou, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Paul Ricœur, chacun d’entre nous se figure “soi-même comme un autre”. Pour se tailler un cerveau social, il nous faut donc faire preuve d’écoute pour parvenir à nous mettre à la place d’autrui. »
Un article-clé sur l’IA
« D’après Dario Amodei, l’IA est une technologie à part, qui fonctionne à partir des extrêmes du possible, tant d’un côté que de l’autre, du bien que du mal. Dans les deux cas, ce sera en des proportions que nous n’avons jamais connues par le passé.
Cette ambivalence structure la production écrite d’Amodei, qui prend la forme d’une trilogie : dans « Machines of Loving Grace » (2024), il explore le versant lumineux de l’IA qui, utilisée avec discernement, pourrait nous faire connaître l’équivalent d’un siècle d’innovations en seulement une décennie, tant dans les domaines de la biologie, des neurosciences, qu’en termes de développement économique ; dans « The Adolescence of Technology » (2026), il s’attaque à la part la plus sombre de l’IA, en cartographiant ses risques : perte de contrôle des systèmes, production d’armes biologiques, autoritarisme, bouleversement de l’emploi. Dans « Policy on the AI Exponential », Amodei passe du diagnostic à l’ordonnance. Il y détaille un ensemble de recommandations dans cinq domaines de l’action publique, la macroéconomie, la politique fiscale, l’innovation scientifique, les libertés publiques et la géopolitique. «
→ De nouveau un article du Grand Continent, qui se penche sur un écrit que vient de produire le patron d’Anthropic, Dario Amodei. S’appuyant sur deux entités du Seigneur des Anneaux, l’Arbre Sylvebarbe et des Hobbits, il pointe deux temporalités qui s’éloignent de plus en plus l’une de l’autre. On a d’un côté la vraie lenteur des institutions qui a ses mérites et de l’autre la vitesse fulgurante, pour ne pas dire exponentielle, de l’IA : « Au cours des derniers mois, cependant, les preuves de l’incroyable puissance de l’IA, ainsi que de ses risques, sont devenues incontestables. L’exemple le plus emblématique est peut-être Claude Mythos Preview et la découverte que les modèles de pointe posent des risques très réels pour la cybersécurité, créant un potentiel de perturbation du secteur financier, des infrastructures critiques et de la sécurité nationale. (…) les modèles d’IA sont désormais des outils ayant des conséquences stratégiques à l’échelle mondiale et nationale. »
Soulignant le fossé qui s’agrandit entre les prises de conscience de différents acteurs et la vitesse de développement de l’IA, Amodei va se pencher sur cinq points importants, cinq domaines importants dans ce document qui me semble très important : la réglementation et la sécurité publique, la macroéconomie et la politique fiscale, l’innovation scientifique, l’équilibre des pouvoirs entre l’État et la société, et la géopolitique.
C’est un article long et remarquable, je n’ai pas envie de le développer ici, mais je l’ai enregistré au format PDF et l’ai mis dans ma documentation. Je ne sais pas s’il est en accès libre pour les non-abonnés au Grand Continent …
Titres, légendes, etc.
○ Curiosité : un manuscrit fondateur de l’hindouisme rédigé avec un grain de riz
dimanche 14 juin 2026
Entre oiseaux
Je me permets de reprendre ici un extrait des notules dominicales de Philippe Didion, un peu d’humour ne fait pas de mal :
« Éphéméride. À Eugène Lefébure.
“Besançon, lundi 27 mai 1867.
Mon bon ami, Comment allez-vous ? Mélancolique cigogne des lacs, immobiles, votre âme ne se voit-elle pas apparaître, en leur miroir, avec trop d’ennui – qui, troublant de son confus crépuscule, le charme magique et pur, vous rappelle que c’est votre corps qui, sur une patte, l’autre repliée malade en vos plumes, se tient, abandonné ? Revenu au sentiment de la réalité, écoutez la voix gutturale et amie d’un autre vieux plumage, héron et corbeau à la fois, qui s’abat près de vous.” (Stéphane Mallarmé, Correspondance choisie) »
De la conflictualité
Autre article du même Grand continent consacré au philosophe Julien Freund. Curieux personnage : « Élève direct de Raymond Aron, traducteur de Max Weber, Vilfredo Pareto et Georg Simmel qu’il contribua largement à introduire en France, l’auteur de L’Essence du politique a développé une théorie réaliste nourrie par la pensée du juriste nazi Carl Schmitt, dont il fut un lecteur précoce et un correspondant régulier. Il dit avoir basé toute sa réflexion et toute sa pensée sur la monstrueuse déception que fut pour lui la découverte du comportement humain de certains acteurs de la Résistance : « c’est une expérience d’homme avec des scènes dramatiques qui est à la base de ma recherche intellectuelle »
Si je retiens cet article, c’est parce qu’il porte sur la conflictualité, sujet qui me préoccupe d’autant plus que je suis profondément mal à l’aise avec le conflit ! Certains l’aiment, en ont besoin, je le déteste, le fuis, quitte à m’exposer à la lâcheté. A moins de mettre en œuvre une autre de mes possibilités, qui repose sur une forme de naïveté, à savoir que je suis en mesure de m’interposer et de résoudre le conflit.
Pour Julien Freund « la conflictualité n’est pas (…) une anomalie mais la caractéristique inhérente à toute société et même son état normal. Cette conviction lui vient de la lecture de Max Weber, à la traduction duquel était consacrée sa thèse complémentaire. Comme il l’écrit dans le petit opuscule qu’il lui consacre en 1969, toute la pensée de Weber “est centrée sur l’existence d’antagonismes, de tensions ou, comme il dit encore, de collisions dans la vie et dans la société”. L’irréductible “polythéisme des valeurs” (Polytheismus der Werte) diagnostiqué par Max Weber permet ainsi à Freund de “comprendre que les remous de la société n’étaient pas des contradictions qu’on pouvait résoudre dans une synthèse intellectuelle ou une société sans classe, mais qu’il s’agissait souvent de contraires inconciliables et d’antagonismes irréductibles” Comme il l’explique dans sa Sociologie du conflit (1983), il ne peut y avoir de conflit qu’en société et il ne peut y avoir de société que conflictuelle. Ce n’est qu’à partir du moment où l’on entre en contact avec autrui que l’on peut se trouver entraîné dans une situation conflictuelle : le conflit est une relation, qui suppose donc la mise en coprésence de deux individus. Par symétrie, c’est parce que toute société se définit précisément comme une situation de mise en relation entre individus aux intérêts divergents qu’elle est par nature conflictuelle : “la conflictualité ne constitue donc pas un phénomène anormal ou pathologique, que l’on pourrait éliminer définitivement des relations sociales”2 ou internationales, mais une caractéristique fondamentale de ces dernières. Dès lors, il serait vain pour Freund de prétendre éliminer les conflits et “tout l’effort devrait porter sur les meilleures méthodes de les prévenir et, lorsqu’ils éclatent, de les résoudre” »
Pessoa en Afrique du Sud
C’est une biographie extrêmement détaillée que propose Richard Zenith. Avec une attention particulière à tout le contexte, et on lui donne raison car on se doute que tout l’environnement peut avoir, doit avoir, aura exercé une influence considérable sur Fernando Pessoa. Son père est mort prématurément, sa mère s’est remariée très vite avec un nouveau grand amour que Fernando va apprendre à apprécier, et tout ce petit monde va partir en 1896 pour plusieurs années en Afrique du Sud, à Durban exactement, où le beau-père de Fernando a été nommé diplomate.
Je récapitule à ce stade de ma lecture : Pessoa est né le 13 juin 1888, dans un milieu bourgeois cultivé. Son père est fonctionnaire mais il pratique intensément la critique musicale. Il meurt de la tuberculose quand son fils a 5 ans. Mort aussi d’un petit frère Jorge, un an plus tard. Sa mère se remarie avec le commandant João Miguel Rosa, nommé consul du Portugal à Durban, en Afrique du Sud, où part donc la famille en 1896. Pessoa suit une scolarité entièrement en anglais chez les sœurs irlandaises, puis à la Durban High School. C’est un élève brillantissime, introverti et secret. Il absorbe la culture anglo-saxonne et commence à écrire ses premiers poèmes directement en anglais (sous d’autres hétéronymes comme David Merrick ou Charles Robert Anon). J’ai noté aussi l’importance de ses grands-parents, notamment une grand-mère « folle » et du couple formé par un oncle et une tante sans enfants qui adulent Fernando.
Et Siri
Beaucoup de bonheur aussi à lire le livre de Siri Hustvedt. Pourtant souvent bien triste, mais son analyse si profonde, si humaine, est très touchante et inspirante. « Je vais dire les choses de façon plus directe : oui, je pleure Paul, mais la plupart du temps je pleure Siri et Paul. Je pleure le ET. Je pleure la manière qu’avait le ET de me faire sentir dans le monde. Ce et en lequel lui et moi coïncidions. »
→ C’est un aspect très intéressant du livre et qui me semble peu développé dans d’autres livres de deuil. Non pas seulement la perte d’un être aimé, mais aussi la disparition, la dissolution de l’entité formée avec cette personne. Surtout lorsqu’il s’agit d’un couple, a fortiori d’un couple forgé de très longue date, comme ce fut le cas pour Paul Auster et Siri Hustvedt, 43 ans je crois.
Hustvedt raconte aussi l’histoire de son couple, celle de leurs deux familles, tout un peuple de personnages qu’elle campe de façon très vivante. Un beau portrait de leur fille Sophie dont j’apprends qu’elle est musicienne et chanteuse, qu’elle s’est essayée sans succès à la comédie, qu’elle n’a pas réussi mais que « les rejets ne l’avaient pas fragilisée parce qu’elle savait être parfaitement capable d’exceller dans les rôles en question. Si les réalisateurs ne voulaient pas d’elle, c’était leur problème, pas le sien. Un propos de véritable artiste, car sans cette arrogance intérieure qui vous porte sur le temps long, vous n’arrivez jamais à rien. »
Belle allusion aussi à Bartleby : « Je préférerais ne pas. Paul et moi nous adorions l’histoire de Bartleby, le commis intransigeant, racontée par Melville. Le besoin impérieux de se blottir seul en position fœtale dans une pièce plongée dans le noir et d’y demeurer immobile a quelque chose d’attirant aujourd’hui, un attrait que je n’éprouvais autrefois que lorsque j’avais une mauvaise grippe, pris froid ou une violente migraine. Quand l’inertie fait signe, je me dis : ne réponds pas. C’est l’appel de l’abîme. »
Siri Hustvedt mélange les considérations philosophiques, artistiques, physiques, émotionnelles, psychiques, avec la finesse de quelqu’un qui a beaucoup réfléchi à toutes ces questions, qui a immensément lu et travaillé.
Titres, légendes, etc.
○ En Allemagne, le Bauhaus cible de l’extrême-droite.
○ La seule chose qui ne change pas est que tout change
○ La Maison-Blanche force Anthropic à couper ses derniers modèles aux étrangers
○ Brain scans reveal that reading physical books reduces mental workload
La pluralité des mondes de Lewis
Une belle information des Editions de l’Éclat, qui me renvoie à mon cher Jacques Roubaud. La pluralité des mondes de Lewis, un titre que j’ai souvent en tête sans savoir le situer, le sourcer. Voilà qui est fait ! « La réimpression : David Lewis (1941-2001), De la pluralité des mondes, traduit de l’anglais par Marjorie Caveribère (1970-2018) et Jean-Pierre Cometti (1944-2016). Le livre est un classique de la métaphysique analytique, d’autant qu’il abordait la question de la pluralité des mondes à la fois en métaphysicien, logicien et linguistique tout en s’introduisant dans ce qu’on a appelé les « théories de la fiction ». Lewis s’introduit ainsi dans une longue liste d’auteurs depuis Bernard de Fontenelle, Giordano Bruno ou l’écossais Thomas Dick, jusqu’à un autre Dick, et non des moindres, Philip Kindred, qui les visita tous, à force de substances diverses et de moult imagination. Livre-monde ou livre-monde-possible, La pluralité des mondes de Lewis est entré également dans la littérature, par l’intermédiaire de Jacques Roubaud qui a intitulé ainsi un ouvrage consacré à un deuil intime et aux ‘possibilités’ d’un “ailleurs de ce mur de la mort”.
Paru une première fois en 2007, cette réimpression à l’identique, presque 20 ans plus tard et après la disparition de ses deux traducteurs, est aussi un hommage qui leur est rendu pour avoir bien voulu affronter la traduction de ces 400 pages denses et stimulantes
Le livre versus la liseuse / Le schéma narratif
« Lire un livre implique une série complexe de tâches mentales. Un lecteur doit décoder des mots, interpréter des images et relier de nouvelles informations à ce qu’il connaît déjà. Pour y parvenir efficacement, le cerveau humain construit ce que les scientifiques appellent un schéma narratif. Un schéma narratif est un cadre mental interne qui aide une personne à organiser les personnages, les lignes temporelles et les relations spatiales au fur et à mesure qu’un récit se déroule. Le format physique d’un livre peut jouer un rôle caché dans la construction de ce cadre mental. Les scientifiques soupçonnent que le papier physique fournit des ancrages sensoriels fiables, tels que l’épaisseur des pages de chaque côté de la reliure et la position fixe du texte sur une page. Ces ancrages physiques peuvent aider le cerveau à cartographier le récit dans un espace physique. Lors de la lecture sur un écran numérique, ces ancrages sensoriels sont en grande partie absents car l’écran reste physiquement identique tandis que le texte change simplement. » (traduction automatique d’un extrait d’un article de la revue Plos One sur ce qu’apporte le livre à la lecture par rapport à l’écran. »
→ Cela correspond bien à mes impressions quand je pratique la lecture sur ma liseuse. Je me raccroche aux branches (!) en surlignant des passages, que je retrouve facilement ensuite et aussi en allant sur l’appli de la liseuse sur mon ordinateur, pour me repérer mieux à l’intérieur du livre. Car c’est en effet cela qui me manque le plus, alors que j’ai maintenant plusieurs années de pratique de la lecture sur liseuse et que j’y ai lu des dizaines de livres, parfois difficiles (des essais notamment) : le manque de repères spatiaux et « chronologiques ». L’impossibilité de feuilleter (c’est peut-être une « incapacité à » de ma part), car sinon on se perd rapidement… et effectivement toutes ces « marques » qui parlent au sens, à la vue, au toucher, à l’odorat, les couleurs de la couverture, le volume du volume (!), son épaisseur. Sur la liseuse aucune différence apparente entre les plus de 1000 pages de la biographie de Pessoa et un petit pamphlet de 50 pages, c’est déstabilisant… et pour quelqu’un qui a appris à lire et à travailler dans de vrais livres, les balises numériques mises en place pour compenser ses défauts sont pauvres et assez inefficaces.
Une question de vocabulaire, la « frontière »
Déjà bien lourd ce terme, le voici conduit à assumer une charge encore plus grande !
Je pose cette question à Gemini : « peux-tu me dire ce qu’on appelle frontière et agent de frontière dans le cadre de l’IA. Hier lisant un article sur le sujet, j’ai cru qu’il s’agissait de simplifier les tâches d’un douanier mais en fait pas du tout ! »
Réponse : « C’est une méprise tout à fait compréhensible ! Quand on entend « frontière » et « agent de frontière », l’esprit file droit vers les postes de douane, les passeports et la géopolitique. Mais dans le monde de l’intelligence artificielle, on parle d’une tout autre ligne de démarcation : celle des capacités technologiques les plus avancées et de la sécurité.
En anglais, on parle de Frontier AI. La « frontière » ici fait référence à la frontière de la connaissance et de la technologie
IA de frontière : Ce sont les modèles d’intelligence artificielle les plus récents, les plus puissants et les plus vastes du marché (comme les dernières versions de GPT de OpenAI, Claude d’Anthropic ou Gemini de Google).
On les qualifie « de frontière » car :
Elles repoussent les limites : Elles possèdent des capacités inédites (raisonnement complexe, codage avancé, multimodalité) que les modèles précédents n’avaient pas.
Elles comportent des risques inconnus : Comme on est à la pointe de la technologie, les chercheurs eux-mêmes ne comprennent pas toujours entièrement comment ces modèles parviennent à certains résultats, ce qui pose des défis de sécurité inédits.
L’agent de frontière, c’est une IA autonome ultra-puissante qui opère sur cette limite. »
lundi 15 juin 2026
Le bienfait
C’est vraiment fort et curieux, ce sentiment de bien-être que je ressens quand je reviens dans le Flotoir.
Les musiques premières
Dans ce merveilleux livre, dont j’espère bien rendre compte quand j’aurai davantage de temps, cet été : Ramon Andres, Claudio Monteverdi “Lamento Della Ninfa”, une de ces merveilles comme savent en concocter Vincent Pélissier et Santiago Zuluaga, chez Fario.
« Parfois, les discussions esthétiques ont plus à voir avec l’habitude, avec le son reçu pendant l’apprentissage, avec la définition sonore façonnant l’oreille initiale, avec cette vibration qui prend naissance à l’intérieur d’une conscience naissante, avec ce matin des jours qui nous a ouvert à l’écoute qu’avec un point de vue intellectuel ou une simple question de goût. Une première musique peut se transformer en annonce de ce que nous deviendrons. Ce n’est pas de la nostalgie, c’est une empreinte, une ‘forma’ (forme ou moule), qui délimite un espace mental, un imaginaire, cette fois-ci de sons qui conditionne une façon de percevoir, une sensibilité, une manière de vivre le temps quand il est scandé par la sonorité.
(p.52)
→ Passage essentiel à méditer, quant à l’empreinte des premières musiques reçues.
Prêter l’oreille
… et pour cela il faut avoir eu la chance que quelqu’un nourrisse en soi le besoin de musique, pas avec des rengaines à la mode (aujourd’hui pondues par l’intelligence artificielle, ce qui en dit long sur la qualité intrinsèque des « tubes » fabriqués à la chaîne). Non une Polonaise de Chopin, Dans le hall du roi des Montagnes, du Peer Gynt de Grieg… deux exemples de ce que ma grand-mère adorée m’a donné à entendre, très jeune. Rubinstein, Samson François, Dinu Lipatti, Clara Haskil… Et puis les Musigrains de Germaine Arbeau-Bonnefoy à Paris, au Théâtre des Champs Élysées. Les vraies, grandes et profondes initiations. Serait-ce irréparable de ne pas avoir connu cela très jeune ?
« Je songeai que quand on a laissé passer le bon moment, quand on a trop longtemps refusé quelque chose, ou que quelque chose vous a trop longtemps été refusé, cela vient trop tard, même lorsqu’on l’affronte avec force et qu’on le reçoit avec joie. À moins que le “trop tard” n’existe pas, qu’il n’y ait que le “tard”, et que ce “tard” soit toujours mieux que “jamais” ? Je ne sais pas » (Bernard Schlink, Le Liseur)
Écouter de toute son âme
Il faut écouter, écouter de toute son âme, les autres mais aussi le monde. Nous avons tant donné à la vue, si peu à l’écoute, tant à l’aspect, si peux à la vraie nature des choses, que le son, peut-être, révèle mieux : « Schafer est l’un des premiers à pointer la nécessité de prêter l’oreille aux sonorités du monde, de prendre conscience de leur qualité propre, de ce qu’elles nous disent de l’environnement naturel et anthropique, mais également de sa vulnérabilité. Réaliser que nous sommes responsables de l’environnement acoustique, alerter sur le concept de pollution sonore, penser la réharmonisation possible d’un paysage altéré et laissé en friche par l’urbanisme et l’exploitation des ressources naturelles. Tous ces gestes ont marqué les praticiens du Field Recording qui reconnaissent en Schafer une figure fondatrice. » (Pauline Nadrigny, sonder le monde).
Titres, légendes, etc.
○ Où est la banquière centrale russe ?
○ À Condom, des livres du XVIe siècle ravagés par l’incendie du cloître
mardi 16 juin 2026
Titres, légendes, etc.
○ La maladie rénale est aussi une maladie du cerveau
○ Sauramps en redressement judiciaire : la librairie historique de Montpellier joue sa survie
○ À Dinan, la librairie Les Rouairies placée en redressement judiciaire
○ À Chicago, la bibliothèque présidentielle Obama ouvre ses portes
○ Les rapaces chassent en fonction de la morphologie de leurs phalanges
○ « Le sens du bois de la langue », Série : Valère Novarina, aventurier de la parole
mercredi 17 juin 2026
Pourquoi ?
Je me suis étonnée l’autre jour de ce journaliste honorable, pas sectaire pour deux sous, dans une émission honorable et ouverte qui a commencé une intervention en disant « je m’excuse de citer le pape » ! Est-ce qu’il s’excuse de citer T, ¨P, ou X ?
Stus, Nivat, Mandeville
Admirable article de Laure Mandeville, hier dans le Figaro (oui mon spectre de journaux va du Figaro, à Libé, en passant par Le Monde et la Croix ! + Le Grand Continent et The Conversation) et je trouve dans chacun de ces journaux des choses formidables qui nourrissent aussi bien mes recherches personnelles, nombreuses que celle pour Poesibao. Donc hier, Laure Mandeville, un très grand article sur deux pleines pages, consacré à Georges Nivat. A propos de sa traduction récente de l’Ukrainien Vasyl Stus.
Citons les protagonistes de l’article :
Laure Mandeville, journaliste, spécialiste du monde slave mais aussi désormais des Etats-Unis et que je vois souvent dans C’dans l’air.
Georges Nivat, présenté par elle comme un des plus éminents russologues français. C’est un monsieur âgé aujourd’hui de 91 ans qu’elle rencontre dans son chalet en Suisse et avec qui elle a un magnifique entretien. Il est d’ailleurs le père de Anne Nivat, que je vois aussi parfois dans l’émission C’dans l’air, et qui est également journaliste. Né en 1935, c’est un universitaire français, historien des idées et slavisant, traducteur spécialiste du monde russe. Professeur honoraire de l’université de Genève depuis octobre 2000, il a été l’un des traducteurs d’Alexandre Soljenitsyne et a également collaboré avec la maison d’édition L’Âge d’Homme, dont il a dirigé la collectionSlavica consacrée à la littérature russe et la littérature d’Europe orientale.
Claude me synthétise la vie de Stus : Vasyl Stus (1938-1985) est l’un des plus grands poètes ukrainiens du XXe siècle et une figure majeure de la dissidence soviétique.
Né en 1938 dans la région de Vinnytsia, il grandit dans le Donbass où sa famille s’installe peu après. Il étudie la philologie à l’institut pédagogique de Donetsk, puis poursuit des études supérieures en littérature à Kyiv. Sa poésie, marquée par un style moderniste et une profonde dimension existentielle, exprime un attachement farouche à la langue et à la culture ukrainiennes, à une époque de forte russification sous le régime soviétique.
Son engagement politique éclate en 1965 lorsqu’il se lève publiquement, lors de l’avant-première d’un film de Sergueï Paradjanov, pour protester contre l’arrestation de plusieurs intellectuels ukrainiens. Cet acte lui coûte son poste universitaire et son exclusion de l’Union des écrivains. En 1972, dans le cadre d’une vague de répression contre l’intelligentsia ukrainienne, il est arrêté pour “propagande anti-soviétique” et condamné à cinq ans de camp de travail en Mordovie.
Libéré en 1979, il rejoint presque immédiatement le Groupe Helsinki ukrainien, organisation de défense des droits humains, un geste qui le ramène en détention dès 1980. Considéré comme récidiviste, il est cette fois condamné à dix ans de régime spécial et envoyé dans un camp particulièrement dur de l’Oural. Il continue d’écrire clandestinement, malgré la confiscation répétée de ses manuscrits.
Il meurt en détention en septembre 1985, dans des circonstances liées aux mauvais traitements qu’il subit, après une grève de la faim. Réhabilité après l’effondrement de l’URSS, ses restes sont rapatriés et réenterrés à Kyiv en 1989 lors d’une cérémonie qui rassemble une foule immense. Il reçoit à titre posthume le prix national Chevtchenko en 1991. Aujourd’hui, il est considéré comme un symbole de la résistance culturelle ukrainienne face au totalitarisme soviétique.
→ Cet article autour de Vasyl Stus et Georges Nivat m’a tellement emballée que j’en fais une note de lecture
Titres, légendes, etc.
○ Le Musée Folkwang à Essen en Allemagne, consacre une grande rétrospective à Gustave Courbet (1819-1877)
○ La pauvreté laisse une empreinte physique mesurable dans le cerveau des enfants.
○ L’alcool du père avant la conception endommage les mitochondries de ses enfants
○ La Chine peut-elle survivre au siècle chinois ?
○ Expositions et lectures pour les cent ans de Michel Butor
○ Une nouvelle oubliée d’Edith Wharton sort des archives de Yale
○ Le riz entend la pluie
[ce sont des titres qui m’ont frappée, j’ai souvent lu les articles, je viens de faire un test, les taper dans un moteur de recherche permet la plupart du temps de les développer, ce serait alors pour moi, peut-être pour quelques lecteurs, un conducteur de curiosité !]
○ Carlo Ginzburg, l’historien des traces et des vies minuscules, est mort
Les souvenirs d’enfance
« Plus je rétrograde dans ma jeunesse, plus je trouve les impressions profondes. Si je passe l’âge où les idées ont déjà de l’étendue; si je cherche dans mon enfance, ces premières fantaisies d’un cœur mélancolique qui n’a jamais eu de véritable enfance, et qui s’attachait aux émotions fortes et aux choses extraordinaires avant qu’il fût seulement décidé s’il aimerait, ou n’aimerait pas les jeux; si, dis-je, je cherche ce que j’éprouvais à sept ans, à six ans, à cinq ans, je trouve des impressions aussi ineffaçables, plus confiantes, plus douces et formées par ces illusions entières dont aucun autre âge n’a possédé le bonheur. » (Etienne Pivert de Senancour, Oberman)
Pensées graves et pensées sombres
« Ceux qui ont refusé à leur esprit des pensées graves, tombent dans les idées sombres. » (Joubert)
→ c’est peut-être pour cela que j’aligne ici, depuis tant d’années, des idées souvent graves (mais pas toujours !)
jeudi 18 juin 2026
Carlo Ginzburg
Je suis totalement ignare sur cet écrivain alors une recherche s’impose.
Carlo Ginzburg, historien italien né en 1939, est l’une des grandes figures de la micro-histoire.
Son travail consiste à changer d’échelle : au lieu de partir des grands événements ou des structures générales, il observe des cas singuliers, souvent marginaux, pour faire apparaître la complexité d’une époque. Il s’intéresse particulièrement aux voix faibles des archives : paysans, hérétiques, accusés, vaincus, dont les paroles ne nous parviennent souvent qu’à travers les documents produits par les institutions de pouvoir. Son livre le plus célèbre, Le Fromage et les Vers, étudie le procès de Menocchio, meunier frioulan du XVIᵉ siècle condamné pour hérésie. À travers ses lectures et ses propos, Ginzburg montre l’existence d’une culture populaire active, capable de transformer et de réinterpréter la culture savante. Dans Les Batailles nocturnes ou Le Sabbat des sorcières, il analyse également des croyances paysannes que l’Inquisition a progressivement traduites dans le langage démonologique de la sorcellerie. Son histoire est donc attentive aux écarts : entre culture savante et culture populaire, entre discours officiel et traces involontaires, entre ce que les archives veulent dire et ce qu’elles laissent échapper.
Le concept central associé à Ginzburg est le paradigme indiciaire.
Il s’agit d’un mode de connaissance fondé sur l’interprétation des signes minuscules : traces, symptômes, détails marginaux, indices presque invisibles.
Ginzburg le rapproche de trois figures : Morelli, Freud et Sherlock Holmes.
Morelli attribue les tableaux en observant les détails secondaires, comme les oreilles ou les ongles, moins contrôlés par les imitateurs.
Freud lit les lapsus, rêves et actes manqués comme des indices de l’inconscient.
Holmes reconstitue un crime à partir de boue, de cendres, d’empreintes ou d’objets négligés.
L’historien, selon Ginzburg, travaille de la même manière : il n’a jamais accès directement au passé, seulement à des traces.
Il doit donc lire les archives comme un enquêteur, en repérant les anomalies, les silences, les contradictions ou les détails apparemment insignifiants.
Ce savoir est qualitatif, conjectural, attentif au singulier plutôt qu’aux lois générales.
Ginzburg en fait remonter l’origine au chasseur préhistorique, capable de lire une empreinte ou une branche brisée pour deviner la présence d’un animal invisible.
Le paradigme indiciaire est ainsi une méthode pour faire parler ce qui reste, surtout quand les voix ont été effacées ou déformées.
Chez Ginzburg, l’histoire devient donc une enquête éthique : retrouver, dans les traces laissées par le pouvoir, les murmures de ceux qu’il a voulu faire taire.
→ comme d’habitude, je donne ma méthode, une recherche avec Gemini puis une demande de résumé par Copilot.
Mais l’histoire du détail minuscule a fait surgir un souvenir : Didi-Huberman et les fresques de Fra Angelico. Il me semble que Didi-Huberman étudie très en détail des sortes de taches sur le pourtour de fresques. Je poursuis donc ma recherche.
La filiation Ginzburg/Didi-Huberman
(Recherche Gemini à ma question de savoir s’il y a un rapport entre les deux auteurs).
Il y a une filiation intellectuelle directe et très profonde entre le paradigme indiciaire de Carlo Ginzburg et les travaux de Georges Didi-Huberman, notamment dans son livre majeur Fra Angelico : Dissemblance et figuration (1990).
Cependant, Didi-Huberman ne se contente pas d’appliquer la méthode de Ginzburg : il la déplace du champ pur de l’histoire vers celui de l’histoire de l’art, en transformant l’« indice » en ce qu’il appelle le « symptôme » ou le « pan de peinture ».
Voici comment cette transition s’opère sur les fresques de Fra Angelico (notamment au couvent San Marco à Florence) : Tout comme Ginzburg refuse de ne lire l’histoire qu’à travers les chroniques officielles des rois, Didi-Huberman refuse de lire la peinture de la Renaissance uniquement à travers la grille de la perspective géométrique et de la belle représentation (la mimèsis). Pour l’histoire de l’art classique, les zones de fausse imitation (comme les grands fonds marbrés, les bordures ou les éclaboussures de peinture chez Fra Angelico) étaient de simples « décors », voire des maladresses archaïques avant la maîtrise de la perspective.
Didi-Huberman va focaliser son regard sur ce qu’il nomme le « pan de peinture » (un terme qu’il emprunte au « petit pan de mur jaune »de Vermeer chez Proust).
Chez Fra Angelico, sous certaines fresques (comme la Madone des ombres ou la Crucifixion), on trouve de grandes zones murales, des soubassements ou des bordures qui ne représentent rien de figuratif. Ce sont des surfaces couvertes d’éclaboussures de couleur pure, imitant vaguement des textures de marbre précieux, mais de manière totalement abstraite et chaotique.
Pour Didi-Huberman, ce ne sont pas des décors secondaires : ce sont des indices cruciaux. C’est là que le visible bascule. Ces taches de peinture sont l’irruption de la matière pure qui vient subvertir le système de la représentation.
C’est ici que Didi-Huberman croise intimement le paradigme indiciaire de Ginzburg, mais en y injectant une dose massive de psychanalyse lacanienne et freudienne.
Là où Ginzburg cherche un indice pour identifier un fait ou un auteur, Didi-Huberman cherche un symptôme.
Titres, légendes, etc.
○ La Terre abandonnée : première plongée dans l’écologie post-humaine
○ Le 5 juillet 2024, la Terre a battu un record de vitesse en tournant sur elle-même en 1,66 milliseconde de moins que les 24 heures standard.
○ Le froid, objet d’histoire(s) : savoirs, pratiques et environnements (XVIe-XXe siècle)
○ Histoires d’albums photographiques : mémoire, matérialité, lectures
La terre virtuelle
Présentation d’un article du nouveau numéro Hors-Série de la valeureuse revue Epsiloon (fondée, je le rappelle, par des transfuges de Science & vie qui devenait trop soumise à des règles commerciales, suppression de journalistes et contraintes liées à la pub, sujet que j’ai connu par cœur jadis !)
La première Terre virtuelle : 780 milliards de paramètres, 1 million de lignes de code, 28 672 cartes graphiques, 19 composés chimiques, 100 tranches d’atmosphère et une résolution de 1,25 km… Ils ont réussi l’exploit : simuler les flux d’énergie, d’eau et de carbone entre l’atmosphère, l’océan, le sol, la végétation, le phytoplancton, les calottes glaciaires… Bienvenue dans l’ère de la super-simulation.
Des pages “fantômes” du Codex H rendues lisibles par imagerie
Une équipe internationale a restitué 42 pages perdues du Codex H, manuscrit grec du VIe siècle contenant les lettres de saint Paul. Le texte ne ressurgit pas grâce à des feuillets retrouvés, mais par les traces laissées sur d’autres pages, révélées par imagerie multispectrale. (Actuallité)
« Mon refuge et mon orage »
« Plus encore peut-être que celui d’une fille qui a perdu une mère, mon deuil est celui d’une écrivaine pour son sujet le plus passionnant. Dans ces pages ma mère, mon gangster, va vivre. Elle était mon refuge et mon orage. »
→ extraordinaire relation d’Arundhati Roy avec sa mère, un summum de contradictions et d’injonctions contradictoires qui l’ont construite, mais avec quelles difficultés. Magnifique livre sur l’Inde aussi que ce livre Mon refuge et mon orage. Je ne l’ai pas encore tout à fait fini, mais j’ai hâte de le retrouver. Ce n’est pas une lecture papier, ni numérique mais une écoute, c’est encore une autre façon de lire, découverte récemment et que j’aime beaucoup aussi. Car il n’y a rien d’équivalent au livre, les podcasts c’est bien, mais c’est souvent plus superficiel et « air du temps ». Il faut toutefois que le livre audio soit très bien lu ce qui est le cas du livre d’Arundhati Roy et qui fut le cas de mes deux autres expériences récentes, qui furent aussi les premières : Kolkhoze d’Emmanuel Carrère et La maison vide de Laurent Mauvignier.
Et puisque je parle du livre d’Emmanuel Carrère, qui tourne tant autour de sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, belle mise au point sur l’aveuglement de cette dernière sur le régime russe actuel dans l’article de Laure Mandeville en dialogue avec Georges Nivat !
vendredi 19 juin 2026
Le paradigme indiciaire
Je me rends compte que cette notion ainsi que tout ce que j’ai lu ces derniers jours sur Ginzburg m’intéresse en profondeur.
Il me semble que cette idée du micro s’applique aussi à l’histoire littéraire, voire à la critique littéraire. Il me semble que de menus indices m’en disent souvent plus long que la lecture in extenso d’un livre sur une écriture, un auteur. Je prends un exemple, mais je ne donne pas le nom de l’auteur : Dans un livre qui évoque un peu les livres d’aphorismes, de maximes du passé, je lis de belles choses, que je retiens, mais parfois aussi des choses qui attestent selon moi d’une certaine médiocrité de la pensée, voire d’une certaine vulgarité de celle-ci. Ce sont de toutes petites choses, dans un océan de phrases, une expression, un mot. Mais un mot dans un certain contexte. Là aussi je prends un exemple, il y a quelque part un « cul » qui m’a fait sursauter ( ! rions un peu) non pas du tout en soi, mais parce que à cet endroit-là, dans cette pensée -qui est parfois dite plutôt poème (un poème bref, aphoristique)-, ça ne colle pas… Ce sont des petits indices de langue qui sont pour moi très parlants.
Notre besoin de mythes
« Nous avons besoin de connaissances historiques, mais nous avons aussi besoin de mythes, or nous n’en disposons pas. Je suis tout simplement parti du fait que, dans le monde de l’Endlösung, dans l’Univers concentrationnaire, notre culture occidentale (sic : notre culture occidentale !), tous les concepts et notions éthiques se sont éteints, consumés. Où s’est produit Auschwitz ? Dans la culture chrétienne ? Ou ailleurs ? Et quel type de culture pourra-t-il digérer Auschwitz – si tant est que c’est possible ? […] De cette manière, je suis arrivé aux questions fondamentales de la vitalité et de la créativité de l’homme d’aujourd’hui. » (Le Spectateur, Imre Kertész)
→ Je sens un rapport possible avec le paragraphe précédent mais je peine à éclaircir ma pensée.
La disparition des librairies
Dans le Monde daté du samedi 20 juin 2026, je lis une chronique désespérée de Michel Guerrin, « Les librairies sont menacées de disparition ». La lame de fond est là, dit Guerrin, les ventes de livres ont chuté de 8% en moyenne depuis le 1er janvier avec un mois de mai catastrophique. Il constate que cela n’a pas fait vraiment les gros titres, sauf peut-être quand les faillites retentissantes ont commencé à s’enchaîner, Gibert, les réseaux Furet du Nord et Decitre, Sauramps, « des centaines d’autres boutiques, dont on murmure les noms sont au bord du gouffre ». Guerrin dénonce aussi l’attitude des éditeurs, pas très compatissants. Il évoque cette Matinale de France Culture où Gallimard et Calmann Lévy ont osé prétendre que les libraires n’allaient pas si mal, et qu’ils sont des pleureuses éternelles (décidément la violence gagne du terrain dans absolument tous les domaines, y compris entre ceux qui sont étroitement dépendants les uns des autres). Conclusion de Michel Guerrin : il faut sauver le soldat librairie, sachant que le secteur est 100 fois moins aidé que l’audiovisuel public, le cinéma, la presse et la musique : 20 millions d’euros pour les 1300 salles de cinéma art et essai, 4 millions d’euros pour les 3500 librairies. Et certains candidats à la présidentielle parlent de supprimer le Centre national du livre. Tout à fait logique tant l’histoire nous a montré que le livre et les dictatures étaient totalement antagonistes. N’écrivais-je pas ci-dessus que les sbires du KGB avaient détruit 50 des cahiers de Vasyl Stus.
Titres, légendes, etc.
○ Lucia Dilorio comme un son dans l’eau
○ L’onde du séisme japonais de 2011 a rebondi sur le noyau de la terre
○ Industrie des drones : les Ukrainiens tiennent tech aux Russes
○ Mozart : un manuscrit inédit né de ses leçons parisiennes retrouvé à la BnF
○ Une loi pour restituer le Codex Azcatitlan et le Codex Borbonicus au Mexique
Gandhi et Pessoa
Rencontre inattendue ! Gandhi tout jeune et Pessoa, tout autant, se croisèrent à Durban. Exemple de la façon dont travaille Richard Zenith, il s’arrête longuement sur la personnalité de Gandhi. Mais ce qui m’intéresse c’est cela : « C’est seulement de manière subliminale que le “noble exemple” de Gandhi aura pu influencer la vie et l’œuvre de Pessoa, comme un exemple parmi bien d’autres sur lequel il lut quelque chose, ou dont il entendit parler au cours de son enfance à Durban. Et pourtant, l’admiration qu’il exprima pour lui dans les dernières années de sa vie laisse entendre que Pessoa – qui n’était pas végétarien, ne s’abstenait ni de boire ni de fumer, et n’était pas non plus un défenseur actif des causes humanitaires – s’identifia en quelque sorte à Gandhi, d’une façon presque atavique. Il y avait de bonnes raisons à cette identification. D’une part, Pessoa lui-même cultiva une forme d’ascétisme. Non seulement son désintérêt vis-à-vis des choses matérielles était extrême, mais il demeura célibataire, et la chasteté, selon Gandhi, était une des plus hautes manifestations du détachement du monde. Pessoa devint gros buveur, c’est vrai, mais l’alcool pour lui était une sorte de médicament, ou un antidote, autant qu’un stimulus nécessaire pour son écriture. “Si quelqu’un n’est capable de bien écrire que lorsqu’il est ivre, peut-on lire dans Le Livre de l’intranquillité, je lui dirai : Enivrez-vous” » (p. 138)
Pessoa et la vie maritime
On sait, il a écrit superbement sur le sujet, que la vie maritime retint toujours l’attention et surtout sans doute les rêveries de Pessoa. « Les notions de la vie maritime que possédait le jeune garçon, il les devait aussi beaucoup à son beau-père, qui avait navigué sur tous les océans pendant plus de vingt ans, au sein de la marine portugaise. João Miguel Rosa, toujours capitaine de cœur, suivait de près tout ce qui avait trait à la mer. »
Le bavard
En 1902, il a quatorze ans, Pessoa décide de lancer son propre journal, qu’il intitule O Palrador, le bavard ! « qu’il truffa de nouvelles fictives et réelles, de blagues et de devinettes, de sujets scientifiques, de fictions brèves » et dont tous les articles, écrits par le seul Fernando, sont signés d’une multitude d’auteurs ou de journalistes fictifs. « Ce qui frappe immédiatement, c’est le nombre vertigineux de personnages d’écrivains qui signaient ce que Fernando écrivait à treize, quatorze ans. Les érudits pourront bien conclure ce qu’ils veulent sur la nature et la signification réelles de l’autodispersion de Pessoa dans un cadre d’auteurs inventés, ce fut une pratique qui commença avec ses premières tentatives d’écriture sérieuse. De fait, c’était tellement inhérent à son processus créatif que certains pseudo-auteurs du Bavard avaient parfois leur propre pseudonyme – comme si devenir autre à soi-même était une condition nécessaire à l’acte d’écrire, y compris lorsque l’auteur était lui-même déjà une fiction. Les journaux de jeunesse, outre qu’ils préfiguraient la famille complexe des hétéronymes de Pessoa, fonctionnaient aussi comme un atelier d’écriture pour un seul homme, où le jeune auteur s’essayait à divers styles et mettait en place plusieurs des thèmes majeurs qui reviendraient dans son œuvre de maturité. » (p. 179)
→ C’est vertigineux et cela renvoie aussi à bien des jeux de la fin de l’enfance, début de l’adolescence. Une première machine à écrire, mécanique bien sûr, une petite Olivetti je crois… l’envie de « faire un livre », de « faire un journal ». Je crois que j’y suis toujours fidèle à ces envies de ma toute première jeunesse. Mieux même, je crois que je suis revenue à ces envies dans les vingt dernières années !
Or moi,
un poème de Pessoa tout jeune, paru dans son Bavard
« Or moi, songeant toujours, je
n’avais pas songé
Qu’en cette vie, c’est éveillé qu’on songe et rêve,
Et qu’en ce monde on vit en rêvant et songeant »
(cité p. 179)
samedi 20 juin 2026
Un espace frais pour le surgissement d’une pensée
« Par moment s’ouvre comme un espace frais pour le surgissement d’une pensée. Même si elle ne se dessine pas, reste l’espace frais – plus ouvert et plus haut que toute pensée.
Tout vrai mouvement est transitif, il emporte et parfois ravit. Il ne peut se réfléchir lui-même, s’il est vrai. On ne peut se savoir aimant. Savoir qu’on sait est impossible dans l’extrême. Dans tout vrai mouvement, on est ôté à soi. » (p. 97)
Extrait de La voix de l’érable, de Roger Munier, que je lis de façon intermittente.
Et j’aime bien aussi « monter » les mots d’auteurs différents sur un thème proche. « ce qui est mouvement sensible dans la perception devient immanquablement, dans l’expression, mouvement figural. La motricité du corps perceptif s’agence désormais avec l’émergence d’images en mouvement. Aussi Merleau-Ponty se propose-t-il de réfléchir au fait que, dans l’expression, ‘le mouvement est un moment figural’, à savoir un moment où, d’emblée, ce qui se meut se forme. Et cela d’une telle manière que l’on a affaire à un ‘processus par lequel je m’installe dans un Bildwelt [monde d’images]’ ». Extrait cette fois-ci d’un autre très beau livre, Brouillards de peines et de désirs, de Georges Didi-Huberman.
Et je peux aussi rapprocher Roger Munier et Georges Didi-Huberman de François Jullien, cela fait sens à mon avis : « si nous voulons penser ce mouvement ne cessant de s’engendrer lui-même qu’on appelle la ‘vie’, ou la ‘vie comme procès’, das Leben als Prozeß, dit Hegel, gardons-nous de figer les déterminations par lesquelles nous l’éclairons en ‘en-soi ‘stables et définitifs et de ce fait arrêtés ; ou de les solidifier en entités repliées sur elles-mêmes et de ce fait inertes. Mais percevons en elles l’‘in-quiétude’, ou non-repos, Unruhe, qui ne cesse… » (in Les transformation silencieuses)
Et encore … ! Pascal Quignard : « Ce ne sont pas les arts qui comptent, c’est l’abandon aux forces qui font le fond du monde, aux poussées qui précèdent même la vie. » (in Les Heures heureuses)
Georges Didi-Huberman encore
… toujours si fécond pour la pensée et en particulier la pensée de la création : « C’est bien selon l’exigence d’une telle esthétique que Deleuze, une dizaine d’années plus tard, devait interroger la peinture de Francis Bacon. Il y décelait un processus, crucial à ses yeux, d’intensification figurale comprise comme captation de forces : ‘En art, et en peinture comme en musique, il ne s’agit pas de reproduire ou d’inventer des formes, mais de capter des forces’. » (in Brouillards de peines et de désirs)
→ Je me souviens ici de l’expression très parlante d’Antoine Emaz, la forme-force !
→ Et je trouve cela tellement parlant ici, d’imaginer une conjugaison de forces venant s’imprimer sur les visages tellement « travaillés », déformés par cette puissance, de Francis Bacon.
Mon Schubert
Je le dis parfois mon frère, certains trouvent cela prétentieux, je ne vois pas pourquoi, il serait comme une âme-sœur, je l’ai souvent écrit dans ce Flotoir, je comprends sa musique de l’intérieur, alors que celle de Schumann, qui a une structure psychique profondément différente de celle de Schubert, me rejette, du moins quand je tente de la jouer un peu.
« Schubert marche beaucoup. Sa musique regorge de rythmes de marche. Il avance, toujours droit devant, andante, entre ombre et lumière, parfois en titubant, il ne cesse d’avancer, même s’il fait du surplace dans les rues de Vienne et que rien ne se passe, que rien ne change. Il est un éternel vagabond qui ne possède rien, qui n’a pas de maison à lui et qui dort chez l’un, chez l’autre, de pageot en pucier, et qui va mourir chez son frère. » (Olivier Bellamy, Un hiver avec Schubert. Ce livre qui évidemment ne pouvait m’échapper, alors que je travaille depuis des années à un texte sur le Voyage d’hiver, péniblement arrivé jusqu’au 6ème Lied et que j’aimerais bien reprendre.)
Titres, légendes, etc.
○ La Bretagne, nouveau refuge climatique ?
○ Cancer du pancréas : le daraxonrasib, un espoir pour une maladie trop souvent fatale
Pessoa, les années de formation
S’il étudie très à fond tout le contexte, Durban, Lisbonne, le Portugal, la guerre des Boers, etc. Richard Zenith s’arrête longuement sur les premiers travaux littéraires de Pessoa et c’est passionnant car : « la première importante salve de production créatrice de Pessoa – les journaux pour de faux de 1902 plus une demi-douzaine de poèmes non inclus dans les journaux – révèle que des portions significatrices des projets littéraires de sa vie étaient en place presque avant qu’il ait écrit quoi que ce soit. »
→ et bien entendu, la multiplication des identités, qui permettent aussi la diversité déjà inouïe de la production : depuis les blagues jusqu’aux articles quasi métaphysiques, depuis la note critique jusqu’au poème, le récit d’imagination, etc.
« Pessoa faisait feu de tout bois s’agissant de ses tentatives créatives pour trafiquer la réalité. Tout en essayant de conférer une substance quasiment réelle aux personnages qu’il imaginait – en leur donnant des biographies, par exemple, ou en faisant d’eux les auteurs putatifs de poèmes bien réels –, il transformait de véritables personnes, comme ses frères et sœurs, en fictions. Considérées séparément, les facéties de Fernando Pessoa à cette période de sa vie nous frappent uniquement par leur côté un peu puéril. Considérées dans leur ensemble, elles constituent un assaut paisible contre le monde tel qu’il est. »
Coïncidences
J’adore ces sortes d’échos tout à fait inopinés qui se produisent entre plusieurs domaines de la vie, plusieurs champs de recherche, en quelques heures, voire deux ou trois jours.
Un exemple tout récent : le lis un article qui prône la restitution au Mexique de deux codex, le Codex Azcatitlan et le Codex Borbonicus. Dont je n’ai jamais entendu parler (je note au passage mon ignorance en ce qui concerne l’histoire et les civilisations d’Amérique centrale et du Sud). Les images de l’article me frappent, c’est très beau.
Puis le même jour je découvre un article de Tiphaine Samoyault sur Trois Mexique de JMG Le Clézio. Où il est question aussi de codex et de… micro-histoire évoquée récemment autour de la figure de Ginzburg : « Les ‘trois Mexique’ du titre renvoient à trois moments de l’histoire du pays, dans trois de lieux qui n’en font finalement qu’un : Mexico au XVIIe siècle, où a vécu Juana Inés de la Cruz (1648-1695), poète dont l’œuvre porte le poids des contraintes qui pesaient sur elle et l’énergie de son génie et de sa rébellion ; l’État de Jalisco après la Révolution, que Juan Rulfo (1917-1986) a transformé en mythe noir dans ses nouvelles et son seul roman, Pedro Paramo (Gallimard, 1959) ; le Michoacan de l’historien Luis Gonzalez y Gonzalez (1925-2003) et, plus précisément, le village de San José de Gracia auquel il consacre, en 1974, ‘un livre qui allait changer le cours de l’Histoire, (…) en créant ce qui s’appellera par la suite la “microhistoire” : ce livre c’est Pueblo en vilo’ (Les Barrières de la solitude, Plon, « Terre humaine », 1977). » (En fait je constate que cet article date de janvier, mais il est revenu dans mes fils, je ne sais pourquoi).
Me voici donc avec deux pères de la micro-histoire ! Ginzburg et Gonzalez y Gonzalez En fait il semblerait que les deux historiens aient simultanément (dans les années 1960-70) proposé de faire de l’histoire en zoomant sur des unités très restreintes pour y lire les grandes dynamiques sociales.
Françoise Ascal
J’ai lu hier soir le beau livre de Françoise Ascal, dont je me suis toujours sentie proche. Plus peut-être par des références communes, Roger Munier, Tchouang-Tseu, Schubert, Bachelard, par exemple, que par la nature profonde de son univers intérieur, que je trouve très sombre : un ailleurs dans l’ici. Un titre qui aurait plu, à n’en pas douter, à Fernando Pessoa !
« Une voix t’appelle : une voix d’amont / elle se confond avec le vent / enjambe rivière et temps / penche du côté de l’enfance // mais déjà elle se retire / s’enroule au silence / quand tu crois l’approcher // au fond de ton corps / seul demeure l’écho / des voix chères qui se sont tues. » (p. 17)
Je relève beaucoup de sensations corporelles : « une petite veine bat / au creux de ton poignet // un pouls léger pulse // flux et reflux / cogne et martèle / le sang sans cesse / et sans raison // mécanique vertigineuse / tournoiement de derviche / qui jamais n’atteint / l’extase. » (p. 21). Souvent on a le sentiment de quelque chose qui a été tenté, d’un élan qui est retombé : « du bleu des ancolies / jusqu’au fond du ciel / pas de chemin // n’ai connu que le bord / l’extrême bord des choses // pas su tenir ma prise / pas davantage la lâcher » (p. 32)
Et voilà Schubert, dans ce beau poème : « une résille d’aulnes barre ton chemin / tandis qu’au galop / s’éloigne l’autre rive // entre les branches tu captes / le souffle de Schubert // mein vateur, mein vater // frôlement mélancolique / polissant ta mémoire / comme un vieux meuble ciré / où luisent / tièdes encore / les braises de l’enfance »
→ ce terrible Lied du Roi des Aulnes, ce père traversant la nuit à cheval, avec son enfant mourant dans les bras et qui arrivera trop tard et toutes les « voix » terrifiantes qu’entend l’enfant au seuil de la mort. Récemment une citation de ce Flotoir évoquait les rythmes de marche chez Schubert, au début de ce Lied, il y a le rythme à la fois obsédant et terrifiant de la cavalcade.
Il est aussi question chez Françoise Ascal de « mots-machaons aux ailes fragiles / sitôt né / sitôt disparus », des poèmes d’Issa, de la « poussière d’être » (p. 48)
Le livre publié à l’Herbe qui tremble est illustré par des photographies de Gaël Ascal, musicien et créateur sonore. Elles sont très belles : écorces ?, roches ?…
Des réseaux (Eric Eliès, Grothendieck, le pasteur Trocmé) et des livres
Il y a les réseaux sociaux, parfois honnis, considérés comme dangereux ; il y a les réseaux professionnels (« il a un super réseau ») et puis il y a les réseaux d’affinités électives. Et ceux-là permettent parfois de belles découvertes. Je reçois un courriel d’Eric Eliès, un des fidèles contributeurs de Poesibao. Il me parle d’un livre, Algèbre, d’un certain Yan Pradeau. Me disant qu’il s’agit d’un livre sur mon cher Grothendieck. Il s’est souvenu que j’ai souvent parlé de ce dernier dans le Flotoir, il me parle d’un certain pasteur André Trocmé présent dans ce livre, qui a caché Grothendieck pendant la guerre et me demande s’il fait partie de ma famille. Oui, de ma famille par alliance, autrement dit de celle de mon mari, François Trocmé, qui est un de ses petits-neveux. C’est le pasteur du Chambon-sur-Lignon, la « colline aux mille enfants ». Inutile de préciser que le livre de Yan Pradeau, publié en plus chez Allia, est déjà sur ma liseuse !
Retour à Pessoa et à une forme particulière
Pessoa tout jeune s’est beaucoup intéressée à Camões : « Le poète copiait une autre figure apprise chez Camões, dont le célèbre poème religieux, “Sôbolos rios que vão”, est une extension du Psaume 137 (« Sur les bords des fleuves »), qui de même est progressivement cité dans son intégralité au fil de ses 365 vers. ». Il avait en effet été précédemment question d’une autre tentative poétique du jeune Fernando emmêlant ses vers et ceux d’un autre poème.
Ginzburg encore
Toujours dans le Grand Continent, il est question d’une devise de Ginzburg : « des truffes pour tous »
« Mon attirance pour la dimension narrative de l’histoire était sans aucun doute influencée par l’exemple de ma mère qui était, comme vous le savez, une écrivaine très connue.*
En y réfléchissant, j’ai essayé de définir mon attitude envers mes lecteurs par une devise.
“Des truffes pour tous”.
Les truffes sont bonnes, rares et chères : d’où “des truffes pour tous” »
→ j’aimerais bien penser que, parfois, Poesibao apporte des truffes à tous.
*Carlo Ginzburg était le fils de Natalia, immense romancière et traductrice italienne, et de Leone, slaviste, traducteur de Tolstoï, parmi les fondateurs de la maison Einaudi, mort sous la torture fasciste et nazi en 1944 pour son engagement dans la Résistance.
L’art de lire
Et ce qui me passionne encore plus, c’est ce point de vue : « Pour Carlo Ginzburg, faire de l’histoire revenait à pratiquer quelque chose de plus fondamental.
L’art de lire – la philologie, un art de lire lentement selon Nietzsche. « C’est cette faculté, cet amour du texte et du langage, cette capacité à lire et à comprendre les signes, à être étonné et émerveillé par leur déchiffrement, qui était, selon lui, la clef. »
dimanche 21 juin 2026
Titres, légendes, etc.
○ Comment le génie de George Sand a été minimisé par l’histoire littéraire
Les sépultures sans morts
Magnifique incipit de l’article dominical de Guillaume Erner dans le Grand continent : « Je suis un spécialiste des morts sans sépultures, j’y pense depuis toujours. Et voilà que mon pays se met à honorer une sépulture sans mort. Les anciens Égyptiens se demandaient “que disent les voix des morts avec leurs voix d’abeille” ; moi je sais ce que disent les voix des morts qui n’ont jamais trouvé la paix du tombeau. En théorie, c’est très simple : ces morts-là continuent de vivre parmi nous, comme si de rien n’était, pour eux, du moins. Ils deviennent des dibbouks et hantent les vivants, ils murmurent à nos oreilles toutes les nuits. On les reconnaît à ceci qu’ils ne savent pas qu’ils sont morts ; ils réclament leur dû, une parole qu’on ne leur a pas dite, une justice qu’on ne leur a pas rendue. Le dibbouk n’est pas un fantôme qui fait peur : c’est une dette qui revient frapper. Il ne hante pas, il rappelle. »
C’est que « avec Marc Bloch au Panthéon, la tendance s’inverse. Voilà une sépulture sans mort. Puisqu’il ne sera pas déplacé de la terre de l’Ain où les nazis l’ont assassiné, c’est l’idée du grand historien qui sera veillée, puis inhumée sous la coupole. Le tombeau est vide ; la pensée l’habite. Comment nommer cela ? Le contraire exact de ce que nous connaissions déjà, ce que l’hébreu appelle un dibbouk, et le grec un colossos. D’un côté un mort sans tombe qui erre ; de l’autre une tombe sans mort qui assigne. Les deux disent la même blessure, le corps manquant, mais par les deux bouts. »
Trahir ou transiger
Terrible remarque, qui m’éclaire en profondeur : « Febvre n’a pas trahi, on l’a assez dit, et les caricatures qui en font un antisémite sont fausses. Mais trahir n’est pas le seul pire : il a transigé. Pour que les Annales continuent de paraître sous l’Occupation, il a persuadé Bloch d’en effacer son nom. Bloch obtempéra devant cette pression lâche et amicale, lâche parce qu’amicale ; on imagine le déchirement : faire vivre la chose en laissant disparaître celui qui l’avait faite. Que vaut tout ce sérieux académique face à une telle trahison ? La boutique est restée ouverte. Le nom juif est tombé de la façade, et la revue a continué de paraître, propre, lisible, française, vidée de l’homme qu’on retirait du monde au même moment »
lundi 29 juin 2026
Titres, légendes, etc.
○ Chercheuse, mère et précaire : une équation impossible
○ Derrière la mignonnerie du panda, une diplomatie d’influence chinoise de l’émotion en ligne
○ Le manuscrit perdu d’un survivant d’Hiroshima retrouvé à Yale
La séparation
Lisant en ce moment Ghost Stories de Siri Hustvedt, écrit après la mort de son mari, Paul Auster, voici que je retrouve cette note de Pierre Pachet, écrit après la disparition de sa femme, Soizic. « Notre séparation n’en est pas tout à fait une, puisque Soizic n’est pas dans un endroit où elle serait séparée de moi : elle n’est pas. En conséquence, pour mon attention concentrée depuis des mois, notre contrat prend une valeur particulière. Il brille et irradie, exigeant de moi – en notre nom – plus qu’une fidélité abstinente : il demande que j’en ressaisisse la nature, que je le considère et le comprenne fidèlement une dernière fois, que je n’abandonne pas ce qu’il comportait d’appel à vivre dans la vérité du couple : face à face, unis et séparables » (in Un écrivain aux aguets)
Un souvenir et une leçon
« Le poète japonais Gōzō Yoshimasu a la manie d’enregistrer tout ce qui l’entoure. Les voix d’autres poètes, sa propre voix, les lectures qu’il donne, le bruit du vent, il enregistre tout. Il dispose ainsi d’une bibliothèque entière remplie de cassettes audio et de MP3, mais surtout de cassettes. À travers les grésillements reparaissent tous les sons qu’il a entendus, et ceux qu’il a émis. », raconte Ryoko Sekiguchi dans La Voix Sombre.
→ Cela fait remonter un vieux et très beau souvenir. Un déjeuner dans un bistrot à Nantes en présence, si mon souvenir est bon, d’Edith Azam et de Gōzō Yoshimasu. Il a passé le déjeuner à faire des photographies de reflets des verres sur la table, ce qui corrobore le dire de Ryoko Sekiguchi. C’était à Nantes, lors d’un ancien « Midi/Minuit poésie ». Beau souvenir. J’aurais dû faire une photo de lui photographiant. Et quelqu’un aurait pu me photographie le phographiant et ainsi de suite…
→ J’ai toujours été « enregistreuse », je pense l’être de plus en plus et clairement je relie cela à ma part d’oublier.
Eurydice
Je reçois ce matin un livre publié par l’Herbe qui tremble : Constance Chlore, Orphée // Le monde vibrera comme une immense lyre // Euridyce, avec des œuvres spatialistes d’Ilse Garnier. Pour dire la vérité, c’est Ilse Garnier qui attire mon attention et dans un premier temps, je crois à un livre sur l’œuvre d’Ilse Garnier. Il n’en est rien, même si j’imagine que sa présence doit être réelle (transsubstantiation ? !!!)
Née à Bruxelles en 1967, Constance Chlore est poète et performeuse. Ce nom est un pseudonyme. Il semblerait que dans cette épopée poétique, elle réinterroge en profondeur le mythe d’Orphée et d’Eurydice, en imaginant une existence d’Eurydice, qui contrairement au mythe, ne serait pas repartie dans les Enfers.
Présentation de l’éditeur : « Le mythe d’Orphée se déploie dans une succession de poèmes sériels, de galops, de fleurs, de tableaux, de pierres tombales, de ruptures graphiques. Constance Chlore mêle sources, traces et imaginaire, à sa propre interprétation du mythe. Elle redonne un destin à Eurydice. Orphée la croit morte. Elle est vivante. Remontée des Enfers à son insu, elle a rejoint les Ménades. Contre la doctrine d’Orphée, et son monde d’illusions, Eurydice choisit le réel et la terre. Près de lui, sous le même nom, elle exerce avec ses sœurs une connaissance. La plus secrète abondance. Elle, qui a su échapper à la mort, se tient avec ses compagnes au plus près de la vie. Qui ne cherche pas la vie ? »
À suivre, peut-être ; et si possible : (certains sous-estiment totalement la masse de livres dont nous devons prendre connaissance avec Isabelle Baladine Howald, se croient les seuls dignes d’attention. Et surtout ne nous accorde pas le droit de ne pas aimer leur travail et donc de ne pas être capable de le défendre.)
mardi 30 juin 2026
Titres, légendes, etc.
○ Une étudiante a conçu un parapluie qui produit de l’électricité : la prouesse tient dans sa toile !
○ La preuve vient d’être détectée : autour d’un trou noir, c’est l’espace-temps lui-même qui peut tourbillonner !