De la lecture-errance


Flotoir du 26 juin au 6 septembre 2023 : où il est beaucoup question de Clarice Lispector et d’Ingeborg Bachmann





Ernst Bloch, Traces
Oui je l’avais bien acheté, ce livre en même temps qu’un livre de Denis Roche en 2020. Il est introuvable, je viens de le racheter. Je ne le « reconnais » pas. J’en ai pourtant retrouvé la trace dans mon Flotoir en janvier 2020 et j’ai même écrit quelques notes. Étrange cette affaire de Traces qui s’efface, des lieux concrets et de la mémoire.

De la lecture-errance
Ce serait la lecture-errance – contexte de fatigue, d’apathie, d’asthénie – et pourtant l’envie réflexe de lire, malgré tout, trotz alledem (voir plus haut !) – alors, à la manière d’une balade urbaine erratique, prendre  à gauche, puis à droite, par ici, puis par-là, sans but, au risque de se perdre – ouvrir un livre puis l’autre, quelques pages, essayer, non pas maintenant, non pas pour moi – un petit bout de chemin par-là, une poignée de mots recueillis, un trésor de balade serré dans la poche comme une écorce ou un caillou.

Anthologie permanente
M’apprêtant à la composer, en ce jour de reprise des publications du site, je me fais la réflexion que l’anthologie permanente de Poesibao est la rubrique la plus importante du site. Elle n’est pas sujette à caution, ce que peuvent être les notes de lecture, car je suis incapable de détecter la complaisance des contributeurs vis-à-vis des auteurs, mis à part quelques contributeurs et contributrices qui sont totalement exempt(e)s de ce travers. Il y a toutefois un biais, l’anthologie permanente résulte de mon choix subjectif. Mais l’idée est vraiment, depuis l’origine (2000, antérieurement à Poezibao et ailleurs), de donner à lire quelques pages de livres de poésie dont je sais bien qu’ils sont difficiles à trouver et chers.

La tension vers un Autre absent
Dans un bel entretien mené par Isabelle Baladine Howald pour Poesibao, Esther Tellermann dit : « Il y a pour moi dans l’exercice du poème, une mise en condition peut-être semblable à celle nécessaire à la prière pour un croyant. Cette tension vers un Autre absent, mais soudain rendu présent par la beauté d’un chant, d’une formule, d’un poème, fait de l’art une pratique qui, je crois, renoue avec le sacré qui désormais nous déserte.
En ce sens, l’art nous sera de plus en plus nécessaire. Sa dissolution dans la fabrique, quand bien même talentueuse, d’images et de discours, est un leurre. »
Et un peu plus loin : « Je crois que la création s’accomplit de soutenir cette perte, mais aussi de vouloir en un instant l’abolir, en cet objet qu’est le morceau de musique, le tableau, le poème.
Il faudrait lire un poème comme on écoute une fugue de Bach, une pièce de Schubert ou de Chopin. »
Et encore : « Voici le pouvoir de la création que de donner forme à un impossible, une liaison entre le temps et l’espace, entre la vie et la mort. Mais ce pouvoir est fugace, puisque lié à l’émergence d’une trouvaille dans le seul moment de la création, lors de cet ‘état poétique’ dont parle Valéry, où le sujet s’absente de lui-même pour se laisser traverser par la mémoire de la langue nouée un instant à la mémoire subjective. Non pas celle d’un ‘moi’ modelé par les discours ambiants, mais d’un Je qui fait acte de parole, d’écriture. Ce moment, fugace, peut faire toucher à un réel, une vérité jusque-là méconnue. Telle est la force de l’œuvre d’art pour qui s’essaie à entendre – ce qui est insu – tant des savoirs ambiants que du sujet. »

Phénoménologie de la lecture
Je reprends ici une information publiée dans les informations poésie de Poesibao, parce qu’elle est centrale pour mon projet Lire : « Élève de Husserl, Roman Ingarden (1893-1970) est considéré comme l’un des fondateurs de l’esthétique phénoménologique. Son œuvre se confond avec l’ambition de penser la possibilité d’une théorie unifiée des arts. Et il n’est pas indifférent que sa démarche se soit inaugurée sur le terrain littéraire avec la publication de L’Œuvre d’art littéraire en 1931. Ce projet, fondamentalement ontologique, a trouvé son prolongement phénoménologique en 1937 avec La Connaissance de l’œuvre d’art littéraire qui, pour la première fois, donne une place centrale au lecteur et au spectateur, autrement dit, inaugure ce que l’on appelle désormais l’esthétique de la réception. En attendant la publication imminente de la traduction de ce texte majeur en français par les soins de Patricia Limido aux P.U. de Rennes, un colloque se tiendra à Paris les 8 & 9 juin prochain sous le titre “Roman Ingarden : l’acte de lecture entre réception et création”, pour favoriser la rencontre entre les points de vue philosophique et littéraire autour du statut des actes de lecture, d’une part, et des différentes dimensions de la création et de la réception esthétique, d’autre part.

Lire Paul Celan
Beau livre de Didier Cahen qui parvient à rendre Celan moins intimidant, à le « désacraliser » en quelque sorte, à en autoriser l’accès. Je note sur la question de « l’obscurité », une belle discussion entre l’auteur et son double interrogateur qui débouche sur cette assertion essentielle : « Celan n’avait aucun secret à protéger et le recours à l’hermétisme était aux antipodes de sa pratique et surtout de son éthique ». (Didier Cahen, Lire Paul Celan, p. 26)
Autre remarque importante, car Cahen n’invite pas à la facilité, il ne nie pas la « difficulté » de maints poèmes : « il y a presque un chemin linéaire vers certaines formes d’obscurité qui suivent en parallèle sa propre difficulté à vivre ou à survivre. » (p. 29)

Entendre plutôt que comprendre
« Comme s’il fallait d’abord (surtout ?) entendre ce qu’on ne peut pas comprendre. » (p. 33).
Pour nous, Français, trop d’explications de texte et trop peu de connaissances musicales !

Un savoir encyclopédique
Il ne faut pas oublier nous dit encore Didier Cahen le savoir encyclopédique de Paul Celan, lecteur boulimique (p. 40). « À maints égards, il était l’homme de toutes les cultures » (p. 33)

Un rien
« Il y avait chez lui une curiosité sans égal pour tous les domaines du savoir même s’il cherchait toujours l’indiscipline au cœur des disciplines. Et puis, Celan était passionné par l’histoire et la politique. Question de génération, peut-être et de milieu ambiant. Dans toutes les circonstances, même aux heures les plus sombres, son ‘attention flottante’ était parfaitement aiguisée et toujours en éveil. Un évènement quelconque, un fait fortuit de l’existence, une rencontre anodine prenait souvent une autre dimension pourvu qu’un frémissement vienne provoquer le déclic. » (p. 35). Didier Cahen précise que « la poésie de Celan est plongée dans le réel et en même temps hantée par la forme qu’elle revêt ; c’est cela aussi qui la rend unique et attachante, franchement universelle. Effectivement, il suffisait d’un rien pour déclencher des associations, et engendre une explosion, une explosion non pas … une implosion très contrôlée du sens qui permettait de mieux dire, dire plus en disant moins. » (p. 36)

Traduction, un éventail d’options
Belles notes dans le livre aussi sur la question de la traduction de Paul Celan et l’éventail des options, depuis les traductions d’André du Bouchet (décriées par Henri Meschonnic), le travail savant de Lefèvre et les travaux de Virginie Briet et surtout de Martine Broda, à qui Didier Cahen rend un très bel hommage, vrai ode au métier de traducteur et à l’art de Martine Broda.

Deux incendies, deux femmes
Je reprends à zéro ma lecture du livre d’Ingeborg Bachmann, Le dicible et l’indicible, publié par Ypsilon car j’ai conscience d’avoir raté ma première lecture ! Une brève introduction, émouvante, élément de biographie, la jeunesse en Carinthie, les ancêtres autrichiens et slovènes. Et soudain, en arrière-plan, pour moi, les deux incendies, celui d’Ingeborg Bachmann et celui de Clarice Lispector. Ingeborg Bachmann qui mourait à Rome le 19 octobre 1973 des suites d’un incendie, peut-être dû à une cigarette mal éteinte, chez elle, dans la nuit du 25 au 26 septembre. Pour Lispector, l’issue fut moins tragique mais le traumatisme immense. un incendie qui ravagea son appartement, la conduisant au bord de la folie, tant elle souffrait. Elle passa plusieurs jours entre la vie et la mort. Et l’une de ses mains fut gravement brûlée.

Les débuts de l’écriture
Ingeborg Bachmann dans ce court texte explique qu’à un âge où on lit les contes de Grimm, elle a commencé à écrire, qu’elle aimait s’allonger sur un talus au bord de la voie ferrée et qu’elle laissait voyager ses pensées dans des villes et des pays étrangers et sur une mer inconnue.( p. 6)
Elle explique aussi qu’elle a beaucoup lu, avec « une préférence pour Gide, Valéry, Éluard et Yeats » mais qu’au fond ce qui domine toujours en elle c’est « le monde de représentations riche en mythes de sa patrie, qui est un morceau peu abouti de l’Autriche, un monde dans lequel de nombreuses langues sont parlées et où passent de nombreuses frontières. » (p. 6)

Écrire des poèmes
« Écrire des poèmes me parait être la chose la plus difficile parce que là les problèmes formes, les problèmes du thème et du vocabulaire doivent être résolus ensemble parce qu’ils obéissent au rythme du temps et qu’ils doivent pourtant ordonner vers le cœur, où sont enfermés passe, présent et avenir, la plénitude des choses anciennes et nouvelles ».

Des textes au statut particulier
Quatre textes dans ce livre autour de Musil, de Wittgenstein, de Simone Weil et de Proust. Des textes radiophoniques qui sont à la fois des « dialogues philosophique, des collages littéraires, des essais à plusieurs voix » dit la quatrième de couverture. « À travers ces textes Ingeborg Bachmann réussit à créer un discours polyphonique mettant en scène cette expérience fondamentale qu’est la lecture » (C’est sans doute d’Isabella Checcaglini, l’éditrice, c’est très juste et très beau).
La forme de ces essais est tellement inventive et vivante. Il y a là des « speakers » deux par exemple dans le texte autour de Musil, mais aussi Musil qui donne le sentiment de « débarquer » impromptu. J’use volontairement de cette expression familière tant c’est l’impression donnée. Grand art du raccord chez Bachmann, qui introduit chaque intervention en parfaite continuité (ou rupture voulue) ave ce qui précède. Musil donc répondant à un des « speakers » qui s’interroge sur sa « réputation curieuse), lui qui tout en étant très peu lu est considéré comme un grand écrivain. Alors Musil, non sans humour de rétorquer : « J’oserais prétendre de ma réputation qu’elle est celle d’un grand écrivain à petits tirages. » (p. 13)
Il y a un enchaînement extraordinairement fluide entre les différentes voies d’accès et les différentes voix, avec des éléments biographique enchâssés très naturellement. Le lecteur, ou l’auditeur, progresse dans sa connaissance et sa compréhension de Musil.
→ Il y a d’ailleurs aussi quelque chose de cet enchaînement fluide dans l’essai de Didier Cahen, Lire Paul Celan, conçu comme un dialogue imaginaire entre deux instances. Cette forme lui permet de poser des questions comme « naïves » ou d’émettre des doutes ou des objections.

Flacon de sels (avec un grain de poivre)
Le plaisir de deux livres de petit format avec lesquels se créent une forme d’intimité, le Lire Paul Celan de Didier Cahen (Tarabuste) et Le Dicible et l’indicible, d’Ingeborg Bachmann, chez Ypsilon – m’agacer de ce qui semble une nouvelle mode chez certains éditeurs, biffer le code-barre, sans doute pour empêcher que l’on revende le livre en question : je n’ai jamais vendu un seul des plus de 10 000 livres reçus depuis le début de Poesibao, ceux que je ne peux garder, je les donne –

La solitude de Musil
Musil refuse un poste de maître-assistant et se consacre à l’écriture : « Ce chemin, écrit Ingeborg Bachmann, n’offrait aucune garantie, ni sécurité bourgeoise, ni progrès constant, il ne lui apporta rien d’autre que doutes insolubles, certitude secrète, désillusion, solitude et ce bonheur dans le malheur que l’éloignement hors du temps apporte aux esprits qui sont les représentants du temps présent. » (p. 17)
→ Presque toutes les très grandes œuvres se sont faites à ce prix de la rupture d’une sorte de contrat avec la société. Comme s’il était impossible d’en faire la matière d’une œuvre en en étant partie prenante, en même temps.
Pour Ingeborg Bachmann, Ullrich, l’homme sans qualité « a davantage le sens du possible que le sens du réel (…) son sens de la réalité non encore advenue, c’est-à-dire de la possibilité le pousse à un combat spirituel qu’il poursuit sur le front de la réalité pour créer une autre réalité d’espèce nouvelle (…) C’est un utopiste. « (pp 19 et 20)

Âme et entendement
« … un manque de compréhension mutuelle entre l’entendement et l’âme. Nous n’avons pas trop d’entendement et trop peu d’âme, mais nous avons trop peu d’entendement dans les problèmes de l’âme. » (p. 30)

Est-ce que cela m’éveille ou non à la vie ?
Ulrich, dans L’Homme sans qualité de Musil : « Tu m’as demandé ce que je crois. Je crois que même si on me donnait les meilleures raisons du monde pour me prouver qu’une chose est bonne ou belle, cela me serait indifférent, et que je n’accepterais pour me diriger qu’un seul et unique critère : si la proximité de cette chose m’accroît ou me diminue. Si elle m’éveille ou non à la vie. »
→ C’est exactement ma position et de plus en plus. On peut m’expliquer que tel livre est une œuvre majeure, s’il ne m’accroît pas, ici et maintenant (c’est important de le préciser, les choses peuvent évoluer), je le laisse de côté. Je n’ai plus aucune obligation de lire que celles que je me donne, en fonction de là vers où je tends. Peu m’importe de passer à côté d’une œuvre majeure si elle n’a rien à voir avec ma recherche personnelle, dans un temps qui est désormais limité et non plus ouvert à l’infini comme on peut l’imaginer dans sa première jeunesse.

Profonde originalité
C’est une forme d’approche très particulière, innovante et incroyablement dense et profonde que celle d’Ingeborg Bachmann dans cette pièce radiophonique autour de Musil.

Avec Paul Celan
et là je ne parle pas d’Ingeborg Bachmann mais de la fin du texte de Didier Cahen qui est célébré par une belle note de lecture dans Le Monde des livres daté de vendredi 30 juin 2023, où Tiphaine Samoyault parle de « l’attention presque maternelle » que Didier Cahen porte à la poésie de Celan. Didier Cahen, qui écrit : « Permettez-moi, en guise de conclusion, cette sorte de confidence : je lis Celan et ne suis sûr de rien, si ce n’est d’une seule chose. L’obscur m’apporte ce je-ne-sais-quoi qui compte infiniment ; tout ce qui ainsi m’échappe me donne parfois le sentiment que c’est au fond ce qui m’importe le plus au monde. »
→ comment ne pas être frappée de la ressemblance avec maints propos de Clarice Lispector déjà relevés dans ce Flotoir

Avec Clarice
Avec Clarice Lispector on pense, on pleure, on s’indigne, on rit aussi. Comme quand elle rapporte ce court récit d’un ami « C’est combien, le fromage ; 12 ; et la moitié ? 7 ; alors donnez-moi l’autre. » Et en plus je souris de ma nullité en mathématique qui fait que j’ai mis un tout petit temps à comprendre !

Suivre sa pente
Merveilleuses ces petites leçons de vie que Clarice Lispector distillent épisodiquement aux lecteurs de sa chronique du Jornal do Brasil :
« Suivre sa pente
C’est un déterminisme, c’est vrai. Mais c’est en acceptant son propre déterminisme qu’on est libre. La prison, ce serait se conformer à un destin qui ne serait pas son propre destin. Il y a une grande liberté dans le fait d’avoir un destin. C’est cela notre libre arbitre.(p. 108)

Du style
« Style
Comme procédé d’épuration, j’ai toujours voulu écrire un jour sans même mon style naturel. Un style, même personnel, est un obstacle à franchir. Je ne voulais pas ma façon de dire. Je voulais seulement dire. Mon Dieu, tout au plus je voulais dire. Et ce que j’écrirais devait être la destinée humaine dans sa lancinance mortelle. L’obsession lancinante d’être splendeur, misère et mort. L’humiliation et la pourriture pardonnées parce qu’elles font partie de la chair fatale de l’homme et de son mode de vie aberrant sur la Terre. Ce que j’écrirais allait être le plaisir au cœur de la misère. C’est ma dette de joie envers un monde qui ne m’est pas facile. » (p. 111)
→ guère envie de commenter, simplement de faire miens autant que possible ces mots et cette exigence. Ne pas alourdir par une glose très en deçà, fatalement, de l’intensité de cette note. 

Essentielle distinction
Clarice Lispector fait cette distinction essentielle entre intelligence et intelligence sensible, que certains appellent aussi intelligence du cœur. Certains être réputés intelligents peuvent se révéler d’un manque de discernement voire d’une sottise totale dans certaines situations humaines. Alors que d’autres moins capés sont capables de fulgurances d’intuition et de perspicacité. Clarice Lispector :  « Bien sûr, j’ai une certaine intelligence : mes études l’ont prouvé, de même que plusieurs situations dont on ne réchappe que grâce à l’intelligence. De plus je peux, comme beaucoup, lire et comprendre certains textes considérés comme difficiles. Mais souvent ma prétendue intelligence est dérisoire comme si j’avais l’esprit aveugle. Les gens qui parlent de mon intelligence en vérité confondent ‘intelligence’ et ce que j’appellerais maintenant ‘sensibilité intelligente’. Celle-ci, oui, souvent je l’ai eue ou je l’ai. Et, en dépit de mon admiration pour l’intelligence pure, je trouve plus importante, pour vivre et pour comprendre les autres, cette sensibilité intelligente. » (p. 116)
Un peu plus loin : « Alors que suis-je ? Je suis une personne qui a un cœur qui parfois perçoit, je suis une personne qui a prétendu mettre en mots un monde inintelligible et un monde impalpable. Et avant tout une personne dont le cœur bat de joie très légère quand elle réussit en une phrase à dire quelque chose à propos de la vie humaine ou animale. »

Profondeur
Jacques Robinet me parlant du Flotoir me disait aimer chez Clarice Lispector cette « écriture du mi-dire de l’inconscient ». Elle est infiniment perspicace, presque voyante par moments : Voir cette chronique intitulé « Angina pectoris de l’âme » : « Au moins de cette angine on ne meurt pas. Tout plutôt que l’angoisse, n’est-ce pas ? Quand le mal vient, la poitrine se rétrécit, et cette odeur reconnaissable de poussière mouillée dans cette chose qui auparavant s’appelait âme et qui maintenant n’a plus de nom. Et le manque d’espérance dans l’espérance. Et se conformer sans se résigner. Ne pas se confesser à soi-même car on n’en a même plus le pourquoi. Ou bien on l’a et on ne peut pas parce que les mots ne viennent pas. Ne pas être ce qu’on est réellement, et on ne sait pas ce qu’on est réellement, on sait seulement qu’on n’est pas en train d’être. Et alors vient le désarroi d’être vivant. Je parle de l’angoisse même, du mal. Parce qu’une certaine angoisse en fait partie : ce qui est vivant, étant vivant, se contracte. » (p. 122)

Comme une annonciation
Je la disais mystique mais dans un sens très particulier, mystique de la seule vie, sans dieu, sans religion. Dans une de ses chroniques elle parle d’un tableau de l’Annonciation, dont elle dit que loin de se lasser de le regarder, elle a le sentiment qu’il la rénove. « Chaque être humain reçoit l’annonciation : alors, enceint dans son âme, il porte une main à sa gorge, stupéfait et angoissé. Comme s’il y avait pour chacun, à un moment de la vie, l’annonciation d’une mission à accomplir. Cette mission n’est pas facile : chaque homme est responsable du monde entier. » (p. 128)

Du spectacle de la musique
Je suis très en phase avec un article de Patrick Corneau en son Lorgnon mélancolique sur ce qu’on pourrait appeler la comédie musicale, celle du concert. Je suis allée trop souvent au concert jadis, même si je n’y vais plus, pour comprendre parfaitement tout ce qu’il dit et me sentir en phase avec lui sur la gêne considérable pour l’écoute occasionnée par le cadre et le public. Je ne parle pas que des toux, mais du cirque social, surtout. Dans lequel bien évidemment je m’insère quand je me rends au concert. Petit à petit, je n’ai plus aimé la musique qu’à mon piano, même dans ma pratique bien modeste et chez moi, dans la solitude. Au casque parfois, mais il me donne vite un sentiment d’étouffement, il est bon pour la nuit. J’aime aussi la musique comme une amie, une présence, une sorte de compagne quotidienne, je l’ai installée si je puis dire sur mon bureau, deux bons petits haut-parleurs, je choisis ce que j’écoute, il n’y a pas les commentaires et pire encore les publicités de la radio. J’ai des milliers de Cd et de LP chez moi, donc j’ai de quoi faire.
Patrick Corneau cite Witold Gombrowicz et je lui emprunte donc la citation : « j’ai conservé ma vieille aversion pour le spectacle et ne crois guère que les queues qui s’allongent devant les guichets puissent amener quiconque jusqu’à l’art, – l’art, il faut le faire soi-même, je veux le voir non pas sur une estrade, mais dans le regard, le sourire, sur les lèvres, dans le langage… » (source)

Du rythme
Autre citation au gré de mes petites navigations de ce matin. Elle est signée Ezra Pound, dans une traduction de Denis Roche et elle me renvoie à ce que j’ai essayé de dire lors de la table ronde du Marché de la poésie sur « Le son du poème ». Je voulais aborder non pas l’énonciation du poème qui a été le thème central abordé m’a-t-il semblé par la plupart (profération, lecture à haute voix, performance), mais la question si profonde et si bien posée par Valéry du son et du sens. Et j’avais introduit comme fondamentale la notion de rythme. Je ne suis pas sûre que cette notion ait été entendue comme je l’entendais moi ; disons qu’il ne s’agissait pas pour moi de la boîte à rythme mais bien d’un rythme intérieur, d’une sorte de pulsation qui, il me semble, est propre à chaque être, comme son aura, son iris ou ses empreintes digitales. Je dois cette citation à Mathieu Jung en son blog. Qui est un superbe éloge de Denis Roche.
La citation : « Je crois en un rythme absolu qui en poésie corresponde exactement à l’émotion ou au degré d’émotion à exprimer. Le rythme d’un homme doit être interprétatif, c’est-à-dire qu’il sera en fin de compte son propre rythme inimitable et qui n’imite rien. » (Ezra Pound, traduit par Denis Roche)

La fin du monde
J’aime beaucoup le livre de Guillaume Marie en duo avec Samuel Deshayes, La fin du monde (Lanskine), son ton à la fois grinçant et lucide, sa façon de ne pas se prendre au sérieux tout en prenant au sérieux ce dont il s’agit. Le jeu des noms, prénoms et géographie, le rythme endiablé. Et la chute, faussement rassurante. Excellente postface de J. Jouet. On se trouve au fond devant une manière de résoudre une difficile équation : une forme d’engagement mais qui ne soit ni autosatisfaite, ni culpabilisante pour le lecteur, ni « chiante ».

Une énergie
Dans le beau texte de Didier Cahen sur Paul Celan, je relève cette superbe remarque d’Antoine Emaz : « Écrire consiste d’abord à rejoindre l’énergie illisible des mots ». (p.136)
→ Antoine Emaz qui attachait tant d’importance à cette notion d’énergie. Tant d’écritures contemporaines me paraissent fatiguées, dénuées d’élan, comme si elles ahanaient sur un chemin trop escarpé pour leurs forces. Antoine qui souhaitait si souvent à son interlocuteur « bonne énergie » et qui parlait aussi de forme-force. Il savait sans doute intimement ce que c’est que de manquer d’énergie et comme, pour une fois, c’est rare, c’est mon cas en ce moment, je comprends encore mieux ce qu’il veut dire et l’importance de l’élan vital pour faire quoi que ce soit.

Lecture ou « le roi vient quand il veut ».
J’ai toujours été très frappée par les mots de Pierre Michon, disant que le roi vient quand il veut. Il en parlait à propos de l’écriture et au fond de ce qu’on peut appeler sinon « l’inspiration », mot qui n’a plus très bonne presse, même si un Ch’Vavar le réhabilite, mais l’élan créatif ou créateur.
Eh bien, je peux attester qu’il en va de même pour la lecture. Cela fait des années que je suis frappée par l’amplitude de la variation d’état quand on lit. Niveau de la réceptivité (je ne parle pas de l’attention, qui peut aussi ne pas être totalement au rendez-vous, mais pour moi, c’est rare – je crains que ce le soit de plus en plus pour les générations suivantes, trop habituées à être constamment détournées du point focal de l’attention). Capacité à déployer ou non ses antennes, à accéder au flux des associations, à faire lever ce qu’il y a dans le texte.
Il y a bel et bien une forme d’inspiration dans la lecture, qui ne va pas de soi, qui n’est pas donnée du seul fait d’ouvrir un livre, qui est difficile à établir si elle fait défaut. La lecture est bien créatrice et se trouve donc affectée des mêmes difficultés que tout acte créateur.

Lucidité
Sont à travailler toujours plus l’attention et la lucidité. Faire attention, belle expression, prêter attention, plus curieux, qui suppose qu’on la retire ensuite ? Attention qui est une faculté malade, et pas uniquement chez ceux qui souffrent d’un trouble ou d’un déficit de l’attention. Capacité qui s’entretient, qui se travaille et qui peut être gravement atteinte par maints aspects de la vie contemporaine. Notamment toutes les sirènes, certains les appellent aussi notifications, toutes ces multiples instants où « on » cherche à attirer notre attention, la plupart du temps pour nous vendre de la salade..
Il faut peut-être beaucoup d’attention pour développer sa lucidité ? Et puis de bonnes lectures, n’est-ce pas, de celles qui vous tirent par la manche pour attirer votre attention sur des faits incontournables, tiens, par exemple, Clarice Lispector qui écrivait dans une de ses Chroniques du Jornal do Brasil en 1969 : « Ma condition est très petite. Je me sens contrainte. Au point qu’il serait inutile d’avoir plus de liberté : ma condition petite ne me permettrait pas de faire usage de cette liberté. Tandis que la condition de l’univers est si grande qu’elle ne s’appelle pas condition. Mon décalage avec le monde est tel qu’il finit par être comique. » (p. 133)
Et j’oserais ajouter que lire les très grands auteurs, ils sont rares, c’est mesurer encore plus la petitesse de ma condition de créatrice.

Les coïncidences
Peut-être qu’une des vertus de l’attention, c’est aussi de permettre la détection des coïncidences ? « Je vis de coïncidences, je vis de lignes incidentes qui se croisent et qui, à leur intersection, forment un point léger et instantané, si léger et instantané qu’il est surtout fait de pudeur et de secret : à peine j’en parle que déjà je n’ai rien à dire. » (p. 134)
Pour moi, les coïncidences et les associations sont souvent de merveilleux guides d’orientation. Quelque chose se met à parler autour de moi ou dans le for intérieur. Je cultive des sortes d’espace qui sont comme des chambres d’échos, où des faits, des données apparemment distincts peuvent entrer en résonance et parfois me dire quelque chose, me « polariser » vers une direction.

Ne pas comprendre
Leçon essentielle de Clarice Lispector. Comprendre qu’on ne comprend pas, qu’on ne peut pas comprendre. «  ‘Je ne comprends pas.’ Cela est si vaste que cela excède toute compréhension. Comprendre est toujours limité. Mais ne pas comprendre peut ne pas avoir de frontières. Je sens que je suis bien plus complète quand je ne comprends pas. Ne pas comprendre, de la façon dont j’en parle, est un don. Ne pas comprendre, mais pas comme un simple d’esprit. Le mieux c’est d’être intelligent et de ne pas comprendre. C’est une étrange bénédiction, tout comme souffrir de folie sans être folle. C’est un désintérêt paisible, c’est une douceur de sottise. Sauf que de temps à autre vient l’inquiétude : je veux comprendre un peu. Pas trop : mais à tout le moins comprendre que je ne comprends pas. » (p. 140)

Hindemith
Et je découvre que Clarice Lispector, même s’il en est peu question dans ces Chroniques était sans doute une très fine auditrice de musique, il faut l’être pour écrire ainsi (et déjà pour écouter Hindemith !!!) : « Le quatuor de Hindemith, par quelle voie aborde-t-il le thème qu’il a trouvé ? Non, il marche le dos au mur, il escamote la mélodie qu’il a découverte, il avance à côté, dans ce lieu où tant de choses arrivent. Parfois il glisse le long du mur, à un endroit où le soleil ne donne pas. Son mûrissement serait déjà une autre musique – un autre compositeur ferait une musique du mûrissement de ce quatuor. Il est avant le mûrissement. La mélodie serait le fait. Mais quel fait a une nuit qui se passe tout entière dans un sentier, où il n’y a personne, et pendant que nous dormons ? Une histoire d’obscurité tranquille, de racine endormie dans sa force, d’odeur qui n’a pas de parfum. Le violon de Hindemith ne raconte pas à propos de, d’abord il se raconte, d’abord il se dédouble. Il n’est pas grave, il est la gravité. Et en rien de cela n’existe l’abstrait. C’est le figuratif de l’inaudible. » (p. 170)

Un document vidéo
Je viens de regarder cette vidéo, un entretien avec Clarice Lispector, d’une infinie tristesse mais qui me marque profondément. Il date de 1977, donc très peu de temps avant sa disparition le 9 décembre 1977 (Elle était née le 10 décembre 1920). Il commence par une interrogation sur son nom qui est en fait d’origine ukrainienne. Lys au cœur, en latin peut-être ? Magnifique !

Ecrire
« Mes intuitions deviennent plus claires quand je m’efforce de les transposer en mots. C’est en ce sens, donc, qu’écrire est pour moi un besoin. D’une part, parce qu’écrire est une façon de ne pas feindre le sentiment (la transfiguration involontaire de l’imagination est seulement une façon d’y parvenir) ; d’autre part, j’écris à cause de mon incapacité à comprendre, sinon grâce au processus d’écrire. » (p. 175)
Il me semble qu’il arrive même parfois que les mots, tels une sorte de lampe de poche, me permettent de découvrir des intuitions que je ne savais pas présentes en moi.

Lucidité et humilité
Essentiel : « Cette incapacité à atteindre, à comprendre, c’est ce qui me pousse, par instinct de… de quoi ? à chercher une façon de parler qui m’amène plus rapidement à la compréhension. Cette façon, ce « style » (!) a déjà reçu diverses appellations, mais pas celle-ci, réelle et suffisante : une recherche humble. Je n’ai jamais eu un seul problème d’expression, mon problème est beaucoup plus sérieux : c’est celui de la conception. Quand je parle d’« humilité », je ne me réfère pas à l’humilité au sens chrétien (c’est-à-dire un idéal qu’on peut atteindre ou non) ; je me réfère à l’humilité qui vient de la pleine conscience d’être vraiment incapable. Et je me réfère à l’humilité comme technique.(…) L’humilité comme technique, voici comment je la définis : c’est seulement si on s’approche avec humilité de la chose que celle-ci n’échappe pas totalement. J’ai découvert ce type d’humilité, qui peut apparaître comme une forme plaisante d’orgueil. L’orgueil n’est pas un péché, en tout cas pas tellement grave : l’orgueil est une chose enfantine à laquelle on succombe comme on succombe la gloutonnerie. Sauf que l’orgueil a l’énorme inconvénient d’être une erreur grave, et cette erreur qui retarde la vie fait perdre beaucoup de temps. » (p. 176)
→ le savoir qui n’est souvent qu’un croire savoir, le comprendre qui n’est souvent qu’un croire comprendre ou un ne pas comprendre que si on comprend c’est une infime partie de ce qu’il y aurait à comprendre, cela équivaut à se mettre des œillères, à empêcher d’approcher plus subtilement les choses.
Et ces Chroniques, si riches, si variées, regorgent de considération sur l’écriture, sur l’approche des évènements, d’aperçus sur des personnalités brésiliennes. L’intérêt ne cesse de rebondir. Il y a bien sûr des récurrences, des retours, mais il est très rare qu’un même thème fasse l’objet de plusieurs chroniques successives, il y a un espacement dans le temps qui a pour mérite de réactualiser ce qui a été dit dans les chroniques antérieures sur le sujet, mais aussi de faire avancer la réflexion, le for intérieur s’étant nourri de ces occurrences antérieures et abordant la reprise du thème avec des capacités nouvelles.

Forme et contenu
« On parle du conflit entre la forme et le contenu, en matière d’écrire ; on dit même : le contenu est bon mais pas la forme, etc. Mais, grand Dieu, le problème c’est qu’il n’y a pas d’un côté un contenu et de l’autre la forme. En ce cas ce serait facile : ce serait comme raconter au moyen d’une forme ce qui existerait déjà librement, le contenu. Mais le conflit entre la forme et le contenu se trouve dans la propre pensée : le contenu lutte pour prendre forme. À vrai dire on ne peut pas penser à un contenu sans sa forme. Seule l’intuition atteint la vérité sans avoir besoin ni de contenu ni de forme. L’intuition est la profonde réflexion inconsciente qui se passe de forme, alors que celle-ci, avant d’émerger, se travaille. Il me semble que la forme apparaît déjà quand tout l’être a acquis un contenu mûr, puisqu’il tente de diviser le penser ou l’écrire en deux phases. La difficulté de la forme réside dans le mode même de constitution du contenu, dans le penser même ou le sentir, qui ne sauraient exister sans leur forme adéquate et parfois unique. » (p. 191)

Flotoir
Il a bien souffert ces derniers temps, avec ce gros passage à vide, panne d’énergie totale qui m’affecte depuis juin. Mais grâce au traitement les choses commencent enfin à aller mieux et diverses envies reviennent. Pas encore celle de travailler aux sites, mais voilà une première, envie de transplanter quelque chose dans le Flotoir.

Questions de chaises, pas musicales.
Je relève dans le beau site de Patrick Corneau cette note : « Thoreau disait qu’il avait trois chaises chez lui : l’une pour la solitude, l’autre pour l’amitié, la troisième pour la société. Savoir être seul est l’indispensable contrepartie, enrichissante, du temps partagé avec les autres. »

Inadéquation
Autre note qui me parle : « La fameuse ‘inadéquation entre soi et soi’ (J. Derrida) : ce conflit tellement essentiel pour l’art en général et la musique en particulier. J’ai envie d’ajouter entre l’œil et le lorgnon, entre la lucidité et la mélancolie…

La machine
Je reprends mes relevés de Clarice Lispector dans les Chroniques :
« L’homme a été programmé par Dieu pour résoudre des problèmes. Mais il a commencé par les créer au lieu de les résoudre. La machine a été programmée par l’homme pour résoudre les problèmes qu’il a créés. Mais elle, la machine, commence également à créer des problèmes qui désorientent et avalent l’homme. La machine continue de grandir. Elle est énorme. Au point que peut-être l’homme devra cesser d’être une organisation humaine. (p. 198)
→ A l’heure où se développent les programmes d’intelligence dite artificielle, qui est au fond une énorme puissance de calcul appliquée à des banques de données phénoménales, on peut parfois penser que la machine pourrait bien commencer par manipuler l’homme, avant de l’avaler. Mais dans le même temps, elle continue à lui rendre d’inappréciables services, par exemple dans le domaine de la médecine.

Prendre en charge le monde
N’est-ce pas ce que je fais, trop ? « On me demandera sûrement pourquoi je prends en charge le monde : c’est que je suis née ainsi, avec une mission. Et je suis responsable de tout ce qui existe, y compris les guerres et les crimes de lèse-corps et de lèse-âme. Je suis de même responsable du Dieu qui progresse selon une évolution cosmique constante.
→ Ce qui est extraordinaire c’est qu’au lieu d’évoquer une sorte de Mère Teresa, Clarice Lispector écrit que depuis l’enfance elle a pris en charge un procession de fourmis. (p. 199)

Libre
Ne pense pas aux lecteurs du Flotoir quand tu le composes, tu penseras à eux uniquement quand tu prépareras la copie pour la mise en ligne d’extraits. Écris autant que tu veux dans ce Flotoir sur tout ce que tu veux, sans te soucier de savoir si c’est recevable ou non !
Lispector dans un paragraphe intitulé « Au fil de la plume » : « Non, je ne me réfère pas au fait de chercher à bien écrire : cela vient naturellement. Je parle de chercher en soi-même la nébuleuse qui peu à peu se condense, peu à peu se concrétise, peu à peu monte à la surface – jusqu’à ce que vienne comme dans un accouchement le premier mot qui l’exprime. » (201)
De Clarice : « Un œil surveillait ma vie. Cet œil, tantôt je l’appelais vérité, tantôt morale, tantôt loi humaine, tantôt Dieu, tantôt moi. Je vivais davantage dans un miroir. Deux minutes après ma naissance, j’avais déjà perdu mes origines. » (La passion selon G.H., p. 35)

La phrase de Berenson
Clarice Lispector en donne une traduction dans les Chroniques, regrettant de ne pas l’avoir fait dans La Passion de G.H. où elle figure en épigraphe : « ‘Une vie complète est peut-être celle qui se termine par une identification si totale avec le non-moi qu’il ne reste aucun moi pour mourir.’ En anglais cette phrase est plus achevée, et également plus belle. » (208)
A complete life may be one ending in so full identification with the non-self that there is no self to die. Bernard Berenson

Avancer en m’obéissant
« Si j’y réfléchis bien, je n’ai jamais choisi un langage. Ce que j’ai fait, tout au plus, c’est avancer en m’obéissant. Avancer en m’obéissant – en vérité c’est ce que je fais quand j’écris, et en ce moment même c’est le cas. J’avance en me suivant, même sans savoir à quoi cela me conduira. Parfois avancer en me suivant est si difficile – du fait que je suis en moi ce qui n’est encore qu’une nébuleuse – que je finis par renoncer. » (224-225)

Vingt ans d’âme
« Je pense qu’on devrait compter les années par l’âme. On dirait : ‘Cet homme est mort à vingt ans d’âme.’ En fait il serait mort à soixante-dix ans de corps. » (231)

« Se souvenir
« Écrire c’est si souvent se souvenir de ce qui n’a jamais existé. Comment arriverai-je à savoir ce dont je ne sais même rien savoir ? Ainsi : comme si je me souvenais. Par un effort de mémoire, comme si je n’étais jamais née. Je ne suis jamais née, je n’ai jamais vécu : mais je me souviens, et le souvenir est chair à vif. » (259)

Sur Virginia et sur la souffrance à porter
« Je n’aime pas quand on dit que j’ai des affinités avec Virginia Woolf (je ne l’ai lue, d’ailleurs, qu’après avoir écrit mon premier livre) : car je ne veux pas pardonner le fait qu’elle s’est suicidée. L’horrible devoir c’est d’aller jusqu’à la fin. Et sans n’en parler à personne. Vivre la propre réalité. Découvrir la vérité. Et, pour moins souffrir, m’émousser un peu. Car je ne peux plus assumer les douleurs du monde. Que faire, si je sens totalement ce que les autres personnes sont et sentent ? Je vis ‘selon elles’ mais je n’ai plus de force. Je vais vivre un peu ‘selon moi’. Je vais m’imperméabiliser un peu plus. – Il y a des choses que je ne dirai jamais : pas dans des livres et encore moins dans un journal. Et je ne les dirai à personne au monde. Un homme m’a dit que dans le Talmud on parle de choses qu’on ne peut pas raconter à beaucoup de gens, d’autres à quelques-uns seulement et d’autres à personne. (274)

Vivre
« Comment a-t-on osé me dire que je végète plus que je ne vis ? Simplement parce que je mène une vie un peu à l’écart des lumières de la scène. Moi précisément qui vis la vie dans son élément pur. Tellement en contact avec l’ineffable. Je respire profondément Dieu. Et je vis des vies multiples. Je ne veux pas énumérer toutes les vies des autres que je vis. Mais je les sens toutes, toutes en train de respirer. Et j’ai la vie de mes morts. À qui je dédie bien des méditations. Je suis en plein cœur du mystère. Parfois mon âme se tord toute. J’ai une amie qui a des calculs rénaux. Et, quand une pierre veut passer, elle vit un enfer jusqu’à ce qu’elle passe. Spirituellement, souvent une pierre veut passer, alors je me tords toute. Après qu’elle est passée, je me retrouve toute pure ». (290)

Vivre, cette difficile joie
« Vivre – cette difficile joie. Vivre est un jeu, c’est un risque. Celui qui joue peut gagner ou perdre. Le début de la sagesse consiste à accepter que perdre fait aussi partie du jeu. Quand cela se produit, nous gagnons quelque chose d’extrêmement précieux : nous gagnons notre possibilité de gagner. Si je sais perdre, je sais gagner. Si je ne sais pas perdre je ne gagne rien, et j’aurai toujours les mains vides. Celui qui ne sait pas perdre accumule de la rouille dans ses yeux et devient aveugle, aveugle de rancune. Quand on arrive à accepter avec une véritable et profonde humilité les règles du jeu existentiel, vivre devient mieux encore : vivre devient fascinant. Bien vivre c’est se consumer, c’est brûler les charbons du temps dont nous sommes faits. Nous sommes faits de temps, et cela signifie : nous sommes passage, mouvement sans trêve, finitude. » (311)

Ce que lui a dit son analyste
« Vous êtes une dramatique vocation d’intégrité et de totalité. Vous cherchez, passionnément, votre self – centre nucléaire de confluence et d’irradiation de la force – et cette tâche vous consume et vous fait souffrir. Vous essayez de marier, en vous-même, la lumière et l’ombre, le jour et la nuit, le Soleil et la Lune. Quand vous y parviendrez – et c’est le travail d’une vie – vous découvrirez en vous le masculin et le féminin, le concave et le convexe, l’avers et envers, le temps et l’éternité, le fini et l’infinitude, le yang et le yin, dans l’harmonie du tao – la totalité. Alors vous connaîtrez l’homme et la femme – vous et moi ; nous. »(312)
→ je trouve si juste ces termes : vocation d’intégrité et de totalité. Encore plus juste maintenant que j’ai terminé la très belle biographie de Benjamin Moser sur laquelle je reviendrais. Je suis un peu débordée par les choses à recopier, à transcrire, à élaborer, car si je n’ai pas écrit pendant tout ce mois de juillet, j’ai eu par chance le désir et la possibilité de continuer à lire et ce fut quasi exclusivement Clarice Lispector.
Elle qui écrit dans ses Chroniques : « La vérité me dépasse avec tant de patience et de douceur. » (334)

« Sur l’acte d’écrire
« J’ai parfois l’impression que j’écris simplement par une curiosité intense. C’est qu’en écrivant je me donne les surprises les plus inattendues. Bien souvent c’est au moment d’écrire que je prends conscience de choses, dont, puisque je n’en avais pas conscience, je ne savais pas auparavant que je les savais. » (352)

De l’art, de la physique et des mathématiques
« Et pour moi partout où l’intuition joue un rôle, une forme d’art existe ; la physique et les mathématiques possèdent un si haut degré de poétique qu’elles en sont baignées de lumière. Elles sont un art si parfait que je les compare à Bach. » (352)
→ C’est sans doute pour cela qu’elles me fascinent tant, je suis sûre que j’ai l’intuition de cela mais il me faut renoncer, hélas, à en approcher le moins du monde en cette vie. Je l’ai fait un peu à travers quelques livres, ceux de Jacques Roubaud notamment.
À propos du renoncement, Clarice encore : « le temps d’une vie n’est pas suffisant pour faire tout ce qu’on aime. Une grande dose de renoncement est nécessaire. » (357)

Vie et mort ont été miennes
Vie et mort ont été miennes, et j’ai été monstrueuse. Mon courage fut celui du somnambule qui ne sait qu’avancer. Pendant mes heures de perdition j’ai eu le courage de ne composer ni d’organiser. Et surtout de ne pas prévoir. Jusqu’alors je n’avais pas eu le courage de me laisser guider par ce que je ne connais pas et vers ce que je ne connais pas : mes prévisions conditionnaient par avance ce que je verrais. Ce n’étaient pas les avant-visions de ma vision : elles avaient déjà la dimension de mes soucis. Mes prévisions me fermaient le monde. »
Clarice Lispector, Coffret Clarice Lispector en poche – L’Heure de l’étoileLa Passion selon G.H. + livret illustré (Des femmes Poche, 21-22)
→ Ce livre tellement étrange, tellement dérangeant, tellement difficile à comprendre, qu’il faudra sans doute relire, lire et relire, La Passion selon G.H. où toute l’intrigue se replie dans la confrontation d’une femme avec un cafard dans la chambre quittée quelques heures plus tôt par sa bonne. Sans doute la clé de l’œuvre et de la personnalité de Clarice.
« Je vais créer ce qui m’est arrivé. Seulement parce que vivre n’est pas racontable. Vivre n’est pas vivable. Je devrai créer sur la vie. Et sans mentir. Créer oui, mentir non. Créer n’est pas imaginer, c’est prendre le grand risque de la réalité. Comprendre est une création, le seul moyen qui me soit. Il me faudra non sans effort traduire des signes télégraphiques – traduire l’inconnu dans une langue que je ne connais pas, et sans même comprendre à quoi correspondent ces signes. Je parlerai ce langage somnambule qui si j’étais éveillée ne serait pas un langage. » (26-27)

Tenir quelqu’un par la main pour entrer dans le sommeil
« Tenir quelqu’un par la main est ce que j’ai toujours attendu de la joie. Souvent avant de m’endormir – dans cette petite lutte pour ne pas perdre sa conscience et entrer dans le plus vaste monde – souvent, avant d’avoir le courage de partir pour la grandeur du sommeil, je fais semblant de croire que quelqu’un me tient par la main et alors je m’avance, je m’avance vers cette énorme absence de forme qu’est le sommeil. Et lorsque même ainsi le courage me manque, alors je rêve. »
(22-23)
→ Je songe aux petites mains de ces enfants très aimés que j’ai tenues pour les apaiser, jusqu’à ce qu’ils trouvent le sommeil. Je n’ai pas souvenir qu’on m’ait ainsi tenu la main, mais cela peut remontrer trop loin…

Du silence
« Je vais maintenant te raconter comment je suis entrée dans l’inexpressif qui a toujours été ma quête aveugle et secrète. Comment je suis entrée dans ce qui existe entre le numéro un et le numéro deux, comment j’ai vu la ligne de mystère et de feu, et que c’est une ligne subreptice. Entre deux notes de musique il existe une note, entre deux faits il existe un fait, entre deux grains de sable si contigus soient-ils il existe un intervalle, il existe un sentir qui est entre-sentir – dans les interstices de la matière primordiale se trouve la ligne de mystère et de feu qui est la respiration du monde, et la respiration continue du monde est ce que nous entendons et appelons silence.(119)
Extraordinaire niveau de profondeur et d’introspection chez Clarice Lispector : « Toutes les fois où j’ai vécu la vérité ce fut au travers d’une impression de rêve inéluctable : le rêve inéluctable est ma vérité. » (121)

Le roman
Ouverture du Flotoir de nouveau pour une belle remarque de Milan Kundera de nouveau empruntée à Patrick Corneau en son Lorgnon Mélancolique : « Un livre “en souffrance” depuis des mois sur une pile réservée m’a fait signe dernièrement : L’Amour des Maytree d’Annie Dillard. J’avais lu avec enthousiasme ses “essais romancés” disponibles en français chez Bourgois sauf ce texte, son magnifique deuxième roman (2007). Je viens de le terminer, confirmant – s’il en est besoin – la supériorité du roman comme manière inégalable de penser l’existence. Ce que le regretté Milan Kundera n’a cessé d’affirmer et a magistralement démontré : ‘Le roman connaît l’inconscient avant Freud, la lutte des classes avant Marx, il pratique la phénoménologie (la recherche de l’essence des situations humaines) avant les phénoménologues.’ » 
Il parle aussi d’un petit opus de John Cowper Powys que je télécharge sur ma liseuse, L’Art de résister au malheur. Une lecture pour ce moment un peu difficile.

Dominique Fourcade
« Je suis tout proche du récit mais ça n’ira pas plus loin, je n’en suis pas capable… je ne sais pas enchaîner, mes phrases rompent les unes avec les autres, changent de plan plusieurs fois à l’intérieur d’elles-mêmes, en vérité c’est pour ça que je travaille, la rupture d’une phrase à l’autre, d’un mot à l’autre, d’électrocution en électrocution, ce n’est pas compatible avec l’élaboration d’un roman… … déjà que je faisais à peine équipe avec moi-même … … la grande question est le toucher du son des mots »
Dans une note de lecture d’Isabelle Baladine Howald, consacré à Flirt avec elle de Dominique Fourcade que je publie en ce jour de retour aux publications de Poesibao (non sans mal d’ailleurs, mais cette transplantation dans le Flotoir est bon signe !)

Flotoir
Tout doucement, bel endormi, vas-tu te réveiller ? Tu te souviens que ton P’tit Bonhomme a été sauvé d’un engourdissement fatal dans la neige, par la langue chaude de son chien qui venait de le retrouver ?

La neige, comme une langue chaude
« W.A. Bentley, surnommé Snowflake, sera le pionnier de la photographie de flocons. Premier cliché le 15 janvier 1885. Quatre mille cinq cents plaques suivront. Pas deux flocons pareils, inimaginable ! De la même manière, il étudiera les gouttes d’eau, la rosée, les nuages… avant de mourir en 1931 d’une pneumonie contractée après un blizzard… »
(Extrait d’un dossier de presse d’Arléa sur le livre Guide anachronique de la neige, signé Elisabeth Foch-Eyssette (à paraître en novembre 2023)

Flotoir again
Oui j’ai tant lu, sans rien écrire, faute d’énergie, tout cet été. Lire n’a pas été affecté par cette forme de dépression ou de burn-out que j’ai traversée, mais je n’ai pas pu lire de poésie, je dois le noter. « Je me fous de la poésie » aurait dit Valéry à une certaine époque. Cela m’arrive aussi, par saturation sans doute. Je me suis plongée dans la vie et l’œuvre de Clarice Lispector, j’y reviendrai sûrement. Et puis récemment, deux correspondances, celle de Christian Bailly et Gérard Titus-Carmel, et celle de Pierre Pachet et de Georges Perros. Lectures suffisamment importantes pour figurer dans ce Flotoir, qu’il te faut bien lécher de ta langue chaude, mon petit chien imaginaire, pour m’aider à le réanimer.
Je lis aussi depuis quelques jours Marielle Macé, Respire et Jean-François Billeter, Une révolution dans la pensée. Le Macé me déçoit un peu tant il entonne les thèmes à la mode (ah l’arbre, ah la respiration !) et aligne des lieux communs, en tous cas disons pour l’instant rien qui m’apprenne grand-chose alors que j’ai énormément réfléchi à la respiration depuis 5 ans que je pratique quotidiennement la méditation et que je ne sais toujours pas ce que c’est ! Billeter, c’est une autre paire de manches. Assez révolutionnaire en effet et qui va me demander un vrai effort, et sans doute de reprendre certains de ses livres antérieurs, comme Un paradigme.

Étonnement
Lu récemment un grand article sur la volonté écologique des éditeurs. Il était question du papier et de sa production si polluante et gourmande en eau, de la chimie des encres, de l’alimentation électrique des machines d’imprimerie, etc. etc. Pas un mot sur le développement de la lecture électronique ! Alors que précisément, elle permet d’éviter de consommer du papier, de l’eau, des produits chimiques, bref de polluer.
Je n’écris pas ici contre le livre, que j’aime tant et défend bec et ongles, au milieu desquels je vis (des milliers partout autour de moi). Mais je suis choquée que les éditeurs n’évoquent pas cette possibilité, surtout pour des « livres de grande consommation ! »

Je n’y arriverai pas !
eu l’idée qu’il me fallait renoncer à la transcription de toutes mes lectures estivales, puisque la lecture a continué et plutôt généreusement alors que j’étais en panne grave d’énergie et pas capable de noter, reporter dans le Flotoir, etc. C’est si énorme que c’est décourageant. Donc je reprends le cours du Flotoir, en temps semi réel, ici, certaines lectures estivales ne seront pas trop présentes. J’ai lu essentiellement autour de Clarice Lispector, puis Chères images de Nicolas Pesquès, qui ne m’a pas passionnée, la correspondance de Pachet et Perros, qui elle m’a beaucoup intéressée, celle de Christian Gailly et Gérard Titus Carmel surtout parce qu’elle tourne autour du Voyage d’hiver et je vais d’ailleurs ranger le livre dans ma bibliothèque de travail Voyage d’hiver. Je suis repartie dans Billeter, après avoir lu Une révolution dans la pensée, car j’ai senti le besoin de relire Esquisses, formidable et Un paradigme que je n’ai pas forcément lu en entier à l’époque où je l’ai commencé.
Hier après-midi, lectures à la volée : Claro, toute autre chose, intéressant, Sautou Grand Saint Vincent, m’émeut, Galina Rymbu, poète russe exilée en Ukraine, qui m’impressionne beaucoup. Mais surtout le très beau livre de Liliane Giraudon, une femme morte n’écrit pas, avec une superbe dédicace dessinée.

Mathématiques
Lu avec passion un grand article d’Epsiloon sur un jeune mathématicien allemand, dont il est dit que c’est le plus important et le plus novateur depuis mon cher Grothendieck, il s’appelle Peter Scholze, a déjà reçu la médaille Fields, à trente ans en 2018. Ses confrères sont unanimes, « il crée des espaces qu’on n’imaginait par pouvoir exister », « Scholze est une source d’inspiration pour beaucoup de monde. Il fait énormément de bien à tous, car il redynamise plein de domaines », ou encore « On peut effectivement parler de révolution ». L’article est à peu près compréhensible car il n’entre pas du tout dans les concepts mathématiques hors de la portée du commun des mortels et encore plus de quelqu’un comme moi qui n’ai jamais compris les maths, mais qu’elles fascinent (peut-être par la faute de Jacques Roubaud ?). Epsiloon, n° 27, septembre 2023.
Epsiloon a été créé par des dissidents de Science & vie lorsque les journalistes se sont vu imposer par leur nouvel actionnaire des contraintes d’économie incompatibles avec une vraie qualité scientifique des articles. L’IA n’avait pas encore frappé mais on peut penser qu’on leur aurait conseillé d’y recourir. Ils arrivent à leur trentième numéro bientôt et ils sont tous passionnants et accessibles à une simple curieuse ouverte d’esprit, mais sans aucune culture scientifique. Dans ce même numéro, par exemple, un bel article sur le phénomène le plus énorme dans l’univers, la fusion de deux trous noirs supermassifs et les ondes gravitationnelles que cela génère et que l’on vient de capter, des ondes à très basse fréquence, une sorte de bruit de fond de l’univers.

Jean-François Billeter
J’ai toujours été intéressée par son travail. Je viens de lire son dernier petit opus paru chez Allia, Une révolution de la pensée. Et cela a rendu nécessaire de replonger dans deux livres précédents, Esquisses et Un Paradigme.

Une méthode, l’induction et non la déduction
Billeter propose une méthode nouvelle, quitter le raisonnement déductif comme celui d’un Descartes ou d’un Spinoza, au profit d’une démarche pragmatique, qui n’est pas sans me faire penser à certaines idées mises en œuvre dans la méditation : « Aujourd’hui, il convient d’inverser sa méthode [Spinoza] et de procéder non par déduction, mais par induction. Observons notre activité, décrivons les phénomènes qui retiennent notre attention, voyons les rapports qu’ils ont entre eux : cela nous mènera aux lois de l’activité. Choisissons à chaque étape les mots qui rendront le mieux compte de ce que nous apercevons. C’est ainsi que nous parviendrons à la connaissance du sujet dont nous avons besoin ». (JF Billeter, Esquisse N° 6)

Cette idée
qu’il ne me faut pas noyer le Flotoir de notes et de citations. Un critère pourrait être : cette citation ai-je envie de la garder, et de la recopier à la main ? Les livres que je préfère, je les garde et je les annote, donc ai-je besoin de stocker autant d’extraits dans ce Flotoir, n’est-ce pas précisément une de ces contraintes que je m’impose et qui nuisent à mon travail de fond.

Boulimie
Ne fais-je pas preuve de boulimie dans le domaine mental. Il faut toujours remplir, remplir. Réfléchir, découvrir, absorber, noter. Laisser vivre les émotions, laisser des découvertes faire leur travail intérieur sans forcément les étayer par des notes… marquer beaucoup de temps d’arrêt, ce qui est d’ailleurs la préconisation suivante de Billeter dans Esquisses.
Et je pense que je ne fais pas assez de synthèse et de tri, comme si je stockais ici à l’infini, sans hiérarchie. Même si des relectures de « vieux » Flotoirs (tenu depuis 2000) me montre des courants réguliers, très stables. Des récurrences, dont on pourrait presque calculer la fréquence. Est-ce qu’une IA saurait faire cela un jour : calculer la récurrence de tel ou tel thème, mathématique, musique, lecture, dans la masse des 7000 pages du Flotoir ?

De l’observation
Selon JF Billeter trois points sont importants en ce qui concerne sa méthode d’observation : il s’agit d’abord de l’observation de ce qui se passe, donc de notre activité – Ce qui nous mène in fine « à nous percevoir nous-mêmes comme tout entiers faits d’activité » (Esquisse 7). Et il existe un moyen simple d’augmenter puissamment cette observation, l’arrêt, « indispensable à qui veut aller au-delà d’une observation superficielle ». Et bien sûr, « l’observation de l’activité que nous déployons quand nous nous servons du langage revêt une importance particulière. »

De l’arrêt
Oui il faut suspendre l’activité parfois, pour l’observer. Qu’est-ce que je suis en train de faire, très concrètement et pourquoi « Nous sommes naturellement actifs, nous vivons la plupart du temps dans l’action, effective ou imaginée. Tous nos actes, tous nos gestes, même imaginés, sont intentionnels » (esquisse n° 8)

Ce chemin semé de tessons
Je relève cette très belle note de Vincent Degrez lisant pour Poesibao le dernier livre de F.J. Ossang, Ce curieux atour des ténèbres : « Et, toujours, ce chemin semé de tessons qui borde la mémoire. Cette difficulté ‘de retenir entre ses doigts une poignée de sable’, c’est-à-dire d’évoquer ‘le passé, la vie active des morts’, car cela ‘sonne faux’  : il est ‘impossible de retrouver une matière de chair qui conçoive ce que la mémoire efface : les images sont dénaturées, la pression sensuelle et nerveuse s’auréole de songes…’ »

Contralto
J’extrais d’un beau texte de Michèle Finck que je publie aujourd’hui dans Poesibao, ces mots :
« Mais pourquoi Yves Bonnefoy a-t-il choisi, entre toutes les voix, la voix de femme la plus grave, le contralto ? Il faudrait écrire une histoire du contralto dans ses rapports avec la poésie. Frappante est en effet la fascination qu’exerce le contralto, plus que toute autre tessiture vocale, sur les poètes. Le contralto peut s’écouter comme la muse de la poésie moderne. C’est ainsi que déjà Nerval célèbre, dans Les Filles du feu, ‘ce ‘parler’ si charmant des pays de brouillard, qui donne aux plus jeunes filles des intonations de contralto.’. De même Valéry révèle que sa poésie n’a pas de plus haute ambition que celle d’être à la mesure d’une voix de contralto : ‘A un certain âge tendre, j’ai peut-être entendu une voix, un contralto profondément émouvant…Ce chant me dut mettre dans un état dont nul objet ne m’avait donné l’idée (…) Et je l’ai pris sans le savoir pour mesure des états et j’ai tendu, toute ma vie, à faire, chercher, penser ce qui eût pu directement restituer en moi, nécessiter de moi -l’état correspondant à ce chant de hasard’. Le contralto n’est-il pas ce qu’on pourrait appeler, d’un beau vocable de François Lallier, ‘la voix antérieure’ de la poésie moderne et de celle d’Yves Bonnefoy ? »

Traduire la sensation
De la très belle note que François Lallier consacre au livre de Pierre-Yves Soucy, j’extrais une citation de ce dernier : « Trouver une forme à la sensation qui ne trahisse ni ne tarisse la force et la douceur de sa vérité »
(Pierre-Yves Soucy, De si près, l’ici du corps, Lettre volée, 2023)

L’écriture n’est plus solitaire
« L’écriture n’est plus solitaire dès lors qu’on écrit avec ses lectures comme s’il s’agissait d’alliés par-delà l’espace et le temps. »
→ cette forte remarque de Marie de Quatrebarbes dans un entretien avec Pierre Vinclair ne peut que me toucher, dans la mesure où pour moi, écriture et lecture sont totalement interdépendantes.
Autre remarque de Marie de Quatrebarbes dans le même entretien : « Vanités est un livre écrit en lisant d’autres livres, dans une forme d’aller-retours incessants. Plus qu’un protocole d’écriture, il y a à l’origine cette tension entre lire et écrire, qui est une tension du temps dont on dispose et aussi une économie du désir. La greffe est une réponse concrète à cette tension : les prélèvements sont des arrachements brefs, saccadés, impulsifs du temps de la lecture qui bascule vers celui de l’écriture. »

Les 80 fleurs de Zukofsky
Et bien sûr, je ne peux que reprendre cette histoire contée par M. De Quatrebarbes : « les 80 flowers de Louis Zukofsky, approchées d’abord à travers les traductions de Jacques Roubaud pour la revue Zuk, lu ensuite en anglais avant qu’Abigail Lang fasse paraître son impressionnante traduction de l’ensemble du livre. Le principe des 80 flowers est le suivant : Zukofsky a écrit 80 poèmes pour 80 fleurs. La forme des poèmes est fixe (8 vers de 5 mots), et ces derniers recèlent des mots issus de ses précédents livres. Zukofsky a consacré une dizaine d’année à l’écriture des 80 flowers, qu’il prévoyait de faire paraître pour ses 80 ans, comme un cadeau ou une promesse faite à lui-même. Malheureusement, il ne l’a pas vu publié. Ce qui est bouleversant, dans les 80 flowers, c’est qu’il s’agit d’une vision en petit, extrêmement dense, d’une vie d’écriture se donnant à travers une sorte d’herbier, un livre de botanique intime. »