« Ce petit plus qui nous est donné à tous : le sel de la vie », Flotoir du 27 octobre au 1er novembre 2026


Des pages du carnet de notes avec l’IA, la lecture, la musique, la résurrection du vieux Poezibao et autres sels.

 

photo ©florence trocmé, novembre 2026

 

mardi 27 octobre 2026

La frontière homme machine
Ecrivant ce titre, me vient une terrible image, mais qui pourrait bien illustrer ce que je devine du propos que je commence à lire, qui me frappe et dont je vais transcrire quelques idées ici : j’ai vu un homme tomber dans une machine, silo à grains ou autre broyeuse. Et quand je pense broyeuse, je pense aux broyeuses de poussins dont parle Jean-Pascal Dubost dans son très beau livre, Animaleries.
Il s’agit donc dans cet article de The Conversation, signé Ganesh Gowrishankar et Madalina Croitoru de la frontière entre l’homme et la machine. Préambule : nous parlons de l’IA comme si elle était une sorte de machinerie, de processus extérieurs à nous. Or « Aujourd’hui, l’émergence des systèmes d’intelligence artificielle grand public brouille les pistes : nos souvenirs et nos décisions sont souvent intimement liés à nos traces numériques tandis que les systèmes informatiques modernes se nourrissent de nos données. (…) Il existe quelque chose d’étrangement rassurant dans la manière dont nous continuons à parler de l’intelligence artificielle. Comme si la géométrie fondamentale de cette relation avait déjà été tracée une fois pour toutes. D’un côté, les êtres humains. De l’autre, les machines. Pourtant, les machines deviennent plus rapides, plus convaincantes, plus autonomes ; les humains s’adaptent, résistent, ou finissent peut-être par s’effacer un peu. Mais la frontière qui sépare les deux demeure remarquablement peu interrogée, comme si sa permanence allait de soi.
→ il me semble toutefois que cela rejoint en partie la question virtuel/réel qui elle a déjà été bien explorée ?
Et donc : « La particularité de l’intelligence artificielle contemporaine réside précisément dans son refus de rester à l’extérieur de nous-mêmes.
Les outils d’autrefois occupaient une place relativement simple dans nos existences. Un marteau prolongeait la main. Un télescope étendait la portée du regard. Un ordinateur facilitait le calcul. On les utilisait tout en restant solidement ancré dans son identité propre.
L’intelligence artificielle vient troubler cet équilibre. Peu à peu, l’interaction cesse de paraître cognitivement extérieure. La mémoire se disperse dans des archives numériques auxquelles nous revenons sans cesse. Les décisions émergent d’une négociation continue avec des algorithmes capables d’anticiper nos préférences (à l’image des systèmes de recommandation déployés sur les grandes plateformes numériques) avant même que celles-ci ne se soient entièrement formées.
Les systèmes fondés sur le dialogue argumentatif illustrent cette transformation en intégrant les réactions de l’utilisateur dans un processus itératif de justification et de révision des recommandations : la réflexion peut désormais se déployer au travers d’échanges avec des agents conversationnels.
→ il me semble très important de bien réfléchir à cela. Introspectivement aussi, lorsque l’on utilise une IA agentique (j’ai toujours envie d’écrire argentique, en référence à la photographie !). Oui parfois, j’ai l’impression de m’adresser à un être humain quand je poursuis certaines « discussions » avec une IA. Pour certaines je n’ai pas programmé l’effacement immédiat de nos conversations et je suis parfois étonnée (pas toujours agréablement) de voir que l’IA en question fait allusion à une de mes compétences dont j’ai parlé il y a un moment. Du genre « vous qui êtes une grande lectrice de poésie… » Aïe. Et en même temps, quelle fécondité grâce à ces agents pour mon travail. J’accomplis ma part et surtout j’ai mon âge, ma caboche est formée depuis belle lurette, même si je me considère comme en apprentissage permanent et c’est précisément là où peut-être je dois faire attention : je ressens l’IA comme un merveilleux outil d’apprentissage. Je suis devenue aussi plus autonome pour mes problèmes informatiques. Il m’arrive de trouver la solution via l’IA sans avoir à demander à mes grands compétents, mon frère ou mon fils !

Les traces de l’expérience
Cela encore qui doit donner à penser. Car je crois qu’il est essentiel que nous « pensions » l’IA et ce qu’elle nous fait, à nous tous, de l’étudiant à l’artiste… je vois trop de personnes me dire « ça ne me concerne pas », « ça ne m’intéresse pas du tout », « je déteste et je ne veux pas m’en servir », voire même cela m’est arrivé « ne vous servez surtout pas ce truc ! »
« Dans le même temps, les systèmes artificiels se nourrissent d’immenses quantités de traces de l’expérience humaine. Les modèles de langage y découvrent les multiples formes d’expression des émotions et acquièrent la capacité d’en interpréter les nuances. Ils en ont appris les indices linguistiques, les nuances affectives et les contextes d’expression, jusqu’à reconnaître des états émotionnels complexes dans les interactions textuelles. Ils assimilent les traces de l’expérience humaine sans jamais relever de l’expérience humaine elle-même. »
Et les auteurs d’introduire un concept qui m’est cher et que j’utilise souvent, pour penser la relation entre les personnes, ou bien entre un livre et moi, le liminal. « Ce qui apparaît alors est un ‘espace liminal’ : un territoire où il n’y a ni fusion véritable ni séparation nette, mais un état intermédiaire, fluide, dans lequel les catégories qui structuraient autrefois nos interactions perdent progressivement leur évidence. L’humain devient partiellement artificiel à travers l’externalisation graduelle de sa cognition, de sa perception et de son action. La machine, quant à elle, absorbe le langage, les mouvements, les comportements et les affects humains au fil même de l’interaction. Autour d’eux, l’environnement commence lui aussi à se transformer, acquérant une nature hybride qui lui est propre. Aucune de ces catégories ne disparaît complètement. Mais aucune ne ressort intacte de la rencontre. »
→ je note bien : aucune ne ressort intact de la rencontre, je ne ressors pas intacte de ma rencontre avec un livre, mais je ne ressors pas non plus intacte (en positif ou en négatif) d’un « dialogue » un peu poussé avec une IA. La conversation m’imprègne. Je l’éprouve. Je la mets à l’épreuve aussi.

Quelques grandes peurs
Alors j’interroge Euria car je me demande comment furent reçus Internet, l’ordinateur personnel, Internet et plus loin de nous l’électricité.
« •L’électricité (fin XIXᵉ – début XXᵉ)
La peur est d’abord physique et corporelle. On craint l’électrocution, les ‘névroses électriques’, les incendies. Edison lui-même alimente la terreur en électrocutant publiquement des animaux pour disqualifier le courant alternatif de Tesla. C’est une peur de l’invisible – un fluide qu’on ne voit pas, qu’on ne comprend pas, et qui peut tuer. L’argument économique existe déjà : les allumeurs de réverbères et les ouvriers du gaz protestent. Mais la résistance reste marginale face à l’émerveillement. En une génération, l’électricité passe du miracle au banal.
•L’ordinateur individuel (années 1980)
La peur est cognitive et sociale. ‘Les ordinateurs vont remplacer les gens’, ‘c’est trop compliqué pour moi’. On découvre une nouvelle forme d’exclusion : l’illettrisme informatique. Les bases de données informatiques inquiètent pour la vie privée (la CNIL naît en France en 1978, avant même les PC grand public).
Mais le récit dominant est celui de la libération :  l’outil personnel, la démocratisation. La peur est diffuse, rarement organisée.
•Internet (années 1990–2000)
La peur est morale et informationnelle. Pédopornographie, rumeurs, ‘on ne peut plus faire confiance à rien’, ‘c’est un gadget pour geeks’.
La fracture numérique devient un sujet politique. Les métiers de l’information (presse, voyagistes, agences immobilières) sont les premiers à trembler, mais on croit encore que les emplois ‘de terrain ‘sont épargnés.
•L’IA générative (2020s)
La peur est existentielle et identitaire. Ce n’est plus la machine qui remplace le bras ou la mémoire, c’est le jugement, la créativité, la langue elle-même. La nouveauté par rapport aux vagues précédentes
La différence fondamentale, c’est que pour la première fois, la technologie imite la cognition humaine – pas la force musculaire, pas le calcul, pas la transmission. Et ça, aucune vague précédente ne l’avait fait. C’est pourquoi la réaction émotionnelle est plus viscérale que pour Internet, plus rapide que pour l’ordinateur, et plus universelle que pour l’électricité : chacun se sent concerné, parce que chacun pense à son intelligence. »

Je me souviens de Cole Swensen
Filets matinaux (plus garnis que ceux des marins), Et, et, et de Cole Swensen et cette merveille : « Je songe à la façon dont l’allitération et d’autres relations sonores fondées sur la consonance étirent loin le texte, poussant les lecteurs, à travers le poème et au-delà, tandis que les relations fondées sur les voyelles, toutes formes de rimes, fausses rimes, rimes biaises, assonances etc. replient le texte sur lui-même, attirant ainsi les lecteurs à l’intérieur du poème, les envoyant ricocher en tous sens, intensifiant le tissage, les retenant au cœur du texte. Les deux agissent ensemble pour accentuer l’élasticité de la dynamique dedans/dehors ou comment le poème est toujours une forme aérienne bouillonnante qui s’échappe par l’esprit du lecteur, lui-même sans fin ramené au centre du poème ». (p. 84)

Sels
La présence de l’accordeur qui dépoussière en profondeur mon piano de Bretagne et qui l’accorde, puis me dit que c’est un excellent petit piano – cet accordeur d’aspect encore bien juvénile mais qui a 72 ans et qui me dit qu’il continue à travailler parce qu’il adore son métier – l’amitié si agissante de Santiago Zuluaga qui va permettre une remise en ligne complète de mes anciens sites et qui est d’une patience et d’une gentillesse exceptionnelle avec moi – la pluie, la pluie, la pluie qui tombe enfin – faire une merveilleuse balade sur la plage agrandie à l’infini par la grande marée – découvrir mes photos sur l’ordinateur tout de suite en rentrant de promenade (il fallait attendre si longtemps jadis…)

Oui, parfois je ne « pige » pas
… alors j’écoute David Bessis qui dans Mathematica écrit : « La petite voix timide qui vous dit que vous ne comprenez pas, c’est votre intuition mathématique. Ne la confondez pas avec la grosse voix bruyante, celle qui vous dit que vous êtes nul. La petite voix essaye de vous guider. C’est elle qu’il faut écouter, avec la plus grande attention. C’est elle dont il faut prendre soin. C’est elle qu’il faut protéger, tout au long de votre vie. »
→ la voix de l’intuition. Qui souvent me dit le contraire de ce que la doxa voudrait me faire prendre pour argent comptant.

Comment ne pas souscrire
« Nous avons besoin de la littérature et de l’art parce que l’une et l’autre nous renvoient aussi des tableaux de nos paysages intérieurs par des voies détournées, métaphoriques, qui donnent forme à ce qui était infigurable, impensable. Parce que nos associations, notre curiosité, notre créativité, notre pensée, sont relancées. Parce que fréquenter des œuvres, anciennes et actuelles, enrichit les conversations sur la vie. Parce que cela permet de changer les chagrins en idées, de transformer les événements de la vie en quelque chose qui ait un sens et une beauté. » (Michèle Petit, éloge de la lecture)

mercredi 28 octobre 2026

La musique, on the road again
Beaucoup de choses à noter autour de la musique. Mon plaisir à jouer de mon piano d’ici, j’y reviendrai, il me faut creuser cela et la différence avec Paris – l’écoute du très beau disque Scarlatti d’Alexandre Tharaud – le travail sur Muzibao que Santiago vient de remettre en ligne ; il l’a mis sous un autre système d’édition que celui que j’utilise pour Poesibao dans WordPress et cela me sert d’apprentissage, avant que nous basculions sur mon serveur Poesibao, avec tout le contenu depuis 2004 jusqu’à aujourd’hui et le Flotoir, idem. Et puis la lecture du livre de Jérôme Bastianelli. Et qui sait, une petite envie de reprendre, tout doucement, très modérément, Muzibao, qui s’appellera désormais Musibao.

Et soudain, la musique
tel est le titre du livre de Bastianelli, chez Actes Sud. Impressions assez partagées, beaucoup de banalités et de facilités, qui corroborent une nouvelle fois le fait qu’écrire sur la musique est un exercice de très haut vol. Mais aussi quelques passages passionnants sur lesquels je vais revenir. Je pense notamment à un portrait de Mompou et à la lecture d’une lettre de Proust tout à fait sidérante. Et que je ne connaissais pas.
En fait, le livre traite beaucoup de la question spiritualité et musique, et ouvre par quelques belles pages sur Les Leçons de Ténèbres.

Mompou
Certains de mes amis mélomanes ou musiciens m’ont beaucoup parlé de Frédéric Mompou, j’ai essayé d’écouter un peu de sa musique mais je n’y suis pas entrée. Je pense qu’il faut pour cela un peu de temps et concentration que je ne lui ai sans doute pas accordés. « Tandis que certains cherchent une voie d’accès à l’absolu dans d’audacieux et inédits langages musicaux, d’autres empruntent une direction inverse : celle du retrait, de la raréfaction, presque du silence. Parmi eux, Federico Mompou (1893-1987) occupe une place à part. Catalan, discret jusqu’à l’effacement, il traverse son époque sans bruit. » (p. 57)
Il vit une expérience sonore précoce et fondatrice : « Son grand-père maternel dirige une fonderie réputée, et le jeune garçon assiste à l’accord minutieux des cloches, à la recherche de leur timbre juste, à la lente naissance d’un son qui ne se donne jamais d’un seul coup, mais s’épanouit dans le temps. Toute la musique de Mompou portera la trace de cette expérience originelle : accords larges, pédales profondes, halos harmoniques où le son semble flotter entre présence et disparition. (…) Un soir de la fin des années 1940, il lit quelques vers de saint Jean de la Croix. Deux expressions l’arrêtent, comme si elles avaient été écrites pour lui : la música callada, la soledad sonora, “la musique qui se tait, la solitude sonore”. Mompou comprend aussitôt que ces mots disent ce qu’il cherche depuis toujours. Il lui faudra pourtant près de vingt ans pour en tirer toutes les conséquences musicales, et cette lente maturation est à l’image de son rapport au spirituel : non dogmatique et presque pudique. » (p.59)
« La quête de Mompou trouve son accomplissement dans la Música Callada, écrite entre 1951 et 1967. Quatre cahiers, vingt-huit courtes pièces, presque rien en apparence. Pas de virtuosité, pas de forme démonstrative, parfois même pas de barres de mesure, mais une intensité rare. Inspirée par saint Jean de la Croix, cette musique n’illustre aucun texte mystique et ne cherche pas à traduire une expérience religieuse déterminée. Elle tente autre chose : faire entendre une écoute intérieure. Mompou le dit clairement : ‘Cette musique est silence, car son audition est interne’. Il s’agit en quelque sorte de conduire la partition jusqu’au seuil où elle se confond avec le silence. » (p.62)

Une lettre de Proust, la musique comme une messe
En 1902, Proust assiste à un récital d’un pianiste qui me semble bien oublié, Francis Planté. Il écrit alors à ce dernier cette lettre stupéfiante : « ‘Monsieur, Mon corps m’a fait si cruellement expier tantôt le peu de compte que j’avais tenu de sa fatigue en allant avenue du Bois hier soir, que je n’ai pu encore vous remercier des joies uniques que personne ne m’avait données avant vous et que vraisemblablement personne ne me donnera non plus après : elles sont pour cela trop inséparables de votre personne dont vous faites en jouant le don perpétuel et sublime: ‘Écoutez, ceci est ma chair, ceci est mon sang.’ Mais aussi il n’y a pas une phrase, pas un trait, pas un accord, pas une note, qui ne contienne et n’offre la ‘présence réelle’ de votre âme inspirée et charmante. Et l’on sort de cette messe artistique, se pouvant presque dire votre ami, s’il est vrai qu’à chaque œuvre exécutée ce n’est pas seulement avec l’auteur, mais aussi avec vous et votre Saint-Esprit musical que nous avons communié. Et qui peut dire encore, après la ‘transsubstantiation’ d’une trinité si complète, qui est l’auteur, et si ce n’est pas vous ? J’entends bien que la lettre reste du compositeur. Mais l’esprit qui la vivifie intarissablement ? »
En quelques lignes, Proust convoque donc, avec une audace presque déconcertante, tout l’appareil théologique de l’Eucharistie pour dire ce qu’il a vécu lors d’un récital de piano. Non seulement la musique est élevée au rang du sacré, mais elle est pensée comme un acte sacramentel. L’interprétation devient don de soi, présence incarnée, communion réelle’. » (p.71)
→ Jérôme Bastianelli voit juste, Proust ici convoque tout l’appareil théologique, complexe, de l’Eucharistie. Dès la lecture de sa formule, écoutez, ceci est mon corps, ceci est mon sang, mon esprit a été alerté. Impressions confortées par deux autres mots, très particulier, très fortement connotés pour les catholiques (beaucoup moins pour les protestants !) : présence réelle (les catholiques pensent qu’après la consécration à la messe, le Christ est réellement présent dans le pain et le vin), et ce processus très particulier est celui de la « transsubstantiation ». La musique, dit encore Bastianelli, est ici « pensée comme un acte sacramentel ».
« Ainsi la musique devient-elle, pour Proust, une expérience spirituelle sans dogme, mais non sans exigence. Elle requiert une disponibilité absolue, une écoute radicale, une forme d’abandon comparable à celui que les traditions religieuses associent à la prière ou au sacrifice. Dans cette lettre à Francis Planté, écrite bien avant la grande œuvre romanesque, se dessine déjà avec une netteté particulière une intuition fondamentale : certaines expériences esthétiques ne se contentent pas de plaire ou d’émouvoir ; elles engagent le corps, l’âme, la perception du temps – nous transforment et laissent, longtemps après le silence, une trace durable, presque sacrée » (p. 75)

jeudi 29 octobre 2026

Titres, légendes, etc. (Traces, pistes, questions)
La BnF archive Internet depuis 30 ans : 64 milliards de pages conservées
Antoine Spire, voix de France Culture et ancien président du PEN Club français, est mort
Philippe Jaffeux – Alphabet de A à P (Jannink)
Michel Bernard & Baptiste Bohet, Vers une nouvelle paginalité ? Essai sur les mutations de la page

vendredi 30 octobre 2026

Les archives de Poezibao
Nous sommes en plein travail avec Santiago Zuluaga que je tiens à nommer, à remercier ici pour la première fois, vraiment. C’est lui qui a volé à mon secours, fin août 2025, alors que je désespérais de pouvoir sauver tous mes sites encore hébergés chez l’Américain Typepad qui venait de décider, brutalement, de se saborder, engloutissant tout le travail de ses milliers d’usagers. Pourtant payeurs d’un abonnement annuel. En nous donnant un mois pour faire la sauvegarde de nos sites. Or celle possible avec les outils proposés par typepad était très incomplète, car toutes les images et tous les PDF étant localisés ailleurs, sur leurs serveurs, tous les liens étaient perdus. C’est alors que Vincent Pélissier, l’éditeur magnifique de Fario, m’a dit qu’il pouvait en parler avec Santiago qui travaille avec lui (il dirige notamment une belle collection). Santiago a consacré en septembre 2025 des heures à faire la sauvegarde la plus complète possible et surtout la plus exploitable possible pour la remise à flots des 13 000 articles de Poezibao et des articles de Muzibao et du Flotoir ! Poesibao et Le Flotoir avaient migré depuis fin 2023 (j’avais senti le coup venir !) sur de nouveaux sites, indépendants et hébergés sur un serveur français. Mais pas Muzibao qui a avait totalement disparu. Très pris, Santiago n’a pu ensuite consacrer le long temps nécessaire à la remise en ligne des articles, mais c’est en cours. Muzibao a déjà repris vie et cela me donne envie de le réalimenter un peu. Je donnerai prochainement son nouveau nom. Pour l’instant on peut le consulter sur muzibao.poesibao.fr.
j’avais envie d’’écrire cette si belle histoire ici, pour moi mais aussi pour les lecteurs du Flotoir, qui sont souvent des lecteurs de Poezibao depuis longtemps. On m’a plusieurs fois demandé des articles disparus depuis le sabordage de Typepad, je suis si heureuse de dire que tout cela va être bientôt de nouveau accessible. Un immense merci à Santiago Zuluaga sans lequel rien de tout cela n’aurait été possible.

Raretés botaniques et trouvailles photographique
Dans le beau livre Botaniste, je relève ces mots qui me font penser à ma quête photographique : « Une expédition botanique n’a rien d’une flânerie insouciante : en s’efforçant de passer en revue chaque plante, elle vise l’absolu. Et l’absolu s’atteint lorsque surgit soudain un petit Dorstenia aux nervures argentées, ou un bégonia aussi minuscule que duveteux : décrire une plante demande une intense concentration, car ce qui va se perdre à jamais au moment du pressage doit se retrouver sur le papier. Il y a bien sûr la photo, mais nulle image ne pourra remplacer l’écrit : écrire, décrire, c’est entrer dans le secret du végétal, c’est relever le latex qui suinte sur la tige, le nectar qui goutte du pistil, préciser le parfum qui déborde d’une corolle, dire l’ombre qui rôde sous la branche et reposer son crayon seulement si, en fermant les yeux, la plante est là, à l’identique. » (livre de Marc Jeanson et Charlotte Fauve)
Dans une expédition photographique, programmée ou improvisée, je sais plus ou moins ce que je cherche, car j’ai de grandes thématiques. Mais une fois sur le terrain, je ne me focalise que modérément et je regarde, je regarde partout, jusqu’à ce que quelque chose me tire l’œil (c’est souvent plus ou moins paréidolique). Je ne vise pas toujours bien, ni juste, ne découvre pas de raretés, mais parfois, une photo est là, vraiment, quelque chose d’extrêmement transitoire, une trace-écriture sur le sable, ce que Jean Nicolas Clamanges, adepte aussi des paréidolies, appelle des ondains, petites figures d’écume sur l’eau… une pierre. Ce sont beaucoup les matières qui me parlent et m’attirent. J’ai aussi mes écorcés, qui parfois sont écorchés comme mon eucalyptus chéri dont une grande part de l’écorce a été arrachée par la tempête et git dans l’herbe.
« Comme Pascal qui voudrait que les idées gardent la trace du risque de disparaître qu’elles ont encouru, je voudrais que les idées gardent la trace de ce à quoi elles se sont arrachées pour apparaître, et qui est non pas leur contraire, mais leur terreau, leur milieu nourricier ; à savoir un certain état de la substance cérébrale elle-même, auquel je donne le nom d’ennui, une forme d’attente désintéressée pendant laquelle la machine cérébrale se concentre sur rien, sur un rien, sur une suite de riens » (Pierre Pachet, Un écrivain aux aguets).
Botaniste est un très beau livre dont je transcris ici cet autre extrait qui me fait rêver : « L’Herbier avait été prévu pour accueillir six millions de spécimens, Laure m’expliquait qu’il en contenait dix, répartis dans des centaines de milliers de liasses, elles-mêmes remisées dans des casiers empilés jusqu’au plafond, à 2,50 mètres de hauteur. Pour accéder aux rangements les plus élevés, les scientifiques actionnaient des échelles mobiles, en un ballet de marchepieds coulissant des Cycadacées aux Euphorbiacées. Leur roulement devançait un clac rouillé – celui des clapets métalliques, dont l’écho se répercutait dans tout le bâtiment. » (p. 46, il s’agit de L’Herbier national du Jardin des Plantes)

samedi 31 octobre 2026

Philippe Clerc
Message d’Yves di Manno : « j’apprends à l’instant la mort de Philippe Clerc hier à l’hôpital de Rouen, il avait 91 ans. C’était l’un des poètes les plus étranges de son temps, un peintre et un plasticien aussi, dont l’œuvre reste largement à découvrir. J’avais publié trois livres de lui au fil des années : Tuer etc. (1996), Rendez-vous sur la Roya (2002) et Johannes, Hermann (2014). Il avait avant cela publié un premier livre de poèmes chez Gallimard : Nocera (1979) et il est aussi l’auteur de plusieurs petits livres chez Passages d’encre et Isti Mirant Stella. Sans parler des innombrables « revues » qu’il a composées seul et pour personne au fil des décennies : Riga, Cobalt, Ox… »

Thoreau, Un « audionaute » avant l’heure
« En réalité Thoreau est avant tout musicien. Tout son être est musical, et donc épris de silence (…) il s’attache ainsi – et tel est son yoga – à percevoir les moindres bruits et rumeurs alentour, animaux, végétaux, chemins de fer… et à les intégrer dans la symphonie de la vie. » (Colette Poggi, Thoreau, yogi des bois, p. 70)
Nous sommes bien avant le deep listening et les Soundscapes. Thoreau a inventé tant de choses, dans sa cabane de Walden. Et sans moyens techniques, c’est important de le souligner.
Le livre les Audionautes, dont j’ai parlé dans la Revue internationale de géopoétique de Laurent Margantin et qui m’a ouvert tant de voies, par exemple celle de musiciens que je ne connaissais pas encore comme : « la grande Eliane Radigue, qui savait dilater le temps et jouait sur les infimes variations des composantes sonores » (Caroline Audibert, les Audionautes, p. 15). Caroline Audibert qui cite Rilke : « Que ce soit le chant d’une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer qui t’environne – toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix, dans laquelle ton solo n’a sa place que de temps à autre. » (Rainer Maria Rilke in Notes sur la mélodie des choses)

Un livre édité par Santiago Zuluaga
Et puisque je parlais de Santiago Zuluaga qui a sauvé les archives de Poesibao et prépare tout, énorme boulot, pour les remettre en ligne au mieux (liens, images, redirections, index) dans le site actuel, cette très forte citation d’un livre de Ramon Andres, qu’il a édité dans sa collection chez Fario, « Claudio Monteverdi « Lamento Della Ninfa » » : « Parfois, les discussions esthétiques ont plus à voir avec l’habitude, avec le son reçu pendant l’apprentissage, avec la définition sonore façonnant l’oreille initiale, avec cette vibration qui prend naissance à l’intérieur d’une conscience naissante, avec ce matin des jours qui nous a ouvert à l’écoute qu’avec un point de vue intellectuel ou une simple question de goût. Une première musique peut se transformer en annonce de ce que nous deviendrons. Ce n’est pas de la nostalgie, c’est une empreinte, une ‘forma’ (forme ou moule), qui délimite un espace mental, un imaginaire, cette fois-ci de sons qui conditionne une façon de percevoir, une sensibilité, une manière de vivre le temps quand il est scandé par la sonorité. »
→ Passage essentiel à méditer, quant à l’empreinte des premières musiques reçues.

Ecrire = découvrir ce que je pense ou ce que je sais
« J’ai parfois l’impression que j’écris simplement par une curiosité intense. C’est qu’en écrivant je me donne les surprises les plus inattendues. Bien souvent c’est au moment d’écrire que je prends conscience de choses, dont, puisque je n’en avais pas conscience, je ne savais pas auparavant que je les savais » (Clarice Lispector, dans ses admirables Chroniques)

« Ce petit plus qui nous est donné à tous : le sel de la vie », Françoise Héritier
passer un long moment, au bord de la lisière entre le sable et la mer, à marée descendante et photographier inlassablement des petites natures vivantes – descendre vers la mer, sur la plage, ne plus entendre autre chose que le déferlement des vagues – il y a bien du sel dans cette histoire – tester ma nouvelle machine à laver le linge (eh bien, oui !) – et m’amuser de ce qu’elle en remplace une qui avait 36 ans (eh oui, ça n’arriverait plus sans doute, en temps d’obsolescence programmée)

dimanche 1 novembre 2026

Un enfant jouant sur le rivage
Non ce n’est pas une observation d’hier, même si cette observation-là, je l’ai faite plusieurs fois ces derniers jours, toujours émerveillée par la présence des enfants sur une plage, leur silhouette (parfois en plein contre-jour, comme une ombre chinoise, mettant encore plus en évidence la grâce innée de leurs mouvements et postures qui hélas, bien vite, va se perdre), leurs jeux de sable et d’eau.
Non, ces mots sont extraits d’une citation de Newton que fait Fabrice Midal dans La Magie de l’ordinaire :
« L’un des plus grands esprits scientifiques d’Occident [Newton, donc] a vécu au XVIIe siècle, en Angleterre. Étudiant puis enseignant à l’université de Cambridge où il fut titulaire de la chaire de mathématiques, président de la prestigieuse Royal Society, Isaac Newton reste, de nos jours, célébré pour ses découvertes en mécanique et en optique. On lui doit, entre autres, la révélation des trois lois universelles du mouvement, dont la loi de la gravitation qui explique aussi bien la rotation de la Terre autour du Soleil que la chute d’une pomme mûre d’un arbre. ».
Puis Fabrice Midal relate l’espèce de dichotomie dans la vie de Newton, le savant célébré d’une part mais aussi, par ailleurs, un personnage complètement caché, féru d’ésotérisme, dont on a retrouvé après la mort des textes inédits :
« À sa mort en 1728, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, Newton eut droit à des obsèques fastueuses. Son cercueil fut exposé dans l’abbaye de Westminster, puis il fut inhumé dans la nef, un honneur réservé aux plus grands. Il ne s’était jamais marié, n’avait pas de descendance, une partie de ses biens fut dispersée, certains documents furent conservés dans des malles par le mari de sa nièce et transmis à leurs enfants. Ces malles avaient-elles déjà été ouvertes ? On sait seulement qu’en 1872, l’un des descendants de la famille avait fait don d’une partie du fonds à l’université de Cambridge et qu’elle lui avait été partiellement retournée par le bibliothécaire avec la mention : « Écrits de nature non scientifique. » En 1936, l’ensemble a été vendu aux enchères chez Sotheby’s. Le grand économiste John Keynes, qui en a acquis une partie, y découvre alors des trésors d’alchimie et de théologie. Il entreprend aussitôt de reconstituer la collection pour l’étudier et la comprendre. On lui connaît cette exclamation restée célèbre : « Newton n’était pas le premier au siècle de la Raison, il était le dernier du siècle des Magiciens, le dernier des Babyloniens et des Sumériens, le dernier grand esprit qui perçait le monde du visible et de la pensée, avec les mêmes yeux que ceux qui commencèrent à édifier notre patrimoine intellectuel il y a un peu moins de dix mille ans. » (Fabrice Midal, La magie de l’ordinaire, chapitre 8, p. 71)
Et il conclut un peu plus loin que « des mages et magiciens des temps anciens, il avait hérité une infinie curiosité l’amenant à écrire ‘: ‘À mes yeux, il me semble n’avoir été qu’un enfant jouant sur le rivage, ravi de trouver de temps à autre un galet mieux poli ou un coquillage plus joli qu’à l’ordinaire, tandis que le vaste océan de la vérité s’étendait devant moi, inconnu. »
→ Bien de choses me parlent ici. En premier lieu, au travers de cette dernière citation, je revis mon expérience de ces jours derniers, au bord du vaste océan, à la lisière sable et eau, plage et mer, avec moi aussi une attention aux galets polis, aux coquillages et à toutes les laisses de mer. Me parle aussi l’évocation de cette malle, qui me fait penser à celle de Pessoa ou à tous les écrits des dernières années de Grothendieck, si loin de ses grands traités mathématiques qui en ont fait un des plus grands mathématiciens du monde.

Laisses de mer
laisses, liesse, liasse
dépôts éphémères
ballotés par le flux et le reflux
inondés d’écume puis abandonnés
gisant sur le sable
dépouilles gorgées d’eau
en natures vivantes
liasses de vivant, liesse du temps
laisses de mer

The secret of life of Plants for Robert Fludd
et… magie de l’ordinaire et surtout ici d’une forme de faux hasard, je découvre dans le Grand continent, en illustration d’un article de la rubrique du dimanche, Le Petit catéchisme, aujourd’hui signée Antonio Spadara, une toile étonnante d’Anselm Kiefer. Une nature morte, pour le coup, alors que je pense plutôt nature vivante, quand je photographie laisses de mer, traces minérales, végétaux, etc. La toile de Kiefer est sombre, elle respire la tragédie. Je pense que mes natures vivantes sont liesse, qu’elles disent le vivant, le mouvement, le passage, certes mais un passage qui engendre la métamorphose et la continuation de la vie.
« Il ne peut y avoir de paix entre les hommes sans paix avec la Terre.
Cette intuition, qui traversait toute la pensée de la Renaissance, Anselm Kiefer l’a rendue de nouveau visible à tous à travers les correspondances entre la branche et l’étoile, dans le cycle The Secret Life of Plants for Robert Fludd. (…) Robert Fludd était un médecin et philosophe anglais du XVIIe siècle. À l’image d’un ancien midrash qui déclare ‘Il n’est pas un brin d’herbe ici-bas qui n’ait au ciel son étoile (mazal), qui le frappe et lui dit : Grandis !’, il concevait le monde comme un jeu de correspondances entre le macrocosme et le microcosme. ‘Le Soleil, la Lune et les autres étoiles du ciel, les semences, les arbres, les herbes’, écrivait-il dans Mosaicall Philosophy, sont créés ‘[comme] l’homme, par un seul et même esprit’ ».
Cette intuition, le pape François l’avait dite en trois mots : ‘Tout est lié’
Pourquoi avons-nous tant de mal à voir cette évidence aujourd’hui ?
→ et ces mots résonnent fort alors que la conférence sur la biodiversité qui s’est terminée hier est, une fois de plus, un semi-échec. Ou plutôt atteste d’un engagement réel mais tellement insuffisant en faveur de la biodiversité, alors que ‘tout est là’

 

 

Auteurs cités
Ramon Andres, Caroline Audibert, Jérôme Bastianelli, Michel Bernard, David Bessis, Baptiste Bohet, Jean Nicolas Clamanges, Philippe Clerc, Madalina Croitoru, Jean-Pascal Dubost, Charlotte Fauve, Robert Fludd, Ganesh Gowrishankar, Alexandre Grothendieck, Françoise Héritier, Philippe Jaffeux, Jean de la Croix, Marc Jeanson, John Keynes, Clarice Lispector, Yves di Manno, Laurent Margantin, Fabrice Midal, Isaac Newton, Pierre Pachet, Blaise Pascal, Vincent Pélissier, Fernando Pessoa, Michèle Petit, Colette Poggi, Marcel Proust, Rainer Maria Rilke, Antonio Spadara, Antoine Spire, Cole Swensen, Henry David Thoreau, Santiago Zuluaga.


Livres cités
Alphabet de A à P — Philippe Jaffeux
Animaleries — Jean-Pascal Dubost
Botaniste — Marc Jeanson et Charlotte Fauve
Chroniques — Clarice Lispector
Claudio Monteverdi « Lamento Della Ninfa » — Ramon Andres
Éloge de la lecture — Michèle Petit
Et, et, et — Cole Swensen
Et soudain, la musique — Jérôme Bastianelli
Johannes, Hermann — Philippe Clerc
La Magie de l’ordinaire — Fabrice Midal
Le Sel de la vie — Françoise Héritier
Les Audionautes — Caroline Audibert
Mathematica — David Bessis
Mosaicall Philosophy — Robert Fludd
Nocera — Philippe Clerc
Notes sur la mélodie des choses — Rainer Maria Rilke
Rendez-vous sur la Roya — Philippe Clerc
Thoreau, yogi des bois — Colette Poggi
Tuer etc. — Philippe Clerc
Un écrivain aux aguets — Pierre Pachet
Vers une nouvelle paginalité ? Essai sur les mutations de la page — Michel Bernard et Baptiste Bohet