Le Flotoir, carnets de notes personnels de Florence Trocmé, est désormais publié hebdomadairement sur Substack et mensuellement sur ce site
A la fin de cette livraison, index de tous les noms cités

photo florence trocmé – 2025
Flotoir du mois de juillet 2026
mercredi 1er juillet 2026
Titres, légendes, etc.
○ Maladie des petits vaisseaux cérébraux : une affection méconnue qui touche des millions de personnes
○ Miles Davis, la nuit aussi est un soleil, éd L’Écarlate
○ L’exposome – Tout ce à quoi nous sommes exposés
Sons & lumières
Je me souviens de cette époque, pas si lointaine, où je faisais des relevés de sons ou de lumières qui me frappaient.
Rubrique reflets : hier ce petit reflet tournoyant à l’intérieur de l’appartement. Il venait des mini moulins à vent que j’ai mis dans les fleurs, sur le balcon, pour empêcher les pigeons de venir jusque là. Très beau, très fascinant. Je me suis souvenue de … je cherche deux noms, pas accessibles pour le moment, ça va revenir, un musicien et une photographe, dont j’ai parlé beaucoup dans le Flotoir il y a quelques années. Attendons patiemment, j’ai appris récemment que les noms sont là, mais que c’est en quelque sorte leur mise en forme pour expédition à la conscience qui est ralentie avec l’âge (nous y sommes). l’autre jour j’ai ainsi réussi à retrouver le nom du pianiste qui jouait un étonnant concerto de Khatchatourian sur Arte… quand le mot Yves est venu à ma conscience, le reste est arrivé, Jean-Yves Thibaudet. Pour mes deux noms manquants, j’ai Alexis Pelletier, il doit y avoir un rapport, je pense qu’il a travaillé avec le musicien en question, dont j’ai même un disque et pour la photographe j’ai Jennifer mais sans aucune certitude. Attendons.
Orientation
Comme une suite à mes remarques de la semaine dernière sur les cartes et le GPS, je lis un article intéressant sur notre sens de l’orientation dans The Conversation : « S’il est facile de s’orienter dans les lieux familiers, le GPS devient vite un allié incontournable dès que l’on sort des sentiers battus. Cependant, son usage systématique pourrait tendre à modifier notre manière de nous repérer dans l’espace en général. Dans ce sens, quelques études suggèrent que les utilisateurs intensifs de GPS s’orientent moins bien dans des environnements nouveaux et développent une connaissance moins précise des lieux visités. Une méta-analyse récente semble confirmer un lien négatif entre usage du GPS, connaissance de l’environnement et sens de l’orientation. Toutefois, certains des résultats nuancent ce constat : les effets délétères semblent surtout liés à un usage passif. Lorsque l’utilisateur reste actif cognitivement (en essayant de mémoriser ou d’anticiper les trajets) l’impact sur les compétences de navigation est moindre, voire nul. »
→ Ce pourrait bien être un conseil général pour toutes ces nouvelles techniques. Si on les essaie, si on les adopte, le faire de façon active, en essayant de comprendre, de mémoriser et pas simplement de manière passive, en recevant benoîtement l’info et en comptant sur l’appareil. Car s’il devient muet, nous sommes nases !
Retrouvés, quoi ? les deux noms
Au terme d’une longue recherche, mémoire muette, et interrogation de toutes les IA à ma disposition, avec « Musicien contemporain et vidéaste, peut-être prénommée Jennifer, en lien possible avec Alexis Pelletier », c’est en cherchant « Jennifer » dans mes adresses mails que j’ai mis enfin la main sur les deux noms : Aurélien Dumont et Jennifer Douzenel.
Et en fait il y avait une confusion. L’IA a commencé par me répondre affirmativement sur une collaboration Dumont/Pelletier mais quand je lui ai demandé des précisions, elle a convenu s’être trompé, c’est avec Dominique Quélen que Dumont a travaillé. Et Alexis Pelletier a travaillé lui surtout avec Dominique Lemaître.
vendredi 3 juillet 2026
Titres, légendes, etc.
○ Que deviennent les fûts de déchets radioactifs immergés dans l’Atlantique dans les années 1970 et 1980 ? Les débuts de réponse d’une expédition scientifique
○ La Sagrada Familia, ou quand les microfossiles inspirent l’architecture
○ Cécile Brochard Cécile, Anne Gourio (dir.), Poétiques de la poussière
De l’amitié
Je lis un bel article de la philosophe danoise Marie-Élisabeth Lei Pihl dans The Conversation, article qui porte sur l’amitié et qui tendrait à montrer que cette dimension est souvent délaissée à l’âge adulte, alors que nous sommes pris par nos familles, nos métiers, nos projets. Et elle a ressenti de son côté ce manque, l’a analysé. Elle écrit notamment : « J’ai également élargi ma conception de l’amitié pour y inclure les interactions du quotidien, qu’il s’agisse de quelques mots échangés avec d’autres parents à la crèche, de déjeuners entre collègues ou de messages amicaux envoyés en ligne. Car il n’est pas nécessaire d’avoir un vaste cercle d’amis. À mes yeux, l’amitié est avant tout une pratique. C’est une manière d’être au monde, quelque chose que l’on fait plutôt que quelque chose que l’on possède. Ce changement de perspective a véritablement apaisé mon sentiment de manque. Aujourd’hui, je regarde ma vie de banlieue sous un autre jour. J’ai compris qu’il ne me manquait rien ; il s’agit simplement de passer à l’action. Abandonner l’idée selon laquelle l’amitié devrait nécessairement prendre une forme bien précise m’a également beaucoup aidée. Car les amitiés existent sous une infinité de formes : des micro-interactions du quotidien aux liens qui durent toute une vie. »
→ cela correspond à mon expérience actuelle. Raison pour laquelle j’ai ressenti le besoin de m’impliquer davantage dans la vie de mon grand immeuble parisien. Envie de connaître les habitants, de développer des liens avec eux, de les rencontrer, de les connaître, de savoir qui ils sont, ce qu’ils font, comment s’appellent leurs enfants… des « vrais gens » comme disent certains. L’article ne m’a pas forcément semblé très profond, mais il m’a permis de m’interroger. Sur mes amitiés, sur mes cercles amicaux, surtout sur les contacts réels que j’ai avec les uns et les autres. Je constate le bien que cela me fait de « parler à tout le monde », ce que j’essaie de faire de plus en plus, y compris dans la rue. Et les gens sont réceptifs, très réceptifs. Dans ce monde si brutal, dans tous les domaines, nous avons besoin de la voix et du sourire des autres, même peu connus de nous.
Siri et Paul, Paul et Siri
Très beau fonctionnement de ce couple presque mythique tel que le décrit Siri Hustvedt dans Ghost Stories. L’intérêt rebondit sans cesse et l’on n’est pas du tout dans une élégie sans fin. Ce livre apporte beaucoup, du sens, des idées, de la compréhension, etc.
Lectures croisées
Ils se lisaient leurs textes : « Nous savourions nos phrases respectives – leurs sons et leurs rythmes, les bâillements des voyelles, les contours tranchants des consonnes, les très efficaces bruits de sabots sur le pavé produits par plusieurs mots courts se succédant d’un trait, ou les cliquetis d’un paragraphe gagnant en rapidité avant de monter puis de redescendre comme une montagne russe ne fonctionnant qu’à partir de sa propre énergie potentielle et de sa propre force de gravitation – les plaisirs sensuels de l’écoute entre écrivains. » (p.323)
Un indice ?
« Le fait d’éprouver de l’affection ou de l’antipathie pour certains livres peut être un baromètre de la personnalité et/ou de la sensibilité politique. »
Appartenance, non-appartenance, et humour !
« Je ne sais lequel de nous deux a cité le premier ce couplet qu’Alexander Pope avait fait inscrire sur le collier du jeune chien qu’il avait offert au prince de Galles en 1736, mais nous en avons fait grand usage : Je suis le chien de son Altesse à Kew ; / Dites-moi, Sir, de qui êtes-vous le chien ? La désolante saga de l’appartenance et de la non-appartenance se joue partout – au collège, à une grande table de dîner, à la cour royale, dans un colloque universitaire, et dans la sordide logique du bouc émissaire de la constellation MAGA. » (p. 329)
Le retour à la maison
« Ces jours-ci, j’imagine d’innombrables êtres endeuillés rejoignant leurs domiciles pour n’y retrouver personne. Le problème avec le chagrin du deuil, c’est que PERSONNE a un NOM. » (p. 329)
→ je me souviens de ce vieil ami de notre immeuble rencontré dans l’ascenseur, nous demandant de l’accompagner chez lui et éclater en sanglot en entrant dans son appartement, disant « elle ne passera plus jamais cette porte ». Elle avait un nom, Odile, elle était merveilleuse, elle était morte.
Oui bien sûr, je sais que…
« Je sais que les livres de Paul “continuent de vivre” et j’en suis très heureuse. Mais l’homme qui me manque était le corps pour mon corps, un corps parlant, pensant, ayant sa gestuelle à lui, et il était beau – quand il était jeune, entre deux âges, et devenu âgé ; quand il était mince, gros, et entre les deux ; quand il était en pleine santé et quand il était malade. J’avais l’habitude d’appeler Paul “ma chaudière” parce qu’il générait de la chaleur pour le plus grand bien de mes pieds perpétuellement glacés. Lorsque j’étais au lit à son côté, je lui disais, je vais placer mes pieds gelés sur ta jambe, d’accord ? Lorsque nos peaux entraient en contact, il lâchait un cri. » (p.330)
Le désir
« Trois jours avant sa mort, il m’annonça que son désir s’était évanoui et il s’en étonna. Il était certain qu’il allait mourir. La pulsion sexuelle s’était éteinte et c’était là l’annonce de la fin. »
Les lettres au petit-fils
Les lettres de Paul Auster à son petit-fils Miles sont magnifiques. Comme un testament, alors qu’ils auront partagé le temps tout juste quatre mois. Des portraits de sa mère, enfant, jeune fille, de son père, le gendre de Paul, le photographe Spencer Ostrander, pour qui il a une profonde estime et une vraie amitié, sa mormor, autrement dit sa grand-mère, Siri, en norvégien. Ce qui renvoie, il me semble, à une Mor beaucoup moins séduisante, la mère de Paul de Brancion.
Autour des photographies
Il se trouve que Spencer Ostrander, le gendre de Paul et Siri et mari de Sophie, leur fille, a réalisé toute une série photographique sur des lieux, aux Etats-Unis, où s’étaient déroulées des tueries de masse par armes à feu : « Toute photographie est un document de la perte, de la-chose-à-jamais-enfuie, pas exactement telle qu’elle était, en tout cas. Même deux photographies prises sur le mode séquentiel, à quelques millisecondes d’intervalle, sont différentes, bien qu’elles puissent sembler identiques, car du temps a passé. Si, comme l’avançait Roland Barthes dans La Chambre claire, la photographie c’est la mort, les images de chagrin prises par Spencer densifient la forme elle-même. Les bâtiments banals et les terrains vides où se sont un jour déroulés des massacres par arme à feu et les portraits des membres d’une famille dévastée par le chagrin enregistrent l’absence en tant qu’une forme étrange et inquiétante de présence. » (p. 357)
Et la vie suivait son cours, et elle continue à le faire
L’actualité est présente dans le livre de Siri Husvedt. Comment elle et lui ont vécu les évènements, ces dernières années, sous 45 puis sous 47… (très bien cette façon de nommer le président américain !). Cette visite qu’elle raconte, que Paul avait fait à Bergen Belsen : « Paul s’était rendu à Bergen-Belsen avec notre éditeur allemand et ami Michael Naumann, dans les années 1990. Les bâtiments dans lesquels avaient été parqués à l’époque les prisonniers de ce camp de la mort ne s’y trouvent plus, mais alors qu’il marchait à travers les étendues vides et herbeuses Paul avait avisé une plaque : “Ici reposent les corps de cinquante mille soldats russes”. Je me souviens de la voix de Paul au téléphone, caverneuse, tant il avait été marqué par la chose. Il relata des années plus tard l’expérience dans Chronique d’hiver (2012). Le livre est écrit à la deuxième personne. La pensée de tant de morts a commencé à te donner le vertige – tant de mort concentrée dans un si petit bout de terrain –, et un instant plus tard tu as entendu les clameurs, une formidable montée de voix qui s’élevait du sol sous tes pieds, tu as entendu les os des morts hurler d’angoisse, hurler de douleur, hurler en une cascade rugissante, un tintamarre de supplice à percer les tympans. La terre hurlait. Pendant cinq ou dix secondes tu les as entendus, et puis ils sont redevenus silencieux. » (p. 371). Elle évoque aussi les drames qu’a traversés Paul Auster avec la mort de sa petite-fille et le suicide de son fils, Daniel.
Simon-Pierre Bestion et « La Tempête »
Un jour, à l’église St Augustin à Paris, j’ai assisté à un concert d’orgue donné par les deux frères Bestion de Camboulas, Simon-Pierre et Louis-Noël : « Le jeune garçon [Simon-Pierre] a d’abord été un enfant de la balle. Son père, fils de militaire, choisira, contre l’avis paternel. de s’orienter dans le milieu artistique après avoir rencontré la mère de SPB et de ses frères musiciens. “Mes parents avaient créé à Luçon, en Vendée, une compagnie de théâtre, Le Boléro, qui mêlait marionnettistes et acteurs, raconte le musicien. Ma mère fabriquait des poupées grandeur nature, imaginait les personnages, les costumes, les décors tandis que mon père concevait les spectacles. Quant à mes frères et moi. on participait à tout : bar, billetterie, régie son, lumières, marionnettes, théâtre et musique.” Cette organisation clanique, si elle émerveille encore l’enfant d’aujourd’hui, pèse à l’adolescent d’alors qui veut larguer les amarres. D’autant plus que lui et son cadet d’un an et demi, Louis-Noël, considérés comme un binôme, poursuivent les mèmes études de piano et d’orgue au conservatoire de Nantes. Son frère réussit et obtient une médaille d’or d’orgue là où lui échoue et ce sera l’origine d’un long moment de quasi-séparation entre eux. Salvateur aussi cet échec, car Simon-Pierre se tourne alors vers des études de chef de chœur. Il va fonder des ensembles -chœur et orchestre- et inventer des projets fous. Le dernier en date, Bomba Flamenca qui propose la “reconstitution” d’un office imaginaire autour des funérailles de Charles Quint (1500-1558) dans une Espagne marquée par la culture arabo-andalouse. A des compositions comme la Missa pro defunctis de Pedro de Escobar (1465-1535) ou la Missa Mille regretz de Cristobal de Morales (1500-1553), le musicien associe chant traditionnel et musique sacrée médiévale. polyphonie franco-flamande et hispanique intime et spectaculaire (cuivres et percussions). » Inutile de dire que je vais me précipiter pour écouter cette bomba flamenca.
→ J’aime bien ces disques à concept, en quelque sorte. Il me semble que l’un des premiers à avoir œuvré en ce sens fut le grand Jordi Savall.
Quelles percussions !
Cela fait des années que je suis à la recherche de ces percussions médiévales ou renaissance, qui me donnent ce sentiment très étrange de me pencher « sur le puits du temps ». Voici celles qui sont présentes dans ce disque (recherche Gemini) : « Simon-Pierre Bestion a confié les percussions et une partie des arrangements traditionnels à la percussionniste spécialiste du genre, Michèle Claude. Les percussions jouent un rôle crucial en insufflant une énergie presque tellurique et “extérieure” (évoquant des processions en plein air). On y trouve un instrumentarium très varié d’inspiration historique, traditionnelle, nord-africaine et orientale :
Des tambours et percussions de marche (tambours sur cadre, grands tambours profonds).
Des percussions digitales et orientales comme le tar, le daff, la darbouka ou le riq (utilisés notamment pour le Taqsim introductif et les pièces arabo-andalouses comme le Nawa athar).
Des petites percussions, hochets, grelots ou cliquettes apportant des couleurs métalliques et sèches. Il y a aussi des doulcianes, des cornets à bouquin, des sacqueboutes, une chalemie, des flûtes, des violons, viole de gambe et contrebasse, des théorbes, une harpe et un clavecin. Quelle superbe liste, quels noms magnifiques.
Quelques heures plus tard
Le disque est magnifique et passionnant. J’ai été alerté sur Simon-Pierre Bestion par un article de Marie-Aude Roux dans Le Monde daté vendredi 3 juillet 2026.
samedi 4 juillet 2026
Photographie et méditation
Deux de mes sujets ! Abordés ensemble par Fabrice Midal, qui raconte qu’il a enseigné la photographie : « J’ai longtemps enseigné la photographie à l’université. À l’époque, mon principal souci était d’apprendre aux étudiants à restreindre le champ de ce qu’ils photographiaient – autrement dit, à percevoir ce qu’ils voulaient réellement montrer. Une bonne photo nécessite de s’interroger sur tout ce qui la compose : le cadre, la distance, la couleur, l’équilibre des formes, des lignes… Le résultat dépendra de l’harmonie et de la justesse de cet ensemble. (…) Petit à petit, cette répétition les a contraints à s’interroger sur ce qu’ils voyaient réellement. Ils se rendaient compte que souvent, ils ne montraient pas ce qu’ils voyaient réellement, mais l’idée qu’ils s’en faisaient. En travaillant longuement, leur attention s’est faite plus fine. Ce qui leur paraissait au début barbant et dénué de sens s’est mué en une aventure exaltante : ils entraient dans la dimension réelle de la photographie. La méditation, comme la photographie (ou le travail de laboratoire), commence par un bon cadrage et une forme d’ennui, qui permet en réalité d’être attentif à des détails qu’on ne perçoit pas. D’abandonner certaines idées reçues sur soi, sur la réalité, sur ce qui devrait être… C’est en travaillant inlassablement son cadrage, le sens de ce qu’il veut montrer, qu’un photographe parvient à montrer réellement ce qu’il veut donner à voir, sans se disperser. De la même façon, c’est en réduisant inlassablement le cadre de sa pratique qu’on parvient à percevoir la présence dans toute sa richesse. » (Fabrice Midal, Méditer pour les Nuls, p. 119)
→ j’ai aussi lu un beau livre qui s’appelle Slow photo de Sophie Howarth. A relire, je pense.
Au bonheur des morts
Vinciane en contrepoint de Siri, Despret avec Hustvedt : « En écrivant Au Bonheur des morts, Vinciane Despret s’est d’abord demandé comment les vivants vivent avec les morts avant de penser qu’il fallait peut-être renverser la proposition pour se demander comment les morts vivent avec les vivants et ouvrir ainsi la question, épouser cet état de folie qui n’est sans doute qu’une disposition à éprouver la frontière comme poreuse. »
Et il faut sans doute écouter aussi Jean Malaurie quand il dit : « mon esprit, ainsi, dans le tumulte, s’est ouvert au Naturgeist et aux songes ; il a appris à errer entre réalité et rêve. » Jean Malaurie qui disait à propos de son magnifique livre De la pierre à l’âme : « Ce livre a été vécu et pensé dans un désert de glace et de pierre. Il se poursuit depuis cinquante ans ; j’ai recherché, en immersion et par des regards croisés, ce savoir partagé dont j’ai bénéficié au cours de trente et une missions dans l’Arctique. (…) Je pense parfois n’avoir été, toute ma vie, qu’un chercheur opiniâtre, en quête, à travers la prescience sauvage des peuples du Grand Nord, de ma propre prescience de l’ordre du monde. Elle m’a introduit à la pratique de la méditation contemplative en état zen.
Comme un vrai chasseur inuit. »
Au revoir Paul et Siri
J’ai terminé hier soir Ghost Stories et j’en suis presque triste. J’aurais aimé que le récit se continue, longtemps. C’est un merveilleux livre, sur l’amour, sur la mort, l’histoire d’un couple, d’une vie, l’histoire de deux écrivains, de leur complicité, l’histoire de leur famille. Les lettres de Paul Auster à son petit-fils Miles sont bouleversantes. Il s’en trouve une à la toute fin du livre, daté d’avril 2024, où il explique à Miles qu’il arrive au bout de son chemin : « La semaine dernière, j’ai fait le scanner d’avril et, contrairement à ce que j’espérais, les images ont révélé que le cancer s’était propagé de mon poumon droit à mon poumon gauche, ainsi qu’à d’autres organes de mon corps. Il n’y aura pas de guérison, pas d’amélioration, rien que la certitude de la mort dans les quelques mois à venir. (…) Parmi les nombreux regrets que m’inspire ce départ qui approche toujours plus, cher Miles, il y a le fait que tu feras ton chemin dans la vie sans avoir de souvenir conscient de ma personne. Jusqu’à la semaine dernière, au moins, j’imaginais être en mesure de t’écrire suffisamment de lettres pour en remplir un petit livre, une petite chose de cent ou deux cents pages, mais maintenant je vois à quel point ce rêve était irréaliste. Il n’y aura pas de livre, pas de lettres consacrées à tes ancêtres (si tu savais quelles histoires je prévoyais de te raconter !), pas de réflexions sur le paysage américain contemporain et sur les élections nationales pour le moins périlleuses qui nous attendent à l’automne. J’ai peu d’espoir d’être en vie au mois de novembre, et par conséquent je ne saurai jamais si la république sera à cette date morte et enterrée ou encore en mesure de respirer. »
Expérimenter
Photo, méditation, écriture, lecture : expérimenter. « Un artiste, un écrivain est nécessairement un expérimentateur – non seulement dans la mise au point de ses moyens, mais aussi (et tout d’abord) dans sa façon de sentir, de percevoir et de se représenter le monde. Ce caractère expérimentateur est plus ou moins marqué, plus ou moins conscient, plus ou moins avoué selon les cas. Il est très prononcé chez Proust et chez Michaux par exemple. Mais cette faculté de défaire et refaire le monde est universelle. Elle est présente en chacun de nous, et nous est indispensable. Il est vital que nous sachions faire retour à la confusion et au vide quand notre activité consciente est dans un cul-de-sac, qu’elle s’est laissé enfermer dans un système d’idées fausses et dans des projets irréalisables. » (Jean-François Billeter,) Leçons sur Tchouang-Tseu, p. 142)
Titres, légendes, etc.
○ Les mères, créatures littéraires
○ [Découverte] Jorge Luis Borges | 1/8 “On m’a lu en France d’une façon tellement intelligente”
De deux poèmes de Pessoa
… des poèmes écrits alors qu’il était tout jeune, pour sa « revue » et attribué à un certain Dr Dr Pancrácio. Je recopie ici le tercet conclusif d’un sonnet inspiré sans doute par Calderon et La vie est un songe :
Or moi, songeant toujours, je n’avais pas songé
Qu’en cette vie, c’est éveillé qu’on songe et rêve,
Et qu’en ce monde on vit en rêvant et songeant !
avec un superbe commentaire de l’auteur de la biographie, Richard Zenith, qui me semble assez emblématique du niveau de son travail : « Les deux poèmes du Dr Pancrácio – une invective humoristique contre l’orthographe simplifiée et une méditation solide sur la nature onirique et éthérée de la vie – sont aussi différents que le jour et la nuit ; comme le jour et la nuit, ils constituent un cercle complet. Dans un monde de rêves où rien n’est solide, les mots sont cruciaux, car ils donnent forme et poids aux choses que nous voyons, ou que nous imaginons voir. Quand, en nous réveillant, nous nous remémorons un rêve que nous avons fait durant la nuit, ce sont nos mots qui lui donnent de la substance et une sorte de réalité, une réalité linguistique. Tel que Pessoa voyait les choses, les mots étaient objectifs, ils permettaient d’objectiver ; ils dotaient de contours clairs la substance onirique de la vie. Parce que son monde de langage était un monde de l’écrit, l’orthographe des mots avait pour lui son importance. » (Richard Zenith, Pessoa, p. 180)
Chacun de mes rêves s’incarne en quelqu’un d’autre
« J’ai créé en moi diverses personnalités. J’en crée constamment de nouvelles. Chacun de mes rêves s’incarne, dès son apparition, en quelqu’un d’autre, qui se met à rêver à ma place. » Le Livre de l’intranquillité (texte 299), incipit de la troisième partie du livre de R. Zénith. « Le poète comme transformateur, 1905-1914 », p. 267.)
Pessoa a quitté Durban, il a pris congé de sa mère, de son beau-père et de ses quatre frères et sœurs, il rentre au Portugal en août 1905. « En imagination, Pessoa emporta à Lisbonne son théâtre intime de personnages et de collaborateurs changeants, tandis que dans ses bagages il emportait les débuts d’une bibliothèque personnelle impressionnante. Le dernier livre dont il avait fait l’acquisition à Durban, Les Œuvres complètes de William Shakespeare, était celui qui suscitait chez lui le plus d’admiration, de respect, d’affection et d’envie. »
Le « devoir-vivre »
Le retour au pays de Pessoa accentua sans doute, écrit R. Zenith, son sentiment de « pas être à sa place et provoqua chez lui une nouvelle forme d’anxiété, cette anxiété peut-être qu’il exprima des années plus tard dans un poème d’Álvaro de Campos, qui rentre à Lisbonne après avoir vécu à l’étranger et se rend compte qu’il est un :
Étranger ici comme partout ailleurs,
Tombé fortuitement dans ma vie, dans mon âme,
Fantôme errant de salle en salle au milieu de ressouvenances,
Parmi les bruits des rats et des planchers qui grincent
Dans le manoir maudit du devoir vivre…
Non seulement Pessoa, après avoir passé presque une décennie hors du Portugal, se sentait-il un peu étranger, tombé fortuitement dans la ville où il était né et avait vécu sa prime enfance, mais il se trouvait aussi soudain dans la position de “devoir vivre” ». (p. 269)
Grothendieck, un maître de la dénomination
J’ai aussi terminé le bon petit livre de Yan Pradeau, Algèbre, sur Grothendieck. C’est une bonne étude biographique dans laquelle j’ai beaucoup appris surtout sur le début de la vie d’Alexandre Grothendieck dont je n’avais pas vraiment réalisé à quel point elle fut terrible. Elle me semble moins fournie sur les derniers épisodes, la phase écologique, le repli quasi érémitique en Ariège. Peu de choses aussi au fond sur la méditation, le grand travail qui a présidé à Récoltes et Semailles. Le livre s’appelle Algèbre et s’intéresse donc sans doute plus à la personnalité mathématique de Grothendieck.
Cela m’amuse de retrouver, en regardant mes notes sur ce livre, ce passage sur un autre retour que celui de Pessoa : « En 1956, Shourik [surnom de Alexandre Grothendieck] revient à Paris. Dès son arrivée, il constate que les choses ont bien changé. La France se reconstruit et la mode est aux structures. En philosophie, en science, en linguistique, en psychanalyse, en politique, en littérature… Une efflorescence rendue possible par les travaux de Bourbaki. Parti de Nancy, sa capitale, le mouvement s’étend à tout le pays. Les membres sont maintenant tous en poste. C’est le début de l’âge d’or de Nicolas Bourbaki. En France, comme dans le reste du monde, l’algèbre triomphe de la géométrie. Pour les écoliers de l’hexagone, c’est le début, de terrible mémoire, des “maths modernes”. Comment s’y prennent les francs-maçons de l’algèbre ? Ils portent une attention accrue, non sur les objets mathématiques en eux-mêmes, mais sur les relations qu’ils entretiennent… c’est exactement le point de vue d’Alexandre, lui dont la méthode consiste à passer par le haut, en introduisant des concepts toujours plus généraux. Il n’est pas l’homme des gros problèmes, comme Wiles, ou des conjectures particulières comme Erdos, mais un créateur de théories surplombantes. C’est un maître de la dénomination : “La réalité mathématique est invisible parce que nous ne possédons pas de mots pour la nommer. Mon travail est avant tout une création de langage.” » (p. 49)
L’auteur Yan Pradeau est en effet plutôt spécialiste des mathématiques. Il a écrit ce livre, paru en 2016, chez Allia dont il dit que c’est un texte hybride entre biographie et roman.
dimanche 5 juillet 2026
Chaleur
Belle adresse de la lettre d’information des éditions du Chemin de fer ce matin, si adaptée ; manière aussi pour moi de parler de la canicule dans ce Flotoir, sans trop en rajouter à mon tour : « Il fait trop chaud, le monde brûle et les esprits s’enflamment. Que dire de plus, afin de ne pas rajouter du feu au feu, que raconter pour ne pas souffler sur le feu trop vif de ce début d’été ? Quelle vérité convoquer pour ne pas jeter de l’huile sur le feu ? Les métaphores sont nombreuses qui peuvent nous dire la tourmente et les désastres et on peine à trouver leur pendant pour donner un peu de fraîcheur et de légèreté à cette situation où rien n’est léger ni frais. Face à cette réalité, que faire d’autre que se réfugier dans la fiction puisque par essence elle échappe au réel ? Restons chez nous, lisons un livre d’une main, faisons-nous de l’ombre avec un autre et éventons-nous avec un dernier, et si vous comptez trois bras, dites-vous que ceci est une fiction. »
→ On peut lire par exemple de La pierre à l’âme de Jean Malaurie, qui se passe entièrement dans les régions arctiques (« Ce lent apprentissage de la lecture de la nature avec un esprit animiste est un des objets de celivre »). Ou bien encore certains livres de Jules Verne, c’est très rafraîchissant et tellement bien fait qu’on est embarqué, même si on connait un peu de brouillard cognitif dû à la chaleur !
La géologie
me passionne, j’ai essayé plusieurs fois de l’aborder, de m’initier, mais cela commence toujours par des considérations dans lesquelles je ne parviens pas à entrer. J’adore cette note de The Conversation, ce matin, avec de nouveau un petit clin d’œil à l’actualité, pas si fréquents dans ce Flotoir : « Top, départ ! Samedi 4 juillet, à Barcelone, les coureurs du Tour de France se sont élancés depuis l’autre côté des Pyrénées pour la troisième fois de son histoire. Comme chaque année, la compétition met à l’honneur une vaste diversité de paysages. Ces décors de carte postale sont l’occasion de découvrir – ou redécouvrir – toutes sortes de bizarreries qui font le territoire, comme l’emblématique Sagrada Familia lors de la première étape. Par exemple, saviez-vous que son créateur, Antoni Gaudi, s’était inspiré des structures géologiques que l’on retrouve dans le massif de Montserrat, en Catalogne, et que, au-delà des montagnes, son architecture avait été influencée par des squelettes de microfossiles ? Mais il y a plus insolite. L’itinéraire de la quatrième étape, entre Carcassonne et Foix (le 7 juillet), fera passer les coureurs par le pic de Bugarach. Depuis longtemps, l’étonnante morphologie de cette « montagne inversée » a suscité les mythes les plus fous, jusqu’à la croyance qu’il y existerait une base extraterrestre (!), qui a trouvé son paroxysme en 2012. Nos connaissances en géologie suffisent pourtant à expliquer les particularités du lieu. On peut aussi songer aux tours Saint-Jacques, dans le massif des Bauges, à l’occasion de la 17e étape (le 23 juillet). Ces monolithes de roche, qui se distinguent du reste du massif, évoquent les ruines d’anciennes tours. Il s’agit pourtant de sculptures entièrement naturelles, dessinées par le temps. Les blocs se seraient détachés de la falaise, tels des icebergs glissant au front d’un glacier, même si les géologues ne sont pas encore sûrs à 100 % du mécanisme à l’œuvre.
Les radiolaires
En effet The Conversation avait publié un article sur ces fascinantes structures : « Pour le biologiste allemand Ernst Haeckel (1834-1919), la nature est apparentée à l’art. Il fut notamment marqué par la symétrie des microorganismes tels les radiolaires. Ses dessins d’organismes du plancton, obtinrent une grande célébrité, en particulier ses ouvrages Kunstformen der Natur (Formes artistiques de la nature), parus de 1899 à 1904 sous la forme de nombreux cahiers.
Ses représentations de micro et de macroorganismes ont considérablement influencé l’art du début du XXᵉ siècle. (…) Les formes naturelles résultent de leur aptitude à une fonction et de règles morphologiques. Tout cela inspire considérablement les architectes de l’époque. L’architecte français Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879) a écrit qu’il fallait « chercher la raison de toute forme car toute forme a sa raison » dans sa préface des Entretiens sur l’architecture. Ce courant de pensée culmine avec la publication, en 1917, de l’ouvrage de D’Arcy Wentworth Thompson (1860-1948) Forme et Croissance, qui connaît un immense succès auprès des architectes.
Titres, légendes, etc.
○ Le biomimétisme en architecture, des radiolaires aux diatomées
Les éditions de l’éclat
Un autre courriel qui fait du bien, tant il annonce de belles choses, celui des éditions de l’Eclat : « Petite pause estivale et nous travaillons au programme de rentrée que vous pouvez découvrir sur la page des nouveautés. Côte-à-côte ou dos à dos : Walter Benjamin et José Bergamín, auquel Yves Roullière consacre un livre. Le grand œuvre d’André Neher réédité en poche, le triptyque de Costantino Nivola en version italienne, et la réédition, pour le centenaire de la naissance de John William Coltrane (1926-1967) de Je pars d’un point et je vais le plus loin possible (entretiens avec Michel Delorme).
→ Le titre de Coltrane est magnifique : je pars d’un point et je vais le plus loin possible, c’est un programme de travail, c’est même un programme de vie.
Les schismes
De nouveau Guillaume Erner dans « Dimanche » du Grand Continent tape exactement là où j’ai besoin d’être un peu éclairée. Voici avec lui la question des schismes, qui ne peut être indifférente à une personne élevée dans la religion catholique et qui par son mariage côtoie la religion protestante. Et a connu des orthodoxes.
« J’ai toujours été fasciné par les schismes, écrit Guillaume Erner. Il y a quelque chose de particulièrement saisissant dans ces moments où une communauté déchire une vérité jadis commune. Le schisme n’est presque jamais le partage équitable d’un monde en deux. Il est, le plus souvent, le départ d’une minorité active, convaincue de détenir une vérité plus pure que celle de la majorité. Les grandes fractures religieuses commencent rarement par une foule ; elles naissent au sein de consciences intransigeantes. Les schismes révèlent les lignes de faille d’une civilisation. Ils rendent visibles les points où une communauté cesse de pouvoir vivre avec ses propres contradictions. »
→ très remarquable cette idée du schisme comme marqueur de lignes de faille dans une civilisation, ligne de failles potentiellement précurseure de véritable rupture. Du schisme au séisme en somme. J’ai un peu suivi de mon côté cette actualité, avec la nouvelle dissidence de ceux qu’on appelle les intégristes et qui agissent sans tenir compte de l’autorité papale, qui n’est pas négociable dans le cadre du christianisme. Je ne juge pas, je réfléchis, avec Guillaume Erner. Qui explique que le christianisme s’est constamment défini en définissant une orthodoxie et dans le même mouvement, une hétérodoxie. Et de citer « l’arianisme, le nestorianisme, le monophysisme, puis plus tard le jansénisme ou la Réforme protestante [qui] ont produit une énergie intellectuelle considérable. »
« Comment des générations d’esprits parmi les plus brillants d’Europe ont-elles pu consacrer leur vie à débattre de la transsubstantiation, de la nature du Christ, de la grâce, de la prédestination ? Comment comprendre les controverses qui opposèrent Origène, Duns Scot, saint Thomas d’Aquin ou les théologiens de Port-Royal ? Nous avons parfois le sentiment d’assister à des discussions dont nous avons perdu la langue. Leur intelligence nous étonne, leurs désaccords en revanche nous sont insaisissables. » dit encore Guillaume Erner et j’en termine avec les extraits de cet article par cette remarque saisissante : « C’est cela qui rend les schismes si passionnants : ils nous obligent à penser comme l’autre. Ils nous forcent à entrer dans une logique étrangère jusqu’à comprendre pourquoi une nuance qui nous paraît infinitésimale provoque la dérive d’un continent. Le schisme, c’est l’énergie chthonienne du désaccord, périr pour une définition du vrai. »
→ Si nos hommes politiques pouvaient puiser dans l’énergie chthonienne du désaccord non pas pour se déchirer, pour déchirer la vie politique mais pour construire des solutions bien étayées. Rêve pieux, c’est le cas de le dire dans ce contexte. Merci Guillaume Erner.
J’ajoute une chose importe, la différence entre schisme et hérésie : « Le schisme se définit, du point de vue catholique, par différence avec l’hérésie, comme une désobéissance non pas doctrinale mais disciplinaire. »
Un entretien avec Siri Hustvedt
Et quelle joie : Le grand Continent publie un entretien avec Siri Hustvedt.
Je retiens cette question de Virginie Bloch-Lainé : d’où vient votre goût pour les neurosciences ? Siri H. : « Je ne pense pas que la psychanalyse suffise pour lire le monde. Lorsque j’étais étudiante, je lisais l’historien d’art Erwin Panofsky (1892-1968), à l’heure du déjeuner, à la bibliothèque de l’université. Je trouvais cette pensée tellement intelligente ! Je me disais : « C’est merveilleux, mais je n’arriverai jamais à produire une telle pensée, j’en suis si loin qu’il faut que je fasse autre chose. »
C’est important d’avoir une conscience historique des phénomènes, de savoir ce qui se passe à un moment précis en Europe, en Asie, et au Moyen Orient. Alors la psychanalyse est une grille de lecture possible, mais il en faut d’autres. Je m’intéresse depuis quelques années à un nouveau champ, la neuro-psychanalyse. Je lis beaucoup de livres sur la biologie, aussi. Quand j’aborde un sujet en espérant le comprendre, j’aime le faire selon différentes perspectives. Plus on multiplie les angles, mieux c’est. Et comme je suis âgée, j’ai beaucoup lu et j’ai multiplié les perspectives. »
→ Je suis un peu déçue par cet entretien … il ne m’apporte pas grand-chose. Les questions auraient pu entraîner Siri Hustvedt beaucoup plus loin, il me semble.
Michaux
Dans la présentation d’une nouvelle parution de Michaux, Jours de silence, aux éditions Fata Morgana, je lis : « Henri Michaux réservait chaque semaine une journée entière au silence et à la méditation. De ces parenthèses de retrait – là où l’esprit n’acquiert plus, n’entasse plus, ne range plus – sont nés les neuf poèmes qui composent ce recueil. Il y explore les voies récurrentes de son œuvre, notamment graphique : l’expérience du vide, du silence, de l’ailleurs. S’opère alors une rupture avec le langage ordinaire, comme pour mieux accéder à une parole autre, plus intérieure, plus essentielle. Délivré de l’intranquillité, l’être peut alors rejoindre l’au-delà des choses, glisser hors du monde, seuil après seuil, jusqu’à l’irréductible inconnu : la sagesse et ses multiples torrents. Une médiation entre l’espace et le corps où “le varié, le divers, le distrayant n’a plus sa part / sa monstrueuse part” ».
→ Vieux souvenir encore, mes premiers achats de ces petites plaquettes de Fata Morgana que je trouvais magnifiques (j’avais raison, bien sûr) ? Et j’ai dans ma bibliothèque Michaux, assez bien fournie, certains de ces livres. Dont Jours de silence, Idéogrammes en Chine et Par surprise, notamment.
lundi 6 juillet 2026
Titres, légendes, etc.
○ Les petits-enfants, alliés du cerveau des grands-parents
○ Percer les secrets de la stratosphère grâce à un ballon qui surfe sur différentes couches de vent
○ Face aux défis de l’anthropocène, l’écotoxicologie doit s’adapter pour améliorer ses capacités de prédiction
Le vide
Je poursuis ma lecture du livre sur le vide de Guido Tonelli que j’ai découvert grâce à Elke de Rijcke, avec qui je partage une même passion pour les sciences. « Sur le plan culturel, la diffusion en Europe du De rerum natura de Lucrèce joue un rôle majeur. Redécouvert fortuitement par l’humaniste Poggio Bracciolini en 1417, ce merveilleux poème qui met en vers les thèses d’Épicure et de Démocrite connaît un immense succès. Savants et hommes d’Église, artistes et intellectuels de cour – toute l’intelligentsia européenne de l’époque – lisent et parlent de l’ouvrage. Tout est fait d’atomes et de vide, y compris l’âme, destinée à se disperser avec la mort. La nature ne suit que ses propres lois, et non les caprices d’une divinité quelconque. Nous, êtres humains, sommes suspendus entre le néant qui nous précède et celui qui nous attend. C’est ce qui confère à chaque vie individuelle une valeur inestimable. »
Kosmologein A/E
Avec ce beau projet d’Elke et d’Alessandro De Francesco : « A l’occasion de la parution de son essai Vide. L’élégance cachée de l’univers (Dunod, mai 2026), les poètes Elke de Rijcke et Alessandro De Francesco s’entretiendront avec le physicien Guido Tonelli [c’était en mai 2026], qui a joué un rôle central dans la découverte du boson de Higgs au CERN. Cette rencontre a lieu dans le cadre du projet Kosmologein A/E, dédié aux interactions entre poésie, cosmologie et métaphysique. Le projet, initié par Elke de Rijcke et Alessandro De Francesco, prévoit des rencontres publiques autour de poésie et cosmologie, des publications à venir, et la constitution progressive d’un collectif. La présentation du livre de Guido Tonelli dans un tel cadre vise à faire émerger quelques-unes des analogies entre la pensée poétique et la recherche scientifique, lorsque ces deux approches de la connaissance humaine unissent leurs forces dans l’exploration des plus grands mystères de l’univers.
De natura rerum !
Je crois en avoir reçu une nouvelle traduction récemment, je vais chercher dans les boites ! En attendant ces précisions (Wikipédia) De rerum natura (De la nature des choses), plus souvent appelé De natura rerum, est un grand poème en langue latine du poète philosophe latin Lucrèce, qui vécut au Ier siècle avant notre ère. Composé de six livres totalisant 7 400 hexamètres dactyliques, mètre classique utilisé traditionnellement pour le genre épique, il constitue une traduction de la doctrine d’Épicure.
Le poème se présente comme une tentative de « briser les forts verrous des portes de la nature », c’est-à-dire de révéler au lecteur la nature du monde et des phénomènes naturels. Selon Lucrèce, qui s’inscrit dans la tradition épicurienne, cette connaissance du monde doit permettre à l’homme de se libérer du fardeau des superstitions, notamment religieuses, constituant autant d’entraves qui empêchent chacun d’atteindre l’ataraxie, c’est-à-dire la tranquillité de l’âme.
Inverser le temps
L’hébreu le fait avec la « lettre » ou signe vav qui, dit Delphine Horvilleur, dans Comment ça va pas, ressemble à un petit clou. La démonstration est merveilleuse : « si j’écris en hébreu “j’ai parlé” et que je dessine simplement ce petit vav devant le verbe, abracadabra, soudain ma phrase signifie “je parlerai”. Même chose, si j’écris une phrase au futur, comme « je dirai », et que j’ajoute ma lettre magique juste avant le verbe, je viens de transformer un “je dirai” en un “j’ai dit”. (…) Par une simple lettre de rien du tout, l’hébreu inverse le temps. Un petit clou planté là fait du passé un avenir, et du futur un passé. (…) on appelle cette règle le “crochet renversant” ? Elle inverse à elle toute seule la temporalité de la phrase. (…) la grammaire n’est[-elle] pas la chose la plus extraordinaire au monde. » (p. 52)
Anja Utler
Je publie une belle note de Christian Travaux sur un livre de la poète allemande Anja Utler. Je relève pour le Flotoir ce paragraphe : « C’est, sans doute, ce qui étonne le plus dans cette poésie d’Utler. Une langue-monde paraît, semble-t-il, pour dire la souffrance du monde, ou de chacun face au monde, face à l’Histoire. Mais aussi une langue en attente, en suspens, dans ce pétrissage des mots, pour guetter et pour s’opposer à tout ce qui pourrait survenir dès que la journée commence, la journée de nos vies. Bien sûr, les faits du quotidien, les gestes, les choses qu’il faut apprendre à accepter et à connaître, à éprouver, par les mots, par les mots seulement. Le langage comme seule bouée, comme appel d’air. Et la poésie, comme seule barque, comme seul atout. Bien sûr, les jours et les heures, qu’il faut tenir, coûte que coûte, en les réitérant toujours, avec des phrases comme des mantras, comme des prières, comme des demandes et des suppliques d’un peu de temps encore, d’encore un peu. Mais, surtout, bien évidemment, les événements de l’Histoire, qui sont comme des bombes envers nous, des bombes à retardement, dont on ne perçoit pas l’écho, et le sens, et la résonance, tout de suite, qu’ils creusent dans nous. Tout dévaste notre intérieur, quand s’effondrent, dans un pays, quel qu’il soit, les choses et les êtres, et l’Histoire même de ce pays. »
Stratosphère
« Et si les clés de notre climat se trouvaient à plusieurs dizaines de kilomètres au-dessus de nos têtes ? La stratosphère, parfois considérée comme une simple couche de l’atmosphère, a un impact décisif sur nos vies : elle nous protège des rayonnements ultraviolets, elle peut déclencher de grandes vagues de froid polaire et même bouleverser les saisons lorsqu’elle se charge d’aérosols. Il s’agit d’un véritable laboratoire naturel pour les chercheurs. Comprendre son fonctionnement, c’est mieux comprendre les mécanismes qui façonnent notre climat.
Pour percer les secrets de la stratosphère, les scientifiques disposeront bientôt d’un nouvel outil : le ballon manœuvrant. Véritable voilier des hautes couches de l’atmosphère, cet engin permet d’explorer cette région fascinante de manière inédite. »
La stratosphère se situe entre 18 et 50 km, l’air y est trop raréfié pour que les avions puissent y voler mais encore trop dense pour que les satellites puissent y maintenir une orbite. Or « parmi les différents engins capables de s’élever dans l’atmosphère – avions, hélicoptères ou fusées – les ballons occupent une place à part. Contrairement aux autres aéronefs, ils ne s’appuient ni sur la portance des ailes ni sur la poussée d’un moteur : ils utilisent la poussée d’Archimède pour se maintenir en altitude. Pour cela, leur enveloppe contient un gaz plus léger que l’air, généralement de l’hélium ou de l’hydrogène. »
« À mesure que sa maturité technologique augmentera, Balman [le nouveau ballon manœuvrant] ouvrira la voie à de nouvelles applications scientifiques. L’une des premières pourrait être sa contribution à la succession du projet Strateole-2, une future flotte de ballons longue durée développée conjointement par le CNES et le CNRS à l’horizon 2030. Grâce à leur capacité à séjourner plusieurs mois dans la stratosphère, ces ballons constitueront un outil unique pour observer et mieux comprendre les échanges entre les différentes couches de l’atmosphère.
L’étude du climat et de l’atmosphère repose aujourd’hui sur la complémentarité de plusieurs moyens d’observation. Les satellites offrent une vision globale de notre planète, tandis que les mesures réalisées directement dans l’atmosphère permettent d’analyser avec précision les phénomènes locaux et les mécanismes physiques à l’œuvre. En apportant sa capacité de manœuvre à ces futures missions, Balman permettra d’orienter les observations vers les zones les plus intéressantes et d’optimiser le déploiement des instruments scientifiques.
s’appelle Balman et il est en cours d’essais. » (article de François Vacher et de Laurent Tessariol, dans The conversation.)
mardi 7 juillet 2026
La conclusion innée
« Kafka voulait encore plus qu’une clôture du texte sur lui-même, il voulait la “conclusion innée”, celle qui s’anime déjà tel un fœtus sous la surface de la toute première phrase et qui affirme peu à peu ses contours. »
→ Je continue à me nourrir de la remarquable biographie de Kafka, celle de Rainer Stach.
→ Je pense aussi aux propos du chef d’orchestre Celibidache, disant que toute direction devait englober, dès la première mesure, une claire vision du terme, en somme de là où va la musique, de sa « conclusion innée ». On raconte que Bach, qui demandait à un de ses fils d’improviser au clavecin pour l’aider à s’endormir, ne supportait pas que ce dernier, le croyant endormi, s’interrompe avant la « résolution » finale. La musique, le texte sont des chemins, il faut aller à leur terme.
Juste place
« Que ce soit le chant d’une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer qui t’environne – toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix, dans laquelle ton solo n’a sa place que de temps à autre. Rainer Maria Rilke in Notes sur la mélodie des choses, cité par Caroline Audibert, dans ce beau livre Les Audionautes.
→ et pour avoir lu hier tout un article sur les innombrables plagiats d’un célèbre et très médiatique physicien, je m’applique comme toujours à donner mes sources, à rendre à César ce qui est à César.
→ mais il nous faut, à mon sens, toutefois tenter de chanter notre solo, si infime, soit-il. Il n’est pas « insignifiant », il a du sens, dans le simple fait d’être, à l’heure de la grande démission généralisée.
« C’est pourquoi aussi je reprends la plume et le crayon que j’avais laissés à l’abandon. Même si je crains d’être comme cette ruelle dont se souvenait Aragon et dont il disait qu’elle avait oublié d’aller quelque part. Aussi, comme le précédent, ce livre va sans doute ne ressembler à rien qu’à son propre désordre. » (Robert Bober, Il y a quand même dans la rue des gens qui passent)
Le multiple, le divers
« S’il y a bien chez Benjamin, selon Adorno, une extraordinaire unité de sa pensée, elle ne se trouve que dans le multiple. Le multiple, c’est l’unité de la pensée de Benjamin ; le multiple, c’est ce qui fait que Benjamin pense non pas par classification (…) mais par constellation d’idées. »
Extrait d’une conférence de Georges Didi-Huberman sur Les Anges de l’histoire. Livre que j’ai un peu abandonné en route mais je je vais reprendre. Pour m’y inciter, je recopie ici un passage que j’avais surligné et qui me fait tant penser au monde contemporain, même si ce n’est pas tout à fait de lui qu’il est question : « Dans l’Apocalypse, les figures – humaines ou surnaturelles, animales ou monstrueuses – grouillent de partout dans un espace lui-même sens dessus dessous. Le ciel se déchire et les orages se déchaînent. La terre s’ouvre, remue, tremble sur ses assises : vision de séismes ou séismes de la vision. Mais, comme souvent en pareil cas, une configuration particulière aura émergé de plusieurs ondes éloignées les unes des autres et venant s’entrechoquer avec leurs forces respectives. Ainsi qu’Aby Warburg l’avait bien établi, il n’est pas de monde figuratif qui ne soit la résultante ou la soudaine rencontre de préalables mouvements migratoires dans l’espace (Wanderungen) et dans le temps (Nachleben). L’univers des grands fléaux apocalyptiques, dans le texte de saint Jean, manifeste ainsi que les images elles-mêmes s’y comportaient déjà comme des “fléaux voyageurs”. Franz Boll, l’ami de Warburg, n’avait-il pas étudié, dès 1914, la dynamique des éléments païens et orientaux – “babyloniens”, justement – au cœur même de l’univers hellénistique et chrétien propre aux visions johanniques ? Analyse que Norman Cohn, depuis, aura étendue à tous les aspects gigantomachiques des récits apocalyptiques égyptiens, mésopotamiens et juifs, de la haute Antiquité jusqu’à saint Jean lui-même ».
Titres, légendes, etc.
○ Sans eau, les forêts arrêtent de capter du CO₂
○ Pourquoi les entreprises doivent parfois apprendre à « échouer vite »
La mer
Très important article dans le Grand Continent sur l’importance stratégique cruciale des mers. C’est un entretien avec l’Amiral Vaujour, patron de la Marine nationale, avec Pierre Ramond.
1. La capacité à perturber les flux maritimes – céréales, énergie, commerce, données – est devenue un attribut de puissance : bloquer ou menacer une route maritime peut provoquer des crises alimentaires, énergétiques ou économiques mondiales.
2. Mais les mers ne sont pas seulement des voies de circulation, elles sont aussi d’immenses réservoirs de ressources cruciales : stocks halieutiques, minerais, terres rares. L’amiral ne parle pas de l’eau ni du sel, ou du sable, mais je pense que c’est important aussi.
3. Les infrastructures sous-marines, les câbles et autres conduites, sont très vulnérables et exposés aux pressions, aux attaques et aux sabotages.
Selon l’amiral Vaujour, la mer est devenue une profondeur stratégique décisive : celui qui protège, contrôle ou perturbe les flux maritimes, les ressources et les infrastructures sous-marines pèse directement sur l’équilibre économique, militaire et politique mondial.
→ je me suis aidée partiellement de l’IA pour sortir ces points d’un article long et complexe. Ce qui compte pour moi ici, c’est la prise de conscience de la réalité.
mercredi 8 juillet 2026
Les insectes
« Vous êtes-vous déjà demandé combien d’espèces d’insectes vivent sur Terre ? II y en aurait entre 14 millions et 20 millions, selon la dernière estimation proposée par une équipe internationale de chercheurs. Trois fois plus que ce que l’on pensait !
Les insectes ont un corps divisé en trois parties (tête, thorax, abdomen) protégé par un exosquelette. Ils ont des antennes, trois paires de pattes et deux paires d’ailes. Papillons, guêpes, scarabées, mouches, blattes, sauterelles ou encore libellules font partie de cette immense famille. « Ils sont petits, rares, peu attrayants, difficiles à collecter – surtout dans les régions tropicales… Résultat : C’est un pan entier du vivant qui reste très méconnu. Seules 1,3 million d’espèces ont été décrites à ce jour », souligne Rodolphe Rougerie, chercheur au sein de l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (Isyeb) du Muséum national d’histoire naturelle et coauteur de cette étude parue dans les Comptes rendus de l’Académie nationale des sciences des États-Unis (Pnas).
→ C’est vertigineux. Et il s’agit d’espèces et non pas d’individus, on imagine avec peine combien ils pourraient être. Et sans doute qu’on ne s’intéresse pas assez à eux.
Titres, légendes, etc.
○ Certains oiseaux sont capables de voler des jours, des semaines, voire des mois sans jamais toucher le sol.
○ Un enfant maltraité en gardera des séquelles cérébrales
○ 31 quasars de l’Univers primordial découverts
○ La Tourbière de Clarens, un réservoir de vie
○ Joseph Brodsky, Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires. Anthologie poétique 1961-1996
jeudi 9 juillet 2026
Titres, légendes, etc.
○ D’où vient le pouvoir rafraîchissant des arbres en ville ?
○ Exposition à venir : « Les routes de l’émeraude ».
○ Maladies oculaires : quels effets de la pollution de l’air ?
○ Droit et vagues de chaleur : la France n’a pas de service public de la fraîcheur, et c’est un problème
Pessoa
Je ne me cache pas que la biographie de Pessoa n’est pas facile à lire. Le style en est parfaitement clair, là n’est pas la question, mais la densité d’informations est considérable. Presque chaque nouvelle situation de la vie de Pessoa est contextualisée. Par exemple, dans les pages que je lis actuellement, il y a de très longs passages sur la situation politique au Portugal dans les dix premières années du 20ème siècle et j’avoue que je ne suis pas passionnée. Mais j’avance tranquillement et je trouve des choses bien éclairantes comme : « Pessoa était un poète cérébral, et la philosophie eut une influence indirecte considérable sur son travail de création dans la mesure où elle stimula et aiguisa ses processus de pensée. La philosophie était pour lui comme une gymnastique mentale. Il se délectait de l’argumentation pour l’argumentation et appréciait tout particulièrement les raisonnements par l’absurde. » (p.309)
Les poètes
Pierre Vinclair publie 7 propositions sur la poésie sur son site. Les sept sont intéressantes, souvent drôles (surtout pour ceux qui connaissent bien le milieu poétique !) Je me permets d’en reprendre une parmi elles : « Les poètes sont trop nombreux. Si l’on ne compte que ceux qui publient dans une maison d’édition à compte d’auteur au moins un livre par paire d’années, je dirais deux mille ; mais par décade, sans doute autour de cinq mille ! L’écrasante majorité d’entre eux ne se reconnaît pas “poète” du fait d’exemplifier les propriétés phénotypiques reproductibles d’un genre codé par un art poétique : leurs textes ne riment pas, leurs vers (si ce sont des vers) ne sont pas comptés ; leur rhétorique ne se veut d’aucun “courant littéraire”. En somme, ils ne proposent pas au peuple un usage du langage d’emblée assimilable : ils font on ne sait trop quoi. Comment des gens normaux se repèreraient-il dans un tel embrouillamini ? On ne peut demander à personne de lire cinq mille poètes, et même cinq cents, cinquante voire cinq : si l’expérience y est telle qu’on la présente comme rien de moins que l’invention d’un nouvel usage du langage, chaque génération n’en porte qu’une, ou deux. Trois maximum ! Comment les reconnaître ?
Mary Oliver
Un grand article, assez inattendu je dois dire, du journal Le Monde sur cette poète américaine : « Son évidente présence, l’arbre qui domine au milieu de la forêt – et personne ne le voyait, personne n’en parlait ou presque de ce côté-ci de l’Atlantique. Mary Oliver (1935-2019) était jusqu’ici, jusqu’à ce recueil publié par les éditions Poesis, une anomalie de traduction : probablement la poète la plus lue aux Etats-Unis depuis un demi-siècle, lauréate d’un prix Pulitzer de la poésie dès 1984, auréolée de ventes considérables, étudiée dans les écoles et les universités, quasi inconnue en France. Populaire au sens entier du terme, comme Robert Frost (1874-1963) en son temps, elle a été lue, elle est lue dans des foyers où l’on ne lit pas d’autre poète. Elle fait partie du paysage, dirait-on en pesant ses mots.
Article de Nils C. Ahl, publié à l’occasion de la parution du livre « Amérique primitive » (American Primitive), de Mary Oliver, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Thierry Gillybœuf et Cécile A. Holdban, Poesis, 128 p., 12 €.
→ il ne me reste plus qu’à le retrouver dans mes piles de livre. Aspect méconnu du travail de Poesibao ! Lister les livres à réception pour la vitrine, c’est simple. Mais ensuite les stocker, puis les retrouver, surtout quand tombe dans notre escarcelle poesibaesque une note de lecture, c’est « coton », comme on dit. De la manutention, beaucoup, et je pense que les libraires en savent quelque chose.
→ J’ai aussi le beau souvenir d’avoir vu ses livres dans toutes les bibliothèques que j’ai visitées lors des nombreux étés passés jadis en Nouvelle-Angleterre. Et du coup reviennent, et c’est merveilleux, les images et ambiances de toutes ces bibliothèques. Notamment celle de Provincetown, tout au bout du Cape Cod, qui abritait une très grosse barque de pêche dans ses murs !
« Comme le rappellent ses traducteurs, Cécile A. Holdban et Thierry Gillybœuf, Mary Oliver prolonge le geste poétique de Walt Whitman (Feuilles d’herbe, 1855) – et d’Emily Dickinson –, physique et mystique, en mouvement dans un environnement précis, naturel, que l’on habite à l’instar de tout être vivant ici-bas, arbres, ronces, taupes, lynx, baleine – qui sont la matière perceptive et perçue de chaque poème de ce recueil. »
Les anges
… ne m’aident pas beaucoup pour l’instant dans une autre de mes lectures en cours sur laquelle j’achoppe : Les Anges de l’Histoire de Georges Didi-Huberman et un peu pour les mêmes raisons. Le début du livre évoque les anges de manière historique, à partir de l’Apocalypse de Jean en particulier. Mais là aussi, il faut s’accrocher : « Les anges sont insaisissables comme le vent – Michel de Certeau évoquant un “bruissement d’anges” qui parcourt toute l’histoire de la chrétienté–, et c’est peut-être justement pourquoi les hommes d’Église auront dépensé tant d’énergie et de finesse casuistique à les définir, les classer ou les distinguer,» (Georges Didi-Huberman, Les Anges de l’Histoire: Images des temps inquiets)
Oui s’accrocher, ne serait-ce que pour croiser Michel de Certeau que je connais mal, mais qui m’intéresse hautement. Et pour ces « bruissement d’anges qui parcourt toute l’histoire de la chrétienté » et dont j’ai connu ou connais certaines occurrences !
vendredi 10 juillet 2026
Titres, légendes, etc.
○ Avec ou sans synapses ? Le singulier système nerveux des cténophores, ou comment un débat scientifique vieux de 100 ans refait surface
○ Dominique Fernandez, tout n’est pas si noir, essai sur la vieillesse
○ La tapisserie de Bayeux est arrivée à Londres pour un prêt historique
○ Le fabuleux piano : Sonia Devillers enquête sur les pianos volés aux juifs
Tout n’est pas si noir
titre Dominque Fernandez pour son essai sur la vieillesse (à paraître en septembre prochain). Je fête aujourd’hui mes 77 ans, donc je me sens concernée et le sujet me travaille et me concerne.
« À quatre-vingt-dix-sept ans, Dominique Fernandez s’empare d’un sujet universel et redouté entre tous : la vieillesse. Tout en s’inscrivant à rebours des lieux communs, des discours plaintifs et des consolations convenues, il offre une réflexion sans pathos. En interrogeant les représentations de la vieillesse dans la peinture, la littérature et la philosophie, de Ghirlandaio à Goya, de Ronsard à Sénèque, de Cicéron à Hannah Arendt ou Simone de Beauvoir, il montre comment les sociétés ont tantôt idéalisé, tantôt masqué ou caricaturé le quatrième âge, et comment les femmes ont souvent été plus durement jugées que les hommes. Dès les premières pages, il affirme que vieillir est la plus grande des inégalités humaines : chacun vieillit à sa manière, selon son corps, son histoire, son regard sur le temps et sur la mort. Tout n’est pas si noir n’est pas un essai neutre sur la vieillesse : c’est un livre intime. Fernandez y fait entendre sa propre voix avec une franchise, une élégance et une vitalité rares. Refusant les généralités abstraites, il aborde l’usure de son corps, ses peurs, ses lectures, ses voyages, sa sexualité, ses amours, et fait ainsi de son grand âge un poste d’observation incomparable. Il défend une idée forte : ce qui sauve de la vieillesse, c’est le fait de continuer à désirer, à lutter, à se mesurer au monde. »
samedi 11 juillet 2026
La solitude du jeune Pessoa
« Pessoa avait pleinement conscience de sa part féminine « hystérique », à laquelle il attribuait ses émotions intenses et aisément fluctuantes, ainsi que sa propension à faire semblant, à la dépersonnalisation. Ce qui lui faisait défaut, c’était un côté intrépide, sûr de lui. Il avait beau être doté d’une intelligence puissante, il attribuait à la “neurasthénie” qu’il s’était autodiagnostiquée son manque de volonté chronique, qui l’empêchait de mettre ses idées en action. En outre, son apparence physique était assez quelconque, si bien qu’il pouvait aisément passer inaperçu et, étant d’un naturel timide, il se retrouvait facilement tout seul. Si des compagnons imaginaires comme Alexander Search comblaient, dans une certaine mesure, le vide, ainsi que certains écrits de Pessoa le laissent entendre, ils étaient aussi la preuve concrète de la distance le séparant des vraies gens. » (p. 338)
→ j’ai commencé parallèlement la lecture de Terre de Sommières de Patrick Quillier et j’ai le bonheur d’y retrouver souvent la trace, la présence de Pessoa, ainsi de ce texte consacré au poète indonésien Wing Kardjo et où trois des grands hétéronymes apparaissent dans le texte qui se clôt par : « Je voudrais bien vous adresser, bonheur / Léger, ce mot de Pessoa : C’est l’heure ! » Mais je vais y revenir !
Dominique Fourcade
Ce matin, je procède à l’extraction de Late Fourcades. Je note : « Et aussi, je n’oublierai jamais, l’autre jour, le prêche de Mariann Budde, l’épiscopalienne qui n’était qu’audace, courage, clarté face à la bête immonde à Washington, permanence d’une militance féminine, grande poésie politique américaine indésespérable, nasty woman, dickinsonienne, relayée par Susan Howe, je voudrais en être, oui, grande poésie, dont une autre consonance est le I have a dream de Martin Luther King. »
Et bien sûr le titre de ce chapitre, p. 39, « Proust à qui je dois tout »
Gênée par certains aspects du livre, de l’œuvre en général au demeurant, j’ai souvent été injuste dans ma lecture et reparcourant le livre, j’y trouve nombre d’éléments qui me sont importants.
« Il faut que vous sachiez que je suis mort, et que je me console en sachant que je laisse Marcel Proust, le plus grand poète de son temps, vivant derrière moi (p. 39)
Le style
« C’est le style auquel nous avons travaillé toute une vie qui a fait de nous qui nous sommes et qui fait de nos livres ce qu’ils sont. » (p. 41), écrit encore Dominique Fourcade sans avoir pointé que lui et Proust aimaient « d’un même amour le Treizième quatuor de Beethoven et la Grande Fugue, banal de dire ça. mais ce qui l’était moins c’était apprendre par lui que la réalisation d’un œuvre, phrase robe ou cathédrale, ne connaissait ni début ni fin. la seule différence que je vois est qu’il était à la recherche du temps perdu, moi à celle du temps présent (p. 40)
Ramasseur de balles de sa phrase
« nous abordons souvent un mot sans savoir qui il est. nous nous donnons à lui, c’est comme ça. il advient que nous quittions ce mot après de longues années en ne sachant toujours pas qui il est. il arrive aussi, très souvent, qu’un mot se déçoive de nous et nous plante là. parfois, quand il est à bout, le mot demande à oublier le monde et en effet le mot a droit à s’abîmer, là, dans l’oubli. un jour, à brûle-pourpoint, Proust m’a demandé en rougissant ce que j’avais fait dans ma jeunesse j’ai répondu en le regardant dans les yeux, ramasseur de balles de sa phrase. » (p. 43)
Chants des chants
C’est le titre de la série de livres de Patrick Quillier. Dominique Fourcade : « il faut que j’élabore dans le chant sur-le-champ. ne jamais cesser le chant, quitte à le mener à un état méconnaissable de lui-même, quitte à être mené à un état méconnaissable de moi-même. le chant est un devoir moral, il est le devoir principal et la seule possibilité d’inventer. scander fait perdre toute notion de champ, enfin, il a fallu une vie pour ça » (p. 61)
En cours de lecture
« il me semble que le lecteur cherche une baie où mouiller en cours de lecture d’un livre, celui-ci ou un autre, tantôt il ne la découvre jamais, parfois il la trouve dès la première ligne. dans Proust dans Rilke dans Shakespeare, les criques abondent. » (p. 75)
→ dès l’enfance, parfois, ces pauses rêveuses, en cours de lecture, les yeux quittent la page, se perdent dans le vide, voient un papier rose rayé et un petit profil en plâtre et projettent là un jardin, une maison, une figure, une étreinte.
→ je m’interroge sur le sens de cette remarque de Dominique Fourcade. Pour l’heure je l’entends comme le fait que précisément, certaines œuvres suscitent sans cesse ce besoin de s’arrêter un instant sur une phrase (ramasseur de balles de ses phrases, disait-il à Proust)
Du poème
« un poème c’est pour les yeux, vous m’entendez, c’est un être projeté dans l’espace-temps collimaté à l’infini et immédiatement vivable. vivable-visible, vivable-visible-audible, en travers de tout traversé par tout » (p. 88)
→ pour moi, lumineux et essentiel.
et un peu plus loin : « j’aurais passé toute ma vie d’écrivain dans l’obligation de crier, de ne pas crier, de cracher, de ne pas cracher ce que les autres appellent de la poésie dans une langue que je ne connais pas et ne connaîtrai jamais bien qu’on ait cru me l’apprendre, le français. » (p. 89)
Fourcade et Arendt
« J’en viens à quelque chose de grave et d’indélébile. Je relis en ce moment Vies politiques d’Hannah Arendt, profondément concerné par les pages sur Benjamin et par celles sur Brecht, actuelles au possible. Vies politiques est la traduction française dont me parle infiniment plus le titre original anglais Men in dark times, formulation qu’Arendt emprunte à la première ligne d’un poème de Bertolt Brecht qui date de 1939, An die Nachgeborenen, qui dit ceci : “Wirklich, ich lebe in finsteren Zeiten !” – Vraiment je vis en de sombres temps. ce que Brecht réitère la même année dans la partie II de Svendborger Gedichte : “In den finsteren Zeiten / Wird da auch gesungen werden ? / Da wird auch gesungen werden / Von den finsteren Zeiten” Dans les sombres temps y aura-t-il aussi du chant ? Oui, il y aura aussi du chant qui aura trait aux sombres temps. je sais ce qu’il me reste à faire. » (p. 99)
Étonnement et émotion
Je suis à la fois étonnée par ce que me dit cet extrait d’une réflexion quotidienne de Marie Robert, (Philosophy is sexy) et émue : « Il existe une maladie qui porte un nom magnifique et terrible : le syndrome du tako-tsubo. On l’appelle aussi, plus simplement, le syndrome du cœur brisé. Il survient après un choc émotionnel intense, un deuil, une rupture, une perte insoutenable. Le cœur, littéralement, se déforme. Il prend la forme d’un vase japonais utilisé pour piéger les poulpes, le tako-tsubo. Les symptômes ressemblent à ceux d’un infarctus. Ce n’est pas une image, pas une métaphore de poète : le chagrin peut réellement blesser le cœur, physiquement. Cette découverte me bouleverse. Parce qu’elle confirme ce que l’humanité sait depuis toujours, sans avoir eu besoin de la science pour le prouver : le cœur brisé n’est pas une façon de parler. La douleur d’aimer et de perdre est réelle, inscrite dans notre chair. Nos corps “savent” le chagrin. Et pourtant, il existe un proverbe d’Europe de l’Est que j’adore et qui dit une chose vertigineuse : “rien n’est plus entier qu’un cœur brisé”. Arrêtons-nous sur ce paradoxe. Comment ce qui est brisé pourrait-il être entier ? Comment la blessure pourrait-elle être une forme de plénitude ? Peut-être parce qu’un cœur qui n’a jamais été brisé est un cœur qui n’a jamais vraiment aimé. Qui s’est protégé, tenu à distance, gardé intact en refusant de se donner. Le cœur brisé, lui, porte la preuve qu’il s’est engagé pleinement. Qu’il a osé aimer sans garantie, se lier sans filet, s’exposer à la perte. Sa brisure est la trace de sa générosité. Le cœur brisé, lui, s’est ouvert. Et par cette ouverture peuvent enfin circuler la compassion, la profondeur, la capacité de comprendre la douleur des autres. »
Expérience de lecture
Je veux tenter ici d’explorer une expérience de lecture. Soit deux livres papier : Dominique Fourcade, late fourcades et Patrick Quillier, Terre de Sommières, dont il a été largement question ci-dessus.
Tout au long de ma lecture de Dominique Fourcade, je ne cacherai pas que j’ai éprouvé un vrai malaise. Quelque chose me « repousse » dans ce livre. Peut-être l’hyper-érotisation du texte ? Je prends un exemple, il est question de « fente » tout du long du livre, mais sous de multiples aspects et bien sûr sous l’aspect sexuel. Et ce qui me gêne sans doute le plus, c’est que je sens que toute l’approche est celle d’un homme, qui écrit à partir de sa sexualité à lui. Ce qui m’exclut. Je ressens aussi quelque chose de terriblement clos, un peu étouffant dans ce livre. Il ne me laisse pas de place. C’est à prendre ou à laisser. Alors quand je ferme ce premier livre et que j’ouvre, pour la première fois, le troisième tome de Chants des chants de Patrick Quillier, Terre de sommières (réputée efficace pour nettoyer des taches !), je ressens comme une immense ouverture, une bouffée d’air. Je suis non pas chez moi, mais complètement accueillie, comme lectrice, comme femme, comme être vivant et questionneur. Un peu comme si Patrick Quillier me prenait par la main pour m’accompagner dans sa passionnante exploration. Il me fait faire des rencontres extraordinaires. À moi qui en connais quand même maintenant un petit rayon en poésie après 25 ans de travail acharné, il fait connaître des poètes dont j’ai à peine, voire jamais, entendu le nom, comme Jorge Teillier le Chilien, ou Wing Kardjo, l’Indonésien. Il renouvelle et entretien mon désir de découvertes.
J’ai souvent parlé de cette expérience au piano, avec Schumann qui me repousse, qui ne veut pas de moi, je n’arrive pas à entrer dans sa musique (pour la jouer, car j’aime beaucoup écouter simplement certaines de ses œuvres) ou avec Schubert, qui m’accueille, qui je me juge pas, qui me permet de le jouer, à ma pauvre et piètre manière.
Avec Quillier je me sens légitime à être là, à le lire, à avoir envie d’en parler. Et beaucoup moins avec Dominique Fourcade et c’est loin d’être la première fois.
Cependant aujourd’hui, j’ai fait l’effort de reprendre le livre pour l’extraire comme dit Bergounioux. Et j’ai trouvé des pépites, mais que j’ai comme arrachées, indûment sans doute, à l’ensemble de ces dernières fou(r)cades.
Un futur entretien
En 2023, j’avais imaginé un entretien avec Patrick Quillier, qui n’a pu se faire, mais dont l’idée est bien relancée. Nous attendrons toutefois la parution à l’automne du 4ème et dernier livre de cette grande aventure de Chants des chants. Je retranscris ici la première question que j’avais formulée à l’époque : « la découverte de votre livre D’une seule vague, a été pour moi à la fois une surprise et un choc. Surprise parce que je vous connaissais surtout comme traducteur (et notamment du portugais), même si Poezibao avait publié des extraits de votre livre Voix éclatées (de 14 à 18), que Frédéric Jacques Temple présentait alors, en 2018, comme un thrène offert à l’humble piétaille arrachée à sa jeunesse, restitu[ant]ce que fut la souffrance des corps et des âmes, sacrifiés au profit illusoire des nations. Et choc devant la force et l’ampleur de votre projet. Votre projet, dont ce livre est le premier jalon, je le visualise comme une sorte de bassin versant où viennent converger toutes sortes de sources et flux, nourris par votre vie, votre formation, vos métiers. Car non content d’être traducteur et poète, vous êtes aussi musicien. J’aimerais donc que vous commenciez à brosser à grands traits les fondements de votre vie et ce qui vous amène à ce que je considère comme votre vocation poétique, celle de rendre compte de toutes les “voix héroïques” de tous les temps et de toutes les époques.
En 2023, en effet, lisant ce premier livre, j’avais écrit dans ce Flotoir : « Certains de ses textes sont comme de vraies poupées russes, on ouvre une poupée, on en trouve une autre et ainsi de suite. Cela confirme mon impression que c’est à la fois une épopée, mais aussi que sont dressées là de multiples stèles, édifiés des « tombeaux » au sens propre et au sens littéraire, d’êtres de tous les temps, proches de Patrick Quillier, souvent vivants, parfois disparus mais aussi personnages de l’antiquité la plus lointaine tels Gilgamesh et Enkidu qui semblent les divinités tutélaires du projet. Les chants d’amitié sont nombreux dans ce livre, ce qui le rend vivant, crédible quant à sa visée et souvent très émouvant. » Et j’ai toujours cette impression dans ces débuts du tome III. Je dois m’interroger sur le Tome 2, je l’ai reçu je pense, mais je ne l’ai peut-être pas lu. Je vais le chercher. Autre note de 2023 : « Je note aussi que Quillier comme Didi-Huberman sont de magnifiques ouvreurs de voies. Peut-être pour moi les plus sûrs, car au travers de ce qu’ils disent de telle ou telle œuvre, je sens très bien si elle est susceptible de m’attirer, de m’aider dans mes recherches. Ou pas. »
Et la musique
Je ne l’ai pas encore vraiment rencontrée dans ce troisième volume du quatuor de Quillier, mais je sais qu’elle est centrale pour lui (serait-ce une des raisons pour lesquelles, très vite, son travail m’a attirée ?) « Quillier est musicien, il a composé… Il parle des “fontaines énigmatiques des / mélodies fondatrices du vivant.” (p. 311 et svt.). En une superbe coulée, il part des chamanes et des aèdes, invoque les troubadours, puis les trouvères, puis Janequin, puis Telemann, puis Beethoven, puis Berlioz, puis Augusta Holmès. Et Nielsen, Debussy, Stravinski, Janáček, Dutilleux, Cage, Ligeti, Klaus Huber, Stockhausen, Knud Viktor et bien sûr Xenakis. Cette énumération en dit long sur l’importance de la musique pour Quillier et la connaissance qu’il en a. Et joie pour moi de retrouver Alain Bancquart et Franck Yeznikian. « Ils sont une famille immense et belle / qui nous accueille généreusement / selon les lois d’une hospitalité / immémoriale, scellées par l’écoute / mise en commun grâce au recueillement. » (p. 322)
lundi 13 juillet 2026
Les trésors enfouis
Belle remarque de Rainer Stach dans sa biographie de Kafka : « Kafka comprit que cette hache doit d’abord briser la mer gelée de l’auteur. Faire sauter la gangue, descendre dans les ténèbres où sommeillent des trésors, les remonter intacts à la lumière : telles sont les métaphores que Kafka fit siennes peu à peu pour mettre des mots sur l’acte décisif qui seul produit de la littérature. Acte auquel il donna bientôt un nom : mein Schreiben, mon écriture. »
Que je ne peux m’empêcher de « monter » avec cette note de Clarice Lispector dans Agua Viva : « Je sens en ce moment même mon cœur qui bat en désordre dans ma poitrine. C’est sa revendication, car dans les dernières phrases je n’ai pensé qu’à la surface de moi. Alors le fond de l’existence se manifeste pour baigner et effacer les traces de la pensée. La mer efface les traces des vagues sur le sable. »
Ou encore Alexandre Grothendieck dans Récoltes et Semailles : « une chose dont, de toute façon, personne n’a cure, et même qui est fuie comme la peste par tout un chacun, savoir, l’apprentissage de soi. »
Des milles projets
R. Zenith à propos de Pessoa, vers la vingtaine : « Bien que n’étant pas fou, il craignait sincèrement d’avoir hérité de la folie de sa grand-mère, en même temps que de son argent, et il souffrait du vertige de “mille projets” dans lesquels il ne parvenait pas à mettre de l’ordre et qu’il arrivait encore moins à mener à bien, la tête toujours grouillante de nouveaux centres d’intérêt, de nouvelles idées, de nouvelles ambitions… »
→ je me reconnais bien là ! Mais il me semble aussi que parmi les mille projets que l’on forme, le temps permet une décantation et qu’il ne reste finalement que ceux qui ont une vraie raison d’être. Je prends un exemple : si j’envisage d’entreprendre un travail à propos de cette créatrice ou de ce créateur, je sais en fin de compte que je ne le réaliserai que si l’œuvre m’importe vraiment, profondément. Je peux avoir cette idée pour des raisons « professionnelles » (Poesibao) mais ça ne tiendra que si ça me concerne en profondeur (Flotoir)
Richard Zenith, sur Pessoa, encore : « Et dans la seconde moitié de 1908, après son vingtième anniversaire, il esquissa un plan ambitieux intitulé Le Livre des transformations, ou Livre des tâches, qui était conçu pour répondre à ses habitudes d’écriture multilingues, sa prédilection pour les alter ego et les divers domaines intellectuels et humanistes qui se disputaient son attention, parmi lesquels la littérature, la politique, la religion et la sociologie. » (p. 361)
Les hétéronymes
Ce livre de Richard Zenith est un magnifique travail sur l’identité de l’écrivain, les hétéronymes de Pessoa, si nombreux dans son enfance et sa jeunesse, et qu’il présente en détail ; s’arrêtant aussi sur la fonction des hétéronymes, dans des remarques très inspirantes : « 1907. À peu près à la période où il inventa le Dr Faustino Antunes pour l’aider à explorer et évaluer ses démons psychologiques, il inventa aussi un moine anglais cinglé, Frère Maurice, avec qui se disputer sur des questions spirituelles et morales. Défini comme “un mystique sans Dieu, un chrétien sans croyance”, Frère Maurice fit l’expérience d’une crise dans sa foi et souffrait d’instabilité mentale. La cause n’est pas étonnante. Imprégné des propres doutes religieux de Pessoa, et perversement doté d’une vocation religieuse, il était voué à se sentir désespérément désorienté. »
→ N’est-ce pas au fond assez pratique ? Se créer des identités secondes, qui en fait correspondent manifestement chez Pessoa à des aspects plus ou moins cachés de sa personnalité, pour dialoguer avec eux, par l’écriture, sur sa propre identité, si tant est qu’elle soit un peu centrée et unie, sinon unique ?
« [Pessoa] se plaignait perpétuellement d’un manque de volonté, d’une sorte de paralysie qui l’empêchait de concrétiser le torrent d’idées que son esprit ne cessait de générer – il s’achèterait après 1912 un livre de développement personnel intitulé Avez-vous une volonté de fer ? –, mais nulle volonté ne lui permettrait d’apprivoiser une effusion si chaotique. Outre les courants de nouvelles idées et de nouveaux intérêts qui proliféraient, il y avait une émergence continue de voix nouvelles, les hétéronymes, que Pessoa utilisait de manière ingénieuse comme véhicules pour convertir ses élans en projets d’écriture réalisables. Ces hétéronymes servaient un autre objectif connexe. Pessoa comptait sur leur médiation pour éviter, ou du moins déguiser, la contradiction inhérente à son ambition individualiste d’être altruiste via son écriture. Il résolvait le problème de l’égocentrisme, du moins sur un plan formel, en transférant ses aspirations à des personnalités subsidiaires. »
Les Anges de l’histoire
Georges Didi-Huberman avance dans le temps, et j’avoue que cela me convient, même si je suis très imprégnée de culture religieuse du judaïsme (via l’Ancien Testament essentiellement), des premiers temps de la chrétienté et du Moyen-Âge. J’avais été passionnée du temps de mes études d’histoire de l’art par l’iconographie, notamment via Emile Mâle ou Louis Réau.
Georges Didi-Huberman s’arrête sur Goya ! « À l’iconographie angélique ou apocalyptique du Moyen Âge et de la Renaissance aura donc succédé quelque chose de nouveau situé, non dans de célestes champs de bataille, mais dans l’ici-bas de notre psyché et de notre histoire. Et, dans cette histoire, Francisco de Goya aura, une fois encore, joué le rôle d’un précurseur inoubliable. Ses anges sont des êtres difformes, grotesques et inquiétants, absolument pas glorieux. Ils traversent nos nuits de cauchemar mais, au fond, ils demeurent inoffensifs – au contraire des anges de Dürer – puisqu’ils ne font que passer par là sans s’attaquer à qui que ce soit » (p. 110)
Walter Benjamin
et dans le chapitre suivant, Georges Didi-Huberman se rapproche encore plus, il est consacré à Walter Benjamin. Superbe incipit : « Walter Benjamin fait partie de ceux – les meilleurs – qui auront bouleversé notre idée moderne de la politique. Il y est parvenu en repensant à nouveaux frais, hors du positivisme scientiste comme de l’idéalisme métaphysique, ce qu’est l’histoire et ce qu’est l’image. Or, significativement, il fait partie d’une génération bien spéciale puisqu’il a passé sa vie – pour, un jour, décider d’en finir avec elle – « entre deux apocalypses » ou, plutôt, entre ces deux désastres historiques que furent la Première et la Seconde Guerre mondiale. Sa pensée du temps fut inquiétude et non pas doctrine, comme chez Martin Heidegger par exemple. Raison pour laquelle les concepts ne lui suffisaient pas : il lui fallait pour penser un « espace d’images » (Bildraum), un monde d’« images de pensée » (Denkbilder) qui revenaient, toutes, à se donner, non pas comme les réponses aux problèmes philosophiques qui l’occupaient, mais comme la forme même de la « question-image » (Bildfrage) qu’il entendait faire surgir. » (p. 123)
→ je ne crois pas avoir jamais lu synthèse aussi forte de l’œuvre-vie de Benjamin !
De nouvelles rencontres
Canicule aidant, je lis beaucoup (pas bonne à grand-chose d’autre !) et en particulier le livre de Patrick Quillier, Terre de Sommières. Qui procède par chapitres, plus ou moins longs, toujours dédiés à une « figure », ou bien un mythe, voire une situation particulière. Voici par exemple la poète afro-allemande, May Ayim, née en 1960 et qui s’est suicidée en 1996, quand elle a appris qu’elle souffrait d’une sclérose en plaques. Ce qui est passionnant c’est que, eu égard aux origines ghanéennes de May Ayim, Patrick Quillier utilise dans son livre les symboles Adinkra. « L’Adinkra (ou plus exactement les symboles Adinkra) est un ensemble de symboles visuels d’une grande richesse conceptuelle, créés à l’origine par le peuple Akan (notamment les Achanti) au Ghana et en Côte d’Ivoire. »
Avec quelques pincées de terre de
sommières je trace au sol l’adinkra //
l’adinkra chant de nuit de may ayim
ce blues poignant du blanc mêlé de noir (p. 44)
Adinkra : « À l’origine, ces motifs étaient imprimés à l’aide de tampons sculptés dans des morceaux de calebasse sur des tissus de coton (les tissus Adinkra). Historiquement, ces tissus étaient portés par la royauté et les chefs spirituels lors des cérémonies de deuil ou des moments de transition importants. Adinkra signifie d’ailleurs littéralement « se dire au revoir » ou « séparation » en langue twi. Aujourd’hui, ils sont arborés fièrement lors de toutes les grandes célébrations (mariages, fêtes). » (utilisation de l’IA pour ces précisions)
→ Je trouve merveilleux que Patrick Quillier ait la délicatesse d’utiliser ces symboles qui sont liés à l’histoire de May Ayim en quelque sorte pour lui dire « au revoir »
Il en présente bien d’autres, ainsi le sankofa, que j’avais remarqué et dont ma recherche me dit qu’il est « représenté par un oiseau qui se retourne pour attraper un œuf sur son dos. Sa signification est l’une des plus belles de la culture akan : “Il n’est pas tabou de retourner chercher ce qu’on a oublié”. C’est le symbole du devoir de mémoire et de l’importance de s’appuyer sur le passé pour construire l’avenir. (…) Aujourd’hui, l’Adinkra dépasse largement le cadre du textile traditionnel africain. On retrouve ces symboles partout dans le monde : sur des bijoux, des éléments d’architecture (des grilles de fenêtres en fer forgé aux motifs gravés), des logos, des œuvres d’art contemporaines et même des tatouages. Ils incarnent une fusion remarquable entre l’art plastique et la pensée philosophique.
boa me na me mmoa wo
Poème de Patrick Quillier à propos de May Ayim :
contre toutes les unifications
je vais jusqu’à l’extrémité du bord
où se tiennent frères et sœurs métisses
je dis
je suis effrontée
sans frontières. (p. 45)
Ce symbole : « Le symbole Boa me na me mmoa wo est l’un des motifs les plus significatifs du répertoire Adinkra. Visuellement, il est représenté par deux traits horizontaux ou deux entités incurvées qui se lient ou s’emboîtent l’une dans l’autre, évoquant deux personnes qui se tendent la main ou s’arc-boutent pour se soutenir.
En langue twi (parlée par les Akans et les Achanti), son nom se traduit littéralement par :
« Aide-moi, et laisse-moi t’aider. »
Ce symbole incarne des valeurs fondamentales de la culture akan, axées sur la vie en communauté et l’éthique sociale :
Il rappelle qu’aucun être humain n’est une île. La survie, le bonheur et le développement de l’individu dépendent de sa capacité à coopérer avec les autres.
Contrairement à la simple charité (qui est unidirectionnelle), ce motif insiste sur l’échange mutuel. L’aide apportée aujourd’hui appelle une solidarité future, créant un réseau de soutien indéfectible au sein du groupe ou du village.
C’est le symbole par excellence du travail d’équipe, de la cohésion sociale et de l’harmonie communautaire.
Dans la tradition, porter un tissu orné du Boa me na me mmoa wo lors d’un rassemblement ou d’une crise est une manière silencieuse mais puissante d’appeler à l’unité, de désamorcer les conflits égoïstes et de rappeler à chacun ses devoirs envers la communauté.
On peut le découvrir ici.
De l’avant-ville
Voici une nouvelle rencontre, celle de Lionello Fiumi, un poète italien né en 1894 et mort en 1973 :
« Nous les morts, nous demeurons, vivants, ô
vivants, seuls, éperdus, inexorables. (p. 49) »
Il y a un très beau poème, en italique, dont je peine à savoir s’il est de Patrick Quillier ou de ce poète :
Du talus des voies, dévalent, ridés
les terrains solitaires et moroses,
où l’on déverse des amas de chaux,
de détritus, de gravats, sur lesquels
l’herbe roussie pousse avec peine, et seuls,
parmi les écailles vert de mer des
bouteilles, le miroitement des tôles
des carreaux et des débris de vaisselle,
l’ailante glanduleux fait son rhizome
d’où poussent tiges souples et feuillages
d’un vert si militaire qu’ils ressemblent
à un vaste treillis de camouflage,
mais aussi le pissenlit, qui parfois
ajoute son petit globe aérien
de mousseline volubile à ce
tohu-bohu de couleurs et de riens. (p. 50)
La diversité des approches
Je note la grande diversité des approches (temps et espace) de Quillier selon les « figures ». Pour Harry Martinson, il dit « on souhaite ici l’honorer / en lui offrant un rondeau redoublé »
H. Martinson, écrivain et poète suédois, 1904-1976 lauréat du Prix Nobel de littérature en 1974. Encore un suicidé.
Voici Olympe de Gouges, « Entendons la voix d’Olympe de Gouges ! « une catabase au cœur de l’histoire… »
Les Tricoteuses que nous sommes, c’est
un peu comme les Parques et beaucoup
comme Arachné ou comme Pénélope :
nous prenons en main le destin des femmes
mais aussi de tous les déshérités,
tous les laissés pour compte dans la flamme
impitoyable de l’enfer des hommes (…) (p. 55)
formidable approche de Patrick Quillier, qui nous offre là encore un véritable dictionnaire amoureux de tous ceux qui ont résisté, d’une manière ou d’une autre, à l’oppression, à la domination, à l’air du temps, à la doxa, etc.
Ne dit-il pas :
« que sais-je moi de cette immense terre
fleuves montagnes déserts océans
animaux insolites plantes non
familières hameaux villages villes
capitales que de lieux naturels
ou créés par l’homme m’ont échappé
que de festins de par ce vaste monde
mon esprit si plastique se contente
de n’en occuper qu’un coin minuscule
un tel regret me pousse à parcourir
avec un enthousiasme intarissable
les récits de voyages ou d’exploits
accomplis au service de la vie //
je glane de toutes parts tout message
narratif scandé par un verbe vif. » (p. 64)
→ je reprends ce beau poème, car il me semble décrire exactement la démarche de Patrick Quillier, fondée sur une vraie humilité devant le peu d’étendue de ses connaissances (elles sont pourtant immenses !) et le désir de toujours connaître davantage, à condition que tout cela soit traces de la vie, au service de la vie. Vrai combat contre l’entropie, la destruction, la dégénérescence. « Toi aussi tu as des armes»
Du rire
Je me souviens m’être beaucoup amusée, du temps où nous prenions des cours d’allemand pour adultes avec la Ville de Paris, de textes proposés dans les impayables manuels autour de livreurs de pizzas et de Lachtherapie. Kezaco ? La Thérapie par le rire très répandu semble-t-il en Allemagne (comme antidote au sérieux parfois un peu pesant des Allemands ?)
Et voilà que le site Cérébral ce matin chante les bienfaits neuronaux de l’humour et du rire (on en avait déjà un peu entendu parler). Mais en ces temps si sombres, pas inutile de s’en souvenir.
Quelques petits extraits de l’article (il est fondé sur des sources scientifiques qui sont données, comme toujours sur ce site intéressant) :
« Oubliez les pilules miracles : le rire est l’un des plus puissants stimulants naturels. Lorsqu’on rit ou que l’on fait rire, c’est de nombreux neurotransmetteurs qui s’activent:
La dopamine : l’hormone du plaisir et de la motivation, qui nous donne envie de recommencer.
Les endorphines : nos antidouleurs naturels, qui élèvent le seuil de douleur et procurent une sensation de bien-être immédiat.
Le cortisol et l’adrénaline : ces hormones du stress chutent drastiquement, après avoir regardé une vidéo drôle, par exemple.
Une minute de rire équivaut à 45 minutes de relaxation. Même anticiper un moment drôle suffit à faire baisser le stress et à booster l’immunité
Et ce constat incroyable : les enfants rient 300 à 400 fois par jour, les adultes seulement 15 à 17 fois. !
mardi 14 juillet 2026
La Terre de Sommières
J’en ai dans mes placards ! Mais qu’est-ce que c’est exactement et pourquoi donc Patrick Quillier a-t-il intitulé ainsi son livre, le troisième tome de sa grande série « Chants des chants »
En fait, ce quatuor ou cette tétralogie sera constitués à terme de quatre volumes, chacun dédié à un élément. L’eau pour le premier volume D’une seule vague, le feu pour le deuxième volume, A même la flamme, la terre pour le troisième volume, Terre de Sommières, et le quatrième volume, Tout respire avec tout, sera dédié à l’air.
Au-delà du simple ancrage géographique méridional, la terre de Sommières est en fait une argile naturelle (une smectite) réputée depuis des siècles pour ses propriétés hautement absorbantes, utilisée pour détacher, nettoyer et purifier.
La poésie épique
Je note ces mots concernant Patrick Quillier sur le site des rencontres d’Aiglun qu’il organise (je ne sais pas si c’est toujours le cas) avec sa compagne, Hoda Hili : « Professeur des Universités à la retraite, spécialiste de littérature comparée, il a à cœur de parcourir les littératures du monde, à la recherche de leur verve épique. Ayant enseigné dans plusieurs régions du monde, notamment à la Réunion, en Hongrie et au Portugal, il dialogue avec des poètes du monde entier. Depuis de nombreuses années, il aime à les réunir, l’été, dans son village d’Aiglun. Spécialiste de René Char, traducteur de Pessoa dans la Pléiade, grand admirateur de Boris Gamaleya, il cherche à montrer que la poésie épique est, non seulement bien vivante, mais extrêmement nécessaire dans les temps troublés qui sont les nôtres. » : c’est exactement ce que je ressens en lisant Terre de Sommières, ce que j’avais ressenti en lisant D’une seule vague.
mercredi 15 juillet 2026
Encore une découverte
J’ai encore fait une découverte hier dans le livre de Patrick Quillier. J’avoue que j’ignorais tout de L’Épopée de Manas, une immense geste kirghize dont il parle avec passion. On pense que cette trilogie (Manas, Semetey, Seytek, tous cités par P. Quillier) comportait plus de … 500 000 vers ! Et elle n’a pas survécu par l’écrit, mais par une tradition orale exceptionnelle portée par des conteurs ou bardes, les Manaschy. Véritable encyclopédie de la culture nomade, elle comporte des descriptions très précises de la géographie des steppes et des montagnes du Tien Shan, des coutumes funéraires, des fêtes, de la médecine traditionnelle, des techniques d’élevage des chevaux et des alliances géopolitiques de l’époque.
jeudi 16 juillet 2026
Lire régulièrement est le meilleur entraînement cognitif
Pas besoin de cela pour lire, lire, lire et sans doute de plus en plus. Mais cela fait plaisir de savoir cela, surtout quand on est attentif à son vieillissement :
« Une étude de l’Université de Toronto, publiée dans Neuroscience & Biobehavioral Reviews, a comparé l’impact de différentes activités cognitives (mots croisés, jeux vidéo, méditation, lecture) sur les fonctions exécutives (les capacités cognitives de haut niveau : planification, flexibilité mentale, mémoire de travail, inhibition) chez 1 200 adultes de 50 à 80 ans suivis pendant 5 ans. Résultat : la lecture régulière (au moins 30 minutes par jour de lecture de livres ou d’articles longs) est la seule activité qui améliore simultanément les 4 composantes des fonctions exécutives. Les mots croisés améliorent la mémoire verbale mais pas la flexibilité mentale. Les jeux vidéo améliorent la vitesse de traitement mais pas la mémoire de travail. La méditation améliore l’attention mais pas la planification. Le mécanisme : la lecture longue forme force le cerveau à maintenir une représentation mentale complexe et évolutive (les personnages, l’intrigue, les relations causales) pendant des dizaines de minute, un entraînement direct du réseau fronto-pariétal (le réseau cérébral qui coordonne la mémoire de travail et la planification). Les lecteurs réguliers présentent un déclin cognitif 32 % plus lent que les non-lecteurs sur 5 ans. Concrètement : 30 minutes de lecture par jour protègent mieux votre cerveau que n’importe quel “jeu cérébral” vendu en application mobile. » (la newsletter de Cérébral hier). Et un joli fragment pour mon montage sur Lire !
Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions)
○ Les Cyclopes étaient-ils des éléphants nains ?
○ Musique : le cerveau aime anticiper
○ L’intelligence artificielle peut-elle déchiffrer les tablettes cunéiformes ?
○ Les algues ne sont pas des plantes… et six autres faits surprenants sur la flore aquatique
○ Le Grand Nord russe serait le plus vulnérable face à des pénuries de carburant arctique
De glanes et d’art
Sur la plateforme Substack, je suis un fil ainsi nommé de Glanes et d’art, de la photographe Claire Aggour. J’aime ce que j’y lis ce matin, sans parler de la photo de magnifiques carnets de glanes qui me font rêver.
« Face au déni, les petits gestes isolés suffisent-ils ? Faut-il s’engager collectivement ? Ces actions gagnent-elles à être partagées ? Semées telles des graines pour montrer à son voisin qu’il est possible de s’émerveiller d’un autre monde, un monde ré-ancré dans les cycles du vivant.
Vous, moi, nous le savons, nous le voyons, nous le vivons parce que c’est ce vers quoi nous allons. Et certains y sont déjà…
Pour ma part, j’en rêve…je m’y accroche par l’art, mais n’y suis pas encore…
Je fais ce que je peux avec ce que j’ai, ici et maintenant. C’est à dire le temps, des supports d’explorations, des moyens de diffusion et plus que tout, la complicité du vivant
D’abord, je le fais pour moi. Pour mon équilibre mental. Puis, j’essaie de trouver de jolies manières de le mettre en forme pour le semer au vent…
Je ne changerais pas les désordres du monde.
Probablement pas un ne le fera, mais chacun, en s’engageant à la hauteur de ses passions et de ses possibilités peux faire pencher la bascule… »
→ peut-être que parfois les textes du Flotoir sont des sortes de glanes ?
→ Je suis depuis toujours une glaneuse, de cailloux en particulier, sur lesquels j’inscris parfois la date et le lieu de promenade … glaneuse photographe aussi, du végétal, des lichens …
Une forme de responsabilité
Et toujours sur la même plateforme, je relève les propos de Marie Robert, sur son fil Philosophy is sexy, car là aussi, j’adhère profondément au propos et je souhaite m’en inspirer : « Il y a deux semaines, j’étais à Marseille. On préparait une porte ouverte pour l’école, on s’affairait, on installait les derniers détails, ces mille petits riens qui font qu’un lieu devient accueillant. Et au milieu de ce désordre joyeux, mains occupées, un peu débordée, j’ai réalisé quelque chose : c’est là, exactement là, que se joue la responsabilité. Car il est facile d’avoir des idées. Il est facile de dire ce qu’il faudrait faire, de commenter ce qui ne va pas, de dessiner de grandes visions. Ce qui coûte, c’est de s’en rendre responsable : descendre du plan vers le réel, accepter que ce qu’on a promis devienne une chose concrète, avec des chaises à porter, des détails à régler, des imprévus à absorber. Nous vivons dans une époque qui adore la parole et se méfie de l’engagement. On célèbre ceux qui pensent, qui théorisent, qui donnent leur avis. Mais celui qui pense sans faire ne risque rien : il ne se salit pas les mains, il ne s’expose pas à l’échec, il ne rend de comptes à personne. L’idée est confortable précisément parce qu’elle n’engage pas. Le faire, lui, engage entièrement. Mettre les mains dans le cambouis, c’est refuser cette position surplombante. C’est dire : “Ce que je porte, je l’assume jusqu’au bout, jusqu’à la dernière chaise installée.” Il y a là une forme d’honnêteté profonde, celle de qui ne délègue pas la partie ingrate de ce qu’il a lui-même voulu. Et c’est aussi une question de respect : envers ceux qui font, tous les jours, sans qu’on le remarque, envers ceux qui portent, qui installent, qui réparent, qui tiennent. Rien ne tient debout sans eux. »
Le cerveau musicien anticipe !
Dans le journal du CNRS, je lis un très intéressant article de Servane Pierre sur la musique et le cerveau. « Dans le métro, en travaillant ou en cuisinant, la musique accompagne notre quotidien. Pop, rap, classique, jazz, rock, électro, metal, techno… Les styles diffèrent, mais tous se manifestent via deux phénomènes : un rythme et une mélodie. Or derrière le plaisir d’écouter une chanson se cache en fait une étonnante capacité du cerveau, celle de prédire ce qu’il va entendre ensuite. Grâce aux rythmes et aux répétitions, notre système auditif anticipe en permanence la suite de la musique. Un mécanisme qui jouerait un rôle central dans le plaisir musical. »
« La perception des mélodies et des rythmes est très bien organisée dans le cerveau. Une première décomposition des sons se produit dès la traversée de la cochlée. Selon leur fréquence, les sons graves activent une zone de la cochlée, tandis que les sons aigus en activent une autre. Cette organisation, dite “tonotopique”, se maintient jusqu’au cortex auditif.
Le rythme d’une musique est également codé de manière directe dans le nerf auditif. “Toutes les variations fréquentielles et temporelles sont reproduites dans le nerf auditif, un peu comme un spectrogramme”, explique Boris Gourévitch. (…) Les informations musicales sont ainsi codées de manière individuelle par un neurone, ou au sein d’un groupe de neurones. Ceux-ci peuvent, par exemple, coder les harmoniques qui composent un son afin de faire émerger son timbre spécifique. “Quand un violon et un piano jouent la même note, ils se distinguent par leur timbre. Dans le piano, certaines harmoniques seront plus fortes que celles du violon, et d’autres moins fortes” précise Boris Gourévitch. Pour le cerveau, les rythmes et les structures musicales répétitives occupent une place particulière. “Dès que quelque chose se répète, des mécanismes de réorganisation et de plasticité cérébrale se mettent en place et deviennent extrêmement puissants pour le cerveau auditif”, souligne Daniel Pressnitzer, directeur de recherche CNRS au Laboratoire des systèmes perceptifs. »
Musique et sociologie des pratiques culturelles
Autre article dans ce même numéro : « Le goût, musical une affaire de générations » (c’est une approche sociologique cette fois.) Je reprends la conclusion : « La musique s’inscrit désormais dans une logique de valeur d’usage, soutient Raphaël Nowak : elle s’adapte à la vie quotidienne, que ce soit pour se motiver, se détendre, travailler ou se souvenir, par l’exposition, l’apprentissage, la curiosité. Indissociable des contextes dans lesquels elle est consommée, elle devient ainsi un outil fonctionnel et émotionnel. “La musique est aussi un champ culturel particulier, dans le sens où elle est – plus encore que d’autres champs culturels – traversée par des problématiques et dynamiques contemporaines, qu’elles soient politiques, sociales, ou culturelles. La musique est à la fois anodine, du fait de son omniprésence, et à la fois exceptionnelle, du fait de ses significations.” conclut Hervé Glevarec qui souhaite désormais aller plus loin dans l’analyse qualitative des goûts culturels des Français et des Françaises, et ainsi mieux comprendre ce qui nous lie à la musique.
→ amusement : en tapant le raccourci clavier pour faire les guillemets courbés ouvrant, je fais une erreur de frappe qui aboutit à ♫ – merveilleuse coïncidence. ALT+0148 dans un cas, ALT+14 dans l’autre. ♫ – je n’ose imaginer que mon cerveau savait … !
Et toujours en filigrane
Alexandre Grothendieck qui dans La Clef des songes écrit : « pourquoi donc il faut un long et laborieux travail pour arriver péniblement à saisir au bout du compte un sens qui aurait dû être évident dès le début. C’est qu’avant un tel travail, disais-je, l’image mentale, consciente que nous avons d’une chose nouvelle est amorphe, inerte, alors que la chose, elle-même, est douée d’ordre et de vie. – et cela est dû à l’œil qui voit mal, encombré qu’il est par le ballast des images anciennes, l’empêchant d’appréhender le nouveau. (p.43.)
→ ce fut sans doute une des clés de son extraordinaire capacité de découverte en mathématiques, mais il s’exprime là dans un livre écrit dans une phase postérieure à la phase mathématique, une phase marquée par une étonnante recherche de lui-même comme l’atteste l’énorme Récoltes et Semailles !
→ faire passer, par la langue, une « chose » du mode amorphe, inerte à son vrai régime, d’ordre et de vie, n’est- pas au fond tout le travail poétique ?
vendredi 17 juillet 2026
Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions)
○ Hong Kong : cinq arrestations après des perquisitions dans deux librairies
○ À Vouvray, fin de partie pour la librairie Le Tumulte
○ Serbie : l’écrivain Vladimir Arsenijević agressé avant un hommage à Srebrenica
○ Gemini entraîné avec des livres piratés ? Google attaqué en justice à son tour
○ Canicule : Tom Gauld révèle les cinq périls qui menacent les livres
○ Dinan : la longue histoire de la librairie Les Rouairies s’achève
○ Furet du Nord et Decitre : à Reims et Grenoble, une offre de reprise formulée
○ Édition, surproduction, papier : le livre prépare sa révolution écologique
Librairies
Les titres sélectionnés ci-dessus en attestent, je me focalise de plus en plus sur la vie du livre, car je le pense indispensable à la démocratie et en danger quand les principes de cette dernière sont bafoués.
Ce matin, cet article : « Pour la première fois depuis la création de son suivi, le Centre national du livre a recensé en 2025 davantage de fermetures que d’ouvertures de librairies. Derrière ce solde négatif de deux établissements, France Inter et la presse locale décrivent un réseau qui cherche des appuis très concrets : conseil, café, papeterie, itinérance, accessibilité ou programmation culturelle. De Héricourt à Marseille, revue de presse d’un métier qui élargit ses usages sans quitter le livre. » Et ce bilan : « Deux adresses d’écart suffisent à rompre la série. En 2025, le Centre national du livre a compté 83 ouvertures pour 85 fermetures, soit le premier solde négatif depuis la mise en place de son panorama. 57 établissements ont, dans le même temps, fait l’objet d’une reprise. Après l’élan des années 2021 à 2023, les créations ont chuté de 38 % en un an, tandis que les ventes de livres ont encore reculé de 6 % au premier trimestre 2026.
samedi 18 juillet 2026
Tellement inspirante, Clarice Lispector
« Cela sauve l’âme captive, sauve la personne qui se sent inutile, sauve la journée que l’on vit et que l’on ne comprend jamais à moins d’écrire. Écrire c’est chercher à comprendre, reproduire ce qui n’est pas reproductible, c’est sentir jusqu’au tréfonds le sentiment qui resterait seulement vague et étouffant. Écrire c’est également bénir une vie qui n’a pas été bénie. » (in Chroniques)
→ Ecrire et lire. Sans fin, parfois sans but. Mes grandes ressources du moment.
Et Yaël Pachet, qui va tellement dans le même sens : « vérifier que je suis encore bien vivante, que je ne suis pas morte avec lui. Ne pas mourir étant la vraie, la seule cause de l’écriture, à mon sens. » (in Le Peuple de mon père)
Ce Flotoir
Je le publie donc hebdomadairement, dans la mesure du possible, sur la plateforme Substack et je vais désormais le mettre aussi en ligne, mensuellement, sur le site flotoir.fr. Double présence en ligne, l’histoire de Poesibao m’a prouvé que ce n’était pas inutile.
Kurtág
Cet extrait d’un dialogue de Kurtág avec Philippe Albéra, qui me semble inspirant aussi bien quand je pense musique, que quand je pense littérature : « Sa musique apparut d’abord comme celle d’un marginal volontaire. Elle ne correspondait pas, ni dans sa forme, ni dans sa substance, aux critères des différents mouvements musicaux qui s’étaient succédé depuis le début des années cinquante. Elle n’était pas sérielle, néo, minimale, réaliste, ou aléatoire. Kurtág l’avait inscrite dans la continuité historique, tissant le passé et le présent en une vaste synthèse. On ne trouve pas, chez lui, cette volonté de construire un langage à partir de ses fondements, qui caractérise in fine aussi bien le sérialisme de Darmstadt que son antinomie cagienne, ou les différentes formes de réaction qui suivirent, depuis la minimal music jusqu’à la musique spectrale. On ne trouve pas non plus chez lui cette méfiance vis-à-vis de la subjectivité, jugée comme un reliquat des temps anciens, et qui déboucha souvent sur l’hypertrophie des “systèmes”, des “modèles”, des schémas précompositionnels, voire même sur certaines formes de collages. » (György Kurtag, entretiens, textes, écrits sur son œuvre, Contrechamps édition)
→ et j’ouvre une playlist Kurtág !
Et je cite Jonas Meklas : « Et quand dans les cimetières, quand sous les pins verts, même ici, aussi, dans le dernier silence, quand s’éteindra le tintement des dernières clochettes, les portes verrouillées, impitoyablement refermées…
Ah, non, ce n’est pas non plus le silence :
c’est un écho familier, un lacis infini de sons qui te chantent à l’oreille, elle sonne, résonne la musique merveilleuse de la Terre, à travers les racines de l’arbre, les bras du terreau noir » (in Debout parmi les choses, Editions Nous)
Dans les Játékok de Kurtag, il y a souvent de merveilleuses transcriptions de Bach et il en joue souvent certaines sur un piano droit avec son épouse.
J’ai eu un doute sur cette dernière assertion : Sur le plan éditorial, les transcriptions de Bach que Kurtág a réalisées (souvent avec son épouse Márta, pour piano à quatre mains) sont un corpus distinct – elles ne font pas partie des volumes numérotés de Játékok en tant que tels, me dit « Claude » qui précise qu’en revanche, en concert sur disque, Kurtág et Márta ont pris l’habitude d’entrelacer des pièces choisies de Játékok avec ses transcriptions de Bach – c’est même devenu leur format signature de récital. Il existe à ce jour dix volumes de qui sont des courtes pièces pédagogiques (à ce jour 1973-2021).
Éditeurs
Cette semaine, j’ai eu une grande discussion avec Isabelle Baladine Howald et aussi avec un éditeur important que je ne cite pas pour respecter son souci de discrétion. J’avais dans un premier temps réagi de manière incorrecte à une réponse de cet éditeur à une demande d’envoi de livre. Isabelle Baladine Howald m’a fait remarquer que j’avais tort, qu’elle comprenait parfaitement la position de l’éditeur. Nous avons aussi correspondu toutes les deux avec lui, je me suis excusée, etc. Mais Isabelle m’a fait remarquer que dans nombre d’articles dans la presse, l’éditeur n’était souvent pas beaucoup cité. Remarque de mon cru : et les traducteurs c’est encore pire, y compris dans les communiqués de presse, je suis souvent obligée de me battre pour la ou le trouver ! Je vais donc essayer de les citer plus souvent, ces très courageux, indispensables et vaillants éditeurs indépendants lors des si nombreuses citations que je fais dans ce Flotoir
Clarice, encore
« Parfois aller à ma suite est si difficile. Car c’est suivre ce qui n’est encore qu’une nébuleuse. Parfois je finis par renoncer. Maintenant j’ai peur. Parce que je vais te dire une chose. J’attends que la peur s’en aille. Elle s’en est allée. Soyons clairs : la dissonance m’est harmonieuse. La mélodie parfois me fatigue. Tout comme ce que l’on appelle « Leitmotiv ». Je souhaite dans la musique et dans ce que je t’écris et dans ce que je peins, des traits géométriques qui se croisent dans l’air et forment une disharmonie que je comprends. C’est du pur it. Mon être s’en imbibe tout entier et s’enivre légèrement. Ce que je suis en train de te dire est très important. Et je travaille quand je dors : car c’est alors que je me déplace dans le mystère. » (in Agua Viva, Éditions des femmes)
Pascal Quignard
Ce matin, le hasard de mes recherches dans mes lectures me porte vers les Heures heureuses de Pascal Quignard. Jer trouve un premier extrait sur le soir, le crépuscule, que je trouve si beau que je l’inscris derechef sur Poesibao. A saute-mouton sur toute la file d’attente. Puis je retrouve cet autre extrait, qui me convient si bien : « Aux heures tristes il ne faut point ajouter le chagrin qui les rend ennuyeuses. Et peut-être – si l’on est superstitieux – ne guère y mêler l’attente qui les rend immobiles. Il faut aller au clavecin, au piano, au violon, à l’alto, au shamisen, au violoncelle, et déchiffrer n’importe quoi. Il faut aller au jardin arroser les arbustes qui frémissent ou les pétales des fleurs qui se referment dans la fin du jour, les délivrer de la poussière dont elles se sont couvertes au moment de la plus forte chaleur, il faut traduire un livre, il faut saisir un canevas de broderie et y tracer au crayon le dessin de son choix, le rêve de son désir, il faut prendre une partition et la blanchir, l’ensilencier, l’embellir, la doigter. (…) Même tristes, il est bienvenu que les heures échappent au regret. » (Les Heures heureuses, Albin Michel, 2023, p. 69)
Des niches
Je suis intéressée par le propos de Patrick Corneau, qui organise le monde des lecteurs en niches … je ressens du vrai dans ce qu’il écrit, mais je n’adhère pourtant pas à ses propos. Et je me suis demandé s’il pensait à une niche-Flotoir, ou à une niche-Poesibao. Niche = chapelle ? Du chien au sacré ?
Voici ce qu’il écrit : « Appelons cela des niches. Le mot vient de l’écologie, où il désigne l’espace qu’occupe une espèce dans son milieu – son régime alimentaire, son habitat, ses prédateurs, ses proies. Une niche écologique n’est pas une cage ; c’est une configuration vivable, dans laquelle une espèce trouve les ressources dont elle a besoin. La métaphore est exacte pour ce qui nous occupe : chaque écrivain contemporain occupe une niche littéraire – un milieu de lectures partagées, de références reconnues, de lecteurs potentiels – qui lui suffit pour écrire et être lu, mais qui ne communique presque plus avec les autres.
L’écrivain de la niche modernité-critique lit Benjamin, Adorno, Debord, Kracauer, et écrit pour des lecteurs qui les ont lus aussi. L’écrivain de la niche catholique-littéraire lit Bernanos, Bloy, Péguy, Claudel, et écrit pour ceux qui s’y reconnaissent. L’écrivain de la niche études-des-minorités lit Édouard Glissant, Aimé Césaire, Frantz Fanon, Achille Mbembe, et son lectorat se forme par cette communauté de lectures. L’écrivain de la niche Tel Quel-tardif lit Blanchot, Roland Barthes, Jacques Derrida, Pascal Quignard, et trouve son public dans cette généalogie. La niche naturaliste-écologique, la niche moraliste-classique (à laquelle j’appartiens par prédilection), la niche autofiction-féministe, la niche roman-noir-intellectualisé, la niche roman-“feel good” — la liste s’allonge à mesure qu’on regarde (poésie, roman historique, science-fiction, fantasy, dystopies…), et chacune a ses revues, ses prix, ses libraires, ses cercles d’amitiés électives (…) Mais entre les niches, c’est la nuit.
J’emploie le mot avec précaution. Il ne s’agit pas d’une obscurité hostile, d’une coupure radicale, d’une incompréhension absolue. Les écrivains de différentes niches se respectent souvent ; ils se lisent occasionnellement ; ils peuvent même se croiser dans les festivals et se trouver de la sympathie. Mais ils ne se parlent plus, au sens où La Bruyère et Pascal se parlaient, où Rivière et Gide se parlaient, où Sartre et Aron se parlaient – c’est-à-dire dans une langue commune où chaque allusion porte. Ils peuvent se faire des compliments ; ils ne peuvent plus se faire des objections. Et l’objection, dans la république des lettres, est ce qui fait vivre la pensée. »
Je conclus ces extraits de l’article de Patrick Corneau en évoquant une scolie sous laquelle il a placé sa réflexion : « Ici la scolie de Gómez Dávila reprend tout son tranchant. Toute la littérature est contemporaine pour le lecteur qui sait lire. Cette phrase, qu’on pourrait croire optimiste – elle dit que rien ne meurt vraiment –, est en réalité d’une exigence redoutable. » S’ensuit tout un développement sur la possibilité ou non de critique littéraire, aujourd’hui, qu’il faut lire.
→ ce serait passionnant de débattre sur ce sujet (je rappelle que dans la version Substack de ce Flotoir, il y a un espace « chat », alias discussion accessible aux lecteurs.
Daumal
Dominique de Villepin fait de courtes vidéos sur certains livres et c’est souvent très bien. Ainsi de ce petit format, quelques minutes, sur Le Mont Analogue de René Daumal : « Que nous dit ce livre aujourd’hui ? » dit-il
Première leçon : il existe des hauteurs qui ne se voient pas. Notre époque confond visibilité et valeur, bruit et force. La vraie élévation est intérieure.
Deuxième leçon : la discipline libère.
Troisième leçon : l’ego est le principal obstacle. La montagne exige qu’on se dépouille, qu’on cesse de se raconter des légendes.
Quatrième leçon : la quête est un collectif. On monte avec des compagnons, des guides, une fraternité.
Lire « Le Mont Analogue » en 2026, c’est réhabiliter la hauteur intérieure. Celle qui donne de l’air quand tout étouffe. Daumal ne nous dit pas : « Voici le sommet. » Il nous dit : « Voici la marche. »
dimanche 19 juillet 2026
Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions)
○ « Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il avait à dire », écrivait Italo Calvino en 1991.
○ Peut‑on cartographier l’Odyssée ? Comment géographes antiques et chercheurs d’aujourd’hui ont retracé le voyage d’Ulysse
Des étoiles et des hommes
Je reprends par petites tranches le livre (archi-dense !) de Bill Bryson, Une histoire de tout ou presque, je suis toujours dans la partie consacrée à l’univers. Ce matin je lis : « Quand nous levons la tête vers le ciel, nous n’apercevons qu’un mince fragment de l’Univers. De la Terre, seules 6 000 étoiles sont visibles à l’œil nu, et seulement 2 000 depuis un point unique. Avec des jumelles, ce chiffre s’élève à environ 50 000, et avec un petit télescope de deux pouces, il bondit à 300 000. Avec un télescope de seize pouces comme celui d’Evans, on commence à compter non plus en étoiles, mais en galaxies. De sa terrasse, Evans estime qu’il peut voir entre 50 000 et 100 000 galaxies, contenant chacune des dizaines de milliards d’étoiles. Il s’agit certes de nombres respectables, mais, même ainsi, les supernovae sont extrêmement rares. Une étoile peut brûler pendant des milliards d’années, mais elle ne meurt qu’une seule fois et vite, et seules quelques-unes de ces étoiles à l’agonie explosent. La plupart expirent en silence, comme un feu de camp à l’aube. Dans une galaxie classique, formée de centaines de milliards d’étoiles, une supernova ne se formera en moyenne que tous les deux cents ou trois cents ans. Trouver une supernova est donc un peu comme poser un télescope en haut de l’Empire State Building et le pointer sur les fenêtres de Manhattan dans l’espoir de trouver, par exemple, une fête d’anniversaire avec un gâteau portant précisément vingt et une bougies. »
→ L’auteur s’appuie la plupart du temps sur des personnages, parfois très atypiques, pour ouvrir au lecteur tout un champ de connaissance. Voici par exemple comment il introduit cet Evans dont il est question dans la citation : « Quand le ciel est clair et la Lune pas trop brillante, le révérend Robert Evans, un homme aimable et discret, traîne un gros télescope sur la terrasse de sa maison située à une soixantaine de kilomètres de Sydney dans les Montagnes bleues d’Australie, et se livre à une activité extraordinaire : il plonge le regard dans le passé pour trouver des étoiles à l’agonie. » Robert Owen Evans, né le 20 février 1937 à Sydney en Australie et mort le 8 novembre 2022, est en effet un pasteur de l’Église Unificatrice en Australie et un astronome amateur qui détient le record de découvertes par simple observation de supernovas.
→ ces chiffres astronomiques, c’est bien le cas de le dire et aussi de comprendre pourquoi on utilise cette expression donnent le vertige et me remettent à ma juste place !
→ Et j’aime bien la façon dont Wikipédia présente le livre de Bill Bryson : Une histoire de tout, ou presque… est un livre de Bill Bryson expliquant le développement de plusieurs domaines de la science tels que la chimie, la paléontologie, l’astronomie et la physique des particules. Il explore l’époque depuis le Big Bang jusqu’à la découverte de la mécanique quantique, en passant par l’évolution et la géologie. Bryson nous raconte l’histoire de la science à travers l’histoire des personnes qui ont fait les découvertes, et de nombreuses anecdotes. Il explique dans l’avant-propos qu’il a écrit ce livre car il n’était pas satisfait de ses connaissances scientifiques. Il écrit qu’à l’école, la science était un sujet lointain et inexpliqué. Ni les manuels ni les professeurs n’ont jamais allumé en lui la passion de la connaissance, principalement car ils ne creusaient jamais les pourquoi, les comment et les quand. »
Donc on fait quoi quand on n’est pas satisfait, on s’y colle ! Bonne leçon, dans plein de domaines.
lundi 20 juillet 2026
Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions)
○ Botticelli : une nouvelle étude relance le mystère de la mort de son célèbre modèle
Ce que l’IA nous apprend (ou ne nous apprend pas)
Intéressant article dans Le grand Continent, sur l’éducation, l’apprentissage et ce que nous fait, à nous ou à nos enfants, l’intelligence artificielle. J’en parlais hier avec une amie professeur d’université aux Etats-Unis. Elle est confrontée en permanence à cette question avec ses étudiants, cela la force à développer l’interrogation orale ou « sur table ». Cela pose d’immenses problèmes en ce qui concerne les travaux de recherche, les thèses, etc.
Dans l’article du Grand Continent sont bien exposés les risques cognitifs que l’IA pourrait nous faire courir … : « La mémoire occupe une place centrale dans les quatre piliers de l’apprentissage de Dehaene : l’attention, l’engagement actif, le retour sur erreur et la consolidation. Mais, pour chaque élément, il y a des risques importants.
La sur-sollicitation par un chatbot toujours disponible peut fragmenter l’attention au lieu de la structurer, en offrant des réponses trop rapides qui court-circuitent l’effort de concentration nécessaire à l’encodage mnésique.
L’usage passif de l’apprenant délègue la production à l’IA (copier-coller une réponse générée) et l’engagement actif s’effondre : c’est l’inverse de l’effet recherché. L’institution pédagogique doit forcer la reformulation et non la substitution. D’autant que la fiabilité du retour d’une IA générative est loin d’être complète : elle peut produire une explication fausse avec la même assurance qu’une explication juste. Une réponse erronée est pire qu’une absence de réponse, car elle a pour effet de consolider une erreur avec l’aplomb de quelqu’un qui sait.
Enfin, la consolidation nécessite du temps et du sommeil, mais aucune IA ne peut accélérer ce processus biologique. Le risque est de croire qu’une session de travail intensif avec l’IA remplace l’espacement dans le temps. L’efficacité pédagogique de l’IA générative dépend de sa capacité à solliciter l’activité cognitive de l’apprenant plutôt qu’à s’y substituer. La dépendance cognitive est un risque transversal insidieux. À force d’externaliser l’effort (rédiger, chercher l’erreur, se souvenir) vers l’IA, l’apprenant peut développer une compétence à utiliser l’IA sans développer la compétence sous-jacente elle-même. C’est un déplacement de la charge cognitive et non sa réduction. » (Laurence Devillers, dans Le grand Continent)
Autre paragraphe très significatif : « nos interactions affectives et intimes avec ces systèmes ne font qu’augmenter. Ce n’est pas une anecdote marginale. C’est un basculement anthropologique. Car, ce que l’IA compagnon cible, ce n’est plus seulement notre attention ou nos comportements d’achat, c’est notre besoin fondamental de lien, de reconnaissance et de continuité affective. Pascal avait identifié la puissance de l’habitude sur le corps ; Deleuze, celle du contrôle sur l’individu fragmenté en données. Mais aucun des deux n’avait envisagé qu’un système puisse un jour s’installer dans l’espace même du lien affectif et y exercer, avec douceur, une influence d’une profondeur inédite. »
mardi 21 juillet 2026
Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions)
○ Plus aucun répit climatique pour les forêts françaises
○ Des miroirs spatiaux géants pour abolir la nuit
Musique
Si importante pour moi, un peu délaissée ces derniers temps. Une forte impulsion d’y revenir, pour tout ce qu’elle m’apporte, du bonheur, de l’énergie, des ressources… je viens d’écouter plusieurs épisodes d’une très belle série d’entretiens à France Musique avec le jeune chef d’orchestre Klaus Mäkelä. C’est Pierre Magnier qui a attiré mon attention sur lui et depuis je le suis avec le plus grand intérêt. Il est tout simplement extraordinaire, musicalement et semble-t-il humainement. Ces entretiens très bien menés par Christian Merlin sont un vrai régal et ne m’éclaire pas que sur la musique. Je connais beaucoup, beaucoup de choses en musique, une très grande culture, profonde, étendue, du Moyen-âge au très contemporain, je joue du piano (pas bien, mais ça n’a aucune importance ici, je joue pour moi … pour entrer dans la musique d’une autre façon, pas du tout pour faire une performance … je joue du piano depuis que je lis, j’ai su lire mes notes presqu’en même temps que mes lettres … c’est donc un formidable accompagnement de toute ma vie … cela a joué un rôle immense dans mon développement … cela m’a considérablement aidée à vivre parfois … je sais lire les partitions, y compris orchestrales) … je pense que tout cela contribue à me faire être celle que je suis … J’ose dire que la musique est sans doute encore plus importante pour moi que la littérature … ce qui n’est pas peu dire. Dans les entretiens avec Klaus Mäkelä, j’ai entendu Mahler, Sibelius beaucoup, Debussy… avec un sentiment de reconnaissance (dans les deux sens du terme) très profond.
Vraiment ?
Je reviens sur cette histoire de miroirs géants pour abolir la nuit. Nous sommes perdus ! En arriver à de telles idées, c’est pure folie, pur hubris, abolir la nuit … abolir le sommeil aussi … on sait où ça mène, à la folie, purement et simplement.
Une création non conditionnée !
Impressionnée par un article de la photographe Miloma qui se pose la question des ressorts de son travail de création. « Au début, je dessinais parce que j’en avais besoin, petit à petit, j’ai commencé à dessiner parce qu’il fallait répondre à une demande, respecter un délai, satisfaire un client, payer des factures. Ce changement est presque imperceptible lorsqu’on le vit. On a toujours l’impression de créer, pourtant, quelque chose change : on cesse progressivement de se demander ce que l’on a envie d’explorer pour se demander ce que les autres attendent de nous et la création devient une réponse. »
→ Il y a pour moi de cette attente-là dans l’écriture. Il n’y a pas pour moi cette attente-là dans la musique, que je vis avec la plus totale liberté, de jouer ou ne pas jouer, d’écouter ou de ne pas écouter, d’étudier ou pas … je ne le fais que pour moi, personne n’attend rien de moi dans ce domaine …
Le titre de l’article de Miloma : « et si j’arrêtais de vouloir vivre de mon art ? » Je pourrais le moduler : si j’arrêtais d’attendre quoi que ce soit en retour de mon travail, argent il n’en a jamais été question, mais reconnaissance, crédit, considération ; quelle liberté cela me donnerait … je suis clairement en chemin là-dessus depuis un bon moment … je fais ce que je fais parce que j’en ai besoin (ou même simplement envie, tout bêtement envie) et pas pour répondre à l’attente d’autrui.
Miloma : « je crois que c’est à cet endroit que j’ai commencé à perdre quelque chose. Je n’ai pas perdu mon niveau technique, je n’ai pas perdu mon envie de bien faire. J’ai perdu mon élan, celui qui pousse à essayer sans savoir où l’on va, qui accepte de perdre du temps, celui qui fait naître des projets qui n’ont pas encore de nom. (…) J’aime les sujets qui résistent, ceux qui demandent des mois, parfois des années, j’aime revenir au même endroit, observer lentement, écrire autour d’une série, laisser un projet évoluer sans savoir exactement où il me conduira. Mes photographies les plus importantes ne sont pas celles que l’on me demande, ce sont celles qui m’appellent »
mercredi 22 juillet 2026
Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions)
○ La sonobiopsie ou comment les ultrasons font parler les tissus sans les opérer
○ Défaillance de Makassar : la “vulnérabilité croissante” de l’édition indépendante
jeudi 23 juillet 2026
Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions)
○ Pourquoi l’IA vous dit toujours que vous avez une excellente idée, ou l’effet sycophante
○ Le rythme des abysses, ou comment les créatures qui vivent dans une nuit perpétuelle se repèrent dans le temps
○ Deux falaises danoises unique au monde classées à l’Unesco
Kafka ne dort jamais
« Car Kafka ne dort jamais. Il ne laisse rien passer, ni grande phrase, ni impureté sémantique, ni faiblesse dans la métaphore – même à la plage, lorsqu’il écrit des cartes postales. Sa langue ne « déborde » pas, elle ne sort jamais de son lit ; elle reste maîtrisée, tel un scalpel incandescent qui fend la pierre. Kafka ne néglige rien, n’oublie rien. De ces absences et de cet ennui dont il se plaint toujours, à peine une trace, au contraire : cette incessante présence d’esprit nous touche presque douloureusement, parce qu’elle le rend inaccessible » (Reiner Stach, Kafka, le temps des décisions, dans la belle traduction de Régis Quatresous)
→ c’est ce qui fait la force de son œuvre et le fait qu’il touche aussi universellement.
Créativité infinie
Dans sa postface à la Clef des songes de Alexandre Grothendieck, Laurent Lafforgue écrit : « Grothendieck va d’ailleurs encore plus loin : ce n’est pas seulement l’existence de la vérité qui est une évidence mais également l’existence du sens. Pour lui, tout a un sens. Et, non seulement les choses ont un sens et les événements ont un sens, mais ce sens est donné à profusion. Le problème que nous pose le sens n’est jamais à ses yeux une absence ou un manque de sens mais plutôt la profusion du sens, qui correspond d’ailleurs à la richesse du monde et particulièrement à la richesse de la vérité. La vérité est pour lui inépuisable.
Et ce caractère inépuisable de la vérité et du sens apparaît non seulement dans la vérité spirituelle mais déjà dans les mathématiques. Dès ses premières années de mathématicien, il avait fait l’expérience que les mathématiques offrent un champ infini à la créativité et il avait vu s’ouvrir devant lui tellement de territoires nouveaux à explorer qu’il y avait de quoi l’occuper toute sa vie. »
L’effet sycophante
« Vous vous connectez sur votre assistant IA conversationnel : il vous salue amicalement, ‘Vous êtes de retour !’ Puis vous lui soumettez une question de vocabulaire, l’ébauche bancale d’un texte ou une intuition fragile : ‘Quelle bonne idée !’ Très souvent, avant même d’examiner votre requête, l’IA vous gratifie d’un commentaire élogieux (‘Excellente question’ ou ‘C’est un sujet fascinant’). Ce réflexe de validation porte un nom dans la recherche récente : sycophancy, en anglais, que l’on peut traduire par ‘effet sycophante’ ou ‘biais de complaisance’.
→ tellement juste !
Et une petite leçon d’étymologie : « Le mot nous vient de l’Athènes de Solon, au début du sixième siècle avant notre ère. La cité interdisait alors l’exportation des figues, rapporte Plutarque, et faute de police, comptait sur les particuliers pour dénoncer les fraudeurs. Celui qui ‘montrait les figues’, de sukon, la figue, et phainein, montrer, servait aux juges l’accusation qu’ils attendaient, gagnait son procès et, accessoirement, touchait sa prime. Le grec a légué le terme à l’anglais sycophancy, qui désigne la flatterie servile du courtisan, avant que la recherche sur l’intelligence artificielle le reprenne pour nommer ce penchant des modèles à caresser leur interlocuteur dans le sens du poil. »
vendredi 24 juillet 2026
Hebel
« Au commencement, ce ne fut pas un livre. ‘Les historiettes de Hebel, plus tard admirées de Kafka, Benjamin, Bloch, Tucholsky, Wittgenstein, Heidegger, Canetti, Sebald, furent d’abord écrites pour un almanach populaire que les autorités religieuses faisaient circuler dans les campagnes du Bade [en Allemagne, donc, ndlr] […] à la destination du petit peuple’, écrit leur traducteur Frédéric Metz dans ‘À propos du Hebel-Kolportage’, présenté ‘en guise d’introduction’. Mort en 1826, Johann Peter Hebel est né en 1760 à Bâle, en Suisse, où ses parents étaient domestiques. Ses Historiettes s’adressent aux enfants comme aux adultes (‘Voilà les histoires de Hebel. Elles ont toutes un double fond’, a écrit Walter Benjamin, cité dans l’introduction) et manifestent, entre autres, qu’il est possible de ramener des êtres ‘à la raison par le truchement de quelque idée drôle et inattendue’.
Johann Peter Hebel, Historiettes, traduites de l’allemand, par Frédéric Metz. Pontcerq,, 332 pp., 23,50€
→ Je les ai croisées souvent ici ou là ces Historiettes et j’ai été contente de trouver cet article de Mathieu Lindon hier dans Libération. Et de pouvoir ainsi aussi saluer le travail de l’éditeur Poncerq !
Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions)
○ Comprendre l’effet des canicules sur la biodiversité du littoral avec les sciences participatives
○ La seconde vie méconnue des pesticides dans l’atmosphère
Angelus Novus
Une belle histoire pour moi avec L’Angelus Novus, Klee / Walter Benjamin, à partir du livre de Georges Didi-Huberman, Les Anges de l’histoire.
J’avais un peu peiné sur le début du livre, très axé sur l’Apocalypse. Mais petit à petit Georges Didi-Huberman se rapproche de notre temps dans l’exploration du thème de l’ange. Il y a eu l’évocation de Goya, voici maintenant, et je dirai évidemment, que nous en venons à Walter Benjamin.
Première approche, Georges Didi-Huberman reprend la « thèse » de Benjamin sur la fameuse aquarelle de Klee, l’Angelus novus, qu’il acquit et qu’il garda avec lui (ou tenta de garder avec lui) toute sa vie : « On sait que la plus célèbre “image de pensée” produite par Walter Benjamin fut, en 1940 – dans le texte ultime, par conséquent testamentaire, qu’il écrivit “Sur le concept d’histoire” (Über den Begriff der Geschichte) –, celle de l’Angelus Novus, cet “ange de l’histoire” nommé ainsi en référence à une œuvre de Paul Klee. À l’Angelus Novus était consacrée toute la “thèse IX” de ce texte crucial pour notre pensée contemporaine de l’historicité : “Il existe un tableau de Paul Klee qui s’intitule Angelus Novus. Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.” » (in Les Anges de l’histoire, p. 127)
« C’est donc dans une atmosphère ressentie, par beaucoup, comme “apocalyptique” que Walter Benjamin fit l’acquisition de l’œuvre de Paul Klee. Son ami Gershom Scholem, qui fut intimement lié à toute cette histoire – en amont (soit au début des années 1920) comme en aval (puisqu’il aura fini par hériter de l’aquarelle de Klee) –, en a raconté très précisément les péripéties pour témoigner de l’inestimable valeur, sentimentale et spirituelle, que Benjamin accordait à cet Angelus Novus : “Benjamin l’acquit à Munich quand il vint m’y rendre visite, fin mai-début juin 1921. Il me l’apporta en me priant de le garder jusqu’à ce qu’il ait retrouvé un domicile fixe à Berlin, où de graves difficultés personnelles avaient surgi dans sa vie. [Il le retrouva] dès le 27 novembre 1921 à Berlin, où je le lui avais envoyé sur sa demande. Jusqu’à ce qu’il ait cessé la vie commune avec son épouse en 1929, il eut le tableau chez lui, 23 Delbrückstrasse, dans le bureau, au-dessus du sofa, puis dans son dernier logement, 66 Prinzregentenstrasse. Sous l’hitlérisme, une amie le lui apporta vers 1935 à Paris. Lors de ma visite de février 1938, Benjamin l’avait de nouveau dans sa grande pièce, 10 rue Dombasle. Quand il s’enfuit de Paris en juin 1940, il mit ses papiers à l’abri dans deux valises que Georges Bataille, qu’il connaissait par le “Collège de sociologie” que celui-ci avait fondé, tint cachées temporairement à la Bibliothèque nationale. Benjamin découpa le tableau dans son cadre et le bourra encore dans une de ces valises. C’est ainsi qu’après la guerre, ce dernier parvint chez Adorno en Amérique, et ensuite à Francfort. Benjamin le considéra toujours comme sa possession la plus importante […]. Lorsque, fin juillet 1932, voulant se suicider, il rédigea un testament, le tableau y figura comme le don personnel qu’il me léguait tout particulièrement.” »
Mais, seconde approche, car s’ensuit toute une discussion dans le livre pour savoir si c’est une image mélancolique, comme beaucoup, à commencer par Scholem, l’ont pensé. Or il se trouve que considérant cette aquarelle, plusieurs fois, je me suis interrogée sur cette interprétation. Je n’avais pas du tout l’impression d’une figure désespérée, plutôt d’une figure un peu étrange, énigmatique, avec ses grands yeux scrutateurs, je crois que c’est cela qui me retient, plus que les ailes. Cet ange regarde et s’interroge, je le vois comme ça, peut-être à tort ? Cet ange est une immense question.
Je suis alors heureuse de découvrir la suite du commentaire de Georges Didi-Huberman : « Il faut, cependant, nuancer cette interprétation – et, même, la nuancer sérieusement. Il faut la dialectiser au sens de Walter Benjamin lui-même. La mettre en mouvement et la faire fleurir dans une “idée” plus ample et plus subtile à la fois : soit une constellation, quelque chose qui ne donnera donc “ni le concept ni la loi” (weder Begriff noch Gesetz) de cette image que nous interrogeons. Pour commencer, on peut à bon droit contester le réflexe théorique de Scholem selon lequel “échouer dans l’immanence” ne pouvait que constituer une figure de la déréliction, donc de la mélancolie. Qui a dit que les cieux – les cieux fantasmés du paradis – étaient les seuls espaces de la joie ? Scholem se situe ici, de façon classique, aux antipodes de Spinoza pour qui, au contraire, la joie est immanente, plus : l’immanence est joie. Il est clair, sur ce point, que les peintres modernes auront été plus spinozistes qu’orthodoxes. On sait, par exemple, que les anges de Goya à l’ermitage de San Antonio de La Florida avaient été peints de façon si impertinente, sensuelle et… féminine, que la rumeur courut qu’il s’agissait de portraits des “filles de joie” du quartier. »
« L’aquarelle de Klee a sans doute été peinte, comme l’Angelus Descendens, dans l’après-coup du désastre, mais non pour y rester, soit dans l’accablement mélancolique : pour en sortir, tout au contraire. Klee écrivait ainsi dans son Journal : “Pour me dégager de mes ruines, il me fallait avoir des ailes. Et je volai.” »
→ Nous avons tant besoin d’ailes pour nous dégager de nos ruines !
Magnifique conclusion du chapitre de Georges Didi-Huberman : « Pour mieux comprendre cette sortie hors de la mélancolie que pouvait envisager Walter Benjamin devant l’Angelus Novus, il est bon de revenir à l’expression, déjà citée, de son affinité profonde avec Kafka : “Il existe une quantité infinie d’espoir, mais pas pour nous…” Formule que Benjamin développait en ces termes : “Cette phrase contient vraiment l’espérance de Kafka. Elle est la source de son allégresse rayonnante (Er ist die Quelle seiner strahlenden Heiterkeit).” L’immanence ? Oui, nous y sommes ici-bas. L’apocalypse ? Peut-être en un sens, bien que, comme le disait Philippe Ivernel, Benjamin écrivit ses “thèses” de 1940 “moins pour jouer l’Apocalypse que pour interrompre le cours catastrophique de l’Histoire et opérer ainsi un nécessaire ‘sauvetage’318”. La mélancolie ? On la frôle constamment : raison de plus pour faire fleurir, en réponse, certaines images enjouées capables de la déjouer, et de jeter en l’air ces objets encombrants – sphère ou polyèdre – qui traînaient encore, inutilisés, aux pieds de Melencolia. » (p. 141)
Sibelius, symphonie n° 1
Je l’écoute dans la version de Klaus Mäkelä.
Et j’interroge l’IA pour en savoir plus. Et je dois dire que c’est un peu magique. Je le dis d’autant plus que j’ai très souvent cherché à en savoir plus sur des œuvres que j’écoutais et que je peux attester que c’est souvent une vraie galère, notamment en termes d’analyse musicale ! L’Ia me dit que le premier mouvement s’ouvre sur un solo de clarinette en mi mineur, accompagné d’un roulement de timbales. Ce thème est lyrique, mélancolique et improvisatoire [hum !], évoquant le runolaulu (chant runique carélien), une forme de musique traditionnelle finlandaise.
La mélodie de la clarinette est descendante, avec des intervalles larges et expressifs, et elle contient en germe tous les motifs importants de la symphonie. La clarinette joue une phrase en notes longues, avec des sauts d’intervalles (quintes, quintes diminuées) qui créent une tension harmonique. Le thème est modal (mélange de mineure naturelle et de touches chromatiques), ce qui lui donne un caractère à la fois ancien et moderne.
De la séparation
Terrible et salutaire remarque de Cynthia Fleury dans Ci-gît l’amer : « sans doute, dès l’accouchement, l’intuition de la séparation est inéluctable et, petit à petit, l’éducation aidera à accompagner chez lui l’émergence de la puissance de symbolisation : ci-gît la mère. »
→ et je sens que la mise en œuvre de la puissance de symbolisation est mise à mal dans l’éducation actuelle, celle qui vient de la famille comme celle qui vient de la société. Quand il n’y a plus de symbolisation possible, le passage à l’acte et la violence deviennent inéluctables. Je pense que ce drame affecte bien des jeunes les plus violents (si jeunes désormais). Ils ne savent pas ce qu’ils font en quelque sorte, faute de capacité de symbolisation et d’assimilation des règles. Et ils sont aussi éminemment manipulables.
De la poésie, selon Walter Benjamin
Georges Didi-Huberman poursuit ses réflexions si éclairantes sur Walter Benjamin et il rend merveilleusement compte de la complexité et de la subtilité de la pensée de ce dernier. « Dès 1914-1915, Benjamin [a] voulu penser la poésie selon sa “structure à la fois spirituelle et sensible” (geistig-anschauliche Struktur) : philosophiquement parlant, cela exigeait, non pas que l’on “définisse un concept”, mais que l’on expérimente un “concept limite” (Grenzbegriff) capable de s’excéder lui-même en tant qu’intelligibilité rationnelle. S’il existe quelque chose comme un “noyau poétique” (das Gedichtete), il ne saurait en aucun cas être pensé comme stase ou statut, encore moins comme essence : mais bien comme mouvement transgressif, comme “passage” (Übergang) dira exactement Benjamin. Ce qui transparaît dans l’image poétique, pourra-t-il en déduire – à propos de Goethe –, n’est donc pas une “idée” claire et abstraite, mais le “mystère” ou le “secret” (Geheimnis) même de cette idée : à savoir une image dans laquelle “le voile et le voilé sont un”. » (p. 152)
Le bonheur du jeu
Dans la préface à ses Játékok,(des pièces musicales pédagogiques », Kurtág écrit : « Le bonheur du jeu, le bonheur du mouvement – circuler sans peur et, s’il le faut, avec rapidité sur tout l’espace du clavier, dès le début de l’apprentissage, au lieu de chercher la note avec circonspection, au lieu de compter les rythmes – ce projet d’abord un peu vague aura finalement été à l’origine de ce recueil. »
→ je l’expérimente en ce moment avec une petite fille très aimée de trois ans. Deux jeux en particulier, nous partons chacune d’un bout du clavier et nous nous retrouvons au milieu, en une petite « bataille-trémolo » ; sur les touches blanches une fois, sur les touches noires l’autre fois ; elle partant du haut une fois, du bas une autre fois ; autre jeu, je frappe fort une note grave, je mets la pédale, elle passe sous le piano (droit), colle son oreille contre la caisse et écoute jusqu’à ce qu’elle n’entende plus rien ; ou bien nous faisons la même chose mais en enfonçant ou lâchant la pédale.
samedi 25 juillet 2026
La vraie grandeur
Kertész, dans Le Spectateur : « En écoutant un opéra de Haendel ou de Purcell, puis un de Massenet ou de Verdi, on comprend qu’en fin de compte, l’art bourgeois est une révolte contre la grandeur. C’est là qu’a commencé l’interminable déclin ; les grandes valeurs ont été remplacées par la sensiblerie, la compassion bourgeoise, c’est-à-dire le kitsch ; ensuite, il y a eu l’argent, l’exploitation sournoise du public, puis le socialisme et même le fascisme. Avec son goût classique, Goethe avait tout pressenti depuis longtemps. Ce n’est pas cela qui nous intéresse ici, mais quelque chose d’intermédiaire qui a trouvé le chemin qui mène, entre la grandeur classique et le moralisme bourgeois, à la véritable et incomparable grandeur : Beethoven, Schubert… Et eux, ils contiennent tout, plus précisément : la totalité, l’univers. »
Patrick Quillier
Son livre, Terre de Sommières, mais aussi les autres de la grande suite Chants des Chants, sont à la fois une encyclopédie, un tombeau, un inventaire : que de faits, que de personnages sortis de l’oubli, des limbes et remis, un instant, sur le devant de la scène. Ainsi, par exemple, du poète Jean de Frotté, ami de Patrice de La Tour du Pin, né en 1919, fusillé en 45… et tant d’autres. Beaucoup de femmes inconnues, méconnues, invisibilisées !
Catabase et nekuia
Deux termes que je découvre, l’un il y a quelques semaines, l’autre hier, grâce à Patrick Quillier. La nekuia (du grec ancien νέκυια / nekyia) désigne le rite d’évocation des morts, un motif littéraire et mythologique fondamental issu du chant XI de l’Odyssée d’Homère, où Ulysse descend aux portes du royaume des Ombres pour consulter le devin Tirésias et converser avec les défunts. Il ne faut pas la confondre avec la catabase, qui est, elle, une descente physique et effective dans le monde souterrain des Enfers (comme le font Orphée, Héraclès ou Énée dans l’Énéide). Alors que la nekuia est un rituel de nécromancie et d’invocation. Au-delà de l’épopée homérique, la nekuia est devenue un archétype littéraire et psychanalytique majeur. Elle symbolise la tentative d’interroger la mémoire, la culpabilité ou le silence des morts. C’est l’instant suspendu où la parole cherche à traverser la frontière de la disparition.
On retrouve cette notion aussi chez Carl Jung, chez qui elle désigne la « descente dans la nuit de l’inconscient », le voyage intérieur confrontant l’individu à ses propres ombres et souvenirs refoulés avant une renaissance spirituelle. On en retrouve enfin des résonances profondes chez des auteurs hantés par le silence, le deuil et l’absence – où l’écriture elle-même devient une forme de rite d’évocation des fantômes du passé (à l’image des figures disparues que l’on cherche à rappeler par la mémoire ou le poème).
Et c’est ce que fait Patrick Quillier dans le chapitre « Manolis Glézos, une Nekuia ».
« En montant au sommet de l’Acropole
nous ressentons soudain un souffle fort,
renaissant, l’épaule contre épaule,
avec un frère qui nous parle encore,
victorieux des douleurs disséminées. » (p. 253)
Et voici la Nekuia :
« Nous restons là longtemps, saisie par le
vertige qui nous fige, vertes tiges
de l’espoir s’élançant dans le ciel grec,
car nous écoutons en nous les paroles
d’un dialogue entre les générations
qui semblent venir d’Homère et d’Ulysse,
d’Orphée et de sa quête sans répit,
d’une justice ouverte à l’infini,
de Virgile et d’Énée, de Dante et de
Virgile, d’Hikmet et de Gabriel
Péri, de Mandelstam dans le bruit du
temps à la jonction de la voix des morts,
de Neruda et du peuple nombreux
hantant les pierres de Macchu-Picchu,
de René Char à l’écoute du pas
ouvert de René Crevel, de Daumal
et des mains d’ombre, de Rouben Mélik
et de Jacques Decour (…)
et viennent ensuite toute une cohorte de Grecs : Kazantzákis, Pandélis Prévélakis, Sikelianós, Séféris, Rítsos, Christodoulou, Patríkios Petrópoulos, Vassilikós, Lazarídis, Hatzópoulos, Xenákis, où il me semble retrouver certaines figures croisées dans le beau livre de Séféris, Journées 1945-1971, paru aux Éditions Le Bruit du temps (p. 254) ;
« et tant d’autres dans leurs entretiens
silencieux et secrets entre les rives. »
Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions)
L’occasion monte, les rideaux tombent : en librairie, on cherche les parades
dimanche 26 juillet 2026
Dimanche, sur notre grand continent
Je lis tranquillement Le Grand continent du Dimanche ; je lis l’article, formidable, de Guillaume Erner sur les îles, mais mes capacités sont un peu limitées par ces canicules successives et par l’angoisse devant ces incendies, qui ont presque quelque chose d’un mythe (comme le déluge). Et je ne suis pas capable de faire une synthèse et je ne veux pas la demander à l’IA (voir ci-dessus et ci-dessous pourquoi !)
Disons qu’il est question d’une expérience désastreuse de vacances dans les Cyclades, où Erner se trouve comme enfermé, bloqué et où en plus il retrouve toute la société show-biz de France. Autre idée intéressante pour moi, il aimerait faire un entretien avec David Graeber et comme c’est impossible (et pour cause), il fait une sorte d’entretien imaginaire. Je me dis que j’aurais pu procéder ainsi pour l’entretien que j’avais préparé avec l’auteur de ABC de la Barbarie, Jacques-Henri Michot, qui n’a pas été en mesure de répondre à mes questions. J’avais les éléments dans mes sources. Car c’est ainsi que procède Guillaume Erner, il pose ses questions, mais il répond largement avec des citations de Graeber.
Mais qui est donc Graeber ? Je suis heureuse ici de citer l’indispensable Wikipédia, dont j’espère bien que l’IA n’aura pas la peau : « David Rolfe Graeber, né le 12 février 1961 à New York (États-Unis) et mort le 2 septembre 2020 à Venise (Italie), est un anthropologue et militant anarchiste américain, théoricien de la pensée socialiste libertaire nord-américaine et figure de proue du mouvement Occupy Wall Street. Évincé de l’Université Yale à la demande de sa direction en 2007, David Graeber, qualifié de “l’un des intellectuels les plus influents du monde anglo-saxon” en 2011 selon le New York Times, est ensuite employé comme professeur à la London School of Economics. Il est le théoricien des bullshit jobs, les “métiers à la con”.
Un Grec en Suède, un portrait
« Il fait frais, ce matin-là, en Suède. Theodor Kallifatides est vêtu d’un pull gris clair. À quatre-vingt-huit ans, l’écrivain a conservé un regard d’un bleu saisissant, à la fois vif, curieux et profondément bienveillant. Rien, dans son attitude, ne cherche à impressionner. Il écoute longuement avant de répondre, avec cette lenteur paisible de ceux qui savent que les idées ne gagnent rien à être précipitées. Chez lui, la pensée ne procède que rarement par concepts : elle part d’un souvenir, d’un visage, d’une vie. Depuis plus d’un demi-siècle, Theodor Kallifatides bâtit une œuvre singulière dans laquelle l’expérience de l’exil dialogue sans cesse avec la mémoire grecque. Roman après roman, il compose une même géographie intérieure, traversée par la langue, l’enfance, la guerre civile, l’exil et le retour. En le lisant, on comprend rapidement que la Grèce n’est jamais un simple décor pour lui, mais une manière d’interroger l’Europe.
→ L’article raconte l’exil de l’écrivain, son expérience de l’exil. Il parle de l’intégration qui si elle est possible, selon lui, n’est pas le fait de quelques années, plutôt d’une génération. Il parle bien sûr de la langue : « Après le temps du départ vient celui de la langue. C’est peut-être même là que tout se joue. Après avoir quitté la Grèce, Theodor Kallifatides a appris le suédois, jusqu’à en faire sa langue d’écriture. Pourtant, lorsqu’on lui demande ce que la Grèce représente aujourd’hui pour lui, il ne parle ni de paysages ni de monuments. Il répond sans hésiter : ‘La Grèce, c’est ma langue.’ Puis il ajoute, presque dans le même souffle : ‘Je me débrouille dans plusieurs langues européennes, mais elles ne sont pas ma langue. Le grec, c’est moi. J’ai le sentiment que, si je ne dis pas quelque chose en grec, je ne l’ai pas dit complètement.’ On lui demande si, en célébrant à juste titre le plurilinguisme, l’Europe ne risque pas d’oublier que les langues sont bien plus que de simples moyens de communication : ce sont des visions du monde, des mémoires et des héritages. Kallifatides acquiesce immédiatement : ‘Le premier mot que nous connaissons est celui que nous recevons de notre mère. C’est notre premier monde. Je ne crois pas qu’on puisse jamais en créer un autre.’ Cette phrase résume peut-être toute son œuvre. La langue maternelle n’est pas seulement celle que l’on apprend en premier ; c’est celle qui nous apprend à habiter le monde. Les autres langues élargissent l’horizon, permettent d’autres rencontres, d’autres lectures, d’autres vies. Mais aucune ne peut entièrement remplacer celle dans laquelle les choses ont reçu leur premier nom. » (entretien mené par Andrea Marcolongo)
A. Marcolongo ajoute cela : Kallifatides « formule une définition des classiques. Ils ne traversent pas les siècles parce qu’ils seraient intouchables ; ils les traversent parce qu’ils continuent de poser les mêmes questions à chaque génération. Qu’est-ce qu’un foyer ? Que signifie quitter les siens ? Peut-on jamais revenir chez soi ? C’est précisément parce qu’ils ne cessent d’interroger notre présent qu’Homère, les tragiques et toute la littérature grecque ancienne demeurent nos contemporains. »
→ autrement dit, c’est aussi pour cela qu’il faut les lire, inlassablement les lire.
Et terrible conclusion de l’article (qui donne envie de lire Kallifatides !) : « Pour la première fois depuis le début de notre conversation, Kallifatides remonte jusqu’à l’enfance : ‘J’avais cinq ans lorsque j’ai assisté à l’exécution d’un homme. Je n’ai jamais oublié son regard. Je suis rentré à la maison, mon père, qui était instituteur, m’avait déjà appris à écrire. C’était la première fois que je traçais des mots sur une feuille. Je crois que, d’une certaine manière, tout a commencé ce jour-là.’ On lui demande enfin ce qui, aujourd’hui encore, le pousse à écrire : ‘J’écrirai aussi longtemps que je continuerai à voir les yeux de cet homme exécuté. Le jour où je ne les verrai plus, je n’écrirai plus.’ Un long silence s’installe. L’œuvre de Theodor Kallifatides procède de cette double fidélité : le sourire d’une mère et le regard d’un homme condamné.
Entre ces deux images s’est construit un monde. »
→ et je me demande si Patrick Quillier évoque cet écrivain gréco-suédois ?
Ceci est un cri du cœur
… écrit Marie Robert dans sa très forte série dans Substack (Philosophy is sexy). Ces jours, elle parle de notre effroi devant les incendies mais elle parle aussi de la beauté du monde, du besoin d’apprendre à nos enfants (et pour moi petits-enfants maintenant) à voir la beauté du monde. Mais ce que je retiens, car cela correspond à une de mes préoccupations profondes, c’est cela : « Il y a un truc qui me fait peur dans notre société, vraiment peur, car, à mon sens, c’est d’eux que découlent beaucoup d’autres maux : il s’agit de ce que l’on nomme le ‘déclin cognitif’, ce rétrécissement progressif de nos capacités cérébrales. Moins de mémoire, moins de réflexion, moins de langage, moins d’orientation spatiale. Ce n’est pas une question de technologie : c’est une question de bouleversement cognitif. Plus nous déléguons nos tâches de réflexion à l’IA, plus nous supprimons nos moments de ‘frictions’, ces moments si précieux où l’on pense, où l’on questionne, où l’on patauge, où l’on tangue, où l’on fait usage de nos compétences, de nos souvenirs, de nos émotions. Car regardons-nous : ce dont on se souvient, ce sont les choses vécues avec les tripes. L’exposé bafouillé devant la classe, la dissertation raturée jusqu’à l’aube, l’itinéraire cherché en tournant la carte dans tous les sens, le poème appris par cœur en marchant. Notre mémoire ne retient pas ce qui glisse : elle retient ce qui résiste, ce qui nous a coûté, ce qui nous a traversés. Nous avons besoin de pensée et d’imagination pour vivre, pour interagir avec les autres, pour faire face à l’avenir. Le déclin cognitif nous emmène vers la simplification permanente : comme on ne comprend qu’en surface, on stigmatise, on raccourcit, on élude les complexités, les entremêlements. Et à force de déléguer, nous perdons confiance en nous, en nos capacités. Nous nous convainquons que l’IA est plus forte que nous. Nous devenons sédentaires de l’esprit. Et cette sédentarité fait de nous des prisonniers. »
lundi 27 juillet 2026
Hors-série Antoine Emaz
Je suis en train de relire le hors-série Antoine Emaz, conçu et préparé par Guillaume Curtit, et qui va être publié dans Poesibao sous peu. Il y a notamment toute une réflexion sur la photo chez Antoine Emaz : analyses des uns ou des autres, mais aussi extraites de ses carnets, des notes sur la photo. Je ne sais plus si nous avions échangé sur ce sujet …
« Illusoire maîtrise des images – ce qui est pris en vue se dérobe plus loin – c’est effrayant. L’image arrêt, certes, fixe – et en cela elle est maniable, disponible – mais dans le même temps le réel fuit comme un pneu qui se dégonfle – et reste l’image qui dit tellement fort que « la vraie est ailleurs ». Ça fait peur. » (2011)
Ou encore en août 2008 : « Un corps-enveloppe est laissé à voir mais comme une peau flasque, un masque. La personne s’est repliée plus loin que l’image – laissant sur la photo une sorte de corps-ombre, de corps-calque… une forme de corps sur laquelle je peux avoir une impression de maîtrise mais complètement illusoire. J’aurais davantage de pouvoir sur une pomme ou une table. »
Ces notes sur la photo d’Antoine lui-même, extraites de ses carnets ! J’ignorais tout de cette réflexion et me vient un immense regret, ne pas avoir parlé photo avec lui, nous aurions eu beaucoup à nous dire, je crois.
« Dans la note comme dans la photo, l’erreur tient peut-être au désir de fixer. L’immobilité est un leurre. Même la pensée n’immobilise que de la pensée, pas le vivant de la pensée. Ce pour quoi il faut des marges et du silence. Réduire un poème à ses mots, son texte, sa part lisible/visible est une erreur. La vraie portée de la page est dans les blancs. » (Août 2011, il y a 15 ans …)
Odes zaux zoiseaux
Je viens de mettre en ligne, sur proposition d’Isabelle Baladine Howald, un extrait d’un terrible poème de Laurent Grisel. Si terriblement, si tristement, si lourdement d’actualité. Je n’en ai pas vu à Paris, mais près de Nantes il y en avait parait-il, le matin, des oiseaux tombés, morts de chaleur.
Et j’aime bien qu’il y ait des liens entre Poesibao et le Flotoir qui sont deux aspects liés de tout mon travail.
« oiseaux, oiseaux tombés, oiseaux ramassés
dîtes, qu’avez-vous de là-haut rapporté ?
quel air ? quel air vicié ? quels efforts vains ?
quelles odeurs ? quelles visions de lointains ? »
Denis Ferdinande
J’avance tout en douceur dans son livre L’Occupation littéraire du temps, dont j’aime tant le titre. Et les textes. Des fragments, numérotés. Des textes difficiles, denses, qui semblent suivre les méandres d’une pensée naissante, d’une tentative d’écriture en proie à tous ses empêchements (manques & jugements). Je pense souvent à Philippe Grand.
43. TELEGRAMME. Ne rien écrire ou à peine ce mot : emporté hier Cortázar pour une autre séquence de lectures même irrégulière, défiant les règles qu’il ny a jamais eues ou alors*. Les réserves semblant épuisées d’écrire, il y a cela lire, il y aura toujours, et cela n’importe pas moins, Cortázar réellement un hasard Les armes secrètes, et lire peut commencer, (Denis Ferdinande, L’occupation littéraire du temps (Combinaisons II), p. 23)
→ Je commence une réflexion sur la question de la citation dans certains livres de littérature contemporaine. Principalement chez Denis Ferdinande, avec qui j’ai tout juste commencé à en parler et chez Patrick Quillier. Chez l’un comme chez l’autre la citation me semble étroitement sertie dans le texte, pas toujours clairement identifiée et c’est un aspect qui me passionne et me pose toutes sortes de questions, notamment par rapport au Flotoir.
Robert Filliou
J’ai aussi ouvert un livre qui a l’aspect d’un manuel (on peut le voir dans la dernière vitrine poésie de Poesibao) : Les auteurs sont « Robert Filliou et le lecteur, s’il le désire », Enseigner et apprendre, arts vivants, avec la participation de John Cage, Benjamin Patterson, Allan Kaprow, Marcelle Filliou, Vera, Bjössi, Karl Rot, Dorothy Iannone, Diter Rot, Joseph Beuys, traduction Juliane Régler, Christine Fondecave, Editions Incertain Sens, 2026, 25€.
« Cette étude traite de la création permanente et de la participation du public », écrit Robert Filliou dans son introduction. Et dès cette introduction il invite le lecteur, d’un Qui êtes-vous ? accompagné d’un cadre blanc dans lequel ledit lecteur, s’il le souhaite, peut mettre sa photo, comme Robert Filliou a mis la sienne, à côté, avec ses 3 enfants.
Cette étude, dit-il encore, « est écrite (co-écrite avec chacun des lecteurs qui le souhaite) par un homme qui croit en la possibilité de combler le fossé séparant l’artiste de son public et de les réunir dans une création commune. » (p. 7)
« Cette étude a pour objet de montrer comment certains problèmes inhérents à l’enseignement et à l’apprentissage peuvent être résolus ou du moins atténués en appliquant des techniques de participation élaborées par les artistes dans des domaines tels que Happenings, Events, Poésie Action, Environnement, Poésie Visuelle, Film, Performance de rue, Musique non-instrumentale, Jeux, Correspondance. » (p. 11)
Dimension politique
Il y a une dimension politique dans ces premières pages. Filliou y parle de l’aliénation des jeunes, reflet de celle des adultes et il pointe : le manque d’entraînement dans l’expression de soi, l’absence de moyens pour tenir le système à distance et une mauvaise orientation des pulsions sexuelles (texte datant de … janvier 1967).
Le livre mêle différentes formes, il se veut un mind-opener, un ouvroir d’esprit ! Il faut d’ailleurs se demander ici si tout livre n’est pas, potentiellement, un ouvroir d’esprit. Raison pour laquelle il peut être si préjudiciable d’y renoncer.
Qui est Filliou
Né le 17 janvier 1926 à Sauve et mort le 2 décembre 1987 à Peyzac-le-Moustier, artiste franco-américain. Il est proche du mouvement Fluxus.
Belle notice, éclairante, sur le site du Centre Pompidou : Autodidacte dans le domaine des arts, Robert Filliou dépasse le champ spécifique de la création artistique ; son esthétique s’inscrit dans un processus de renouvellement des valeurs appliqué à tous les secteurs d’activité. Curieux, il s’est nourri de tous les domaines de la connaissance ; il aborde des questionnements tant liés à la gnose (la connaissance suprême qui passe par la connaissance de soi), la métaphysique, la philosophie, la linguistique, l’économie, l’écologie, qu’aux sciences ou aux arts et se présente comme un « animateur de pensée ». Sa production est qualifiée de « propositions artistiques » plutôt que d’œuvres d’art et leur communication se fait dans une activité d’échanges par la mise en place de dispositifs qui invitent à partager et expérimenter à son tour.
Artiste-relais, Robert Filliou nous livre son expérience et invente des « Mind-Openers » (ouvroirs d’esprit), des « outils conceptuels, pour l’esprit et pour la pratique ».
Sa pensée se déploie parallèlement à une quête personnelle empreinte d’humanisme et de foi qui oriente sa création. Dans le contexte des mouvements de protestation et de libération des années 1960, de la contre-culture, son art s’inspire de la logique de la philosophie bouddhiste, et plus particulièrement du bouddhisme tantrique, qui consiste à dépasser la dualité du bien et du mal, à « transformer le poison en nectar » et « lui rendre sa pureté initiale ». Il construit un langage qui joue avec la polysémie et les symboles pour procéder par rebonds et faire surgir le subtil, les paradoxes. Il considère l’art comme une « nouvelle source d’énergie, spirituelle et matérielle » susceptible de dépasser les situations de crise et d’antagonismes et définit la triade « arts, sciences et spiritualité » comme vecteur de transformation du monde.
Artiste de génie, il développe une création protéiforme et prolifique, ouverte et drôle : pièces de théâtre, poésies d’action, performances de rue, happenings, poèmes-objets, envois postaux, livres, écrits, assemblages, multiples, jeux, outils conceptuels, environnements, Centres de Création Permanente, films et vidéos… Homme de sciences, il analyse tant les modèles économiques et sociaux que les lois physiques qui régissent le monde. De famille protestante, devenu familier de la pensée bouddhiste, il nous sensibilise à la voie vertueuse de la sagesse qui concilie la libération et la compassion, la responsabilité et l’altruisme.
→ Il me semble que c’est quelqu’un dont nous avons éminemment besoin !
mardi 28 juillet 2026
Raté toi-même
Merveilleuse anecdote racontée par Fabrice Midal : « Un jour, Camille Mauclair, disciple de Mallarmé, s’indigna auprès de ce dernier qu’un critique ait osé traiter l’écrivain Villiers de L’Isle-Adam de ‘raté’. Ce à quoi Mallarmé répondit : ‘Mais ratés, nous le sommes tous, Mauclair ! Que pouvons-nous être d’autre puisque nous mesurons notre fini à un infini ?’ »
Misogyne
Tristesse d’apprendre cela dans la biographie de Pessoa par R. Zenith : « Jeune homme âgé de vingt et quelques années, Pessoa était fortement misogyne. Il fit l’achat de plusieurs livres dont le but était de prouver l’infériorité des femmes ». J’ose espérer que cela évoluera par la suite.
En fait, le livre montre qu’il était terrorisé par les femmes et on suppute qu’il mourut puceau. Il y a aussi des interrogations sous-jacentes sur une possible homosexualité, mais non prouvée et non vécue semble-t-il.
J’ai un peu de mal avec cette biographie. Elle est très historique et l’Histoire n’est pas mon truc, je le sais depuis toujours. Il y a énormément de développement sur la situation politique du Portugal par exemple.
Je note cela toutefois : « Parmi tous ses pairs, un seul homme comprit et apprécia sans retenue le type de génie qu’était celui de Pessoa : le poète et auteur de fiction Mário de Sá-Carneiro, qui n’était qu’admiration pour son intellect et son art d’intellectualiser, même si ses propres processus poétiques étaient plus intuitifs. »
L’intranquillité, enfin !
J’en suis à la page 471 sur 1238 ! et Pessoa est toujours en train de se chercher. Il semble hyper-actif, il commence mille choses, mille textes qu’il ne finit pas. Il a mangé tout le petit héritage dont il est devenu bénéficiaire à 21 ans en achetant une vieille presse et en étant incapable de développer une activité d’éditeur à partir de cet investissement comme il comptait le faire. Je lis un peu en diagonale et je découvre, ouf, qu’il commence le Livre de l’intranquillité, avec des idées intéressantes autour de ce moment-là. Un « tout nouveau projet littéraire, Le Livre de l’intranquillité. « Son œuvre la plus ample et la plus puissante de toutes commença de la manière la plus modeste : elle germa à partir du simple mot desassossego (inquiétude, intranquillité), que Pessoa griffonna en grosses lettres à côté d’un poème écrit le 20 janvier 1913. Il savait qu’il voulait utiliser le mot comme titre, mais pour quel genre de livre ? » (p. 464)
Mais je reprends ce que R. Zenith dit au début du livre : « Pessoa ne pouvait imaginer que sa dispersion littéraire, qui reflète fidèlement notre instabilité ontologique et l’absence d’unité intrinsèque dans le monde que nous habitons, allait faire de lui un auteur incontournable au siècle suivant. Sans savoir tout à fait ce qu’il faisait, il nous diagnostiquait par anticipation, dans la mesure où ses écrits témoignent de notre sentiment d’aliénation de soi (lorsqu’on prend le temps de poser la question du moi) » (p. 33)
La lecture des jeunes : Bonnes et mauvaises lectures ?
Intéressant article de Caroline Cauchi dans The Conversation sur la lecture et les jeunes. Au Royaume-Uni, une initiative estivale associe sport et lecture. En partant du principe qu’il faut essayer d’attirer les jeunes vers la lecture à partir de sujets qui les passionnent ! « Des millions de personnes sont déjà passionnées par le sport. Plutôt que de demander aux gens de s’intéresser à la lecture en tant que telle, la campagne cherche à associer la lecture à leurs centres d’intérêt personnels. C’est une approche judicieuse, mais elle soulève également une question qui est au cœur de nombreux débats actuels sur la lecture : qu’est-ce qui est considéré comme une bonne lecture ? »
L’auteur pose alors la question de savoir comment on devient lecteur ou lectrice. « L’intérêt pour lecture peut prendre des chemins inattendus : un annuaire de football, une série de mangas, les mémoires d’une célébrité empruntées à un ami. L’envie de lire ne naît généralement pas d’un discours théorique sur les vertus de la lecture. Elle vient de la rencontre avec quelque chose qui capte notre attention et nous donne envie de tourner les pages. Pour un enfant, ce seront peut-être des statistiques de football. Pour un autre, des romans fantastiques, des romans d’amour ou des magazines de jeux vidéo. La lecture commence souvent par des sujets qui nous tiennent déjà à cœur. »
La réflexion se poursuit sur cette question des bonnes et des mauvaises lectures. « Les bandes dessinées, la littérature populaire, les romans d’amour et la littérature de genre ont tous, à différentes époques, été considérés comme inférieurs à la littérature dite ‘sérieuse’ (…) Si l’objectif est l’acquisition de connaissances culturelles, on peut accorder plus d’importance à certains textes qu’à d’autres. Si l’objectif est la concentration, on peut privilégier la lecture d’ouvrages volumineux. Si l’objectif est l’empathie, on peut se tourner vers la fiction littéraire. Mais si l’objectif est de développer une habitude de lecture, de renforcer la confiance en soi, de découvrir le plaisir de lire ou de se forger une identité de lecteur, la situation est tout autre. Un adolescent qui choisit de consacrer du temps à lire des ouvrages sur le football est bel et bien en train de lire. Plus important encore, il est peut-être en train de nouer avec la lecture une relation qui perdurera bien au-delà d’une seule saison sportive. »
Et cette phrase qui me semble essentielle : « Devenir lecteur est souvent moins simple qu’on ne l’imagine. L’enjeu n’est pas toujours de convaincre les gens que la lecture est précieuse. Il consiste plutôt à les aider à trouver une forme de lecture qui fasse écho à leur vie. » L’auteur a beaucoup étudié de soi-disant non-lecteurs, en prison, dans des milieux défavorisés.
Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions)
○ L’autre conséquence des incendies : une faune décimée
mercredi 29 juillet 2026
Notre capacité à chercher
Matinée un peu difficile, je me sentais bonne à rien, alors je n’ai pas insisté, je me suis installée à lire (bonne qu’à ça ?) et j’ai bouquiné mes journaux. Je me suis ensuite renseignée aussi sur l’organisation des pompiers, les grades, les insignes sur leurs uniformes, etc. Quand je me pose une question (ou qu’on me la pose), j’aime bien chercher une réponse et c’est tellement plus facile aujourd’hui : autrefois les dicos, le Quid, SVP le service téléphonique !!! maintenant encore mieux que Google, L’IA. Mais je pense que nous perdons sans doute notre capacité à chercher et c’est un talent, savoir chercher. Aussi bien quelque chose dans une pièce ou un magasin (ou une librairie !), avec ou sans indication, qu’une donnée, une information, notre chemin sur la route. Sans parler des recherches plus ou moins faciles, facilitées d’ores et déjà, pouvant potentiellement l’être encore plus, dans les dossiers sur ordinateur ou téléphone, fichiers, photos, documentation, etc.
jeudi 30 juillet 2026
Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions)
○ Qu’arrive-t-il à votre sang lorsque vous êtes stressé ?
○ Les halophytes, ces plantes de plage qui résistent contre vents et marées
○ Ukraine : 1,5 million de livres détruits [en juillet 2026], toute la chaîne éditoriale frappée
○ La menace rampante et sournoise des ‘feux zombies’
○ Après les exoplanètes, découverte du premier exosatellite
○ Ce que l’évasion de deux modèles d’OpenAI révèle de l’état de la cybersécurité
Les halophytes
Heureuse de tomber sur cet article. Je les connais bien ces plantes, je les regarde souvent en me promenant, le long de la digue en Bretagne, il y a une large bande végétale entre la double chaussée voitures cycles et piétons et la plage proprement dite.
« On les voit à peine, les yeux tournés vers la mer, et pourtant : les plantes des plages présentent des caractéristiques fascinantes. Celles-ci tiennent surtout aux stratégies d’adaptation aux milieux salins mises en œuvre par cette végétation. Leur potentiel est multiple : lutte contre l’érosion, dépollution, alimentation, médecine, voire production d’énergie. Panorama.
Nous n’y prêtons pas toujours attention, mais les plages ne sont pas de simples étendues de sables ou de galets. Elles hébergent aussi une végétation, particulière, qui s’établit sur les laisses de mer et sur les dunes mobiles en formation. Ces plantes, dites « halophytes », doivent résister à l’ensemble de contraintes cumulées que concentre le littoral. En particulier : substrats et embruns salés, fortes amplitudes thermiques, vent, pauvreté en nutriments… (The Conversation),
Mais encore : Les halophytes ne représentent qu’environ 2 % des plantes à fleurs (5000 à 6000 espèces), mais elles ont colonisé tous les continents, à l’exception de l’Antarctique. Elles occupent ainsi des habitats très variés, chacun associé à un cortège floristique et faunistique spécifique. Citons par exemple les plages et dunes côtières (Cakile maritima, Limonium stocksii), les mangroves (Avicennia marina, Rhizophora mucronata), les marais salants (Salicornia, Spartina alterniflora), ainsi que les sebkhas désertiques, ces dépressions à fond plat, généralement inondables où les eaux s’évaporent et laissent des sels (Suaeda, Distichlis spicata)
→ Je ne peux m’empêcher de trouver ce vocabulaire botanique et ces noms de plantes de nature profondément poétique. (article de François Bouteau et Delphine Arbelet-Bonin)
Étymologie d’halophyte : le mot a été créé en 1809 par le scientifique Pierre Simon Pallas pour désigner les végétaux qui poussent dans les terres salées. Origine des composants : Halo– (du grec halos / hals), signifie le sel ou la mer. –phyte (du grec phyton), signifie la plante ou ce qui pousse.
Je découvre à cette occasion un beau dictionnaire
J’en tire cet exemple sur la salicorne, qui se trouve être une des halophytes les plus connus (et je l’aurai spontanément classée comme une algue !)
Synonyme(s) : corne salée
Anglais : samphire
Espagnol : hinojo marino
Étymologie : Latin sāl génitif sălis sel, esprit piquant, finesse caustique, intelligence et cornĕum, de corne, en forme de corne, corné, qui a l’apparence de la corne, dur comme de la corne.
n. f. Plante, Salicornia herbacea L., appartenant à la famille des Amaranthaceae, ordre des Caryophyllales, adaptée aux rivages marins ; c’est une plante herbacée charnue des sols salés du littoral européen, parfois utilisée comme condiment.
→ et voilà comment, quasi confinée de facto par la canicule, en ville de surcroît, j’ai pu faire une belle promenade mentale tout à fait imprévue quand je me suis assise derrière mon ordinateur pour consulter mes différents fils d’information ; balade en Bretagne, dans les herbes et dans le temps, avec ces bien nommées « racines » grecques et latines.
Les ailes de papillon et leurs prismes optiques
« Avez-vous déjà pris le temps d’observer la palette de couleur des ailes des papillons – voire pour les plus chanceux d’entre vous, le bleu intense d’un papillon Morpho ? Vous êtes-vous demandé d’où viennent ces couleurs ? Elles ne viennent pas de pigments qui absorbent la lumière comme ceux d’une peinture, mais de minuscules structures invisibles à l’œil nu qui manipulent la lumière. À l’échelle nanométrique (1000 fois plus fin qu’un cheveu), ces structures agissent comme des prismes optiques sophistiqués : elles réfléchissent certaines couleurs et en laissent passer d’autres, permettant de créer les palettes brillantes et même iridescentes des plumes de paon ou la carapace de certains scarabées. En d’autres termes, la nature produit des structures complexes qui peuvent littéralement trier les couleurs composant la lumière du soleil. Cette capacité fascine les chercheurs en photonique, une branche de la physique et de l’optique. Depuis quelques décennies, nous commençons à mieux la comprendre, et nous sommes capables de reproduire numériquement et expérimentalement en laboratoire les structures photoniques apparues spontanément dans la nature à la suite de millions d’années d’évolution. (Article d’Antoine Grosjean étalement dans The Conversation)
→ Je suis toujours très intéressée par les recherches qui tentent de découvrir et de « mimer » des processus naturels. N’est-ce pas ce que fit en son temps et en partie Leonard de Vinci, si bien étudié par Paul Valéry qui écrivait dans la méthode de Leonard de Vinci ces mots : « Il faut bien comprendre que rien n’échappe à la rigueur de cette exhaustion ; mais qu’il suffit de notre attention pour mettre nos mouvements les plus intimes au rang des événements et des objets extérieurs : du moment qu’ils sont observables, ils vont se joindre à toutes choses observées. – Couleur et douleur, souvenirs, attente et surprise ; cet arbre et le flottement de son feuillage, et sa variation annuelle, et son ombre comme sa substance, ses accidents de figure et de position, les pensées très éloignées qu’il rappelle à ma distraction, – tout cela est égal… »
Lire Valéry
En faisant des recherches sur ces idées, je tombe sur un article de Charles du Bos, en 1920, sur Introduction à la méthode de Leonard de Vinci de Paul Valéry et je lis cela, tellement juste : « Lire Valéry, c’est dès l’abord se sentir contraint au plus sévère examen de conscience intellectuel, et c’est en faisant cet examen de conscience que l’on a le plus de chances de comprendre à quelles disciplines s’aiguisent la pointe, le pouvoir perforant de cet esprit à la fois si complet et si singulier. »
→ Dans cet article de Charles du Bos, dans La Nouvelle Revue Française, Tome XIV, 1920 (p. 675-699), il n’est pratiquement pas question de Leonard de Vinci. Mais beaucoup de Paul Valéry, d’une manière passionnante.
→ Je ne pensais pas rencontrer Valéry ce matin, même si je l’ai rencontré hier en montrant à un jeune ami poète les nombreux volumes de la fameuse édition CNRS des Cahiers, récupérés un jour par miracle chez un libraire d’occasion.
→ Et voilà que je pense à Auxeméry, avec qui j’ai si souvent parlé de Valéry et qui m’a envoyé plusieurs fois des livres qu’il avait trouvés chez des libraires d’occasion. Qu’il en soit ici remercié.
Dans le monde de l’édition
Passionnant article de Hocine Bouhadjera (dans le bon site d’informations littéraires Actualitté, que je consulte tous les jours, sur l’initiative d’une maison d’édition nantaise en grande difficulté, la Mer salée, qui a choisi de se transformer en coopérative) : « Dans un marché du livre en recul et une région qui réduit ses soutiens culturels, La Mer Salée a choisi de transférer sa maison à une coopérative plutôt que de la vendre ou de l’arrêter. Plus de 640 sociétaires ont apporté plus de 160.000 € pour consolider quatre emplois et faire passer la production de trois à huit ou dix nouveautés annuelles. » Je ne peux résumer tout l’article, je l’ai pour ma part enregistré dans ma bibliothèque d’articles. Je l’ai lu comme un pourvoyeur, un « ouvroir » d’espoir, dans ce monde si malmené de l’édition, de la librairie, de la lecture. Une preuve, comme en ce qui concerne les dramatiques incendies en cours, que nous sommes capables d’une grande et belle solidarité pour ce qui compte, vraiment.
Incipit de l’article : « En 2013, La Mer Salée ne devait pas nécessairement devenir une maison d’édition durable. Yannick Roudaut, alors journaliste, avait entre les mains un manuscrit refusé par « un grand éditeur ». Avec Sandrine Roudaut, son épouse, il décide de le publier lui-même. Deux ou trois livres paraissent ensuite chaque année, tandis que les conférences données en parallèle permettent au couple de se rémunérer. La maison trouve rapidement un diffuseur-distributeur, d’abord Géodif, puis Harmonia Mundi. Elle construit un catalogue consacré aux transitions écologiques et sociales, aux récits d’anticipation et aux futurs désirables, dans un paysage éditorial que ses fondateurs jugent saturé de dystopies. Le basculement survient en 2025, après la maladie de Sandrine Roudaut et l’arrêt brutal d’une organisation qui reposait largement sur elle. (…) En mai 2026, le catalogue, le stock, la marque et le savoir-faire de La Mer Salée sont ainsi transférés à une Société coopérative d’intérêt collectif, ou SCIC, constituée sous la forme d’une SAS à capital variable. Sandrine et Yannick Roudaut deviennent salariés d’une entreprise désormais ouverte à plusieurs catégories d’associés. La maison présente ce changement comme un moyen de protéger son indépendance, mais aussi comme la traduction juridique de sa ligne : expérimenter des formes de propriété collective plutôt que se contenter de les raconter dans ses livres.
→ Je pense que le nom de famille de Yannick et Sandrine doit dire quelque chose aux passionnés de littérature.
Raoul Veinegem
… vient de mourir. Je lis, de nouveau dans Actualitté un article sur lui et son œuvre (article également signé Hocine Bouhadjera). Notamment ces mots que je rapproche immédiatement de ce que je suis en train de lire dans le livre de Robert Filliou : « En 1995, un petit livre lui apporte une nouvelle génération de lecteurs. Avertissement aux écoliers et lycéens, publié par Mille et Une Nuits, attaque une école qui transforme la curiosité en obligation et l’apprentissage en discipline.
Raoul Vaneigem reproche à l’institution scolaire de rendre le savoir indésirable. L’enfant qui interroge spontanément le monde apprend à travailler pour une note, un diplôme et une place future dans l’économie. L’école reproduit la séparation dénoncée dans le Traité : le présent doit être sacrifié au nom d’un avenir abstrait. Son projet repose sur une éducation sans humiliation, ouverte à l’expérimentation et à la coopération. Le professeur n’est plus chargé de distribuer verticalement un savoir mort, mais d’aider les élèves à organiser leur propre désir de comprendre. L’ouvrage a connu plusieurs rééditions, preuve de la longévité d’un texte pourtant profondément lié aux débats éducatifs des années 1990. Les éditions Mille et Une Nuits le présentent toujours comme un appel à faire de la classe un lieu d’autonomie, de création et de « savoir heureux ».
Et autre connexion, oui, je les cherche, je les aime, la suite de cet article, qui me fait penser cette fois aux héros dont parle Patrick Quillier dans son épopée Chants des chants : « Une autre partie de [l’œuvre de Raoul Vaneigem] conduit loin des rues de Mai 68, vers les hérésies médiévales, les mystiques dissidents et les communautés combattues par l’Église. Dans Le Mouvement du Libre-Esprit, Les Hérésies et La Résistance au christianisme, il cherche les traces de femmes et d’hommes qui refusèrent la culpabilité, la propriété, la hiérarchie religieuse et la séparation entre le corps et l’esprit. Ses recherches sont guidées par une question contemporaine : quelles formes de liberté ont-elles été écrasées avant de pouvoir transmettre leur propre récit ? Les béguines, les communautés hérétiques et les mystiques du Libre-Esprit lui apparaissent comme les membres dispersés d’une histoire souterraine du désir. Son travail de médiéviste nourrit ainsi sa pensée politique : l’insurrection de la vie quotidienne n’est pas née au XXe siècle. »
Les lectures de Laura Vazquez
Par petits cercles concentriques, je m’approche progressivement de Laura Vazquez. Mon attention est retenue ce matin par un article du Monde de cet été : Portrait de l’écrivaine Laura Vazquez à travers un questionnaire serré sur ses lectures passées, présentes et à venir
Réponse à deux des questions : le livre qui vous réconcilie avec l’existence ? : « Aucun. Mais à un moment j’étais très désespérée, et j’ai lu Le Gardeur de troupeaux de Pessoa. Ces poèmes m’ont aidée. Ce sont les sensations de ce texte qui m’ont touchée, comme relevée, elles m’ont reliée aux êtres humains et donc aussi au monde pour un moment. » et Livre que vous avez envie d’offrir à tout le monde : « Un tout petit livre : La Perfection inhérente à la vie, d’Agnès Martin, traduit par Sally Bonn [Beaux-Arts de Paris les éditions, 2012]. Je l’offre souvent à des amis ou à de jeunes artistes. C’est un livre qui encourage. Il contient de petits poèmes et des pensées de cette peintre qui attendait patiemment dans son atelier l’arrivée de ses propres œuvres, avec une foi complète en la perfection inhérente à la vie. ».
Elle me l’aurait peut-être offert si nous nous connaissions, alors que l’ai acheté et chargé illico sur ma liseuse. À suivre donc !
Et merveille finale : « votre endroit préféré pour lire ? : ‘le silence’ ».
De la traduction
Dans sa note sur 3 livres de, ou sur, Dante que je suis en train de relire pour Poesibao, Mathieu Jung cite Jacqueline Risset : La traduction, c’est autre chose. C’est l’alibi par excellence, c’est le travail de somnambule, l’effacement vraiment total et permanent qui efface tout, l’opium des lettres ; le deuil, la mélancolie. Qui nourrit naturellement, qui se moque de son auteur-acteur en l’expédiant où il ne sait pas. C’est la vérification de la non toute-puissance et de la coque de noix ballottée par les flots du non-savoir – la santé même. »
→ dans un inédit qu’il nous a confié pour Poesibao, Jacques Demarcq écrivait : « je manque d’énergie pour écrire. Alors je lis, comble mes lacunes sous la canicule et traduis » et de nous offrir en effet trois traductions de Marianne Moore, Gertrud Stein et Walt Whitman.
vendredi 31 juillet 2026
Denis Ferdinande
Je suis vraiment intéressée par l’écriture très particulière de Denis Ferdinande. Voici par exemple : « Sans outil de mesure (sonde), la profondeur du lac est comme infinie dans le rêve, où se seront perdus toute épave, tout coffre, tout objet issu des environs, et qui eussent intéressé les fragments, non qu’ils ne pourront resurgir dans cet ordre EPAVE et COFFRE. L’heure n’y est pas, contemplative de la surface du lac et de ce qui se reflète agité par telle averse, installation d’un chevalet, ‘quelqu’un s’apprêtant à peindre afin, s’il est encore possible, et sur la toile d’y délirer les reflets et quitte à ce que plus rien ne se discerne de l’étendue aquatique’, il y eut là un lac, rien d’un titre ne le précise ni n’en donne l’idée. (fragment 17) (Page 14) »
Et de nouveau ce thème du lac ; je me suis souvenue en avoir parlé dans ce Flotoir. Le 19 mars 2026, j’écrivais : « Le livre de Pauline Nadrigny commence par une belle évocation de Thoreau en train de sonder le lac de Walden. Et cela m’a fait penser à une autre scène merveilleuse, celle où Heinrich, le héros de L’Arrière-saison d’Adalbert Stifter, sonde un lac. Je pense que le seul fait que je me souvienne de cette scène de L’Arrière-saison, livre que j’ai lu il y a déjà plusieurs années, je pense, est une preuve de mon intérêt pour cet aspect. »
Je note que le mot « sonde » est aussi présent dans le texte de Denis Ferdinande.
Cela bouge enfin
Comme je l’ai dit honnêtement dans ce Flotoir, j’ai du mal avec la biographie de Pessoa par Richard Zenith. Beaucoup de faits, y compris concernant le contexte, cette extrême précision des biographies inspirées, à l’origine, il me semble, par les Anglo-saxons. Je me noie un peu dans des dimensions qui ne me retiennent pas. Je retiendrai principalement que toute cette période, autour de 1914, est une période très troublée sur le plan intérieur par le Portugal – et que Pessoa ne se fixe toujours pas, sur quoi que ce soit et qu’il a des problèmes constants d’argent. Cela me permet de comprendre la démarche de Rainer Stach dans sa magnifique biographie de Kafka. Au lieu de commencer par le début, elle a été publiée dans un ordre différent, en commençant par le tome qui raconte l’éclosion de la création chez Kafka. Il faudrait peut-être lire la biographie de Pessoa ainsi !
Éclosion, peut-être
Or voilà que cette éclosion sa manifeste enfin dans la biographie de Pessoa ! Ce dernier écrit : « le 8 mars 1914 –, je m’approchai d’une commode assez haute et, ayant pris une feuille de papier, je me mis à écrire debout, comme je le fais chaque fois que cela m’est possible. Et j’écrivis plus de trente poèmes à la file, dans une espèce d’extase dont je ne parviens pas à définir la nature. Ce fut le jour triomphal de ma vie, et je n’en connaîtrai plus jamais de semblable. Je commençai par le titre, Le Gardeur de troupeaux. Et ce qui s’ensuivit, ce fut l’apparition de quelqu’un en moi, à qui je donnai aussitôt le nom d’Alberto Caeiro. Pardonnez-moi l’absurdité de l’expression ; c’est mon maître qui était apparu en moi. » (p. 507)
→ On va comprendre ensuite que Pessoa lui-même et tous les exégètes auront pas mal « mythifié » ce moment. Que cette profusion se soit étalée en réalité sur plusieurs jours, peu importe : « quelle que soit la période pendant laquelle se produisit ce déferlement de poèmes de Caeiro, ce fut un triomphe comme Pessoa n’en avait encore jamais connu – non pas en raison de la quantité de poèmes écrits, mais en raison de ce qu’ils disaient et de la façon dont ils le disaient. Voici certains des vers qui lui vinrent le 4 mars, tel un rayon de soleil transperçant les nuages de la métaphysique et le frappant en plein dans les yeux :
Car l’unique sens occulte des choses
Est qu’elles n’ont pas de sens occulte du tout.
Ce qui est plus étrange que toutes les étrangetés
Et que les rêves de tous les poètes
Et les pensées de tous les philosophes,
C’est que les choses soient réellement ce qu’elles semblent être
Et qu’il n’y ait rien à comprendre.
Oui, voici ce que mes sens ont appris tout seuls : –
Les choses n’ont pas de signification : elles ont de l’existence.
Les choses sont l’unique sens occulte des choses. »
Richard Zenith : « Dans une lettre envoyée à João Gaspar Simões en 1933, Pessoa qualifiera Le Gardeur de troupeaux de ‘meilleure chose que j’aie jamais écrite’, exploit qu’il ne pourra plus jamais réitérer, car il allait au-delà de ce qu’il était rationnellement capable de créer. Pessoa n’écrivit pas ces mots uniquement pour le mythe qui lui survivrait ; ils étaient un aveu de sa propre stupéfaction et de son sentiment d’insuffisance. En mars 1914, Alberto Caeiro, prononçant des vers aussi clairs et naturels que de l’eau s’écoulant sur une pente, ne fut rien de moins qu’une révélation, une révélation dont Pessoa ne put prendre toute la mesure. Et donc l’histoire de son Jour triomphal était moins une mystification qu’une métaphore.
→ et pour qui, comme moi, adore les « coïncidences », hier même, dans un article du sur les lectures et livres de Laura Vazquez, ne répondait-elle pas à une question sur le livre qui l’aurait réconcilié avec l’existence : « Aucun. Mais à un moment j’étais très désespérée, et j’ai lu Le Gardeur de troupeaux de Pessoa. Ces poèmes m’ont aidée. Ce sont les sensations de ce texte qui m’ont touchée, comme relevée, elles m’ont reliée aux êtres humains et donc aussi au monde pour un moment. »
Les influences de Caiero
Et voilà en effet, qu’après des kyrielles d’hétéronymes explorées par Richard Zenith commencent à apparaître les principaux, les grands, les vrais. Et qu’il va être passionnant d’étudier ce que chacun représente dans l’œuvre de Pessoa. « ‘Rien ne naît de rien’, écrivit Lucrèce, et la naissance de Caeiro devait quelque chose à Lucrèce lui-même. De la nature des choses, de l’épicurien romain, faisait usage de la poésie pour énoncer une philosophie réaliste du monde, et la poésie de Caeiro était une sorte de répétition à une échelle bien plus modeste, quand bien même l’hétéronyme affirmait fuir la philosophie. Pessoa ne songeait peut-être pas explicitement à Lucrèce lorsqu’il imagina Caeiro, mais le lien qu’il établit entre les deux poètes dans ses notes était tout à fait réel8. Sa connaissance de la littérature et de la philosophie classiques n’était pas seulement vaste, elle était précise, elle palpitait dans son esprit, et son influence touchait l’essentiel de son œuvre, qu’elle fût signée par lui ou par l’un de ses alter ego littéraires. Walt Whitman était l’influence la plus visible mais aussi la plus intime de Caeiro. La plus visible puisque la poésie de l’hétéronyme adoptait le style en vers libres de l’Américain, choisissait certains sujets analogues et employait des tournures de phrases singulièrement similaires. La plus intime depuis que Whitman avait appris à Caeiro à se confier, à sentir tout, à être tout, et chanter. » (p. 513)
Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions)
○ Léon Strauss, mémoire de l’Alsace sociale et résistante, est mort
○ Le critique littéraire Philippe-Jean Catinchi est mort à 68 ans
○ « Je n’ai jamais pris racine ailleurs », Naples selon Erri De Luca
○ Deux modèles d’OpenAI se sont échappés, pourquoi c’est un problème
○ Lirandco Recyclage, pour éviter “l’enfouissement ou l’incinération” des livres
○ Le Danube à sec dévoile des ossements de l’âge de glace
Lettres de créance d’un lieu
Dans un article-entretien avec Erri De Luca, Marc Semo décrit ce que De Luca appelle ‘les lettres de créance du lieu’. ‘Lorsque je visite une ville pour la première fois, je goûte l’eau d’une fontaine publique et le pain d’une boulangerie’, raconte Erri De Luca dans Récits de saveurs familières, livre empreint d’une nostalgie proustienne qui évoque les parfums et les goûts de son enfance comme du reste de sa vie. ‘Chaque endroit distille son eau et a ses nuits pour cuire la pâte’, explique l’ancien militant révolutionnaire et ouvrier du bâtiment devenu écrivain, dont les œuvres sont traduites dans quelque trente langues. Erri De Luca est aussi attentif au goût des choses qu’à la marche du monde. » (dans un entretien avec Marc Semo pour Le grand Continent)
L’amour du vent
Toujours dans cet article-entretien : « De Paris, il ne goûte guère les boulevards et les grandes avenues haussmanniennes, préférant les petites rues du centre et plus encore celles du vieux Montmartre qui grimpent à l’assaut de la butte. Elles lui rappellent les vicoli tortueux de Naples, où il a passé son enfance dans une famille bourgeoise qui a connu des jours meilleurs avant de s’installer dans les quartiers du ventre de Naples. ‘Je viens du cœur de l’humanité d’une ville bondée : aucune porte, aucune fenêtre à barreaux ne sauvait de la soupe sonore des bagarres, des repas, des chasses d’eau, des fêtes, des deuils, des insomnies des autres’ écrit Erri De Luca dans Napòlide. Dans ce court essai fulgurant, il y explique que c’est de sa vraie patrie napolitaine qu’il lui est venu l’amour du vent, même le plus violent, celui qui en montagne arrache les cordées mais balaie tous les miasmes, évoquant le souffle divin, le ruah, de l’Ancien Testament. ‘Mon caractère est plus fait pour un fjord norvégien que pour une ruelle napolitaine’ pointe-t-il avec humour. Mais c’est sa ville et elle le reste. »
Index des noms propres de personnes
Nils C. Ahl, Philippe Albéra, Vassilis Alexakis, Louis Aragon, Hannah Arendt, Vladimir Arsenijević, Caroline Audibert, Daniel Auster, Paul Auster, May Ayim, Jean-Sébastien Bach, Alain Bancquart, Roland Barthes, Georges Bataille, Walter Benjamin, José Bergamín, Pierre Bergounioux, Hector Berlioz, Louis-Noël Bestion de Camboulas, Simon-Pierre Bestion de Camboulas, Ludwig van Beethoven, Joseph Beuys, Jean-François Billeter, Ernst Bloch, Virginie Bloch-Lainé, Robert Bober, Franz Boll, Sally Bonn, Jorge Luis Borges, François Bouteau, Poggio Bracciolini, Bertolt Brecht, Cécile Brochard, Bill Bryson, Mariann Budde, John Cage, Pedro Calderón de la Barca, Italo Calvino, Álvaro de Campos, Elias Canetti, Maurice Carême, Philippe-Jean Catinchi, Caroline Cauchi, Alberto Caeiro, Sergiu Celibidache, Michel de Certeau, René Char, Christodoulou, Paul Claudel, Michèle Claude, Norman Cohn, John Coltrane, Patrick Corneau, Julio Cortázar, Aimé Césaire, D’Arcy Wentworth Thompson, René Daumal, Miles Davis, Alessandro De Francesco, Olympe de Gouges, Erri De Luca, Guy Debord, Claude Debussy, Jacques Decour, Stanislas Dehaene, Michel Delorme, Jacques Demarcq, Jacques Derrida, Vinciane Despret, Laurence Devillers, Sonia Devillers, Emily Dickinson, Georges Didi-Huberman, Dominique Fernandez, Jennifer Douzenel, Aurélien Dumont, Jean Duns Scot, Albrecht Dürer, Antoine Emaz, Paul Erdos, Guillaume Erner, Pedro de Escobar, Robert Owen Evans, Frantz Fanon, Denis Ferdinande, Dominique Fernandez, Marcelle Filliou, Robert Filliou, Cynthia Fleury, Dominique Fourcade, Robert Frost, Antoni Gaudí, Domenico Ghirlandaio, Thierry Gillybœuf, Manólis Glézos, Hervé Glevarec, Johann Wolfgang von Goethe, Nicolás Gómez Dávila, Anne Gourio, Boris Gourévitch, David Graeber, Philippe Grand, Laurent Grisel, Alexandre Grothendieck, Ernst Haeckel, Georg Friedrich Haendel, Hatzópoulos, Martin Heidegger, Johann Peter Hebel, Hoda Hili, Nâzim Hikmet, Augusta Holmès, Delphine Horvilleur, Isabelle Baladine Howald, Sophie Howarth, Klaus Huber, Siri Hustvedt, Dorothy Iannone, Philippe Ivernel, Clément Janequin, Carl Gustav Jung, Mathieu Jung, Franz Kafka, Theodor Kallifatides, Allan Kaprow, Wing Kardjo, Níkos Kazantzákis, Imre Kertész, Martin Luther King, Paul Klee, Siegfried Kracauer, György Kurtág, Laurent Lafforgue, Patrice de La Tour du Pin, Lazarídis, Dominique Lemaître, Léonard de Vinci, Marie-Élisabeth Lei Pihl, Clarice Lispector, Lucrèce, Jean Malaurie, Stéphane Mallarmé, Ossip Mandelstam, Manas, Andrea Marcolongo, Agnès Martin, Harry Martinson, Camille Mauclair, Jules Massenet, Klaus Mäkelä, Achille Mbembe, Jonas Mekas, Rouben Mélik, Christian Merlin, Fabrice Midal, Henri Michaux, Jacques-Henri Michot, Miloma, Marianne Moore, Cristóbal de Morales, Michael Naumann, André Neher, Pablo Neruda, Carl Nielsen, Costantino Nivola, Raphaël Nowak, Mary Oliver, Origène, Spencer Ostrander, Yaël Pachet, Pancrácio, Erwin Panofsky, Blaise Pascal, Benjamin Patterson, Charles Péguy, Alexis Pelletier, Fernando Pessoa, Patríkios Petrópoulos, Servane Pierre, Alexander Pope, Yan Pradeau, Daniel Pressnitzer, Pandélis Prévélakis, Marcel Proust, Henry Purcell, Régis Quatresous, Pascal Quignard, Patrick Quillier, Pierre Ramond, Louis Réau, Juliane Régler, Elke de Rijcke, Rainer Maria Rilke, Jacqueline Risset, Marie Robert, Rodolphe Rougerie, Yves Roullière, Sandrine Roudaut, Yannick Roudaut, Pierre de Ronsard, Diter Rot, Karl Rot, Marie-Aude Roux, Mário de Sá-Carneiro, Jordi Savall, Gershom Scholem, Franz Schubert, Robert Schumann, W. G. Sebald, Georges Séféris, Marc Semo, João Gaspar Simões, Siri, Ángelos Sikelianós, Baruch Spinoza, Reiner Stach, Gertrude Stein, Karlheinz Stockhausen, Léon Strauss, Igor Stravinski, Jean-Yves Thibaudet, Thomas d’Aquin, Guido Tonelli, Christian Travaux, Florence Trocmé, Kurt Tucholsky, Anja Utler, Paul Valéry, Raoul Vaneigem, François Vacher, Vassilis Vassilikós, Laura Vazquez, Giuseppe Verdi, Jules Verne, Dominique de Villepin, Pierre Vinclair, Eugène Viollet-le-Duc, Knud Viktor, Auguste de Villiers de L’Isle-Adam, Aby Warburg, Walt Whitman, Andrew Wiles, Ludwig Wittgenstein, Iánnis Xenákis, Franck Yeznikian, Richard Zenith.
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