Comme un colibri en manque de nectar


Flotoir du 13 au 23 novembre 2023, où il est question de lecture, d’Etty Hillesum, Jacques Robinet, Philippe Jaffeux, etc.


[Flotoir du 13 au 23 novembre 2023] – photo florence trocmé


Une quatrième lettre
J’en reviens à la lettre n° 4 de Maryanne Wolf. Elle a pour titre : « Que deviendront les lecteurs que nous avons été », puisque l’objet de ce livre est de s’interroger sur ce que les écrans font à la lecture, lecture sur écran par rapport à lecture d’un livre. N’écrit-elle pas : « Je parlerais plutôt de ‘regard serein’ pour cristalliser à la fois mes craintes et mes espérances pour le lecteur du XXIe siècle, dont le regard se fixe de moins en moins longtemps, dont l’esprit sautille d’un stimulus à l’autre comme un colibri en manque de nectar, et dont la ‘qualité d’attention’ s’érode imperceptiblement, avec des conséquences que nul n’avait ni n’aurait pu prévoir. » (Maryanne Wolf, Lecteur, reste avec nous ! – Un grand plaidoyer pour la lecture, p. 92).
C’est une vraie sonnette d’alarme qu’elle tire. Il en va aussi de notre capacité de perception émoussée par la surinformation à laquelle nous sommes exposés. D’où deux questions : « Nos sociétés sont-elles en train de perdre la qualité d’attention indispensable pour que s’épanouissent les capacités humaines essentielles qui conditionnent la lecture profonde ? Et, si oui, que pouvons-nous faire contre cela ? » (92)

La dimension spatiale
« L’écran, non content de nous inciter à lire en diagonale, à sauter des passages, à ‘surfer’ d’une page à l’autre, est intrinsèquement dépourvu de la dimension spatiale, concrète, du livre imprimé, qui nous montre la place des choses. »
→ Encore une fois, je note qu’il s’agit ici des écrans en général et pas de celui de la liseuse. Cela dit, ces mots concordent bien avec un de mes ressentis et une de mes gênes lors de la lecture sur liseuse, qui par ailleurs me rend des services considérables. La dimension spatiale. Le livre de Tomas Venclova fait 680 pages : je le découvre après chargement du fichier sur ma liseuse ! Et si je sais que j’en suis, mettons à la page 223, je n’ai pas vraiment la liberté de circuler dans le livre, comme je le fais avec un ouvrage en papier. Mais à mon sens la lecture profonde est possible sur liseuse, car il est presqu’impossible de sortir de la page où l’on est, et donc l’attention est bel et bien focalisée. Je me sers aussi énormément du surlignement, comme je le fais depuis toujours dans tous les livres lus, ce qui me permet de retrouver rapidement les passages qui m’ont le plus frappée, de les extraire et éventuellement de les travailler, c’est-à-dire de réfléchir à partir d’eux. Notamment dans le Flotoir. En revanche, je n’ai pas encore éclairci la question de la mémorisation, à savoir si elle est de meilleure qualité avec le livre papier [surtout pour moi qui suis de la génération papier !] ou avec la liseuse.

De l’empan mnésique
Maryanne Wolf précisément s’interroge sur la mémorisation. Elle met les choses au point en ce qui concerne la capacité de mémorisation de la mémoire dite de travail, qu’on peut se permettre, peut-être, de comparer à la mémoire vive de l’ordinateur, avec sa capacité limitée. On a longtemps pensé que le nombre d’unités stockables au maximum dans cette mémoire de travail était 7 + ou -2. Wolf explique que les études les plus récentes montrent que cet empan mnésique ou mnémonique serait plutôt de l’ordre de 4 + ou -1. Quand on fait des tests cognitifs (je le fais tous les 5 ans dans le cadre de la constance médicale Cohortes où je suis engagée), on vous présente en effet un certain nombre d’items sur une image. Puis on les masque et on vous demande d’en nommer un maximum. Même pour une capacité mémorielle que l’on pense quasi normale eu égard à un âge donné, l’expérience est humiliante !

Attention, mémoire et diversité
Et selon elle encore, il y aurait un lien entre la dispersion excessive de notre attention et un moins bon fonctionnement de notre mémoire de travail. Il existe des études assez inquiétantes qui montreraient que l’empan mnésique aurait considérablement diminué depuis dix ans. Et comment ne pas la suivre quand elle écrit : « Car si le langage et la pensée s’appauvrissent, si la complexité se perd et si la confusion gagne du terrain, nous nous trouverons exposés à de graves risques sociopolitiques – qui peuvent prendre le visage de fanatiques religieux, de politiciens extrémistes ou, plus sournoisement, d’annonceurs publicitaires. Qu’elle soit imposée brutalement ou de façon plus subtile, l’homogénéisation d’un groupe, d’une société, du langage lui-même, a pour conséquence potentielle d’exclure ce qui est différent ou simplement ‘autre’. Le principe de protection de la diversité est inscrit dans notre Constitution [Wolf est américaine] et, de plus longue date encore, dans notre neurodiversité génétique. Comme l’ont démontré les généticiens, les futurologues et même, plus récemment, Toni Morrison dans son recueil d’essais L’Origine des autres, la diversité ne peut être que favorable au progrès de notre espèce, à celui de notre qualité de vie sur notre planète connectée, et même à notre survie.(108)
→ Et cela à l’heure où nous sommes tous exposés à la tricherie, la tromperie, les diverses manières de tordre la réalité, la manipulation, contexte qui nous demanderait au contraire d’accroître notre attention envers les signaux faibles et notre capacité critique. « Je commence néanmoins à m’interroger sur la perte cognitive que laisse présager le refus – ou bientôt l’incapacité – de répondre aux exigences conceptuelles d’une prose dense et complexe. Je suis donc particulièrement préoccupée par la relation entre le nombre de caractères auquel nous choisissons de nous limiter lorsque nous lisons comme lorsque nous écrivons, et notre mode de pensée. » (114)

Vent et mouettes
Les rafales d’ouest, ici dans mon perchoir parisien, de même que les cris des mouettes arrivées il y a cinq ou six ans seulement dans mon quartier, ont le don de me téléporter sur le champ en Bretagne. De m’alerter aussi sur les immenses changements en cours.

« Le corps avoue à l’âme »
Ce poème de Tatiana Daniliyants, que ne désavouerait pas Etty Hillesum. « Âme, ma sœur, nous errons, dévoyés / Je suis cet âne simplement / que mènent la concupiscence du monde / ses passions, ses peurs, et le vent. / Mais nous sommes inséparables. » (L’Étreinte de la rivière, Alidades 2023, traduction d’Irène Imart. Découvert grâce à Isabelle Howald qui en a donné une belle note de lecture à Poesibao. Et quel plaisir de lire dans la merveilleuse petite collection des éditions Alidades. Je découvre soudain à quel point le format étroit et haut est fait pour la poésie, ou pour une part importante de la poésie.  

L’hiver
Un peu à rebours de tant d’autres personnes, j’épouse cet avis de Jacques Robinet : « L’hiver m’apaise, fait vibrer le silence des commencements. C’est la saison de l’attente, celle des soleils timides et des effacements. Les longues journées grises se traînent comme de moniales encapuchonnées. On les pressent lourdes d’un mystère qu’elles tiennent dissimulé, le temps qu’il mûrisse et parvienne à son terme. » (18)
Et découvrant ces moniales encapuchonnées, j’ai pensé à la danse des séminaristes dans la neige, du photographe Mario Giacomelli (1925-2000)
→ souvenirs sans doute aussi pour moi des jours où il « faisait mauvais », pendant les vacances d’été (que je détestais : l’été et les vacances d’été !) car on pouvait rester « à l’intérieur » et lire jusqu’à plus soif, souvent un livre chaque jour. Le bonheur.
Mais aujourd’hui les saisons se mêlent, il fait un temps de Toussaint, gris, crachin, plutôt doux mais les arbres portent encore presque toutes leurs feuilles, ce qui les a rendus plus sensibles aux deux tempêtes qui ont balayé le nord et l’ouest. Trop de prise au vent, des racines trempées et un stade végétal inapproprié à ce temps-là. Chutes. Mais chut, n’est-ce pas, tout va bien !
→ Magnifique travail que celui de Mario Giacomelli : « N’ayant pratiquement jamais quitté l’Italie, Giacomelli fait de sa terre, de ses paysages, des visages familiers qui l’entourent, la matière même de son œuvre, en les dépouillant de leurs dimensions subjectives ou anecdotiques pour leur conférer une intériorité universelle. L’ouvrier typographe qui devient imprimeur, puis photographe, exprime sa révolte contre l’injustice sociale. Solitaire et libre de toute influence, il puise dans sa science du trait et de sa poétique une manière noire qui donne à sa photographie une dimension mythologique, faisant ressortir, par des cadrages au couteau, tout en abstraction et néo réalisme, l’essentiel de la vie. Il utilise des noirs et des blancs sans limites. ‘Le noir, c’est la vie du paysan, le blanc, c’est le soleil, c’est cet espoir qui ne peut mourir.’ Il s’intéresse particulièrement à l’abstraction lyrique et effectue diverses séries. Ses principales sources d’inspiration viennent de Pablo Picasso, Paul Klee, Osvaldo Licini, Giorgio Morandi, Robert Rauschenberg et Barnett Newman. ‘Une image appartenant à une histoire doit fonctionner de manière autonome, se raconter elle-même. Le blanc isole la réalité pour mettre en évidence ce qui est important pour moi’. »
Il a aussi écrit de la poésie nous dit cette même source, inspiré notamment par Pavese, Dickinson, Leopardi, Borges.

Le Je et le Moi
Toujours dans L’Attente de Jacques Robinet, que je reprends après ma première lecture : « Impossibles rapports du Je et du Moi, de celui qui croit savoir avec celui que chaque jour confronte à son ignorance essentielle. Ce que l’analyse révèle : la fin des croyances assurées, le risible des postures, les aléas des discours de Vérité, l’incohérence pulsionnelle qui nous fait prendre des vessies pour des lanternes, les cymbales retentissantes des idéologies régnantes. » (19)
Et un peu plus loin, cela, bien éclairant : « Nous n’en finirons jamais de lutter contre l’envahissement de nous-même par nous-même. » (23)
→ C’est au fond un livre de sagesse, un livre d’heures, un livre des jours que celui de Jacques Robinet qui s’exprime avant tout en être humain, fragile, envahi par la pensée de la mort et celle de l’âge, mais qui a comme déposé armes et bagages et aussi bien sûr ses rôles, dont il retient l’essentiel pour écouter son propre être mais inviter à écouter le nôtre. Ne fut-il pas prêtre, puis psychanalyste, homosexuel, ayant traversé le drame du Sida, aujourd’hui presque ermite dans sa maison d’Ile-de-France, loin du bruit et de la fureur, mais attentif, encore, à lui-même, au monde, à ses amis. Une telle parole, que l’on ne remerciera jamais assez Jean-Yves Masson et Philippe Giraudon d’avoir su entendre et recueillir (aux éditions La Coopérative), est très importante en ces heures si difficiles et déchirantes. Tout comme celle d’Etty Hillesum dont la lecture m’imprègne. Là aussi rien de monolithique, pas de dogme, pas de convictions tranchées, le doute, le doute, le doute, les alternances de dépression et de paix, mais toujours, le travail, le travail sur soi, pour avancer, pour lutter contre l’envahissement de soi-même par soi-même, ou de la vie personnelle, intérieure, profonde, vitale par l’ego déchaîné.

Squelêtre
Dans le livre de Didier Cahen, je m’attarde sur la première partie, éponyme, des phrases courtes, pas vraiment aphoristiques, mais comme de petites flèches. « Comment co-habiter avec son meilleur moi ? » (11) Un peu d’introspection, belle présence plus ou moins subliminale de l’île de Ré qui lui est chère, avec des ciels, la mer. « Atermoiement de rigueur. Courant alternatif… ». « …Moins de jour, moins de je. » (24). Le texte est tissé de citations entre guillemets, non strictement référencées, mais avec une liste des auteurs invoqués à la fin du livre.

Cinq femmes
Émouvant, ce livre de Marcel Cohen, avec ces Cinq femmes qui font partie de ces êtres « qui ne sont présents que sur notre scène intérieure ». Fil autobiographique d’un enfant orphelin et rebelle à partir de portraits de cinq femmes qui ont toutes contribué à le sauver pendant la guerre. La première est Annette, elle servait dans la famille Cohen et quand les parents du petit Marcel, avec qui elle se promenait au Parc Monceau, ont été embarqués par la police, le 14 août 1943 dans l’après-midi, elle l’a pris sous son aile, l’a emmené dans son village breton de Messac, l’a caché jusqu’à la fin de la guerre. « Il m’est arrivé de rencontrer des hommes admirables, cependant les seuls êtres à qui j’ai conscience de tout devoir sont des femmes. » (13). Chaque portrait est aussi l’occasion de décrire tout un monde. « Ce n’était pas le genre d’Annette de caresser et d’embrasser. Elle se considérait comme la gardienne du fils de Marie, en aucun cas comme sa suppléante. » (49). Vient ensuite Raymonde, rencontrée presque par hasard par une personne de la famille qui cherchait que faire du petit Marcel et qui l’accueillera à son tour dans le petit village de Vaujours. Magnifique portrait d’une femme extraordinaire qui aura beaucoup supporté de ce petit garçon rebelle et fugueur, avec un mélange de sagesse et d’empathie cachée. « Le samedi soir, Raymonde écoutait la pièce de théâtre retransmise en direct à la radio. (…) Par mesure d’économie, nous éteignions l’électricité. Dans mon souvenir, les éclats de lumière verte de l’œil magique, les ombres saccadées qui en résultaient, leur rythme avaient tout d’une pièce musicale. » (90)
Transcrivant ce passage, je me suis demandé si tous les lecteurs savaient de quoi il s’agit et j’en doute ! L’œil magique, c’était ce voyant de syntonisation qui équipait les postes de radio, il fallait dans mon souvenir rapprocher deux éléments distincts lumineux, en général verts, le plus possible pour obtenir la réception parfaite ou la meilleure possible et en effet, cet œil n’était pas fixe, il bougeait un peu en fonction de la réception des ondes. Il fallait jouer avec finesse du bouton pour bien le régler. Pas de télécommande à l’époque ce qui me fait penser au grand-père de F. qui utilisait le bout caoutchouté de sa canne pour régler le bouton de volume depuis son fauteuil !

Jacques Robinet et la psychanalyse
Intéressante mise au point de Jacques Robinet dans son livre L’Attente. Il dit avoir toujours préféré « la psychanalyse de Dolto à celle de Lacan, l’espérance plutôt que le nihilisme, l’ébullition clinique plus que l’hermétisme théorique, l’ouverture mieux que l’enfermement. » (26)
→ Ce que j’aime aussi dans la progression des livres de Jacques Robinet, c’est que petit à petit on compose avec lui un grand puzzle, comblant tel aspect, ce ciel, ces maisons, ces personnages. Pour parler avec lui, souvent, je sais un certain nombre de choses de sa vie mais le livre précise des points, comme celui que je viens de relever sur la psychanalyse qu’il a pratiquée pendant plus de 50 ans, après avoir quitté la prêtrise. Il voit son livre comme un « vitrail, traversé par la lumière, des mille éclats de [sa] vie éparpillée. » (27). Pas de narcissisme ici, mais plutôt un profond partage de l’expérience de toute une vie, qui fait de ce livre un de ceux que l’on peut garder à portée de main, sûr d’y trouver toujours une réponse dans les moments forts de la vie, heureux ou douloureux.
Sans doute ce qu’on appelle un livre de chevet ! Mais là curieusement, plutôt qu’à une vieille table de nuit branlante, je pense au chevet d’une église, avec cette caractéristique que l’on est tout près de l’église, mais dehors, pas dans l’église. On peut y rentrer, ce que fait Jacques Robinet, de temps à autre, mais pétri de doute, dans un « courant alternatif » (Didier Cahen) foi-doute qui est profondément parlant parce qu’il semble tellement honnête et juste, loin de l’assurance délétère des culs-bénits ! D’ailleurs dans la maison de Jacques Robinet l’église est mitoyenne de son jardin ! J’ai connu un autre jardin avec cette même configuration et cela donne quelque chose de très spécial à l’espace, même pour le non-croyant ou l’agnostique.

De la mélancolie
« La mélancolie est la basse continue qui soutient les trilles écervelées de l’espérance, agacée d’avoir toujours ce fil à la patte qui la force à replonger dans l’amer. Y aurait-il le moindre poème, la moindre sérénade, si cessait ce tiraillement entre la joie et la douleur ? Sur un tamis très sombre, quelques éclats d’or arrachés au limon. » (28)
→ et je pense à Bach, dont j’écoutais à l’instant le début des Variations Goldberg par Angela Hewitt. Je trouve de la mélancolie dans le thème (aria)… quelle était la part de souffrance intérieure de Bach, nous ne le saurons sans doute jamais, mais qui a écrit les Passions, ne peut pas ne pas avoir souffert très profondément. Mes images de Bach, celles que j’invoque souvent, qui sont sans doute des « clichés » mais je m’en fiche : Bach marchant et marchant pour aller retrouver Buxtehude à Lübeck, les deux hommes, le jeune et le moins jeune, à la tribune de l’orgue (j’aurais aimé être les petits garçons qui actionnaient le soufflet, même s’ils devaient se faire souvent engueuler par les deux hommes qui ne devaient pas être commodes !). Je pense aussi à ces deux ou trois soirées passées dans l’église St Thomas de Leipzig, ces dernières années, à écouter le Thomanerchor, ce chœur de petits garçons et de très jeunes hommes. Puits du temps.
Envie ici de copier ce court passage de Wikipédia sur les Goldberg : « À partir de l’Aria introductive, une sarabande lente et ornée, et fondée sur le motif de basse très répandu de la gagliarda italiana (gaillarde italienne), Bach crée un immense univers en développement, qui regroupe de nombreux styles musicaux : canons, inventions, fugues, gigues, arias ornées à l’italienne, etc. Ce développement se compose de trente variations, séparées en deux grandes parties de quinze variations, la seconde partie commençant par une ouverture. Après ces trente variations dans lesquelles Bach emploie tous les moyens imaginables pour partir du même point et pour revenir au même point (chaque variation correspond à une mesure de l’aria), il clôt le cycle par une réitération de l’aria, laissant suggérer que rien n’est achevé. » (source)

De l’effacement
« Livres, musique, silence, détours du labyrinthe où le temps s’égare en cherchant à s’oublier. Entre deux pages, deux pauses, la voix du balancier répète : ‘c’est passé’. On soupire, on regarde le ciel se voiler. On allume une lampe. On tourne la page du livre. Des applaudissements soulignent la fin d’un concert. Le silence s’installe. Sans bouger, on retient le présent qui s’écoule. C’est la frange où l’on hésite entre perte et espoir. Dans le meilleur des cas, le bien-être à se laisser emporter par le flux. Bonheur de se déprendre de soi-même, feuille qui dérive sur l’eau. Ne plus se crisper :  consentir à cet effacement. La paix s’amplifie. Puis les mots reviennent pour inscrire ce qui n’est plus. » (31).
→ Souvent relisant ces passages que j’ai soulignés lors de ma première lecture, je pense à celle que je fais en ce moment (donc après la première découverte de l’Attente) et grâce à Jacques Robinet, des Écrits d’Etty Hillesum. Chez la toute jeune femme comme chez l’écrivain âgé, concordance (ce beau mot que l’on utilise aussi pour montrer les concordances de faits ou de thèmes dans la Bible !) entre les écrits de l’un et de l’autre, au point que l’on pourrait presque rêver d’un contrepoint, dans ce Flotoir, entre la parole de l’un et celle de l’autre.

De la lecture
Encore et encore, via le livre impressionnant de Maryanne Wolf. Cinquième lettre : « L’éducation des enfants à l’ère numérique », thème ô combien d’actualité. Je ne peux m’empêcher de relier certains faits, certains comportements au fait de ce que l’on pourrait presque appeler de l’illettrisme, [doit-on inventer le mot illivrisme] de tant et tant d’enfants et de jeunes aujourd’hui, qui ne peuvent acquérir de capacités critiques, de sens de la diversité, d’empathie, faute de ne jamais avoir été mis en présence, au moins par la lecture, de telle ou telle expérience, de tel ou tel univers. Cette nouvelle lettre de Wolf étudie à fond, en neuroscientifique, le fait de se détourner du livre, éloignement encore accentué aujourd’hui par le développement généralisé des écrans. « Les processus de la lecture profonde, qui exigent temps et effort cognitif, vont-ils s’atrophier, voire se perdre, dans un environnement culturel qui privilégie la vitesse, la stimulation permanente, le multitâchisme et la surinformation ? Parler de perte, c’est toutefois présupposer l’existence d’un circuit neuronal achevé, pour ainsi dire parfait. La réalité est que chaque nouveau lecteur – c’est-à-dire chaque enfant – doit se constituer le sien de toutes pièces. Il peut s’agir soit d’un circuit très simple, suffisant pour apprendre à déchiffrer à un niveau élémentaire, ou au contraire très élaboré, s’enrichissant de processus intellectuels de plus en plus complexes au fil du temps. Il y aura de grandes différences selon les caractéristiques individuelles des enfants, la façon dont ils apprendront à lire, la stimulation intellectuelle qu’ils recevront et – élément essentiel pour notre propos – le ou les supports sur lesquels ils liront, dont les caractéristiques, y compris physiques, et les atouts, au premier rang desquels la capacité à capter l’attention, ont des implications que nous commençons seulement à entrevoir. » (131)

Nos représentations
Au passage, Wolf introduit une question très importante, les représentations que nous nous formons quand nous lisons. Pour moi, il y a souvent presqu’un viol de mon univers intérieur par les images imposées par le cinéma, autrement dit la vision d’un autre, à partir d’un texte sur lequel j’ai beaucoup rêvé. (A l’exception, sans doute significative, du film de Chantal Akerman sur La Captive, d’après La Prisonnière de Proust).
Il y a aussi ce fait étrange que je ne suis pas gênée dans mes projections personnelles par les gravures anciennes, et là je pense bien sûr à celles des livres de Jules Verne. Pour avoir beaucoup réfléchi à celle d’un graveur comme Léon Bennett pour mon livre P’tit Bonhomme de chemin, j’ai pu faire ce constat qu’au contraire les images du livre étaient venues compléter, enrichir, développer mes propres images. Il n’en va pas du tout ainsi quand je vois (en fait je ne vois pas car j’évite) des adaptations filmées de livres pour moi importants. Ma Duchesse de Guermantes, on ne doit pas y toucher !
Ce serait un beau thème à discuter avec Georges Didi-Huberman !
Maryanne Wolf : « Ce serait en vérité une immense faute contre l’esprit que de croire agir pour le mieux en offrant à nos enfants les tout derniers e-books enrichis des innovations technologiques les plus perfectionnées, et de leur ôter ce faisant l’envie et le temps de se créer leurs propres représentations à partir de ce qu’ils lisent, leurs propres mondes imaginaires qui sont les biotopes invisibles de l’enfance. » (135)
Mondes imaginaires, biotopes invisibles de l’enfance !

Un inédit
Et puisque j’ai le bonheur que Jacques Robinet m’envoie de temps à autre, à ma demande, les notes qu’il écrit au jour le jour, je transcris ici, avec son accord bien sûr,  celle-ci qui est tellement en phase avec ce temps de pluie, de gris, de suspens, en effet : « La poésie de ce monde trouve dans ces contrastes sa ferveur et son rythme. Je n’ai qu’à me laisser envahir pour transcrire son chant. Les mots sont là quand on croyait tout arasé ; il suffit de les cueillir. Toute feuille morte jamais ne périt, elle se transforme, renaît. Il en va de même de nos pertes et oublis : tout est là qui fermente et cherche à revivre. Le meilleur et le pire confondus dans l’usure du temps qui nous laboure, nous féconde, nous emporte. De cette contemplation matinale, du vide ressenti au départ, je constate la progression involontaire d’une lueur grise qui blanchit, s’évase et s’infiltre au plus profond de moi. Du dehors au-dedans, mais peut-être est-ce le contraire, la paix se diffuse, prélude à la joie. »

Et Haydn
De Jacques Robinet encore, inédit : « Haydn : Adagio in F, H. XVII n° 9. Je remarque une fois encore combien cette musique est porteuse de joie pure, sans aucun alanguissement ou retour sur soi. Avec un calme souverain chaque note progresse vers une ouverture plus grande. Il y a de la magie dans cette limpidité jamais prise en défaut. Où sont les abîmes et les orages romantiques ? Ici tout ne parle que du bonheur d’être au monde. On progresse, apaisé, dans des paysages vallonnés et souriants où chaque détour nous vaut une heureuse surprise. Bruits d’herbes sous le vent et de sources. Lenteur de ces notes qui tombent une à une, riches de leur plénitude, appelant et soutenant celles qui vont surgir ensuite et qui prennent le temps de mûrir avant de se détacher à leur tour. C’est une musique pleine de bonté. Comme on voudrait ne jamais abandonner la main d’un tel guide ! »

Des pierres
Très beau poème sur les pierres [dont je suis presque jalouse, moi qui les aime, les pierres, les ramasse, les regarde, les écoute (comme Jean Malaurie)]
Le musée des pierres
Voici tes pierres, réunies dans des boîtes d’allumettes et des boîtes en fer-blanc,
tirées du bord des routes, des caniveaux et des viaducs,
des champs de bataille, des aires de battage, des basiliques, des abattoirs —
des pierres, descellées par des tanks dans les rues,
d’une ville dont la première carte a été tracée à l’encre sur du lin,
des pierres de cours d’école dans la main d’un cadavre,
le caillou du oui de Baudelaire,
la pierre de l’esprit qui nous habite
transportée d’un silence à l’autre,
la pierre du cromlech et du cairn, schiste et argile, hornblende,
agate, marbre, meule, ruines de chœurs et de chantiers navals,
craie, marne, argilite des temples et des tombes,
la pierre des herbes argentées près de l’échafaud,
la pierre du tunnel tapissé d’ossements,
la lave de la mise au tombeau d’une ville, les pierres
abîmées d’un phare, d’un mur de cellule, d’un scriptorium,
les pavés volant des mains de ceux qui se sont soulevés contre l’armée,
les pierres où les cloches étaient tombées, où les ponts ont été dynamités,
celles qui avaient cassé des vitres, servies de presse-papiers aux pétitions,
feldspath, quartz rose, schiste bleu, gneiss, et chert,
fragments d’une abbaye au crépuscule, l’orteil en grès
d’un Bouddha détruit au mortier à Bamian,
la pierre de la colline avec trois croix et une crypte,
d’une cheminée où les cigognes criaient comme des enfants humains,
les pierres tout juste tombées des étoiles, une impassibilité de pierres, un cœur,
la pierre de l’autel et de la borne, le repère et le récipient, jetée la première, les tas et la grêle,
les pierres des ponts et d’autres avec lesquelles paver et se taire,
pomme de pierre, basilic de pierre, hêtre, baie, fougère de pierre,
concrétion du corps, aussi aveugle aussi froid aussi sourd,
la terre entière une carrière, la vie entière un labeur, pierre d’achoppement, pierre blanche
avec l’espoir que cet amas de décombres, pris dans son ensemble, deviendrait
un lieu saint ou de pèlerinage, un ossuaire, inamovible et sacré
comme la pierre qui marquait le trajet du soleil alors qu’il entrait dans l’aube de l’humanité.
C’est un poème de Carolyn Forché, In the Lateness of the World, Penguin, 2020, traduit pour Catastrophes  par Céline Leroy.

Suites Tuoni
J’avais tenté une première lecture de ces Suites Tuoni d’Eugénie Favre, qui ne m’avait pas accrochée. Mais depuis Auxeméry a donné une belle note sur ce livre à Poesibao, bel article aussi dans le Monde de ce jour (avec compte-rendu par Tiphaine Samoyault d’Eugénie Favre mais aussi de Liliane Giraudon La Jument de Troie.) Cela m’a donné envie d’y revenir. C’est fort, assez énigmatique. J’ai bien aimé l’ouverture, adresse presque cachée à Hillesum sans doute, qui d’autre ? « Écoute, c’est Etty / c’est je crois / que la beauté du monde est / partout. (11). Sans doute est-ce le type de poésie qu’il faut reprendre plusieurs fois…

Etty, donc
Etty Hillesum donc, dont je poursuis, tranquillement, ma lecture. Nous sommes toujours début 42, elle est toujours chez elle, et parle encore et toujours de sa relation complexe et très forte avec Julius Spier. Elle travaille intensément sur elle : « Je ne sais pas encore dans quel domaine je dois chercher mes instruments. Attendre, écouter et prendre patience. Et s’adonner aux choses de tous les jours. Et être de plus en plus soi-même. Et cependant un maillon de la chaîne. Mais sans être une imitation rebattue, ni vivre une seule minute dans le plagiat. » Et elle ajoute qu’elle écrit cela « sous l’influence de Rilke, de Rainer Maria, qui depuis quelques semaines occupe une très grande partie, une place centrale dans ma vie et forme un tuteur de plus en plus solide pour les frêles vrilles, qui, tout timidement, étaient en train de pousser au-dedans de moi. Sous l’influence de Rilke, mais aussi de mon propre chef, réellement. » (389 et 390).
Attendre, écouter, prendre patience. Être de plus en plus soi-même et cependant un maillon de la chaîne.
Et comment ne pas frémir, nous, ses lecteurs, qui le connaissons, son destin,  quand on lit « On a peu à peu le sentiment d’avoir un ‘destin’, où les faits s’organisent les uns après les autres en une série significative. » (395)

L’autre en soi
Hillesum évoque plusieurs amours anciennes, après avoir revu deux de ses anciens amants un peu par hasard. Elle écrit : « Porter l’autre en soi, partout et toujours, enserré en soi-même, et là, vivre avec lui. Et cela non pas avec un seul, mais avec un grand nombre. Inclure l’autre dans l’espace intérieur et l’y laisser s’acclimater, lui faire une place où il puisse croître librement et s’épanouir. Vivre authentiquement avec les autres, même si l’on peut rester des années sans voir quelqu’un, laisser malgré cela cet autre poursuivre sa vie en vous et vivre avec lui, c’est cela l’essentiel. Et c’est ainsi que l’on peut continuer à vivre en communauté avec quelqu’un, protégé des vicissitudes extérieures de cette vie. » (398)
→ Ceux que nous connaissons et aimons, ceux que nous avons connus et aimés même si nous nous sommes quittés, perdus de vue, ceux qui ne sont plus là, nous les portons en nous. Il y a comme une survivance (Didi-Huberman)de présence, quel que soit le destin de la relation, y compris la séparation, le silence, ou le presqu’oubli. Etty semble dire ici que quelqu’un que nous avons laissé entrer dans notre monde intérieur n’en partira plus, que nous vivrons avec lui, qu’il faut le laisser croître et s’épanouir en nous. C’est très fort comme idée, sans doute cela a-t-il à voir avec la dimension quasi mystique qui affleure à maintes reprises chez elle et ce n’est sans doute pas un hasard si lisant ces mots j’ai pensé à ce que les catholiques appellent la communion des saints. « Dès lors qu’on admet quelqu’un dans son monde intérieur, on doit l’y laisser et c’est là qu’on doit poursuivre son travail sur lui » (405).
Et elle ajoute, en thérapeute qu’elle se forme à devenir (et qu’elle ne pourra devenir) : « Car voilà une nouvelle vérité qui a surgi pour moi : on ne doit pas seulement ‘travailler’ à sa propre vie intérieure, mais aussi à celle des gens que l’on a inclus dans son monde intérieur. On donne en fait à ses amis un espace en soi-même où ils puissent se développer et ‘l’on essaie de les tirer au clair en soi-même, ce qui à la longue doit forcément aider les autres, quand bien même on ne leur en dirait jamais rien. Admettre en soi les gestes, les regards, les paroles, la problématique et la vie des autres et laisser cette vie se poursuivre au-dedans de soi-même et la tirer au clair. Il y a là une mission intérieure. » (405)
→ Relevant cela je repense aux propos de Maryanne Wolf sur cet immense et essentiel effet de la lecture. Lisant, nous admettons en nous les êtres imaginés par l’auteur, l’auteur lui-même bien entendu aussi. Et là, ils nous éclairent, nous nourrissent.
→ Je trouve ces propos d’Etty Hillesum très encourageants. On se sent parfois si impuissant devant la détresse des autres. Elle nous apprend que penser à eux, leur donner droit d’asile en nous, c’est déjà, possiblement, les soutenir, les aider. Même si nous n’en disons rien.

Autour de son propre centre
Elle m’amuse (elle est souvent très drôle et ne se prend pas au sérieux, même si elle est souvent très sérieuse et grave) et m’émeut lorsqu’elle écrit, avec tant de simplicité et d’évidence : « Le 20 mars 1942. Vendredi matin. 11 heures et demie. Alors, j’ai battu le rappel autour de mon propre centre. (…) En dépensant ses forces, on ne doit pas moins toujours se sentir croître en force et en concentration, cela doit être la seule règle de vie, toute autre façon de vivre est fautive, et voilà pourquoi j’ai dû soudain me rassembler autour de mon propre centre » (410).

Deux images fusionnent
Expérience forte ce matin : deux images intérieures distinctes peuvent soudain se rapprocher et fusionner.
Première image : rue de mon quartier, il pleut, c’est le crépuscule, on n’y voit rien, nous nous apprêtons à traverser cette artère fréquentée, dans les règles de l’art. Une femme avec une canne est engagée sur le passage piéton, au feu rouge, quand soudain une bicyclette lui coupe littéralement la route à toute allure. Je m’adresse à elle, en déplorant cette conduite si contestable et agressive du cycliste. Nous commençons à parler, petite conversation confiante qui m’amène à lui demander, sans me sentir intrusive ou indiscrète, si elle a fait un AVC, après qu’elle m’a expliqué qu’elle avait perdu l’usage de ses jambes. Elle me répond qu’il s’agit d’une atteinte de la moëlle épinière, dont elle me dit le nom, que je n’ai pas retenu. D’après mes recherches, ce pourrait être une myélodisplasie ou plus probablement d’après le souvenir de notre conversation d’un infarctus de la moelle épinière (myélopathie ischémique). Elle a réussi par un travail acharné à récupérer l’usage de ses jambes. Elle marche plutôt bien, boite un peu et dit user de la canne pour son équilibre.
Deuxième image, conservée ailleurs dans ma mémoire : une femme remarquées plusieurs fois, dans mon quartier, pas âgée mais en fauteuil roulant, faisant ses courses.
Et soudain, fusion des deux images ! Serait-ce la même personne ? Voilà qui aurait intéressé Paul Valéry, lui si attentif à nos processus mentaux.

Un livre
Chaque livre est une expérience. Multiple.

Une partition
Ce matin, passant devant le piano, avec sa partition ouverte (les Partitas de Bach), cette réflexion spontanée : que c’est beau une partition ! Beau graphiquement bien sûr, mais beau aussi de tout ce que cela représente, l’invention de la notation musicale (c’est stupéfiant quand on y pense, du même ordre que l’invention de l’écriture et c’est bien plus récent). Portées et notes ont été développées à la Renaissance (il y avait des formes de notation mais plus rudimentaire dans l’Antiquité et des « neumes » au Moyen-Âge). Et beau aussi pour celle ou celui qui a la chance de savoir la lire, tout ce potentiel de sons sur quelques lignes,
Vous ouvrez un livre et si vous savez lire, un monde d’images, d’idées, de mots, d’associations se déploient presqu’hors des pages, comme des pop-up !. Vous ouvrez une partition et si vous avez la chance de savoir lire la musique, s’ouvre tout un potentiel de sons, qui se met à chanter en soi. Ces signes noirs et blancs, ces lignes et ces petits ronds, comme cryptés pour qui ne les connait pas et que le bien nommé interprète transforme en un monde inouï. Oui, c’est extraordinaire, une partition.

Trouer la brume du paradis
Hier soir, ce numéro 39 de l’excellente et atypique revue littéraire L’ours blanc, qui ne paie pas de mine, toute discrète mais riche de trésors : les lingo-poèmes de Jean-René Lassalle, Les verbes de la jubilation d’Emmanuel Fournier parmi bien d’autres. Trouer la brume du paradis de Marina Skalova occupe donc ce nouveau numéro. Mais elle n’y est pas seule Marina Skalova, elle est en compagnie d’une étrange poète punk russe de Sibérie, disparue à 23 ans, Yanka Diaghileva. Ce qui est passionnant, c’est la forme que déploie Skalova : ce n’est pas une biographie mais elle donne de nombreux éléments de la vie de Yanka Diaghileva – ce n’est pas une autobiographie mais elle parle d’elle-même, de son travail – ce n’est pas un livre ou un essai sur la traduction, mais elle insère de nombreuses traductions de la poète punk – ce n’est pas un livre d’histoire ou de sociologie mais il en dit long sur les sociétés en Sibérie à l’époque soviétique puis russe – C’est un récit, en fait, qui fait feu de tout bois sur son sujet, la poésie dans des conditions particulières et plutôt extrêmes, même si Diaghileva n’a pas été dans des camps, déportée ni même censurée. Et pourtant elle y va fort dans les textes que donne à lire Skalova, qui explique très bien aussi ses dilemmes de traduction, qu’on devine même si, non russophone, on ne les comprend pas.
J’emprunte ici quelques mots à la notice Wikipédia qui correspond bien à ce que j’ai lu sous la plume de Skalova : Iana Stanislavovna Diaguiléva ou Diaghiléva (en russe : Яна Станиславовна Дягилева), née le 4 septembre 1966 à Novossibirsk et morte en mai 1991, est une chanteuse et poétesse russe, surnommée Yanka. Son nom, tout comme celui d’Alexandre Bachlatchev est celui du magnitizdat des temps de la perestroïka, ce réseau d’édition informel — l’équivalent du samizdat en littérature, utilisant les enregistrements sur les bandes magnétiques et celui des kvartirniks (du russe квартира – appartement), ces petits concerts improvisés entre amis qui s’invitent les uns chez les autres.. Surnommée parfois Patti Smith du punk russe elle se démarque par son côté solitaire, elle refuse de donner les interviews. Le 9 mai 1991, elle part de sa maison de campagne près de Novossibirsk pour ne plus revenir. Le 17 mai son corps était retrouvé par un pêcheur dans la rivière Inia. Sa mort est officiellement reconnue comme suicide. Elle est enterrée à Novossibirsk (sur la question de sa mort, Skalova évoque les nombreux doutes sur sa cause).
À noter qu’elle a été repérée par l’extraordinaire passeur qu’est Jean-Baptiste Para qui a donné quelques traductions de ses poèmes.
Tout livre est une expérience, ici elle est particulièrement forte et riche. Trente pages, six euros et tout un monde qui s’ouvre ! (J’ai fait une note de lecture pour Poesibao).

Sur le samizdat
Bien sûr, j’en connaissais le principe, mais là aussi la vraie expérience est celle qu’en donne Tomas Venclova dans Le Nord magnétique, où il explique comment lui et ses amis se procuraient les textes interdits (presque tout ce qui était intéressant en fait !) et les faisaient circuler « sous le manteau ». Pages remarquables. Extrait de la préface du livre : « Dans ces conversations avec la poétesse Ellen Hinsey, Tomas Venclova se remémore son existence et nous offre un panorama unique de la seconde moitié du XXe siècle en Lituanie et en URSS. Qu’il évoque ses amitiés ou des questions de poésie, qu’il parle de l’exil aux États-Unis ou de l’histoire de l’Europe de l’Est, il y fait preuve de tant d’intelligence et d’humour que le lecteur est emporté. Ce sont ici des pages inoubliables sur la Lituanie de son enfance, sur l’URSS de l’après-Staline et sur la grande épopée du samizdat, nous donnant à voir la vie des dissidents, entassés dans de petites piaules pour entendre un poète, mais aussi pour chanter, boire et discuter sans fin. Il les a tous connus : Akhmatova, Brodsky, Miłosz, mais aussi Nadejda Mandelstam et Boris Pasternak Enfant, Venclova a vécu l’occupation de son pays – d’abord par les Soviétiques, puis par les nazis. Dès le lycée, ce fils d’un dirigeant du Parti communiste est dans le collimateur des agents du KGB. Et il ne les décevra pas. En 1976, il sera l’un des fondateurs du groupe d’Helsinki de Lituanie pour les droits de l’homme, avant de prendre, l’année suivante, le chemin de l’exil. » (2)
« Nos lectures se focalisaient alors sur le samizdat. Ce goût s’est développé petit à petit, et l’affaire Pasternak a joué ici un rôle de catalyseur de premier plan. Bien entendu, nous lisions aussi du gosizdat (livres publiés par les maisons d’édition de l’État) qui avait parfois du mérite. Reste que les tapuscrits non censurés nous fascinaient infiniment plus, non seulement en raison de leur valeur intrinsèque, mais aussi parce qu’il s’agissait là de « fruits défendus ». Lorsqu’un tel tapuscrit nous tombait entre les mains, nous le retapions à la machine, généralement en en faisant quatre copies carbone (la cinquième était quasi illisible), avant de les distribuer parmi les amis. Un passe-temps dangereux qui n’entraînait toutefois pas nécessairement de graves ennuis : il suffisait d’être prudent. De la sorte, le nombre d’exemplaires pouvait augmenter jusqu’à des centaines, voire des milliers, ce qui s’est produit avec les textes de Mandelstam et d’Akhmatova, de même que – un peu plus tard – avec les poèmes du jeune Brodsky. Hormis le papier carbone pour machine à écrire, nous ne disposions alors d’aucun autre moyen de duplication. Lorsque la police confisquait du matériel suspect, le dactylographe pouvait facilement être identifié, dans la mesure où, en URSS, toutes les machines à écrire devaient être enregistrées. La subculture du samizdat, vaste et florissante à la fin des années 1950 et dans les années 1960, a principalement émergé à Moscou et à Leningrad, mais elle existait aussi dans les villes de province. À Vilnius, nous nous sommes efforcés d’imiter l’exemple russe, mais notre savilaida avait une teinte lituanienne appuyée (même si des textes russes circulaient également en Lituanie). » (260)
→ je crois que c’est important de rappeler tout cela ! Je me rends compte quel immense privilège c’est d’avoir accès à tous les livres, pratiquement quand on veut et comme on veut. Même si l’on peut, lucidement, examiner la question de savoir s’il n’y a pas des formes moins évidentes, moins dirigées, de censure.

Sur notre temps
J’ai téléchargé sur ma liseuse le petit opuscule de Patrick Boucheron, Le Temps qui reste. Un peu agacée par toutes les précautions personnelles énoncées au début, mais intéressée par plusieurs idées. Et celle-là notamment : « C’est que je cherche, et depuis si longtemps, ce qu’il y a de friable dans l’inégale texture du temps, ses cassures et ses émiettements. Ils ne se révèlent qu’à ceux qui, amoureux des détails, et suffisamment patients pour dédaigner les grands bonds en avant, savent se pencher sur ces transports si ténus (rien d’autre parfois qu’un peu de poussière, poussière déplacée), au travers desquels l’histoire avance, par effritement de l’ordre ancien bien davantage qu’à grandes embardées. (Patrick Boucheron, Le Temps qui reste, Seuil, pp. 13-14)
« Le temps est bien sorti de ses gonds, le monde s’en est trouvé immédiatement ébranlé, à vue d’homme, dans ses éléments les plus fondamentaux : c’est l’eau qui manque, l’air qui fait suffoquer, la terre qui s’épuise et le feu qui rôde. Il n’y eut donc pas de commencement de la fin, car il n’y a en histoire ni commencement ni fin, seulement le film accidenté d’un drame que l’on continue de vouloir amadouer en le flattant du nom de crise alors qu’il n’est rien d’autre qu’une trajectoire. » (15)

Un constat, la crise de l’imminence
« Cette arrivée au présent d’un futur que l’on annonçait très proche, mais qui n’était de ce fait jamais considéré comme faisant partie de l’actualité, on peut l’appeler crise de l’imminence. » (16)
→ N’est-ce pas ce que je ressens quand je vois s’accumuler les crises de tous ordres ? J’étais en partie prévenue cependant et sensible depuis longtemps aux dérives de notre mode de vie et à l’agression considérable et sans doute sans retour possible qu’il infligeait à notre environnement. Vient s’y ajouter, et de cela j’étais bien moins prévenue quoiqu’attentive et plutôt bien informée, les crises internationales. De plus en plus grave, ajoutant sur la carte du monde de grandes zones de plus en plus brouillée par le chaos.

Greta et les autres
Ce pourrait presque être le titre d’un conte de Grimm, je le dis sans aucune ironie mais plutôt sachant le trésor que sont les contes, instruite par Benjamin et par Bettelheim ! « Voici pourquoi l’histoire du temps qui manque ne saurait être totalement désespérante – parce qu’elle est aussi l’histoire du temps qui reste, qui n’est assurément pas un temps d’attente mais de prise de conscience de tout ce que nous n’avons pas encore perdu. Ne vous étonnez pas, après cela, de l’inversion de l’ordre du temps et de l’autorité des générations faisant qu’aujourd’hui, c’est une enfant qui sermonne les adultes, les rappelant justement à l’ordre car ils ne sont décidément pas raisonnables et l’obligent à se faire beaucoup de souci pour eux. Greta Thunberg est comme la Jeanne du film éponyme de Bruno Dumont (2019) s’exclamant : ‘Il y avait des malheurs qui arrivaient pendant ce temps-là qui n’avaient pas le temps d’attendre.’ Ainsi que le rappelle opportunément Laurence Bertrand Dorléac, elle est comme la pythie, enfant de la colère des dieux, qui ridiculise le vieux monde, sort de l’ombre pour dire ce que l’on ne voulait pas entendre : ‘Elle repartira aussi brutalement qu’elle est venue en laissant derrière elle un sentiment d’inachevé mais rien ne pourra plus jamais être comme avant.’ Car la jeunesse militante qui s’est emparée de ce combat, elle, ne disparaîtra pas. (22)

Comment écrivez-vous ?
Jean-Pascal Dubost me parle de Paloma Hermine Hidalgo, je fais une petite recherche et je tombe sur un bel article de Diacritik : « Concrètement, comment j’écris ? S’impose, chez moi, l’évidence des rythmes, des couleurs, des parfums – le chatoiement d’images féeriques comme paroxysmes d’expériences sensitives. Je suis assaillie par des sommations, dont je ne sais si elles tiennent du ‘trouble psychotique jugulé’ ou de la synesthésie multimodale. J’écris ‘brûlure’, et, bingo !, la couleur absinthe jaillit, puis, là, il me faut un arôme de safran, puis une ligne d’afro-jazz, puis, une rupture obscène, ou, tiens, une mélodie de Schoenberg. De ‘mini éclats psychotiques’ sous crâne ; joie térébrante de forer, comme je peux, la langue. En moi, cela babille, lapsusse et bafouille ; ça crie silencieux, ça achoppe contre le mur du sens, allitère à plus soif, le son enfin donnant le sens comme dans un chant perdu. Le cérébral est organique. À même la pulsion. J’aimerais que mon écriture capte ainsi le non-sens, le hors-sens, la sidération, la pensée à vif, bien avant que le sens établi ne l’ait pervertie. Or, sans doute ma nécessité d’écrire est-elle désarmée par celle de désécrire, de tenter d’éprouver, dans le baroquisme ou la ténuité même du verbe, détourné sitôt que proféré, l’au-delà même de la littérature. Et peut-être même de la culture. »
→ j’aime bien recueillir ces expériences sur l’écriture et il est rare que ce soit aussi clair !

Flotoir
Le Flotoir c’est ma demeure, mon bateau, mon avion, ma base, ma planche de salut, mon radeau de survie, ma table d’exploration.

« Suivre jusqu’où va la fêlure pour voir venir le temps »
C’est le très beau titre d’une des sections de l’essai de Patrick Boucheron et j’aime qu’il s’appuie sur les écrivains, qui ont souvent été de très grands visionnaires, plus que les dits experts : « Comment voir venir, telle est la question qui doit donc nous occuper. Elle occupait déjà Émile Zola, qui voulut faire de la littérature une science exacte, une science d’observation de la fêlure lézardant silencieusement les édifices sociaux et d’où, un jour, finit par sourdre une grande transformation.(24)

Le déni
C’est une question centrale qu’il s’agisse de chacun ou de la société. La puissance du déni est quelque chose de phénoménal. On le voit à l’œuvre chez certains proches, on essaie d’en deviner quelque chose chez soi, ce qui par définition est impossible. Sauf peut-être à repérer dans l’univers intérieur des zones sombres qui paraissent inapprochables. Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet (ce dernier disparu depuis, en 2018) écrivaient, en 2015 : « Je note tout cela, certains jours je commence à trouver que ça pèse, je me dis qu’il se pourrait bien que ce soit ça, finalement, ce que les livres d’histoire du secondaire nommaient “la montée des périls” pour désigner, avec leur confortable recul, les années 30 en Europe. Il y a beau temps que je me demandais ce que ça pouvait bien faire au corps, au cœur et à l’esprit de vivre une période où d’une année à l’autre tous les signaux passent au rouge : est-ce qu’on s’en aperçoit, est-ce qu’on en prend la mesure, est-ce qu’on y pense, est-ce qu’on en rêve, est-ce qu’on en est malade, est-ce qu’on se laisse prendre par surprise, est-ce qu’on se sent condamné à l’impuissance, est-ce qu’on décide d’agir, mais alors pour faire quoi, est-ce qu’on pense à partir, si on peut, et quand ? » (42)

L’enfant et la lecture
La lettre 6 de Maryanne Wolf m’a profondément émue. Elle y parle du rapport de l’enfant à la lecture, sous ce titre : « De l’enfant sur les genoux, à la tablette sur les genoux de l’enfant » (153)
« La chambre des enfants est réputée être ‘le lieu où tout commence’. Une vie idéale de lecteur ou de lectrice commencerait ainsi : un bébé sur les genoux d’un parent aimant, dans le pli de son coude, un livre regardé ensemble et lu à haute voix. Quelle plus douce introduction peut-il y avoir au beau pays de la lecture ? Avant même qu’un bébé ait prononcé son premier mot, la dimension corporelle indépassable de cette toute première expérience de lecture partagée relie dans ce tout jeune cerveau la sensation – au sens tactile aussi bien qu’émotionnel – aux aires de l’attention, de la mémoire, de la perception et du langage.
→ je songe à cette photo merveilleuse, d’une toute petite fille très aimée de quelques mois. Elle n’est pas là dans les bras de son père ou de sa mère, mais à plat ventre part terre, la tête déjà bien redressée, les jambes pliées et les pieds croisés, avec un livre devant elle. Sans doute le plus beau portrait de lecteur que je connaisse, même si bien entendu il n’est pas encore question ici de lire. Mais l’attitude est presqu’emblématique. Tant de lectures, enfant, dans cette position à laquelle, hélas, on est bien souvent obligés de renoncer plus tard ! Que l’on voit encore parfois sur les plages l’été, sur les pelouses des jardins. À plat ventre, en boucle en quelque sorte sur son livre. La posturologie du lecteur disait Perec !
« Imaginer tout ce qui se passe dans ces régions du cerveau lorsqu’un parent, lentement, posément, lit un livre à son enfant, et à lui seul, en échangeant des regards avec lui. Cet acte tout simple a des effets incommensurables : il crée non seulement le rapport au livre le plus tangible qui soit, mais aussi un moment hors du temps, où parent et enfant sont dans une interaction intime, une atmosphère où l’enfant apprend des mots, des phrases, des concepts – et ce que c’est qu’un livre. Ce qui aiguise le plus la capacité d’attention d’un tout-petit, c’est ce regard partagé avec son père ou sa mère lui faisant la lecture. Car c’est ainsi qu’il apprend, sans effort conscient ou presque, et sans renoncer aucunement à sa propre curiosité ni à sa soif de découverte, à concentrer son attention visuelle sur ce que regarde la personne qui s’occupe de lui. » (155)
Et encore, trop délicieux : « le moindre livre sur les vaillants petits tortillards de montagne, sur les petits cochons qui cherchent à échapper au loup, ou sur la petite souris qui change de cachette à chaque page de Bonsoir lune, lui transmet une information supplémentaire sur les notions et concepts associés à ces petits habitants de son univers d’enfant. C’est ainsi qu’il commence à apprendre, dès son plus jeune âge, le fonctionnement non seulement du langage, mais de la vie même. » (156)
Et bien sûr, comment ne pas lui donner raison à Maryanne Wolf quand elle écrit ; « J’aimerais que tous les enfants fassent l’expérience de cette présence physique et temporelle des livres avant d’entrer en contact avec ce vague ersatz qu’est l’écran. Trop d’entre eux sont laissés, bien trop jeunes, physiquement et cognitivement seuls devant cet objet plat qui leur apporte une distraction continue et qui n’a ni la substance ni la voix des êtres chers qui leur parlent et leur font la lecture, à eux et rien qu’à eux. »
Pas de « présence réelle » avec les écrans, une pure illusion. Nos expériences de lecture sont sans doute très imprégnées par nos expériences d’enfants-lecteurs, les toutes premières avec les parents ou les frères et sœurs parfois, la lecture solitaire mais ô combien peuplée ensuite, lecture-refuge pour certains qui découvrent là une sorte de monde à part, de bulle, loin des souffrances infligées par le monde réel. Le livre peut être tout cela, l’écran en effet sûrement pas. Encore une fois, j’exclus la liseuse même s’il est difficile de l’adopter affectivement. Pas de distractions sur la liseuse, c’est compliqué d’en sortir, c’est même difficile de naviguer dans le texte (ça, c’est un inconvénient). Mais la savoir là, si petite, si discrète, dans son sac, alors qu’on part pour une longue journée qui aura des hauts et des bas, des vides et des pleins, quel réconfort.

Luc Ferrari et Bernard Parmegiani
Écouté deux belles émissions en marchant à la maison, la première de Christian Rosset, sur Luc Ferrari, les débuts de la musique concrète et électro-acoustique, bien intéressante. Deux choses à noter, l’idée de la photographie sonore, exactement comme la photographie de rue. Enregistrer une ambiance sonore, quelque part. Je peux prendre des photographies sonores sans enregistreur, c’est une question d’écoute. Puis une autre émission sur Bernard Parmegiani. J’ai davantage aimé les extraits sonores donnés, a priori. Mais les disques de Parmegiani sont quasi introuvables, on peut toutefois écouter de natura sonarum et la Création du monde sur Youtube.
Cette intéressante remarque de Luc Ferrari, personnage très vivant, très indépendant : « je suis couché en travers de la vie et elle me traverse. »

Un moment Jaffeux
Passé un long et beau moment Jaffeux en ce dimanche après-midi, avec trois livres : De l’abeille au zèbre, Comment l’idée d’un titre suffit à décrire le sort d’un livre creux et enfin Éveils. Lu un peu de chaque, Jaffeux selon moi ne supporte pas bien la lecture longue, tant chaque ligne, chaque phrase-flèche a sa charge de dynamite. On finirait complètement atomisé si l’on restait trop longtemps à lire chaque livre, mais curieusement, cet effet est désamorcé si l’on passe d’un livre à l’autre. Je connais peu d’écriture qui soit aussi stimulante. Dans ce tapis de phrases, on a parfois la sensation d’entrer dans une prairie paisible où soudain le pas révèle mille petits habitants, ça saute, ça parle, ça danse, ça vit ! J’aimerais faire une note de lecture sur les trois livres en même temps, mais il faut que j’avance un peu dans ma lecture.

Bestiaire
C’est un inventaire un peu magique, comme un grimoire que ce livre des animaux, certains aux noms superbes et bien étranges, de moi inconnus. Avec Jaffeux la lettre et l’alphabet dominent le jeu qui est souvent de hasarT (son orthographe).
Ici c’est l’ordre alphabétique qui prime pour une longue énumération d’animaux de A comme Abeille à Z comme Zèbre, mais avec plusieurs animaux bien sûr pour chaque lettre. « Le chant de la mer appelle celui de la baleine qui sonde la portée d’une distance » ; « Un blobfish fortifie la profondeur de sa solitude avec sa laideur abyssale »  [allons voir, oui, il est affreux, le pauvre] ; « Un bouvreuil déploie son chant avec ses couleurs pour envelopper son envol » ; « Le corps éthérique d’un cafard communie avec les idées noires de la sorcellerie ». C’est souvent très drôle aussi : « Philippe bride son étymologie avec un dada dompté par un cheval avant-gardiste ». Que voilà un autoportrait littéraire bien troussé. Plein de résonnances pour qui connaît un peu le travail de l’ami des chevaux ! « Une chouette située par-delà le bien et le mal saisit une philosophie de la sagesse » : là encore que de résonnances, que d’idées et de personnages convoqués dans le for intérieur. On pourrait citer à l’infini ! Un petit dernier pour la route : « L’innocence divine d’une coccinelle métamorphose le bon dieu en une bête ».
Oui c’est un inventaire magique, un bestiaire médiéval, un alphabet pour petits et grands que l’on rêverait de voir illustrer, un marabout, un lichtenberg, un rouleau kerouac, un tissu à figures, une trame animalière, un palimpseste, un manuscrit codé, un répertoire de mythes, que sais-je encore. Dominés par le hasarT et l’immense culture de Philippe Jaffeux.

Eveils
Eveils, ce livre de Philippe Jaffeux, qu’il décrit plutôt comme un livre d’artiste, provoque un choc esthétique. On songe à la virtuosité requise et à la patience sous-jacente de l’auteur. Ces pages montages sont belles tout simplement. Il faut embarquer à bord de chaque page comme sur un bateau. Certaines coursives sont sombres et difficiles à explorer. On est bien dans le modus operandi de Philippe Jaffeux, des phrases-flèches, souvent engendrées, dit-il, par le hasarT, autant dire pas tout à fait un hasarT, ou plus exactement un hasard fortement nourri d’arT, de lectures, d’observations. La capacité d’attention et d’écoute de Philippe Jaffeux est considérable, depuis son poste d’observation et sa solitude, qui le met en partie à l’écart de la furie du monde, qu’il ressent pourtant profondément et traduit dans une de ses formules choc. On en a pour des heures avec ce livre où chaque phrase, souvent une vingtaine par pages, est ornée comme dans un manuscrit médiéval ! Typo, petit cadre, fond, forme, couleurs, un jeu très riche de possibilités données par l’ordinateur. Et chapeau à l’éditeur, Jannink Les Presses du réel ! C’est un livre d’heures en quelque sorte. Dans lequel comme dans une bible on part à la pèche : « Provoquer l’absurdité d’une phrase comblée         avec le feu d’un vide illuminé. » On a envie de dire : -Que faites-vous Philippe Jaffeux et on l’imagine répondre : -je fais des patiences en fabriquant les cartes au fur et à mesure. « Se refléter dans un miroir qui inverse le poids de nos réflexions ».
Cette clé de fabrication du livre : « calligraphier l’image d’un sens qui conjure une écriture absurde. »

Un titre matrice
Le titre de cette autre livre de Philippe Jaffeux, « C.O.M.M.E.N.T L.’I.D.E.E. D.’U.N. T.I.T.R.E. S.U.F.F.I.T. A. D.E.C.R.I.R.E. L.E. S.O.R.T. D.’U.N. L.I.V.R.E. C.R.E.U.X »,  Milagro, 2023, est en fait la matrice du livre. Le mot creux a ici sans doute un double sens Il y a là de la dérision que manie admirablement Philippe Jaffeux mais aussi un de ses autres grands sujets, le vide, le blanc. Une autre manière au fond de concevoir le blanc si important dans maintes œuvres poétiques du XXème siècle. Matrice à plusieurs égards, deux au moins : Le nombre de lettres de ce titre conditionne le nombre de pages du livres, à savoir 53. Ensuite Jaffeux prend chaque lettre une à une et propose un texte fait de ses habituelles phrases-flèches dans lequel il retire soigneusement la lettre concernée, encadrant le vide béant par deux lettres rouges. Exemple avec deux phrases de la page 4 : « Une faille  icroscopique interagit avec l’énergie d’un vide quantique » [ici, ce qui précède le M effacé est une espace que l’on ne peut colorer]. « L’aplo b d’une absence localise la position d’une crise insaisissable »
L’idée de la coquille, du lapsus (dont on sait pour avoir lu Freud sur ce sujet ce qu’il cache ou révèle !) est sous-jacente, elle vient sous le texte le faire branler. Oui du blanc entre les lettres et pas entre les mots ou les phrases. Dans les mots. La fêlure du mot. Troué, cassé, creusé de vide et d’absence.
Je note l’incroyable fécondité et inventivité de la patience combinatoire de Philippe Jaffeux. Il s’agit bien ici de « la respiration d’une absence créative », un « défilé de brèches » qui déstabilise la lecture. Ce serait une des grandes fonctions, passionnantes, de l’art de Philippe Jaffeux : déstabiliser la lecture, forcer le lecteur à interroger sa propre lecture, voire ses capacités de lecture.
Je note aussi que l’aspect visuel de la page est conditionné par la fréquence des occurrences d’une lettre donnée dans la langue. La page avec F est peu animée, celle avec N remplie de trous et de rouge !

Lichtenberg et intelligence artificielle
Ayant cité Lichtenberg dans mes notes sur Philippe Jaffeux, je tiens à m’assurer que c’est à peu près pertinent.
J’ai effectué mes recherches de deux manières. Et c’est plus qu’intéressant. J’ai d’abord travaillé avec l’intelligence artificielle avec cette question à Ghostwriter (une fonctionnalité que j’ai incluse dans mon traitement de texte Word – le nom de l’appli en dit long !) : Peux-tu me décrire l’art de Lichtenberg ? La réponse me surprend car elle ne porte pas du tout sur l’art littéraire de Lichtenberg mais sur une technique de gravure, dite figure de Lichtenberg. Il me faut ici recopier une part des réponses, je crois que ça en vaut la peine.
1. Peux-tu me décrire l’art de Lichtenberg ?
« L’art de Lichtenberg, également connu sous le nom de gravure de Lichtenberg, est un style artistique unique qui tire son nom du physicien allemand Georg Christoph Lichtenberg. Il s’agit d’une technique de gravure sur bois ou sur métal qui crée des motifs complexes et abstraits.
L’art de Lichtenberg se distingue par son utilisation de l’électricité pour graver des motifs sur la surface de l’objet. Cette technique consiste à appliquer une charge électrique sur le matériau, puis à la décharger brusquement à l’aide d’une pointe métallique. Cette décharge électrique crée des motifs en forme de branches, de foudre ou de fractales, qui donnent à l’œuvre une apparence organique et dynamique. » (la réponse est plus longue)
2. Je cherche dans Wikipédia la notice de Lichtenberg et je découvre qu’il était non seulement écrivain, mais mathématicien et physicien. Il a en effet inventé un procédé bien particulier : « En 1777, Lichtenberg construit un important électrophore pour générer de l’électricité statique sous une forte tension électrique via l’induction électrostatique. Il observe les formes dessinées par les décharges électriques et se rend compte qu’après la décharge de cette tension à la surface d’un isolant, ces formes peuvent laisser des images fixées dans de la poussière : c’est aussi la découverte du principe de base de l’électrophotographie. » (source)
Dans cette même notice sur les figures de Lichtenberg, cela que je relève aussi car ça me fascine : « Des formes de Lichtenberg peuvent apparaitre sur la peau des personnes foudroyées, qui conservent cette marque plusieurs heures ou plusieurs jours. On suppose que leur apparition résulte alors de la rupture de capillaires sanguins due à la diffusion du courant le long des zones cutanées les plus conductrices (zones microvascularisées…), pendant la décharge électrique. »
Je pense alors à l’incroyable description que fait Nancy Huston dans un de ses livres d’un foudroiement. Est-ce que j’ose écrire que j’ai posé la question Nancy Huston a-t-elle décrit un foudroiement dans un de ses livres ? à Ghostwriter qui m’a répondu illico : « Oui, Nancy Huston a décrit un foudroiement dans l’un de ses livres. Dans son roman intitulé “Lignes de faille”, elle raconte l’histoire d’une famille sur plusieurs générations. Dans l’un des chapitres, un personnage est frappé par la foudre lors d’un violent orage. Nancy Huston décrit avec précision les effets dévastateurs de cet événement sur le corps et l’esprit du personnage, ainsi que les conséquences que cela entraîne dans sa vie et dans celle de sa famille. Ce foudroiement est utilisé par l’auteure pour symboliser les traumatismes et les bouleversements qui peuvent survenir de manière imprévisible dans nos vies. »
Je demande ensuite à l’IA de me décrire l’écriture de Lichtenberg, toujours à la recherche d’une confirmation sur la justesse de mon rapprochement avec Jaffeux (mais je suis déjà éclairée, bien par hasarT par ces fameuses figures que ne désavouerait sans doute pas Jaffeux). Réponse de mon fantôme :
« L’écriture de Lichtenberg se caractérise par sa clarté, sa concision et son esprit incisif. Georg Christoph Lichtenberg, écrivain allemand du 18ème siècle, était connu pour son style d’écriture unique et captivant.
Lichtenberg était un maître de l’aphorisme, une forme d’écriture brève et percutante. Ses aphorismes étaient souvent empreints d’ironie et d’humour, et ils reflétaient sa vision critique de la société et de l’humanité. Ses observations acérées sur la nature humaine étaient souvent exprimées de manière concise et mémorable.
L’écriture de Lichtenberg était également marquée par sa capacité à explorer des sujets variés. Il pouvait passer de la philosophie à la science, de la politique à la littérature, avec une aisance déconcertante. Son style d’écriture était à la fois accessible et profond, ce qui permettait à un large public de s’engager avec ses idées. (la réponse était plus longue).
→ Sidération teintée d’effroi.

De la lecture profonde
Je parcours une nouvelle lettre, la septième, de Maryanne Wolf. J’adhère totalement à ce qu’elle écrit ici : « la lecture profonde est affaire de connexions : entre ce que nous savons et ce que nous lisons, entre ce que nous ressentons et ce que nous pensons, entre ce que nous pensons et la façon dont nous conduisons nos vies. » (190-191)
→ J’ai ce sentiment que plus je lis, plus j’enrichis non seulement ma lecture en cours et à venir, peut-être même ma lecture passée, mais aussi toute ma vie. Avec ce pressentiment que même si le temps est désormais limité dans ma vie (par rapport à ce qu’on peut ressentir à 20 ans !), il y a encore tant de choses fondamentales pour moi à découvrir par la lecture. Elle est la source de tout. Et mon Flotoir depuis 23 ans est devenu le recueil de toutes ces sources. Je dispose d’un trésor. J’ai souvent pensé que si je ne pouvais plus lire plus tard, sachant trop ce que c’est pour avoir accompagné une personne très proche atteinte de dégénérescence maculaire, j’avais à disposition mon immense fichier du Flotoir, avec ses dizaines de milliers de citations et de notes autour des livres, et sans doute de plus en plus facilement lisible par des voies électroniques. Comme si le Flotoir avait été une sorte de précipité de ce mécanisme de conservation présent depuis si longtemps dans ma vie et qui m’a conduite à prendre aussi des dizaines de milliers de photos ; à enregistrer des centaines de cassettes d’émissions diverses de France Culture et France Musique. Je ne sais pas si je les réécouterai jamais, peu probable, même dans les circonstances invoquées plus haut d’une perte partielle ou complète de la vue. Je ne pouvais pas deviner non plus que le trésor des archives de ces deux radios serait accessible à volonté des années plus tard grâce aux podcasts.

Lecture dans un livre et lecture numérique
Dans la lettre suivante, M. Wolf reprend le thème central du livre : que fait la lecture numérique à nos capacités de lecteur ? . « Le destin du circuit de la lecture repose sur notre compréhension des possibilités et des limites respectives des structures neuronales dédiées au langage écrit et de celles dédiées au numérique. Pour cela, il nous faut examiner les forces et les faiblesses, souvent contradictoires, ainsi que les valeurs, parfois opposées, qui caractérisent les processus activés par les différents supports et médiums. Nous devons nous pencher sur l’impact cognitif, socio-émotionnel et moral de ceux actuellement existants et veiller à incorporer le mieux possible leurs caractéristiques dans les circuits neuronaux des générations à venir. (198)

La « coïncidence des opposés »
Maryanne Wolf s’appuie sur Nicolas de Cues, philosophe du 15ème siècle, pour étayer sa démonstration : « Pour cela, nous pouvons compter sur l’aide d’un philosophe du XVe siècle, Nicolas de Cues, pour qui la meilleure façon de choisir entre deux points de vue contradictoires, mais paraissant aussi valables l’un que l’autre – ce qu’il appelait la ‘coïncidence des opposés’ – était d’adopter la posture dite de ‘docte ignorance’, qui consiste à s’efforcer de comprendre l’un et l’autre dans leurs moindres détails, puis de prendre du recul pour évaluer la situation et décider de la voie à suivre » (199)
→ Si belle leçon, que je pense pouvoir, devoir même, appliquer à la crise au Proche Orient. Tenter d’entrer aussi loin que possible, en fonction de mes moyens et de mon monde propre, dans les deux points de vue totalement antagonistes. Pas de voie à suivre, dans ce cas-là, mais plutôt une attitude personnelle, profonde, qui ne regarde que moi, à définir pour apaiser la cacophonie ambiante et le trouble qu’elle suscite en moi.

Rendre capables de l’un par l’autre !
Loin d’exclure lecture du livre et lecture numérique, Maryanne Wolf arrive à cette idée qu’il « faut nous aider à rendre nos enfants capables de dépasser la fracture entre lecture sur papier et lecture sur écran. Il faut et il suffit pour cela de développer chez eux l’ensemble des processus liés à la lecture profonde, quel que soit le support. Se concentrer, se rappeler, faire le lien, déduire, analyser : (…) Je souhaite restaurer et réorienter leurs capacités d’attention et de réflexion. »
On boucle en quelque sorte la boucle, avec la question cruciale de l’attention. Et de la concentration : pouvoir rester un moment significatif « dans » un livre ; pouvoir persévérer même si la lecture est un peu difficile. Apprendre à lire partout aussi même dans un contexte agité, où l’on peut être dérangé.

Les trois voies
Maryanne Wolf rappelle qu’Aristote « a écrit dans l’Éthique à Nicomaque qu’une société bonne a trois vies : la vie publique ou vie d’action, la vie de jouissance, au sens que les Grecs attribuaient à ce mot, et la vie d’étude ou de contemplation. (218)
Elle pense que le ‘bon lecteur’ a lui aussi trois vies ! Première vie, « collecte de l’information et acquisition du savoir » ; deuxième vie, celle « où les distractions qu’offre la lecture sont en abondance, depuis le divertissement pur jusqu’à la joie de se plonger dans le récit d’autres vies que la sienne, dans des articles sur les exoplanètes récemment découvertes, dans des poèmes dont la beauté nous laisse éperdus. » (218-219)
Quant à la « troisième voie » de « bon lecteur », elle est « l’aboutissement et le couronnement des deux autres : une vie méditative qui nous donne accès, quel que soit le genre de lecture sur lequel nous jetons notre dévolu, à un royaume invisible, à un ‘refuge intime’ où réfléchir aux grandes questions de l’existence et aux vrais mystères qui dépassent notre imagination. »
Or nos sociétés contemporaines s’éloignent de la troisième voie, plus contemplative, non consommatrice, non immédiatement productive. Les médias numériques nous habituent à être des consommateurs de haut débit plutôt que des penseur méditatifs. (219). Il nous faut apprendre à préserver et même à entretenir, consciemment, notre capacité de réflexion. À notre propre sujet, peut-être ce que Cynthia Fleury appelle l’individuation et au sujet de tout ce qui nous atteint de notre monde, le petit et le grand, le propre et l’universel. C’est le fait « de consacrer à nos fonctions analytiques, déductives et critiques, le temps dont elles ont besoin peut transformer l’information que nous lisons en connaissance susceptible de s’ancrer dans notre mémoire. Et seule cette connaissance intériorisée nous permet, à son tour, de tirer analogies et inférences d’une information nouvelle. (221)

La patience cognitive
Dans notre monde du tout, tout de suite, Maryanne Wolf nous incite aussi à cultiver notre patience cognitive. « Posséder la patience cognitive, c’est retrouver un rythme temporel qui permette d’aborder le texte avec conscience et résolution. Lis vite (festina), mais en prenant volontairement le temps (lente) de saisir la pensée, d’admirer la beauté, de garder des questions dans un coin de ta tête et, avec un peu de chance, de développer ta réflexion.(223)

Festina lente
« Festina lente
[hâte-toi lentement] nous fournit une double métaphore. Au niveau ‘macro’, si j’ose dire, une métaphore de la ligne de conduite à tenir sur la transition vers la culture numérique : ne retardons pas la confrontation, mais prenons le temps d’examiner les choses, avec toute la rigueur dont nous sommes capables. Au niveau ‘micro’ une métaphore du fonctionnement neuronal du ‘bon lecteur’, qui nous fait décoder machinalement jusqu’à ce que la perception fasse place au concept, que le temps soit délibérément ralenti et que notre être soit submergé par un déferlement mental faisant converger pensée et sensation. Même si nous avons hâte de gagner ce ‘refuge intime’, ne nous laissons pas dicter notre rythme pour le faire, réapprenons à ralentir le pas, à nous hâter avec lenteur. » (222)
→ Et ce festina lente me parle beaucoup car il me semble qu’il ne concerne sans doute pas que ma façon de lire. Je suis en ce moment dans une grande réflexion sur la question de la hâte. Pourquoi toujours ce sentiment d’être pressée (qui est aussi une sorte de pression interne, celle que je ne dois pas faire attendre, que je ne dois pas ‘faire défaut’ !). Qui n’est la plupart du temps pas du tout justifié. Et cela au détriment de la réflexion.

Dietrich Bonhoeffer et Bernard Stiegler
Et donnant poids plus encore à tout son propos, Wolf invoque à la toute fin de son livre deux figures de lecteurs, des lecteurs qui ont pu avoir accès à la lecture dans des circonstances tragiques ou très difficiles.
Le premier le pasteur luthérien Dietrich Bonhoeffer, jeté en camp de concentration pour ses activités antinazies et dont les Lettres et écrits de prison « témoigne d’un esprit déterminé affermi par sa foi et par les livres que lui faisait parvenir sa famille (seul luxe qui lui était autorisé), et qu’il lisait à ses compagnons de captivité et même – fait tout aussi révélateur de son caractère que ses écrits – à ses gardiens. » (224) La Bible, Goethe et Plutarque sont les livres qu’il a emportés lorsqu’il fut transféré de Buchenwald à Flossenbürg où il devait être exécuté le 9 avril 1945.
L’autre exemple est celui de Bernard Stiegler qui au cours d’une conversation a révélé à M. Wolf qu’il avait été incarcéré pendant plusieurs années, entre 1978 et 1983. « Comme le racontent Nelson Mandela ou Malcolm X dans leurs autobiographies, Stiegler a d’abord lu pour échapper à la réalité carcérale, puis pour étancher sa soif, devenue inextinguible, de connaissance. C’est ainsi qu’il a découvert la philosophie, grâce à des livres que lui apportait chaque semaine une association de bénévoles (…) Au cours de sa dernière année passée derrière les barreaux, il lisait dix à douze heures par jour, avec, selon ses propres dires, un contentement et une joie qu’il n’avait jamais connus auparavant et n’a jamais retrouvés après. » (225-226)

Havre de paix
Et pour clore ces notes très abondantes, parce qu’à mon avis très importantes, sur ce livre, je laisse la parole à l’écrivain Jonathan Franzen, cité par Maryanne Wolf : « « Nous sommes à ce point distraits et envahis par les technologies que nous avons nous-mêmes créées et par les obstacles que dresse en permanence sur notre chemin la prétendue information, que se plonger dans un livre prenant me paraît, plus que jamais, socialement utile. […] Le havre de paix dont on a besoin pour écrire, mais aussi pour lire sérieusement, est le lieu où l’on peut prendre des décisions vraiment responsables, où l’on peut engager un dialogue vraiment constructif avec un monde qui, sinon, serait terrifiant et ingérable. » (cité par 226)